I.a tortue attelée
Le veul liicillla beaiicoiiji notre travail; il cnflail ij.iieuieul uiilrc voile; hi mer élail calme, et nous avançâmes bientôt considérablemeut sans éprouver aucune iiu(uiétudc. l'"ril/. remarquait ceiieudanl depuis lonijlciiips un objet assez (-onsidérable qui surnageait ii (juclque ili.st;ince ; il me pria de regarder avec la luiictlc pour voir ce ()ue ce pouvait être. Je l'examinai avec soin, el je vis que c'élait une tortue endormie qui s'était mise au soleil sur la superficie de l'eau, conforiiiément au\ iiucurs de ce singulier animal; elle ne paraissait point s'apiMicvoir de notre approche. Frilz cul à peine ciuiuu ce que c'était, qu il me conjura de ciuelcr doucciucnl près de celle cvtraordiiiiiire cré;ilure jioiir qu'il piil revaiuincr il son aise. J'j consentis; mais eoiuuie il me luurnail le dos, el inic la voile se trouvait cuire nmis deux, je ne reiu.in]Uai |ioiul ce ipi'il voulait f.ùrc juscpi'ii ce (|ii'uii choc très-sensible, le silllcmcnl du dévidoir il corde, puis un second chcu' el rentrainemenl suliit du bateau, m'en firent apercevoir. « Pour l'amoiirde Dieu, m'écriai-jc, qu'as-lu fait, Fritz ' \ euxlu nous faire périr? Je ne suis plus le luailrc du b;iteau.
— Je l'ai attrapée, je l'ai touchée! s'écriail~il sans lu'cutcudrc a\ec la plus vive joie. Pour le coup la tortue est ii nous; elle ne in'éeliappcra pas. Une tortue, mon jùrc! c'est cela ijui est une belle prise, el qui nous nourrira longtemps! »
Je fus alors assuré que le h.iipoii lancé par Frilz avait accroché la tortue, qui, se scntanl blessée, avait (U'is la fuite, el tirant impélui'useiiienl la corde du harpon qui était allachée au grand désidoir fi\é sur notre avant, eulrainait ainsi rapidciucnt notre bateau, .le baissai il la hàlc notre voile; je me préci|)ilai sur la proue du bàlimeiil piuir couper la corde avec une hache, el laisser aller la tortue et le harpon ; mais Frilz nie retint par le bras, en me priant inslamiiiciit d'atleiidre encore. Il m'assura qu'il n'\ avail point de ilaiii'.cr press;iut, qu'il serait evlrèmcment fâché de perdre ainsi loul ii la fois sa belle )iroie, son liarpon el une cvcclleute corde; qu'il allait tenir !a liache, el (|u il couperait lui-même la corde au monienl oii ce serait nécessaire. Je cédai enfin, en l'evliorlaiit li faire bien altcnlion pour que nous ne fussions pas renversés ou entraînés contre des écueils.
