‹ Le jardin des plantesChapitre 58 sur 100 · AN NT · texte numérisé non relu

AN NT

QT

La

Le Lion.

Le lion fuit la présence de l’homme; il ne l'attaque jamais pendant le jour, à moins qu'il n’y soit poussé par une faim atroce ; nous citerons comme preuve un fait qui s'est passé au Cap. Deux Hollandais d'Afrique vont un jour à la chasse; l'un d'eux s’approche d’une mare, et un lion, à l'affût dans les hautes herbes, croyant entendre le bruit d’une gazelle, s’élance et le saisit par le bras avant d’avoir pu le distinguer; il reconnaît un homme, et, surpris de sa propre audace, effrayé de ce qu'il vient de faire, il reste immobile sans néanmoins lâcher sa victime; il a vu sa face imposante, et il tremble ; il ferme les yeux pour se dérober à l'influence d’un regard qui l'épouvante. Le malheureux Hollandais, voyant que son ami ne peut tirer sur le monstre sans risquer de

le percer lui-même d'une balle, prend une courageuse résolution ; il profite de la stupeur du lion pour glisser dans sa poche la main qu'il avait libre; il en sort doucement son couteau, l’ouvre, mesure son coup, et le plonge dans le cœur de l'animal. Mais

yeux, mais encore dans les rides de son front; sa démarche est légère, quoique lente et toujours oblique. Sa voix est terrible, et tous Les animaux tremblent à une demi-lieue à la ronde quand son rugissement fait retentir les forêts pendant la nuit: c'est un cri

Le Liun uivzumentai

celui-ci en mourant déchire sa vielime, et tous deux roulent

morts sur le gazon ensanglanté.

Le lion atteint jusqu'à huit à neuf p'eds (2,599,à 2,924) de lon-

prolongé, d'un ton grave, mélé d'un frémissement plus aigu Lorsque le lion menace, il se ride le front, se plisse et relève les lèvres, montre ses énormes dents, et souffle de la même manière

gueur, depuis le bout du nez jusqu’à la naissance de !la queue, mais seulement dans les déserts où il n’est pas inquiété et où il trouve une nourriture abondante. Le plus ordinairement sa taille

que le chat domestique; enfin, lorsqu'il attaque, il pousse un cri court et réitéré subitement. Dans la colère, ses yeux deviennent flamboyants, et brillent sous deux épais sourcils qui se re-

La Lionne

ne dépasse pas cinq pieds et demi (1,786) de longueur, sur trois et demi (1,157) de hauteur. Sa femelle est d'environ un quart plus petite que lui. Sa figure est imposante et mobile comme celle de l'homme, et ses passions se peignent non-seulement dans ses

lèvent et s’abaissent comme par un mouvement convulsif; sa crinière se redresse et s'agite; de la queue il se bat les flancs ; il ouvre la gueule et laisse voir une langue hérissée d’épines poin— tues et tellement dures, qu’elles suffisent seules pour écorcher

Paris. Typographie Plon frères, rue de Vaugirard, 36 12

178 LES CARNASSIERS DIGITIGRADES.

Se

la peau et entamer la chair. Tout à coup il se baisse sur ses pattes de devant, ses yeux se ferment à demi, sa moustache $e hérisse, son agitation cesse, il reste immobile, et le bout de sa queue roide et tendue fait seul un très-pelit mouvement de droite à gauche. Malheur à l'être vivant qu’il regarde dans cette attitude, car il va s’élancer et déchirer une victime.

Quelque terrible que soit le lion, on ne laisse pas que de le chasser avec des chiens appuyés par des hommes à cheval; mais il faut que les uns et les autres aient été dressés à cel exercice pour le faire sans danger. On le relance dans sôn fourré, on l’én déloge, on le poursuit, et on parvient à le tuer. Le courage de ce roi des animaux ne tient pas contre l'adresse d'in Hôttehtüt ou d'un Nègre, qui souvent osent l’attaquer tête à tête avec UES armes assez légères. Ils le prennent quelquefois en le faisant tomber dans une fosse profonde qu'ils recouvrent avée des matières fragiles au-dessus desquelles ils attachent un änimäl vivant. Dès qu'il est prisonnier, il devient d’uné telle lcheté, qu'on peut l'attacher, le museler et le conduire où l’on veüt, selon ce que dit Buffon. Cet animal, pris jeune, s’apprivoise fort bien, et il est même susceptible d’attachement pour son maître et d’une certaine docilité. « Élevé parmi les animaux domestiques, dit l'écrivain que je viens de citer, il s'accoutume aisément à vivre et à jouer innocemment avec eux; il est doux pour ses maîtres et même caressant , surtout dans le premier âge, et si sa férocité reparaît quelquefois, il la tourne rarement contre ceux qui lui ont fait du bien. Comme ses mouvements sont très-impétueux et ses appétits fort véhéments, on ne doit pas présumer que les impressions de l'éducation puissent toujours les balancer ; aussi y aurait-il quelque danger à lui laisser souffrir trop longtemps la faim, ou à le contrarier en le tourmentant hors de propos. Nonseulement il s'irrite des mauvais traitements, mais il en garde le souvenir, et paraît méditer la vengeance, comme il conserve aussi la mémoire et la reconnaissance dès bienfaits. » Je ne suivrai pas plus loin notre grand écrivain, surtout Quand il dit que «sa colère est noble, son courage magnanime et son naturel sensible; » toutes choses qui sont là pour le style et pour faire allusion aux contes d’Androclès, du lion de Florence, et à cent autres inventés à plaisir et devenus célèbres par le manque de critique des anciens écrivains.

Dans ces animaux, la passion de l'amour est très-ardente. « Lorsque la femelle est en chaleur, elle est quelquefois suivie de huit à dix mâles, dit Gesner dans son Histoire des animaux, et ils ne cessent de rugir autour d'elle et de se livrer des combats furieux. » Je doute beaucoup de ce fait, et voici pourquoi : Le lion est armé d’une manière si terrible, que tout combât livré à un animal de son espèce serait terminé en moins d'une minute par la mort de l’un des assaillants et peut-être de tous deux. J'ai eu dans mon cabinet les ongles d'une lionne: ils étaient longs de cinq pouces (0,135), très-gros à la base, tranchants en dessous comme un rasoir, et aigus comme la pointe d'un eanif. Les dents de ces animaux sont d'une grosseur énorme, €t les canines dépassent les gencives de trois pouces. Avée de pareilles armes, le résultat d’une lutte doit être prompt et mortel. En second lieu, chaque lion habite un canton assez grand, où il ne souffre aucun rival, et ce ne serait guère que dans ut rayon de quarahte à cinquante lieues que l’on pourrait trouver huit à dix mâles, même dans les contrées où ces animaux sôht le plus abondants. IL est donc croyable que la femelle n’est suivie que par le mâle qui habite son canton, et il est certain qu’aussitôt après l’accouplement, tous deux se quittent pour reprendre leur vie solitaire.

