MAJESTATI NATURÆ PAR INGENIUM
« Son génie est égal à la majesté de son sujet. »
Durant la vie de M. de Buffon d'autres améliorations s'étaient introduites dans le Jardin du Roi: l’enseignement avait grandi ; les trois Jussieu, M. Lemonnier, M. Desfontaines, s'étaient montrés les dignes continuateurs de Tournefort et de Linné. L'anatomie et la physiologie végétales, la classification des familles , des genres et des espèces, leurs rapports entre elles, leurs usages et les diverses modifications dont elles sont susceptibles, tel fut le sujet de ces lecons qui ont donné tant de grands botanistes à l'Europe. La chimie, avec Fourcroi et Lavoisier, eut bientôt envahi ces savantes hauteurs, Antoine Petit, l'illustre anatomiste Vieq d'Azyr et Portal, ont aussi apporté là toutes les puissances de leur enseignement, Ainsi, de son vivant, M, de Buffon à vu s’accomplir son grand rêve; il a donné l'impulsion et la vie à ce jardin que les étrangers nous envient et auquel se rattachent tant de noms illustres entre tous.
Quand M, de Buffon fut mort, le Jardin des Plantes eut à subir plus d'une révolution intestine : la révolution française arrivait à grands pas. Tout ce qui tenait à la royauté, de près ou de loin, fut obligé de courber la tête, et cependant il y eut un jour un administrateur du Jardin des Plantes qui se nomma Bernardin de Saint-Pierre. Certes, celui-là aussi, après avoir couru à travers le monde, après avoir subi tant de fortunes diverses, passé par tant d'épreuves, se trouvait enfin à la place qui lui convenait le mieux; il était né avec un grand sentiment des beautés de la nature qu'il a expliquées à la facon d'un poëte enthousiaste et convaincu. Chez lui, l'émotion intérieure était vive et puissante, Il avait appris la botanique en même temps que J.-J, Rousseau, et comme lui, il l'avait étudiée avec caprice, avec amour, revenant sans fin et sans cesse à cette contemplation infinie du printemps, de l'été, de l'automne, de toutes les saisons, de toutes les beautés, de toutes les parures, de tous les accidents de la campagne. Une histoire bien simple et bien touchante, l'histoire de deux enfants, Paul et Virginie, qui S'aiment dans un des recoins les plus stériles de l'ile de France, avait fait du nom de Bernardin de Saint-Pierre un de ces noms que l’on bénit et que l’on aime. Sans nul doute, celui-là n'est pas un homme à la hauteur de M. de Buffon, le grand seigneur, qui administre une grande affaire, qui commande encore même quand il demande, mais c’est un administrateur bienveillant, dévoué, qui sait toutes les diffienltés de sa tâche. Peut-être n’aurait-il pas eu le génie de concevoir, le courage de fonder et l'habileté d'agrandir une institution comme le Jardin du Roi, mais au moins a-t-il eu le bon esprit de la défendre. 11 l'a défendue avec urbanité, avec bienveillance, en consultant les anciens, comme il le dit dans ses rapports au ministère de l'intérieur. Bien plus, chose étrange, si vous avez au Jardin des Plantes des lions et des tigres, si le Parisien oisif, le provincial désœuvré, peuvent, à toute heure du jour, se donner
la joie d'entendre hurler les habitants féroces du désert; si l'ours Martin est devenu, pour cette population d'heureux badauds, une espèce d'Odry pataud et goguenard, qui fait la joie publique avee ses sauts et ses gambades, c'est là un bonheur dont vous êtes redevables à Bernardin de Saint-Pierre. Il a sauvé d'une mort imminente la ménagerie du palais de Versailles, qui était, avant 89, un des amusements du roi et de la cour. Comme les lions et les tigres de Versailles manquaient d'aliments (déjà Ja nation se fatiguait de nourrir le roi, la reine et la famille royale), on écrivit au Jardin du Roi pour implorer son hospitalité en faveur de ces intéressantes victimes de l'an Ier de la liberté, Bernardin de Saint-Pierre accepta à l'instant même, et sans bénéfice d'inventaire, cette partie de l'héritage de la royauté'aux abois. Il prit en pitié ces tigres hurlants, ces lions affamés, ces panthères bondissantes, ces loups féroces, ces ours furieux; et avec des larmes dans la voix, avec ce style irrésistible tout rempli d'humanité et de chaleur, il demanda un sauf-conduit pour ces malheureux proscrits qui n'avaient plus d'asile où reposer leurs têtes et Jeurs griffes. C'était à l'instant même où Bernardin de Saint-Pierre, rempli d'inquiétudes sinistres, était en train d'écrire toutes sortes de vœux, vœux pour le roi, vœux pour le clergé, vœu pour la noblesse, vœux pour la nation, vœux pour l'éducation nationale, vœu pour les nations, et enfin vœux pour les bêtes féroces, De tous ces vœux-là , ce dernier vœu était le plus facile à exaucer, Dans ce dernier mémoire, Bernardin de Saint-Pierre était tout à fait dans son élément; il défendait l'étude de la nature, qui est la base de toutes les connaissances humaines: il démontrait, à qui de droit, l'incontestable utilité d'un établissement pareil. IL n’est pas une profession de ce monde qui n'y vienne puiser des lumières; le zoologiste, le botaniste, le minéralogiste, tous les arts qui se rattachent aux trois premiers règnes de la nature, les lapidaires, les chimistes, les apothicaires, les distillateurs, les chirurgiens, les anatomistes, les médecins, sans compter le dessinateur, le peintre, le sculpteur, qui trouvent leurs modèles réunis dans le même espace, De là sont sortis les Tournefort , les Rouelle, les Macceaire, les Jussieu, les Vaillant, les Buffon et tous les savants qui illustrent l'Europe moderne et tous leurs ouvrages qui se sont répandus dans le monde avec une multitude de végétaux utiles et agréables, empruntés au Jardin des Plantes. M. Bernardin de Saint-Pierre proposait done de compléter cette vaste collection. Au cabinet, qui renferme les trois règnes de la nature morte des fossiles, des herbiers, des animaux disséqués, empaillés, injectés; au jardin, qui ne contient que les deux premiers règnes de la nature, il proposait d'ajouter une ménagerie. Cette ménagerie était toute trouvée, il n'y avait qu'à adopter la ménagerie du jardin de Versailles. Buffon lui-même en avait eu grande envie; mais quelque grand que fût le crédit de l’'illustre écrivain, il n’avait pas osé disputer ces tigres et ces panthères à l’homme de la cour qui en avait le gouvernement. s
Maintenant, il ne s'agissait plus de disputer ces animaux féroces : au contraire, les malheureux venaient d'eux-mêmes au Jardin des Plantes; ils imploraient une visite de Bernardin de Saint-Pierre et de Daubenton. Bernardin de Saint-Pierre fut le seul qui vint en aide à ces malheureux proscrils. Cette ménagerie de Versailles se composait tout simplement de cinq animaux étrangers: 4° le couagga, une espèce de cheval zébré à la tête et aux épaules, animal fort doux qui tendit sa petite tête mutine à l’auteur de Paul et Virginie, comme s'il eût reconnu son protecteur et son ami ; 2 le bubale, un petit bœuf qui tient du cerf et de la gazelle; il avait été envoyé au roi de France par le dey d'Alger, en 1785; 5° le pigeon huppé de l'ile de Banga, admirable oiseau d’un beau plumage bleu couronné d’une superbe aigrette qui lui couvre la tête en forme d’auréole; 4° le rhinoeéros de l'Inde; 5 le lion du Sénégal ; il avait sept à huit mois; on lui avait donné pour compagnon un chien caniche : le chien et le
lion étaient les meilleurs amis du monde. Ils jouaient ensemble, non pas comme deux lions, mais bien comme deux chiens. Tout le reste de la ménagerie avait été pillé par l'émeute. On avait enlevé entre autres animaux un dromadaire, cinq espèces de singes et une foule d'oiseaux plus ou moins bons à manger. Le gouvernement de ce temps-là eut bien de la peine à ne pas mettre à mort ces restes malheureux d’une ménagerie enviée par Buffon. On voulait les faire disséquer et faire placer leurs squelettes au cabinet: «IL suffit d'étudier les animaux morts pour connaître suffisamment leur espèce, » disaient les économistes.
Bufon.
À quoi répond Bernardin de Saint-Pierre, qui retrouve ainsi son éloquence et son courage:
« Ceux qui n'ont étudié Ja nature que dans les livres ne voient plus que leurs livres dans la nature; ils n’y cherchent plus que les noms et les caractères de leurs systèmes. S'ils sont bolanistes, satisfaits d'avoir reconnu la plante dont leur auteur leur a parlé, el de lavoir rapportée à la classe et au genre qu'il leur a désignés, ils la cueillent, et l'étendant entre deux papiers gris, les voilà très-contents de leur savoir et de leurs recherches: ils ne se forment pas un herbier pour étudier la nature, mais ils n’étudient la nature que pour se former un herbier. Ils ne font, de même, des collections d'animaux que pour remplir leur cabinet et connaître leurs noms, leurs genres et leurs espèces.
» Mais quel est l'amateur de la nature qui étudie ainsi ses ravissants ouvrages? Quelle différence d'un végétal mort, see, flétri, décoloré, dont les tiges, les feuilles et les fleurs s’en vont en poudre, à un végétal vivant, plein de sue, qui bourgeonne, fleurit, parfume, fructifie, se ressème, entretient mille harmonies avec les éléments, les insectes, les oiseaux, les quadrupèdes, et se combinant avec mille autres végétaux, couronne nos collines ou tapisse nos rivages !
» Peut-on reconnaître la verdure et les fleurs d’une prairie dans les bottes de foin, et la majesté des arbres d'une forêt dans les fagots? L'animal perd à la mort encore plus que le végétal, parce
qu'il avait recu une plus forte portion de vie. Ses principaux caractères s'évanouissent, ses yeux sont fermés, ses prunelles ternies, ses membres roidis; il est sans chaleur, sans mouvement, sans sentiment, sans voix, sans instinct. Quelle différence avec celui qui jouit de la lumiere, distingue les objets, se meut vers eux, aime, appelle sa femelle, s'accouple, fait son nid, élève ses petits, les défend de ses ennemis, étend ses relations avec ses semblables, et enchante nos bocages ou anime nos prairies! Reconnaitriez-vous l’alouette matinale et gaie comme l'aurore, qui s'élève en chantant jusque dans les nues, lorsqu'elle est attachée par le bee par un cordon, ou la brebis bélante et le bœuf laboureur dans les quartiers sanglants d’une boucherie? L'animal mort, le mieux préparé, ne présente qu'une peau rembourrée, un squelette, une anatomie. La partie principale y manque : la vie qui le classait dans le règne animal. Il a encore les dents d'un loup, mais il n’en a plus l'instinct, qui déterminait son caractère féroce et le différenciait seul de celui du chien si sociable. La plante morte n’est plus végétal, parce qu'elle ne végète plus; le cadavre n’est plus animal, parce qu'il n’est plus animé; l'une n'est qu'une paille, l’autre n’est qu'une peau. Il faut done étudier les plantes dans les herbiers et les animaux dans les cabinets pour les reconnaitre vivants, observer leurs qualités, el peupler de ceux qui sont utiles nos jardins et nos métairies. »
Cuvier.
