CHAPITRE XVI
Le hjin, la pi?rhe, le lièvre sauteur, la mascarade.
Aussitijt que nous eûmes dîné, Ernest el moi nous nous préparâmes au départ, l'ritz nous fit à eliacun le joli présent d'un étui (|ue innis devions pl.icer dans la ceinture de couleau de chasse, el qui l'Iait arranijé d'une maiiii're tii's-ini;i'nieuse ; on pouvait y iiieltre un couvert tout entier et même une pelile hache, ce (|ui me parut coiuiiiode et nlile. Je louai mon lils aine d'avoir perfectionné mon idée et trouvé le moyen de faire deux étuis avec sa peau au lieu d'un : il avait employé les deux jambes de devant pour l'un, celles de derrière pour l'antre, et réservé au milieu la place pour la petite hache, l'.rnest le remercia plus vivement (|ue je ne l'eu aurais cru eajvible.
.Nous allelâmes ensuite l'âne el la vache ii notre claie; nous primes chacun un morceau de bambou à la main en nuisede fouet, el, notre fusil en bandoulière, nous nous mîmes en chemin; Hill nous suivit, Turc resta. Ainès avoir fait nos adieux à nos amis, nous piMissàmcs nos bêtes en avant. Nous ciîtoyàmes le bord de la mer, oii notre claie, liaîiiéc sur le sable, ijlissait plus faeilcmeiil que sur l'herbe liaule et épaisse; nous parvînmes au pool de l'ainillc, sur le ruisseau desChacaU, et nous arrivâmes à '/.ellheim sans obstacle et sans aveiilure. ]Nous dételâmes iinssili'it nos bêtes pour les laisser paître pendant que nous ehar|;ions notre traîneau. Ce ne fut pas saus peine ipie nous
parvînmes à y placer la loiiiie de beurre salé, celle de fromarje, et un Iciril de poudre : nous ajoutâmes à cela plusieurs instruments, des balles, de la i,reuaille, et la cotte de porc-épic de Turc. Ce travail nous attachait tellement, que nous remai(|uâines trop tard que nos bêles, attirées par la bonne herbe de l'autre cillé du ruisseau, avaient repassé le pont, el s'élaient si bien écartées, ([u'ellcs avaient disparu à nos yeux. J'espérais (|u'ellcs ne seraient pas allées bien loin; je eoinmandai donc à Eriu'sl de courir avec Hill à leur reelierelie et de les ramener, pendant (|ue, de l'aulre <ôlé de /.eltheim, je chercherais un endroit commode pour me baiijner. .le fus bieutôl ii l'extrémité de la baie du Sulat , el je trouvai ((u'elle finissait par un marais cliarjjé des plus belles cannes de jonc qu'il fût possible de voir, cl au del.i une suite de rochers escarpés, (|ui avancaienl même un peu dans la mer, el foimaient une espi'ce d'.inse qui paraissait arranijée exprès pour le bain ; les saillies des rochers faisaient même comme des e;ibinels séparés, oii l'on ne sérail point vu de ceux avec (|ui on se baii;neiail. Enchanté de colle découverte, je criai à Ernest de venir me joindre, et en l'atlendanl , je m'amusai à couper quelques joncs, pensant que je pourrais m'en servir utilement.
Ernest n'arrivant point el ne me répondant pas. je jiris enfin le parli de retourner en arrière, avec une eert;iine inquiétude; je le vis de loin étendu tout du Ion;; ii l'ombre de notre tente : je m'en approchai avec un i;rand battement de creur, crainnanl qu'il n'eût été lilessé, et je vis avec un plaisir inexprimable que mon pelil drôle dormait comme une marmotte, pendant que l'àue et la vache broulaieut de l'herbe dans son voisinage.
« Allons, allons, paresseux, criai-je au dormeur, réveille-toi ; pendant que lu dors, au lieu de i;ai(lcr tes bêles, elles ponrraicnl bien te jouer le tour de passer encore une lois le pont. » Il se réveilla en sursaut, el fut bientôt deboiil : « Oh! je les in défie, me dit-il en se froltant les yeux ; j'ai ôtc plusieurs planches, ([ui laissent un vide ([ii'clles ne seront pas tentées de franchir.
— A la bonne heure ! je le iiardoiine la paresse quand elle te rend invenlif ; mais c'est dnnimai;e de passer à dormir un temps oii In pourrais faire quel(|ue chose d'utile. ]S'as-lu pas promis à ta mi're de lui apporter du sel? E'inactivilé est toujours un tort quand le travail est une nécessité.
■ — ^ Pardon, Jiapa, mais j'ai travaillé de têle.
— Ali , ah 1 e'esl nouveau à ton â|;e ! (Juel esl donc ce travail si important et si profond ([ui t'a endormi en y pensant :'
— Eh bien ! oui, j'ai pensé combien il serait diflicile d'aincner sur terre tout ce qu'il y a encore d'utile ])our nous sur le vaisseau.
— Et as-tu imaijiné quelque moyeu de lever ces dilTieullés ?
— Non, pas ({iMiid'eliosc ; je me suis endormi trop vite.
— El lu trouves là de ([uoi le vanter? A quoi bon chercher des dilïiciillés si l'on ne sait eominenl on parvient à les vaincre ?
