IO LE JARDIN DESERT
Tu pleures ? Que crains-tu ? Pourquoi ces yeux moroses. Ces mots entrecoupés que tu redis tout bas? Vois comme tout s'adore et se cherche ici-bas. Vois ce besoin d'aimer enfiévrant toutes choses.
Vois comme tout s'appelle et par quels fiers élans : Les oiseaux dans le ciel, les insectes dans Therbe, Tout s'apprête à la fois pour quelque hymen superbe. Pourquoi donc ces sanglots et ces regards dolents?
Le flot vient câliner les rochers de la grève, Le vent vient nous frôler de son arôme amer, Les rayons de la lune ensorcellent la mer, Et mon désir d'amour vient caresser ton rêve.
Autour de nous tout est heureux, tout est serein. Pourquoi cette tristesse et pourquoi ces alarmes? Ou, si c'est le bonheur qui fait couler tes larmes. Pourquoi s'exhale-t-il ainsi que le chagrin?
Ah! oui, je sais ton mal; il a sa raison d'être. Ton cœur est trop subtil pour ne pas s'effrayer : Comme on tue une fleur en voulant l'effeuiller, On flétrit son bonheur en voulant trop connaître.
Alors, ton âme souffre, en proie à quels combats! Elle a peur d'elle-même, attend, hésite et doute. Ayant besoin d'amour pour accomplir sa route. Redoutant les émois vulgaires d'ici-bas.
Tu ne veux pas goûter au vin qui vous rend ivre. Tu ne veux pas dormir un trop divin sommeil. Comme un songe trop beau dont on craint le réveil. Craignant le dénoùment, tu ne lis pas le livre.
Tu n'accepterais pas les communes amours Dont se contente la banalité du monde.
Et tu voudrais pour nous quelque union profonde, Dont la noble fierté n'eût jamais de retours.
Tu sais que, saturés par une fièvre brève, Bien des heureux d'hier, assouvis, apaisés, Ont, après la première ivresse des baisers. Descendu par degrés les étages du Rêve.
Ah! je te comprends bien, ô femme de douceur. Viens t'unir à mon âme, ô pauvre âme blessée. Puisque nous frissonnons à la même pensée. Ne sois pas alors mon amante : sois ma sœur.
Sois ma sœur. Loin de nous les tristesses sans causes. Nous vivrons, n'importe où, tels que des fiancés. Simples comme ces fleurs aux tons si reposés Dont le vent vient courber les moutonnements roses.
Sois ma sœur. Nous irons en avant d'un pied sûr. Et notre âme — car nous n'aurons qu'une âme — altière Planera, laissant au vulgaire la matière Dans la limpidité d'un immuable azur.
Sois ma sœur. Et, vcux-tu le fond de ma pensée? Hë bien! je n'ai jamais, lorsque je t'espérais. De l'angoisse où vers toi montaient mes vœux secrets. Entrevu ma prière autrement exaucée.
Nous aurons de l'amour les plaisirs délicats, Non les lâches rancœurs et les luttes sans trêve. Et, si de sots esprits osent railler ce rêve, Laissons-les se moquer: ceux-là ne comptent pas.
HÈRE, au recueillement le ciel gris nous invite. Suis-moi sur ces rochers noirs de varech. Viens vite. Le paysage est grave. Il donne le conseil De replier nos cœurs aimants comme en un rêve. Ton bras contre le mien, respirons sur la grève L'odeur des goémons qui sèchent au soleil.
Sens. D'émanations salines l'air se charge.
Le vent nous enveloppe, un vent venu du large
Qui nous grise de sa robuste exhalaison.
Le décor est tragique. Au loin, pour que s'accroisse
Le sérieux en nous, le glas de la paroisse
Mornement s'apparie au deuil de l'horizon.
L'océan à nos pieds éperdument se brise,
Cabrant dans le brouillard sa lividité grise.
Des tulles de vapeurs estompent leurs lointains.
Sous la voix toujours plus âpre de la rafale
Écrasant tout de sa colère triomphale,
Nous demeurons muets, sans crainte d'être atteints.
