RESPECTUEUX ET AMICAL
Samois, 1895.
Elle est le paysage en marche. Son miroir coulant emporte le ciel et la forêt. Elle sépare le pays des bois du pays des plaines. Dans le sommeil enchanté des choses, elle est la vie. Qui l'a sous ses fenêtres, au bout de son jardin, peut regarder couler l'heure d'étain blanc à l'aube, d'or scintillant à midi, d'émeraude violette au crépuscule, noire et bleue la nuit. Souveraine, elle descend, de la masse compacte de la forêt, au barrage dont les dents de fer peignent le flot de sa chevelure. Elle noie sur ses bords des iris jaunes, des joncs. Elle roule des épaves. Les grands chalands de bois pesamment chargés la remontent avec lenteur, au bout d'une corde que baient deux chevaux
2 LEJAUDINDUPASSÉ
et un âne, ou trois mulets. « La chaîne », avec son bruit de tourne-broche, passe en dévidant les mailles de la corde de fer qui s'immerge à l'arrière du vapeur, dans un déchirement de la robe d'eau, ourlée d'écume.
Du pont au barrage, Elle descend plate, merveilleux bassin aux berges douces et à même, où les vaches, le soir, boivent en enfonçant leurs pieds dans le gazon mou. Des barques en nombre, amarrées devant les maisons du village; peu sur l'eau. Aux jours de ven(, une seule voile pcnclic son aile, rase les minuscules vagues, aile blanche d'oiseau et de poète que tout un pays connaît et salue : votre barque, Stéphane Mallarmé! Les bicyclettes fuyant le long de la route, dos courbés d'hommes en maillot, corsages roses et pantalons bouffants de femmes, laissent déserts les canots; Veau entre en cale ci pourrit le fond. De vieux bachots coulés à pic. dans la vase, rnon- Ircnt, à travers Teau transparente qui les emplit, de minuscules poissons de nacre blonde et flexible. Un cheval blanc baigne à mi-ventre, monté par un gars qui relève ses jambes nues.
J'aime ce coin surtout... Par une langue d'herbe large d'un saut, une presqu'île s'attache au sol ferme et court parallèlement à la rive; un étang s'y enclôt, d'eau pourrie d'herbes, port de la flottille du constructeur de bateaux : norvégiennes ventrues, périssoires frêles, canots vernis comme des escarpins de bel, petit vapeur joujou qu'un enfant pourrait diriger. Dans l'étroite presqu'île, l'herbe jamais foulée pousse haut, et les foins coupés y embaument. Une seule cabane, planches et goudron, sert d'abri au passeur dont le lourd bachot relie, à lentes ramées, Héricy et Samois.
J'aime encore le lavoir qui, sous ses auvents de bois, bruit d'un caquet de paysannes, coupé du claquement des battoirs. Quand le soleil s'abaisse et que des nuages feu, soufre, or vert trempent le cristal immobile du fleuve, l'eau savonneuse, autour des caissons de bois où s'encastrent les genoux des laveuses, étend et dilue sa nappe bleuâtre, qui s'irise de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Quand Tautomne rouge incendie la forêt et baigne ses rcileLs de cuivre dans la rivière que riialeine des brouillards ternit comme une plaque de mêlai, je dis adieu au paysage familier. M'exilant vers des mers de soleil et des ciels d'indigo, il m'est épargné de voir la rivière s'assombrir sous les nuées noires d'hiver, couler livide et sinistre entre des berges de neige. Au printemps, je la retrouve, verte et bleue, frémissante de ses mille petites feuilles d'eau.
Ainsi, elle m'apparaît toujours jeune et parfaitement belle. A la longue, et d'année en année, elle s'est identifiée tellement à mes rêves et à mes pensées que c'est en elle que je cherche la couleur de mon âme. Ce ruban de fleuve et ce tapis de verdures et de moissons qui le bordent sont devenus un complément de moi-même. Quelque chose de mon cœur mourrait si je ne devais plus les revoir. Chaque été qui s'écoule serre un nœud au lien fort de l'habitude.
Regards jetés sur les moires tremblotantes, sur les stries fines et magiques, jours vécus, années en allées! Tel soir, où de nuageuses mousselines bleues voilent le masque de lune de la rivière, évoque tel soir d'antan, si lointain, où le fil de l'heure et de l'eau nous emportait, mon frère et moi, dans le silence de la nuit, bercés par la barque en sabot, vieille et craquante. Il était doux, étendu à l'arrière, de plonger ses mains dans les ténèbres mouillées, dans ce noir qui palpitait entre les doigts, ruisselait froid et caressant.