— Dans ce momeni même il me vient une idée. Il nous faut uu i;raiid radeau, mais les poutres sont trop pesantes ; il me semble qu'il vaudrail bien mieux priuiilre beaucoup de loniies vides el clouer des planches dessus, de manière que le tout tint ensemble. J'ai lu ([iie les sauvaijes en Amérique reioidissent d'air des peaux de chèvres, les lient l'une à l'autre, et font ainsi des radeaux avec lesquels ils passent les plus larges rivières.
— Eh bien, voilà une idée dont nous pourrons tirer parti un jour; mais à présent, mon fils, répare le temps perdu, et va chercher du sel dans ce sacliel ; quand il sera plein, tu le videras dans le grand sac de l'âne , que lu rempliras é|;alenienl des deux côtés. Pendant ce temps, j'irai me baigner pour me rafraîchir; ton tour viendra ensuite, et moi je garderai nos bêles, n Je retournai donc vers les rochers, el je pris un bain délicieux; mais, pour ne pas faire attendre mon petit garçon, je ne restai dans l'eau que peu d'inslants. Dès que je me fus iluibillé, j'allai vers la place du sel, pour voir s'il avaitavancc son ouvrage; il n'y était pas, et je croyais presque qu'il s'était rendormi (hins i|ueh(ue coin, lorsque des cris subits se firent entendre : « Papa, pap:i ! un poisson, un poisson monslrueux! venez à mon secours, je ne |niis plus le retenir, il dévore la ficelle. » .le courus du côli' oii j'enlciKhiis la voix, el je trouvai l'.rnesl sur rextrême pointe de terre, en deçà du ruisse;iu ; couché sur l'herbe, :ifin d'avoir plus de force, il lirait avec efl'orl un hauic(;on dont la ficelle p(ui(lait dans l'eau, et aii(|iiel était attaché un Ihoii, ou du moins uu jioisson qui lui resseiiiblail biMucoup, el auquel je me |)eriuis de donner ce nom, quoiqu'il fùl plus pelil (|ue les gros thons de la Médllerranée; il lâchait de se débarrasser, el était sur le point d'enlralncr l'enfant dans l'eau, .l'accourus sans tarder, je saisis la ficelle, et je laissai aller librement le poisson, puis je le tirai doucement vers un bas-fond, oii il ne pût plus nréiha))pcr; mais il fallut qu'Ernest se mît à l'eau, et terminal avec sa ])elite hache l;i vie et les angoisses de la bêle. Quand il fut à terre, j'estimai que ce poisson devait peser au moins ((uinze livres; de sorte (pie nous avions fait là une magnifiipie capture, qui angmenterail les provisions de notre bonne ménagère, el lui ferait grand plaisir. « Vraiment, dis-je à Ernest , tu as Ir.ivaillé à présent nou-siuleiiieni de la têle, mais de loul le reste du corps : essuie la sueur de loii fronl. el repose-loi avant d'aller te b;iigner : lu nous as prociiié 11 uni' exccllenle nourrilure pour plusieurs jours, el lu l'es conduit en vr.ii iluv.ilier sans peur.
LE ROBINSON SUISSE
— C'est nu moins tri's-licureux, nie dit-il d'un ton modeste, (jue j'rtie jiensé à picndre avec moi ma liijnc et mon liameion.
— Oui, sans doute ; mais raconte-moi où tu as vu ce gros animal, et comment il t'est venu dans l'idcc de t'en emparer.
— J'avais remarque, lorsque nous demeurions ici, qu'il y avait à cette place des quantités innombruliles de poissons; c'est pour cela que j'ai pris ce malin avec moi ce cju il me fallait pour jièclicr. Oimiue j'allais, il y a un moment, clierclu'r le sel, j'ai aperçu sur le rivage beaucoup de crabes, qui sont la nourriture des poissons; voulant essayer d'eu accrocher a l'Iiamceon, j'ai vite fait notre provision de sel, et je suis venu à cette place, où j'ai pris d'abord une douzaine de petits poissons, qui sont là ilans mon mouchoir : je remarquai qu'il y en avait de plus gros qui leur donnaient la chasse ; j'eus alors l'idée de mettre à riianieinui un des petits poissons que j'avais ]iris; mais l'hameçiui cl lil trop petit et la perche trop faible. Je pris donc une de ces l)clles cannes que vous aviez cueillies, j'attachai à ma lieclle un hameçon plus fort , et bientôt ce gros gaillard étendu là ^aisit l'appât, y resta attaché, et paya de sa vie sa voracité. Cependant si vous n'étiez pas venu à mon secours, j'aurais été forcé de le lâcher, ou il m'aurait entraîné dans l'eau , car il élait plus fort que moi. Il
J ai fdit ma chasse auiji, niessiours les chasseurs 1
Nous examinâmes loiilc sa pèihe : les pelils pi)iss(Uis me parurent être de la fuiuilli' des harengs, et le grand un \rai Ihon. .le me hàlai de les ouvrir, cl je les frottai en dedans avec du sel, afin de les ap- ]iorter frais à l'"alkeuhi)rsl. l'enil.int celle oecupaliou , mon fils prit son bain; j'eus le temp> de garni r encore quelipies saeliels de sel avant son n'Ioiir : nous eommcueàines alors ii alleler iu)s bêtes et à les charger; nous reiniiucs les planehes sur le p(uil, et nous reprîmes le chemin de notre demeure.
