CHAPITRE XXI
La piaasse et le pétard.
J'.ivais un désir irrésistible de retourner an vaisseau, mais je voulais y aller en force, afin de pouvoir, avec tous nos bras rassemblés, lâcher de conquérir l:i pinasse que nous avions découverte la veille; 'aurais voulu même v mener 111:1 femme, mais elle :iv:iit pris une
LE ROBINSON SUISSE
telle horreur du perfide cloincnt , qu'elle m'assura qu'elle s'y trouverait mal, et serait plus eml)arrassante qu'utile; j'eus même beaucoup de peine à rcui;aî;er à ui'abiimlonuer tous ses enfants, à l'exception du cadet; il fallut que je lui donnasse ma parole de revenir le soir, et de ne plus passer de nuit sur le vaisseau naufragé; j'y consentis a rcpret. Enfin elle nous laissa partir lorsque nous eûmes déjeuné, mais ce ne fut pas sans soupirs; mes trois garçons, au contraire, étaient gais, dispos et fort contents d'être du voyage, Ernest surtout, qui n'était pas encore retourné au vaisseau; nous étions tous bien armés et pourvus de patates bouillies et de cassave. Nous nous rendîmes d'abord à la baie du Salut, oii nous arrivâmes sans ;iucuu événement dii'ne d'être noté : là , nous nous revêtîmes prudemment de nos scaphandres, ou corselets de liège ; nous donnâmes (|uelque nourriture aux oies et aux canards ([ui y séjournaient, puis nous sautâmes gaiement dans notre bateau de cuves, nous atiacliànus le radeau
N" 1, feu t N" 2 , feul cria le commaidaiit Fritz ; cl Jack et Ecne^t (irrnt f.i
derrit-re, et nous conimeucàuies noire navigation, non sans crainte de ne plus retrouver le vaisseau; mais il élail encore ferme entre les rochers. Notre premier soin fut de charger notre embarcation de divers objets, afin de ne pas retourner cliez nous sans bulin; ;iprès quoi nous visitâmes encore la pinasse. Deux poinls me parurent opposer des obstacles insurnujutables à ce (pie nous l'emportassions : l'un était l'endroit oii elle se trouvait; l'autre, sa granileur et sou poids. L'endroit dans lc(|uel elle était, en arriiu'e de l'intérieur du vaisseau, s'appuyait contre la paroi (pii touchait à la mer, et <lircctement dessous la cabine des olliciers. l'Iusieurs ])arois intérieures séparaient cet enclos (le notre ancrage ordinaire au milieu du bâlirneiit; il n'y avait pas moitié assez de place dans cette espi'ce de cabinel pour y remonter la pinasse, en assortir toutes les pièces, et aucune ouverture pour la faire sortir de lii cl la lancer comme notre bate.iu de cuves. Enfin les pit^ces séparées de cette chaloupe étaient trop pesantes pour (pi'il nous fût possible, même avec toutes nos forces réunies, d(^ les transjjorler dans un lieu plus commode. Ou'y avait-il ;i faire? quel parti pouvais-je i)ren(lrc.' Je me frottai le front et je restai assis à réfléchir, tandis (|ue mes enfants ])arcouraicnt le vaisseau de tout coté, et portaient sur le radeau tout <-e (pi'ils pouvaient arracher.
Le cabinet de la |)inasse était éclairé jiar quelques fentes ii la paroi latérale du vaisseau, lesquelles y laissaient pénétrer assez de lumière pour qu'on ])ùt s'y reeoiniaitre après y être resté ((uelcpies instants; je reman|uai avec plaisir que toutes les pièces de la ])inasse étaient arrangées avec tant d'inlelligence et si bien numérolées, que je pou- X'ais me jlatter, sans trop de présomption , de les rassembler cl de reconstruire le bâlimenl , si je x'oulais consacrer le temi»s lu'cessairi! il me procurer d'abord un plus grand espace. O'esl à cpnji je me décidai, et je commençai tout de suite à y travailler : il est vrai que l'ouvrage allait bien lentement, cl (pie nous au ricjiis perdu courage si le désir de posséder une excellente clialoupe, facile ii j;ouverner,
ï'aris. Ty|)(>(;rapliic Plcui fn'-rf», imprime
neuve, parfaitement sûre et qui pouvait un jour servir à notre délivrance, n'eût à chaque instant ranimé nos forces.
