‹ Le jardin des plantesChapitre 57 sur 100 · LES CHATS · texte numérisé non relu

LES CHATS

n’ont point de petites dents du tout derrière la grosse molaire d'en bas; leur museau est court et rond; leurs ongles sont rétractiles, excepté dans le premier genre. Ils ont cinq doigts aux pieds de devant, et quatre à ceux de derrière.

Aer Genre. Les GUÉPARDS (Guepar cynofelis, Less.) diffèrent des chats proprement dits par leurs ongles non rétractiles, mais semblables à ceux des chiens; par leur tête plus petite et plus courte, par leurs jambes plus longues, leur corps plus élancé, et enfin par leurs dents mâchelières, qui sont moins tranchantes. On n’en connaît qu'une espèce, qui est

Le Guéparn ou Fanu (Guepar jubatus. — Felis jubata, Scur. — Lin. Felis guttata, Geru. Cynofelis jubata, Less. Le Tigre chasseur, des Indes; le Léopard à crinière; le Fadh et le Youse des Persans, le Jaz des Tures).

Ce joli animal habite l'Asie méridionale et plusieurs contrées de l'Afrique; il a trois pieds et demi (1,137) de longueur, non compris la queue, et deux pieds (0,650) de hauteur. Son pelage est d'un beau fauve clair en dessus, et d'un blane pur en dessous ; de petites taches noires, rondes et pleines, également semées, garnissent toute la partie fauve ; celles de la partie blanche sont plus larges et plus lavées; la dernière moitié de sa queue est annelée de douze anneaux alternativement blanes et noirs ; enfin, les poils de ses joues, du derrière de la tête et du cou sont plus longs, plus laineux que les autres, ce qui lui forme comme une sorte de petite crinière. A celle jolie robe le guépard joint la légèreté des formes et la grâce des mouvements. Ayant les doigts longs, munis d'ongles peu pointus et nullement rétractiles, il ne peut grimper sur les arbres comme la plupart des chats; mais il bondit comme eux, court avec beaucoup plus d’agilité, et peut atteindre aisément le gibier en le poursuivant, quand il n’a pas réussi à s’en saisir par surprise.

Il s’en faut de beaucoup que le guépard ait le caractère perfide et féroce des grands chats avec lesquels les naturalistes l'ont classé. Quoique habitant des forêts et vivant de la chasse, il est peu farouche et s’apprivoise fort aisément, Alors il s'attache à son maître, répond à sa voix, le suit, le caresse, se laisse dresser à chasser pour lui, et montre autant d'intelligence que de douceur. Celui qui vivait, il y a peu d'années, à la ménagerie, venait du Sénégal; il était si familier, qu'on l'avait placé dans un pare, où il vivait librement, et dont jamais il n'a cherché à sortir. Il obéissait au commandement du gardien de la ménagerie, et il aimait surtout les chiens, avec lesquels il jouait toute la journée sans leur faire jamais aucun mal. Un jour, un petit domestique nègre, âgé de dix à douze ans, vint se promener au Jardin des Plantes; il apercoit le guépard dans son pare, et se met aussitôt à l'appeler : Fadh! Fadh! Le guépard le regarde, s'approche ; aussitôt le négrillon de jeter là le chapeau à galon, la veste de livrée, d’escalader la palissade, de se jeter sur Fadh, qui l’attendait avec impatience, et les voilà se baisant, se léchant, se caressant de mille manières, se serrant, l’un dans les bras, l’autre dans les pattes, et se roulant tous deux sur le gazon en jouant à qui mieux mieux. Celte scène, aussi surpreñante qu'inattendue ; effraya ceux qui en furent témoins autant qu’elle les élonna; on courut chercher le gardien des animaux. On apprit alors que le guépard et l'enfant avaient fait ensemble la traversée du Sénégal en France, qu'ils s'étaient épris d'amitié sur le pont du bâtiment, et que tous les deux venaient de se rencontrer par hasard, et de se reconnaître après une séparation de trois mois.