Ëiivinin il moilié chemin, Itill, i|iii nous |irécédait, s'éloigna de nous l'apidemcnt, cl ninis averlil, par ses abuieuienis, ipi'il venait de découvrir queli|ue gibier, l'ji elïi't, nous le vîmes bieiilôt poursuivre un animal <|ui fujail ilevanl lui en f.iisani des sauts étonnants. Le chien, en le chassant toujours, le fit passer assez près de nous, à portée de fusil; je lir.ii dessus, mais sa course élait si rapide, (|ue je le manquai. iMiii'St, qui me suivait à quchjue distance, averti par mon c ,up de feu, prépara le sien, el saisit, pour tirer, un iiislani oit ce singulier animal cherchait à gagner les grandes herbes pour s'y cacher; il ri'in.ir(|iia l.i place, el le tira si adroileiuenl , ([u'il le fit tomber luori à l'instant même. Je courus joindre mon fils, trèsciirieiiv de savoir i|iielle espi'ce d'animal il vciiail de tuer, et nous ti(Uivàines la plus siiiguli<-re bêle (|u'il lui |iossible d'imaginer. Elle etail de la gr.indeiir d'une brebis el portait une (|ueui' de tigre: son museau el son poil ressemblaient ii ceux d'une souris; ses dénis elaienlde la forme de celles du lièvre, mais beaiicou|i ]ilus gr.-.ndes; les pattes de devant comiiie celles de l'écureuil, mais evicssivement courtes, el celles de derrière longues comme des cchasses et d'une
forme très-extraordinaire. Nous regardâmes longtemps en silence cet animal curieux ; je ne pouvais absolument me souvenir d'avoir jamais rien vu de semblable dans les gravures d'histoire naturelle ni dans les descriptions des voyageurs. Ernest, après l'avoir bien regardé, interrompit noire silence |)ar un cri de joie : « Est-ce bien moi qui iii tué ce monslre? dit-il en ballant des mains : que dira ma mère:' (|ue diront mes frères? comme ils vont être étonnés! et que je suis heureux d'avoir fait celle belle chasse! 3Ion père, comment croyezvous que cette bête se nomme.' je donnerais tout au monde pour le savoir.
i.r. l'iiRE. El moi aussi, miui cher Ernest, mais je ne le sais pas plus i|ue toi; ce qu'il y a de sûr, c'est que tu es en jour de bonheur; je vais bientôt t'a|qieler mon petit Hercule. Tu es aussi quelquefois mon petit savant, el nous allons tous les deux examiner attentivement cet animal, pour tâcher de déconxrir à (|'ielle classe de quadrupèdes il ap))artient; cela nous conduira peut-être à connaître son nom.
eunest. C'est lout au plus si c'est un quadrupède; ses petites jambes de devant ressemblenl plulôl ii de petites mains, comme celles des singes.
LE l'ÈRE. Ce sont ])Ourlaiil des jambes; mais nous jioiivons toujours jirovisoirement le classer dans les maminifères; car nous ne pouvons douter qu'il n'apparlienne à celte espèce : examinons ses dents.
ERjNEST. Il en a qualrc incisives, comme l'écureuil.
LE rîiRE. Ainsi nous voyons (|ue c'est une bête rongeuse; chcrchous maintenant les noms connus de cette espèce.
ERNEST. Je ne me rappelle, outre l'écureuil, que les souris, les marmottes, les lièvres, les <'ast(U's, les pores-épics et les sauteurs.
LE n.RY.. Les s;iulciirs! lu me conduis lii tout à fait sur la trace; la bête a coiupb'lcnii'nt la coiistruclion d'un lièvre sauteur, seiilemcnl il est le double plus grand (pie ceux dont j'ai lu la dcscriplioii... Attends, il me vient une idée ; je parie (pie nous avons là un individu de la grande espi'ce de sauteurs, qu'on appelle des Aiok/ki'oos ' : cet animal apparlient prcqireiucnt à la classe des didcliihes ou/i/i/lanrlres, parce que la femelle, (jui ne met jamais bas qu'un petit à la fois, le porte dans une cs|iècc de bourse placée entre les jambes de derrière. Il n'a été trouvé jiisi|u'à présent que sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, oii le céK'lire navigateur Cook l'a découvert le premier. Ainsi in peux doubleiucnl le féliciter d'avoir tué un ;inimal si rare et si remarquable, et uioi je puis me réjouir de l'exactitude de mon observation; car il est maintenant très-certain que nous ne sommes pas loin de l'AusIralie, (pioiquc j'avoue que, dans ce cas, le grand nombre de iiigeons (]iie nous avons rencontrés m'ciiibarr;tsse nu peu. Je crois (|iie, si jamais nous retournons en Europe, la rclali(Hi de nos aventures fera une véritable révolution dans le monde savant.
ERNEsr. Mais comment se fail-il, papa, que vous l'ayez manqué? vous savez tirer mieiiN que moi; j'avoue qu'à votre place j'en serais vivement piqué.
LE pÎcre. Bien au coulraire, mon fils, je m'en irjouis.