La LionnE a, comme tous les chats, quatre mamelles ; elle porte cent huit jours , fait de deux à cinq petits qu’elle allaite ordinairement six mois. Elle aime ses enfants avec une tendresse excessive, Quoique moins forte que le lion, elle oublie le danger, et, pour les défendre , combat jusqu'à la dernière extrémité. Elle cherche toujours pour mettre bas un lieu très-écarté et d'un

difficile accès. Lorsqu'elle craint la découverte de l'endroit où elle a caché ses petits, elle embrouille sa trace en retournant plusieurs fois sur ses pas, et finit par les cacher dans une autre retraite, quelquefois très-éloignée, où elle les croit plus en sû

reté. Quand ils commencent à prendre de la force, elle va à la chasse, se jette indifféremment sur tous les animaux qu'elle rencontre, les met à mort, se charge de sa proie, la partage à ses lionceaux, et leur apprend à déchirer la chair palpitante, En naissant, les petits se ressemblent tous, quel que soit leur sexe ; leur pelage est plus laineux, plus foncé que celui de leur mère, et ils portent une livrée de petites raies brunes, transversales, Sur les flancs et l’origine de la queue; ce n’est qu’à l’âge de cinq üù Six ans, c'est-à-dire lorsqu'ils deviennent complétement adultes, qu'il ne reste plus aucune trace de cette livrée. La criïière qui pare les mâlés ne commence à pousser qu'à l'âge de trois ans. Plusieurs fois des lionnes se sont accouplées à la mé— nagerie, ét y ont élevé léuirs lionceaux.

On a dit que, dans sa générosité, le lion donne quelquefois la vie aux animaux qu'üh avait dévoués à la mort en les lui jetant, et le fait est vrai si on le met non sur le compte d'un sentiment généreux, mais sur celui du caprice, et sur le besoin d’avoir un compagnon qui lui fasse supporter les ennuis d’une étroite captivité. Parmi les lionnes qui ont vécu à la ménagerie, plusieurs ont souffert des chiens dans leur loge; mais une seule a montré de l'affection pour son camarade de prison. Elle se nommait Constantine, et avait été prise fort jeune dans le Sahara. On jeta dans sa loge un petit roquet noir et blanc, qui, tout effrayé, fut se cacher dans un coin en tremblant de tous ses membres. La lionne se leva lentement, et, râlant d’une voix sourde, s’approcha du pauvre animal, qui poussa un cri plaintif en la regardant d'un air suppliant. Il paraît que ce regard plein de désespoir la toucha, car elle se recoucha tranquillement sans faire de mal au roquet. L'heure de la distribution venue, on jetà dans la loge le diner de Constantine; elle le mangea ét en laissa une part pour son nouveau compagnon d'esclavage, qui n'o$à pas y toucher, car la faim la plus dévorante n'aurait pu le déterminer à quitter le coin noir où la frayeur le tenait blotti. Le lendemain il avait un peu moins peur, et il se détermina à manger la portion que la lionne lui laissa comme la veille; le second jour il se hasarda à sortir de son coin et à manger après elle; huit jours après il mangeait avec elle, et huit autres jours après il se jetait sur le diner, et ne permettait à la lionne d'en avoir sa part que lorsqu'il avait pris la sienne. Si Consiantine s’approchait, le roquet entrait en fureur, et, purement par caprice, lui sautait à la figure et la mordait de toute sa force. Il n’est rien de plus hargneux, de plus méchant qu'un être faible qui a conquis sur un être fort V’empiré que la bonté et l'affection lui ont laissé prendre, et l’on pourrait en citer de trop nombreuses preuves prises ailleurs que chez les chiens et les lions. Quand l'automne fut venu avec ses journées froides et humides, le roquet, pour être plus chaudement, jüged à propos de passer les nuits entre les cuisses de la lionné, et ellé Sy prêta de fort bonne grâce. Pour récompense, dans sés accès de fureur, il se jeta un jour sur elle et lui mordit la queué avec tant de rage et de méchanceté, qu'il parvint à la lui couper à moitié et à l’estropier pour toute sa vie. Au bout de quelques années , lé chien mourut, moitié de vieillesse, moitié d’un accès dé colère, el là pauvre Constantine ne put jamais s’en consoler. On lui donna plusieurs autres chiens, qu’elle étrangla; enfin elle laissa la vie à l’un d'eux, mais jamais elle ne lui montra ni affection ni complaisance, et elle mourut bientôt après, consumée d'ennui, de tristesse et peut-être de regrets. Du reste, sije me suis un peu étendu sur l'histoire de Constantine, c’est moins pour donner une idée du caractère des lions, que pour montrer par un exemple très-remarquable que, dans les animaux comme dans l'homme, on trouve des individus excentriques qui sortent presque tout à fait du caractère général de l'espèce.

Le Ticre ( Felis tigris, Lis. Le Tigre royal de Burr. — G. Cuv. Le Radja-houtan où Arimaou-bessar des Malais. Le Madjan gédé des Javanais. Le Lau-hu des Chinois).