Si l'on en croit Eldemiri, ce serait Chaleb, fils de Walid, qui, le premier, se serait servi du guépard pour la chasse, ce qui, du reste, est assez peu important à savoir. Ce qu'il y a de cer-

tain, c’est qu'à Surate, au Malabar, dans la Perse et dans quelques autres parties de l'Asie, on élève ces animaux pour s'en servir à cet exercice. Les chasseurs sont ordinairement à cheval, et portent le guépard en croupe derrière eux; quelquefois ils en ont plusieurs, et alors ils les placent sur une petite charrette fort légère et faite exprès. Dans les deux cas l'animal est enchainé, et a sur les yeux un bandeau qui l'empêche de voir. Ils partent ainsi pour parcourir la campagne, et tâcher de découvrir des gazelles dans les vallées sauvages où elles aiment à venir paître. Aussitôt qu'ils en apercoivent une, ils s'arrêtent, déchainent le guépard, et, lui tournant la tête du côté du timide ruminant, ils le lui montrent avec le doigt. Le guépard descend, se glisse doucement derrière les buissons, rampe dans les hautes herbes, s'approche en louvoyant et sans bruit, toujours se masquant derrière les inégalités du terrain, les rochers et autres objets, s’arrêtant subitement, et se couchant à plat ventre quand il craint d’être aperçu, puis reprenant sa marche lente et insidieuse. Enfin, quand il se croit assez près de sa victime, il calcule sa distance, s’élance tout à coup, et en cinq ou six bonds prodigieux et d’une vitesse incroyable, il l’atteint, la saisit, l’étrangle, et se met aussitôt à lui sucer le sang. Le chasseur arrive alors, lui parle avec amitié, lui jette un morceau de viande, le flatte, le caresse, lui remet le bandeau, et le replace en croupe ou sur la charrette, tandis que les domestiques enlèvent la gazelle. Néanmoins, il arrive quelquefois que le guépard manque son coup , malgré ses ruses et son adresse. Alors il reste tout saisi et comme honteux de sa mésaventure , et ne cherche jamais à poursuivre le gibier ; son maître le console, l’encourage par des caresses, et les chasseurs se remettent en quête avec l'espoir qu'il sera plus heureux une autre fois. Dans le Mogol, celte chasse est pour les riches un plaisir si vif, qu'un guépard bien dressé, et qui a la réputation de manquer rarement sa proie, se vend quelquefois une somme exorbitante.

En Perse, cette chasse se fait à peu près de la même manière, à cette différence près que le chasseur qui porte le guépard en croupe se place au passage du gibier que des hommes et des chiens vont relancer dans le bois. Quand une gazelle passe à sa portée, «il débande les yeux de l'animal, dit Chardin, et lui tourne la tête du côté de la bête relancée ; le guépard l’apercçoit, fait un cri, s'élance à grands sauts, se jette dessus et la terrasse. S'il la manque après quelques bonds, il se rcbute d'ordinaire, et pour le consoler on le caresse. Il y a en Hyreanie des bêtes dressées qui font la chasse finement, se trainant sur le ventre le long des haies et des buissons jusqu’à ce qu'elles soient proches de la proie, et alors elles s’élancent dessus. » L'empereur Léopold Ier avait deux guépards aussi privés que des chiens. Quand il allait à la chasse, un de ces animaux sautait sur la croupe de son cheval, et l’autre derrière un de ses courtisans. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, les deux guépards s’élancaient, la surprenaient, l'étranglaient, et revenaient tranquillement, sans être rappelés, reprendre leurs places sur le cheval de l'empereur et sur celui de son courtisan.

Le Guérarp de Fr. Cuvier (Felis guttata, Herm. Cynofelis guttata, Less.) est une espèce ou variété très-voisine, qui habite l'Afrique, le Sénégal, le Kordofan et le cap de Bonne-Espérance.

2e Genre. Les CHATS (Felis, Lin.) ont trente dents, savoir : douze incisives, quatre canines, huit molaires supérieures et six inférieures ; leur carnassière supérieure a trois lobes et un talon mousse en dedans; l’inférieure a deux lobes pointus et tranchants, sans aucun talon; enfin ils n’ont qu'une très-petite tuberculeuse supérieure, sans rien qui lui corresponde en bas.

Leurs doigts sont armés d'ongles rétractiles qui s'étendent et se redressent, puis se cachent entre les doigts, à la volonté de l'animal ; leur langue est hérissée de papilles épineuses et cornées ; leurs oreilles sont pointues ; 1ls n'ont point de follicules anaux. Il résulte de l'organisation des chats qu'ils sont essentiellement carnivores et propres à se nourrir de proie vivante, et qu'ils seraient les animaux les plus destructeurs s'ils pouvaient courir.