Ainsi conduits par la tortue, nous voguions avec une dangereuse ra|iidité, et nous avions assez ii faire ;i tenir avec le gouvernail le bale.iu dans nue direction droite, afin de ne pas être renversés par qiieli|ucs sauts de côté, que les mouvements tortueux de notre sin- Ijulicr guide pouvaienl nous faire faire; mais a\ant remar((ué ipi'il \iienail son chciuin vers la haute mer, je remis biculôl les \oilcs; et
comme le vent soufflait assez fortement conirc terre, la tortue Uouv;i noire résistance troj! forte, el rcloiirua aussi contre la côte. ALiis bieiitôt elle nous porta dans le courant qui conduisait de la baie du S.ilut au ruisseau, cl di's qu'elle l'eut passé elle nous enlraina droit vers les environs de F.ilkcuborsl, oii lieureuseiuenl nous n'éclioiuimes contre aucun des écueils dont cet endroit était garni. Je vis bientôt avec certitude que la marée nous pousserait sur un fond de sable (bniccment élevé. Eu effet, ;i une portée de fusil du rivage, nous lûmes jetés avec une commolion assez violente sur un bas-foiiil, et ])ar boiiheur noire bateau resta debout. Je sautai aussitôt dans l'ciiu, dont je n'avais au plus (|ue jusipiaiiv genoux, pour donner ii notre conducteur la récompense qu'il avail méritée pour la frajeur et l'embiirras (ju'il nous :ivait causés. Il avail plongé, et on ne le voyait plus; mais conduit par la corde du harpon, j'arrivai jusqu'il la bêle, .le la trouvai étendue au fond de l'eau sur le sable, et pour ;ibréger sa soulTrance, je me liàtiii de lui couper la tète d'un coup de hache, l'eu il peu elle ]icrdil son sang el la vie. Frilz alors, pour se faire cnlcndre des nôtres, dont nous n'clions pas Iri's-éloignés, jeta un cri de Irioiuplic, cl tira nu coup de feu ipii les rendit si alertes cl si curieux, ipie iKMis les \imes liienlôt arriver eu courant au rivage. Alors lui-même sauta iiors du bateau, mil la lète de notre gibier de mer sur son fusil, alla dans l'eau jusqu'il la terre, fut presque en même temps (|ue moi sur le rivage, et fut reçu de nos amis avec une \ive el tiiibiilciite tendresse, accompagnée de salulalions el de f|iicslious.
Après (|iiel(|ues doux reproches de ma femine sur ce que nous l'avions abaiiiloiinée pendant si longtemps, on raconta et on éiouta avec un grand intérêt el bc;iucoiip d'éclats <lc rire l'histoire de la lortue. La bonne el pieuse mère en frémit, cl remercia Dieu de ce (|iie celle aventure n'avait pas eu de suites fâcheuses; mais nous fûmes tous extrêmement surpris de ce (|ue, du premier coup de harpon, Frilz eût rencontré si juste le cou de la tortue, qui est la partie il plus faible, el (|ui par bonheur dans le sommeil de l'iinimal se trouva cire loul ii fait hors de sa ciirapacc ou ptastraii : c'est ainsi qu'on noiiime l'écaillc qui la recouvre. Comme il la moindre altaipie clic relire ciitièrcuiciit en iledans son cou, elle enfonça ellc-iuèciie ainsi le harjiou plus avant , et il se Irouva engagé sous sa dure eux cloppe; mais il n'en était pas moins extraordinaire ([u'elle eût eu la liirce d'eutrainer avec liinl de rapidité notre bateau el notre radeau, tous deux si considérablciiienl chargés.
Lorsipie notre récit fut terminé, je priai ma femme d'aller ;ivee ses deux pelils cadets cherelicr la claie et les bêtes de Irait ;i F'alkenliorsl, afin de metlre au moins le soir même une partie de notre bulin en sûreté. Une tempête, ou seulemenl la marée, pouvait nous enlever le tout pendant la nuit. Cependant, comme le reflux ccnilinuait encore, et que nos bateaux se trouvaient déjii prcs(|uc il sec, je profitai de ce iinnuent pour les affermir s;ins ancre autant (|uc je le pouvais. Je roulai avec des leviers deux puissantes masses de ])l(uiib de dessus le nnlcaii contre la côte el sur le rivage; puis, avec deiu fortes cordes, j'amarrai le bate;iu el le radeau ii ces masses, et je pus alors espérer (jii'ils ne seraient pas si facilement entraînés.
