‹ Le jardin des plantesChapitre 1 sur 100 · Paris. Typegraphie Plon frères, rue de Vaugirard · texte numérisé non relu

Paris. Typegraphie Plon frères, rue de Vaugirard

l'oreille ! Que de chants d'oiseaux amoureux, que de hurlements épouvantables! Iei les familles des singes, bondissantes, amoureuses, et toutes remplies des plus aimables caprices. Plus loin, dans ce bassin d'eau salée, la famille des tortues, revêtues de riches écailles, qui s’'épanouissent au soleil. C'est un bruit à ne pas s'entendre, et c’est en même temps un admirable silence, Levez la tête, le cèdre du Liban vous protége de son ombre gigantesque, Baissez les yeux, la violette des bois jette à vos pieds son humble et chaste parfum, Puis enfin, quand vous êtes fatigué de cette course à travers la création, quand vos yeux se sont repus de la couleur dés papillons et des roses, quand vous avez passé en revue ces myriades d'insectes aux ailes d'or, quand vous avez touché de vos mains l'or et l'argent, 1e charbon et le fer, tous les trésors que la terre enferme, allez vous asseoir auprès de Ja fontaine murmurante , sur ce vaste banc de roche calcaire, tout au-dessous de ces vastes poutres qui ont appartenu à la baleine, Mais cependant savez-vous sur quels débris solennels vous êtes assis? Vous êtes assis sur les débris du mastodonte, sur quelque animal antédiluvien reconnu et nommé par Cuvier !

Quelle histoire à décrire, l'histoire de ce charmant et savant petit coin de terre qui n’a pas son égal dans le monde! Autant vaudrait écrire l'histoire de l'univers tout entier. Non pas l'histoire des hommes armés, des nations qui se précipitent l'une sur l'autre, des multitudes qui s’en vont cà et là dans l’'émigration, cherchant le pain et la terre de chaque jour. Insipide histoire celle-là, toujours la même , toujours sanglante, où reparaissent à des époques déterminées les mêmes passions, les mêmes erimes, les mêmes révolutions, les mêmes meurtres, épais nuages à peine sillonnés par quelques grands hommes. Mais l’histoire dont je parle, l’histoire de ce jardin miraculeux, posé sur les rives de la Seine par quelque main bienfaisante et prévoyante, c'est l'histoire éternellement pittoresque et variée de Ja fleur qui se cache dans l'herbe, de l'insecte qui bruit sous le gazon, de la ronce veloutée, dé la mine enfouie, de la montagne et de la vallée, l'histoire de l'aigle qui regarde le soleil et du moucheron enfant de l'air. Tout ce qui respire, tout ce qui existe, tout ce qui resplendit dans les eaux, sur la terre et dans le ciel, tout ce qui rampe et tout ce qui vole, tout ce qui gronde et tout ce qui se lamente, le premier animal de la création et le dernier, tel serait le sujet de ce livre : Nostri forago libelli. Mais que faire? que devenir? comment ne pas se perdre dans un si vaste sujet? Un homme l'avait tenté, le seul homme qui fût digne de l'entreprendre; cet homme avait le coup d'œil et l'intelligence , l’émotion intérieure et le style, l'orgueil et la fierté; il était le seul qui füt peut-être à la hauteur d’un pareil sujet. Cet homme, vous l'avez nommé, c’est M. de Buffon, et cependant, Ô grand Dieu! vous qui êtes le Dieu de l'hysope et du cèdre, vous qui avez fait honte à la magnificence de Salomon, rien qu'en déployant la robe blanche du lis de la vallée, vous savez si M. de Buffon luimême, Buffon, votre historien et votre favori, était à la hauteur de ce vaste sujet.

Non certes; pour raconter cette histoire de l'univers que Dieu a créé, il n’y a que Dieu lui-même, C'est à peu près ce qu'on a dit de César : qu'il était le seul digne d'expliquer les batailles qu'il avait gagnées. Non certes, ce n’est pas nous qui passerons en revue, même à propos de ces quinze cents pieds de terre, toutes les merveilles de la création,

On veut cependant que je vous raconte à fa manière, à la facon d'un homine qui admire plus qu'il ne comprend, les principaux détails de l'histoire du Jardin des Plantes, ce résumé de l'univers, I faut que, tout en laissant de côté ce magnifique ensemble des sciences naturelles, nous vous fassions voir, pour ainsi dire à Vol d'oiseau, ces plantes vivantes et ces plantes mortes, ces bêtes féroces, arrivées hier hurlantes et bondissantes du fond des déserts, et ces cadavres inconnus sur lesquels à passé plus d'un déluge, Chose étrange ! cette admirable idée de réunir dans

un seul et même lieu tousles chefs-d'œuvre de la création ne date guère que de deux cents années. Ayant Louis XII, la France n'avait eu ni assez de repos, ni assez de loisirs, ni assez d'or pour s'abandonner en toute liberté à sa passion pour les merveilles les plus rares, Francois [°, le roi chevalier, nous avait, il est vrai, enseigné à aimer les tableaux, les statues, les monuments de tout genre, les rares chefs-d’œuvre où Ja forme emporte le fond; mais ce prince brillant et léger n'avait pas été au delà de la forme; la couleur, l'éclat, la beauté extérieure lui plaisaient avant toute chose; pour une agrafe de Cellini, pour un tableau de Primatice, pour une sculpture capricieuse de Jean Goujon , il eüt donné tout ce qui est le mouvement et la vie, En ce temps-là, nous étions bien plus des Florentins qui se passionnent pour la forme, que des philosophes qui se passionnent pour l'idée. Parler de toutes ces choses au roi Henri IV, c’eût été petdre, en toute perte, son latin, sa prévoyance et son esprit. Le roi Henri s’occupait, avant tout, de la finance et de la bataille, Ce fut son fils, le roi Louis XIE, esprit bienveillant et malade, homme timide, qui a attaché son nom aux choses les plus hardies de notre histoire ; ce fut Louis XIII qui, le premier, eut l'honneur d'acheter de ses deniers, dans le faubourg Saint- Victor, loin, bien loin de tous les bruits et de tous les mouvements de la ville, vingt-quatre arpents d'une terre inculte et négligée. Tel fut l'humble et modeste commencement du Jardin des Plantes. Le docteur Bouvard, premier médecin du roi, fut le vieil Évandre de cette Rome nouvelle et verdoyante qui s'élevait sur ces hauteurs, Le premier parterre de ce jardin se composait de quarante-cinq toises de longueur sur trente-cinq Loises de largeur; il était encore trop vaste pour les plantes qu'on avait à y mettre; mais peu à peu les plantes ont poussé, le Jardin s’est étendu, une petite serre a été bâtie. Gaston d'Orléans, qui aimait les plantes et les fleurs, envoya au Jardin nouveau-né quelques frais échantillons de son jardin de. Blois, jusqu'à ce qu’enfin arriva Colbert, cet homme qui a deviné tant de choses. Colbert, d'un coup d'œil, eut bientôt compris tout l'avenir des vingt-quatre arpents du faubourg Saint-Victor. Fagon, le médecin du roi Louis XIV, présenta Tournefort à Colbert. Tournefort est le premier historien des plantes ; il nous a appris à les aimer, à les connaître; il a deviné leur famille, il a indiqué les premiers noms qu’elles ont portés; pour tout dire, il est le loyal et net prédécesseur d'Antoine de Jussieu, le grand naturaliste, À vingt-trois ans, M. de Jussieu était professeur an Jardin du Roi; il avait parcouru l'Espagne et le Portugal, ramassant avec une curiosité pléine de dévotion les moindres brins d'herbes que produit cet air brülant. Antoine de Jussieu est une des plus grandes créations de Fagon le médecin; c’est au Jardin du Roi que se retira ce sévère serviteur du roi Louis XIV; c’est là qu'il voulut mourir. Le Jardin, reconnaissant, a conservé avec respect la mémoire de Fagon. Enfin, en 1759, le roi véritable du Jardin, celui qui l'a agrandi, qui l’a sauvé, celui-là même qui en est l'historien et le démonstrateur tout-puissant, M. de Buffon, devait porter pendant quarante-neuf ans cet illustre et utile fardeau. Certes, sans être un ambitieux, sans envier la gloire de ceux qui ont fondé des monarchies, qui ont sauvé des peuples entiers, qui ont agrandi des villes capitales, on ne peut s’empécher d'admirer et d’envier peut-être, car c'est là une noble envie, la gloire et le bonheur de M. de Buffon. Quelle gloire immense en effet, et quelle joie, et quelles batailles pacifiques ! M. de Buffon arrivait au milieu de cette œuvre à peine commencée, en se disant à lui-même qu'il l'achèverait un jour. Il arrivait au milieu de ce désordre, de ce chaos, du pêle-mêle savant et peu Jogique de ces plantes naissantes, de ces débris sans nombre, de ces formes brisées, et il se disait tout bas : Je vais tirer du chaos toutes choses, je vais remettre à leur place l'arbre et la plante, la mousse et la fleur, je vais prononcer du haut de mon génie le fiat lux pour chaque fruit de lespalier, pour chaque fleur en son bouton, pour chaque animal venu de toutes le

parties du monde; j'élèverai les vallées, j'abaisserai les montagnes; j'aurai à mon gré un fleuve où uné mer, un frais pâturage ou une caverne, la rosée bienfasante et le chaud rayon du soleil. Mes vingt-quatre arpents de terre, je les veux agrandir outre mesure, jusqu'à ce qu'enfin j'y aie renfermé une miniature de l'univers. De cette création faite par moi et pour moi, je serai le dieu d’abord, et ensuite j'en serai plus que le dieu, j'en serai le nomenclateur, j'en serai l'historien. On raconte qu'une fois le premier homme créé, Dieu dit à Adam : Te voilà, c’est à toi à nommer toutes les choses de la création. Voilà ce que se dit à lui-même M. de Buffon quand il se vit le maître du Jardin du Roi. Cette fois done son œuvre était trouvée, sa tâche éternelle commençait ; jusqu'à la fin de sa vie, il devait marcher dans ces sentiers de fleurs et d’épines, fleurs dévouées et obéissantes, épines qui ne blessent pas ceux qui les regardent avec respect, avee amour.

Voici done M. de Buffon qui prend possession de son domaine. C'était triste à voir ce domaine de la nature ! Deux salles basses suMisaient, et au delà, à contenir des curiosités dignes de Ja foire : deux on trois squelettes vermoulus, des herbiers en désordre, le Jardin était planté au hasard : pas une allée, pas un sentier tracé, pas un arbre qui fût à sa place. I fallut bâtir, il fallut planter, il fallut agrandir toutes choses, surtout il fallut trouver des hommes qui vinssent en aide au grand naturaliste; car déjà M. de Buffon, comme un digne émule de Pline l'Ancien, songeail à écrire l'histoire naturelle, ce livre immense qui n’a d’autres bornes que les bornes de l'univers.

