O LE JARDIN DESERT
Par les vitres où la rafale s'obstinait,
Le décor de la rue apparaissait moins net
Sous la buée.
Les passants s'avançaient lentement, rabougris, Et chaque chose était, à travers ce temps gris.
Atténuée.
Ah I tes gestes éteints, ton visage apâli !
Tu voulus te baigner dans la source d'oubli.
Pauvre chagrine!
Et tu posas ta tête avide de baisers, M'abandonnant tes yeux par les larmes creusés.
Sur ma poitrine.
Et moi, je les ai pris, ces yeux que tu m'offrais. Et j'appuyai sur leur tiédeur mon baiser frais,
Sans te rien dire; Et je les ai gardés longuement, longuement. Et tu m'as caressé, pour tout remerciement.
Par un sourire.
Un sourire si doux! Triste comme un adieu. Un sourire si pur où s'estompait l'aveu
D'une âme amie.
Le regard vous trahit quand la bouche se tait. Tu semblais dire à ta tendresse qui montait :
« Reste endormie! »
Tu souffrais. Ton visage était tendre et contrit. Un instant, ta pitié trop intense entr'ouvrit
Tes lèvres roses; Mais j'ai compris, si tu me parlais, le danger, Et des miennes, afin de nous mieux protéger,
Je les ai closes.
Je me rappelle un soir de neige et de baisers Où j'ai goûté dans tes beaux yeux las et creusés
Une accalmie; Un soir de brume grise et de muets aveux Où j'ai pleuré dans ton sourire et tes cheveux,
Ma pauvre amie !
H ! puisque j'ai senti, sur ton blanc col de cygne. En un moment d'oubli, mes lèvres se poser. Et puisqu'il fut permis à ma jeunesse indigne D'emprisonner ton corps de femme en un baiser,
Puisque j'ai vu frémir, quelques minutes brèves. Mon sein contre ton sein, ma chair contre ta chair. Fleur de tendresse éclose au jardin de mes rêves. Toujours ton souvenir restera mon plus cher.
Ah! tu peux m'en tenir rigueur, ne point m'absoudre Tu peux, sous la dent du remords, me mépriser; Le ciel peut sur mon front faire crouler sa foudre : Rien ne m'arrachera de l'àme ce baiser.
Ah ! ce baiser, ce long baiser, ce baiser jeune! Baiser d'autant plus pur que j'avais plus souffert. D'autant plus doux que la solitude et le jeûne Avaient changé l'avril de ma vie en hiver.
Ah ! nos chaudes, ah ! nos langoureuses étreintes Par nos lèvres nos cœurs se trouvèrent liés. Le mien de tes baisers gardera les empreintes. Tes baisers douloureux pleins de tendres pitiés.
Rappelle-toi ma joue en feu, mes yeux en larmes S'écrasant, se collant sur ton cher vêtement. Comme si mes dix ans d'angoisses et d'alarmes Se fondaient dans tes bras à ce même moment ;
Rappelle-toi ma tendre et jeune frénésie,
Rappelle-toi mes bras forcenés à ton cou,
Ta chère tète fine éperdument saisie.
Et l'ardeur de mes vingt-cinq ans, et mon cœur fou ;
Rappelle-toi mon cri, mon étreinte effrénée, La fureur chaleureuse et moite de ma main. Comme se dissolvait toute ma destinée : Les détresses d'hier, les craintes de demain;
Ah ! mon enfant, ah! ma seule amie, ah! ma femme, Va, le temps peut passer, va, la mort peut venir : Que m'importe, à présent que mon âme à ton âme En une heure d'amour vient de se réunir!
Je n'aurai point passé vainement en ce monde. J'aurai senti, j'aurai vibré, j'aurai pleuré. Ma lèvre aura gravé ma passion profonde Sur la chère candeur d'un visage adoré.
Dussé-je être damné, l'enfer dùt-il m'attendre, J'ai bu la capiteuse odeur de tes cheveux, J'ai savouré ta chair de femme, ta chair tendre, J'ai broyé ta poitrine entre mes bras nerveux.
Ah! je t'aime! je t'aime! Ah! je suis ton esclave! Ah! nos baisers! nos lents baisers! tous nos baisers! Va! le péché n'est rien quand l'amour nous en lave! On s'en va droit au ciel quand on meurt embrassés!
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H ! sois docile à ma caresse!
Laisse mes baisers te vêtir.
Si d'autres voyaient ma détresse Elles sauraient v compatir.
N'oppose pas un front farouche Aux élans de mon amour frais; Et que je sente sur ta bouche Fondre le mal dont je souffrais.
Car la souffrance est sur ma lèvre; Car j'ai du sang au bout des doigts.
Mon baiser grelotte de fièvre; Une blessure est dans ma voix.
Si d'autres voyaient ma détresse Elles sauraient y compatir.
Oh! sois docile à ma tendresse!
Laisse mon tourment te vêtir.