Celle voix éloquente devait être entendue. Et d’ailleurs, en tout ceci, Bernardin de Saint-Pierre ne prenait que la défense des lions et des tigres. Donc il fut décidé qu'une ménagerie serait établie au Jardin des Plantes que la ménagerie de Versailles y serait transportée, et aussi la ménagerie du Rainci. Si bien qu'un jour, par cette même route de Versailles, où tout un peuple en fureur était venu chercher le roi, la reine, M. le dauphin, madame Élisabeth, toute cette famille de saint Louis; par ce même chemin sanglant où ces condamnés à mort élaient trainés lentement dans la poussière, on vit passer, traîinés dans une voiture à quatre chevaux, mollement couchés dans leur niche de chaque
jour, suivis et précédés de leurs gardiens qui les entouraient de petits soins, de prévenances et de caresses, le couagga, le bubale, le pigeon huppé, le rhinocéros et le lion. On n'avait pas mème séparé le lion de son ami fidèle et dévoué, le chien caniche. Quelle est, je vous prie, l'histoire de ce monde qui n'ait pas ses contrastes? Quelle est la révolution qui n'ait pas ses victimes ? Quelle est la grande route, quelle est la vaste mer qui n'ait pas vu passer, avec un étonnement plein d'épouvante, la royauté ‘dans ses appareils si divers?
Mais quoi done ! à propos des fleurs et des plantes, et des fruits de l'automne, et des grands arbres qui nous viennent de loin;
mars 1792, toutes les universités sont abolies, toutes les académies sont supprimées, même la faculté de médecine est proscrite. Cependant, au milieu de tout ce renoncement, que va devenir le Jardin, le Jardin du Roi? Un caprice de cette nation de 92, qui allait si vite, a sauvé le Jardin du Roi. Quelques honnètes gens se rencontrèrent qui persuadèrent au peuple français que le Jardin du Roi était un grand dépôt d'herbes médicinales, où les malades venaient chercher la santé du corps; entrepôt bienveillant où chacun se fournirait de mauves, de camomille et de tilleul. On ajoutait que le laboratoire de chimie servirait à faire de la poudre. Donc, nous aurons des tisanes rafraichissantes et
Les Oursons.
à propos des lis et des roses, à propos du beau jardin qui resplendit là-bas sous le soleil, gardons-nous bien d'aller au-devant des passions politiques. Laissons-les courir et se démener tout à l'aise de Versailles à Paris et de Paris dans le reste du monde : que nous importe! Il ne s'agit pas de sauver une antique monarchie qui se perd, il s’agit d'agrandir et de sauver le jardin que M. de Buffon a planté de ses mains. Vienne la république une et indivisible, elle est la maitresse souveraine! mais, au moins, sauvons le Jardin du Roi. — Jardin du Roi! c'était là, en effet, le nom primitif de ce petit univers en raccourci. Cette fois, la liberté nouvelle, impatiente de tout entrainer, se répand çà eL là comme un torrent vainqueur qui apporte avec lui toute sorte de fécondités et de désordres. Mais à l'heure où nous sommes, 18
des cartouches, du bois de réglisse et des bombes : que pouvonsnous désirer de plus? A ces causes le Jardin du Roi fut sauvé de la proscriplion générale. Eh ! que de grandes insütutions ont été sauvées pour des motifs moins sérieux que celui-là! Vous avez peut-être vu à la plus belle place de la ville de Lyon une admirable allée de tilleuls, qui est la joie, l’ornement, la fraicheur; le délassement de cette ville immense. On allait renverser les tilleuls et en faire du bois, lorsque se présenta un jour aux proconsuls de Commune affranchie une vieille femme, sexagénaire, pour expliquer à ces terribles niveleurs comment elle avait l'habitude, depuis cinquante ans, de se promener, chaque jour d'été, à l'ombre de ces vieux arbres; que ces arbres l'avaient vue naître, et qu'elle ne voulait pas les voir mourir. On écouta favorablement
la vieille femme; on prit en considération son humble prière. Ainsi furent sauvés les beaux tilleuls de la place de Bellecour,
Cependant vous comprenez bien que ces titres de Jardin du Roi, intendant du roi, et tout ce qui sentait tant soit peu sa monarchie, durent immédiatement disparaître. Aussi fit-on un déeret qui ordonnait qu'à l'avenir le Jardin du Roi s’appellerait Muséum d'histoire naturelle; qu'il n'aurait plus d'officiers, mais ‘les professeurs; plus d’intendant à vie, mais un dérecteur à changer chaque année. Quant aux professeurs à nommer, quant aux chaires à établir, la chose fut faite avec beaucoup de générosité et d'intelligence. Les cours du Muséum d'histoire naturelle se composaient de douze chaires : minéralogie, chimie générale, art chinique, botanique dans le Muséum, botanique dans la campagne, culture, deux cours de zoologie, anatomie humaine, anatomie des animaux, géologie, iconographie naturelle. Par le même décret on instituait au Muséum une bibliothèque qui se devait composer de tous les livres des établissements publics que la nation avait déjà supprimés, ou qu’elle supprimerait plus tard. Les douze professeurs se nommaient : Daubenton, Fourcroi, Brongniart, Desfontaines, de Jussieu, Portal, Mertrud, Lamarck, Faujas de Saint-Fond, Geoffroy, Vanspaendonck, A. Thouin. Ajoutez à ce personnel, déjà considérable, le nom de M. de Lacépède, ancien collaborateur de M. de Buffon; les noms de MM. Maréchal et des deux frères Redouté. — C'est le même Pierre-Jean Redouté qui a élé pendant quarante ans le plus charmant et le plus exact des peintres qui aient donné l'éternité aux fleurs, ces astres d'un jour. Le nom de Redouté se rattache au Jardin des Plantes par toutes sortes de chefs-d'œuvre un prix inestimable. Il est l'historien des liliacées et des roses: il leur a donné autant de durée que les plus grands narrateurs en ont donné aux gagneurs de batailles. Rendons justice à qui de droit. Cette idée d’avoir un peintre pour les plus belles fleurs, pour les plantes les plus curieuses de nos jardins et de nos campagnes, appartient à Gaston d'Orléans, le propriétaire du jardin de Blois, le premier prince du sang qui se soit occupé d’horticulture avec le zèle d'un savant et une dépense toute royale. Gaston d'Orléans aimait ses fleurs autant, pour le moins, que M. le régent devait plus tard aimer ses maltresses. Le jardin de Blois avait son peintre ordinaire, tout comme il avait son jardinier en chef.
Le peintre de fleurs de Gaston d'Orléans s'appelait Robert : c’élait un artiste patient, laborieux, exact, ne donnant rien au hasard, même quand il peignait une rose. A la mort du duc d'Orléans, en 1660, Colbert acheta, pour la bibliothèque du roi, le recueil des plantes peintes par Robert sur vélin, À Robert succéda, plus tard, Vanspaendonck. Celui-là, plein de fougue et de caprices, grand coloriste, dessinateur fantasque, arrangeant et disposant à sa guise les plus fines et les plus délicates créations de la flore francaise. Redouté s’est montré le digne successeur de ses deux maitres; il à été exact comme Robert, coloriste comme Vanspaendonck. Il avait été mis au monde tout exprès pour jouer, comme disent les enfants, au jeu de regarder les fleurs. Il élndiait ces plantes délicates, ces formes vaporeuses, celte couleur idéale tombée du ciel avec la rosée du printemps, tout comme Dupuytren lui-même étudiait, à la même époque, les nerfs, les tendons, les artères, les viscères que contient le corps de l’homme. Pour les peindre tout à l'aise, ces fleurs bien-aimées qui ont été la couronne de sa jeunesse , la fortune de son âge mür et l'apothéose de son tombeau, Redouté, ce peintre charmant, avait inventé et perfectionné l’aquarelle, comme la seule couleur qui fût digne de reproduire dans ses nuances les plus fines et les plus délicates le tendre émail des prairies, le frais coloris des jardins. Cet homme, qui a peint toutes les fleurs de la création, n’en a pas inventé une seule. I faut le dire à sa louange, il a prouvé qu'un peintre de fleurs pouvait êlre et devait être un artiste sérieux. Ainsi parmi toutes les batailles de la révolution et de l'empire, au plus fort de toute cette gloire des armes et de la politi-
que qui nous apparaît aujourd'hui comme un rêve, Redonté s’est tenu renfermé toute sa vie, dans le jardin en été, dans la serre en hiver. Il s’est maintenu entre une double haie d'aubépines en fleurs, an bruit de l'Europe en armes, au bruit des trônes qui croulaient. Cet homme heureux n’était occupé qu'à ramasser des bluets dans les champs et des roses à toutes les épines. Il a été un instant le roi de la Malmaison et le favori de cette douce impératrice Joséphine, qui aimait tant les hortensias et les lauriers. Modeste et bon redouté! le Jardin des Plantes gardera son souvenir comme on garde le souvenir de la première violette que nous à donnée notre jeune maitresse. A voir sa main difforme et ses gros doigts, qu'on eùt pris pour les doigts d’un forgeron, nul ne se serait douté des délicatesses infinies que ces gros doigts pouvaient contenir; comme aussi à entendre sa parole embarrassée , à le voir chercher les mots les plus vulgaires de la langue, qui aurait cru que c'était là le professeur le plus suivi du Jardin des Plantes? Pourtant la chose était ainsi. Au cours de Redouté se pressaient en foule les plus charmantes femmes et les plus aimables jeunes filles de la grande famille parisienne, qui venaient se mettre au courant de quelques-uns des mystères que renferme la fleur; et puis, quand il parlait de cette grande famille dont il était le Van-Dyck et le Rubens, Redouté devenait presque un orateur. I expliquait, à la facon d'un peintre éloquent, les moindres détails de cette délicate anatomie des plantes. Pauvre homme! si aimable et si bon, si ingénieux et si modeste, dont l’école a porté tant de fleurs, il est mort frappé d’apoplexie par la mauvaise et brutale volonté d'un méchant commis du ministre de l'intérieur, qui avait refusé de lui commander un tableau. Le matin même il avait fait sa dernière lecon au Jardin des Plantes, puis en passant dans le jardin il avait demandé un beau lis tout chargé de rosée; rentré chez lui, il avait posé la belle fleur dans un vase de porcelaine et il s'était mis à la dessiner avec cette calme passion qu'il apportait à toutes ses œuvres. Cependant la nuit était venue déjà; la fleur perdait peu à peu ce nacré transparent qui la rend si brillante, le lis se penchait sur sa tige languissante, la corolle fatiguée s'entr'ouvrait avec peine laissant échapper son pollen maladif. «Il faut que je me hâte, dit Redouté, voici déjà que m'échappe mon beau modèle; il ne sera plus temps demain, hâtons-nous ce soir. » En même temps il allumait sa lampe ; le lis fut placé sous cette lueur favorable, Redouté continuait son travail. Hélas! qui l'eût cru, qui l'eût jamais pensé? entre le peintre et son modèle c'était un duel à mort. A ce moment solennel la noble fleur royale jetait autour d'elle toute son odeur suave, toute son àme; le peintre résistait de toutes ses forces. A la fin il fut vaincu, il tomba roide mort sur celte page commencée, il dura moins longtemps que cette fleur. Nous avons eu sous les yeux ce dessin inachevé de Redouté; c’est la dernière, et c’est, sans contredit, la plus belle fleur qui soit sortie de ses mains. Que si vous voulez savoir ce qu'est devenue cette longue suite de dessins, continuée sans interruption depuis Gaston d'Orléans jusqu'à nos jours, allez à la bibliothèque du Muséum, parcourez ces immenses in-folio remplis des plus admirables peintures sur peau de vélin, et vous resterez anéanti devant une telle merveille. La partie botanique seule compte plus de six mille dessins originaux et d’après nature; les connaisseurs afirment que cette collection vaut plus de deux millions. Il faut dire aussi que la série animale est presque aussi riche; qu'on y travaille sans fin et sans cesse, et que jamais plus grande, plus somptueuse entreprise n’a été exécutée sur une plus vaste échelle et par des artistes plus habiles.