Pendant ce travail, la claie arriva; nous charijcàmes dessus la tortue, cl avec elle (|uelqucs pièces |)eii pesantes, comme des matelas, des toiles, etc., etc.; car j'estimai ipie la lortue seule pcsiiit au moins trois quintaux; nous eûmes bcs.iin de loiiles nos forces réunies pour la poser sur la claie, el, pour pouvoir la décharger il la maison, nous fûnies oblii'és de raccoiupagiier tous. iVous marehàiucs ainsi joyeux jusqu'à l'aikeiihorst, axant assez il faire pour répondre aux trois pelils qui nous assaillaicnl de queslions sur les trouvailles ipie nous avions faites au vaisseau. La caisse d'argent el celle contenant lis bijoux cl la quincaillerie leur Icnaicnl siirloiil ii cour; leur frère aîné leur en avail dit ipichpics mois, et leur curiosité était excitée. • l'apa, sonlelles sur le radeau ? me demandait Ernest. >ous l'ouvrirons demain, n'est-ce ))as? el j'aurai ma monire.
lAi.K. Moi, je veux encore avec la inonlre une jolie labalièrc, piiis- ([u'il y en a tant.
iiiAM ois. Moi, je voudrais une jolie bourse toute pleine de jiièces d'or.
LE riiu:. Hicii imaginé, mes petits. Ainsi, Jack veut sans doute prendre du tabac sans eu avoir, el F'r.inçois veut iieiit-être semer des louis pour qu'il en croisse?
i-u.h. INon, je n'aime pas le tabac, et je sais bien que nous n'eu avons point; mais je voudrais avoir une jolie boîte pour cacher dedans toutes sorte de eharmautes graines, des rouges, des noires luisantes, des viidctlcs, que je trouve ici sur les buissons. Si jamais nous retournons en l'Europe, je les sèmerai dans notre jardin. J'ai aussi trouvé de jolis scarabées et des mouches de toutes couleurs, el je voudrais emporter loul cela.
FRwiius. El moi, je garderai mon argent pour aciieler du pain d'épice. l'eiil-êtr.', (|uand ce sera la foire, en viendra-t-il ici des marchands; j'en ferai une [srande provision pour tout le monde, car (!'cst bien iiicilleiir et plus tendre ([lie le biscuit que maman nous donne.
i.ii l'iiu;. (^)iiaiil il la ioire cl aux marchands de friandises, lu l'en passeras encore loii-.lcmiis , mon cher petit; mais je le conseille de
LE ROBIJNSOIN SUISSE.
faire loi-inème du pain (l'i'pice; tu sais si h'wn prend le du miel ! >• Le pauvre enfant devint tout rouj;e. ]| y avait (jnelcpies jours qu'il avait découvert dans un arlire un essaim d'abeilles et de beauv rayons; voulant en prendre .ivec unliàlon, tout l'essaim sortit en eoli're et fondit sur lui. Il fut liorril)leiMeut pi(jué au visage, et paya elier sa découverte, qui cependant pouvait devenir fort utile.
Ainsi, tout en causant et en liadinant, nous arrivâmes au pied de notre château. Nous eûmes encore beaucouji de peine avec la tortue, que je lis mettre sur le dos pour lui ôter sur-le-champ son écaille et profiler de son excellente chair. Ma femme doutait (|uc cela fût possible; mais je pris ma hache, je coupai et séparai les deux ])artics de l'écaillé, qui sont liées eusenible par des espèces de carlilai;es; celle de dessus, qu'on nomme carapace , est exlrêniement bombée; l'inférieure, ou celle de dessous, est à peu près plate, et s'appelle le plastron. Quand je les eus séparées, avec assez de peine, je découpai autant de chair qu'il nous en fallait ])onr un repas. .le la posai proprement sur le plastnni comme sur un i;rand plat; je priai la mère de la faire rôtir ainsi dans sa propre écaille, sans autre assaisonnement (jue du sel, et je lui promis un des mets les plus friands et les plus renommés ([u'elle eût manijés de sa vie.
'( Tu me permettras au moins, me dit-elle, d'ôter ce vert qui pend de tous côtés, l't c[ui ne me plaît pas à la vue.