Cepcndaiil la fin du jour approchait sans ipie nous eussions beaucoup avancé : il fallut siuiger a la promesse que nous avions faite à ma femme , ainsi qu'à notre retour, que nous exécutâmes heureusement. En abordant à la baie du Salut, nous eûmes le grand plaisir d'y trouver ma femme et le petit E^'ançois, (|ui avaient employé cette journée à faire toutes les dispositions nécessaires pour établir notre domicile à Zicltheiiu , pendant que nous aurions a traxaillcr sur le vaisseau, afin que notre trajel ne fût pas aussi long, et que nous fussions toujours en vue les uns des autres. Cette attention de ma bonne femme me toucha vixement; je ne pus assez lui en léiuoiguer ma reconnaissance, d'autant plus (pie je savais (|u'clle n'aimait pas ce séjour; je me trouvais trop heureux de pouvoir la récompenser de ce sacrifice volontaire en lui présentant la riche cargaison de notre radeau, ([ue je savais devoir lui plaire. J'ét ilai à ses yeux deux tonnes de beurre salé, trois de farine, (]ueh]ues sachets de blé et de riz, et une l(nile d'autres objets utiles dans le ménage; tout cela fut transporté dans notre magasin, et elle en témoigna grand plaisir.
Nous passâmes toute une semaine à reconstruire notre pinasse. Tous les matins régulièrenu'ut je partais avec mes trois fils aînés, et ch:i(iue soir nous revenions chargés de butin ; nous nous accoutumâmes si bien à ces voyages, qu'a la fin la bonne mère nous voyait p:irlir sans souci, et que nous la quittions sans inquiétude ; elle eut même le courage de retourner plusieurs fois seule à Ealkcnhorst avec son petit, jioiir avoir soin des volailles qu'elle y avait laissées, et pour rapporter des patates.
Lorsque le soir nous réunissait , nous avions mille choses à nous raconter mutuellement; nous éprouvions une nouvelle jouissance à nous revoir, à nous relrouver ensemble, et nous nous régalions avec grand apjiétit des mets que notre excellente ménagère avait eu soin de nous ap|irêler.
Je mo suis i;lisséc on Ireniblaiit avec mon polit François derriiro les rochers.
Ijifiii la iiinasse fut achevée et mise en étal d'être lancée à la mer; il ne s'agissait plus (pie de la faire sortir du vaisseau; elle était jolie, élégante même; elle avait sur la proue un petit tillae, des mâts et des voiles comme un briganlin ; elle paraissait bon voilier, ])arce (|u'elle était légère et ne devait pas tirer beaucoup d'eau. Nous en avions calfeutré et garni d'éloiipes toutes les jointures, afin i|ue loul fût eu ordre : nous avions nièiuc pris soin <lu superflu; nous avions placé deux petits canons du calibre d'une livre sur le derrière du tillae, et nous les avions assiijcHis avec des chaînes, comme sur les grands vaisseaux. ^Liis, malgré tout cela, ce ebarmant bâtiment restait, liclas! iiiiiindiile ihiiis son cabinet sans cpie je pusse imaginer aiicuii moven de l'en tirer pour le mettre à flot; je ne ])oiivais cc]ieii(laut suppiirler l'idée de m'êlre donné tant de |ieine et d'avoir ciiiployc tant de Iciniis infructiicuseiiieul. On ue pouvait songer ii percer la paroi cxlcricure du vaisseau sans eoiiiir les plus grands dangers cl sans des dilhcullcs pres(|ue insurmontables : il .iiirait été plus l.ieile d'enlever tontes les 1rs (le rFînporciir, rilf^ dp Vaii{jiraril , .11».
LE ROBINSOiN SUISSE.
parois iiitéiicurcs jus([ir.iu milieu du vaisseau, oii, comme on sait, il était ouvert; mais les plancliei-s supérieius étaient juesquc au niveau de la mer par la position pencliéc du liàtiment, de sorte (juc notre eiialoiipe n'aurait pas même alors été libre. D'ailleurs, nous n'avions ni le temps ni la Corée de défaire ees immenses planehers, et nous courions le riscpie d'être prévenus par une tempête qui aurait lirisé vaisseau, plancliers, parois et pinasse, et nous eût exposés à périr nous-mêmes si nous avions été ;i rouvrai;e. Ne liouvaut donc aucun moyen facile, mon impatience m'en inspira nu aussi liardi ([ue dangereux. J'avais trouvé sur le vaisseau un mortier de fer très-fort, tel qu'on s'en sert dans les cuisines, et je le juijcai utile à mon projet. Je pris une forte planclie de ciiène, à la(|uelle j'attacliai des crochets de fer; j'y fis, avec un couteau, un couloir; mes entants me procurèrent des mèches à canon, dont je coupai un morceau assez, huip, pour que je pusse compter ((ii'il hrùlcrait au moins pendant deux heures. Je plaçai cette mèche dans le couloir de ma branche, je remplis le mortier de poudre à canon, je posai sur le mortier la planche ijarnie de la mèche, cl relcnuc aux anses par les crochets de fer ([ue j'y avais adaptés; je calfeutrai avec du ijoudron tout le tour du mortier; je serrai encore le Unit avec de fortes chaiiics (|ui se enlisaient et s'enlac.iieni , cl j'olilins de c<'ltc m;iiiière un jiétnrd diint j';ilteiidis le meilleur elVet. Je sus])eiulis cette m;i- I liiue infernale dans l'enclos ipii reni ermait no Ireiii nasse, contre la paroi latérale du vaisseau qui touchait à la mer, vis-à-vis de la pointe rie la ))inasse, mais eu ayant soin eepeiulant que la machine, eu reciilaiil par l'aclion vicdenlc de la poudre, lie pût ])as retomber sur l.i <'lialoiip<' cl rciulniiiiii;i!;er.
l.ors((iic le tout fut bleu irraiiPt'*, j';illiiiii:ii la mèclie , dont l'extrémité sortait de l;i iihinche et se prolon;;cait assez ])our nous laisser du temps. Je montai ensuite sur le halcaii de cuves avec mes enfants; j'avais même fait eiuli;irqiier ceux-ci avant d'ivoir mis le feu k la mèche, et i|uoiqii'ils m'eussent aillé ;'i eonslriiire mou pétard, ils n'eu connaissaient pas la destination positive, et ne croyaient pas qu'on en fit iisa(;c aussitôt. J'avoue que je ne les avais pas échiirés lii-dessiis, parce (|iie je craiijnais un peu (|ue mon enirciirise ne vint à manquer, que la pinasse ne fût
fracassée, et que le feu ne prit au vaisseau ; or, comme les pères u';iimcnt pas à avoir tort avec leurs enfants, je ne voulais pas in'avouer d'avance l'auteur de tous ees désastres.
(,)iiaiid nous fûmes arrivés ii Zeltheim, je détachai aussitôt le radeau, afin de pouvoir retourner promplement au vaisseau lorsr|ue j'aurais entendu le fracas. Nous nous mimes avec activité ii le décliarijcr, et pendant i[iie nous en étions occupés une détonation si terrible se ht entendre sur la mer, que ma femme et mes enfants, qui eu iruoraient la cause, en furent vivement elTrayés et abandoniiireiil l'cmvraije. o Ou'cst-ce donc (|ue cela? s'écrièrent-ils tous; c|u'arrive-l-iK' C'est un coup de caiiou. Peut-être est-ce le capitaine avec nos camarades du vaisseau ipii sont revenus, ou bien nu bâtiment élranijcr donnanl un si[;nal de di'lresse; il faut aller à son secours.
i./v Miaii:. I.e bruit m'a paru venir directenieul du vaisseau ; peutêtre aura-t-il sauté. Vous n'aurez p:is pris |;arde au feu, et il se sera communiqué ii un baril de pondre. » l'.lle faisait cette supposition liarce qu'au fond de l'àme elle désirait que le vaisseau fût anéanti, pour mettre fin ii nos éternels voyar;es.
