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CHAPITRE XX

la liouloiigerie.

Je réveillai mes enfants de bonne heure en leur rapprhinl que j'avais il liuir a]ipiendrc un nouveau métier. « Lequel? lequel ' direntils tons en sautant :i bas de leur lit et en s'habillaiit promptcmcul.

m; i'i';i\K. Celui de boulinger, mes enfants; je ne le sais pas mieux que vous, mais nous rapprendrons ensemble, et nous ferons une fournée d'excellent pain, dinit nous nous régalerons d'autant mieux que nous en avons été privés depuis que nous sommes sur cette plage. Donnez-moi ces plaipies de fer que nous avons a|)porlées hier, et les râpes à tabac.

i.A »iîau;. \ raiuK'ut, je ne comprends pas ce (]ue des râpes et des plaques de fer peuvent avoir de commun avec du pain frais; il vaudrait mieux avoir un four, et nous n'en avinis |ioinl ici.

IK l'i-iin. Ces ]il:iques de fer que tu as regardées hier avec tant de dédain, ma bonne amie, nous eu tiendront lien; il est vrai que je ne promets ]ias encore des pains bien londs et bien levés, mais des espèces de gâteaux ]ilats qui n'en seront pas moins excellents. Mous allons en faire l'essai avec les racines (|u'l'^rnest a apportées; mais il faut d'abord, chère amie, que tu me fabriques un petit sac avec de la toile bien forte. »

M:i femnii' se mil siir-le-cliamp ii l'ouvrage; elle ne se hait ])as trop il mes talents pour la boiilangi'ric. Elle remplit en même temps de patates la grauile chaudière de cuivre i|ue nous ;ivions apportée, et la mit sur h' feu, pour avoir en tout cas (|iiclqiie antre chose à nous offrir, l'endaut ce temps, j'éteinlis par lerre une grande pièce de toile, et je rassemblai ma jeune troupe autour de moi pour enlre|irendre notre grand œuvre; je remis ii mes his une râpe; je leur appris à en a]ipuyer le bout sur la toile; puis je leur donnai des racines de manioc bien lavées, qu'ils râpi'rcnt de si bon courage, qu'avant peu chacun cul devant soi un tas de fécule qui ressemblait ii <le la sciure mouillée, .\insi que tout ce (|ui était noii\e:iu pour eux, cette occiip.ilion amiis.i beaiii'ou]> mes euf;iuts; ils ne voyaieul eu elle (|u'un badinagc, et se montraient l'un il l'antre celle espèce de farine en se disant récipro(|uemeiit d'un Ion goguenard ; « Allons doue! mange un peu de Ion p;iin de raves râpées.

i.ii rîiu:. Kaillez, égayez-vous ii votre aise sur celle cxcellenic prndiictiiui, elle va niuis douner bientôt un pain jiarlait, qui fait la principale nourriture de plusieurs peuplades de l'.Amérique, et que les Eiiroiiécns «|ui habitent ces eonirées préli'ienl même !i notre ]iain de fromenl. Il y a , au reste, plusieurs espèces de maiiioc : l'une croît très-rapidi'inenl , et ses racines mûrissent en jieii de lemps; une seconde est un peu plus tardive; et il y en a enlin une qui, dit-on, ue produit (iii'aii bout de deux ans des raiincs mûres. Les deux premières espèces sont xénéneuses ou malsaines lorsiju'on les mange crues, mais la Iroisii'me peut se manger sans faire de mal; cependant lui préfère les ileux preinii'res (|ualitcs, parce ((u'ellcs sont plus pniiliiclives et qu'elles atteignent plus \it<' leur maturité,

iu;k. Il faut être fou pour donner la préférence à celles qui sont du poison; grand merci (te ce pain i|ui fait miuirir (et le petit mnliii jeta sa râpc)I ()ui nous dit que nos racines ne sont pas de ces deux premii'res espi'ces?

JE pîiiir. Je ne le crois pas : autant (|ue je me le rappelle, l'espi'ce tardive tient, C(niiine eclle-ei , du genre des arlmslcs, et les deux autres sont des plantes gi'lmpantcs. Cepeiulant , pour en être plus sûrs, nous albuis d'abord presser notre fécule.

EBXEsr. l'our(|uoi la presser, mon iiiie?