MA
NE heure sonnera pourtant qui mettra trêve A cet amour pour vous qui ne peut rester tel : Car il avait les tons délicats du pastel, Et sa nuance était aussi douce que brève.
On cueille le bonheur, et le vent vous l'enlève ; H faut m'agenouiller auprès d'un autre autel; Mais que ce souvenir me demeure immortel : Vous qui fûtes la Vie, au moins restez le Rêve!
Au moins restez le Rêve en ce cœur tourmenté Qui traînera toujours avec stérilité L'angoisse que vous seul auriez faite assouvie.
RéchaufFez-le longtemps comme un soleil câlin. Que votre pure image enchante son déclin, Puisqu'elle aura charmé l'aurore de sa vie.
Langueur de se sentir seul à Paris Tété, Avec l'impression d'être comme en servage. On erre dans la rue à pas lents, hébété, Et l'on sent en son cœur je ne sais quel veuvage.
Ou plutôt, on dirait que le cœur est absent. Que c'est notre corps seul qui flâne par la ville, Qui se traîne par les carrefours, languissant, Et dont la volonté sourdement s'annihile.
Car notre âme est ailleurs. Elle n'est plus en nous. Elle est très loin. Elle a suivi dans son voyage Quelque enfant de vingt ans au teint clair, aux yeux d En une ville d'eaux ou bien sur une plage;
oux
La femme dont l'image a peuplé notre hiver, Dont brillent les regards en nous comme des bagues. Et qui songe à présent sous un ciel gris de fer. En écoutant mourir sur les galets les vagues.
Et nous parcourons seuls les quartiers de Paris. Où nous avons pu la rencontrer dans l'année; Et nous allons distraits, lassés, déjà meurtris, Comme si notre vie était soudain fanée.
On ne croise que des visages étrangers. On est comme en exil, en proie au pessimisme, Devant tous ces bruns fats, ventrus et rengorgés, Qui plaquent bruyamment leur criard exotisme.
Les arbres sont roussis et déjà clairsemés ;
Sur l'asphalte on voit des feuilles de toutes sortes;
Avec leurs volets clos comme des yeux fermés
Les maisons des faubourgs ont l'air d'être un peu mortes.
OUT ce long soir d'été qui n'en finissait pas, Traînant mon spleen dans un Paris caniculaire, J'ai souffert sourdement sans éclat ni colère, Mon cerveau machinal esclave de mes pas.
Paris ne m'est plus rien quand elle en est absente. Ah! comme tout est vide et triste! A mon émoi Je connais aujourd'hui tout ce qu'elle est pour moi, La ville étant sans elle inerte et languissante.
Je me trouve en exil. Je suis comme un banni. Mon âme me fait mal. Rongé par quel vampire, Je vois toujours plus loin l'idéal où j'aspire Qui remplirait ce cœur assoiffé d'infini,
Assoiffé d'un repos dans la tendresse ardente, Intense, contenue, où s'oublieraient tous maux. On ne peut l'évoquer par le moyen des mots. Et Schumann seul pourrait le dire en un andante.
Ne me plaignez pas trop de souffrir, mon amie. Nous sommes séparés à jamais par l'honneur, Mais ma tendresse grave a si peur du bonheur Que c'est par la douleur qu'elle s'est affermie.
2ir
Et je vous appartiens trop profondément pour Prendre légèrement ce présent de moi-même. J'ai le bonheur pensif et sérieux quand j'aime, Et je ne comprends pas la gaîté dans l'amour
Et c'est pourquoi ce cœur oi^i l'angoisse se pâme S'en va vers vous comme au plus fidèle support; Vous êtes à présent sous les ciels gris du Nord, Et la couleur du Nord est la tienne, ô mon âme!
La nuit tombe, endormant l'interminable lande A présent dans le soir plus rien n'a tressailli. Les nuages au ciel calmement recueilli
Découpent sur l'azur leur laineuse guirlande.
Le vent, de frais parfums maintenant saturé. Le vent allègre et vif, chargé d'odeurs marines, Pénétrant largement en nos jeunes poitrines. Nous apporte un air vierge et comme irrespiré.
Et, pour illuminer tant de mélancolie, Entre deux noirs écrans de nuée émerge^înt, La lune vers la mer projette son argent, Qui danse sur les flots comme un pas de folie.
Décor de paix! Le cher et proche bercement, La voix toujours plus douce et plus tendre des vagues Fait germer dans les cœurs des soifs d'infini vagues Et rend plus chaude la volupté d'être amant.
Les rochers solennels ont l'air d'être en prière. Avec son sol teinté d'un tendre vert terreux, La falaise, là-bas, s'évase en légers creux Que velouté de rose un tapis de bruyère.
Le firmament de plus en plus se vêt de noir. D'un tulle vaporeux l'horizon s'engrisaille. Et je sens sur mon bras ton cher bras qui tressaille. Dans ton âme d'enfant descend aussi le soir.