I.F PKRi;. 11 faut donc que echi soit arrivé en calfeutrant la pinasse; le mieux est de nous en assurer sur-le-champ, et d'y retourner. Qui sera de la partie ?
« Moi, moi , moi ! fut le cri général; et mes trois petits drôles sau- ■20 i.
Les Patagons sont tons armés de ce avec une habileté incroyable.
tèrent dans leurs cuves, oîi je les suivis après avoir tranquillisé la mère en lui disant un petit mot en secret.
INous sortimes de la baie plus promptement que nous n'avions encore fait; la curiosité redoublait les coups de rames. (,)uand nous eûmes le vaisseau en vue, je remarquai avec plaisir qu'il ne présentait aucun chanijeinent sur le côté que nous avions en face , et (|u'il n'en sortait même aucune fumée; j'avançai alors paiement ; mais au lieu d'aller tout droit, comme à l'ordinaire, dans le corps entr'ouvcrl du vaisseau, je cinijlai autour de la proue pour arriver au côté opposé, oii j'avais placé mon pétard. J'aperçus aussitôt une alTrcuse dévastation; la plus grande partie de la paroi extérieure était fracassée, les débris innombrables nageaient dans la mer, tout était pêle-mêle : mais la pinasse, «[u'on voyait alors parfaitement, n'avait aucun mal ; elle était seulement un peu de côté. En voyant que j'avais aussi bien réussi, je ne pus retenir des cris de joie , qui surprirent beaucoup mes enfants, car la vue de celle dé\astation elïro.\able
les ;ivait très-aftligés ; ils me regardèrent avec étouuement. « l'.lle est à nous , m'écriai-je, la belle iiinasse; il nous est facile maintenant de la mettre en mer : venez tous dessus, chers enfants; allons voir si elle n'a pas souft'ert.
• FRii?.. Ah ! je comprends ce que e'e»l, mon père ; vous avez fait vous-même sauter la paroi du vaisseau avec de la poudre, afin de faire une ouverture ]iour la pinasse.
Mais comment cette ouverture a-t-elle jui être aussi grande :'
LU l'iaiE. Je vous conterai tout cela en détail si ma |iiiiasse n'a point de mal, et s'il n'y a point de danger (|ue le vaisse:iu prenne feu.
Nous entrâmes par la nouvelle lente, et au premier regard je reconnus (|ue la pinasse était intacte, et qu'il n'y av:iit nulle part ni feu ni llaiume; mais le mortier et des morceaux de la chaîne s'étaient enfoncés dans l;i paroi opposée, (|ni était aussi en partie fracassée. Tranquille alors, j'expliquai ,î mes his ce que c'était qu'un pétard, comment je l'avais arrangé, et tons les services que m'avait rendus le vieux mortier.
J'evaminai l'ouverture de la pinasse, et je vis(|ue, par le moyen du cric et du lexier, nous pourrions facilement la mettre à l'eau ; j'avais eu la précaution d'avance, en la remontant, de poser sa quille sur des cylindres, de sorte (|n'avec quelques ellorts on pouvait en venir ii bout; mais avant de la lâcher, j'y attachai une longue et forte corde, dont je lixai l';iutre bout à l'endroit le iilus solide du vaisseau, ])Our la retenir si la commotion la faisait courir tioi) loin. Nous nous mimes à l'ouvrage avec vigueur, armé chaciiu d'un levier, et moi faisant jouer le cric : bientôt la pinasse fut eu mouvement et se lança avec force dans la mer; la corde l'empêcha toutefois de s'éloipuer et nous servit .à la diriger jusqu'à l'endroit oii je chargeais le radeau ; là , j'avais attaché , à cet elTct , une poulie à une poutre saillante , et qui devait me servir aussi à éipiipcr de mâts et de voiles notre joli bâtiment. Je rassemblai toutes mes connaissances sur l'art de créer un vaisseau, et le mien fut bientôt en étal de voguer.