Que si vous ajoutez à ces noms d’aulres noms qui sont devenus célèbres à plus d'un titre : MM. Dufresne, Valenciennes, Deleuze, vous comprendrez que le Jardin des Plantes n'a pas à se plaindre de la révolution francaise. C'est la révolution qui a rappelé M. de Lacépède; elle à agrandi le Musée, régularisé et agrandi le jardin; elle a été animée des meilleures intentions, Malheureuse-
ment il est arrivé plus d'une fois que, tout d'un coup l'argent venant à manquer, les plantes mouraient faute de feu dans les serres, les animaux faute d'aliments dans leurs cages. La révolution avait encore ceci de bon qu'elle avait dégagé le Jardin de toutes sortes d'entraves; elle s'était emparée des jardins et des maisons qui l'obstruaient. Bien plus, elle avait poussé la précaution jusqu'a emprunter au stathouder de la Hollande, en 1795, emprunt fait les armes à la main comme nous empruntions toutes choses en ce temps-là, deux éléphants mâle et femelle pour le Jardin des Plantes. Vous pensez si ce fut là une fête pour le Jardin et pour le peuple de Paris : un éléphant, deux éléphants, le mâle et la femelle! Il ne fut plus question de la conquête de la Hollande pendant huit jours.
Revenons cependant à Bernardin de Saint-Pierre, Son nom est un de ceux qui font le plus d'honneur au Jardin des Plantes, Le roi Louis XVI lui avait dit en le nommant : « J'ai lu vos ouvrages, ils sont d’un honnète homme, et j'ai eru nommer en vous un digne successeur de Buffon. » Le passage de Bernardin de Saint- Pierre a laissé des traces utiles, sinon savantes. Plusieurs de ses projets ont été adoptés depuis lui. Avee cette imagination poétique qui ne l'a jamais quitté, il voulait établir la ménagerie sur un plan aussi vaste que pittoresque; elle devait renfermer des volières plantées de toutes sortes de végétaux, des rivières d’eau courante, des étables bien aérées et jusqu'à de sombres cavernes appropriées aux bêtes féroces, I demanda, comme nous l'avons dit, le transport de la ménagerie de Versailles à Paris; il eut à soutenir contre les économistes de ce temps-là de violentes disputes en faveur des plantes et des arbres du Jardin national, Il défendit lui-même contre la souveraineté du peuple, et cette souveraineté était sans réplique, ce jardin que le roi Louis XVI avait confié à sa probité et à son honneur, — « Je suis le maitre, disait le peuple, je suis chez moi, dans mon jardin. Eh bien! qui m'arrête? je veux briser mes arbres, cueillir mes fleurs, manger mes fruits, mettre à la broche mes faisans et mes perdrix rouges. » Le raisonnement était spécieux : Bernardin de Saint-Pierre y répondit en invitant les citoyens du faubourg Saint-Marceau à faire dans le jardin une garde fraternelle, la kaïonnette au bout du fusil. Pour le récompenser de son zèle et de son courage, sa place fut supprimée. Alors il se retira à Essone, dans une maison qu'il avait bâtie. La lettre qu'il écrivit au ministre est touchante et presque simple pour un homme comme M. de Saint-Pierre : « Je ne souhaite, disaitil au sortir de l'intendance, que de pou- » voir vivre dans une chaumière, dans cette humble et paisible » enceinte, préservé des ambitions qui déchirent ma malheureuse » patrie; je recommencerai ce que je n'aurais jamais dû quitter, »
C'est ainsi qu'il sortit du Jardin des Plantes pour n’y plus rentrer. À Essone, il reprit ses longs travaux de chaque jour, Trop heureux encore qu'il ait été oublié dans ces tempêtes qui faisaient tomber la tête du fils de Buffon, de Roucher et d'André Chénier.
Cependant nous voici à l'an de grâce 1796 : le Jardin des Plantes, retiré dans son faubourg dont il est l'honneur et la fortune, recoit une lettre du capitaine Baudin, où il était dit que le capitaine avait réuni dans l’île de la Trinité une riche collection de maté riaux pour l'histoire naturelle, qu'il demandait un vaisseau et des hommes pour rapporter cette riche collection au Muséum. On accorda au capitaine le vaisseau et les hommes qu'il demandait : MM. Manger et Villain, zoologistes, M. le botaniste Leduc, M. Riedley, jardinier du Mnséum. On met à la voile le 30 septembre; on fait naufrage aux iles Canaries; enfin, après bien des traverses et au bout d'une année entière, ce nouveau et savant vaisseau des Argonautes revient tout chargé d'arbres, de végétaux, de riches herbiers. Chemin faisant, quelquesunes de ces plantes avaient porté leurs fruits et leurs fleurs comme en pleine terre. Voilà done le Muséum qui prend le goût des voyages: les voyages et la guerre l’enrichissent également. On va chercher en Afrique la collection d'oiseaux de M. le Vaillant; on ramène
de la Guyane la collection de M. Bragton. Il y eut bien encore de mauvais moments à passer, à ce point qu'en l'an 4800 (Bonaparte n'était pas encore le maître de Ja société qu'il devait sauver) on fut obligé de faire dévorer aux plus beaux lions des lions de Ja moindre espèce; celui-ci, égorgé le matin, nourrissait celui-là le soir. c'était tout à fait comme en 1793 pour les hommes. Mais bientôt vint le premier consul Bonaparte, mais bientôt vint l’empereur Napoléon, et avec lui revinrent au gite national les lettres, les sciences, les beaux-arts, la civilisation tout entière. A la fin, cette France, fatiguée de tant d'agitations intestines, et se sentant gouvernée par une main intelligente et ferme, revenait à la passion de ses beaux jours. Désormais les tigres et les lions, les bourgeois et les grands seigneurs purent dormir en repos, défendus et protégés qu'ils étaient par la même volonté. Le Jardin des Plantes grandit comme grandissaient toutes les choses impériales. On se mit done à arranger et à bâtir; on donna droit d'asile aux résultats scientifiques de tant de conquêtes; on s'occupa en même temps des éléphants et des insectes. Il est vrai que les lions avaient fait des petits dans Ja ménagerie; mais le lion du roi Louis XY[ était mort de chagrin d’avoir perdu son caniche, mais le kangouroo se faisait vieux, mais l'éléphant pris en Hollande s'était dégoûté de sa femelle. L'empereur ordonna une reerue générale; il envoya acheter des bêtes fauves même en Angleterre, à savoir : deux tigres, le mâle et la femelle, un couple de lynx, un mandrill, un léopard, une hyène, une belle panthère; on avait accordé par-dessus le marché quelques beaux oiseaux et quelques plantes rares. Ainsi s'augmentait cette collection rugissante, Déjà nous sommes bien loin de ce petit jardin où le médecin du roi Louis XII élevait quelques plantes plutôt pour son plaisir que pour l'utilité générale. Vous en pouvez juger par ces parterres qui s'étendent au loin, par cette galerie pourvue de glaces et de stores, par cette belle serre tempérée ; garnie de magnifiques arbustes. A l'heure où nous parlons, toutes les parties des sciences naturelles sont également enseignées, l'ordre est partout, partout enfin vous pouvez retrouver dans chaque parcelle de ee petit espace une partie des bienfaits que la main de la Providence divine a répandus sur le globe, pour être entre tous les hommes de ce monde un perpétuel sujet d'échange, de commerce, de Jibéralité fraternelle et de reconnaissance envers ce Dieu qui a donné aux créatures faites à son image tant de fruits, tant d'or, d'argent et de fer, tant d'animaux et tant de fleurs. A ce moment-là paraît au Jardin des Plantes un homme d'un rare bon sens, un des créateurs de la chimie. J'ai nommé M, Fourcroi; il avait en lui les qualités du savant et du grand administrateur. Quand il vit que l'institution s'était ainsi agrandie, ainsi fécondée, qu'elle était plus durable peut-être que le trône de l'empereur en personne, Fourcroi comprit que ce n'était pas assez pour le Muséuüm d’avoir des correspondants dans toutes les parties du monde, d'envoyer çà et là des savants et des voyageurs, ici des capitaines qui explorent l'univers connu, là-bas des ambassadeurs qui achètent, il voulut que le travail incessant du Muséum devint non-seulement un enseignement parlé, mais encore un livre écrit. À ces causes, il institua les Annales du Muséum; dans ce livre, qui n'a pas son égal dans le monde, chaque professeur devait consigner les progrès et les découvertes de la science; les plus habiles dessinateurs devaient en faire les dessins; tous les hommes distingués de l'Europe savante étaient de droit rédacteurs de ce recueil. Ainsi fut fondée cette vaste collection , lhonneur de la science moderne. Adoptés par toute l'Europe ,:les Mémoires du Muséum d'histoire naturelle doivent représenter jusqu'à la fin de la civilisation francaise les travaux, les efforts et les progrès de cette réunion d'hommes qui n’ont jamais manqué ni au passé m au présent de la France, et qui certes ne manqueront pas à son avenir.
On comprend très-bien que dans cette espèce de monument à trois étages, dont chaque étage est représenté par un des règnes
de la nature, dans ce phalanstère de la science, permettez-moi de me servir de ee mot nouveau, devaient survenir toutes sortes de fortunes heureuses; c’est ainsi que fut acheté le cabinet de minéralogie de M. Warisse : ce cabinet se composait d’une collection de minéraux de toutes sortes; le propriétaire en voulait 150,000 livres. Le Muséum n'avait pas d'argent comptant, mais
de Corse, tout le résultat du voyage aux terres australes. Dans ce voyage se distinguèrent M. Lesueur, peintre d'histoire, et M. Péron; ils rapportèrent plus de 400,000 échantillons d’animaux grands et pelits, et appartenant à toutes les classes: ils rapportèrent le zèbre et la guenon pour l'impératrice Joséphine. Leur herbier était immense, leurs plantes vivantes étaient sans
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Galerie des Singes.