Vois. Contre les rochers l'eau folle s'éclabousse Et les flots en révolte, aux bourrelets de mousse Dans le soir qui s'aggrave ont un sinistre bruit.. Nous sommes menacés et cernés par les vagues. Silencieux, et pris d'aspirations vagues, Tenons-nous embrassés en attendant la nuit.
L'astre s'éteint là-bas au fond des flots splendides. Et toi, chez qui la nuit tombe, tu t'intimides Devant la mer plus haute et sous le ciel plus noir. Aux regards maternels de la voûte azurée Blottis-toi dans mes bras, paisible et rassurée. Endors-toi sur ce cœur. agrandi par le soir.
Ah! reste sur ce cœur un moment endormie. Repose là, ma chère enfant, ma seule amie ! C'est là que tu dois être hier comme demain. C'est là que sont pour toi la flamme et le sourire Que rien ne peut voiler, que rien ne peut proscrire. Et la main toujours prête à se joindre à ta main.
Que serait donc l'amour, qu'une ombre froide et vaine. S'il ne restait égal dans la joie et la peine, Dans les jours d'allégresse et dans les jours de deuil? Ah ! reste sur ce cœur un moment endormie! Qu'après cette tourmente, une heure d'accalmie Nous redonne la foi, la bravoure et l'orgueil.
SAISON PASSÉE 22f
J'ai tant besoin de toi pour poursuivre ma route Où me traquent l'angoisse et la peur et le doute. Je me sens en tes bras combien de fois plus fort! Unis ta lèvre rose à ma lèvre blèmie.
Repose là, ma chère enfant, ma seule amie! Aimons-nous comme si nous attendions la mort.
Tant qu'un cœur chantera dans ma jeune poitrine
Avec le mâle accent d'une chanson marine.
Il te sera toujours fidèlement pareil.
Plus tendre encore et plus à toi quand, sous l'orage,
Tu sentiras faiblir ton défaillant courage,
Que dans l'enivrement de tes jours de soleil.
Tu m'as nommé ta vie en un élan de joie.
Que mes efforts soient vains, que l'avenir me broie,
Je veux rester ta vie encore et malgré tout.
Viens ; que mon sort avec le tien toujours s'assemble.
Si nous sommes vaincus, nous tomberons ensemble;
Quand Dieu nous frappera, qu'il nous trouve debout.
Ah! reste dans mes bras et calmement sommeille.
Que crains-tu du dehors si mon amour te veille,
Mon amour infini, mon amour sérieux ?
Va, que ta confiance en moi soit raffermie.
Repose là, ma chère entant, ma seule amie!
Je sais lire en ton cœur : tu peux fermer les yeux!
ii^^
HERE âme, cette nuit j'ai fait un mauvais rêve. Mais, d'abord, vos mains dans les miennes, n'est-ce pas ? Rassurez-moi par une étreinte un peu moins brève, Et je vais vous le dire à l'oreille, bien bas.
Nous étions morts. C'était ailleurs, loin d'ici-bas. Au pays où la femme a la pitié moins brève. J'étais seul. Et j'errais au hasard de mes pas Dans un brumeux décor de tristesse et de rêve.
Et je VOUS vis venir vers moi, spectre de rêve. Je vous tendis mes bras que vous ne vîtes pas. Votre nom s'étrangla dans ma voix, plainte brève, Mais vos veux s'égaraient vagues dans du là-bas.
Changée! Ah ! oui, changée. Éteinte, le front bas Vous m'avez en passant frôlé, vision brève. Votre regard distrait ne me reconnut pas. Vous avez disparu, légère comme un rêve.
J'ai fait un rêve : — hélas! qui n'a pas fait un rêve? — Mais, voyons, ce n'est pas possible : il ne dit pas — Symbole décevant de votre amitié brève — Que demain votre amour de sœur doive être à bas?
Ah ! parlez. Ah ! vos mains dans mes mains. Et, plus bas. Montrez-moi que j'ai tort! Que ma crainte soit brève! Dites-moi : ce n'était qu'un rêve, n'est-ce pas? Ah! dites-moi que tout cela n'était qu'un rêve!
L va falloir se dire adieu :
Vous partez pour un long voyage.
Mais je vivrai de votre image:
Je vous quitte sur cet aveu.
Au moins, laisserai-je au milieu De votre existence un sillage?
II va falloir se dire adieu :
Vous partez pour un long voyage,
Si votre amour ne fut qu'un peu De flirt ou de marivaudage, Si je ne fus pour vous qu'un page Que sa marraine pique au jeu, Il va falloir se dire adieu.
xxxvn
Ht voici la saison passée De notre attachement câlin.
Et dans ce cœur comme orphelin Vous ne serez pas remplacée.
Las! toute chose est effacée, Et tout amour a son déclin.
Et voici la saison passée De notre attachement câlin.
Amour plus frais que la rosée!
Q^uand sa saison battait son plein, J'étais fier comme un châtelain Ayant au bras sa fiancée...
Et voici la saison passée.
'étais bien abattu le soir de nos adieux. Vous n'en avez rien vu. J'ai détourné la tête En sentant que j'avais plus d'une larme prête, Et j'ai rentré les pleurs qui montaient dans mes yeux.
Nous restions là, les mains dans les mains, sérieux,
Les vôtres rassurant ma tendresse inquiète;
L'infini du silence était notre interprète.
Les mots sont trop étroits : nous nous comprenions mieux.
Certes, pour moi, ce fut une longue secousse; Mais je vous avais là, compatissante et douce, Et j'attachais vers vous mes regards creux et las.
Loin de vous, à présent, voici que s'agglomère La tristesse en mon âme à jamais veuve, hélas! La larme de l'adieu n'est pas la plus amère.
N m'assure que ceux qui vainquirent sans plainte Un trop coupable amour après de fiers combats, Quand leur âme immortelle aura fui d'ici-bas, Se reverront plus tard pour une noble étreinte.
Nous retrouverons-nous au delà du trépas? Ce dogme est affirmé par la parole sainte; Mais d'un doute cruel ma raison est atteinte : Ah! je voudrais y croire : hélas! je n'y crois pas.
LE JiVRDIN DESERT'
Mais si j'étais soumis à cette épreuve dure, Tout en n'attendant point de sanction future. Je vaincrais mon amour et je l'immolerais.
Car, non récompensé par la Toute-Justice,
Mon être au moins pourrait s'endormir dans la paix.
Ayant porté pour rien la croix du Sacrifice.
L ARFOis, quand un amour est mort, On en a comme une revie.
En notre âme, soudain ravie, 11 semble revenir plus fort.
11 nous suffit de la caresse D'un air de valse ou d'un parfum Pour que le cher émoi défunt Dans le cœur ému reparaisse.
D'abord chaud comme au premier jour, En nous il rayonne et palpite, Mais nous reconnaissons bien vite Que ce n'est plus le même amour.
Il n'a plus son goût d'ambroisie, Il est tiède et dénuancé.
C'est parce qu'il est le passé Qu'il est nimbé de poésie.
Au jardin nu du souvenir Ne croissent que des fleurs moroses.
C'est nous qui lui prêtons des roses.
Il ne faut pas y revenir.
Il en est que Dieu fit trop complets, trop charmants Pour que sans passion ils traversent la vie. Leur angoisse, afin d'être apaisée et ravie, A besoin d'éternels et chauds embrassements.
Mais ils sont purs aussi comme les diamants. Une vulgaire joie à la chair asservie Ne suffit pas à leur pauvre âme inassouvie, Et, créés pour l'amour, ils ne sont pas amants.
Trop humains pour passer sur terre sans tendresse. Trop dieux pour y goûter une banale ivresse, Il ne restera donc à ces fiers combattants
Qu'à chercher s'il existe, en des sphères lointaines.
Par la mort, au delà de l'espace et du temps.
Pour des cœurs plus profonds des amours plus hautaines.
TABLE
TABLE
LE JARDIN DÉSERT Je connais nn endos sur la cote bretonne