ERNEST. Ah! voilii, ]iar exemple, ce que je ne puis comprendre, qu'on puisse se ré'jouir d'avoir manqué un coup; cxpiiipiez moi cela.
le rî-RE. Je m'en réjouis, parce (|ue j'aime mieux mon fils (pie moimême, (pie je ]iarlage son plaisir et sa pelile gloire bien plus vivemeiil que si j'ax'ais fait le coup. » l^riiest, touché, vint iirembras,ser : « Bon père, me dit-il, je reconnais bien là votre amour palernel. — Et ta reconnaissance augmente ma joie, lui dis-je en lui rendant son embrassemenl ; mais traînons à présent la bête jusqu'à noire claie.» Ernest me pria de l'aider plutôt ii la porter; il av.iil ])eur de salir ce beau poil gris de souris en le traînant par terre; sa reiiiai'({iie me parut fondée. Je liai donc avec une corde les (piatre jambes du kaiigiiioo, et nous le portâmes avec peine, au nioxen de deux cannes, jus(ju'à notre claie, sur lai|iiclle nous l'allachàmes. Bill, (pii le premier l'avait découvert cl chassé, avait perdu sa pisle, el rôd.iit de tout côté dans les hautes herbes, sans doute d.ins l'espoir de le irouver: nous l'appelâmes et le comblâmes de caresses; mais celle récompense ne lui sMHis:iit pas; il se mil à tourner autour du kaiigiiroo, dont la blessure s.iignait encore, el cherchait à la lécher. J'eus ;Llors l'idée de saigner enliî'rement r.inimal, de ]ieur (pie, dans un elimal :iiissi chaud, on ne pi'il le conscrv'cr. Xoli'c bon chien fui Irî's-coulenl
' C'est le nom d'un (iiiadru|iuile dL^couvcrt à la Nuuvcllc-Hollaiido pav le capitaine Cook. Il est de l'ordre des animaux rongeurs, et tient du rliien lévrier, du lièvre, et surlont do la gerboise. 11 u, comme ce dernier animal, les pattes de de devant extrêmement courtes et celles do derritîre très-longues ; mais la gerboii-e n'excède pas la grosseur d'un lapin, et le kanguroo parvient à celle du mouton.
Lorsque lekanguroo marche, il saule sur ses jambes de derrière, tenant celles de devant pressées contre sa poitrine, et à l'aide de sa queue, qui lui sert comme d'une espèce' de levier; de celle manière il marche assez vite, el quand il est poursuivi, il fait des sauts de vingt à vingt-huit pieds d'élendue, et de cinq à six de hauteur. Dans l'élat de repos, il étend sa queue, s'assied dessus, ou plulot a l'air d'iHre debout, sa léle levée el ses pâlies de devant pendinles : il s'en sert, comme Ic3 écureuils, pour porter sa pfthwe à sa Ijouclie. Klie est |ietile, ainsi iiuo ea tèle ; el sa queue, dont il frappe son ennemi, parait èlre son seul moyen do défense. Sa chair est médiocre. (Voyez sa description et sa gravure dans le Dictionnaire W Histoire naturelle.)
LK U0BIJNSO^ SUISSE.
ai- son repas, et nous continuâmes paiement notre roule vers Falkenhorst. (Chemin faisant, nolie eonversalion roula sur l'élude de l'iiistoire nalurellc, sur la nécessité de s'y livrer de bonne heure et d'apprendre il classer les piaules et les animaux d'après leurs mari|iies distinclives; c'est ainsi q\ie nous étions ])arvenus, au moyen de l'examen des dents, à reconnaiire notre Uanijuroo. Ernest me pria de lui dire sur cet animal tout ce que ma uiéinoire me présenterait : " C'est, lui dis-je, nue bêle sinijulicre, mais i|ui n'a pas été encore bien observée, cl <|ui l'ouruil, ])ar cousé([uent, peu de matière à la narralidii. Ses jainbcs de devant, ainsi ([ue In le vois, oui à peine en louijueur le tiers de celles de derrière; c'est tout au plus s'il peul s'en servir pour marcher; mais, avec celles-ci, il fait des sauts énormes, comme les puces et les sauterelles. Sa nourrilurc consiste eu
Et je vis avec un plaisir inexprimable que mon petit drùlc du.-mait comme une marmotte.