Cet animal est la plus grande et la plus terrible des espèces de son genre ; il égale et surpasse même le lion en grandeur, mais il est plus grêle, plus svelte, et sa tête est plus arrondie; ses jambes sont proportionnellement plus longues; son museau court , ses mâchoires armées de dents énormes et tranchantes, donnent à sa gueule une force prodigieuse. Sa langue est couverte d’épines recourbées du côté de la gorge, de manière à lui donner la faculté d'enlever des lambeaux de peau d'un seul coup ; ses paltes sont munies d'ongles puissants, qui se redressent vers le ciel et se cachent entre les doigls dans l’état de repos, par l'effet de ligaments élastiques, et ne perdent jamais leur pointe ni leur tranchant. Son pelage est d’un jaune vif en dessus, d’un blanc pur en dessous, partout irrégulièrement rayé de noir en travers, ce qui le distingue très-bien de toutes les grandes espèces de chats ; sa queue, noire au bout, est alternativement annelée de cetté couleur et de blanc; enfin, c’est un des plus beaux et des plus élégants animaux que l'on connaisse. Il habite les Indes orientales et leur archipel, les déserts qui séparent la Chine de la Sibérie orientale jusques entre les rivières d’Irtisch et d'Ischim, et même jusqu’à l'Obi, quoique rarement; il est commun dans le Bengale, mais jamais on ne l'a trouvé en decà de l'Indus, de l'Oxus et de la mer Caspienne. Ces limites bien tracées n’empêchent pas que presque tous les anciens voyageurs qui ont parcouru les contrées chaudes, non pas seulement en Asie, mais encore en Afrique et en Amérique, disent en avoir rencontré, et racontent à son sujet les choses les plus exagérées et les plus merveilleuses. Ici, c’est le combat d’un tigre et d’un rhinocéros ou d'un crocodile; là, il terrasse un monstrueux éléphant; ailleurs, il lutte contre un lion ; ete,

Si on a paré le lion d’un courage, d'une générosité, d'une noblesse qu'il n’a pas, en compensation on s’est plu à nous peindre le tigre avec les couleurs Les plus noires; oh le représente comme ayant une cruauté inouïe, une férocité indomptable , une soif de sang qui le dévore constamment ; il n'y a pas plus de vérité dans ce portrait que dans l’autre. Le tigre n’est pas plus cruel que le lion, mais seulement pour approcher sa proie il met plus de ruse, pour l’attaquer beaucoup plus d’audace, et pour la vaincre un courage qui ne cède qu'à la mort. Le lion annonce son approche par des rugissements qui paralysent ses victimes : le tigre se glisse à petit bruit et les surprend; le lion se retire s’il trouve une résistance : le tigre combat et se fait tuer. Telles sont les uniques différences qui constituent la générosité de l’un et la cruauté de l’autre. Le courage du tigre est sans mesure, comme sa force et son agilité. Il combat indistinctement tous les animaux , et attaque l'homme avec intrépidité. Sa course a la rapidité de l'éclair ; on en a vu sortir de la forêt, saisir un cavalier au milieu d'un bataillon , d'une armée , l'emporter dans les bois et disparaître avant même qu'on ait eu le temps de le poursuivre. Ce qui, sans doute, n'a pas peu contribué à la réputation de cruauté que l’on a faite au tigre, c’est €e courage indomptable qui lui fait braver les armes de l'homme, et le rend, pour notre espèce, le plus terrible des animaux et le fléau des Indes orientales.

Cependant, quand il s'agit de surprendre une proie timide qui lui échapperait par la vélocité d’une course que le tigre ne peut soutenir longtemps, il se blottit et se cache dans les hautes herbes et les bambous, comme fait le lion. Le lieu de son embuscade est ordinairement le bord d’une mare ou d'une rivière où les gazelles , les antilopes et autres animaux viennent se désaltérer pendant la chaleur du jour; d'un bond prodigieux il se jette sur un de ces animaux, le terrasse du premier choc, lui brise le eràne et l’entraîne ensuite dans les bois, füt-ce un bufile ou un cheval, en courant avec autant de légèreté qu'un loup emportant un

faible agneau. Quand il a satisfait sa faim, il ne cherche pas d'autre victime, jusqu'à ce qu'un nouveau besoin vienne le forcer à recommencer sa chasse, Plus hardi que le lion, il n'attend pas que la nuit vienne couvrir ses manœuvres de son ombre ; c'est aussi bien le jour que la nuit qu'il sort de sa retraite pour se mettre en quête. Il habite de préférence les roseaux qui croissent sur le bord des fleuves et des grandes rivières, et, comme il nage fort bien , il aime à gagner les lots pour y établir son domicile temporaire. De là, il observe ce qui se passe sur le fleuve, et va chercher, pour s'en nourrir , les cadavres d'hommes et d'animaux qui flottent sur les ondes. Sur les bords du Gange, il est rare que la superstition indienne ne lui fournisse pas suffisamment de cadavres pour qu'il ait besoin d'aller à la chasse. On sait que les Hindous sont persuadés que les eaux du Gange descendent du ciel et ont la miraculeuse vertu de purifier quiconque s'y baigne; mourir sur ses bords ou dans ses flots est ce qui peut arriver de plus heureux à un dévot qui veut arriver avec certitude aux délices du paradis. Aussi, plus d’un fanatique y cherche une mort volontaire, des mères y noient leurs enfants par excès de tendresse, et tout cela au profit des alligators et des tigres.

Quelques rois de l'Inde mettent la chasse du ligre au nombre des plaisirs royaux, et la font avec un grand appareil d'hommes, d’éléphants, de chevaux et de chiens. Malgré toutes les précautions prises pour la sûreté des chasseurs, il arrive presque tou— jours quelques malheurs, et il n'est pas rare de voir un tigre bondir et enlever un homme jusque sur le dos d’un éléphant, ou terrasser ce dernier S'il est jeune et qu'il parvienne à saisir sa redoutable trompe, à laquelle il se cramponne opiniätrément. Lorsqu'il est harassé de fatigue ou gravement blessé d’un coup de feu, il se retire un moment dans un fourré pour reprendre haleine; mais il revient bientôt au combat plus furieux qu'avant de l'avoir quitté, se faire luer accablé par le nombre, et trop souvent expirer sur le corps sanglant de ses ennemis. Grâce à son intrépidité inconcevable, rien ne l’effraye, rien ne l'intimide : ni le nombre de ses ennemis, ni la détonation des armes à feu, ni les cris, ni le bruit, le feu et la fumée, qui ne font qu'augmenter sa fureur.