il avait des pierres précieuses £des morceaux de lapislazuli, une pépite d'or; il s'estima trop heureux d'échanger ces inutiles richesses contre cette suite régulière d'échantillons dont le temps devait remplir toutes les lacunes. L'expédition d'Égypte avait aussi apporté au Muséum ses momies, ses animaux sacrés, toutes les reliques fabuleuses des temples et des tombeaux de Thèbes et de Memphis. Dans sa course armée à travers le monde, l’'empereur n'oubliait jamais le Muséum : il lui envoya tour à tour les poissons fossiles de Vérone, les échantillons des roches de File
nombre : c'étaient des fruits inconnus, des plantes toutes nouvelles, des arbres sans nom. Les métrosidéros, les mélaleucas, les leptospermes; e’était l'eucalyptus, un arbre qui arrive à 150 pieds dans son pays natal. II serait impossible de compter tous les arbres nouveaux qui sont sortis de ce jardin; la famille des myrtes à elle seule est innombrable, et notez bien que toutes ces familles allaient s'augmentant chacune à leur tour : aujourd'hui les myrtes, demain les singes; chaque homme et chaque animal de la création était placé dans son paysage naturel ; dans les
ER — pares et sous l’épais gazon, les cerfs, les daims, les axis, les bouquetins , les rongeurs, les gnenons, les kangouroos, le zèbre ; dans les bassins et sur le bord des ruisseaux, les cygnes, les canards, le pélican, les paons étalant leur queue superbe ; au centre du jardin , les autruches et les casoars avaient leur enclos sablé; les oiseaux de proie poussaient leurs cris funèbres et s’abandon-
comme aussi chaque partie de ce cadavre devient utile à son tour, on utilise mème les vers des intestins, même les insectes de la peau, car ce sont autant de sujets d’études. Ainsi se tenaient merveilleusement tous ces détails; ainsi la plante tenait à l'animal vivant, l'animal vivant tenait à l'animal mort, et après la mort il y avait encore le squelette. Peu à peu se fondaient ces vastes ga-
L'Amphithéätre des cours.
naient à leur féroce joie sans inquiéter les faisansdoréset les oiseaux de la basse-cour. Ainsi peu à peu la science l'emportait sur la euriosité frivole. La ménagerie était fondée sur un plan régulier, tout comme les serres et les plates-bandes; chaque animal était à sa place naturelle, dans cet univers en miniature : il avait son peintre pour le dessiner, son gardien pour le nourrir et pour étudier ses mœurs, ses habitudes, ses amours, ses maladies; l’animal mort, on le portait au laboratoire d'anatomie et de zoologie, où il retrouvait une vie nouvelle sous la main de l’empailleur ;
leries où l'anatomie comparée raconte d'une facon moins solennelle, il est vrai, toutes les merveilles de la création. A ce moment-là parait un homme dont le nom restera comme l'honneur impérissable du monde savant, j'ai nommé M. Cuvier : il était à lui seul toute une science, j'ai presque dit toute la science; il était tout simplement de la famille des Galilée et des Newton, de ces hommes qui tout d’un bond atteignent les limites du monde. Ce fut donc dans ces salles d'anatomie comparée, au milieu de cette longue série de squelettes et de toutes les parties de ces
mêmes squelettes, et en comparant les osséements modernes avec les vieux ossements Yermoulus qui nous venaient du déluge, comme autant de vestiges fabuleux de l'univers d'autrefois, que Georges Cuvier s'arrêta épouvanté le jour même où il découvrit que la plupart des ossements fossiles n'avaient pas leurs analogues parmi les êtres vivants. Sans nul doute, ces animaux, dont on ne savait pas même le nom, avaient vécu sur la terre; sans nul doute ils avaient eu leurs passions, leur instinct, leur utilité, leurs amours: à coup sûr voici leurs ossements, voici la tête de celui-ci et le fémur de celui-là; lun a laissé dans les limons du globe cette dent brisée, l'autre cette corne recourbée, et maintenant voilà tout ce qu'il en reste; pas un individu entier n’est resté de cette famille éteinte; pas un nom, ou fout aù moins un de ces noms qui se rencontrent dans Hérodote ou dans la Bible. Il s'agit donc de ranimer toutes ces poussières, de retrouver toutes ces formes évanouies, de rendre à ces pétrifications le nom qu’elles portaient quand elles couraient dans les bois, quand elles s’agitaient dans les mers, quand elles regardaient face à face le soleil. Certes, c’est là une de ces tâches immenses dont l’idée seule faisait reculer d'épouvante. Quoi donc? Vous ne pouvez pas dire le nom des cadavres enterrés sous les pyramides d'Égypte, bien que le nom de ce mort soit écrit sur la pierre éternelle, et vous osez dire à coup sûr quel est le nom de l'animal qui était déjà devenu une pierre le premier jour où fut fondée la pyramide de Chéops; ainsi a fait Cuvier cependant, ainsi il a appris à nommer , aussi bien que Dieu qui les avait faites, ces créatures disparues du globe, que la terre avait englouties dans ses entrailles, Et, comme en France toute idée est rapidement féconde , de jeunes esprits se sont mis à la recherche des corps organisés des anciens mondes, et ont découvert d'innombrables productions méconnues jusque-là. M. Adolphe Brongniart à créé une botanique fossile. La butie Montmartre, la montagne Saint-Pierre de Maëstricht ont fourni de gigantesques troncs de palmiérs, des bruyères atborescentes, des plantes tout entières : tiges, feuilles, fleurs et fruits. On a reconnu que les terrains hotillers n'étaient autre chose que des forêts antédiluviennes , lentement carbonisées, et conservant encore des formes végétales, qu'une patiente analyse rend tout à fait évidentes. Enfin, le croifa-t-on, ces myriades d'a nimaux microscopiques qui peuplent les eaux ont subi des (fansformations semblables à celles qui nous ont conservé les plus monstrueux habitants des mondes primitifs, Les formes les plus délicates, les appendices les plus imperceptibles sont aussi faciles à reconnaitre que les vastes ossements du meégathétium, M. Defrance avait déjà reconnu, dans les sables de Grignon, üñe multitude de coquilles presque imperceptibles; ét, dernièrement, M. Ehremberg a trouvé des monades et des infusoires à l'état fossile. Tout ceci est l'infini; et le père Kircher renoncerait à donner une nouvelle édition de son Mundus sublerraneus. En présence dé pareilles intelligences, on s'incline avec respect, on admire et l'on se tait. Toujours est-il cependant que ce petit coin de terre où pareil travail s’est accompli, que ce jardin perdu dans le plus triste faubourg où se sont rencontrés Buffon et Cuvier, que ce point de départ verdoyant et fleuri de l’histoire naturelle et de l'histoire des fossiles, est à notre sens un coin de terre admirable entre tous. C'est ainsi qu'à Pise on nous montre la tour penchée, du haut de laquelle Galilée pressentit pour la première fois l'immobilité du soleil.
Les fruits, les herbes, tous les bois en échantillons, toutes les monographies, chapitres séparés de l'histoire naturelle, où se lisent les noms de Humboldt, de Kunth, de Bonpland , envahirent bientôt tous les bâtiments du Muséum. Déjà M. de Buffon avait été obligé de céder son propre logement à ces collections qui arrivaient de toutes parts; les roches, Les produits volcaniques, les laboratoires de tout genre se pressaient chaque jour dans ces murailles réparées. En même temps, M. Geoffroy arrivait de Lisbonne tout chargé d'animaux nouveaux, M, Michaux
fils rapportait les échantillons de tous les bois d'Amérique, M. Marcel de Serres rapportait d'Italie et d'Allemagne toutes sortes de minéraux; M. Marlin envoyait de Cayenne les plus riches herbiers; le progrès allait toujours croissant jusqu’en 4815, où la France s'arrêta enfin, n’en pouvant plus. lei commencent d’étranges misères : c’est une histoire d'hier, et pourtant c’est une histoire incroyable. Les alliés, ces mêmes soldats qui avaient leur revanche à prendre de tant de défaites, qui s'étaient emparés de Paris tout entier, qui remplissaient nos rues et nos maisons, qui faisaient du bois de Boulogne une dévastation presque égale à celle qu'on y fait aujourd'hui; les alliés s’arrétèrent pleins de respect à la porte du Jardin des Plantes. C'était en effet un terrain neutre dans lequel chaque partie de l'Europe avait envoyé ses productions les plus belles, les plus rares; là, devait s'arrêter l'invasion dans une sorte de stupeur qui tenait de la reconnaissance. Figurez-vous en effet ces Cosaques, ces Russes, ces Prussiens, ces Allemands, ces bâtards de l'Italie, toute cette famille armée, battue si souvent et si longtemps par les armes de la France; ils arrivent, disent-ils, pour tout ravager, pour tout détruire; ils veulent savoir enfin quelle est l’immortalité de ce peuple dont le joug et la liberté ont également pesé sur leur tête. Ils arrivent done l'arme au bras, la torche allumée, Paris est pris enfin, ét avec lui la France entière. Soudain ils s'arrétent, ils regardent, ils déposent leurs armes. O prodige! ils ont reconnu les fleurs, les arbres, les animaux, la culture de la patrie absente. N'est-ce pas une illusion ? voici des fragments de la terre natale, voici le compagnon de leurs travaux champêtres; voilà la fleur des champs qu'ils donnaient à leur jeune maitresse ; cet oiseau qui chanté, c’est l’alouette de leurs sillons, c'est le rossignol de leurs nuits d'été. Ainsi, ces hommes que n’a pu arréter la fortune de l'empereur Napoléon, ces hommes qui ont réduit la grande armée à ne plus occuper que quelques sables de la Loire, ils sont vaineus par le chant d’un oiseau, par la toison d'un bélier, par un coquillage, par un brin d'herbe! Leurs empereurs, leurs rois, leurs généraux, sont les premiers, même avant d'alléf voir le Louvre, à venir saluer les domaines des Buffon et dés Jussieu. L'empereur d'Autriche, l'empereur de aussie, le roi de Prusse viennent reconnaitre les échantillons de leur royaume; les vainqueurs promettent d'augmenter les richesses des vaincus. Bien plus : pendant qu'ils reprennent au milieu du Lotivre l’Apollon, le Laocoon, la Vénus, la Communion de saint Jérôme, la Sainte Cécile, le Mariage de la Vierge, tous les chefs-d'œuvre de Titien, de Raphaël; pendant qu'ils remportent, bouillants de joie, les chevaux de Venise sur leur piédestal chancelant, pas un de ces vainqueurs n'ose reprendre au Muséum d'histoire naturelle la plus petite parcelle de ses conquêtes, tant ils frouvent que ces fragments sont à leur place; ils veulent bien dépouiller le Musée du Louvre, parce qu'après tout, un chefd'œuvre est partout un chef-d'œuyre, mais ils auraient honte de briser l'unité de la science ; ce que leur a pris l'histoire naturelle, ils nous l’abandonnent, tant ils comprennent que ces conquêtes pacifiques sont devenues notre propriété à force de soins, de zèle et de génie. Rien n’est plus beau que cette histoire d'une armée entière qui recule devant une profanation ; il y a cependant une histoire aussi touchante. Vous vous rappelez ce jeune sauvage à qui on faisait voir toutes les merveilles de Paris; on le menait aux Tuileries, à Notre-Dame, à l'Opéra, dans tous les lieux où se fabriquent la puissance, la religion et le plaisir, le
jeune homme restait immobile, mais au Jardin des Plantes, tout
au bout d'une allée solitaire, le voilà qui se trouble, qui éclate en sanglots et qui s'écrie : Arbre de mon pays! et il embrassait l'arbre de son pays.
Voilà comment toute celte armée de six cent mille hommes s’est écriée, elle aussi, dans un transport unanime : Arbres de mon pays !