Puis, les journées grises, les heures sans heures des molles accalmies de septembre ; les soleils brasillanls et durs où l'on rame dans de l'or, avec du feu sous les paupières; les après-midi vertes et sombres sous des replis glauques d'ombrages ; on s'immobilisait audessus d'une forêt dans l'eau, pris dans le tain d'une glace si pure qu'on craignait d'en briser le reflet. Le fallait-il ? les rames trouaient la tapisserie lacustre et emportaient dans leur sillage de perles tout un pan déchiré du paysage.
Tous les rôves de notre jeunesse se sont mirés dans cette eau intarissable qui les emporta. C'est une âme vieillie et un visage modelé à la ressemblance du passé, mais avec un sourire plus grave, que nous y surprendrons désormais, car la parole du poète est trop vraie :
On ne se baigne pas deux fois au même fleuve.
Et elle est trop vraie aussi, la mélancoliiiuc petite chanson bohôme :
Les montagnes gémirent Et les forêts gémirent.
Mes jeunes années, Oïl vous êtcs-vous en allées!
Mes jeunes années
N'ont pas joui du monde.
Mes jeunes années
N'en ont pas connu la beauté.
Jeunesse, ma jeunesse, Gomme je t'ai passée!
C'est comme si j'avais jelé Une pierre dans l'eau.
Une pierre dans l'eau, Elle remue et se retourne.
Mais ma jeunesse Jamais ne se retourne.
A présent, la rivière me fait peur, et je ne la traverse qu'à contre-cœur. Amie toujours, mais amie inquiétante, depuis qu'à trois fois j'ai vu les gafîcs des mariniers sonder les herbes, chercher un mort.
L'eau qui dort, emportée dans sa respiration de sommeil, paisible à la surface, attire l'homme par son murmure de sirène. Imprudence de jeunes gens, suicide obscur, accident horrible et absurde, la rivière douce, tapie dans son lit de joncs et d'iris, laisse venir à elle qui doit subir son sort. Force lente, aux étreintes paralysantes, elle déroule ses anneaux fluides et va, suprême d'indifférence, loi de beauté, de vie et de mort.
Moins charmeresse, elle ne capterait pas autant le rêve; moins terrible, elle n'inspire-
rait pas le respect sacré qui lui est dû. Elle est telle qu'elle est et parce qu'elle est, à la fois jeune et vieille comme le monde. Toute l'imagination et la poésie des hommes ne sauraient concevoir quelque chose d'autre et de plus beau que ce flot lent et large, qui prend la couleur du temps, s'imprègne de la splendeur des choses, et s'écoule avec la lenteur inflexible de la Destinée !
A Félix Bouchor.
— Attends, vieux camarade ; c'est plein d'anémones sauvages !
L'alezan, humant les bruyères sèches, tend entre les brides lâches sa longue tête placide, et broute les lancettes jaunies, l'herbe fine.
Elles valent la jDeine que l'on mette pied à terre pour elles, ces anémones, lis d'un violet royal, à cœur d'or, sur courtes tiges velues.
— Qu'est-ce que tu dis de cela, l'ami ?
La bête, à la voix familière, tourne son cou gonflé de veines et moiré de sueur. Son largo œil noir bombé montre un coin de blanc peureux, et la forêt se mire dans l'orbe sombre et verni de cet œil qui ne voit point à la façon du nôtre et qui déforme toutes choses.
— Qii\'St-cc qu'il y a donc ?
IiKluii'tiulo de la fêle au vont, uariiifs Irémissantcs, puis détente, oubli de la sensation fugace ; et, i)aisible, arquant ses jambes, le cheval tond l'herbe grêle d'une ornière, mâche une écorce, cherche à déterrer les ligclles fraîches. D'où venait sa peur, le souffle instantané qui lui vibrait tout au long ? C'est leur mystère, aux animaux, étranges voyants des formes lointaines. Ils entendent ce (j[ue ne perçoit pas l'oreille de l'iiomme. La futaie, pourtant, est vide. Aucun bruit de hache jetant bas les arbres, nul cri de coucou ni de pic frappeur, celui qu'on appelle l'oiseau des charpentiers ; les ramiers sauvages ne roucoulent pas. La forêt s'étend silencieuse, vide et pleine. Peut-être le vol d'un corbeau ombrait-il le sol d'un battement d'ailes? Ou quelque branche aura craqué.
— C'est bon, hein !
Oui, ce doit être savoureux à mâcher, ce vert humide ; c'est bon, après la paille sèche, l'avoine sèche, le foin sec qui craquent sous la dent. Sa langue clappe, gênée par le mors.
LA FORET FEE l 1
C'est vrai que cette verdure fait envie, tous ces feuillages gonflés d'eau, leur acide fraîcheur !
En selle maintenant ! le bouquet est cueilli. Les fleurs sont rares en forêt. Près des champs, fleurissent seuls la menthe sauvage à fleur bleue, les boutons d'or, les campanules en clochette, les petits œillets sauvages qui sont roses. Ces anémones veloutées, d'un violet si riche, à peine nouées d'un brin d'herbe, se ferment et se fanent.
L'allée de sable sinue entre des buissons roux. Derrière, devant, partout, la futaie s'élague : grands jours bleus où s'érigent des hêtres gigantesques, des peupliers blancs, des ormes. Un tapis mort de feuilles et de broussailles fauves laisse poindre, çà et là, les piques menues du vert nouveau, les gramens roses.
Il y a huit jours, on eût dit l'assoupissement d'une forêt d'automne, grise et grillée. A vue d'œil, le printemps a surgi, jailli, bondi, cre-
vant en boiirgoons verts, poussant dos ongles et des doigts d'émeraude, lançant des fusées qui éclatent et retombent en pluie feuillagée : c'est la gloire du vert et du jaune, du jaune surtout. Une colossale et vierge dentelle enveloppe d'un réseau ciselé les vieux troncs blancs et noirs. Des milliers d'êtres, qui sont des feuilles et qui palpitent comme des oiseaux, scintillent en frissons de lumière. Et cela sent la chair du bois, le sang de la sève, la jeunesse éternelle.
Des bouffées vives passent, des hannetons zigzaguent en petits sillages phosphores, un lézard gris court sur une roche, des bestioles bleu d'acier, or sombre, vert laitue, glissent dans les sous-bois ; tantôt l'exquise et fiévreuse odeur d'étang, l'arôme humide des champignons s'exhale, tantôt le parfum sec et résineux, si pénétrant, des pins. Ici, un souffle de musc ; là, un soupir de bruyères mortes ; et, partout, rhaleine profonde de la forêt jeune, un grand vent de force et de vie neuves.
Les hêtraies épaississent déjà leurs feuillages. Dans cette course au vert, au vert uni-
forme d'été, dans cette gamme ascendante et précipitée des blonds, des ors faibles, des soufres verdâtres, des jaunes fonçant d'heure en heure, les chênes en retard, mâts de navire droits et rugueux, piliers de cathédrales inachevées, tous pareils, se teintent d'une frêle feuillée, larve et brume dans les lointains.
Aller de l'avant, fouler des allées de sable, percer à l'infini l'ogive bleue des berceaux, et que les feuillages vous grisent et vous harassent délicieusement, flots changeants et monotones, pareils et nuancés, voilà que le mirage, la fièvre de langueur, la magie de la forêt vous subjuguent et vous enchantent. Musique sans paroles, sourde et confuse âme des choses, sortilège exquis et perfide, la Forêt vous prend, vous garde. Vous n'êtes plus à vous, mais à elle. Dépossédé du temps, du lieu, du désir et du regret, il n'est plus rien en vous que l'instinct d'errer des heures, au hasard, sans but, réduit à vivre l'unique vie des sens, la pensée si flottante qu'elle en estpresque dissoute !
— Quoi encore, vieux garçon ?
Tiens ! des chevreuils ! Une harJe en exode, souple et peureuse, l/un d'eux semble attendre, à moitié retourné vers nous. Son pelage fauve se lustre au soleil. Un saut, il fuit ! Et le cœur sauvage du vieil homme croit bondir au rythme d'un galop de poursuite, parmi les fanfares au vont, les abois de meute à mort, un froissement d'étriers dans le boite à botte qui cherche à dépasser un rival, sous l'œil ardent des amazones.
Mais non, nous allons au pas, tout doucement. Et peut-être reverrons-nous les chevreuils, à travers un taillis, braquant sur nous leurs yeux de velours, piétés dans un ramassement qui peut les détendre en arc, emportés d'une nouvelle alarme, au loin cette fois et invisijjles. Des roches blanches, gris bleuté, forées de trous d'épongé, reflétant le ciel dans des lacs minuscules, dévalent à présent, sous des pins rougeâtrcs, en un lit de mousses flétries, d'aiguilles glissantes et de pommes de
pin fendues. Des serpents de racines bossuent le sol de leurs nœuds. La terre, sous les sabots, ronfle en marche de tambour lointain.
L'alezan a repris son rêve ; l'avait-il quitté ? Son pas somnambule se lève et s'abaisse d'un tracé courbe, automatique; les muscles de ses épaules jouent sous la peau tiède, le poil net et luisant. 11 vit le rôvc continu de son âme, et ce rêve, ou un semblable, halluciné le cavalier.
C'est tout ce vert qui obsède. Par mille pores, il entre en vous. Penser à autre chose, est-ce possible ? Un essai de conscience se brise et s'éparpille à chacune de ces formes d'arbres, de branches et de feuilles entrées dans le regard. Un chaos analogue à celui d'une symphonie dont on percevrait tous les instruments, berce, de son ondoiement puissant, le rêveur éveillé et la bête qui marchent. Des sensations inachevées sussèrent tout au plus l'envie de boire aux mares ou de s'étendre, le front au ciel, à plat dos, dans les broussailles rèches pointillées de genêts jaunes !
La fièvre verte !
Elle m'a ressaisi tout entier, avec son insomnie vague, son incohérence fluide, ses frissons à l'ombre, ses chaleurs au soleil, la fièvre de langueur, la malaria des arbres, la douce et voluptueuse hébétude d'être soi et non plus soi, de dépouiller toutes les contingences imposées par l'hérédité, la vie convenue, d'oublier que l'on s'appelle un tel et qu'on remplit telle petite case de l'échiquier social, pour ne plus s'appartenir qu'en tant qu'instinct primordial, effigie de la race et de l'espèce, dans la nudité d'une âme à laquelle il suffit de se sentir palpiter comme les feuilles, comme les bêtes.
Autrefois !
Ah ! autrefois, plus ensorcelant pour ma jeunesse était le prestige éternel des eaux, dos bois : la fièvre verte se confondait au délire d'amour. Pour ces combes solitaires, pour ces hêtraies où flotte un vieux mystère, pour ces roches, pour ces futaies robustes et ces clai-
LA FORÊT FÉE i 7
rières en cirque,pour ces étoiles de sentiers verts conduisant à l'inconnu, pour les découverts béant sur des océans de cimes et des moutonnements de verdures, pour les vieux arbres crevassés et la plus humble tige d'herbe, mon adolescence se gonflaitde désir, et j'aimais la forêt comme on aime une femme. Elle était toute volupté. Et j'eusse voulu étreindre les bouleaux blancs, me rouler dans les chevelures vertes des broussailles, pâmer sur ce sein chaleureux de géante.
Aujourd'hui, la fièvre verte est devenue chronique. Ses accès sont courts. J'y suis fait, .le les aime pour le rêve intense et perdu qu'ils suscitent en moi, pour la poésie informulée dont la forêt impassible, mais si belle, baigne mon cœur d'après des chimères enfantines. Pourquoi demander plus à la forêt que son mirage ? Vers l'Orient, toutes les feuilles chatoient, translucides et perlant du sohMl. Des coulées d'or font flaque dans l'herbe rase. Des pans de verdure sur le couchant s'étagent en replis d'ombre et en reliefs vifs, en amoncellements joyeux qui bougent.
Unique heure blonde, rappel de la jeunesse et du prinlcinps brefs ; demain la forêt sera toute du même vert. Et l'esprit se blasera sur cette splendeur connue.
Il y a des reflets d'argent sur les ornières d'herbe. Les ramiers sauvages roucoulent en petits sanglots doux. La forêt fée bruit et vibre. Cher mensonge de la vie, beau leurre des choses !
— Au galop, vieux camarade ! Rompons le charme par un simulacre d'action.
11 faut secouer cette fièvre qui enlise et d»'- \ore.
A la maison !
Oui, elle fut charmante et boufTonne, cette représentation donnée l'autre jour à Mariette par les peintres Point, Béthune et Anquetin. L'idée n'en pouvait venir qu'à des artistes. Composer une revue cocasse, à la fois pleine de poésie fine et de réalité grasse, la répéter, la jouer le jour de la fête du pays, dans une baraque de foire, sur un théâtre de toiles, loué à cet effet, voilà qui sent ses tréteaux libres et sa Comedia delV Arte d'une lieue !
Rien ne pouvait être plus cher à mon cœur. Car j'ai gardé l'amour do la prestigieuse atmosphère factice ({uc créent la parole ou le geste humain, l'oripeau, le décor et les quinquets. Et encore que mon rôle, cette fois, y
fût d'iuimhlc spectateur, c'est ma jeunesse ivre de tliéàtrc que je crus voir se lever sur les planches poudreuses de la baraque de Mariette, au feu des lampes à pétrole et des llammes de bengale d'apothéose.
Et qu'elles étaient sœurs de mon rêve, ces jolies et spirituelles comédiennes, actrices nées, comme toutes les femmes, dépensant dans la fièvre du spectacle leur énergie nerveuse, avec des yeux éclatants et des lèvres pareilles à des piments rouges ; entre toutes, une inoubliable Colombine, un exquis rapin travesti, et M"*^ Nau v(!nant, en souple maillot d'Arlequin, réciter ces vers du prologue :
Au son des violons qu'on accorde, voici
DerriiM'c le rideau que nous mettons nos masques,
Fleuris, non de pensée amère ou de souci,
Mais de libre feuillage et de roses fantasques...
Vous serez indulgents, car le drame est léger
Et nos auteurs ont pris leurs pinceaux pour écrire;
Heureux s'ils peuvent faire un instant voltiger
Sur vos lèvres la joie éclatante du rire!
Pends-toi, mon cher frère, qui, pendant qu'on applaudissait ces vers de toi, galopais
sur ton cheval dans les plaines de la Beauce, rivé par les grandes manœuvres à ton peloton de dragons! Mieux que personne, tu aurais raffolé de cette représentation, car un semblable amour de tréteaux et de rimes sonores lie tes souvenirs aux miens ; et nous aussi, presque enfants, nous eûmes notre baraque de Marlotte.
Ce fut le théâtre de Valvins.
Il exista vraiment, et dura deux années.
Stéphane Mallarmé le patronna de son sourire. Ensemble, l'autre soir, nous en rappelâmes les fastes, tandis que, serrés amicalement dans le crépuscule vif et froid, nous filions vers Valvins et Samois, en compagnie d'Élémir Bourges et d'Henri Signoret, secoués par la petite voiture qu'emportait la jument frileuse.
Nous reportant onze ans en arrière, plus peut-être, je n'ose compter, nous brassions l'imaginaire entassement de loques, de cos-
-2t> LE .IAKDIN DU PASSÉ
tûmes, (le brochures, de chandelles, de rideaux et de paravents qui parvinrent à réaliser notre heureuse folie. Et nous en évoquions le cadre, à la fois simple et magnifique.
C'était, près du pont de Valvins, à deux pas de l'escalier enverduré de vigne vierge et du canot à voiles de Stéphane, un alclicr vaste, au-dessus d'une grange, dans une ferme. Par la baie de verre, on voyait couler la Seine, fuir un ruban de route, monter le compact rideau de la forêt. Cet atelier avait été occupé par (le Neuville. Un essuiement de pinceau, uni' glande lâche de couleur brune laissait sa niar<iu(,' sur le lorcliis des murs.
Un pluncher surélevé, une rampe de ferblanc, trois grands paravents veris et feuillages, destinés à être tour à tour un fond de forêt, d'appartement ou de mer, telle fut la scène. Nos deux lits, des l)aiics de bois et des chaises, voilà i)our s'asseoir. Les rideaux, deux draps blancs jouant sur une tringle, séparèrent le monde illusoire du public. Le public était libre et tout de paysans. Entrait «lui voulait. 11 n'y avait pas même un tonneau
à la porte pour recevoir des contributions en nature, œufs et poulets.
Tous les dimanches soir, prévenus par des affiches manuscrites apposées au pont de Valvins, des villages voisins, Samoreau, Héricy, Vulaines, et même de la Brosse, qui est loin de là, de petites lanternes, par la nuit obscure, se dirigeaient vers notre théâtre. C'étaient des paysans et des paysannes ; quelques-uns, pour être sûrs d'être assis, emportaient leur chaise au derrière. Ils grimpaient l'escalier raide : un falot éclairait les profondeurs de la grange, les houles jaunes et immobiles des bottes de paille. Réveillées, des poules caquetaient, en s'enfuyant. Et nous ne comprenons pas encore que le feu n'ait jamais pris, allumette jetée insouciamment, cendre rouge de pipe secouée sur les marches.
Un public, un vrai public que celui-là! Foule tassée, bruyante, tenant deux cents là où il n'y avait place que pour cent, masse de chair liée par l'écrasement et d'autant plus facile à s'émouvoir ou à rire, chaque secousse gagnant avec une rapidité de foudre.
Notre saison dramatique remplissait deux mois de rannée, toutes nos vacances <le collégien et d'étudiant. Et, en revanche, l'année entière tenait pour nous en ces deux mois de fièvre et d'agitation délicieuse.
Le seul revers de la médaille est qu'il nous fallait, mon frère et moi, les bougies soufflées et le bruit des spectateurs écoulé dans l'ombre, dormir dans cette atmosphère grasse et chaude, qui mêlait au fleur des foins un petit relent d'é table.
On ne dormait pas, voilà tout. Et les oreilles claquées, la gorge sèche, on bavardait jusqu'à l'aube.
Nos acteurs : nous-mêmes, ensemble costumiers, régisseurs, souffleurs, machinistes ; quelques amis s'y joignaient, le poète Mestrallet. Notre poète officiel, bonne et rare fortune, quel autre que Stéphane Mallarmé? Notre cousin, surcroît de luxe, et, raison meilleure, notre ami. L'âme délicate et charmante de notre troupe, la fleur incarnée de ce théâtre aux
belles rimes et de ces parades aux gestes blancs de funambules, M"*' Geneviève Mallarmé consentit à l'être ; et avec combien de grâce !
Colombine du Pierrot posthume de Gautier, Nérine des Fourberies de Nérine de Banville, nulle ne sut comme elle animer d'un visage de petite fée le Passant de Coppéo, la Part du Roi de Catulle Mcndès, Pierrot héritier de Paul Arène, Loyse de Gringoire, la seule pièce en prose que nous jouâmes, parce qu'un poète l'avait écrite. Notre audace alla même jusqu'à affronter Hernani: mésaventure légère : les paysans, croyant que l'emphase des vers et l'intensité des situations indiquaient une parodie, se tordirent de rire. Plus l'action devenait frénétique, plus leur gaieté délirait. Dans le Don Diègue sénile, le Hernani passionné, la dona Sol pathétique, ils avaient reconnu l'éternelle farce du Géronte trompé par Léandre et Colombine !
Ce fut un accident drôle, et l'idée ne nous vint pas de nous en prendre à l'insuffisance de notre jeu et de nos moyens. Ce public éclairé sur la vraie et profonde signification des sym-
bolos ne saviiif-il pas garder un parlait silence, coupe de rires ou J'angoisse, lorsque surgissait le grand spectre pâle de Pierrot faisant mourir sa femme en lui chatouillant la plante des pieds?
Falotes ou macabres pantomimes, qui mariaient le rasoir avec lequel Pierrot coupe le cou de son enfant à la seringue de cheval par laquelle il enfourne un clystère bouillant à la sage-femme! Epi(|ue odyssée d'un gendarme perdant au jeu son sabre, ses bottes, et jusqu'à son nez et ses moustaches : à vous, Mestrallet! Scaramouche auquel on crève une guitare sur la tète, Arlequin preste soilant d'une malle, culbutes ciownesciues et coups de pied au derrière, décharge d'un tromblon dans la poitrine, meurtres et suicides d'où jaillissait le rassurant symbole un bou(j[uet de carottes : tout l'hurluberlu du rêve et le fantas(iuc de la charge! Dieu! que ces joies sont loin!
Elles s'éternisent seulement en quelques vers exquis de Stéphane Mallarmé : un sonnet en manière de prologue d'ouverture, et des triolets suaves. Celui-ci entre autres:
Notre violon n'altend plus Qu'an signe de Monsieur le Maire.
Cet orchestre que j'énumère, Notre violon, n'attend plus.
Déjà sur les prés chevelus,
La luoe vers sa chimère.
Notre violon n'altend plus
Qu'un signe de Monsieur le Maire.
Tout a une lin. Un soir d'automne, quand la vigne vierge devient rouge et que la Seine se glace d'émcraude — il y avait desorspâles dans les bouleaux, — l'actrice, le spectacle fini, vint, pinçant le bout de sa jupe rose, réciter en une révérence d'adieu au public ces vers de Monsieur son papa :
Avec le soleil nous parlons Pour revenir au temps des roses.
Sans or, ô Gilles et Marions!
Avec le soleil nous partons.
Mais il nous reste en nos cartons De quoi chasser les jours moroses.
Avec le soleil nous partons Pour revenir au temps des roses.
Les roses revinrent, mais le théâtre de Valvins ne rouvrit pas. Il mourut dans sa fleur, comme les jeunes hommes aim<;s des dieux.
Il en reste une jolie cendre, et, acteur dépoudré, j'en garde, hélas! sur les cheveux.
A François Sauvy.
Qui nous aurait dit que, quinze ans plus tard, nous serions assez jeunes pour reprendre ces divertissements, et, qu'après Valvins, Samois aurait son tour? Hier, un gracieux prologue de Georges Rodenbach précédait une charade en vers écrite par mon frère. Aujourd'hui nous tentâmes plus et mieux.
Dans le petit village, il y a une salle de bal : planchers défoncés, tribune d'orchestre sur laquelle deux lyres peintes semblent de sang caillé, murs gras et noirs d'inscriptions. C'est là que, derrière une rampe faite d'une feuille de zinc, sur un fond de vieux rideaux pour seul décor, nous avons, avec quelques char-
mantes jeunes lillrs, nos cousines, joué aux chandelles, pour (juelqucs iiuiis, deux contes féeriques : la Be//c au Bois dormant, et ce parfait joyau de 1 ecrin de Tliéodore de Banville : Riquet à la Houppe.
Aimez-vous ces représentations intimes "? Je n'aime qu'elles. Elles sont humbles et charmantes. Des écritcaux, comme au temps de Shakespeare, indiquent le parc, la forêt, la salle du Irône. La satinette à dix sols y joue le satin ruineux : ce n'est pas un costumier en renom qui taille les pourpoinls, mais une ouvrière de village, pour laquelle on copie, dans les costumes de Vecellio, quelque modèle d'ajustement. Les colliers d'or ? Vite du 111 et une aiguille : haricots enfilés, marrons en brochette que recouvre un pinceau d"or liquide ; et voilà des splendeurs ! Le théâtre vit de mensonge, rillusion s'y crée dans les ûmes et le verbe du poète n'cstil pas là pour tout peindre et tout évo(iuer ?
Mais, dira-t-on, on j(me pour le public VPoint du tout. N'est-il pas aussi exquis de se dépenser poui'dix personnes que pour mille M/elTort
est le même, et il est délicieux de se dire qu'on se donne corps et dmc pour une élite, pour un pur groupe de poètes ou de lettrés.
Enfantillage, temps perdu ? C'est vrai, mais ne perd-on pas la vie misérablement en soucis puérils ou en niaiseries amères ? Combien d'instants donne- 1- on véritablement à une haute et forte émotion d'art? Et si c'est être enfant que de se livrer en spectacle et de réciter de vaines paroles qu'accompag'ncnt des gestes illusoires et fugaces, je demanderai : — Quand l'homme cessc-t-il d'être un enfant ? Toute l'inconscience de nos actes, nos colères, nos chagrins, nos sottises sont des actes d'enfant. Enfant Ion naît. Ton grandit et l'on meurt.
Abriterai-je nos tentations modestes sous de grands noms ? Serons-nous les premiers qui, écrivains et artistes, aurons l'oripeau vif, le souffle chaud des chandelles, la fièvre des tréteaux? Le cher Gautier n'a-t-il pas joué, en grime émérite, devant des amis, le vieillard burlesque du Tricorne enchanté ? Georges Sdnd, à Nohant, ne jouait-elle pas la « comédia
doirArtc » i Henry Moimior incarna son Prudhomme ; Jean Richepinson Nana-Sahib ; (leoiges Courtcline ne s'est-il pas montré aussi parfait comédien que profond et prestigieux conteur du rire?
Quand je me retourne vers ma jeunesse, j'y vois le spectre blanc du Pierrot que j'aimai entre toutes les figures qui grimacent la parade de la vie et de la mort. Pierrot long et flexible, cierge funèbre et pâle. Aucune page, aucune émotion d'écrivain, voyant sur le papier blanc courir le fil mystérieux de Faraignce vivante que chacun porte dans son cerveau, ne m'ont donné celle ivresse éthérée du théâtre.
C'est que, sur les planches poudreuses, on réalise le plus grand et le plus rare bienfait auquel soient accessibles nos âmes dévorées de spleen, rongées par la pensée égoïste et l'analyse stérile. Etre acteur, c'est sortir de soi.
— « Si je pouvais être seulement — dit le Fantasio de Mussel — ce monsieur qui passe!
« Ce monsieur qui passe est charmant... Je suis sûr que cet homme-là a dans la lèlc un millier d'idées qui me sont absolument étran-
gères : son essence lui est particulière. Hélas 1 tout ce que les hommes se disent entre eux se ressemble ; les idées qu'ils échangent sont presque toujours les mêmes dans toutes leurs conversations ; mais dans l'intérieur de toutes ces machines isolées, quels replis, quels compartiments secrets ! C'est tout un monde que chacun porte en lui ! Un monde ignoré, qui naît et qui meurt en silence ! Quelles solitudes que tous les corps humains ! »
Devenir Celui qui passe, sortir de soi, être un autre, ou tout au moins soi-même amplifié, déformé, vu sous des angles divers et à travers un prisme nouveau, qui nous procure cela, en dehors du théâtre ? La musique chez les âmes privilégiées, le vin, le haschich, la morphine chez les autres.
Puis, en ces représentations improvisées, ce n'est pas tant l'unique, la flamboyante soirée, mais tout ce qui la précède, préparatifs, répétitions, et ce que la bonne camaraderie met de familiarité fine et jolie entre des êtres convaincus, jeunes hommes et jeunes filles, avides de compj-endr'^ et de sentir. Répéter, cette lente
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ébauche, ces (àtoniiemenls qui cherchent, ces lueurs qui i»assent,ce travail visible de râmc, sont, a}jpli(iués à des œuvres de poète, des heures inoubliables. Dans les intervalles intervient ce que les rapins, si hal)iles de leurs niaiiis, appellent le bricolage. Bricoler est si amusant! c'est coller, rogner, peindre, clouer, fabriquer des accessoires, draper des étofFes, se sentir de l'invention dans les doigts et de l'esprit au bout des ongles .
Et, lentement, couve la lièvre des planches. L'imagination peu à peu déborde le sens de la réalité coutumière, le rêve mange le cœur. Nuits mal dormies, bribes de phrases qu'ancre le souvenir aux carrefours de l'insomnie, possession lente de l'être par le personnage de songe que l'on doit incarner. Puis, rinstant venu, un grand vide, un large trou lumineux où sombre toute mémoire, où une suprême et exquise angoisse de trac vous étreint, avec la persuasion (jue « tout cela est arrivé ! »
Donc, nous avons joué la Belle au bois dormant et Riquet à la Houppe. De la première do
ces pièces, je ne puis rien dire : elle esl de mon frère.
S'appellera -t- elle encore ainsi quand elle entrera, au son des mélodies de Paul Vidal, en un vrai théâtre ?Plus savants, sans doute, seront les comédiens. Auront-ils la même flamme et la même conviction que notre actrice ingénue et que l'auteur lui-même à reciter ces vers :
La Princesse.
Aussi loi'squ' entendant à travers vos paroles
Chanter les oiseaux du réveil, Je vis que vous étiez à mon rêve pareil, L'aube éclata!... Vous paraissez, l'ombre s'envole!.. Toute l'odeur des bois est entrée avec vous.
Le Prince.
Rien n'est si doux Que de vous regarder longuement et d'entendre, Pleine de rires clairs et de vagues sanglots,
Sonner votre voix triste et tendre.
Ah! sur le cœur en friche et dans le jardin clos. Où. depuis si longtemps-ies roses étaient mortes, Un vent tiède, poussant toutes grandes les portes, Entre avec le soleil et tout va reverdir! Les roses d'autrefois se mettent à fleurir,
Et dans le beau jardin des heures en allées,
La brume se dissipe au tournant des allées.
Parmi l'aube nouvelle et les lilas soudains,
Vous marchez sur mon cœur comme dans ce jardin.
Vous êtes le printemps merveilleux ! Et voilà
Qu'ivre du lourd parfum qui monte des lilas,
Je sens le jardin vierge et la saison divine,
Et mon cœur à grands coups qui bat dans ma poitrine !
Riquet à la Houppe est une de ces comédies où Théodore de Banville a allié un symbole profond à la plus fulgurante fantaisie. Nulle part sa grâce fière n'a déployé de plus vives ailes d'oiseau pourpré et diapré. La princesse bête, le prince difforme que l'amour rend, l'une spirituelle, l'autre beau: Banville a traité en maître ce mythe éternel.
Ce qu'il y a de très noble et de très touchant dans le théâtre de ce féerique jongleur de rimes, c'est la foi absolue qu'eut Tliéodore de Banville dans la puissance dominatrice ettransfiguratrice de la poésie. C'est le Verbe magique qui suscite une âme en la princesse Rose, qui fait de l'affreux Riquet un beau jeune prince, c'est le même Verbe qui, dans Gringoire, rend le
pauvre baladin grand, incomparable aux yêux de la chaste et pure Loyse ; c'est le Verbe encore qui arrache Florisa à l'amour terrestre et la voue, prêtresse du Beau, aux flammes ardentes du théâtre.
Foi glorieuse, foi admirable, et pour laquelle le nom de Banville doit nous rester cher et sacré. Il crut à la mission divine de la poésie, celui qui écrivit :
Pourquoi je vis? Pour l'amour du laurier !
A quel point le poète eut raison de proclamer l'enchantement du vers sur les âmes, Riquet à la Houppe nous en a donné l'exemple saisissant. Transfigurée comme en un miroir de fée, belle d'une ùme qui brûlait en des yeux de rêve, mettait un charbon de feu sur sa bouche, telle nous apparut l'ingénue jeune liUe, l'enfant ignorante, mais émue jusqu'ciu fond de l'être, qui, en notre pauvre petit théâtre, interpréta la princesse bête, devenue, par la puissance de l'amour et de la parole, l'esprit qui rayonne et sourit.
Pourquoi ne le dirais-je pas en terminant ?
3 8 LE JAllDIN DU PASSE
Certes, ce nous ('(ait. une joie de consacrer, ilans une bien liunible i)etite chapelle, un culte pieux ù un pur poète ; un chagrin pourtant s'y mêlait: celui (le sonycr (jue Banville a du mourir avec le regret que ses trois meilleures pièces, Ésope, Rlquct à la Houppe et Flori'^a n'aient pas été représentées. Il ne fit qu'approcher la terre promise du théâtre!
Et cela nous consolai L un peu, trop peu, de donner ce soir-là une vie factice et brève aux marionnettes adorables de son poème. A défaut de Georges Rochegrosse, que nous n'avions osé inviter, Banville était en esprit parmi nous, représenté par son cher ci vieil ami Stéphane MallariiK''!
Si l'amie aux yeux de violette et aux cheveux d'or changeant, celle que je rêve et n'ai point vue, apparaissait par cette blanche et livide journée d'orage, mon caprice la voudrait vêtue d'une svelte amazone bleu de roi, bottée de cuir gris et éperonnée d'argent au pied gauche ; un chapeau de feutre à plumes coifferait sa tête fine. