‹ Le Jardin désertChapitre 1 sur 8 · PASSAGE CHOISEUL · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL

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Le présent ouvrage est une nouvelle édition revue et condensée de trois volumes épuisés de l'auteur : la Vie éteinte (1896), l'Accalmie (1897), le Jardin désert (1898).

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J E connais un enclos sur la côte bretonne D'où les tons éclatants sont à jamais proscrits. Sous un rideau tremblant de saules rabougris On voit à l'horizon l'Océan qui moutonne.

Ma vie est ce jardin désert et monotone, Qu'attriste un ciel de brume au neutre coloris. Tout est pâle, tout est rocailleux, tout est gris, Et le temps qui s'enfuit se résume en l'automne.

Ma vie est ce jardin monotone et désert

Où, même au mois de juin, pas un arbre n'est vert.

Où pas un chant d'oiseau familier ne s'élance,

Où, plus seul quand le soir ponctuel prend un peu De tout ce qui m'entoure en son manteau d'adieu. Mon cœur, plus anxieux, écoute le silence.

tA Emile Touvillon.

La Jeunesse en Province

E veux dire ma vie ignorée, humble et douce, Ma vie obscure et calme où tout est d'un gris-blanc, Où l'amour, que je vois s'en aller d'un pas lent, N'a pas fait plus de bruit qu'un ruisseau dans la mousse ;

Ma vie à jamais close aux émois du dehors. Ma vie enfin assise et comme en somnolence, Chambre muette où règne un éternel silence. Comme celui qui stagne en des chambres de morts;

Vie où les passions sont toutes tamisées, Où tout est dilué, fondu dans des tons mous. D'où sont proscrits les jeux violents des remous. Comme un lac où le vent ne met plus de risées.

Dans l'ombre qui la feutre en la neutralisant, Cette âme que le doute a pour toujours troublée, D'où la foi s'est d'hier brusquement envolée, N'est-elle pas plus morne et plus seule à présent?

Vie ainsi qu'en exil, vie ainsi qu'en province. Vie incroyante, vie en un tout petit coin. Vouée au rêve, loin des autres, ah! si loin. Et dont il faut que tout émoi banal s'évince;

Vie écoulée en un leurre de temps jadis, En un décor subtil de choses surannées; Vie où n'écloront plus que floraisons fanées; Vie où ne tinteront que des De Profundis,

OÙ je ne parlerai qu'à des femmes de songe, Où je ne chérirai que des spectres défunts, Supposant ce qu'étaient leurs regards, leurs parfums Vie exquise d'amour factice et de mensonge;

Vie élégante aussi, toute de déraison.

Mes visions auront la teinte des opales.

Et je n'éprouverai que des sentiments pâles.

Couleur des vieux fauteuils de ma vieille maison.

Le train file. La pluie engrise la campagne. Elle fait rage. Un vent glacial l'accompagne, Qui la tourmente, qui la soulève et la tord. La rafale s'obstine et de plus en plus fort, Épinglant, fustigeant les vitres embuées. On entrevoit, mais comme à travers des nuées, Le paysage qui disparaît toujours plus.

Et c'est un incertain défilé de talus, De champs et de taillis tamisés par l'averse Qui les larde, qui les accable, les renverse, Les trépigne, et le train halette, endiablé, Et file, file ainsi qu'un chien drument cinglé.

/TLvec ton toit d'ardoise et tes contrevents verts,

Ton perron sur lequel ont neigé tant d'hivers,

Qu'assaillent follement des dentelles de feuilles,

O maison, de quel bon sourire tu m'accueilles!

Comme une vieille dont le visage est ridé.

Tu portes vaillamment ton fronton dégradé.

Mais en tes murs, que tant de tristesse enlinceule,

Quelle câlinerie indulgente d'aïeule !

Et, quand on est entré, quel bonheur ingénu

On prête aux chers objets qui vous ont reconnu!

Comme on sent, jusqu'en leurs nonchalances moroses.

Une maternité diffuse dans les choses!

il N rentrant au logis après des mois d'absence. En rentrant dans la vieille et grisâtre maison, Nos regards, comme emplis par un autre horizon. Ont besoin d'opérer une reconnaissance.

Nos yeux papillotants de tableaux différents. D'un millier de croquis nouveaux, de paysages. Sont heureux de revoir les familiers visages De ces meubles aimés comme des grands-parents.

Sur nos paupières c'est une fraîche compresse; C'est une eau de douceur où se lavent nos yeux; Il est attendrissant, il est délicieux, Leur accueil, plus exquis au cœur qu'une caresse.

Bonheur de parcourir les chambres, les salons. Et les greniers aussi, de rouvrir chaque armoire Dont la senteur nous fait monter à la mémoire Les souvenirs d'antan que nous nous rappelons.

Odeur de renfermé, sourde, vague, étouffée! Elle est certes pour nous le plus cher des parfums. Elle nous entretient de nos rêves défunts : Le passé nous revient en câline bouffée.

La poussière est partout; les murs sont déplâtrés; La rouille engourdit la serrure de la porte; La frange des rideaux s'effiloche... Qu'importe! Les logis les plus chers sont les plus délabrés.

Les immeubles bâtis d'hier, les maisons neuves Ont un cœur froid et trop vide de souvenir. Une antique demeure a du voir survenir Tant de tristesses, tant d'angoisses et d'épreuves.

Qui peut dire ce qu'elle a connu de secrets, Ce qu'elle a vu pleurer de malheureuses femmes, D'êtres subtils, aimants, incompris, dont les âmes Transparaissent sous la grâce de leurs portraits?

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Cl N province, le temps semble plus long qu'ailleurs. Avec une lenteur d'enterrement lugubre, Les instants marchent comme au couvent les prieurs. L'heure ne passe point; non : elle s'élucubre.

Elle se traîne, ainsi qu'une vieille au Salut, Péniblement. Elle est sans force et s'élabore Avec quel mal! Tels jours, pendant lesquels il plut. Si loin qu'ils soient déjà, sur moi pèsent encore.

Le dimanche surtout. On se trouve plus seul. • Quel ennui! cependant que la cloche qui tinte Semble geindre qu'on met la journée au linceul. Et la vie est, en fait, plus morne et plus éteinte.

La ville est divisée en trois ou quatre clans Où bruissent toujours les mêmes balivernes. Province : jamais un cri du cœur; point d'élans. L'intérêt, le calcul, Tégoïsme paternes.

Les plus âpres parfois sont les plus pratiquants. Sous le couvert de la sainteté, l'on s'épluche; Et l'on essaime — avec quel bonheur! — des cancans Hors de la sacristie ainsi que d'une ruche.

Dont l'archiprétre et ses vicaires font les frais.

On les guette, on les met en cause, on les condamne. ;

On chuchote sur eux des potins indiscrets:

Tout ce qu'on dit a comme une odeur de soutane.

Province : ctang d'ennui! lourd marais de torpeur! Une vieille servante aigre qui morigène, Qui se mêle de tout, ne fait rien et prend peur A tout propos, et qui grogne quand on la gêne.

Le moindre incident trouble, ébranle la maison. Gloses sur du néant! Incessant commentaire Sur des riens! Parlotage à vide, sans raison! Province : envahissants brouillards de terre-à-terre!

Province : aucune ardeur, aucun embrasement De l'être, qui végète et qui n'a nulle fièvre. Les âmes n'ont plus leur mystérieux aimant. La lèvre de vingt ans n'appelle plus la lèvre.

Les unions s'y font sans décors de Watteau, Sans grâce, sans bleu ni rose, sans quintessence. Le banal vous saisit, vous prend dans son étau. Et l'on a toujours l'air d'être en convalescence.

Désœuvrement du cœur qu'habite le sommeil! Bourgeoisisme : on se nomme Adèle ou Nathalie. Et dans l'inaction du temps toujours pareil On n'entend jamais plus un grelot de folie.

Province : sa routine et sa convention!

On n'est plus propre à rien et l'on n'a plus envie

De rien; on est rebelle a toute émotion

Et l'on se laisse aller au courant de la vie.

'odeur de renfermé stagnant dans tel placard Rempli de vieux objets qu'on a mis au rancart Et dont la clef rouillée en la serrure grince, N'est-ce pas là vraiment l'odeur de la province. Une odeur rance et qu'on dirait piquée aux vers? Ces bahuts, qu'on n'a pas depuis longtemps ouverts, Détiennent des parfums moites de vieilleries. Fanfreluches que l'âge a très endolories, Falbalas démodés et bonnets défraîchis.

Ou linges, de l'usage à présent affranchis,

Qui semblent grelotter sous d'éternels frimaires, Robes aux tons passés que mettaient nos grand' mères Quand leurs vingt ans dansaient leurs premiers menuets, Corsages à présent sans couleur et muets. Où palpitait un cœur, corsages dont la gauche A connu les secrets de l'amour qui s'ébauche Et ses émois et ses tressaillements soudains, Jupes qui revêtaient d'amples vertugadins. Qu'on oublie à présent et qui vieillissent seules, Hélas î comme naguère ont vieilli nos aïeules.

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ODEUR de la maison de province où je vis M'influence et tout bas me donne des avis Que malgré moi je suis et sans qu'il y paraisse : Conseils d'indifférence à tout et de paresse, Horreur de l'action, amour du nonchaloir, Que je hume et subis partout : dans le couloir, Dans la salle à manger, au salon, dans ma chambre, Un air humide et froid comme l'air de novembre, Un air gris, dont le gris aurait déteint sur moi, Amorphe, abolissant dans l'âme tout émoi.

Un air de renfermé, de tentures fanées,

Qui semble usé par un trop grand nombre d'années,

Une odeur de moisi rance, de vieux bouquins.

Incrustée avec la vieillesse aux lambrequins.

Aux meubles; et l'on est contre elle sans défense.

Ah ! cette odeur, l'odeur même de mon enfance.

L'odeur fade de mon adolescence, hélas!

Q^Liand d'autres fleurent frais l'amour et les lilas.

L'odeur même de ma jeunesse qui s'ennuie,

Jardin désert, où rien ne passe, que la pluie.

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r ROviNCE : ah! cette vie uniforme, engourdie, Où la langueur, d'un ton nonchalant, psalmodie. On est enlizé dans un bourbier de cancans. Vie insipide, sans événements marquants, Sans un émoi, sans un frisson, sans un délire. Jardin vide où pas un oiseau ne tirelire; Vie animale, où l'on supprime le cerveau, Où l'on dévide avec volupté l'écheveau, Le lugubre écheveau sans fin des commérages. La province abolit les désirs, les courages.

Vous capture ainsi qu'en un brouillard automnal, Vous étreint dans l'étau journalier du banal. L'air ambiant, où l'on médit, où l'on potine, Vous pénètre, s'infiltre en vous, vous enroutine. Comme la glu, sur vous vient se coller autrui. Vous lassant sans répit de ses mêmes antiennes. Et l'on brode alors la dentelle de l'ennui Dont on tricote les mailles quotidiennes.

Et pendant que je suis là, tout seul, à songer, Mon œil s'égare, gourd, vers l'automnal verger Qui m'apparaît, tandis qu'un vent glacé le berce. Tamisé par le gris mobile de l'averse.

Un province, dans cet ennui qui vous consume,

Comme l'esprit à la routine s'accoutume!

Écrire : pourquoi? Lire : à quoi bon? Tout est vain.

Le cœur est emmaillé, cerné d'un brouillard fin.

Bruine inexorable où l'àme est résorbée.

Et, dans ce terre-à-terre à jamais embourbée,

Elle est rebelle au plus délicat frisselis.

On ne sent plus en soi que sentiments pâlis.

Tout est fondu, tout dans la brume se délaie.

La seule plante qui pousse en nous est l'ivraie;

Le seul être qui nous intéresse, c'est nous. On surit. On devient rancunier. Aigre-doux. Et, dans notre être qui plus jamais ne tressaille, De moroses pensers s'estompent en grisaille.

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H ! si pâle, ma vie, et si découragée! D'une brume implacable elle est ennuagée. Brouillard contagieux dont mes pensers sont teints, Qui les voile, les rend plus flous et plus lointains. Les velouté de sa laine, les indécise.

Ah! ces tisons sous la cendre que rien n'attise. Cette âme avant horreur d'agir et de vouloir. Ame d'incertitude, âme de nonchaloir.

Ah! cette âme qui doute et qui ne peut plus croire, Ayant soif, à qui nul ne donnerait à boire.

Et rien à faire! On n'a qu'à poursuivre son cours. Et tous ces gens qui sont si mesquins et si courts! Et l'insipidité de ma vie incolore, Vaine, et que n'envermeille aucun rayon d'aurore. Ah! dans cette grisaille où nul soleil n'a lui, Me débattant, captif, dans les rets de l'ennui Tandis qu'autour de moi le monde festoie, ivre. J'ai déjà donné ma démission de vivre!

A province : une vie uniformément terne Où le cancan avec le commérage alterne. On est comme dans une odeur de défraîchi Qui vous étreint, dont on n'est jamais affranchi. Au cloître du Néant on se croirait interne. Les jours pâles ont la nuance du bouleau. Us sont inconsistants et vagues comme l'eau. Ils sont flasques; on les dirait en gélatine. Le terre-à-terre à tous vos rêves s'agglutine, Et l'on se sent traqué par un froid de dortoir.

A travers un brouillard acre qui vous enserre Quel cortège endeuillé de routine il faut voir : Femmes aux teints de coing égrenant leur rosaire, Soutanes dont on jase et qu'en chaque maison Des besicles d'oisifs guettent à la fenêtre. Ah ! les discours que leurs visites feront naître : « Lui? Chez elle? Mon Dieu! Pourquoi? Quelle raison D'oi^i : parlotage en l'air et gloses à foison.

La chambre est nueetfroide, et ses murs de bois blanc

Ont je ne sais quel air amorphe et somnolent,

Un air atone, un air presque veule, un air neutre;

Les pas y font un bruit plus sourd que sur du feutre;

Le parquet est éteint, empoussiéré, terni.

Les fauteuils ont un ton d'usure, un ton fini,

Un ton de lassitude, un ton de nonchalance.

Et la pluie au dehors épingle le silence.

Et tout est morne et tout semble découragé.

Le garde-feu, comme un pauvre homme très âgé,

Est affalé par terre, infirme, tout inerte. La commode par un tiroir vide est ouverte. Les meubles semblent tous impotents et perclus. La glace est sans pouvoir et ne réfléchit plus Le vieux chromo dont la muraille s'historie : Cnriolan cédant aux pleurs de Véturie,

ANS ma chambre morose où l'ombre s'accumule Lentement, que je crains l'heure du crépuscule! Que j'ai peur en voyant venir la fin du jour! Un tulle vaporeux vient s'estomper autour Des vitres, doublant les rideaux de la fenêtre; Et cette obscurité par degrés me pénètre, M'enlize en ses réseaux de deuil où, capturé, Je me débats, comme un prisonnier enserré Ou bien comme un nageur épuisé qui se noie. Je renonce à l'amour, à l'espoir, à la joie.

Et n'ai plus que pensers inquiets et troublés Qui semblent, eux aussi, d'un crêpe noir ourlés. Pensers d'hiver, pensers d'éternelle amertume, Pensers d'isolement sans fin, pensers de brume. D'une brume très froide où j'ensevelirai Ma pricoce vieillesse, inutile, navré, Pensers vagues, pensers ainsi qu'en somnolence. Nuages sur mon ciel engrisé de silence.

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ANS cette solitude éteinte qui m'est chère, Le rôle inanimé des choses s'exagère.

Elles parlent. Chacune a son petit passé. Toutes ont leur péril qu'elles ont traversé; Toutes, en vieillissant, ont subi quelque épreuve. C'est une chaise qui de son pendant est veuve, Un fauteuil usé par le temps; c'est un portrait Dont la couleur s'effrite ou s'écaille, un coffret Dont la clef ne peut plus entrer dans la serrure, Un canapé souffrant de quelque déchirure.

Et tout cela se plaint et chuchote tout bas.

Les meubles : ces parents de ceux qui n'en ont pas,

Qui savent consoler notre mélancolie

Quand elle entre en nos cœurs et s'y domicilie.

Ah! les meubles. Ils ont une âme comme nous.

Ils vivent. Leur commerce amical est si doux.

Pour moi, qui n'ai personne en ce monde qui m'aime,

Mes meubles sont un peu des moitiés de moi-même,

Et nous échangeons les récits de nos douleurs.

Ils sentent mes chagrins comme je sens les leurs.

C'est ma famille. Et leur destin au mien ressemble

Puisque nous avons fait ici-bas route ensemble.

Mes déboires, ils les ont sus pour la plupart.

Tristesse de quitter ses meubles quand on part (il semblerait qu'on laisse à la maison son âme) : Leur dire adieu, c'est tout un silencieux drame, Et c'est un peu pour eux qu'on a les yeux rougis. Mais aussi, leur accueil quand on rentre au logis!

Les meubles sont un peu des confidents muets. Tel fauteuil Louis Quinze aux mignons pieds fluets. Où vint jadis, avec une indolence exquise, Rêver à son abbé de cour quelque marquise, Et qui connut ainsi plus d'un contour secret Dont il est encor tout ému, tel tabouret Que lutinèrent tant de friponnes pantoufles. Tel divan, où se sont mêlés deux jeunes souffles, Où l'archer Cupidon gaîment philosopha, Et qui pourrait ainsi, comme certain Sopha,

j6 'LE JARDIN DÉSERT

Nous faire des récits galants par ribambelles, Tels coussins bleus, où, pour tuer le temps, les belles — Leur épiderme moite encor du bain récent — Déniaisaient un page ignare et caressant, Nonchalamment, sans trop l'aimer, par habitude, (Mais, n'est-ce pas? c'est si cruel, la solitude). Oui, tous ces meubles qu'on a pris pour conseillers, A mon tour je leur dis mes rêves ennuvés; C'est en eux que mon spleen maladif se confie. Eux, les seuls vrais amis qui partagent ma vie.

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JL»E salon de province, aux meubles de bois blanc, Est triste comme un vieil aïeul au chef branlant Qui raconte des faits et gestes d'un autre âge. Il semble comme éteint et comme en calfeutrage Avec cette odeur moite et rance de jadis. Et des voix, aux accents frêlement assourdis," Montent de ces fauteuils et de ces boiseries, Disant la pâle idylle aux gentes mièvreries Qui sur le canapé bleu ciel s'édulcorait. Car ils ont conservé le tendre et cher secret

De la marquise, si câline et romanesque,

Qui, dans les bras de son galant, se donnait presque

Quand tous deux en ce coin intime étaient tapis.

Et dire que ses pieds ont frôlé ce tapis,

Que ses doigts, légers comme un vol de tourterelle.

Ont couru prestement sur l'épinette grêle

Dont le timbre résonne avec un cri de deuil

Et qu'elle a sangloté peut-être en ce fauteuil.

Ah! cette odeur d'antan, qui s'estompe imprécise.

Où l'âme de tout un passé se subtilise,

N'est-elle pas pour nous comme la vieille voix

Des choses racontant leurs amours d'autrefois?

ANS le salon, comme il m'affole, le miroir Quand je me penche auprès de lui, comme pour voir Quelles femmes jadis, de tous rangs, de tous âges. Lui prêtèrent le charme ému de leurs visages, Et ce qu'il a reçu de délicats profils, Profils qui trahissaient des cœurs purs ou subtils, Profils tendres, profils dédaigneux ou superbes. Profils que des cheveux doraient de blondes gerbes, Profils en deuil de quelque aimé, profils joveux. Dire que ce miroir a perdu tous ces yeux.

Toutes ces lèvres, tous ces fronts, toutes ces âmes.

Quoi! n'avoir même pas. choisi — parmi les femmes

Qui, surveillant le blanc veloutis de leurs teints,

Venaient lui demander ainsi, tous les matins,

Si toujours leur jeunesse était digne d'hommage —

La plus belle, et n'avoir pas gardé son image.

Et ne pas nous la rendre, et ne pas nous leurrer

De sa grâce, et ne pas nous laisser adorer

Sa figure, ainsi qu'en un pastel estompée,

Hélas! à nos ferveurs maintenant échappée.

Et voici que la nuit tombe et que le miroir

Éteint, et regrettant davantage, le soir,

Tous ces visages morts, se vêt d'un sombre tulle,

Tulle de deuil, que lui passe le crépuscule.

ANS les trumeaux d'antan, claires apothéoses, Fêtes de chair, parmi d'aériens décors.

En leur éclat, comme ils vous énervent, ces corps Dont le velours se bombe en vallonnements roses!

Tentation de la poitrine s'efFrontant

Où l'on sent un désir virulent qui fermente

Et qui perce en ces yeux qu'un éclair diamante

Et halette sous son satin fébricitant.

Chair d'orgueil, de défi coquin, de perfidie, Chair d'audace et de pourpre où la volupté bout, Elle est prête à l'amour et se dresse debout Insolemment friponne, ardente et rebondie.

Mais, ô miracle! à nos regards extasiés Voici sarabander les Baigneuses par groupes, Voici sous le désir s'arquer soudain les croupes Pour l'ivresse suprême embusquant leurs brasiers.

Et dans la tête alors de l'isolé s'ébauche

Par votre faute, ô vieux trumeaux discrédités.

L'idée acre d'un corps chaud de lubricités

Que suivent des avis de fièvre et de débauche...

La vieille Pélagie a soixante et dix ans.

Et, malgré ce qu'en ont conté les médisants,

Elle n'a pas fauté jadis avec le chantre.