Ce pays de France est le pays le plus merveilleux pour se re-
lever tout d'un coup des commotions les plus terribles; c'est yraiment cette tour dont parle Bossuet, cette tour qui sait réparer ses brèches ; il arriva done que cette grande patrie de tous les arts fut rendue à elle-même : l'invasion s'écoula comme fait un fleuve immonde après l'orage. De tous les monuments de Paris, le seul qui n'ait pas été insulté, c'est le Jardin des Plantes. Au château des Tuileries on avait Ôté son empereur ; à l'armée, son capitaine ; à la colonne, sa statue; au Musée du Louvre, ses plus rares chefs-d'œuvre; au bois de Boulogne, ses plus beaux arbres; au trésor publie, plus d'un milliard; à nos frontières, des royaumes entiers... On avait respecté le Jardin des Plantes! c'était le terrain neutre où venaient se reposer Lous les partis de leurs agitations sans nombre. Dans ce beau lieu de rêverie et de calme, le vieux gentilhomme de l'émigration cherchait à retrouver le souvenir des vieilles charmilles dont la révolution l'avait dépouillé; le vieux soldat de la Loire, héros mutilé dans vingt batailles, ne trouvant plus nulle part le portrait de l'empereur et roi, venait saluer le chameau blanchi qui avait porté le général Bonaparte dans les déserts de l'Égypte. Les enfants de toutes les générations se rencontraient dans ces paisibles allées à l'abri de la foudre et de l'orage; l'enfant et le vieillard, la jeune fille au bras de son fiancé, le jeune homme à la poursuite de sa maitresse. L'ombre, le repos, le calme, la fraicheur, les passions heureuses habitent en effet ces paisibles hauteurs. Non, certes, ce n’est pas là que viendrait l’'ambitieux pour s’abandonner à ses rêves boursouflés. Ce n’est pas là que viendrait l’'avare tout préoccupé d'argent et de fortune. Arrière les passions mauvaises | ceci est le domaine des nobles passions, des beaux rêves poétiques, des éclats de rire enfantins, du bourgeois faligué du travail, du pauvre soldat qui pleure son village, de l'honnête provincial qui est venu chercher à Paris les bruyants plaisirs de la vie et qui s’estime heureux de rencontrer cette calme oasis. C'est, en effet, un merveilleux endroit pour la méditation, pour la révérie, pour la nonchalance, pour la contemplation. La science et l'oisiveté, la douce oisiveté et l'étude acharnée s'y coudoient sans se heurter. Les uns arrivent là au lever du soleil, ils étudient dans ses moindres détails le grand mystère de la créatien : celui-ci le crayon à la main, celui-là armé d’un scalpel, ce troisième, à l’aide de la loupe, qui est son sixième sens ; ils pénètrent peu à peu dans toute la science de la forme, de la couleur, du mouvement ; l'un regarde la plante parce qu'elle est belle, l’autre l'admire parce qu'elle est utile; celui-ci en veut aux parfums qui s'en exhalent ; cet autre, aux sucs bienfaisants qui guérissent. Il en est qui font leur proie du tigre et du chacal; il en est qui n'en veulent qu'à l'insecte et à l'oiseau-mouche, — heureuse passion, heureuse science, passionnés loisirs! Et qui donc, le premier en France, nous a appris à l'aimer cette douce étude du sol que nous foulons? Qui donc nous a raconté les premières merveilles de la plante et de la fleur? Ce n’est pas M. de Puffon. M. de Buffon n'est pas un maitre qui enseigne, c’est un historien qui raconte et qui devine. Il parle des choses naturelles avec tous les entrainements de l’éloquence; il ne se fait pas humble avec les humbles, petit avec les petits; il ne sait pas attendre ceux qui veulent marcher dans sa voie ; il marche à pas de géant, il va tout seul où l'inspiration le pousse : LanLôt dans les entrailles de l'homme, tantôt dans le sein de la terre dont il explique la formation par une prescience incroyable que la science moderne a confirmée ; tantôt au sein des mers, un autre jour au sommet des montagnes, dans toutes sortes d'endroits périlleux que nos faibles regards ou nos pieds chancelants ne sauraient franchir. Non, ce n'est pas M. de Buffon qui est notre professeur de botanique. Le premier de tous, celui qui a vulgarisé l'étude et la contemplation des douces et frêles beautés de la nature, c’est Jean-Jacques Rousseau en personne : c'est lui, le brülant sophiste, lui qui à renversé et brisé tant de choses, lui qui a pesé les sociétés vieillies dans ses deux mains, lui qui a semé dans
toutes les âmes honnêtes ou perverties les brülantes ardeurs de l'Héloïse et du Saint-Preux, c'est J.-J. Rousseau en personne qui a donné à la France sa première lecon de botanique, On eût dit qu'il tenait à honneur de réparer, par l’enseignement de cette verlueuse passion , tous les paradoxes funestes qu'il a démontrés dans ses livres comme autant de vérités incontestables. Pauvre homme, malheureux qu'il faut plaindre, car il a succombé le premier sous l'enthousiasme factice qui a fait tant de mal aux jeunes esprits de son temps; le premier il a senti le besoin de se tirer de ces brülantes hauteurs, et de chercher dans la fraiche vallée les douces consolations d'une étude qui laissait de côté les hommes, leurs passions et leurs mœurs. C'est ainsi que l'écrivain et les hommes qu'il agitait autour de lui, les hommes, ces jouets dont il était le jouet à son tour, ont éprouvé tout d’un coup la même fatigue. Certes, vous ne lirez pas sans attendrissement et sans respect les Lettres sur la botanique de J.-T. Rousseau. Le voilà ce grand maitre dans l’art de brüler les âmes; le voilà ce sauvage qui foule d'un pied éloquent et passionné la civilisation tout entière: le voilà, ramassant au penchant des coteaux, au pied de l'arbre, sur le bord des chemins , la mousse qui pousse, le lichen qui rampe et la feuille emportée par le vent d'automne. C'en est fait, il oublie tout le bruit qui se fait autour de lui, et dont il est cause , et il revient aux plantes, ces objets agréables et variés. Ce précepteur des hommes qui leur a enseigné tant de choses, même l'amour, se met à enseigner aux enfants le nom des plantes, leur organisation et tous les détails de la structure végélale. L'idée de cette passion lui vint un jour de l'arrièresaison; les plantes dont la structure a le plus de simplicité élaient déjà passées, mais qu'importe? Le printemps les ramènera tout à l'heure, commencons tout de suite, se dit-il. Une plante parfaite est composée de racines, de tiges, de branches, de feuilles, de fleurs et de fruits; étudions avant tout la fleur qui vient la première ; et, pour bien commencer, prenons un lis. Le lis a fait palir la magnificence de Salomon, le lis est la fleur du printemps, il est aussi la fleur de l'automne; étudions ce bouton verdâtre qui blanchit à mesure qu'il est près de s'épanouir ; admirez comment cette enveloppe blanchàtre prend peu à peu la forme d'un beau vase divisé en plusieurs fragments. Cette enveloppe s'appelle la corolle; quand la corolle se fane et tombe, elle tombe en six pièces séparées qui s'appellent des pétales. La corolle du lis a six pétales; le liseron , la clochette des champs n'en ont qu'un... mais revenons à notre lis.
Dans la corolle vous trouvez précisément une petite colonne attachée tout au fond : c’est le pistil. Le pistil contient le germe, le filet, le stigmate ; entre le pistil et la corolle vous trouverez l'étamine; chaque étamine se compose du filet et de l’anthère ; chaque anthère est une boîte qui s'ouvre quand elle est müre, et qui répand autour d'elle cette poussière jaune comme l'or , odorante comme la rose ; cette poussière s'appelle le pollen. — Ainsi sont composées les fleurs de la plupart des autres plantes. C'est par l’analogie de ces parties et par leurs diverses combinaisons que se déterminent les diverses parties du règne végétal. Notez bien, cependant, que le lis, cette belle fleur royale, n’est pas une fleur complète : elle n’a pas de calice. Le calice manque à la plupart des liliacées : la tulipe, la jacinthe, le narcisse, la tubéreuse n'en ont pas. Done, vous savez déjà les secrets de la famille des liliacées ; vous pouvez les reconnaître à l'absence du calice, à leurs tiges simples et peu rameuses, à leurs feuilles entières et jamais découpées. Suivons donc cette route fleurie. Le printeinps est revenu, il a ramené les jacinthes, les tulipes, les narcisses, les jonquilles et les muguets, dont nous connaissons la famille; il a ramené aussi les giroflées et les violeltes. Le calice de la giroflée est de quatre pièces inégales de deux en deux. Dans ce calice vous trouvez une corolle composée de quatre pétales. Chacun de ces pétales est altaché au fond du calice par une partie étroite qu'on appelle l'onglet. Les étamines sont au nombre de
six, d'inégale grandeur. — Vous voilà donc entré dans la famille des crucifères, ou fleurs en croix. Cette famille est divisée en deux sections : les crucifères à siliques , la giroflée, la julienne, le cresson de fontaine; la seconde section comprend les crucifères à silicules : le cresson alénois, le cochléaria, la lunaire, la bourse-à-pasteur. — Des fleurs nous allons aux plantes légumineuses : les fèves, les genêts , les luzernes, les sainfoins, les lentilles. Ainsi, par une méthode simple et claire, le maître nous apprend la structure bien plus que le nom de la plante; ce nom viendra plus tard. Sachons d’abord l'éclat, la propriété, la figure de la plus pelite fleur, — et celles-là ne sont pas les moins intéressantes. Cueillez une marguerite dans les champs ; que vous
explique l'arbre comme il a expliqué la plante. Quant aux herbiers, les herbiers nous servent de mémoratif pour les plantes que l’on a déjà connues ; mais ils font mal connaître celles qu’on n'a pas vues auparavant : ainsi le portrait d'un homme qui n’est plus vous frappe davantage lorsque vous l'avez connu dans sa vie. « Pour composer un herbier, prenez la plante en pleine fleur, dégagez-la de la terre qui entoure la racine, faites-la sécher avec soin, et classez votre plante dans la famille à laquelle elle appartient; choisissez avant tout un temps sec et chaud, de onze heures du matin à six heures du soir : c’est la belle heure de la botanique. » Heureux quand il parlait ainsi des plantes, son dernier amour, J.-J. Rousseau redevenait tout à fait l'homme
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Les grandes Serres.
serez étonné si l'on vous dit : Celte pelite fleur, si pelite et si mignonne, est réellement composée de deux on trois cents autres fleurs toutes parfaites, c'est-à-dire ayant chacune sa corolle, son germe, son pisül, ses étamines, sa graine ; devant Dieu et devant la science des hommes, la marguerite est l'égale du lis superbe ou de la jacinthe odorante! J.-J. Rousseau fait aussi l'histoire des fleurons des fleurs d'immortelle, de bardane, d'absinthe, d’armoise; celles-là n'ont qu'un fleuron d'une seule couleur ; d’autres n'ont qu'un demi-fleuron : la fleur de laitue, de chicorée, de salsifis; d’autres, plus heureuses, ont à la fois des fleurons entiers au centre de la fleur, et des demi-fleurons à leur contour. Ce fleurs doubles, que vous admirez dans les parterres, sont de monstres à qui cet honneur a été refusé de produire leurs semblables , grand honneur dont la nature a doué tous les êtres or ganisés. C'est là ce qui arrive aux arbres fruitiers touchés par Ja grèle. La poire et la pomme de la nature, il ne faut pas les chercher dans les vergers, mais dans les forèts. Le voilà donc qui
heureux qui s'écriait avec des larmes dans les yeux et dans le cœur :
« La pervenche! la pervenche!» en souvenir de sa jeunesse heureuse, de son amour brülant et naïf, de ses chastes transports; en souvenir de la grâce, de la beauté et du charmant sourire de madame de Warens.
Mais qu'il y a loin de cette botanique sentimentale à la science de nos modernes professeurs! Il ne s’agit plus des deux mille espèces de Daudin, des cinq ou six mille plantes de Tournefort, des dix mille végétaux décrits par Linné et de Jussieu, des vingt ou trente mille plantes réunies dans le grand ouvrage de M. de Candolle, dont le monde savant pleure la perle récente. Aujourd'hui ce cercle s'agrandit sans cesse, chaque année voit s'enrichir l'immense herbier du Jardin des Plantes, et les derniers recensements portent à plus de soixante-dix mille le nombre des végélaux connus. Il a fallu fractionner ce vaste domaine; la vie d'un homme suffit à peine pour embrasser un des points de celle
science, dont les limites reculent sans cesse. Les mousses, les lichens, les champignons ont trouvé de dignes historiens; et les ouvrages de Dillens, de Bulliard et de Persoon montrent tout ce qu'il faut de talent et de patience pour approfondir les mystères de cette cryptogamie qui dépasse à peine le sol, et se cache sous la feuille dont chaque automne jonche la terre. D'autres botanistes ont mieux choisi : Mertens a décrit l'immense et superbe famille des palmiers; Rublet, les chênes du nouveau monde;
d'admiration de l'illustre Gærtner, à l'occasion de tous les fruits sur la structure desquels il a fait un si savant ouvrage. On s'associe aux regrets de M. Desvaux sur les circonstances qui l'ont empêché d'achever la publication de sa grande monographie des feuilles et des végétaux, et l'on envie avec lui le bonheur de M. Gettard, qui a terminé son grand travail sur les poils et les glandes de toutes les plantes connues. N’allez pas croire qu'arrivée à ces dernières limites de l'analyse, la science puisse se re-
La fosse aux Ours.
d’autres ont étudié l'ensemble des plantes d’un seul pays : Desfontaines a fait la Flore atlantique; Aubert du Petit-Thouars, celle de Madagascar ; Brown, celle de la Nouvelle-Hollande; et ces travaux isolés, accomplis avec une rare persévérance, ont prouvé qu'il y avait de la gloire à acquérir même en ne s'occupant que d’une partie de cet ensemble. Peu de privilégiés comprennent tout le bonheur réservé à ces amants solitaires d’une science aimable entre toutes! Peu d’âmes sentent ces joies si pures, causées par la contemplation perpétuelle de ces merveilles odorantes et si richement colorées. On sourit aux transports
procher des futilités indignes d'elle! Ces glandes, par exemple, ces nectaires, si curieusement observés dans leurs transformations successives par Sprengel, par Hall, par Pontedera et par Bohemer, sécrètent des matières utiles, fournissent à l'abeille le suc dont nous vient le miel, et jouent un rôle important dans la physiologie végétale. Tout se tient dans ce vaste ensemble des productions de la nature, et les hommes laborieux qui consacrent leurs veilles à l'étude d’une partie quelconque de ce grand tout, sont assurés d'apporter une pierre au divin édifice qu'élèvent les générations, d'ajouter un anneau à cette chaîne merveilleuse qui
42, Paris. Typographie Plon frères, rue de Vaugirard, 36. 2
unit étroitement l'atome aux animaux les plus parfaits, ceux-ci à l'homme raisonnable, l'homme enfin à Dieu lui-même, par l'intermédiaire des esprits qui peuplent l'espace.
C’est ainsi que, dans le Jardin des Plantes, toules les passions honnêtes se rencontrent. Nous venons de vous dire les ravissements du botaniste : voulez-vous maintenant que nous vous disions, non pas la curiosité du minéralogiste qui cherche à reconnaître, dans leurs enveloppes terrestres, l'or et l'argent, le cuivre et le fer, le mercure et l’étain, le charbon et le soufre, toutes ces brillantes richesses que la terre renferme, non pas même l’attention des zoologistes, mais tout simplement la joie du chasseur?
Moi qui vous parle et qui suis tout aussi ignorant que vous pouvez l'être de ce grand art de la chasse dont il a été écrit tant de traités à commencer par Dufouilloux et finir par M. Deyeux, moi le plus triste chasseur qui ait jamais porté un bâton d’épines dans une forêt giboyeuse, je vous assure que j'ai fait dans le Jardin des Plantes la plus admirable chasse qui ait jamais été faite. J'avais rencontré dans ces allées si bien sablées un vieux chevalier de Saint-Louis qui avait perdu dans une chasse au courre, chez M. le prince de Pourbon, sa jambe gauche et son bras droit. Ainsi blessé, notre vieux chevalier avait encore trouvé le moyen de suivre les chasses de son royal ami, mais, hélas! à la perte de son bras et de sa jambe était venue se joindre la mort affreuse du dernier Condé, celte énigme fatale, et à la mort du prince de Condé, la venue de madame de Feuchères; si bien que notre enragé chasseur, retiré dans la rue de Buffon, seul, sans amis, sans un pauvre bras pour appuyer le dernier bras qui lui restait, n'avait plus d'autre joie que de venir chaque jour viser de loin, d'un coup d'œil animé et sûr, toutes les bèles féraces, tous les oiseaux de l'air, tous les gibiers de l'univers. « Oh! se disait-il, Si j'avais mon bras, comme je prendrais mon fusil à piston! » Un jour, entre autres, comme j'offrais mon bras au digne gentilhomme : « Mon fils, me dit-il, vous avez grandement raison d'aimer et de respecter les vieillards. Je vous ai toujours connu pour un homme bon et loyal, mais vous aimez trop les livres, vous lisez trop les longues histoires, les poésies qui endorment, le rabâchage politique; et quand je pense que vous n'aimez pas la chasse! la chasse, juste ciel! quelle vieillesse malheureuse vous vous préparez, mon enfant. Mon enfant! voyez, que vous êtes déjà gros, lourd et massif! Voyez, moi, au contraire, la taille d'un cerf! mais, hélas! plus de bras droit, plus de jambe gauche, plus rien que le coup d'œil, Cependant écoutez-moi, croyezmoi, pendant qu'il en est temps encore, devenez un chasseur. Voyez quelle joie, si vous teniez au bout de votre fusil ces tigres qui bondissent, ces faisans qui volligent, ces perdrix qui brillent au soleil, ces lièvres qui s'enfoncent dans la plaine, les cerfs qui brament dans les bois. Dieu merci, une bienveillance a réuni dans cette enceinte toutes les merveilles des forêts, sans cela je serais mort. Dieu merci, si je n'ai plus le fer à la main, j'ai sous les yeux le plus bel en nnle qui puisse réjouir les yeux d’un vieux chasseur comme moi. Allons, soyez attentif à ce que je vais vous dire; prêtez-moi une attention obéissante, laissez-moi vous convaincre par des arguments sans réplique de la beauté de la passion que je pleure; à votre âge, on pense encore à l'amour, à mon âge on ne pense plus qu'à la chasse, vous le verrez : c’est Pt le plus salutaire contre l'oubli des maux de la vie, c'est le spécifique le plus puissant contre toutes les douleurs de 1 àme et du corps. »
Je pris place sur un banc de pierre, vis-à-vis la volière, où s’ébattaient en chantant tous les oiseaux de l'Europe , et, me tenant par le bras, pour me rendre attentif, le vieux chasseur me tint à peu près ce langage :
«La chasse, tout autant que l'amour, a été honorée par les nations les Dis diverses : les Assyriens, les Hébre ux, les Perses, les Mèdes, les Cireassiens, les Lapons eux-mêmes ont été ou sont encore de grands chasseurs) Nemrod excellait à la battue, Alexan-
dre à la chasse au courre, César à l'affût, Pline le Jeune à la chasse au filet, Les Celtes, les Germains , les Gaulois employaient avec une ardeur égale à ce bel art le javelot, l’épieu, l'are et l'arbalète ; Diane a été de son temps une divinité égale à Apollon, Que de livres enfantés par celte passion des gentilshommes ! Les philosophes aussi bien que les poëtes, les historiens tout autant que les romanciers ont exalté comme il convenait ce besoin de courre le cerf et de forcer le sanglier. Xénophon n'y a pas manqué; Appius non plus qu'Arien, Gratien non plus que Nemesia nus, Frédéric Il, Albert le Grand, qui était un peu sorcier, Adrien Castelleri, Conrad Heesbach, Jérôme Fracastor, qui a chanté tant de choses, ont tous célébré cette vie de forêts et de montagnes. L'Allemagne s’honore à bon droit d'un chasseur nommé Hartig. La France est fière des dissertations savantes de Gaston Phébus, comte de Foix, de Jean de Francières, maître piqueur de Louis XI, de Guillaume Tardif, le lecteur de Charles VIT; Charles IX lui-même, le roi de la Saint-Barthélemy, a écrit en vrai flibustier un Traité de la chasse au cerf; et cependant, tout roi qu'il était, Charles IX s’est laissé battre en cette matière par Jacques Dufouilloux , le Nicolas Boileau-Despréaux de ce grand art de tirer des coups de fusil en plein champ. Vous n'oublierez pas d’ailleurs, mon cher enfant, que ce bon Henri IV, le père du peuple, qui voulait que son peuple mit la poule au pot chaque dimanche , envoyait aux galères le manant qui aurait voulu remplacer la poule absente par une malheureuse perdrix.
» Puis donc que l’on s’est amusé à écrire tant de romans, et vous même qui en avez écrit de fort tristes, avec lesquels mon noble maître, le due de Bourbon, bourrait son fusil, puisque les peintres ont tant à honneur de représenter, dans leurs tableaux les plus fidèles, les images adorées de tant de belles amours dont nous savons les noms depuis notre enfance, pourquoi done, je vous prie, ne pas donner autant d'importance à la vénerie? Pourquoi ne pas s'occuper du gibier-plume et du gibier-poil comme on s’est occupé du gibier blond et du gibier châtain ? Et me ferez-vous donc, à moi vieillard, sans enfants, sans amis, qui n'ai pas même un pelit bois où je puisse m'asseoir pour tirer un la pin , un grand crime de traiter le faisan, la gélinotte, la bécasse, le pigeon biset, gibier de bois ; la perdrix et la caille, gibier de plaine; le canard sauvage et le pluvier, gibier de marais, comme Van Dyck, comme Rubens, comme Murillo ou Vélasquez ont traité tant de beaux oiseaux, au charmant plumage, gibier de boudoir, gibier de grottes obscures, flamboyant et élincelant gibier des théâtres, des coulisses, des petites maisons et des salles de bal? |
» Je crois que c’est Ovide qui l'a dit, et il avait raison, il faut au chasseur et à l'amoureux des qualités identiques. Bon pied, bon œil, le nez au vent, l'oreille au guet, le cœur assez calme; il faut être actif, adroit, patient; il faut reconnaître le gibier à la trace la plus légère, à la plus faible senteur : par ici a passé le lapereau , par ici a passé une belle fille de vingt ans! En chasse done, vous les sages, les heureux et les philosophes, qui vous contentez de lirer votre poudre aux moineaux! Parcourez à votre choix la montagne ou la plaine; levez-vous de bonne heure, quand la rosée est remontée au ciel qui l'envoie. Bonne chasse! vous savez d'ailleurs comment se tue le faisan commun, Phasianus colchicus, comme dit Linné. Le faisan , cette flamme qui vole, est un gibier plein de caprices. Il n’y a pas de jolie Parisienne qui soit à la fois plus stupide et plus malicieuse. Tantôt l'animal (je parle du faisan , ajouta-t-il avec un sourire) se laisse prendre à coups de bâton, tantôt il vous échappe à tire-d’aile, et le meilleur fusil de Lepage ne pourrait l’atteindre. Aujourd'hui il se poserait volontiers sur votre épaule, le lendemain il se perd dans le nuage. Si vous le voulez tirer à coup sûr, tirez le bec, je parle toujours du faisan. Ce qui est plus sûr encore, c’est de le pren= dre à l'affût, à la trainée le soir, quand il a bien nettoyé son beau plumage, bien préparé sa petite aigrette, bien lavé ses jo-
lies petites pattes, et qu'il s'est posé coquettement dans une avantscène de l'Opéra. je ne parle plus du faisan.