$ 4er. CHATS DE L'ANCIEN CONTINENT.

Le Lion (Felis leo, Lan. L'Asad des Arabes et le Gehad des Persans) varie, pour la taille et la couleur, en raison des pays qu'il habite. Son pelage est communément d'un fauve assez uniforme; le dessus de la tête et le cou du mâle adulte portent une épaisse crinière , Landis que le reste du corps est couvert de poils ras; sa queue est terminée par nn flocon de poils, La femelle ressemble au mâle, à cela près qu'elle a la tête plus petite et qu'elle manque de crinière. Les variétés qui ont été signalées par les naturalistes sont :

4° Le Lion jaune du Cap, peu dangereux ;

2% Le Lion brun du Cap, le plus féroce et le plus redouté de tous ;

5° Le Lion de Perse ou & Arabie, à pelage isabelle pâle et crinière épaisse ;

4° Le Lion du Sénégal, à crinière peu épaisse et pelage un peu jaunâtre ;

5° Le Lion de Barbarie, à pelage brunâtre, avee une grande crinière dans le mâle; ce dernier est poltron, mais il s'apprivoise facilement.

Avant de commencer l'histoire du lion, il est indispensable que je donne quelques généralités sur les chats; car j'aurai probablement sur cette famille bien des préjugés à combattre, bien des erreurs à relever. Ces animaux, si on les étudie en anatomiste, sont incontestablement organisés pour être Les plus féroces et les plus forts de tous les carnassiers, et leur structure est admirablemenñt en harmonie avec leurs mœurs, « Continuellement en action la nuit et le jour, dit Desmoulins, la ruse et la patience sont toujours les moyens qu'ils préfèrent; leur attaque est toujours une surprise : aussi leur oreille est-elle plus développée que dans les autres mammifères pour entendre clair et de loin. L’œil des espèces nocturnes est aussi bien approprié aux habitudes de l'animal; outre que son volume et celui des lobes optiques sont très-grands, la dilatation de l'iris, de plus un miroir réflecteur auquel les moindres rayons de lumière diffuse ne peuvent échapper, les recueille pour les renvoyer sur la rétine, L'odorat, moins actif que dans les chiens, est pourtant supérieur à celui de beaucoup de carnassiers. Le goût paraît le plus obtus de tous leurs sens. En effet, leur langue est plutôt un organe de mouvement ; ses pointes cornéés, inclinées en arrière et redressables, servent aux chats à râper les parties molles et juteuses de leur proie. Un toucher très-délicat réside dans leurs moustaches, ou plutôt dans leurs bulbes ; car les barbes ne font que transmettre l'impression du choc et de la résistance des objets. L'intestin est:plus court que dans les autres carnassiers. La force musculaire est immense. Heureusement la force irrésistible dont pourrait disposer leur férocité naturelle est laissée inactive par leur timide prudence portée jusqu'à la lâcheté. Les chats ne courent pas; cette impuissance tient moins au défaut d'une force d'impulsion suffisante qu'à l’extrème flexibilité de leur colonne vertébrale et de leurs membres, incapables de conserver la rigidité nécessaire dans la course. En revanche, leurs bonds sont énormes. Ils se glissent, rampent, grimpent, s'accrochent, se fourrent avec une adresse etune agilité incroyables. Rien de plus sûr que leur coup d'œil : mais aussi, quand ils manquent leur coup, soit méfiance, soit

dépit, ils se retirent ordinairement sans revenir à la charge. Les

femelles ont pour leurs petits une tendresse toujours prête à se dévouer, et qui multiplie leur courage et leurs forces. Cette tendresse des mères contraste avee la jalousie qui fait quelquefois des mâles les plus dangereux ennemis de leur propre postérité. Aussi les femelles se cachent pour mettre bas; et, pour mieux préserver leur famille, elles la changent souvent de retraite : cet instinct ne se perd pas même en domesticité. »