Le tigre est-il donc le plus féroce des animaux, et le portrait qu'en fait Buffon serait-il vrai ? Non; je le répète, il n'est ni plus féroce ni plus cruel que le lion, seulement il est plus courageux. Pris jeune et élevé dans la domesticité, il s'apprivoise parfaitement, reconnait son maître, le caresse et s'y attache autant qu'aucun autre animal, hors le chien. On sait que l'empereur Héliogabale, dans une représentation du triomphe de Bacchus, se montra dans Rome sur un char trainé par des tigres, et la description que Pline nous a laissée de ces animaux ne laisse aucun doute sur leur identité. Voilà donc ce tigre indomptable qui oublie sa férocité pour s’accoutumer à la domesticité; il l'oublie au point de se laisser atteler à un char, et de trainer sans danger pour personne , au milieu d'une population nombreuse et turbulente, un empereur bien plus féroce que lui ! Ce fut Au— guste qui montra le premier un tigre aux Romains , et il était apprivoisé. Mais sans aller chercher des exemples dans l'antiquité, quelques personnes se souviennent encore d'avoir vu un promeneur de ménagerie ambulante qui montrait, à Francfort, un tigre d'une rare beauté. À son commandement , l'animal, altaché à une chaine de cinq où six pieds pour la tranquillité des spectateurs, sortait de sa cage et faisait plusieurs exercices. Son maitre, le comparant à un cheval qu'on bride , lui ouvrait les mâchoires et lui mettait le bras dans la gueule en guise de mors; puis il s’asseyait sur son dos et se faisait porter sans que l'animal témoignât la moindre impatience. Tout Paris a vu le sieur Martin entrer sans crainte dans la cage d’un tigre qu'il montrait aux curieux, s'asseoir sur lui, le caresser, jouer, le contrarier même, sans qu'il en ait résulté le moindre accident. Les mousses du bâtiment sur lequel on amenait à Paris le tigre qui existait à la

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ménagerie en 1855, ne trouvaient rien de mieux pour dormir que de s'étendre entre les cuisses de cet animal et de se faire un traversin de son ventre. Il se promenait librement sur le vaisseau, et on ne l'attachait au pied du mât que pendant les manœuvres. Je pourrais multiplier beaucoup ces exemples s'il était nécessaire.

Quant aux autres habitudes du tigre, elles sont exactement les mêmes que celles du lion et autres grands chats. Fortheureusement pour les habitants de l'Inde, ce terrible animal multiplie fort peu son espèce. La femelle met bas de trois à cinq petits; mais si elle

vaisseau ; et lorsqu'elle a perdu tout espoir de recouvrer sa perte, des cris forcenés et lugubres, des hurlements affreux expriment sa douleur cruelle et font encore frémir ceux qui les entendent de loin. » Transportés en Europe, dans nos ménageries, ces an:maux meurent presque tous de phthisie pulmonaire, Ils ne sy sont jamais accouplés, au moins jusqu'à ce jour.

La PanTHÈRE ( Felis pardus, Lin. Le Nemr des Arabes. La Panthère de Burr.) est longue de près de quatre pieds (1,299), non compris la queue, qui a deux pieds six pouces (0,812) ; son pelage

Chasse au tigre.

n'a pas le soin extrême de les cacher dans une retraite sure, le mâle ne manque jamais de les manger et de détruire ainsi sa formidable postérité, Elle les aime avec tendresse, et sa fureur devient extrême quand on les lui ravit. « Elle brave tous les pé-

est d’un fauve jaunâtre en dessus, blanc en dessous, avec six ou sept rangées de taches noires en forme de roses, c’est-à-dire formée de l'assemblage de cinq ou six petites taches simples, sur chaque flanc; la queue n’a de noir, et seulement en dessus, que

rils, dit Buffon; elle suit les ravisseurs, qui, se trouvant pressés, sont obligés de lui relâcher un de ses petits: elle s'arrête, le saisit, l'emporte pour le mettre à l'abri, revient quelques instants après et les poursuit jusqu'aux portes des villes où jusqu'à leur

son dernier huitième, avec trois ou quatre anneaux blanes. Tel est l'animal que notre célèbre naturaliste G. Cuvier a cru reconnaître pour la panthère, et, dans ce cas, il se trouverait en Arabie et en Afrique aussi bien que dans l'Inde.

Selon M. Temminck, cette panthère de Cuvier ne serait qu'un léopard; nous n’aurions jamais possédé, ni au cabinet ni à la ménagerie , de véritable panthère , et elle n'aurait même jamais été figurée. Voici, selon lui, en quoi elle diffère du léopard : sa queue serait aussi longue que le corps et la tête pris ensemble, et composée de dix-huit vertèbres, tandis que celle du léopard serait de la longueur du corps seulement, et composée de vingtdeux vertèbres; la tête de la panthère aurait le crâne plus al-

les voyageurs, elle monte avec beaucoup d'agilité sur les arbres, pour poursuivre les singes et les autres animaux grimpeurs dont elle se nourrit. Ses yeux sont vifs, dans un mouvement continuel ; son regard est cruel, effrayant, et ses mœurs sont d'une atroce férocité. Elle n’attaque pas l’homme quand elle n’est pas insultée; mais à la moindre provocalion elle entre en fureur, se précipite sur lui avec la vitesse de la foudre, et le déchire avant qu'il ait eu le temps de penser à la possibilité d’une lutte. La

Le Tigre.

longé: son pelage serait d’un fauve jaunâtre foncé; ses taches en roses seraient très-nombreuses et rapprochées, ayant au plus douze à quatorze lignes (0,027 à 0 052) de diamètre, avec le centre de la même couleur que le fond du pelage, tandis que dans le léopard les taches seraient assez distantes , de dix-huit lignes (0,041) de diamètre, et auraient le fond rose. Dans le cas où l'opinion de M. Temminck prévaudrait sur celle de Cuvier et

nuit, elle sort des halliers et des buissons touffus où elle se cache pendant le jour pour épier ses victimes ; elle vient rôder autour des habitations isolées pour surprendre les animaux domestiques, les chiens surtout , et, faute de proie vivante , elle se nourrit de cadavres. Quoique Buffon ait mal connu cette espèce, et que pour les mœurs il l'ait confondue avec d’autres grands chats,

je crois que c’est à elle qu'il faut rapporter ce passage : « La

Le Léopard.

de tous nos naturalistes francais, la panthère, assez commune au Bengale, ne se trouverait probablement pas en Afrique.