Alors l'esprit militaire s'éveilla tout à coup dans l'àme de ma jeune irouiie, et elle n'eut plus de repos. Maitres d'un vaisseau monté de deux canons, rempli de fusils et de pistolets, mes enfants se croyaient invincibles et en état de résister à des flottes entières de saiivaies, de les délruire même de fond en comble; peu s'en fallait qu'ils'ne désirassent de les voir arriver. Tour moi , je leur disais que je priais Dieu de tiuit mon cnuir de ne pas nous mettre dans la triste nécessilé de faire usage de notre artillerie. I.a nuit niuis surprit avant que notre (Uivragc fiit achevé; nous ramenâmes la |)iiiasse derrière le vaisseau , oii lions la laissâmes attachée à la corde, et nous rejoignîmes ma femme, à qui nous n'en parlâmes point, pour nous donner
simple inslrumeiit, dont ils se servent ;
so
LE ROBINSON SUISSE
le plaisir de la surpreiulÈe. Noms lui ilinies ([ii'iin pelit haijl de poudre avait sauté el i'racasst' une partie du vaisseau , et rien de plus. Lors uième (ju'elie aurait regardé avec la lunette d'appruilie, elle n'aurait pu voir la pinasse, ijui était cachée derrière le corps du navire.
Deux jours furent encore employés à équiper et à char!;er complètement notre belle barque. Lorscpi'elle fut achevée et prête à cinijier, il me fut impossible de résister aux persécutions de mes tils, (|ui me demandaient, en récom|)ense de leur zèle au travail et de leur discrétion, de pouvoir saluer leur mère de deux coups de canon en approchant de terre : les pièces furent donc clianjées, et mes deux cadets s'établirent à côté, la mèche allumée, et prêts à mettre le feu, pendant que Fritz avait pris sa place près du mât pour commander et pour diriijer les câbles; moi, comme de raison, je m'établis au gouvernail pour conduire le bâtiment, el nous partîmes avec des cris lie joie pour notre chère demeure. Le vent était favorable et soufflait si ijrand frais, ijue nous i;lissions avec la rapidité d'un oiseau sur la surface de la mer : je fus saisi d'un frisson par cette vélocité excessive, (|ui amusait extrêmement mes enfants. Motre bateau de cuves, que j'avais attaché à la pinasse et charijé de beaucoup de choses, volait avec nous comme s'il eût été la chaloupe de notre bâtiment. A l'entrée de la baie du Salut, nous baissâmes la grande voile, ahn de pouvoir mieux nous diriger; et peu à peu nous laissâmes aussi tomber toutes les autres, pour ue pas être jetés par la violence du vent contre les rochers, dont ce côté est bordé. Ainsi notre course fut ralentie, et nous pûmes sans eniinte commencer la grande affaire de la salutation. IN" 1, feu! n° 2, fe.u! cria le commandant Fritz; el JacU et Ernest tirent feu. Les coups relenlirent fortement contre les rochers, et les échos du rivage les répétî'rcut majeslueusemenl. Fritz, qui ne restait pas en arrière (piand il était question de tirer, fit partir ses deux pistolets en mêuu' temps, et nous poussâmes tiuis à la fois un houra de toute la force de nos piuimons.