L'intelligence des chats est généralement moins développée que celle des animaux des familles précédentes, et c’est encore une nécessité de leur organisation, Aucune éducation ne peut exciter en eux des facultés dont ils n’ont pas les organes, et c'est à cela que l’on doit attribuer les habitudes farouches, le caractère indépendant et sauvage que le chat domestique a conservés, malgré l’antiquité de sa servitude. Aucune espèce connue ne vit en société, et l'amour même ne parvient à réunir le mâle et la femelle que pendant lé court instant des désirs et de l'accouplement. Du reste, cette vie solitaire, cette antipathie pour la société, s'expliquent asséz bien par les besoins individuels, La plupart des chats ne se nourrissant que de proies vivantes, il faut à chacun un espace de pays assez grand pour le nourrir, et tout ce qui vient lui disputer son gibier, partager ses moyens d'existence, est nécessairement un ennemi. L'instinct de la solitude, naissant de celle cause, paraît indélébile chez ces animaux; aussi tiennent-ils au pays, à la localité, où, dès leur enfance, ils ont trouvé une suffisante noutriture. Ils s'y affectionnent, et même le chat domestique le plus doux, le plus caressant, s'attache plus à la maison qu'à son maitre; il ne la quitte jamais pour lui, et y revient si on l’a transféré dans une nouvelle demeure.

Tous les chats ont, à bien peu de chose près, les mêmes formes, le même ensemble d'attitude, de gestes, de mouvements et de manières. Tous, pour exprimer leur satisfaction , même dans les plus grandes espèces, font entendre ce rourou qu'à Paris on appelle filer dans les chats domestiques. Tous feulent en soufflant et montrant leurs dents de la même manière et dans les mêmes occasions, et cependant leur voix varie beaucoup d'une éspèce à une autre : par exemple, le lion rugit d'une voix creuse et presque semblable à celle d'un taureau; le jaguar aboie comme un chien , le chat miaule; le cri de la panthère ressemble au bruit d’une scie, etc.

De tous temps, les chats et les grandes espèces surtout ont été célèbres par leur cruauté et leur férocité prétendues indomptables. Le vrai est qu'ils sont beaucoup moins cruels que la plupart des petits carnassiers auxquels nous ne faisons pas ces reproches. La belette, la fouiné, le renard, le loup, par exemple, semblent donner la mort pour le plaisir de tuer. S'ils pénètrent dans un poulailler, une basse-cour, une bergerie, ils n’en sortent pas tant qu'il y reste un être vivant. Les chats, au contraire, n'attaquent que quand ils ont faim, et se contentent pour l'ordinaire d'une seule victime. Au milieu d'un troupeau nombreux et sans défense, ils saisissent leur proie, la dévorent, et se retirent sans méme faire attention aux aütres, jusqu'à ce qu'une nouvelle faim les ramène ; ils ne tuent jamais sans nécessité. Quant à leur prétendue férocité, elle n'existe pas plus chez eux que chez tous les autres catnassiers. Quoi qu'on en ait dit, toutes les espèces s'apprivoisent fort bien et sont susceptibles d'affection pour leur maître. Ce qu'il y a dé singulier, c’est que de toutes les espèces peut-être le chat domestique est celle qui est le moins susceptible de senti ments affectueux ; non pas que cela tienne à son caractère, mais à sa timidité et à l'habitude que nous avons de le faire vivre avec le chien, son ennemi le plus redouté et le plus dangereux, et dont la présence tient constamment je chat dans un état d'irritation et de frayeur qui absorbe ses autres sentiments.

Le lion se trouvait autrefois dans une grande partie de l'Europe méridionale. Il habitait en très-grand nombre la Macédoine, la Thessalie, la Thrace, probablement la Grèce entière et toute la partie méridionale de l'Asie, depuis la Syrie jusqu'au Gange et

à l'Oxus. Aujourd'hui il n'existe plus en Europe, et n’est commun nulle part; l'on n’en voit plus que quelques-uns en Asie, dans la presqu'île de l'Inde. L'espèce se soutient encore en Barbarie, particulièrement aux environs de Constantine et de Bone, au Sahara, au Sénégal et au cap de Bonne-Espérance; mais on la refoule continuellement dans le désert, et il est à croire que bientôt les armes à feu l’auront entièrement détruite. Les Grecs, qui ne connaissaient pas le tigre du Bengale, ont naturellement fait du lion le roi des animaux, parce que c'était pour eux le plus grand et le plus fort des carnassiers. L'ayant fait roi, il était naturel aussi qu'ils lui attribuassent les vertus que les rois devraient avoir, c’est-à-dire la‘noblesse de caractère, la supériorité