Elle a toujours été chez Madame et concentre

Ses forces sur la vieille infirme, ou peu s'en faut.

D'abord douce, avec l'âge elle a pris maint défaut,

Et, par exemple, elle est assez autoritaire.

Puis, elle ne sait pas suffisamment se taire,

Fait à sa tête, boude, et réplique au besoin.

Mais, comme elle aime au fond Madame, elle en prend soin.

Quand Madame n'est pas raisonnable, elle gronde, Et sa voix se fait plus autocrate et plus ronde Lorsqu'elle interdit à Madame quelque met. Madame ne mangeant que ce qu'elle permet. Les mêmes plats, qui lui paraissent nécessaires, Reviennent, réguliers, à tels anniversaires. Jour pour jour, avec un air grave et ponctuel. Par exemple, on met l'oie aux marrons pour Noël; Et ces fois-là, quand on fait la grande cuisine. On porte volontiers à la pauvre voisine (Car, sans partage, est-il un vrai bonheur complet?) L'os du pilon, ou la carcasse du poulet.

Chaque soir, quand Madame est à ses patiences,

Pélagie entre et lui chante ses doléances :

« Q^uel ennui de vieillir, madame, n'est-ce pas?

Tous les jours, on fait vers la tombe un nouveau pas.

Mais quand on n'a rien à se reprocher, madame,

Tout de suite on a plus de tranquillité d'àme. »

D'autres fois, ce sont des reproches, quasiment!

Et Madame, osant un discret chevrotement

(Mais son vouloir d'ailleurs par degrés s'annihile).

Hésite, balbutie, et s'incline, docile,

Et laisse Pélagie avoir le dernier mot

Quand la servante, la traitant comme un marmot.

Indignée, avec un courroux qui gesticule.

Déclare que « Madame est par trop ridicule ».

N'importe. Toutes deux ont ensemble vieilli.

Un peu de l'une a sur l'autre ainsi rejailli.

Leurs existences sont l'une à l'autre soudées.

Et ces femmes ayant sur tout mêmes idées.

Ces êtres assortis et se correspondant

Sont comme deux portraits qui se feraient pendant.

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'HAQUE matin, après avoir pris sa panade, On refait malgré soi la même promenade : Il faut faire baigner dans le canal le chien. Et c'est alors le même ennui quotidien Répété : de l'Hôtel du Nord jusqu'à la Poste, Un éternel passant désœuvré vous accoste, Cassé, rougeaud : « Bonjour. — Bonjour, père Martin. — On fait son petit tour? — 11 fait beau ce matin. » Et l'on supporte des cancans dont on n'a cure. Puis c'est François qui sait qu'on a vu, de la Cure,

La veille, une soutane entrer chez les Tubeuf î Et le cœur se sent tout isolé, vraiment veuf, Dans ce marais où stagne une eau nauséabonde. N'importe. Devant soi quand on aurait le monde, On prendrait malgré tout ces chemins familiers Qui désormais nous sont par l'amitié liés. Comment oserions-nous passer une journée. Sans que leur stricte part au moins leur fût donnée. Sans avoir salué, malgré pluie ou brouillard, La Place du Marché, le Cours, le Boulevard?

Souvent, aux environs de midi, quand on erre Sous les murs délabrés du Petit-Séminaire, On entend du dehors les élèves jouer Et se renvoyer leur ballon et s'enrouer. Car plus on beugle et plus on s'amuse à cet âge. Et parfois, en prêtant l'oreille davantage, Parmi tous ces hourras on distingue un sanglot. On se revoit alors l'enfant maigre et pâlot Qu'on était, par certain octobre humide et terne Où le collège un soir nous reçut comme interne.

On retrouve les mois affreux, les mois cruels, La dureté des cœurs, les heurts continuels, La pesanteur et la longueur de la journée. Les cris bétes de la marmaille déchaînée, L'àme du professeur froide comme un caveau, Les vétérans unis pour berner le nouveau. Féroces, cherchant à le faire prendre en faute. Et le régent braillard ayant sur vous main haute. Quotidien contact avec l'hostilité, Vous enlizant dans un marais de lâcheté. Faussant vos sentiments, vous décolorant l'âme : « C'est un péché mortel que d'aimer une femme, La tendresse n'étant qu'un piège du Serpent. » Et c'est ainsi qu'on vous mène, vous extirpant Les liserons des bois dont votre âme était pleine, Pour y faire germer l'injustice et la haine.

\JvAND on nous promenait en ville, le jeudi, Anémique troupeau sans jeunesse, engourdi, Les veux caves, le teint vert, la face creusée, Honteux d'être chétifs, tourbe terrorisée. Machinalement nous marchions sur le trottoir. Vêtus pareillement d'un uniforme noir Comme si quelque chose était mort en nous-mêmes; Nous allions sans penser, indifférents et blêmes, A travers le brouillard nauséeux, trois par trois, Dans nos poches sans fond rentrant nos pauvres doigts

LA JEUNESSE EN PROVINCE p

Que l'engelure avait gonflés d'enflures roses.

Quelquefois nous croisions d'autres mornes chloroses :

Les jeunes filles, qui traînaient la jambe aussi.

Vierges pâles, les yeux cernés, troupeau transi,

Que leurs quinze ans d'hier avaient faites nubiles,

Au hasard, sans savoir, elles erraient par files,

L'air si triste, le corps informe, émacié.

Vers l'une je risquais un regard de pitié.

Un timide regard mouillé de svmpathie.

Qui me faisait priver aussitôt de sortie,

Car l'abbé dur, haineux, aboyait en courroux :

« Vous serez consigné dimanche, entendez-vous! »

Mais, malgré la menace et malgré la semonce.

Si j'avais lu sur un visage une réponse,

Elle m'aidait du moins à vivre jusqu'au soir;

Je l'emportais dans la nudité du dortoir

Et, me sentant moins seul et presque autre par elle,

M'y blottissais, comme en son nid une hirondelle.

La boucherie étant le centre des potins,

La vieille Pélagie y court tous les matins,

Et quand elle en arrive, apportant des nouvelles :

« Ah! madame, madame!.. » Et de jaser entre elles.

Hier, comme j'étais au travail, compulsant

Des notes, classant des papiers, ou sertissant

Les vers feutrés et sourds d'une molle élégie.

Un toc-toc amorti : l'on vient; c'est Pélagie.

« Grosse nouvelle! Sur la Place du Marché

On avait rencontré, la veille, endimanché,

A sept heures du soir — aux voisins rien n'échappe —

Le Curé, se rendant sans doute à quelque agape. »

Mais c'était tout, et rien de plus n'était connu.

« Chez qui donc allait-il? Quel était le menu?

Qu'avait-on pu manger? Combien de gens à table?

Le repas était-il à point ou détestable?

Mystère encor. C'était pour la ville un secret.

Bah! l'on allait savoir. Le boucher le dirait. »

Chuchotements à froid, gloses et parlotage!

Moi, distrait, n'en pouvant supporter davantage.

Je repris mon travail, muet à ce discours.

L'autre verbiageant et commérant toujours.

Puis, voyant pour tous ces cancans mon apathie.

Elle dut renoncer enfin à la partie,

D'un regard de pitié caressa mon maintien,

Et songea : « Ce garçon ne s'intéresse à rien! »

V yNZE heures du matin. Au Café du Commerce.

Fuyant à la fois la solitude et l'averse,

Trois gros hommes joufflus et ventrus, attablés,

Sont là. Visages durs, par le soleil hâlés,

Ils sirotent Dieu sait quelle piquette rance

Et fument, discutant l'avenir de la France.

Un quatrième, auprès d'eux, demeure debout.

Le front bas, les cheveux comme en tète-de-loup,

D'un gris sale, d'un gris de grenier en poussière.

Sa barbe, trop courte, a l'air d'une mentonnière.

Et ses yeux injectés en boule de loto

S'arrondissent, béats, vides, vers son plateau

Où verdoie un mélange assaisonné d'absinthe.

Il jette, après avoir essayé d'une pinte.

Un coup d'oeil dédaigneux sur un journal local,

La Dépêche du Nord ou l'Anticlérical,

Hausse, écœuré, l'épaule, et sur la table frappe;

Et l'on l'entend qui beugle : « Ah! si j'étais le Pape! »

La province partout demeure un peu la même : Vie incolore, dont la routine est l'emblème. Les visages qui s'y rident, troupeau touffu, Ont un air coutumier, un air de déjà vu. Tels sont anémiés de nudité sévère; Les autres, nuls, sont des masques aux yeux de verre; D'autres sournois, retors. Par exemple l'adjoint Qui fait consister la valeur dans l'embonpoint. Deux vicaires, chacun desservant trois villages, Sont harassés, fourbus. On voit leurs cartilages. Les six joueurs de boule étalent, hébété. Le lard outrecuidant de leur stupidité

Et, remplissant de leur importance la gare,

A tous les trains sont là, mâchonnant leur cigare.

D'autres ont des côtés sublimes, simplement : Vieilles filles en un complet isolement. Jadis belles, jadis désirables peut-être; Leur frère unique avait voulu se faire prêtre. Et, comme les parents étaient au ciel, la sœur. Ame de sacrifice aveugle et de douceur, S'était vouée à lui, et sur lui, toujours pâle. Étendait son amour maternel comme un chàle. N'existant que pour lui, par lui. Les jours passant. Malgré ses soins, le frère était mort. A présent Seule avec elle-même en la maison déserte, Meilleure encore et plus grave par cette perte, Elle songe aux avrils perdus, au temps enfui. Et, n'ayant plus personne à chérir aujourd'hui, Elle reporte sur les pauvres sa tendresse. Comme ces arbres qui, lorsque l'âge les presse. Donnent tardivement, épurés, transformés.

Leurs fruits les plus fondants et les plus parfumés.

ROIS femmes au lavoir. Leur échine courbée Se creuse et fait saillir la croupe plus bombée. On parlote, on piaille, on jase, on renchérit, On caqueté, on caqueté, et l'on rit, et l'on rit, Et jamais on ne vit trois commères pareilles. Leurs cris déchirent l'air, vous percent les oreilles. Et le rire s'accroît, monte, toujours plus fort. Il les secoue, il les rend malades, les tord. Tantôt gras, plein, joufflu, pansu, vulgaire, béte. Tantôt aigu, pointu, strident, rire de tête.

On est crispé par la cascade de ces voix. Elles glosent toujours, mais toutes à la fois, S'étourdissant, et sans s'écouter l'une l'autre. Une, n'en pouvant plus, sur son linge se vautre, Tant qu'à la fin un « plouf! » jaillit en plein lavoir. Le rire est installé maintenant jusqu'au soir.

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A Place du Parvis où s'engouffre l'averse Est solitaire. Pas un chat ne la traverse. Je trotte. Oh! le parfum de ce pavé mouillé I Un piano m'envoie un accord éraillé, Dernier accent de sa pauvre àme trop ancienne. Et je pressens, tout près, derrière la persienne, La jeune fille, en train de prendre sa leçon. L'instrument enroué n'a plus le moindre son. 11 rappelle la voix de l'ex-second vicaire. Et le Danuhe bleu, trop lent, n'entraîne guère.

L'enfant hésite, accroche et tapote à côté. On la gronde. J'entends un reproche irrité, Suivi de larmes. Sans doute on la brutalise. Je passe vite. Il est sept heures à l'église.

ESSE basse en province : un sourd marmonnement Comme un vol tamisé qui bruit lourdement. Une fraîcheur moisie habite dans l'église, Et, pendant qu'à l'autel que l'ombre neutralise Le vicaire va, vient, les traits anémiés, Dans la distraction des gestes coutumiers, Un peu blasé, mais très scrupuleux et très probe. Et que l'enfant de chœur à l'étroit dans sa robe, Écarquillant l'ennui de ses yeux d'un bleu doux. Trouve le bois bien dur pour ses pauvres genoux

Et, parmi le latin de ses répons, s'embourbe,

Les vieilles filles, dont la démarche se courbe,

Arrivent à leur tour comme tous les matins.

Leurs coiffes endeuillant l'ivoire de leurs teints,

A petits pas, comme en sourdine, taches d'ombre

Trouant de leurs manteaux toujours noirs la nef sombre.

Leurs gros paroissiens dans leurs doigts tremblotants.

Évoluent en un rance effluve de tartans.

Et, leur index s'étant trempé dans l'eau bénite.

Attendent un moment pour qu'une autre en profite,

Puis se glissent le long des énormes piliers

Et, reconnaissant des visages familiers,

Amènement — mais la contrainte les empèse —

Disent bonjour des veux en occupant leur chaise.

La table, que recouvre une toile cirée, Est ponctuellement à midi préparée.

Comment, à son aspect, ne pas mourir de faim? Les radis sont friands. Le beurre est superfin. Pondu du jour par la poule, l'œuf à la coque Est un plat de gourmet; et goulûment on croque Ses mouillettes, le pain sortant de la cuisson. Pris le matin à la rivière, le poisson, Qu'entoure le persil du potager, aiguise L'appétit, et la truite est simplement exquise.

Et puis c'est, œuvre d'art, toute de probité,

Un fricandeau soigné, caressé, mijoté.

Et concentré comme un mallarméen poème,

Dont l'onctueux vous fond dans la bouche et l'encrème.

Que la sauce en est grasse! Une salade suit,

Jeune, tendre, précoce. Au dessert, chaque fruit

Est moite encor de la matinale rosée.

Et cette chère est d'un vieux bourgogne arrosée.

Et, quand on a fini. Madame, d'une voix

Engageante : « Noyau, prunelle ou brou de noix? »

Le Curé, court, trapu, bien râblé, — des lunettes Envieillissant le bleu de ses gros yeux honnêtes, — Largement installé dans son meilleur fauteuil Et triplant son menton avec un air d'orgueil. Feuillette, ayant tantôt célébré des obsèques, L'album où sont collés ses ex-libris d'évêques. Pour la centième fois peut-être il les reprend. Et de tous ses plaisirs le plus pur, le plus grand. Est de les admirer, d'en refaire la liste. Non pas en amateur, certes, mais en artiste.

De les évaluer à chaque fois plus cher.

Ah! sa collection d'ex-libris, c'est sa chair,

C'est son sang, c'est le coin fortuné de sa vie.

Il faut voir son ivresse et sa mine ravie

Quand un de ses parents, bouquiniste à Paris,

Lui trouve un rarissime et nouvel ex-libris,

Ou comme s'éjouit sa bonhomie obèse

Lorsqu'un vicaire ami, d'un autre diocèse.

En découvre un très vieux, assuré « peu commun ».

« Zéphyrine! dit-il à sa bonne, encore un! »

E village sent bon Tétable et le pain chaud. Devant sa porte, un gros homme pansu, rougeaud, Fume sa pipe avant la soupe. Il est onze heures. Des parfums de cuisine échappés des demeures M'avertissent que l'on prépare le repas. Des canards clopinants s'effarent à mes pas. Et c'est alors, au seuil de toutes les chaumières. Le bonjour obligé des fermiers, des fermières. Enchantés de placer un salut à quelqu'un. Les logis ont tous l'air bien pauvres, mais chacun

A son petit enclos, aux barrières malades, Où verdit la maigreur chétive des salades. Sur les murs délabrés, la mousse s'aggravant S'incruste. La voici sur des toits en auvent. Du fond de quelque cour un aboiement s'élanct Et la campagne au loin s'habille de silence.

ANS la plaine où le soir dépose ses rosées, Un léger vent bruit en soveuses risées Sur le veloutement blondissant des blés mûrs. A l'horizon, des bois, en drus rideaux obscurs. Massent leurs verdoiements que la brume fait vagues. Et les roses sainfoins, plus mouvants que des vagues. Ont comme l'océan leur flux et leur reflux. Et les coquelicots épars sur les talus, Les bleuets émaillant l'ample nappe des seigles Ne sentant pas venir la nuit, sont presque espiègles. Comme ces gais enfants grisés par leurs ébats Que le tomber du soir ne préoccupe pas.

La rivière s'enfonce au milieu des roseaux

Que la vapeur du soir, de ses laiteux réseaux,

Nimbe brumeusement de caresses mouillées.

Les moites frondaisons des aunelles, noyées

Dans l'enténèbrement épaissi par degrés,

Font drument frissonner leurs verdoiements lustrés.

Près des rives, où les saules trempent leurs souches.

L'eau rit en son cristal ironique, où des mouches

Tourbillonnent avec l'herbe des entonnoirs;

Et les rameaux du bord, que la nuit fait plus noirs.

Sentent encore, aux tons fuyants du crépuscule.

Le frôlement furtif de quelque libellule.

ANS le jardin public, au retour du printemps, Qu'elle est fraîche, la bande heureuse et mutinée Des filles approchant de leur quinzième année, Dont le rire s'égrène en trilles éclatants!

Leur chevelure aux tons soyeux, si satinée. Laisse dans l'air de chauds parfums comme flottants; Tout le cours de l'allée on peut suivre longtemps La dolente langueur de leur tiède traînée.

La senteur de leur âme est un peu celle-là : Senteur de quelque amour d'enfant qui les troubla Et qui fait en leur cœur tout un petit manège

En sourdine, senteur d'un minime chagrin,

Esquisse d'un nuage en un azur serein,

Ou frôlement furtif d'un oiseau dans la neige.

certains soirs de juin chargés de langueur chaude. Le désir de la chair à l'entour de vous rôde : On sent voguer à la dérive sa raison ! On respire on ne sait quel étrange poison. Du ciel, que le soleil couchant transforme en brique, Descend en nous comme une exhalaison lubrique. Une invite à déchoir qui nous viendrait d'en haut. Et tu sens alors ton courage qui défaut, Et tu souffres, pauvre âme en peine, ah ! que tu souffres ! Et Tatmosphcre a des phosphores et des soufres.

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Une fièvre vraiment flambe et brasille en eux.

On hume des parfums acres et vénéneux.

Vous vous sentez lascif et votre corps s'énerve,

Las d'être ainsi comme en exil, comme en réserve,

Car dans l'inaction l'on se ronge, on a mal.

Et c'est bizarre, ou tout au moins c'est anormal

Que ce soit justement de la voûte céleste

Que tombe en vous l'impur émoi qui vous infeste,

Et que par l'air complice et pestilentiel.

Ce conseil de faillir vous arrive du ciel.

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/kLORS, ce sont en nous des hantises malsaines,

De louches visions, de sensuelles scènes

Où trop complaisamment s'attarde notre esprit.

Et la débauche nous fait signe et nous sourit.

Et ces jours-là, quand nous errons de par les rues.

Dès que nous distinguons des femmes apparues.

Nous les enveloppons d'un étrange regard.

11 émane vraiment de notre œil plus hagard

Une flamme, une atroce et furieuse flamme

Qui semble s'enrouler sur chaque corps de femme,

Serpenter, mordillant la croupe, ardant les seins.

Et ce sont, en nos chairs malades, des essaims.

Des essaims de désirs obligeant à la faute.

Le démon de pécher devient alors notre hôte,

Et puis, c'est la déroute aussi de la raison.

Et l'on regagne à pas saccadés sa maison,

A petits pas hachés, comme d'un ataxique.

Et — comment dire? — la volonté nous abdique;

Nous ne connaissons plus ni respect ni devoir.

Le soir collabore à notre angoisse, le soir

Nous grise, réduit nos scrupules en débâcle.

A nos fièvres il n'est désormais plus d'obstacle :

Tout, plutôt que ne rien piller, ne rien saisir!

Et de ta dent, toujours plus cuisante, ô Désir,

Si nous résistons, tu nous mords et nous ranimes.

Et ce sont alors les étreintes anonymes :

La rencontre, d'abord, au coin d'un carrefour,

L'œillade au crayon noir, parodiant l'amour.

Puis, dans la chambre, c'est le lent déshabillage,

C'est l'audace des mains, tout un chaud grappillage,

Et pour le corps, calmé quand il s'est avili,

La minute du sexe, apporteuse d'oubli!

l'Exposition canine. Un affreux dogue Mafflu, bavant, et qui vous fixe d'un air rogue, S'hébète là, collé sur le sol. Un réseau De rides par gradins encercle son museau. 11 braque, embusque ainsi que deux larges bobines Ses défenses perçant la graisse des babines, Qui pendille en huileux bourrelets sur ses crocs. Il ne peut même plus bouger tant il est gros. Son ventre touche à terre, et son corps, tout en boule Quand il remue, est un ,2lobe massif qui roule.

Son pied ankylosc, paralysé, glissant,

L'immobilise en un marasme avilissant.

Ses pattes sont plutôt des nageoires de phoque,

Des rames d'un gluant tout visqueux. Il suffoque.

Sa langue, lui sortant malgré lui, flasque chair

Où se grumellent des excroissances, a l'air

D'un polype géant, d'une verrue énorme.

Pour railler de plus près cet animal difforme,

Le monde autour de lui s'écrase, ricaneur.

Et sur sa niche on lit ces mots : Grand prix d'honneur.

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E repas s'achevait. Noyés de crépuscule, Tous les trois, dans la salle à manger minuscule, Nous restions sans parler. Nos visages éteints Dans le soir qui tombait devenaient moins distincts. S'estompaient, plus fondus et dilués par l'ombre. De la fenêtre ouverte, une verdure sombre S'apercevait, massant son feuillage endormi Dans la cour que la nuit nous voilait à demi. L'égouttement de l'eau sur les toitures proches, L'angélus, par la voix coutumière des cloches.

LA JEUNESSE EN PROVINCE 8l

Ponctuaient la tiédeur humide de juillet. L'odeur de la récente averse réveillait L'estivale torpeur des glycines lassées Et me remémorait mes tendresses passées.

Madame et le Curé vont faire un écarté. Et moi je reste seul, comme ailleurs emporté. Le Souvenir, vrai clair de lune, en moi se lève Et je suis un moment visité par le Rêve.

^t^Tiiii

i3ous l'aveuglant éclat dune lumière blanche,

La campagne, assoupie en ce jour de dimanche,

Exhale des senteurs lourdes de fin d'été.

L'heure inerte exaspère encor sa crudité.

Le tvmpan est percé des stridents dialectes

Que, dans l'herbe terreuse, échangent les insectes.

Du haut de mon plateau je vois serpenter, long,

Un mur criard et nu sous le soleil de plomb

Qui me tire les yeux par un ton implacable.

La chaleur sans merci vous pèse et vous accable.

Des champs de blé, d'un jaune insolent et bruta), Imposent âcrement leur nappe de métal Que les coquelicots égaient, points minuscules. Et des papillons bleus, vivantes campanules, Tourbillonnent sans but dans Tair incandescent. Mon regard qui se perd au loin en rêvassant Accoste par endroits — la pensée en moi chôme — L'immobilité rousse et recuite d'un chaume. Des pommiers, un sentier zisjzasuant au hasard, OÙ frétille à coup sûr l'éclair vert d'un lézard. Et, tout en bas, dans sa torpeur quasi claustrale, La ville de province avec sa cathédrale Dont les cloches, au timbre aimé comme un patois. Bercent de leur chanson le sommeil gris des toits.

Là mon enfance! Là ma jeunesse tranquille!

Des mois d'ennui, sans un frisson, sans une idylle.

Jours calmes. Jours de vide et de néant. Jours plats,

Sans un émoi, sans un arôme de lilas.

Vie éteinte! Vie en rêve! Vie en sourdine

Où l'on grignote des potins, où l'on jardine.

Mes grands bonheurs: l'odeur de ces vieilles maisons;

Les beaux vers; le retour ponctuel des saisons;

Un regard amical de petite voisine;

Le chien pour confident; quelque peu de cuisine;

Et puis, rien; — la tristesse assise sur mon seuil,

Alors que ma jeunesse, ainsi qu'un écureuil.

Aurait dû gambader eaîment de branche en branche.

Et voici que les sons des cloches du dimanche Baignent, par ce tamis de chaleur palliés. Le canal qui s'endort entre les peupliers.

ssEz grande, élancée, et l'air un peu province. Avec sa taille souple et son corps svelte et mince. Son ovale au teint mat et ses traits réguliers. Qu'éclairent deux yeux noirs, ignorants, ennuyés, Profonds, et renfoncés dans l'orbite, où s'étonne Un charme atténué comme un matin d'automne, Deux yeux intelligents et bons tout à la fois, Elle a dans ses regards honnêtes, dans sa voix, Quelque chose de gauche et qui n'est pas sans grâce. Un rien la heurte, un rien la trouble et l'embarrasse.

L'intimide, lui donne un ton presque guindé. En parlant, un léger tremblement saccadé Plisse sa lèvre, imprime un rictus à sa bouche. Elle est le faon des bois qu'une feuille effarouche. Simplement mise, soit en noir, soit en gros bleu. De robes faites par elle-même, avec peu. N'importe comment, sans recherche, à l'aventure, Elle a comme un aspect de brave créature, Modeste, n'avant rien que d'immatériel, De celles qui s'en vont directement au ciel. Elle bâille, en lisant, sans être intéressée, Léocddie ou La Vertu récompensée, Joseph au La Pudeur est le chemin du Bien, Et Les Sentiers fleuris du cœur, ou Julien; Cyrille ou Le Bonheur n'est pas dans la Richesse, Vieux bouquins de jadis, anciens prix de sagesse Gagnés à Saint-Denis par sa tante autrefois. Avec son front maussade et sa sévère voix, Celle-ci, du matin au soir, la brutalise; Elle la traîne du presbytère à l'église. De la Compassion chez Mère Saint-Sauveur. L'autre obéit, sans trop savoir, et l'œil rêveur.

Neutre, amorphe, passive. Elle s'appelle Aline Nom simple, convenant à sa grâce câline Et qui désigne bien un être de douceur. Et l'on aime, comme on aimerait une sœur, Ce cœur provincial qui se recroqueville Inerte, végétant dans son coin. Pauvre fille!

i^i^^seiè^^2^>t<r^

ÉLAsI il ne pourrait exister entre nous Qu'un sentiment voilé, mélancolique et doux, Amitié de pastel, éteinte, amitié grise, D'une âme que le temps lentement cicatrise Pour une âme de rêve et de tendre pâleur; Amour atténué, sans force, sans couleur, Comme découragé d'avance, presque atone.

De deux cœurs endeuillés par un précoce automne. Unis trop tard, chacun étant dolent et las ; Un amour fait de crainte et de tristesse, hélas!

Amour fleurant ramcre odeur du chrysanthème. Amour timide, gauche, inquiet de lui-même, S'estompant en sourdine et frissonnant un peu, Dont l'aube aurait déjà des nuances d'adieu!

E t'aimais pour ces yeux dans l'orbite enfoncés Où maintenant encor ta pureté s'étonne, Et sommeille, blottie, en tes regards lassés, Comme un petit enfant frileux se pelotonne.

Je t'aimais pour ce front, plein d'honnêtes pensers, De pensers flous, couleur de firmament d'automne, Aux tons déjà palis, qu'on dirait effacés. Ou s'attriste le 2ris d'une Toussaint bretonne.

Mon cœur, qui se sentait alors comme orphelin. Refleurissait bien vite à ton geste câlin : Éveil simultané de nos âmes jumelles!

Et je révais, pendant mes saisons d'internat, Sans personne à qui mon chagrin s'abandonnât, D'une tendresse émue et profonde comme elles ..

La bruiné a tissé ses toiles au verger. Elles paraissent sur tout l'enclos s'allonger, Le vêtir de tristesse, emmoitant les arbustes. Les frondaisons d'automne, hier encor robustes, Se dépriment. Leur vert par degrés tourne au roux, La gaze terne du brouillard le fait plus doux, Le tamise, lui prête une laineuse teinte, Couleur de glas qui par un soir pluvieux tinte. L'affaiblit, l'entraîne en un recul moutonnant. Mais le voile devient plus épais. Maintenant,

La rousseur des taillis, encore atténuée,

Se devine, ainsi qu'à travers une nuée,

Puis se fond. Seul, un point, de plus en plus discret,

Pâlit, pâlit toujours, et bientôt disparaît.

Et, sous la molle pluie infime qui tressaille.

On voit comme un décor immense de grisaille.

NS mon jardin d'automne une averse pleuvine, Pénétrante, incessante, inexorable, fine, Si fine qu'elle semble un transparent rideau De gaze frémissante, un mince filet d'eau Dont les mailles seraient de tulle ou bien de soie; Dentelle de bruine où maint frisson larmoie, Qui capture, de ses ténus réseaux mouillés. Les arbres, ainsi qu'en une vapeur noyés, Dont s'effilent, transis, les malingres squelettes. Et ce fourmillement léger de gouttelettes

Semble mystérieux comme un chuchotement.

Et toujours cette ondée infime, obstinément, De son acier glacé, larde, attaque, pénètre. Épingle l'embué carreau de ma fenêtre, Et je démêle au loin les taillis rabougris Ponctuant ce tamis liquide aux remous j^ris.

ovEMBRE. Un affreux temps. Du toit l'eau dégouline. Et mon àme se sent isolée, orpheline, Dans ma chambre que la brume a tendu de deuil. Et l'ennui de nouveau se présente à mon seuil, Et la fatigue, et la langueur, le vague à Fàme. Le spleen implante en moi son âpre et froide lame; Mon angoisse redouble à l'approche du soir. Je furette, indolent, dans le fond d'un tiroir. Vieilles lettres qu'on trie : affections fanées Vous remontant au cœur à travers les années

En souvenirs épars, souvent estropiés.

L'encre plus pâle! Et cette odeur de vieux papiers :

L'odeur et ]a couleur de quelque amitié morte.

Tout à coup, l'on éprouve une secousse forte :

Telle lettre relue est comme un dard aigu.

Elle fut tant pour vous. On en a tant vécu.

Des émois par milliers vous assaillent en rêve.

Au feu, tout ce roman d'une heure exquise et brève!

Vieilles lettres qu'on brûle : un peu de son passé

Qu'on mure à tout jamais dans un sombre in-pace.

Vieilles lettres qu'on brûle : un peu de sa jeunesse

Qu'on immole, de peur qu'elle ne reparaisse.

XLVF

iNQ heures. Et la salle à manger de province, D'où, par ce jour brumeux d'hiver, le jour s'évince, Lambrissée, avec sa crédence en bois verni, Son buffet craquelé, son miroir tout terni. Son petit chalet suisse, à taille dérisoire, Que gagnait l'an dernier Pélagie à la foire. Sa cave à liqueurs à musique, en bois doré, Qu'on n'ouvre qu'aux grands jours, quand on a le Curé, Sa pendule en albâtre et la toile cirée

Qui sur la table ronde est strictement tirée,

Exhale une senteur rance de renfermé.

Et je sxiis là, par l'air ambiant déprimé,

Fixant des yeux — l'esprit aux pensers se dérobe

La cheminée, aux fleurs de papier sous un globe,

Où sont Le Pèlerin et La Croix, oubliés.

Puis je promène ailleurs mes regards ennuyés,

Et, bercé dans le noir de ma nuit sans étoile,

Par le ronronnement affectueux du poêle.

Je jette sur la rue un nonchalant coup d'oeil.

L'obscurité revêt la Place au Blé de deuil,

Et, ma tête dans les rideaux de mousseline,

Je vois, se rendant au Salut en capeline.

Quelque dévote, et, par le vent contrecarré,

Se profiler le noir fantôme du Curé.

Et ce ne sont pas tant ce calme et ce silence Qui me cernent de leurs réseaux de somnolence, Que le poids journalier d'autres calmes pareils M'ayant embourbé dans de semblables sommeils, Et le poids à venir de tant d'autres silences. Ainsi qu'en un étang, toutes ces indolences

IGO

Stagnent morbidement et croupissent en moi.

Et mon œil, que jamais ne nuance un émoi, Bâille, gourd, comme si, sur la bruine accrue, Je regardais passer mes rêves dans la rue.

ANS le silence où dort la maison tout entière, On n'entend rien que la chanson de la gouttière Qui se déverse, et dont le trop-plein, aggravé, S'écrase, étouffant ses sanglots sur le pavé, Lourdement, avec un bruit mat de pelletées. Les vitres, sans merci par l'orage fouettées, Se brouillent. Tout s'engrise au dehors. Et voici Que mon cerveau, pris dans des rets, se brouille aussi Capté dans un filet dont les mailles mouillées M'enserrent, je n'ai plus qu'images délayées

Qui m'arrivent, avec un aspect d'autrefois.

Et je ferme mes yeux dolents, et je revois,

Dans un recul d'où la précision s'évince,

iMon antique maison natale de province

Où, sans avoir jamais été jeunes, ont fui

Mes vingt ans, sur un morne et long décor d'ennui.

Et c'est très doux, ce rêve alangui, que traverse

La grande voix rageuse et froide de l'averse.

2il«iii

4jf

Vs^UAND la ville en hiver s'enveloppe de brume Vers cinq heures, qu'il est fiévreux l'enchantement De promener son spleen et son esseulement Par la rue où le gaz de loin en loin s'allume!

La Grande Rue est un infini de brouillards Que cloutent par endroits de factices étoiles Comme autant d'yeux clignant, et perçant d'épais voil» Sur un rideau de jais piquant leurs points criards.

Autour de moi, le long du trottoir qui s'affaire, Des spectres prestement s'esquissent en essaims, Et l'on voit par moments s'ouvrir les magasins Qui vous versent un peu de leur chaude atmosphère

Et Ton est coudové par des femmes en noir Par qui l'on a soudain la pensée échauffée, Et l'on se sent troublé par l'exquise bouffée Qui s'exhale de la tiédeur de leur mouchoir.

Le pas des autres vous résonne dans la tête. Comme un soldat grisé par la poudre et le bruit. On est plein d'un remous immense qui bruit. C'est l'heure où l'on se croit davantage poète.

On est entraîné loin, par delà les sommets. Tant de rêves en nous et tant de symphonies Effrènent leurs splendeurs en riches harmonies! On sent tant de beaux vers qu'on ne fera jamais!

çjA^^o^o^^-'-s^

JLe temps est morne, atroce. Un brouillard âpre et noir. On avance; on est pris comme en un entonnoir. La brume épaisse, nous entrant dans la poitrine. Nous glace, déteint sur notre âme et la chagrine. Le spleen descend sur nous comme un suaire étroit. Décembre, c'est décembre, un dimanche. Il fait froid. L'air qu'on respire est comme exhalé d'un cloaque Qui vous cerne l'esprit de sa moiteur opaque, Y pénètre, y prend pied, y demeure incrusté. On est capturé dans des mailles d'âcreté.

Io6 LE JARDIN DÉSERT

Ah! tout ce gris, ah! tout ce gris qui s'exaspère, Gris couleur de misère et que rien ne tempère. Tant de pauvres qui n'ont peut-être rien mangé! Décembre, c'est l'hiver. Tout paraît affligé. Les maisons ont noyé leurs pierrailles maussades Dont un voile d'ennui rembrunit les façades. Quelques rares passants, emmitouflés et gourds, S'imprécisent. La brume estompe leurs contours. Leur souffle saccadé s'effiloche en traînée. Décembre : tout est noir, comme en deuil de l'année.

^^p-^^Si^''^

N dimanche d'hiver. Le ciel est gris d'ardoise. On se sent si glacé. Dans la rue, on ne croise Que des soldats avec stupeur vous contemplant, Ecarquillant leurs doigts gantés de gros fil blanc, Hébétés d'être hors enfin de la caserne. Un dimanche d'hiver. Le temps est morne et terne. On ne reconnaît plus, tant le cadre est changé, Son quartier endormi. Tout le monde en congé. Plus un appel, plus une invite de vitrine. Un dimanche d'hiver. Le froid dans la poitrine

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