" .Soyez les bieiixenus, mes bons amis! » répiuidit la bonne mère saisie d'étonncment et île joie. « Soyez les bienvenus! n criait aussi de sa voix eulantinc mon petit l'nincois, qui élaità côté d'elle, encore tout effrayé, et ne sachant pas bien s'il devait s'affliger ou se réjouir. INous tâchâmes alors, avec nos r;imes,de pousser derrière une petite li;Milcur de rochers qui pouvait nous servir de débarcailère : alors ma Icmuie et m(ui ])clit accoururent pour nous recevoir. « Méchants! nous dit la première en nous embrassant de tout son c(eur , <|uelle frayeur vous m'avez faite avec votre artillerie et votre ]H'lil vaisseau! Kn le voyant s'a])procher avec vitesse, et ne pouvant m'imaginer d'où il veu:iil, ni i|ui il renfermait, je me suis glissée en tremblant avec iiion petit l'rançois derrière les rochers; les coups de canon ont reiloiiblé mon elïroi ; et si je n'avais entendu pres(|ue en même temps votre voix. Dieu sait oii nous aurions couru... Fiilin, c'est vous : que le ciel en soit béni ! Mais oui, voilà un charmant petit vaisseau; je crois bien i]ue je jiourrais à présent prendre SLir moi de le monter et de retourner sur lit mer; il nous sera d'une grande utilité, et je vous pardonne en sa faveur vos éternelles absences. » Son fils ;uné la pressa d'entrer dans la pinasse; il l'aida à y monter. Dès i|ii'elle y fut placée, ses his lui demandi'reiit l;i permission de tirer encore deux coups de canon en son lioiineiir, et le vaisseau fut nommé de sou nom lElisiilielh.
I,a bonne mèri' fut tri's - contente ; elle loua notre liahilclé, notre lieisévéraiicc : n Mais ne vous imaginez point, nous dit-elle, que je vous lionne tous ces éloges sans avoir droit aux vôtres, moi et mon ])etil François; nous ne soiiimes pas restés oisifs ; pendant que vous travailliez avec tant d'activité ])oiir le bien coiumiiii, la m;iman et le petit r;idet en faisaient autant de leur côté : s'ils ne ])eiivciit célébrer aujourd'hui leur succès par des coups de canon , ils feront dans la suite leurs preuves avec de bous plats irexcelleiils légumes qui seront très bien accueillis après une promenade sur le beau vaisseau. .Mais il ne tient qu'à vous, chers amis, de voir tout de suite iiiie ii.irlieile notre ouvrage. »
\ous nous rendîmes ii son aim.ible invitation en sautant promptement sur le rivage ; elle prit les devants, tenant par la iiuiiii son petit associé François, et nous les suivîmes gaiement. l'Ile nous conduisit sur les hauteurs contre la paroi de roclicrs, là oii le ruisseau des Chacals se précipite en cascade, el montra tout .à coup à nos rcpards étonnés un beau jardin pot:igcr, divisé en coiiipartiiiients et en plaiicli(!s trè.s-bieu rangées, dont quelques-unes coiiimençaieiit à lever; entre les compartiiucnts étaient de jolis sentiers bien alignés, oîi l'on pouvait aller deux de front.