Toutes les panthères que nous avons eues à la ménagerie de Paris, ou du moins les animaux auxquels on donne ce nom, étaient farouches, indomptables, et d’une férocité stupide. Quelques-unes se sont conservées assez longtemps , mais la plupart meurent phthisiques après un an ou deux. Dans les pays où elle se trouve, la panthère n'habite que les forêts: et, si on en croit

panthère paraît être d’une nature fière et peu flexible : on la dompte plutôt qu'on ne l’appnvoise, jamais elle ne perd en entier son caractère féroce ; et lorsqu'on veut s’en servir pour la chasse, il faut beaucoup de soin pour la dresser, et encore plus de précautions pour Ja conduire et l'exercer. On la mène sur une charrette, enfermée dans une cage, dont on lui ouvre la porte quand le gibier paraît ; elle s’élance vers la bête, l'atteint ordinairement en trois ou quatre sauts, la terrasse et l’étrangle.

182 LES CARNASSIERS DIGITIGRADES.

Mais si elle manque son coup elle devient furieuse et se jette quelquefois même sur son maître , qui, d'ordinaire , prévient ce danger en portant avec lui des morceaux de viande ou des animaux vivants, comme des agneaux, des chevreaux, et qui lui en jette un pour calmer sa fureur. » Si ce que dit Buffon est vrai, cela ne peut s'appliquer qu'à la panthère ou au léopard , car le guépard s'attache à son maître comme un chien, et n’est jamais dangereux pour lui. Tout ce que nous pourrions dire de plus sur l'histoire de cet animal appartient à celle des chats en général.

Le LéoparD (Felis pardus, Cuv. Felis leopardus, Teum. Felis varia, Scur. L’Engoi du Congo).

Selon G. Cuvier, le léopard ne se distinguerait de la panthère que par dix rangées de taches plus petites, plus annelées; par son pelage d’un plus beau fauve, et par le dernier tiers de sa queue, qui serait noir en dessus et aux côtés, ayee cinq ou six anneaux blancs; il aurait exactement les mêmes dimensions. Selon Temminck, le léopard serait beaucoup plus grand que la panthère, et approcherait de la taille de la lionne; sa queue, composée de vingt-deux vertèbres, serait de la longueur de son corps; il aurait le pelage d’un jaune clair, parsemé de taches assez distantes, ayant au plus dix-huit lignes (0,041) de diamètre, et dont le fond serait rose; le dessous du corps blanc. J'avoue que j'ai trouvé à la ménagerie tant de difficultés à reconnaître dans la panthère et le léopard des caractères spécifiques tranchés, que je serais bien tenté de me ranger à l'opinion de Temminck, et de regarder nos prétendues panthères comme de simples variétés de taille du léopard.

Assez généralement les voyageurs ont gratifié du nom de tigres toutes les grandes espèces de chats qui ont la peau mouchetée de taches noires et arrondies, sans s'inquiéter si le vrai tigre luimême portait celle robe, ce qui n’est pas. Cette habitude n'a pas peu contribué à jeter la confusion dans l'histoire des espèces de chats, et Buffon, malgré sa critique et son talent, n’a pu se tirer de ce chaos. En outre, tous ces animaux tachetés ont entre eux une telle ressemblance, que Cuvier lui-même en est venu à douter s'il existait vraiment un léopard distinct spécifiquement de la panthère. «Si cela est, dit-il, je pense que ce doit être un animal dont nous avons reçu des peaux de l'ile de la Sonde, » Il en résulte que le premier que nous avons décrit ne se trouverait que dans l'Asie, et que le second, celui de Temminek, habiterait nonseulement l'Asie, mais encore l'Afrique, et pourrait bien n'être, comme il le dit, qu'une simple variété de pelage de l'animal auquel on donne, à la ménagerie, le nom de panthère. À

Quoi qu'il en soit, en Afrique le léopard est célèbre pour son courage et sa cruauté, Il à l'air féroce, l'œil inquiet, le regard cruel, les mouvements brusques, et, ajoute Buffon, les cris semblables à celui d'un dogue en colère; ila même la voix plus forte et plus rauque que le chien irrité. Il se plait dans les forêts touffues, où il épie et surprend tous les animaux plus faibles que lui, pour s'en nourrir. Comme la panthère, il est d’une force et d’une agilité inconcevables, et il grimpe sur les arbres pour y poursuivre les chats sauvages. Quelquefois, ainsi que le lynx, il se place sur une grosse branche , et là, immobile , le cou tendu et l'oreille au vent, il attend qu'une antilope passe à sa portée pour s’élancer sur elle, la terrasser, la déchirer avec ses griffes et la dévorer. I lui arrive aussi de rôder autour des habitations pour saisir les animaux domestiques. Il ose même s'approcher en plein jour des troupeaux, et alors il emploie une patience et une ruse admirables pour s'approcher sans bruit et sans être apereu de la victime que son œil a désignée, IL se coule lentement le long d'un ravin; il se glisse à travers les buissons ; il rampe dans l'herbe comme un serpent, en se trainant sur le ventre. Si l'animal fait un mouvement d'inquiétude et lève la tête, le léopard se colle à la terre et reste immobile, en retenant méme sa respiration : puis, quand l'animal rassuré s’est remis à paitre, la même manœuvre recommence, mais avee encore plus de lenteur et de

circonspection ; il avance avec l'extrême soin de se masquer constamment derrière les objets placés entre sa proie et lui, et sa persévérance est telle, qu'il mettra deux heures, s’il le faut, pour arriver. Mais lorsqu'il se croit à une distance convenable, prompt comme l'éclair, il se jette sur sa victime, la saisit et l'emporte dans le bois voisin en bondissant et en courant d’une telle vitesse, que ni chien ni berger ne peuvent l’atteindre. Quand il manque sa proie, sa méfiance ne lui permet pas d'en choisir une autre, fût-il au milieu du troupeau ; il s'arrête, se retire ensuite lentement, en reculant, sans ôter ses yeux de dessus les chiens et le berger et en bravant leurs cris et leurs clameurs. Parvenu à une certaine distance, il se retourne et se retire un peu plus vite, mais sans courir, en tournant souvent la tête et leur lançant des regards étincelants. Si, dans toute circonstance, on lui tire un coup de fusil et qu’on ne fasse que le blesser, loin de fuir, il se précipite sur l’imprudent chasseur, et c'en est fait de Jui s'il n’a pas d'armes pour se défendre, de camarades pour tirer sur le monstre, ou au moins des chiens forts et courageux pour le harceler et lui tenir tête. Si le coup de fusil l’a renversé, il est dangereux de s'approcher de lui avant qu'il soit tout à fait expiré, car dans ses derniers moments il concentre tout ce qui lui reste de force pour les employer à la vengeance.

Les nègres lui tendent le même piége qu'à la panthère et au lion. Dans un endroit qu'ils reconnaissent pour être fréquenté par lui, ils creusent une fosse profonde, recouverte de roseaux et d'un peu de terre, sur laquelle ils déposent pour appât quelque bête morte, ou un agneau dont les bêlements attirent le léopard de fort loin. D’autres fois, quand les nègres sont en nombre, ils osent l’attaquér corps à corps, afin d’avoir sa peau, qui est une fourrure superbe et de beaucoup de valeur. Ils parviennent à le tuer à coups de flèches et de sagaies, pendant que leurs chiens l'occupent et le harcèlent; mais, quelque percé qu'il soit de leurs coups, il se défend avec rage tant qu'il lui reste une étincelle de vie, et fort souvent il ne meurt pas sans s'être vengé sur les chiens ou sur les hommes. Les négresses du Congo recherchent beaucoup ses dents pour s’en faire des colliers.

Le Ticre-Boscuxar ou Servaz (Felis serval, Guz. Le Chat du Cap de Forsrer. Le Chat-tigre des fourreurs. Les Felis galeopardus et capensis de Des. Le Chat-pard de PernrauLr. Le Serval de Burr.) atteint jusqu'à vingt-huit pouces (0,758) de longueur, non compris la queue, qui en a huit ou neuf (0,217 ou 0,244); ses oreilles sont grandes, rayées de noir et de blanc ; son pelage est d’un fauve clair, tirant quelquefois sur le gris ou sur le jaune; il a le tour des lèvres, la gorge , le dessous du cou et le haut de l'intérieur des cuisses blanchâtres; des mouchetures noires sur le front et les joues ; une double ligne de ces mouchetures au pli de la gorge; quatre raies noires le long du cou, dont les extrêmes, interrompues sur l'épaule, reprennent pour finir plus loin ; au même point les intermédiaires s'écartent pour en laisser naître deux autres, terminées au tiers antérieur du dos; des taches isolées sur le reste du corps; deux bandes noires à la face interne du bras, et la queue annelée de noir ; toutes les taches sont pleines.

Cet animal habite les forêts du cap de Bonne-Espérance et de toute la partie méridionale de l'Afrique. Il grimpe sur les arbres avec beaucoup d’agilité et s'occupe sans cesse à donner la chasse aux singes, aux rats el aux autres petits animaux. On en a eu plusieurs à la ménagerie, mais jamais on n'a pu les apprivoiser. Dans la captivité il paraît indifférent aux bons traitements; les mauvais le font entrer dans une fureur que rien ne peut calmer, el il paraît impossible d'adoucir ou de dompter sa férocité. Au Cap on recherche sa fourrure pour en faire le commerce, parce que, étant fort belle, douce et chaude, elle a une assez grande valeur.

Le Cuar poré (Felis chrysothrix et Felis aurata , TEmm.) a environ deux pieds et demi (0,812) de longueur, non compris la

queue, qui est moitié de la longueur du corps seulement, avec une bande brune tout le long de sa ligne médiane, et le bout noir ; les oreilles sont courtes, arrondies, sans pinceaux de poils; le pelage est très-court, luisant, d'un rouge bai très-vif, sans taches sur les parties supérieures, avec quelques petites taches brunes sur les flancs et le ventre; ce dernier d'un blanc roussâtre; la gorge est blanche ; les oreilles sont noires en dehors, roussâtres en dedans, et les quatre pattes d'un roux doré. Sa patrie est inconnue.

Le Srepxasa-Koscuxa ou ManouL (Felis manul, Pair.) est de la taille d'un renard; sa queue, touffue, touchant à terre, est marquée de six à neuf anneaux noirs; son pelage est d'un fauve roussâtre uniforme, très-touffu et très-long; il a deux points noirs sur le sommet de la tête, et deux bandes noires parallèles sur les joues. Son museau est très-court, et il lui mangue la dent mâchelière antérieure qu'ont les autres chats.

Temminck n'a point admis cette espèce; mais la figure bien caractérisée qu'en a donnée Pallas ne laisse aucun doute sur son existence. Ce chat, toujours selon Pallas, serait la souche de notre chat d'Angora, probablement à cause de sa fourrure dont les poils ont de vingt à vingt-huit lignes (0,046 à 0,064) de longueur. Le manoul habite surtout les solitudes les plus nues des vastes steppes rocheuses qui s'étendent entre la Chine et la Sibérie ; il paraît qu'il ne se plait pas dans les bois, où il n'entre jamais, et qu'il préfère les pays stériles et hérissés de rochers; aussi n'est-il pas rare dans la Daourie et dans toutes ces contrées comprises entre la mer Caspienne et l'Océan, au sud du cinquante-deuxième degré de longitude. C'est un animal nocturne, qui ne sort que la nuit du trou de rocher où il dort pendant le jour, pour aller faire la chasse aux oiseaux et aux petits mammifères dont il se nourrit. C’est surtout à la timide famille des lièvres qu'il fait une guerre aussi acharnée que cruelle.

Le Cuar osscur (Felis obscura, Desu. Le Chat noir du Cap, Fr. Cuv.) a le pelage d’un noir un peu roussâtre, avec des bandes transversales d'un noir foncé et très-nombreuses : il a sept anneaux à la queue. Cette espèce douteuse se trouverait au cap de Bonne-Espérance.

Le Cuar pe LA CarReRIE (Felis cafra, Des.) est d’un tiers plus grand que notre chat sauvage. Il est d'un gris fauve en dessus et fauve en dessous; les paupières supérieures sont blanchâtres; sa gorge est entourée de trois colliers; il a vingt bandes brunes transversales sur les flancs ; huit bandes noires lui traversent les paites de devant, et douze celles de derrière ; sa queue est longue, à quatre anneaux bien marqués, et terminée de noir. M. Lalande l’a trouvé dans la Cafrerie.