licrlirs cl co racines, (|u'i! arrache trcs-adroilcincnl a\ec les pâlies de devant. Il s'assied sur eclles de deri'ière , reployées, eoniine sur une chaise, pour reijardi'r ])ar-dessus l'herbe liante; il s'appuie sur sa (|neue, (jui a beaucoup de force; elle lui sert aussi ii sauter et à se repousser fortement de la terre : on prétend (]ue le kanguroo, privé de (piene , ne peut presque pas sauter. »
INous arrivâmes eniin licurcusenicnl, (|uoi(|u'un peu lard, à Falkenhorst, et de tri's-loin U(ins culcndimes les cris de joie <[u'oceasionn;iit notre retenir. Tout notre moiule accourut au-devant de nous; mais ce fut notre tour d'éclater de rire en voj:int le plaisant costume des trois enfants : l'un avait une lonijue chemise de matelot qui traînait autour de lui comme la robe d'un spectre; l'autre était caché dans un pantalon <(u'il s'élail attaché aulour (In cou, et ((ui arrivait jusqu'au bout du pied; le Iroisiiune avail une lonijue vesle qui venait jus4|u'a la cheville, et lui donnait l'.'tir d'un ])orlemantcau ambubint : tous marchaient lourdement, ciubarrassc's dans leurs lonijs vèlcnu'uts, mais se promenaient cependani avc<: fierlé , comme des héros de tlicàirc. Apres les avoir regardés en riant, j<' demandai ii leur mère ipielle était la cause de c<'S jeux de carnaval, cl si elle avail voulu me donner la eomé<lie pour célébrer mon arrivée. Klle m'apprit qu<' les jjircons v<'naicul aussi de se baii;ner, et que, pendant b' bain, la bonne mi're avail lavé leurs babils, i|ui ne s'étaient pas séchés aussi vile qu'cdic l'avait espéré; (Hie son ])ctit peuple imp.iticnt s'élail jeté sur la Clisse des babils d( matelots, et que chacun s'était veto suivant son !;oùt : ".l'ai mieux ;iimé, me dit-elle, i|ue vous les trouvassiez sous ce déf;iiisement bizarre (|nc nus comme de petits sauvages; » cl je pensai (|n'clle avail eu raison. .Mors vinl notre lourde rendre l'ompte de notre voyai;e : ii mesure (pie nous ;ivancions ilans noire récit, (Ui présent:iit, l'iiii après l'autre, tonnes, cannes, sel, poissons; et ;i la hii, d'un ;iir trioinphanl, ICrnesl montra notre Iiimu k.inçuroo; il fut d'abord entouré, admiré, et les ehassenrs fiireul (|ncslioniiés si vivement, (pi'ils ne savaieni aiupiel répondre, l'rilz seul ne disail pas i;.'. lulchose : je voyais eliiremenl sur sa pliysioaomic ce qui se pas-
sait dans son âme; il était jaloux, au dernier point, de la belle chasse d'Ernest, mais il combaltail fortement avec lui-même pour maitriser sa mauvaise humeur : il y réussit enhn si bien (ju'il vint se mêler à notre entretien, à notre ((aieté , et (|ne personne ijuc moi ne put se douter de ce (|ui venait de se passer dans siui âme. 11 s'approcha du kani;uroo et l'examina avec attention. «Oui, Erncsl, dit-il à son frère en le caressant. In as fait là nue bien belle chasse, et lu as été adroit et heureux. Mais n'est-ce pas, mon père, la première fois que vous irez ii /.cllhcim on ;iilleurs i)onr (piel(|ue excursion, ce sera mon tour de vous aceompa;;ncr? Ici, à Falkcnhorst, nous n'avons jamais ricii de nouveau; (piehiues grives, ((uchiucs pigeons dans nos blets, cela m'ennuie.
— Eh bien! oui, mon cher Fritz, lui dis-je, je le le promets, parce que lu as combaitu vaillamment ta mauvaise humeur et ta jalousie contre Ernest, à (pii lu enviais son kanguroo; je ne man(|uerai pas de l'emmener lors de ma première excursion; peul-ètre demain iron.s-n(Uis au vaisseau échoué. Mais permets-moi de te dire, mon cher Frilz, que lu devrais être bien ]dus fier de ce (pie j'ai assez bonne opinion de la sagesse et de la priidcuee pour le laisser ici la garde de ta mère el de tes frères que si je t'avais fourni l'occasion de tuer ce kanguroo : tu as fait ton devoir en ne te laissant pas entraîner, pour aller chasser, à ([uiller ceux qui nous sonl chers, et je t'en loue et t'en aime davantage, ,1e dois aussi des éloges à Ernest de ce (|u'il ne s'est pas trop livré à l;i vanité sur sa chasse extraordinaire, et qu'il ne vous a pas même raconté que j'ai honteusement manqué mon coup en tiranl sur le kanguroo. Savoir vaincre ses passions, mes chers enfants, et prendre de l'empire sur soi-même, est beaucoup ])lus be;iu que de donner adroitement la mort à une innocenic bêle; lions y sommes forcés dans notre position, et nous pouvons sans doute nous le permellre, mais non pas nous en enorgueillir.
Papa, papal un poisson, vin poissan monstrueux! venez à mon secours, je ne puis plus le retenir, il dévore la ficelle.
Noiisliuîmcs celle Ikuiuc journée iiariios occupations ordinaires et pariiiic dislribulloii de sel a nos animaux, pour lesquels ce fui une grande fête, .l'écorchai cu^uile noire kanguroo, et il fut suspendu jiisipi'au lendemain, pour être ensuite découpé par pièces, les unes destinées à être servies ii noire premier iei>as, les aulres a èlre salées el fumées, 'l'urc cl Bill lircul un exccllcnl souper avec ses eniraillcs, el nous en finies un très-bon aussi avec nos petits poissons frits cl nos patates; mais il fut court : nous désirions el cherchions le sommeil, dans les bras diupicl nous fûmes bienli'it ensevelis.
cn.APITUE XVII.
Nouveau butin sur le vaisseau échoué.