« Voilà mon ouvraj;c et celui de mon fils , dit -elle avec orgueil. Dans cette place, le sol , qui n'est formé que de feuilles décomposées, était assez léijer pour (|ii'unc femme el un enlani pussent le travailler sans peine. Dans celte portion de terrain j'ai mis des patates; dans celle qui est à côté sont des racines fraîches de manioc; ici , j'ai semé des laitues de plusieurs espèces; et voici l:i place que j'ai réservée pour des cannes à sucre. 'i"u pourras facilement conduire en ces lieux l'eau de la cascade au moyen de b;imboiis; par ce moyen, mes plantes seront nourries, rafraîchies, et viendront à merveille. IVIais vous n'avez pas encore tmit vu : là, sur le talus du rocher, j'ai transplanté qni-li|iii's ]il:inls d'aiianas .ivec la raeini et l;i terre ; entre
deux j'ai semé des melons qui réussiront très-bien dans cet endroit. J'ai, comme tu le vois, préparé un terrain pour des fèves et des pois, et un autre pour toute sorte de choux. Autour de chaque plantatiiin j'ai mis des grains de mais dans la terre; comme il vient fort haut et fort toulVu, il abritera mes jeunes plantes, ([iii ne seront pas brûlées par l'ardeur du soleil. "
J'étais en extase devant ce beau et utile travail. « Tu es une excellente femme ! m'écriai -je ; je n'aurais jamais pu croire que toi et notre petit François vous eussiez assez de force et de discrétion pour elTcctucr, en si peu de temps et à notre insu , une entreprise aussi pénible. Cependant je dois te prévenir qu'il n'est nullement certain que tous tes légumes d'lMiro])c réussissent ici, et je le le dis ahn de prévenir le chagrin que pourrait te causer une espérance trompée. Il est bien plus facile d'obtenir une chaleur factice, comme on le fait chez nous dans les serres, que de diminuer celle qui existe. Je sais qu'aux Indes anglaises on parvient à cultiver la plupart de nos phinles potagères; mais il faut pour cela un soin tout particulier el des connaissances en jardinage, que malheureusement nous ne possédiuis pas.
i.A mj'kit. .le t'avouerai franchement que je ne croyais pas moi-même, en le commençant, venir à bout de mon projet; et c'est pourquoi je n'en ai dit mot à personne; mais quand j'eus un peu avancé mon travail , je conçus l'idée de \oiis surprendre, et l'espoir de réussir me donna de la force et de l'activité ; je soupçomuiis que vos courses journalières au vaisseau avaient aussi pour but quelque surprise que vous vouliez me faire A deux de jeu, me suis-je dit; je serai aussi mystérieuse qu'eux. » En nous prodiguant ainsi les éloges el les plaisanteries réciiiroques, nous revînmes vers notre tenle; ce fut une de nos plus douces journées, car nous étions tous contents et de nousloèmeset des autres : nous avions donui' et reçu; et je lis observer à mes fils la bonté de la Providence, qui lait du travail une jouissance, et (|ui a placé' notre propre bonheur dans celui des objets de nos afleclinns, et notre orgueil dans les louanges qu'ils méritent.
« J'ai cependant un petit reproche a le faire, me dit ma femme; les courses au vaisseau t'ont fait trop négliger le précieux paquet d'arbres fruitiers d'iMirope que tu ;ivais apporté ii F;ilkenhorst ; je crains qu'ils ne soient cntièremeul desséchés; je les ai cepinilanl arrosés et couverts avec des branches; j'en ai même couché quelquesuns dans la terre, et je l'aurais lait à tous si j'en avais eu le temps; mais tu ne dois pas tarder ii les piauler, si tu ne veux pas les jierdre.
i.K l'iîiiE. J'en serais bien làilié, et je le remercie de les ;ivoir soignés provisoirement. 11 laudrail relouriier le plus tôt possible à l'alkenliorsl, oii une foule de choses réclament nos soins : nous avons à présent en notre puiss;ince la plus grande partie de la earg;iisoii du vaisseau, lu.iis presque tout est à découvert , el souffrirait égaleiiienl du soleil et de la pluie, u
IMa bonne femme, qui ne pouxail supporter l'idée de demeurer au brûlant Zelllieim, accéda de bon co'ur à ma proposition. JNoiis di'ehargeâmes la barque, et nous renfermâmes les objets qu'elle eonlenait sous notre tente, avec nos autres provisions.
La |iiiiasse fut mise à l'ancre , el l;i proue amarrée ii un pieu liès-fort. (iiiand toutes nos richesses fureiil ainsi en ordre, nousenliiqirimes le voy;ige de Falkcnhorst , mais non pas les mains vides : nous traînâmes avec nous tout ce qui nous parut de ]U'cmière nécessité , et nous fûmes, ;iinsi que nos bêles de somme, ;ilioudaiuinent chargés.