Le Cuar GanTÉ (Felismaniculata, Rurp.— TEmx.) est à peu près de la taille du chat domestique. Il est d'un gris fauve, avec la plante des pieds noire; il a sur la tête sept ou huit bandes noires, étroites et arquées : sa queue est longue, noire au bout, avec deux anneaux rapprochés de cette couleur; la ligne de son dos est noire; les parties inférieures sont blanches, nuancées de fauve sur la poitrine; la face externe des pieds de devant a quatre ou cinq petites bandes transversales brunes , et la face interne deux grandes taches noires; il porte cinq ou six petites bandes sur les cuisses. Il habite l'Égypte et probablement toute la partie septentrionale de l'Afrique.

Le Cnar pu BexGALE (Felis bengalensis, Desx.) est de la taille du chat ordinaire; son pelage est d’un gris fauye en dessus, blanc en dessous; son front est marqué de quatre lignes longitudinales brunes, et les joues de deux; il a un collier sous le cou et un autre sous la gorge; des taches brunes et allongées s'étendent sur son dos; ses pieds et son ventre sont mouchetés de brun; sa queue est brunâtre, avec des anneaux peu apparents. Il habite le Bengale.

Le Cuar pomesrique (Felis catus, Lin.) est trop généralement connu de nos lecteurs pour que nous perdions notre temps à le

décrire, description qui d’ailleurs serait fort difficile, au moins pour les couleurs, puisque, ainsi que tous les animaux soumis à une antique domesticité, son pelage varie de mille manières.

Quant à son type, le chat sauvage, il ne varie pas, et nous allons donner sa description : Son pelage est d'un gris brun un peu jaunâtre en dessus, d’un gris jaune pâle en dessous ; il a sur la tête quatre bandes noirâtres qui s'unissent en une seule plus large régnant sur le dos; des bandes transverses très-lavées sur les flancs et les cuisses; du blane autour des lèvres et sur la màchoire inférieure; le museau d'un fauve clair; deux anneaux noirs près du hout de la queue, qui est également noir, ainsi que la plante des pieds. Il a vingt-deux pouces (0,596) de longueur, non compris la queue, c'est-à-dire qu'il est de très-peu plus grand que le chat domestique. Malgré sa petite taille, on retrouve dans le chat sauvage les habitudes des grandes espèces.

Le chat sauvage était autrefois assez commun dans toutes les grandes forêts de la France, et, dans ma jeunesse, j'en ai assez souyent tué dans les montagnes qui séparent le cours de la Loire de celui du Rhône et de la Saône; mais aujourd'hui il est devenu extrêmement rare, et probablement dans quelques années on ne l'y trouvera plus. I vit isolé, dans les bois, d’une chasse active qu'il fait aux perdrix , aux lièvres, et à tous les autres animaux faibles. Il grimpe sur les arbres avec la plus grande agilité, et fait ses petits dans les trous que les ans et les pluies ont creusés dans leur trone. Devant les chiens courants, il se fait battre et rebattre dans les fourrés, absolument comme le renard; mais, lorsqu'il est fatigué, au lieu de filer de long comme lui, il s’élance sur un arbre, se couche sur une grosse branche basse, et, de là, regarde fort tranquillement passer la meute sans s’en mettre autrement en peine.

De cette espèce, et peut-être aussi du chat ganté, comme le pensent les naturalistes allemands Rupel et Ehrenberg, sont sorties les nombreuses variétés de chats domestiques, que l’on peut, comme l'a fait Linné, grouper en quatre races principales, sayoir :

Le Cat DOMESTIQUE TIGRÉ (Felis catus domesticus, Lan.) ;

Le CnaT DES CHaRTREUX (Felis catus cϾruleus, Lix.) ;

Le Cuar p'EspaGxe (Felis catus hispanicus, Lix.);

Le Cuar »'Axcora (Felis catus angorensis, Lix.).

La nature a des mystères qui, probablement, resteront toujours impénétrables, et les effets physiologiques que produisent sur les animaux les différentes couleurs de leur pelage sont au nombre de ces secrets inexplicables. Le chat en offre un des exemples les plus singuliers. Si un de ces animaux porte sur sa robe du blanc, du jaune et du noir, c’est infailliblement une femelle. J'avais fait, ou l'on m'avait fait faire cette remarque dans mon enfance; pendant tout le cours de ma vie je n'ai pas perdu une seule occasion de la vérifier, et jamais je n'ai pu trouver un màâle marqué de ces trois couleurs.

Buffon était un grand peintre et sayait habilement placer dans ses tableaux des ombres noires pour faire ressortir dayantage les brillantes couleurs dont il embellissait les scènes principales, mais ces ombres, ces parties sacrifiées, tombaient-elles toujours juste? Non, et nous en citerons comme preuve l'histoire du chat, qu'il a chargée de sombres couleurs évidemment pour faire valoir celles du chien. Ces oppositions sont fort habiles, très-piquantes, mais elles ne sont pas vraies. Il a calomnié le chat, comme nous allons le montrer en rapportant le portrait qu'il en a fait. « Le chat, dit-il, est un domestique infidèle qu'on ne garde que par nécessité, pour l'opposer à un autre ennemi domestique encore plus incommode et qu'on ne peut chasser : car nous ne comptons pas les gens qui, ayant du goût pour toutes les bêtes, n'élèvent des chats que pour s'amuser ; l'un est l'usage, l'autre l'abus. Et quoique ces animaux, surtout quand ils sont jeunes, aient de la gentillesse, ils ont en même temps une malice innée, un carac— tère faux, un naturel pervers que l'âge augmente encore, et que

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l'éducation ne fait que masquer. De voleurs déterminés, ils deviennent seulement, quand ils sont bien élevés, souples et flatteurs comme les fripons; ils ont la même adresse, la même subtilité, le même goût pour faire le mal, le même penchant à la petite rapine ; comme eux ils savent couvrir leur marche, dissimuler leur dessein, épier les occasions , attendre, choisir, saisir l'instant de faire leur coup, se dérober ensuite au châtiment, fuir et demeurer éloignés jusqu’à ce qu’on les rappelle. Ils prennent aisément des habitudes de société, mais jamais de mœurs : ils n'ont que l'apparence de l'attachement : on le voit à leurs mouvements obliques, à leurs yeux équivoques ; ils ne regardent jamais en face la personne aimée; soit défiance, soit fausseté, ils prennent des détours pour en approcher, pour chercher des caresses auxquelles ils ne sont sensibles que pour le plaisir qu’elles leur font. Bien différent de cet animal fidèle, dont tous les sentiments se rapportent à la personne de son maitre, le chat ne paraît sentir que pour soi, n'aimer que sous condition, ne se prêter au commerce que pour en abuser; et, par cette convenance de naturel, il est moins incompatible avec l’homme qu'avec le chien, dans lequel tout est sincère. »