I.K riaiE. l'arec (|ue, dans l'espèce nuiHaisante, ce n'est (|ue le suc de la racine qui est uiiisilde, tandis (|iie le marc desséché est, au eoniraire, très-sain et lr(S-nourriss;(nl. Pour ai;ir ensuite avec prudence, avant de manger nos (galettes, nous en donnerons i|iiel({ue peu aux poules et au singe : si elles ne leur font point de mal , nous pourrons en manger avec sécurité.

ne K. liicn obligé; je ne veux pas (|ue mon singe soit empoisonné.

i.E riaiE. .le ne crois pas, si c'est du poison, i|uc nos animaux en niaiigenl ; ils ont pour cela un iiislinct i{iii ii'csl pas duo né à l' lui m me; il doit y suppléer par le l'aisonueuicnt : d'ailleurs niuis leur en ilonncroiis trop peu pour (|u'ils en meurent, h

.lack, comme les autre», se mit alors ii râper de nouveau avec

i.E HOlil^'so^ PUISSE.

zi'lc; la peur du poison avait pour \iu iiislaiil paialjsé tous lus liras; liioiilôt notre provision de manioc l'ut ràpcc; nous en avions un amas assez considéralde sur la toile. Sur ecs enlrel'ailcs, ma femme avait aelLevc de couilre son sac; on le remi)lit de cette leeule, et notre ini'na|>ère le ferma en C(uisant lortenienl l'ouverture. Il fallut ensuite soM|;er à faire une espèce de pressoir: je choisis pour cela une brandie d'arlire un peu lonf;ue, droite et forte; je la coupai et j'en enlevai l'écorce; je lis ensuite il côli' de notre arbre, et attaelié à l'une des plus fortes racines, un planilier sur le(|uel je posai le sac, (|ue je couvris de planches; je plaçai en travers la i;rosse branche, dont j'insinuai le bout le plus épais sous la ijrossc racine de notre arbre; je pendis ii l'autre evliciuilé, (|ui avançait beaucoup au delà de mes plaiiclies, loules sortes d'objets iiesaiils, îles morceaux de pliimli, des enclumes, des barres de fer (|ui la firent baisser contre t<'rre, et pressèrent avec une force étonnante le sac de manioc, dont le suc coulait il |;ros bouillons et se réiianilait de lout coté sur la terre.

riuiz. ^ oilà une machine bien sim])le et cependant bien commode! ri! l'ini;. (Certainement; c'est en mécaiiii|uc le levier le plus simple, et il est d'une grande utiliti'.

iiiNKST. .le croyais (|u'on ne se servait de levier (|ue pour soulever lie jjrandes niasses, des pierres de taille ou d'autres choses fort pesantes ; j'ifjiior.iis qu'on s'en servit pour comprimer.

i.K riiiiE. !\Iais, mon cher l'jrnesl, tu vois bien (|iic le poiiil oii le levier repose sur les planclies doit loiijours être le ])oinl d'appui ou de compression; celui oii son evlrémilé touche à la racine serait sans doute le point (|ui soulève, si la racine n'c'tait p;is trop forte pour céder a la pointe du levier; mais ;i présent l.i résistance sur le point de compression ou d'appui est ]ilus forte et jircsse parfaitement, comme tu le vois, notre farine de manioc. Les nèijres ont ee])eiulant une autre manii'rc, mais i|ui , pour nous, aurait été beaucoup plus loiiijuc : ils tressent avec de l'écorce d'arbre des espèces de paniers assez longs; ils les remplissent de nianioi' tellement serré, ipie ces paniers se raceourcisseni et deviennent lanjes; ils les suspendent ensuite il de fortes brancliiN d'arbres, allachent au bas des pierres ipii les tirent en long, et eomprimeiit ainsi le manioc, dont le jus coule il travers le treillaije.

LA MKiiiî. Est-ce ([u'on ne peut rien faire de ce jus:' i.F. rî;BE. Si fait; les sauvages le font cuire et y mêlent beaucoup de poivre, cl (|iielfinefois du fr.ii de homard, ])nis le mangent comme un mets evecllenl. Les Européens le laissent reposer d:iiis des vases jus- (|u':i ce qu'il forme un dépôt; ils décantent ensuite le li(|iiide, hivent ce dépôt avec de l'eau fraîche , puis le font sécher au soleil : ils ohlienuent de celte manière un amidon très-hn, dont on fait de l'empois pour le linge; au reste, la p:itate renferme une fécule qui peut scr\ir au même usage; mais elle esl moins nourriss:inte (|iie le m:inioc.

i.A Mi'iiE. El dis-moi, je te prie, f;iut~il absolument employer tout ce manioc .i la fois? Dans ce cas, nous ne pourrons faire autre chose de bi journée.

ir riiiiF.. Pas du tout, m:i chère amie; quand cette farine est bien sécliée, on peut bi inelire dans des tonneauv, et si elle esl fortement serrée, elle se conserve plusieurs années; mais lu veriMs ipie ce gros tas se réduira en cuisant à bien peu de cliiiso, et qu'il ne nous en restera guère.

riuTZ. Papa, il ne coule plus une seule goutte du sac; ne pourrionsnous p:is faire le p:iin tout de suite?

i.ii i'i:RK. Je le veiiv bien; mais il seniil (dus prudent de ne faire ce m:ilin (|u'uu petit gâteau d'essai pour le singe et les poules, et d'attendre il tantôt ]iour laire noire provision de pain, lorsque nous nous serons assurés que cel aliment ne peut nous faire aucun mal. »

IN'oIre sac fut ouvert; on prit i|uelr|ucs poignécsde bi fiirinc, (|iii se trouva en efl'et èlre assez siclie; on remua le reste a\ee un bi'iloii, cl on le mit sous la presse; on établit ensuile une de nos pbiqiics de fer, (pii était ronde et un peu conveve, sur des eheiiets de pierre; ou alluma dessous un feu :irdi'nl, et dès ([u'cllc fut écliaufl'ée, on élendil dessus de la farine délayée dans un peu d'eau avec une spaliile de bois. I)('S(|ue legàtc:iu eommençii ',< jaunir par-dessous, on le reliiiirM:i |iour le faire cuire de l'aulre côli'.

EiiMîsr. Ah! que cela a bonne odeur! (7est bien domm:i|;e que nous ne puissions pas manger toiil de suite de ce bon p:iiii loiii cIkiiuI !

JACK. Poiiriiuni donc pas? .l'en mangerais sans la moindre inquiétude; et toi aussi, l'nineois, n'est-ce pas?

LE rluK. Oh! oh! (ju'est donc devenue cette peur terrible d'/^tre empoisonné, qui t'a fait jeter bi n'ipe loin de toi? elle cède ii présent ;i la gourmandise, .le crois bien ciuc ce pain ne vous ferait aucun mal, mais il vaut mieux alleiidre ii ce soir; nous ne voulons p:is même lisipicr de faire mourir loules nos poules, nous n'en donnerons qu'il une ou deux et ù maître liertrand; ce sera le premier service qu'il nous :iiir:i rendu.

Dès i|ue le gàleaii fut refroidi, on en émietin un morceau qui fut

jeté il quelques poules; on en donna un autre au singe, qui le rongea

avec un plaisir e\lrème, cl, dans sa joie, ht de si plaisaiiles grimaces,

que les enfants furent jaloii\ de ne pouvoir se régaler comiiie lui.

rmi/. A présent, je vouili:iis savoir louimenl toni les sauvages pour

rilper leur farine; car bien sûrement ils n'ont point de râpes comme nous. Est-ce qu'ils nomment aussi leurs gi'iteaiix du j)ain?

ii; ricRE. Les sauvages n'ayant point de p:iiii n'ont point de mot dans leur langue pour le désigner. Aux Antilles, le liain de manioc se noinine cos.sdce. Les sauvages se font des espi'ces de râpes avec des pierres aiguës ou des coquillages, ou, lorsqu'ils ont des clous, dont ils font graïui cas, ils les plantent sur des bouts de planches. A ]>résent, bonne mère, donne-moi vite ii dîner; lu feras ensuite la boulangère, poiuMi, toutefois, que nos dégustateurs n'aient point de Coliques ou d'étoiirdissemenls

riurz. Esl-ee donc lii le seul effet des poisons, mon père?