Le premier qui vint en aide à M. de Buffon, c'était un homme d'une grande science, nommé Daubenton. Il fut chargé de l'arrangement du cabinet, il disposa les collections, il fit quatre divisions principales des divers règnes de la nature; il invoqua, au nom de M. de Buffon son maitre, le secours de tous les voyageurs. À l'exemple d'Antoine de Jussieu, qui envoyait à ses frais ses plus zélés disciples pour ramasser des plantes et des graines, Daubenton recueillit des livres, des échantillons de tout genre. A côlé de cette famille des Jussieu, les bienfaiteurs du genre humain , il faut placer Jean-André Thouin et son fils André. Ainsi peu à peu tout le Jardin prenait une face nouvelle. M. de Buffon communiquait à toutes choses la persévérance de son esprit ; fous ces gens-là s'aimaient et s'entr'aidaient les uns les autres: On eût dit une colonie de cultivateurs, ou mieux encore uné réunion de disciples de Saint-Simon où de Fourier, Déjà là nomenclature de Linné, plus facile et plus commode que celle de Tournefort, aidait merveilleusement à la science. À chaque saison nouvelle le Jardin était en progrès; on jetait à bas les vieilles maisons, on en bâtissait de nouvelles, on élevait des montagnes, on creusait des vallons ; partout le râteau, partout la bêche. Bientôt ôn fut à bout de toute terre cultivée; il ÿ avait là tout auprès les jardins de l'abbaye Saint-Victor, puis un vaste enclos traversé paf la rivière de Bièvre. A force de sollicitations et de dépenses, l’enclos est acheté, le jardin de l'abbaye est envahi ; notis voilà maititenant sur les bords de la Seine, qui nous donne son eau fécondante. Regardez, à cette heure quels progrès déjà! Vous avez des arbres de toutes les saisons, vous avez une école d'arbres à fruits, un semis de plantes économiques, toute une école de eulture. Bientôt le local est nivelé, les bassins sont creusés, le mur d'enceinte est bâti, la belle terrasse s'élève le long du quai; mais ce n'est pas assez, Un terrain situé à l'extrémité des marronniers convient à M. de Buffon, et M. de Buffon F'achète, C'était un jardin plus bas que le premier, abrité du nord et de l’ouest. Là furent transportées les couches destinées aux semis ; là furent cultivées les plantes les plus délicates. L'année suivante, en 1774, fut élevée la première serre digne de contenir les belles plantes. Tels étaient les progrès rapides de la botanique; et comme toute fortune tient à une autre fortune, tout progrès à uñ autre progrès, le cabinet grandissait en même temps que le Jardin, Ce

cabinet était le centre unique où venaient aboutir de toutes parts les merveilleux et inestimables fragments dont se compose l'histoire naturelle, riches échantillons dispersés dans tout l'univers, dans les entrailles de la terre, sur le bord de tous les rivages, äu sommet de toutes les montagnes, dans les volcans, dans les ruines, dans les déserts, poussière du monde passé, productions du monde présent, échantillons des mondes à venir. II fallut donc agrandir les bâtiments comme on avait agrandi le jardin; puis bientôt les collectionneurs arrivèrent offrant chacun sa collection, c'est-à-dire la passion de sa vie, pour augmenter ce bel ensemble. La première de toutes, l'Académie des sciences envoya au Cabinet du Roi son cabinet d'anatomie; le comte d'Angivilliers offrit le sien; les missionnaires de la Chine, ardents propagateurs de la foi chrétienne, envoyaient à M. de Buffon tous les échantillons qu'ils pouvaiënt ramasser dans ce fabuleux et céleste empire où nul Européen n'avait pénétré avant eux. Le roi de Pologne s'estima heureux d'offrir au Jardin du Roi les plus beaux minéraux. On envoya chercher dans l'Inde une collection de zoologie. Bougainville räpportä de son voyage autour du monde tout ce qu'il en put rapporter pour le Jardin du Roi, donnant ainsi un exemple qui a été suivi par les navigateurs à venir. Dans ce concours unanime de toutes les fortes intelligences de l'Europe pour doter un établissement si nouveau, il n'y eut pas jusqu'à la grande Catherine qui ne tint à honneur d'envoyer au Cabinet d'histoire naturelle les plus beaux animaux du Nord, les plus rares fragments de Zoologie. C'était une femme qui entendait la gloire à la facon des grands rois. Elle savait par cœur toute Ja France du dixhuitième siècle, elle l'aimait dans ses moindres détails. De tout ce qui lui paraissait digne d'envie, ce que la grande Catherine enviaît le plus à la France, c'étaient ses hommes de génie, c'était Voltaire, c'était Diderot et d’Alembert, c'était M. de Buffon qu'elle avait appelé dans son empire avec celle coquetterie royalé et charmante à laquelle il était si difficile de résister, Mais M. de Buffon, tout entier à sa double création , à son livre et à son Jardin, envoya son fils à sa place. Cependant le Jardin grandissait toujours. Sur ces entrefaites, furent publiés les premiers volumes de l’ Histoire naturelle, ce chef-d'œuvre d'éloquence où M. dé Buffon ralliait à lui, d’une facon irrésistible, tous les naturalistes de l'Europe. A bien prendre, le Jardin du Roi et l'Histoire naturelle, c'est la même œuvre : l’un tient à l'autre par un lien que rien né saurait rompre. Sans le Jardin du Roi, jamais M. de Buffon n'aurait écrit son livre; sans le livre de M. de Buffon, le Jardin du Roi n'aurait pas conquis tout d'un coup, comme il l'a fait, l'admiration de PEurope savante. Autour dé ce Jardin et de ce livre se sont groupés tous les amateurs passionnés de l'histoire naturelle. Quiconque avait étudié avec soin, avec amour, là partie la plus imperceptible de ce vaste univers, une graine, un insecte, ün papillon, une plante, était le bienvenu à adresser à M. de Buffon ses propres découvertes. — Voilà, Monsieur, ce que je sais, voilà ce que j'ai appris, voilà ce que j'ai découvert. Et M. de Buffon répondait, à coup sür, à ce confrère inconnu, une lettre de remerciments, où il l'appelait son collaborateur. Ainsi l'historien de la nature était représenté dans le monde entier par toute sorte de correspondants et d’ambassadeurs, disciples dévoués de son travail et de son génie, Cet homme voyait de très-haut toutes choses ; il aimait les collections, il est vrai, mais il les aimait pour s’en servir en grand historien. 11 n'aurait guère été satisfait s'il lui eût fallu se maintenir, sans finet sans cesse, dans la description minutieuse des moindres fragments du grand ensemble : mais, au contraire, ce qui le rendait heureux et fier, c'était de reconstruire ces formes éparses, c'était de rendre la vie, le mouvement , la pensée et l'orgueil aux animaux de Ja création divine ; c'était de nous les montrer, non pas tels que la dissection nous les avait faits, mais tels qu'ils étaient sortis du caprice ou de la main de Dieu. Le lion rugissant, le tigre qui bondit, le cheval indocile au frein, 1,