Voyons maintenant ce que ce portrait a d’exagéré et de faux. Si le chat est voleur, et tous ne le sont pas, c’est toujours la faute de ses maîtres. Les uns, par parcimonie, lui refusent une quantité suffisante de nourriture; d’autres, par un cruel préjugé, ne lui en donnent pas du tout, sous prétexte qu'il cesse de chasser aux souris dès qu'il trouve à manger à la maison; ce préjugé du moins contredit la prétendue férocité du chat, qui, ainsi que la plupart des autres animaux , ne donne la mort que poussé par la faim. Dans la maison, il habite avec un rival préféré, un ennemi mortel, le chien, toujours prêt à le poursuivre et à l’étrangler quand il peut l’atteindre. Cette société west pas faite pour lui donner de l'assurance, pour vaincre la timidité naturelle de son caractère. Toujours exposé aux attaques d'un être pour lequel il a une profonde antipathie , il a dû devenir méfiant et couvrir sa faiblesse d'une extrême prudence; sa marche devient oblique , il prend des détours pour approcher, il jette dans l'appartement un œil scrutateur, et n'entre que lorsqu'il est certain de pouvoir le faire sans danger : est-ce là de la fausseté? I n'est sensible aux caresses que par le plaisir qu’elles lui font, dit le grand écrivain; mais il à cela de commun avec le chien, avec l'homme même, et si Buffon a entendu parler du plaisir physisique seulement, je répondrais que rien ne prouve celte assertion, puisque le chat, ainsi que le chien, rend caresses pour caresses et lèche avec affection la main qui le nourrit, Un chat affamé, maltraité, harcelé, profite des ombres de la nuit pour se glisser furtivement dans la cuisine, y saisir avee subtilité un misérable morceau de viande pour apaiser une faim dévorante , et voilà de la perversité! Mais il n’est pas un chien de chasse qui n'en fasse autant dans l’occasion , avec plus d’audace à la vérité, et on ne l'accuse pas de manquer de mœurs, d’être pervers, de ne se prêler au commerce que pour en abuser. Le chat n’est farouche et sauvage qu'autant qu'il est dédaigné et maltraité; quand il est élevé avec douceur, il s'attache à son maître, lui montre de l’affectien et obéit même à son commandement, Il est

susceptible d'éducation autant que son intelligence bornée le lui permet; j'en ai vu qui donnaient la patte, qui contrefaisaient le mort, et même qui rapportaient comme un chien. Buffon lui-même dit que des moines grecs de l’île de Chypre en avaient dressé à chasser et à prendre et tuer les serpents. Il est vrai qu'après une antique servitude, le chat n’est devenu qu’à moilié domestique, et qu'il a su conserver son entière indépendance; mais ceci résulte purement de son organisation physique et non de son moral, Animal exclusivement de proie, il a les habitudes, les gestes de ces animaux, quoiqu'il en ait perdu le caractère, au moins dans les grandes villes, où l’on a soin de lui, où ses besoins, ses appélits sont constamment satisfaits. On dit qu'il s'attache plus au logis qu'à ses maîtres, et cela est vrai, mais seulement dans les maisons où l’on s'inquiète peu de lui, où il n’a pas pu placer son affection sur quelqu'un. S'il a été adoplé par une personne, qu'il en ait recu des soins, des amitiés, qu'il s’y soit attaché, il la suit dans un autre logis, s’y établit, y reste, et ne pense pas à retourner dans celui qu’on lui a fait quitter.

En résumé, le chat est d’un caractère timide; il devient sauvage par poltronnerie, défiant par faiblesse, rusé par nécessité. I n’est jamais méchant que lorsqu'il est en colère, et jamais en colère que lorsqu'il croit sa vie menacée; mais alors il devient dangereux, parce que sa fureur est celle du désespoir, et qu’alors il combat avec tout le courage des lâches poussés à bout. Il a conservé de son indépendance autant qu'il lui en fallait pour assurer son existence dans la position que nous lui avons faite, et si on rend cette position meilleure, comme à Paris, par exemple, où le peuple aime les animaux, il abandonnera aussi une partie de son indépendance en proportion de ce qu’on lui donne en affeclion.

La chatte est plus ardente en amour que le mâle, ce qui est une exception dans la nature; elle entre communément en chaleur deux fois par an, en automne et au printemps; elle porte cinquante-cinq à cinquante-six jours, et ses portées ordinaires sont de quatre à six petits. Comme les mâles à demi sauvages sont sujets à dévorer leur progéniture, la femelle cache ses petits dans des trous ou d’autres lieux retirés, et elle les transporte ailleurs et les change de place à la moindre apparence de danger. Après les avoir allaités quelques semaines , elle leur apporte des souris, des petits oiseaux, et les accoutume peu à peu à vivre de proie. Il arrive quelquefois aux jeunes mères qui mettent bas pour la première fois de manger leurs petits au lieu du placenta que mangent toutes les espèces d'animaux. Cette erreur de l’intelligence animale est une des bases fondamentales sur laquelle on établit la férocité de l'espèce. Mais ceci arrive encore plus souvent aux lapines, et je ne vois pas que pour cela Buffon ait avancé que le lapin est un animal féroce. Le chat est joli, léger, adroit, plein de grâce, et sa robe est toujours d'une propreté recherchée; ses poils soyeux, secs et lustrés s’'électrisent aisé ment, et si on les frotte dans l'obscurité on en voit sortir des étincelles. Lorsque la femelle est en chaleur, elle s'échappe de la maison , et va quelquefois s’accoupler avec les chats sauvages. Les petits qui en résultent sont fort beaux, mais on les dit plus farouches que leur mère. La longueur ordinaire de la vie d’un chat est de dix à quinze ans.

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