LE rKRE. Tu as tort, chère amie ; ce ne sera pas la première fois que ce qui aura déplu aux yeux plaira au iifoùt ; ce vert est la ijraisse de la tortue, i|ui a naturellement cette couleur, cl qui rendra notre rôti bien pins tendre et plus savoureux ; mais si tu crois qu'il y en a trop, tu peux en ôter une partie et la faire fondre à part, pour t'en servir ensuite pour des soupes, (|ui seront parfaites. INous allons saler tout ce que nous voulons conserver; mais lu peux donner aux chiens la tête, les pattes et les entrailles, car il faut (|ue chacun vive.
— O mon papa ! s'écria .lack, je vous en prie, donnez-moi l'écaillé.
A moi
11 s'écrièrent-ils tous à la fois, .le leur imposai
silence, en leur disant (|u'elle appartenait de droit ii l'rilz, puisqu'il l'avait harponnée, et que sans lui elle serait encore au fond de la mcj-. «Mais enfin, voyons, dis-je, ce que chacun de vous voudrait en faire, car ce n'est pas sans raison, je pense, que vous désirez tous la posséder.
EBNEST. Moi, je voudrais m'en faire un excellent bouclier pour me garantir contre les sauvages quand ils viendront nous attaquer.
LE ri;RE. Petit égoïste! je te reconnais bien là ; mais je m<' doule (|n'eu pareil cas lu la mettrais bravement sur ton dos, et tu te sauverais au plus vile. Et toi, Jack, iju'cn lerais-lu :'
JACK. Moi, j'en fabriquerais un charmant petit bateau , qui nous ferait plaisir ii tous. Quand j'aurais des patates, des Karalas, ou antre chose à porter li la maison, je les mettrais ded:ins, et ils suivraient le fil de l'eau du ruisseau; ainsi nos provisions arriveraient ici sans me fatiguer.
LE rÈRE. A la bonne heure ; mais un pilil radeau, uiu' c.iisse, peuvent servir au même usage. Et toi , |)('lil I''r.ini;ois , ciu'en voudrais-hi faire ?
FRANOUS. Oh '. je voudrais me bàlir une petite cabane, cl je pensais (pie celte écaille ferait un su|)erbe toit.
LE i'i-;nE. Tout cela est fort bon, mes amis, si nous ne voulons (|uc jouer ; mais je désirerais ipie vous pensassiez plus à l'avanlaijc C(unmun (|u'ii votre sûreté personnelle, ii votre commodité, ou enfin .à vos ])asse-temps. Et ii quoi M. l'ritz, le possesseur légitime de celle écaille, l'a-l-il destinée ''
EBiTZ. A un bassin, ipu' je placerai à côté de noire ruisseau, pour que ma mère puisse toujours avoir de l'eau propre pour ses besoins journaliers.
LE l'KiiE. Bien, l'on bien, num ami ; honiienrii rinvcnleur du bas sin ! ^ oilii un usage d'une milité générale, et qui sera exécuté di's (pic nous aurons de la terre glaise pour poser ce réservoir sur une base solide.
JACK. Ah! ah! Eh bien! c'est moi qui louruirai la terre grasse; j'en ai là un tas sous ces racines.
LE ri;RE. .l'en suis bien aise. (Jii l'as-tii prise '
LA mÎ;re. Il l'a prise ce malin sur la hauteur, oii il en ;i découxcri une couche ; il s'est tellement sali , ((u'il m'a fallu l.iire une h ^sive en règle pour ce ])etit iiolisson.
JACK. Si je ne m'étais pas sali ainsi, bonne mère, jamais je n'.iurais découvert cette terre, qui nous sera fort iitrle. Kn revenant de chercher des jialates, j'ai voulu suivre là-haut le bord du ruisseau pour ni'amuser à le voir couler et faire ses jolies petites cascades; voilà que j'arrive à une grande place en peiile, arrosée par l'eau du ruisseau , et si glissante (jue je ne pus marcher ; je suis tombé, cl luc suis sali de la tête aux pieds ; alors j'ai vu que c'était de la belle terre grasse, douce comme de l'huile. J'en ai fait de grosses boules, et je les ai apportées.
n MIRE. Et tu t'es vanté de ta découverle comme si elle étail la suite des recherches les plus empressées, tandis ipi • tu ne la devais (pi'au hasard ; enfin, lu l'avoues à présent, et je t'en loue.
Er.xr.si . Dès (|ue ce bassin d'écaillé seni posé, je nieltrai dedans les racines ipie j'ai Irouvéeset (|ui sont Ins sèches, .le ne sais si c'est une e-spccc de rave ou de raifort; la plante avait iilutôt l'.iir d'un
arbrisseau; mais, comme elle m'était inconnue, je n'ai pas t)sc goûter de ces racines, quoique j'aie vu notre cochon en manger avidement.
LE i'i:iîE. l'u as agi très-sagement, mon fils; mais fais-moi voir ces racines ; je suis bien aise (jne tu lasses atleulion à tout. Comment les a.s-tu découvertes ?
FRxEsr. Je rôdais par-ci par-là, lors(|oc je rencontrai le cochon, (jui, avec son long museau, fouillait sous de petits arbrisseaux, et avalait avidement queh|ue chose (pii sortait de la terre ; je le chassai, et je trouvai à cette ]ilace un pacpiet de grosses racines que j'ai apportées à la maison, et ()ue vous voyez là.
LE 1'i:re. Si mon soup(;on est fondé, lu as fait là une excellente dé couverte, ((ui, avec les pommes de terre (jue nous avons déjà, peut nous préserver de la famine tout le temps f|ue nous resterons ici. Je crois que ces racines sont ce qu'on appelle du inaiiiiic. dont on fait dans les Indes occidentales une espèce de pain ou de g.'ilcaii (|ue l'on nomme cassacc ; mais pour cela il faut d'abord pré|)arer la racine, qui, s;ins cette précaution, serait un ])oisou d:iiigi'reux. Si tu as bien rem.aniué la place où tu as rencontré celle piaule, et si nous en trouvons la ou ailleurs en assez grande (piantité, nous essayerons cette ]Méparalion pour en (aire du pain, et je crois (|u'elle réussira. »
Tout en parlant ainsi, nous avions déchargé notre claie, et je me mis en chemin avec mes fils pour en charger une autre et la conduire avant la nuit à notre habitation. ISoiis laiss.imes ma femme et l'^ran- (•ois pour nous prép:irer le souper, dont nous avions le plus grand besoin après une journée aussi fatigante; la tortue était arrivée fort à propos. Il Je te promets, me dit ma femme avec un sourire, que lu trouveras à ton reloiir de quoi reprendre des forces, u
En cheminant, Frilz me demanda si l'écaillé de notre tortue était de celle espèce précieuse dont on fait des boîtes et d'autres bijoux, et si ce n'était pas dommage de l'employer pour un bassin de fontaine.
« D'abord , lui dis-je , rien n'est diuumage dans noire ])osition ; isolés de tout ce <^ui peut être nécessaire aux besoins de la vie, ton bassin serait de dianuiut, i|ue s'il nous est utile, il ne vaut pas plus pour nous (ju'iine pierre brute. Ce n'est (pie par le luxe et le commerce ([uc l'or et les iiierrcs précieuses ont (juelque v;ileur ; ensuite, pour te consoler, je le dirai i|ue noire tortue, si bonne à manger, n'est |ias de celles dont l'écaillé devient si belle. f!elte dernière espèce, (|ui s'appelle caret , ne se mange point; sa chair est aussi malsaine et aussi mauvaise (pie celle de la tortue franche est saine et dé'licieiise. On prépare l'éeaille des tortues-carets par racti(ui du feu, qui sépare sa couche supérieure, et laisse la partie voûtée, ipii est transparente et si belle à la vue. On peut aussi réunir toutes les rognures |iar la fonte, et s'en servir encore ; mais alors elle est moins belle et plus cassante. »
Quand nous fûmes arrivés près du radeau , nous chargeâmes sur la claie tout ce (juc nos bêtes pouvaient traîner, ,1'y mis d'abord deux caisses de nos propres elïets, sûr (|uc ce serait là ce (|ui ferait le plus de plaisir à ma femme, (|iii se servait à regret de ce (|ui ne lui apparlenait pas; et d;ins l'une d'elles je savais (juc je trouverais (pichpies livres d'étude, et principalement une grosse et belle Ilihir. J'y mis ensuile (|ualre roues de char, le moulin à bras, (pii me parut alors d'une grande im]iorl;ince, ;i cause de la découverle du nianioe, et enfin toutes les bagatelles (pii pureiil y trouver place.
La bonne mère nous reçut avec une affabilité extrême, lorsque nous arrivâmes tard et luirassés à Falkenhorsl avec tant de choses utiles. « Viens, me dit-elle toujours en souriant; je veux, avant le souper, te présenter un verre d'une excellente boisson (pic tu ne t'attendais pas à trouver ici, et qui te remettra de tes grandes fatigues; viens, ajouta-t-ellc en me menant sous l'arbre dans un endroit frais et ombragé ; voici m.i trouvaille, à moi, et mon ouvrage de la journée. » En parlant ainsi elle me montrait un loiinelel passablement !;ros et deboiil, moitié en terre, et recouvert de branches el de rameaux. Wn femme tira un petit bouchon, et remplit une noix de coco d'un li(|ui(lc (|u'ellc me ])résenta , el (|ue je reconnus bicnlôt : c'était du meilleur vin de (Janarle. « Oii donc as-lii pris cela? lui dis-je ; \i: sors-tu aussi de ton sac enchanl('' ;'
— l'as tout à fait, me dil-elle ; iiuiis du bord de la mer, oii je l'ai découvert en allant voir si je n'apercevrais rien. Les (Uifants sont vite allés chercher la claie, (pie nous avons amenée , et je l'ai arrangé ainsi pour le tenir an frais en t'atlendant. l'rnest el .lack ont (ail à ci'ilé un pelit trou, et y on! adapté un ■ branche percée diuil ils ont ôlé la moelle. I''.rnesl a dit d'abord (|ue c'était du -vin, le meilleur (|u'il eût jamais goûté. Je leur ai défendu d'en boire avant toi, el je r;ii rebouché avec un pelit morce.ui de bois; ils m'ont obéi et gardé le secret, ce (huit je les loue, n
.le fis de même, et , pour leur récompense, je leur en donnai à ch:icun la v;ileur d'un pelit verre; ils y prirent goût, et revinrent souvent a la charge, eu demandant encore ipiehpies gouttes de ce iieclar ; mais, Irouv.inl (pi'ils devciuiieiil un peu bruyants, je craignis (pi'il ne les enivrât, et je les éloignai de force du tonnelet, en laisaul un pclil sermon sur la nécessité de iiuiîtriser ses passimis, el de ne pas faire servir à nous ôler l.i raison ce (pie Dieu , dans sa boulé, nous ;i donné pour nous fortifier el nous n'-jouir en en faisant un usage iiKuléré.
LE ROBINSON SUISSE
Avec ces instructions et quelques menaces, je parvins à les calmer et à les éloigner du ilanijcreux tonnelet, qui m'avait si eompirtenicnt restauré, (|ue je pus eueorc mouler, à l'aide de la poulie, les matelas dans notre iliauilire à coucher; mes lils les allacliaieut en bas, et nous eûmes liieiilôt des lits, où nous lûmes impatients de nous étendre.
Mais la lorlue nous appelait par la \iii\ de ma l'emnie, et elle avait bien aussi son attrait ; je reilesceiidis, el je savourai avec ma famille un des meilleurs repas (|ue j'eusse laits de ma vie. Aous en remerciâmes I )ieu en commun , puis nous nous liàtàmcs d'aller elu'relier sur un matelas un sommeil aiiréable et bienCaisanl , (|ue nous ne tardâmes pas à y trouver.