la génisse superbe, le taureau amoureux, le cerf fuyant au son du cor, la chèvre qui broute le cytise en fleurs; le chien, ce compagnon de l'homme; le coq, roi de la basse-cour, il n'y a pas jusqu’à l'âne, l'assidu , l'entêté et l'infatigable ami du laboureur, l'humble animal que M. Delille n'aurait jamais osé nommer dans ses vers, à qui M. de Buffon n'ait accordé une grande place dans son histoire; mème il a écrit au sujet de ce pauvre âne, qui

sera là sans contredit, la plus noble introduction qui se puisse faire à ce livre du Jardin des Plantes, dont un plus savant que moi sera l'historien.

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, était né à Montbart en Bourgogne, le 7 septembre 4707. Son père était un homme riche et un savant magistrat, et il laissa son fils s’'abandonner en toute liberté aux inspirations naturelles de son génie. Le jeune

Vue générale du Jardin des Plantes, prise du sommet du labyrinthe.

fut plus tard un des héros de Sterne, les pages les plus touchantes de son histoire, pages honorables pour tous deux, pour l'âne et pour M. de Buffon, car il a rendu justice au plus patient et au plus sobre des travailleurs. En même temps ce beau chapitre, si plein de raison, de justice et de bon sens, doit absoudre à tout jamais M. de Buffon du niais reproche d’enflure et d'emphase avec lequel on l'attaque depuis si longtemps. Mais, tenez, puisque nous en sommes arrivés à cet homme célèbre, le véritable fondateur du Jardin du Roi, pourquoi ne pas vous raconter sa vie ? Ce

Leclerc, obéissant au secret instinet qui le poussait, entreprit un voyage en Angleterre : l'Angleterre était dans ce temps-là une espèce de monde à part où nous allions chercher le drame, le roman, la poésie, la liberté, la philosophie, l'économie politique, la pondération des pouvoirs, l'émancipation du peuple, toutes sortes de choses dont s’inquiétaient, d'une facon déjà turbulente, l'ambition et l'avenir de la France. Notre jeune homme, plus modeste, ne sayait pas encore ce qu'il allait chercher en Angleterre. Il y trouva ce qu'on y trouvait alors, une grande nation

heureuse et fière de la révolution qu'elle avait accomplie, qui avait payé cette révolution au prix de son sang et de son or, et qui, maintenant, après tant de révolutions et de tempêtes, après ce roi égorgé, celte dynastie reprise et chassée de nouveau, regardait sans effroi les tempêtes, les batailles et les prospérités de l'avenir, Le spectacle d’un peuple ainsi fait était un spectacle d'autant plus grand et solennel, que la France était encore bien loin de pouvoir rêver de semblables destinées. Dans cette grande nation, les débuts de ce jeune homme, qui devait être M. de Buffon

Jardin du Roi indiqua à M. de Buffon sa vocation véritable ; et certes, il se faisait bien temps que l'histoire naturelle eût son historien parmi nous. Avant celui-là toute notre histoire nalurelle se composait de méchantes compilations sans talent et sans nom d'auteur, de sèches nomenclatures auxquelles le publie, c’est-à-dire tout le monde, n'avait rien à comprendre, et enfin de quelques traités excellents détachés du grand ensemble des choses créées, Dans cette révolution qu'il allait entreprendre et qui fut précédée de bien des doutes cruels, car enfin il ignorait

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Les Galeries d'histoire naturelle et la Bibliothèque.

plus tard, furent simples et modestes. Il commença par apprendre la langue du peuple qu'il visitait , et, pour bien commencer, il se mit à traduire, voyez le hasard quand on a du génie! la Statique des végétaux de Hales et le Traité des fluxions de Newton ; si bien qu'il apprit en même temps la langue anglaise, et, qui plus est, la grande langue de la science. Alors il commenca tout à la fois à s'occuper de géométrie et des sciences naturelles, Ses premières années furent consacrées à se préparer aux études qui lui convenaient le plus. Il aurait pu devenir un grand géomètre, sa bonne étoile en fit le plus grand naturaliste de son siècle. Vous avez vu tout à l'heure comment celte place de directeur du

encore celle toute-puissance du style qui était en lui, M. de Buffon avait choisi pour ses modèles et pour ses maîtres deux grands modèles et deux grands maîtres, Aristote et Pline l'Ancien : Aristote qui a deviné toutes choses, l'histoire naturelle, la rhétorique, l'éloquence, la constitution; Pline l'Ancien, qui a trouvé le premier l'élévation, le langage , la passion , le style de l’histoire naturelle; celui-ci exact et profond, ne donnant rien au hasard, ne parlant que de ce qu'il a vu et entendu, trouvant le premier anneau de cette chaîne des êtres créés qui a servi à Cuvier pour deviner à son tour tous les mystères de la création; celui-là qui a donné à la vie du monde entier cette vie si bril-

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lante et ses puissantes couleurs. Certes, il n'a fallu rien moins que le plus rare et le plus passionné génie pour réunir dans le même ensemble tant d'imagination et tant de science; il ne fallait rien moins que toute cette éloquence pour rendre les peuples de l’Europe attentifs à cette histoire qui est réellement l'histoire universelle. Les quinze premiers volumes de l'Histoire naturelle furent publiés de 1749 à 1767; ils traitaient de la théorie de la terre, de la nature des animaux, de l'histoire de l'homme, de l'histoire des quadrupèdes vivipares. Buffon et Daubenton s’étaient partagé cette tâche difficile et compliquée ; chacun d'eux avait pris la part qui lui convenait. M. de Buffon avait gardé pour lui la poésie et la philosophie de cette histoire, il expliquait, à la facon d’un Bossuet, mais d’un Bossuet exact, les théories générales, les grands aspects et les grands phénomènes de la nature; il disait les mœurs des animaux, il en racontait les passions, les habitudes, les instincts, il agissait, passez-moi la comparaison, tout comme avait agi La Fontaine lui-même ; seulement dans ces drames charmants , l'honneur de la poésie francaise, La Fontaine avait à cœur de nous montrer comment, par leur sagesse providentielle, par leur ruse ingénieuse, par leur bonhomie native, par la vérité de leur allure, par la profondeur inexplicable de leur génie, les animaux avaient été mis et créés au monde tout exprès pour donner aux hommes les plus utiles leçons de la philosophie et de la morale, pendant que M. de Buffon, au contraire, relevant à la fois l'homme et la brute dont il était l'équitable historien, s’attachait à nous démontrer comment et pourquoi tous les animaux de ce globe sont peut-être égaux devant Dieu et devant les philosophes. Pour un instant il laissait l'âme de côté; mais l'instinct, cette âme du second degré, lui suffisait à expliquer l'homme et le tigre, l'homme et l'âne qui broute, l'homme et le rossignol qui chante sa plainte harmonieuse dans les bois. Tel était le grand vol que prenait M. de Buffon dans cette histoire naturelle, qui n'a d’autres bornes que les limites de la terre et du ciel. IL était grand par la pensée, il était grand par la parole. D'un pas ferme et sûr, il suivait son chemin à travers le monde, s’occupant avec un égal bonheur, avec le même enthousiasme, de l'éléphant et du ciron. Dans cette marche hardie et calme, rien ne l'inquiélait, rien ne lui faisait obstacle, car tout d'abord il avait nivelé le monde pour que son génie s’y püt déployer tout à l'aise. Il avait abaissé les montagnes, il avait comblé les vallées, il avait desséché les fleuves et les mers, il avait ouvert le globe pour savoir enfin ce que les mers et les fleuves et le globe contenaient dans leur sein. Ainsi il s'était dégagé tout d'un coup des anciennes théories, des vieux obstacles, des détails pénibles, Avant lui, le naturaliste se servait du microscope, mais lui il voyait toutes choses avec ce coup d'œil qui donnait aux moindres détails de la nature des dimensions énormes. Ainsi s'est accompli ce grand ouvrage de l'Histoire naturelle où l'ensemble est tout, où les détails disparaissent emportés dans le tourbillon de l'univers.

En même temps, mais dans des sentiers plus calmes, d’un pas lent et modeste, arrivait Daubenton, curieux et intelligent nomenclateur des moindres détails de cette histoire qu'ils faisaient à eux deux. Celui-là voyait de très-près, M. de Buffon voyait de très-haut. Il reconnaissait, chemin faisant, tous les fragments dédaignés par son fougueux compagnon de voyage. Il restait assis des heures entières à voir, à contempler, à étudier, à admirer, à juger les héros de leur livre. Il disséquait minutieusement l'animal dont M. de Buffon esquissait l'histoire à grands traits. Et cependant, tout en marchant ainsi à petits pas, Daubenton lui-même se trouva fatigué de suivre ce rude jouteur. La lassitude le prit au milieu du chemin ; il s'arrêta, n’en pouvant plus; seulement il se mit à marcher seul: il s'abandonna librement à sa lente contemplation, à son étude partielle du monde: pendant ce temps, M. de Buffon courait toujours.

De 1785 à 1788 furent publiés les cinq volumes de minéraux :

les sept volumes de supplément ont suivi jusqu'en 1789; là s'arrête M. de Buffon. La mort le prit au moment le plus éclatant de nolre histoire, à l'instant même où la liberté française paraissait conquise, la mort le prit, afin, sans doute, qu'il ne füt pas témoin du meurtre de son fils sur l’échafaud et de l'éclatant déshonneur de sa bru dans la maison du due d'Orléans. Ajoutez à cette œuvre ses Époques de la Nature, cette théorie de la terre dans laquelle il a déployé d'une main si ferme toutes les magnificences du style : cinquante ans de la vie la plus laborieuse, la plus calme et la mieux réglée, cinquante ans de zèle, de haute administration, d’un dévouement de tous les jours, d'une correspondance infinie sur tous les points du globe, avaient suffi à peine à compléter cet immense travail. A voir ce que font les hommes de nos jours au milieu de ces agitations misérables, à voir ce qu'a fait celui-ci au plus fort des conquêtes, des émeutes, des révoltes et des victoires de 1789, on se prend à sourire de pitié. Plus d'un, outre Daubenton, a mis la main à ce travail; mais ces gloires passagères ont été dévorées par la gloire du maître. On cite de M. Guénaud de Montbéliard quelques beaux chapitres d'un grand style, et de ces chapitres on ne peut dire que ceci: C’est le style de Buffon! Le style de Buffon, pompeux, élégant, plein de grandeur et de majesté, a été plus d'une fois attaqué par les faiseurs de rhétorique et par les rivaux de sa gloire. Voltaire, que toute sorte de succès inquiétait comme un vol fait à sa gloire, souriait de pitié quand on lui parlait de l'Histoire naturelle. — Pas si naturelle! disait-il. Mais Voltaire était plus d’une fois tombé sous la main de M. de Buffon; il avait voulu se moquer des bancs de coquillages découverts sur le sommet des Alpes; il avait prétendu que ces coquilles s'étaient détachées du chapeau des pèlerins qui allaient à Rome. M. de Buffon lui avait répondu avec de bien piquantes railleries et des raisons sans répliques. Mais laissons là tous ces coups d'épingle, n'allons pas chercher les critiques et les nuages qui se placent, de leur vivant, au-devant des grands hommes, reconnaissons tout simplement l’éloquence, la passion, l'entrainement, la majesté de M. de Buffon, plaçons-le au premier rang des paysagistes, disons que jamais la description n'avait atteint ce haut degré de vérité et de magnificence; faisons comme a fait toute l'Europe du siècle passé, humilions-nous devant ce livre immense où la philosophie et l'histoire naturelle se tendent une main si bienveillante et si ferme. Sans nul doute d’autres observaieurs sont venus après celui-là qui ont redressé bien des erreurs, réformé bien des päradoxes, expliqué bien des choses obscures; mais que nous importe, pourvu que la voie tracée soit suivie? Et d'ailleurs que d'idées grandes et nouvelles que le temps a confirmées, que de découvertes véritables qui sont restées immuables comme pour servir de bases éternelles à la science; avec quel art merveilleux M, de Buffon à su classer ses idées, disposer l'ensemble de son livre, nous faire passer en revue tant d'êtres divers! Aussi ce livre a-t-il répandu dans le monde une passion toute nouvelle, la passion de l’histoire naturelle. Grâce à M. de Buffon, l'histoire naturelle est devenue la préoccupation des rois, des grands et des peuples. Les Géorgiques de Virgile n'ont pas eu plus d'influence sur le siècle d’Auguste que l'Histoire naturelle n’en devait avoir sous le règne de Louis XV. Aussi M. de Buffon fut-il grand et puissant entre tous les écrivains eL tous les moralistes de ce siècle. Il a protégé de son influence ce Jardin des Plantes qui était toute sa vie. Le respect, l'admiration, la reconnaissance de l'Europe savante l'ont entouré jusqu'à sa dernière heure; il a joué jusqu'à la fin de ce siècle le beau rôle que M. Cuvier devait jouer dans celui-ci; il a été le protecteur dévoué des sciences, l'ami des savants, s'intéressant à leurs travaux et à leur fortune. indiquant aux voyageurs leur chemin sur ce globe terrestre qu'il connaissait si bien, appliquant sa raison élevée à oublier les révolutions qui grondaient de toutes parts. M, de Buffon a été heureux toute sa vie; il ne l'aurait jamais rêvée

si belle. Il avait deux domaines qu'il aimait d’une égale passion: le Jardin du Roi et son château de Montbart, que le roi Louis XV avait érigé en comté. Le travail lui était facile, le style lui arrivait comme le chant arrive à l'oiseau; il aimait la gloire, il méprisait le bruit que la gloire fait autour des hommes; il ne s'oceupait ni des agitations de la politique ni des émeutes de Ja littérature ; la critique lui était humaine et facile; la considération et l'estime le suivaient d’un pas égal et sûr. Sa personne donnait tout à fait une idée de son talent; sa figure était belle et grave, son air imposant, son extérieur magnifique; on disait qu'il mettait des manchettes à son style et qu'il portait un habit brodé lorsqu'il écrivait. Il obtint de son vivant un honneur qui, d'ordinaire, ne s'accorde qu'aux morts illustres; on lui éleva une statue dans l'entrée du Cabinet du Roi avec cette inscription magnifique que la postérité a confirmée:

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