» Mon jeune ami, vous ne regardez pas avec l'enthousiasme convenable ces belles perdrix qui paraissent nous défier dans leur bocage de métal.
» La perdrix me représente ce que nous appelions, dans nos beaux jours de jeunesse et de misère, la chasse à la grisette. Justement il y a la perdrix grise qui vaut mieux que la perdrix rouge, qui vaut mieux que la bartavelle, quoi qu'en disent quelques méchants gourmets blasés, qui jugent du gibier par la couleur de son brodequin. La bartavelle est la sœur ainée de la perdrix grise. Voilà un joli oiseau à tirer! On le rencontre en troupe dans les champs de blé aussi bien que dans les magasins de la rue Vivienne. Le plumage est lisse et bien tenu. La queue se compose de quatorze plumes de couleur cendrée, l'iris de l'œil est d'un brun gris, la gorge et le devant du cou sont tout à fait bleus, le dos est d'un gris cendré tirant au rouge quand elles sont jeunes. Elle ne fait point de nid (la bartavelle), et se contente de déposer assez négligemment sur la mousse les œufs qu'elle fait chaque printemps. La perdrix grise, modeste et sage, ne se mêle jamais avec la perdrix rouge. Elle est infiniment plus serviable et plus facile à apprivoiser. Elle aime à se joindre en nombreuses compagnies aux individus de son espèce. Elle marche devant votre chien; si vous voulez l'avoir, courez vous-même au bout du champ , la pièce partira. File-t-elle en ligne, tirez en plein corps. Vole-t-elle en montant, tirez sous les pattes; si elle tourne, tirez sous l'aile. Vient-elle sur vous à hauteur d'homme, tirez au bec. (Je cite textuellement, ee n’est pas moi qui fais dire toutes ces choses à notre chasseur.) Je connais quelques jeunes chasseurs qui, en fait de perdrix grises, ne prennent pas lant de souci, et qui tirent tout simplement de patte en bec, et la chasse leur a réussi plus d'une fois. »
Ceci dit, notre homme plongeait sa main gauche dans sa tabalière placée entre les deux genoux, et il recommencça sa disserlation commencée :
« Après la perdrix grise vient la caille. Celle-là est un oiseau de passage qui ne perche jamais, qui vit à terre, qui est polygame, oiseau de plaine et de la rue du Helder. Elles subissent deux mues (les cailles), l'une à la fin de l'hiver, l'autre à la fin de l'été. Elles sont répandues partout, préférant les pays chauds et tempérés, mais ne craignant pas les autres. On a remarqué qu'elles ne voyagent guère qu'au crépuseule, et choisissent les pleines lunes pour se mettre en route. »
Je cile toujours mot pour mot. Notre chevalier ajoute encore « que la chair de la caille est appétissante et convenable à tous les âges comme à tous les tempéraments. En un mot, disait-il, une plaine couverte de cailles est une source de plaisirs toujours nouveaux, sans cesse renaissants. »
Quand il eut ainsi parlé, il se leva, et clopin-clopant il me conduisit à travers les immenses volières du jardin, toules remplies d'éclatantes couleurs et de joyeuses chansons. Chaque animal dont il me parlait, il me le montrait de sa main absente, et il me disait :
«I y a des gens qui aiment la gélinotte au fin plumage, qui tient le milieu entre la perdrix rouge et la perdrix grise. Autant vaudrait tirer sur le janga , oiseau moitié français et moitié espagnol, qui ne se laisse guère approcher que des montagnards. Tel chasseur en veut au coq de bruyère, grand et petit; tel autre en veut au pigeon biset, ainsi nommé sans doute parce qu'il est sociable, fidèle à l'amour et à l'hymen jusqu’au point de se montrer fort jaloux : parce qu'il est propre, rangé, soigneux, tendre pour sa femelle, dont il partage les soins pour ses pelils. Il y a même des chasseurs féroces qui osent tirer sur la colombe, la femelle du biset! Et, les bandits qu'ils sont! pour justifier leur brigandage, ils prétendent que la colombe, en dépit des poëtes et des flatteurs, est vorace; qu'elle dévore les jeunes plantes, que sa
chair est très-honne à manger. Les colombes se divisent en colombes à collier et colombes rieuses (Culumba risoria), et elles sont également dangereuses avec ou sans collier.
» Fi donc! ne tirez pas sur le merle, à moins que ce ne soit un merle blanc, I est si gai, si chanteur, si heureux d'être au monde! si bon garçon! si fin! Il sait si bien siffler! il se nourrit de vermisseaux et d'insectes, comme font les critiques. Gardez votre gros plomb pour l'outarde, mais, croyez-moi, respectez l'outarde barbue. Entendez-vous siffler le râle, cet enfant de l'Italie, venu tout droit de Gènes, la ville de marbre? Il faut le manger à genoux. Quand la bécasse arrive, demandez-lui d’où elle vient. Elle vient de tous les côtés du monde, de l'Islande, de la Norwége, de la Russie, de la Silésie; elle est Polonaise, Allemande, Francaise tour à Lour; elle a visité l'Afrique et l'Egypte, le Sénégal et la Guinée, le Groënland et le Canada. Pauvre oiseau voyageur! Et tant de chemin fait à tire-d’aile pour être nommé membre de la Société de géographie ou pour mourir sous le fusil d'un manant!»
Ma foi, cet honnête homme était si heureux de parler de sa passion dominante, et d’ailleurs il en parlait si bien , avec tant de bon goüt et d'à-propos, que je me mis à l'écouter, d'abord par respect pour son vieil Age et pour son malheur, ensuite par intérêt et par plaisir. Remarquez que l'aspect de tous ces beaux plumages, le bruit varié de toutes ces douces chansons , ajoutait beaucoup à la clarté et à la démonstration de ce brave homme. Il me conduisit un instant, avee un pelit ricanement de dédain, à la loge des animaux féruces , Lours, le loup, le blaireau ; car £’élail un chasseur au poil, à la plume, un chasseur de la plaine et de la montagne, et, vous l'avez deviné, un chasseur (autrefois) un habile chasseur au fin gibier, qui se cachait sous les ombrages de Versailles ou du Petit-Trianon. « J'aime la plume, disait-il, je l'aime avec passion, et quant au poil, je suis loin de le dédaigner. Dans le poil il y en a de terribles, il y en a d'innocents. Les uns mangent quelquefuis le chasseur, les autres sont toujours mangés. D'abord vous avez l'ours, un des héros de La Fontaine. Je n'ai jamais compris que cet animal fût si méchant qu'on le dit. Il est sauvage, il n'est pas féroce. On dit qu'il aime la chair fraiche, mais aussi il se nourrit de légumes et de miel. L'animal défend sa peau, où est le crime? Nous le traitons à peu près comme on trailait sous l'empire les Autrichiens et les Russes ; il y a des gens pour qui l'on est bien injuste... comptez donc combien vos journaux ont fait dévorer de bourgeois à l'ours Martin, ce pauvre animal calomnié qui n'a jamais mangé que des brioches !
» À la bunne heure le loup! c'esL un grand misérable. Il dévore tout ce qui lui tombe sous la dent, depuis le mouton jusqu'à la grenouille; on le tue de toutes les façons, et même on l'empoisonne sans déshonneur, Nous en dirons presque autant du renard. Le renard est un drôle plein de ruses et très-dangereux. On le tue comme on peut, au lerrier, au passage, à la trainée, au carnage, et encure on n'en tue guère Le blaireau est encore plus calomnié que l'ours. Le Dictionnaire des Chasses, qui doit faire autorité en ees matières, place le blaireau parmi les animaux nuisibles; et de quel droit, je vous prie? Parce qu'il mange parfois des navets, des fèves, des pois, des carottes, le grand crime! Et voilà pourquoi vous faites du blaireau le pendant du renard! Et d'ailleurs il est si gentil, si fin, si paresseux ! Sa tête est mise à prix 1 fr. 50 c. par blaireau.
» Quant à la fouine, fi donc! M. le duc de Bourbon avait l'habitude de faire le signe de la croix quand il avait tué une fouine. La fouine est un ignoble animal, moitié loup, moitié renard. Elle tue pour le plaisir de tuer; elle égorge même avant de se remplir le ventre. Écoutez, mon pelit, écoutez ce petit moyen que j'ai inventé pour tuer une fouine. Sans doute le moyen est violent, mais il est sûr. On a beau dire : Mais vous tuez bien des arbres! Une fouine tuée vaut mieux qu'un arbre vivant. Voilà mon secret; vous en ferez ce que vous voudrez quand vous aurez des
fouines : « Quand la fouine se retire dans le creux d’un arbre, le meilleur moyen de se rendre maître de la bête est d'abattre l'arbre lui-même. »
Vous pensez bien que nous n'avons rien dit du cerf, du sanglier, de la biche, du daim, du chevreuil, plus brave que le cerf, et qui aurait honte de verser des larmes. Vous pensez bien que si mon ami n'a pas parlé du lièvre, c’est pour ne pas tomber dans
tisme et la goutte, et l’ophthalmie aiguë, et les autre revenantsbons de la chasse ; cette fois nous pouvons les suivre dans leurs caprices divers ces beaux oiseaux qui s’envolent dans toutes sortes de directions, la cigogne blanche et noire, la grue commune et le flamant, le héron au long bec, qui est lié à tous nos souvenirs héraldiques, le vœu du héron, le roi du héron, nombreuse famille qui se termine comme tant d’illustres familles par le héron
di
so j ji de \
Anciennes Serres tempérées.
toutes sortes de descriptions trop connues. «Rappelez-vous seulement que le cul d’un lièvre est un sac à plomb , et de faire uriner la victime quand elle est morte, » me dit-il.
Du poil nous sommes revenus à la plume: et, bonté du ciel! que vous êles grande quand vous lancez dans les airs ces vivantes merveilles. Ah! laissons là le fusil et la chasse et ses grands plaisirs; admirons en toute liberté, en toute conscience, mollement couchés sur le gazon du rivage, les oiseaux de rivage et les oiseaux d'eau. Celle fois nous n'avons pas à redouter le rhum
da
butor, sans oublier le courlis, l'hôte assidu et chantant des étangs et des rivières de la France; on sait son nom dans les Vosges, dans la Moselle, dans les deux Charentes, en Vendée, dans la Loire-Inférieure; il est oiseau de pluie et de tempête, il est le courtisan de l'hiver, el il le suit à la piste, comme l’hirondelle suit le printemps.
«Et le vanneau? mangez du vanneau, paur savoir ce que ce gibier vaut, disait notre gentilhomme. Et le pluvier-guignard ? le plus délicat des pluviers dorés et non dorés. Il est la fortune de
Eh
la ville de Chartres; il protége de son aile légère cette vaste cathédrale qui se rebtit peu à peu. Vous ayez aussi la race des chevaliers, chacun portant la couleur de sa maitresse, le chevalier brun , le chevalier aux pieds rouges , le chevalier aux pieds verts et la maubége, et le combattant, et l'avocat, et le petit courlis, et le barbe-rouge, à queue rayée, à queue rouge, à queue noire, habi-
tout d’un coup notre chasseur s'agrandit encore. Quoi donc! mon maitre, vous n'êtes pas content de tant de carnage ? vous voulez encore nous faire égorger ce beau cygne décrit par Buffon. «11 plait à tous les yeux ; il décore, il embellit tous les lieux qu'il fréquente ; on l'aime, on l'applaudit, on l’admire ; nulle espèce ne le mérite mieux !.…. » Et voilà pourquoi vous voulez qu'on le tue,
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Luges des animaux féroces.
tants de la vase et du limon , hôtes bigarrés des marécages, becs noirs, pieds plombés ; autrefois la barge-rousse était les deslisces des Françoys, dit le vieux Belon; maintenant c’est la bécassine et la double-bécassine qui sont à cette heure les délices des Français.
» Monsieur, monsieur, ajoutait le vieux chevalier, n'oublions pas, s’il vous plaît, n'oublions pas la poule d'eau qui demande beaucoup d'adresse , la mouche qui sent le marais, qui n’est bonne à rien, mais qui est amusante à tuer (Danton n’eùüt pas mieux dit); Le râle d’eau, qui ne vaut pas, à beaucoup près, le râle de genêt. » Puis
ce beau palmipède chanté aussi par Virgile? ai-je répondu au vieux gentilhomme. A ce blasphème cruel, la plume me tombe des mains; puissent tous les fusils en faire autant!
C'est ainsi que, grâce à ce beau jardin tout rempli de sa passion favorite, le vieux chasseur prenait sa peine en patience. En présence de ces merveilleux animaux qui sont la vie des forêts, l'honneur de la plaine , le mouvement de la montagne, la décoration variée du fleuve ou de l'étang, il était comme est l'amant en présence du portait de sa maîtresse adorée. Mais quoi ! il n'est
pas encore satisfait; il y a encore quelque chose à tuer dans cet univers. Le cor retentit dans les bois, comme il est dit dans l'opéra de Robin des Bois. Celte fois l'insatiable chasseur, non content de toute la plume et de tout le poil du royaume de France, se met en voyage pour les trois parties du monde, et il arrive tout d'abord en Afrique, le fusil sur l'épaule, suivi de ses chiens et de son carnier. Ne troublons pas, je vous prie, son envie; c’est de tuer une gazelle : il y en a de si belles au Jardin des Plantes! La gazelle se chasse à cheval ; il est bien rare qu'elle se laisse prendre, même par les plus fiers chevaux. Muis à quoi bon les gazelles? — Parlez-moi, s’écrie-t il, de tuer une lionne et un lion! En effet, il s’en va dans la caverne du lion et de la lionne, et d'une main légère il dérobe les plus jolis petits lionceaux du monde, sous le ventre même de la mère, qui veut bien ne pas s’en apercevoir. « On a beaucoup exagéré la férocité des lions de l'Afrique. » Je le crois pardieu fort, quand on voit un gentilhomme de l'armée de Condé enlever ainsi ces lionceaux pour en manger les pattes et la langue avec des dames du pays. Après quoi nous passons dans l'Afrique occidentale du centreouest, et notre chasseur, ce jour-là, tue un gibier qu'il n’a pas encore eu l'occasion de tuer, un gihier que bien peu de chasseurs ont tiré en Europe, excepté les chasseurs d'Afrique : il tne des touariks.… il y a justement des têtes de touarik au Muséum. Le touarik est un gibier qui monte à cheval, qui se défend avec des flèches, qui est circoncis et qui croit en Mahomet. Le touarik se tue, comme l'autruche, à cotips de pistolet. Un aulre jour on fait la chasse aux singes ; le singe ressemble beaucoup au touarik, Pour les abattre, pour les atteindre, ces deux bèles si différentes, je vous assure qu'il ne faut être ni pied bot ni manchot,
A ce propos, n'oublions pas la chasse aux manchots, qui s'abattent à coups de bâton; la chasse à l'hippopotame, moitié chasse et moitié pêche, et tant d'autres animaux qui se promètent de l'Égypte à Tunis, de Tunis aux frontières d'Alger, de l'empire de Maroc à la Sénégambie, de Tombouctou à Bournou. Vous voyez bien que ce brave gentilhomme avait le délire, et que l'idée seule de la chasse l'emportait bien loin de Paris, oui, certes, bien loin de Paris, au Jardin des Plantes, le lieu de la terre le plus peuplé et le tuiéux peuplé de l'univers.
Moi, je ne suis guère de cétle humeur à luér toutes choses. A Dieu ne plaise que je me melte au militu de ces enragés qui ne connaissent qu'un plaisif : faire feu sur tout ce qui est au bout de leur fusil; j'aime ässez les créatures du bon Dieu pour leur laisser la vie, l'ombre, l'espace, la chanson joyeuse, le plumage doré et le soleil. L'oiseau est l'hontieut du printemps: il est la chanson matinale du chätnp de blé, il est Ja plainte mélancolique de la charmillé, Ïl est le chant de tilomphe, il est le cri de douleur, ilest l'hosanna in ewcelsts dé cette belle et grande nature où chaque être tint sa place, depuis l'aiglé qui affrunte le soleil, jusqu'au ver luisähif jélant sa pâle clarté sur la feuille que laisse tomber la rose, Eh biën ! consolez-vous. Détotrnez vos yeux de cet affreux carnage ! Laissez là les sanglänts récits de l'intrépide chasseur, vous êtes à l'abii dé ses coups, vous les faisans dorés, vous les oiseaux jaseurs aux coileurs chänigeantes, vous les tigres, les lions et les ours de la nation. Quant à nous autres, les simples curieux, les voyageurs oisifs, ouvrons hardiment nos oreilles, nous n'entendrons pas la détonation du fusil, mais bien le chant de l'oiseau. À la place de ces cadavres sanglants, voici des oiseaux qui volent. Dans la plus charmante volière qui soit au monde, des mains heureuses et savantes ont réuni les plus beaux oiseaux de la terre, et nous les pouvons voir dans leurs plus belles couleurs, dans les attitudes les plus charmantes de leur existence de chaque jour. Is y sont tous, je dis les plus beaux , les plus charmants, les plus joyeux, dans leur plus transparent altirail. Cette chatue ailée commence par le merle rose, pieds orange, bec orange ét noir: la huppe à joue grise, à bec noir, la huppe orange ét rouge de feu: le chevalier
quiquette aux pieds verdâtres, le gros-bec et le bec croisé; l'hirondelle de mer, épouvantail, ainsi nommé parce qu'il est le plus gai des oiseaux; celui-là, comme tant d'autres oiseaux, possède deux plumages, le plumage d'amour et le plumage d'hiver. Quel homme en ce monde n'a pas son plumage ? les cheveux noirs et bouclés; et son plumage d'hiver? la tête grise et chauve. Viennent ensuite, dans cette ronde aérienne, le coq domestique, qui Serail le plus beau des oiseaux s'il n'habitait pas nos basses-cours : le morillon et le héron pourpre, et le bouvreuil au bec noir, aux pieds bruns, au ventre blanc, et le paresseux dans son plumage d'amour; paresse et plumage d'amour, deux mots qui jurent ! Vous ne sauriez croire que d'admirables petits êtres passent ainsi sous nos yeux ravis. Savez-vous tien de plus joli que la mésange bleue ? rien de plus gai que la fauvelte à tête noire? Et la mésange-moustache ? Vous en avez rencontré plus d’une dans nos salons, la lèvre supérieure ombragée de ce fin duvet qui rend la lèvre plus rose et la dent plus brillante. Et le pinson, et le bruant, et la fauvette-rossignol, comme madame Damoreau, et le geai, cet admirable ricaneur; jusqu'à ce qu'enfin arrivent à leur tour les aigles et les cigognes, les faucons et les freux, les outardes et les grues, les corneilles et les engoulevents : tous ces tyrans de l'air ont la beauté en partage, tout aussi bien que Néron l'empereur.
Mais celle fois, qui que vous soyez, tyran ou victime, gros-becs à gorge rouge ou mésange huppée, tourne-pierre à collier, avocelle à nuque noire, bécasseau-échasse , pluvier à collier interrompu, buse et milan royal, cigogne noire et canard tadorne , aigle criard et gypaète barbu, œdienème et talève, cresserellette et gauga, ne craignéz rien, livrez-vous en paix à vos jeux, à vos amours , à vos passions, à vos adorables caprices des quatre saisons de l’année; cetle fois vous n'élés pas exposés au fusil Lefaucheux , au fusil Robert , aux filets ét à la glu ; cette fois vous êtes l'ornement bien-aimé, la gloire bien protégée et bien défendue, la joie honnête et populaire du plus beau jardin de lunivers.
La restauration n’a fait que suivre l'impulsion donnée au progrès du Muséum. On ne s'est pas conténté, cette fois, d'agrandir le jardin, de le pousser jusqu'à la rivière, de le dégager de toute ombre malfaisante, de tout voisinagé intommode, on a voulu encore associer à cette œuvre et à celle joie nationale tous les amis de l’histoire naturelle. Nous avoñs vu déjà que plus d’un voyageur, plus d'un marin célèbre avaient donné l'exemple d’un dévouement sans bornes à celte institution. Ces exceptions trop rares devinrent bientôt une habitude. Päs un marin de quelque importance, pas un capitaine de vaisséäu, pas même un lieutenant de frégate n'aurait cru son voyagé complet, s'il n’eût pas pu en consigner quelques souvenirs au Jardin des Plantes. Nous avons déjà nommé le capiläine Baudin ; il faut nommer MM. J. Diart et Duvaucel, MM. Lesthenault et Aug. Saint-Hilaire, M. Delalande , M. Dussumier-Fonbrune, M. Steven, M. Dumont-d'Urville, M. Freycinet, M. Philibert, M. le baron Milius, M. La Place, M. du Petit- Thouars, le savant et l'illustre voyägeur autour du monde. Les uns et les autres, de tous les lieux de la terre habitée, de Calcutta et de Sumatra, de Pondichéry et de Chandernagor, du Brésil et de l'Amérique septentrionale, du Cap et des Philippines et du Caucase, des îles de l'Archipel et des bornes du Pont-Euxin, des terres australes et de la Guyane française et de l’île Bourbon, ont envoyé toutes sortes d'échantillons admirables, vivants ou morts, qui ont agrandi, outre mesure, cette précieuse collection. A ce propos, soyons justes. À force de nous vecuper des grands meneurs du Jardin des Plantes, à force de parler des Cuvier, des zuffon, n'oublions pas, dans notre reconnaissance et notre estime, les humbles compagnons de leurs travaux et de leur science. Que les directeurs du Jardin des Plantes passent les premiers, c'est trop juste; mais aussi que les plus humbles ambassadeurs de leurs observations et de enr fortune ne Soient pas passés sous