Le Guépard.

du courage, la fierté, la générosité, etc. Buffon, en sa qualité d'écrivain plus qu'en celle de naturaliste, s’est emparé de ces idées, et nous les a transmises dans son style aussi brillant qu'inimitable. Il est fâcheux que toutes ces belles qualités disparaissent devant l’étude des faits. Comme tous ses congénères, le lion n'attaque que par surprise, soit qu'il attende en embuscade, soit qu'il se glisse dans l'ombre ou rampe à la clarté du jour, caché par quelque abri, pour tomber à l'improviste sur une victime longtemps épiée, et cette victime est toujours un animal faible et innocent, qui ne peut lui opposer aucune résistance. Ce n'est que poussé par une faim extrême qu'il ose assaillir un bœuf ou un cheval; mais jamais il ne commence volontairement une lutte avec un animal capable de lui résister. Tout ce qu'ont dit les voyageurs du combat du lion contre l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame et le tigre, est autant de suppositions hasardées qui ne méritent aucune foi. Sa nourritpre ordinaire consiste en gazelles et en singes quand il peut les rencontrer et les saisir à terre. Il se place ordinairement en embuscade dans les roseaux, autour des mares où ces animaux ont l'habitude d’aller boire le soir et le matin. Là il reste à guetter un temps infini, avec cette admirable patience qu'ont tous les chats. Si un animal passe à sa portée, d'un bond prodigieux il s'élance sur lui, lui enfonce ses formidables griffes dans les flancs, et lui brise le crâne avec les dents. S'il manque son coup, il ne cherche pas à poursuivre l’animal, et l'on a mis sur le compte de sa générosité ce qui n’est que le résultat de sa conformation. En effet, il bondit, saute, mais il ne peut courir, et il marche avec une lenteur que l’on a prise pour de la gravité. Le lion n’est pas aussi cruel que le tigre, a-t-on dit; mais si, en se glissant dans l'ombre, il s’est approché d’un krahal sans étre découvert, et qu'il ait pu pénétrer dans un pare de moutons, il égorge tout avant de choisir la proie qu'il veut emporter ou dévorer. Il n’attaque pas les animaux quand il n’a

pas faim, cela est vrai ; mais c’est simplement parce que, dans ses forêts, sûr de sa supériorité de force, n'ayant jamais attaqué un être qui ait pu lui résister, comptant sur une agilité qui n’est comparable qu’à sa force, il ne craint jamais de manquer de proie ; après s'être repu avec voracité, il s'endort pour deux ou trois jours, et ne sort de sa retraite ou de son apathie que poussé par une nouvelle faim. Tel il est dans le désert; il n’a jamais peur parce qu'il n’a jamais rien à craindre. Dans les pays habités par l'homme, il n’a plus ni courage ni fierté. La nuit il rôde dans la campagne; s'il ose alors approcher des habitations, c’est pour chercher à s'emparer des pièces de menu bétail échappées de la bergerie ; il ne dédaigne pas même de prendre des oies et autres volailles quand il en trouve l’occasion. Enfin, faute de mieux, il se jette sur les charognes et les voiries, malgré cette délicatesse de goût qu’on lui suppose. Il est arrivé assez souvent à nos sentinelles, à Constantine, de tirer et tuer des lions qui venaient pendant la nuit rôder autour de la ville, afin de manger-les immondices jetées hors des murs. Si ce noble animal, comme disent les naturalistes, a la hardiesse de s'approcher en tapinois d’un troupeau pour s'emparer d'un mouton, les bergers crient aussitôt haro sur le voleur, le poursuivent à coups de bâton, lui arrachent sa proie de vive force, mettent leurs chiens à ses trousses, et le forcent ainsi à détaler au plus vite. Il en arrive très-souvent autant au cap de Bonne-Espérance, quand les fermiers hollandais le surprennent rôdant autour de leurs écuries; ils en ont même quelquefois tué à coups de fourche jusque dans des cours où ils étaient parvenus à se glisser furtivement , à la manière des loups. Néanmoins ce n’est pas sans danger que l’on attaque cet animal, tout poltron qu'il est, car, lorsqu'il se sent blessé et qu’on lui ôte la faculté de fuir, il entre en fureur; et malheur à l'individu sur lequel il déploie sa force prodigieuse!

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