LE im':iu:. (.a- son! du moins les plus ordinaires; il y a aussi des poisons qui engdurdissent cl endiirment, tels que ropiiim pris il trop forte dose, la ciguë, etc. D'autres encore sont acres cl rongeurs, cl attaquent les intestins et l'eslounic, tels ([ne l'arsenic, le sublimé et les ch.impignnns vénéneux : si , dans ces cas- lii , on n':idiiiinislre pas de prompis secours, la m:ichine liuniaine s'arrête, se désorganise, et le m:il;ide meurt. A celle oeiasion, je veux, mes chers enfants, vous prévenir contre une espèce de fruit, d'autant jibis dangereux, (|u'il séduit par sa belle apparence : il croît ordiiiiiircment en Aiuéri(|ue, sur le bord des eaux ou dans les marais; mais, comme j'ai trouvé dans cette île bien des végétaux (|uc je ne m'attendais pas ii rencontrer, il se peut que celni-bi y croisse aussi. Son asiicct est fort agréable ; le fruit de cet arbre ressemble ii de trè.i-jolies pommes jaunes avec des taches rouges. C'est un des poisons les jiliis violents qui existent, on dit même qu'il est dangereux de s'eiulormir sous l'ombrage de l'arbre <|iii le ])roduit. Soyez donc bien sur vos gardes contre cet arbre et son friiil pernicieux : il est connu sous le nom de liiiiii ccnillirr. l'.n général, je vous exhorte ii ne rien manger de ce que vous trouverez, quel(|ue appétissant que cela vous p:iraisse, avant de me l'avoir montré; promcttez-li'-moi lous, gr:inds et petits.

i\Ch. Je vous le promets, et je liendr:ii mieux ma |i:irole qu'Adam ne II tint au bon Dieu, qui lui av:iil défendu de manger la pomme.

ii: liiu:. Tu feras très-bien; mais ne sois pas si présomptueux ni si prompt il bliliner ce que tu ferais peut-èlre toi-même; tu serais, je le ]iarie, le |)remierii te laisser eniraincr p:ir i|ucli|ue madré polisson qui viendiMit le dire que j':ii voulu me moquer de toi ; que la pomme du manccnillier est parfaite; qu'elle te rcniliM fort comme un lion. Tii gdurmandisc et ta v:inilé te feraient oublier mes conseils et croquer ce fruit il belles dents. Mais en voilii assez; allons, au lieu de poisons, manger nos patates en Inulc sécurité : nous donnes-tu autre chose, bonne mère?

LA MÎam. Oui, mes amis; j':ii fait cuire le ])ingouin, la chasse de M. Jack.

\ dire vrai, cet oiseau nous parut un peu coriace; il sentait le poisson. Jack n'en voulut pas convenir; il nous assura que c'était un m.inger de roi; on le laissa s'en régiilcr ii son aise.

Aussitôt que nous eûmes dîné, nous alb'imes visiter nos poules. Celles qui avaient iiuingé du manioc se portaient ii merveille, ainsi que le singe, (pli nous le prouva en faisant mille g:imbades. « A l'ouvrage donc, mes petits mitrons, leur dis-je en riant; ii la boulangerie! » La farine de manioc fut lirée du sac; on alluma un grand feu pour avoir beaucoup de braise : dès qu'il y en eut assez , j'assignai ii chacun de mes his un foyer particulier, avec une phupie de fer et une noix de coco pleine de farine pour faire son pain. « \ oyons qui de vous fera le meilleur,!) leur dis-je. Ils se rangèrent en demi-cercle autour de moi, iiour voir comment je m'y prendrais et pour m'imiter. Nous ne réiissimes pas mal pour le premier css:ii , quoiqu'il y eiit bien quelques petits gâteaux un peu brûlés; mais ceux-bi tombèrent en parlage aux pigeons et aux poules, qui caqiict:iient autour de nous pour Vu avilir. Tout en travaillant, mes pclils mitrons goûtaient fréquemmenl leur pâtisserie; de sorte qu'il lalliit :issez de lemps pour en obtenir une provision un peu raisonnable. (Juand nous eûmes fini, une grande gamelle de l;iit fut apportée, cl nous fîmes un excellent goûter de pain frais trempé ibiiis ce biil; ce fut pour nous un vrai régal; nous livrâmes ensuile il nos bêtes les restes du repas. Je rciuar(|uai avec plaisir que les pingouins que j'avais conservés vivants s'iiecomiuodaicnl fort bien de l'cltc nourriture, et qu'en général ils commeniMicul à perdre leur timidité : j'eus donc iiitié de leur caplivilé, je les sépar:n de leurs camarades, cl ils furent lout conlenis de se senlir en liberté.

Le reste de cette journée fui employé à (|uclqiics voyages de mes fils avec leurs brouettes, et de moi avec l'âne et le radeau, pour rappoiier ii bi maison le reste des elïets comiuis sur le vaisseau. I.orsipie Iniil fut en ordre, nous :illâmes nous mettre dans nos lits, '(•?, avoir remercié Dieu des biiuis dont il nous conibbiil.

après

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