An iircmier chant du coq, je me levai, el, avanl que le reste de la famille fiil réveillé, je descendis de l'échelle cl je m'occupai du kan-
LE H0Bi^S01\ SUISSE.
belle rnbc r'ris de son
puroo, pnur lui ôler, s:iiis la ijaler, sa Délie rriDc gris fie souris vraiment il (^lail temps d'y penser; nos chiens s'élaient si bien trouvés la veille de leur repas d'entrailles, qu'ils y avaient pris goût et voulaient faire nn déjeuner en rèj^'le avec la bête entière. Axant (jue je fusse au bas de l'échelle ils avaient déjà arraché la tête de l'aninial, que j'avais suspendu assez haut par les pieds de derrière; cl , moitié amis, moitié ennemis, ils allaient se la parlajjer, lorsipie je vins à temps pour les en empêcher, .le trouvai que , n'ayant ni cave ni ijardemanijer pour garantir nos provisions, il serait prudent de leur administrer une petite eorreelion : ils se sauvèrent sous les racines en inurmurani cl en hurlant; leurs cris réveillèrent ma femme, (|ui, ne m'avant pas trouvé, descendit fort inquiète de ce qui se passait. « Pour l'amou r du ciel, me cria-t-elle, qu'^irrivc-t-il ? nos chiens sontils enragés?...
i.E PF.BE. Pas du tout; je leur faisais seulement un petit sermon touchant sur la tempérance et sur la nécessité de se vaincre soi-même. i,A MKiiE. Il vaudrait mieuv prêcher d'cxcmjile , commencer par vaincre sa colère et ne pas se laisser aller à la vengeance contre des animaux fidèles <pii ne savent pas le mal (pi'ils font.
LE PÈRE. Ma chère femme, lui dis-je en l'embrassant, tu voudrais qu'il n'existât point de bâton dans le monde, .le t'assure ipie je n'ai battu Bill cl Turc ni par colère ni par vengeance, mais par ju-udencc et par ))réeauliou ; aussi ne leur ai-je pas fait i;rand lual : ils voulaient manger notre kanguroo , que lu te réjouissais tant d'apprêter , et ne pouvant leur expliquer dans la langue des chiens, ipie j'ignore, (|ue je ne l'avais pas mis là pour eux, il a bien fallu le leur faire comprendre en faisant succéder à leur voracité satisfaite une petite douleur corporelle ((ui leur fit craindre à l'avenir de s'y livrer : sans quoi , comme ils sont les plus foris, ils hniraicnl par avaler toutes nos juovisions. 1)
Ma femme trouva que j'avais eu raison ; mais je la vis du coin de l'œil rôder autour des racines et faire une caresse aux chiens pour les consoler. Pour uioi , j'allai désluibiller mon kanguroo et lâcher de lui ôtcr la peau lout enlièresans rendomuniger ; mais cela me doinia tant de peine et j'avançai si peu que uia petite famille vint ciilourer la mi're et moi en criant faniiiu' avant (|ue j'eusse hni mon ouvra|>,c. J'allai ensuite au ruisseau me laver les mains, puis je visitai la caisse du matelol et je changeai d'hrdiit, pour'mr' présenter eonveualilement au déjeuner el offrir à mes fils re\ciu|ile de la proprelé, cpie leur mère leur prêchait sans cesse. Je donnai, après déjeuner, l'ordre à Frilz de lout préparer pour aller à Zellhcim cherclicr notre baleau, et de là nous acheminer \ers le vaisseau. Au inomeul du dépari, comme je voulais preinire congé de tous les miens, je ne trouvai ni Eriiesl ni Jack; leur mère ne savait, non plus que moi, ec qu'ils étaient devenus; mais elle soupçonnait (pi'ils élaicnl allés chercher des palales, dont nous manquions. Je la chargeai de les gronder un jieu, ne voulant pas ([u'ils s'accoulumassent à s'écarter seuls el sans permission dans celte contrée in<-onnue; mais, cette fois, ils avaient pris J'urc avec eux, ce <|ui me trau(|uiHisa.
Nous nous mimes eu clKunin après avoir fait de tendres adieux à ma femme el à mon ]ietit François; je lui laissai Bill, et jel'exhorlai il ne pas s'inciuiélcr, et ii se confier à la Provideiue, (|ui nous avait si bien gardés jus(|u'alors, et qui nous raminerail encore eetle fois sains et saufs auprès d'elle , munis de beaucoup de choses miles à notre bien-être ; mais il n'y eut pas moyeu de lui faire cnleiidre raison sur ces voyages au vaisseau. Je la laissai loule en larmes, el priant Dieu ipie ce fût le dernier.
INoiis nous arrachâmes avec efforl de ses bras et niarchànies liès^ vite pour hâler notre retour : nous eûmes bientôt alteiiit et jiassé le jiont; alors, à notre grand éloiincment , nous enlendimes d<'S cris perçants de voix liiiuuiines, et ])resque en même temps nous viines sortir d'un buisson Ernest el maitrc Jack , qui se réjouissaient de nous avoir joué ce loiir. « Ah '. n'avez-vous pas cru que c'élaieiil des sauvages? disait Jack. — Ou bien nos gens du X'aisseau ? disait ImucsI. LE ri.RK. Dites plulôt deux méchanls pelils polissons (|ue j'ai eu bientôt reconnus, dis-je, el (pie je serais bien lente <le gronder comme ils le méritent, non pas pour h'ur pelilc malice, mais pour s'èlre éloignés de nous sans pi'riiiissifui.
i.RNBsr. Ah! papa, c'est ipie nous avons tant d'envie d'aller avec vous au vaisseau 1 nous avons pensé que vous nous refusiu'iez si nous vous le demandions; mais que , lorsipie vous nous verriez là , si près, vous consentiriez :i nous prendre avec x'ous.
i.E PERE. Fort mal calculé, mes enfants; peut-êlrc y aiiiais-je consenti à Falkenliorst , quoique j'aie tant de choses à prendre et que vous eussiez occupé une pl.ice iniililc sur le baleau; à présent, pour rien au monde je ne laisserais votre paiix-re mi're toute la journée dans l'iiupiiélude sur votre eomiile, et vous-mêmes vous ne poiixez désirer ipie je le fasse; j'ai, d'ailleurs, à vous donner pour elle une commission (pli me tieni fort à cœur. » Je les ju'iai alors de lui dire que , suivant toute apparence , nous serions forcés de passer la nuit sur le vaisseau, el de ne la rejoindre que le lendemain au soir. Je savais (pie c'était ce (|u'elle craignait le ]dus , et je n'avais pas eu le courage de la prévenir d'avance de celle probaliilité : j'avais eu lorl, car il élail encore bien plus inquiétant pniii' elle de ne pas nous voir revenir lors(pi'ellc devait nous allendre. Mais il élail essentiel d'otcr
du vaisseau, s'il existait encore , tout ce (jui pouvait être sauvé, vu que, (l'un uioinent à l'autre, il courait risque d'être complélcmenl détruit , el que toutes nos espérances pour l'axenir eusscnl élé englouties avec lui. D'après cela, j'instruisis mes fils de ce (pi'ils devaient dire à leur mère; je les exhortai à lui obéir, à lui prêlcr secours; et, pour i[ue leur course ne fût pas sans utilité, je leur lis ramasser un peu de sel et leur enjoignis d'être avant midi ii l'alkenhorsl : je souffrais de sentir ma pauvre femme dans la double angoisse de notre départ et de l'absence prolongée de ses deux iils. Pour être sûr que cet ordre serait exécuté , je priai Fritz de prêter à Ernest sa montre d'argent, en lui assurant qu'il en trouverait une en or sur le vaisseau cl (ju'il pourrait laisser la sienne à son frère : j'ajoutai que nous en aurions peut-être une aussi pour Jack. Cet espoir les combla de joie et les consola de ne pas nous suivre.
A])rès avoir pris congé de ces chers petits, nous montâmes sur notre bateau , et nous nous éloignâmes de la terre pour gagner le courant du ruisseau; nous sortîmes ainsi promptement de la baie du Salut, el nous arrivâmes heureusement au vaisseau, dont la coque ouverte nous offrait une large entrée pour y monter. Aussitôt que nous fûmes débarqués, et (pie notre baleau fut solidement amarré, notre premier soin fui de chercher de bons matériaux pour construire un radeau. Je voulais commencer par exécuter l'excellente idée de mou Iils l'.rnest. Notre bateau de cuves n'ayant pas assez d'csiiacc ni (le solidité pour transporter une charge considérable , nous eûmes bientôt trouvé un noinhre suffisant de tonnes d'eau qui me parurent très-lnuiiics pour ma construction. Nous les vidâmes aussitôt , nous les rebouchâmes avec soin, el nous les jetâmes dans la mer, après les iivoir attachées fortemenl avec des cordes el des crampons aux parois (lu vaisseau ([ui étaient les plus solides; cela fait, nous établîmes sur ces tonnes un plancher très fort, aiupiel nous fîmes, avec d'autres planches, un rebord d'un pied de hauteur lout autour pour assurer sa charge, et nous eûmes alors un très-beau radeau, sur lequel on pouvait meltre au moins trois fois plus de charge que sur notre baleau. Notre journée entière s'était déjà passée dans ce pénible travail ; nous nous étions à peine permis de manger un morceau de viande froide <|ue nous avions apporlé avec nous, ahn de ne jias perdre de temps à chercher les provisions de bouche sur le vaisseau. Le soir, nous étions si faligués , Fritz et moi, (|ue nous aurions élé dans riui]iossibililé de ramer pour arriver à terre, lors même que nos occupations ne nous auraient pas retenus; il fallut donc nous résoudre à passer la iiiiil sur le vaisseau; et après avoir pris toutes nos précautions en cas de tempête, nous nous étahliiues dans la chambre du capitaine, sur un bon matelas bien élasti(jue el bien différcnl de nos hamacs; il nous pro- \o((iia tellement au repos et au sommeil, que notre pnidenlc résolulion de veiller lour à tour, de peur d'accident, nous abandonna, el (|uc nous nous endormîmes profondément tous les deux il côlé l'un de l'autre jusqu'au grand jour. Nous nous réveillâmes avec nue vive rcccuinaissanee envers Dieu, qui nous avait donné une nuit si douce cl si tranquille : nous nous relevâmes, et nous nous mîmes avec aclivilé à charger notre radeau.
D'abord nous pillâmes complélcmenl noire propre cliamhre, celle (|ue nous avions habitée en faiiiille sur le vaisseau, et tous les etïets (]uelcoiiipics (jiii nous appartenaient avant le naufrage; de là nous passâmes à celle oii nous avions si bien dormi , cl nous enlevâmes jus- (|ii'aux j)orles et aux fenêtres avec leurs g.iruilurcs : (|uel(|ucs riches caisses (l'ofliciers se Irouvaieiit là ; mais celle licllc trouvaille el ces habits g donnés nous lircnl moins de plaisir ipie les caisses du charpenlicr et de rarcpicbiisicr, rciiCermant tous leurs ou iils; celles (|iie nous |iùmes soulever avec des leviers et des cylindres fureiil mises entières sur le radeau ; n(uis ôlâmesdes autres ce (pii les rendait trop pesantes, lue m:ille du capilainc clait remplie d'une (|uaiitilc d'objets précieux, dont sans doute il voulait faire commerce, soil avec les riches planleurs du port Jackson, soil avec les sauvages. 11 se trouva beaucoup de montres d'or el d'argent, des lalialières de toute espèce, des boucles , des houtons de chemises, des colliers, des bagues, euhn une pacotille considérable de loiites ces iniililités du luxe curoiiéeii; il y avait de plus une forte cassette remplie de doublons el de piastres , (pii nous intéressa moins (pi'iine antre rcnfcriiianl de Irî's-jolis couverts en acier fin , qui nous dispensaient de nous serxir de ceux d'argent du capitaine , pour les(picls ma (eiiiiiie avait tant de respect. Mais la trouvaille (|ui m'enchanta le plus, el pour hupiclle j'aurais donné volontiers la casselle aux douhlons, fut une caisse renlcriiianl (pielipies douzaines de jeunes ]ilanls de toutes sortes d'arhrcs huiliers européens , (jii'on avait soigneusemeiil euipa(|uelcs dans de la mousse pour les Iransporlcr. Je reconnus des poiriers, des iiriinicrs, des oraiii;ers, des ;iui:indiers , des pêchers, des pommiers , des abricotiers, des châlaignicrs , des ceiis de vigne, .le revis avec un altendrisscmeiil (pic je ne puis décrire ces productions de ma chère patrie, qui emhcllissaieiit autrefois si agréalilciuent ma simple demeure , et, si Dieu voulait les bénir, j'avais lieu de croire ipie la plupart i)rospéreraienl sur un sol étranr;cr. Nous décoiivrimes un grand nonihie de barres de fer et de fortes masses de ploiuli, des pierres .'i aiguiser, des roiiesde chariot toutes prêles à iiionlcr, tous les inslriimeiils d'un maiéclial lerranl; des iiioclies, des pilles, des socs de charrue, des paquels de Iils de fer et de cuixre, des sacs pleins de |;rain de maïs ,
LE ROBIWSON SUISSE.
de pois, d'avoine, de vesce; même un petit moulin à bras. On nvait cliargé le vaissoau de tout ce qui pouvait être utile dans une colonie naissante et éloij;née , et rien n'avait étt' oublié, ^o\ls irouvànies un moulin à scier décomposé , mais dont clia(|\ic piccc était nonicroléc et si bien arian|;éc qu'il n'y avait rien de plus facile ([uc de le uioulei' oii on voudrait s'en servir.
Que devais-je mainlcuanl prendre ou laisser de ces trésors? Il nous était impossible de les emporter tous dans un seul vojaije; mais les laisser sur le vaisseau touibani en débris cl c\posé ii cliaipic inst.dil il une (leslruclion complète, c'élait courir le d.iuijcr de les perdre, cl loul élail pour nous ii rcgrcUer.
« Ali! dit Fritz, laissoiis d'abord cet ari;ent cl la caisse ,iu\ bijoux, il l'evccplion des montres, que nous avons promises ,'i mes Irircs; le reste ne nous servirait à rien.
— Je suis bien aise, mon cher fils, lui dis-je, de l'cnUMidrc ainsi parler de l'or, cette idole si universcllemeni adorée ; nous ferons doue comme tu le dis, et nous nous dé(-iderons pour ce qui est vraiinenl utile, comme la i)oudre, le plomb, le fer, le blé, les arbres friiilicrs, les inslriimenls de jardinap,c et d'aijriculture. l'reiions-en aulanl qu'il nous sera possible; si après cela il reste (|uelquc vide, nous donnerons dans le lu\e. (;omincnce seulemenl par prendre dans la caisse aux marcliaiidiscs de prix les dcuv monlres (|ue j'ai promises, et lu garderas pour loi la plus jolie. »
Nous cliar|;eàiiies ensuile noire radeau, non sans peine el sans un rude travail; nous j mimes de plus un loiii; cl beau filcl a pèelicr tout neuf. Avec ce filet, Frilz trouva par liasai<l une paire de liiirpons el un dévidoir ii cordai(e, tels i|u'on les emploie ii la pèclie de la baleine. Fritz me pria de lui permellre de placer cedévi<loir, avec les harpons allacliés au bout de la corde, sur l'avanl de notre bateau de cuves, cl de le tenir |)ièl au cas que nous rencontrassions (juclque ijros poisson, (domine il est très-rare d'en trouver aussi près de terre, je lui permis celle fantaisie inuocenle. L'aprè^-luidi était arrivée avant (|ue nous eussions complété notre cliari;cmcnl ; car non-seulement notre radeau se trouva remiili d'autunl d'objets (|u'il en pouvait conleuir, mais notre baU'au le fut aussi. Lorsque muis voulûmes pousser notre radeau en pleine mer, nous tirâmes foiiement avec la corde préparée pour le diriijer, el qui élail clouée il l'iiu de ses angles; une fois qu'il fut lamé avec une peine iiKuiïe, nous allaeli.àÈUCs celle corde au bateau, el nous le remor(|iiàmcs ainsi lenteiiiciil, el non ïans crainte qu'il ne nous arrivjit un ;iccidciil en heurtant coiilie la cote.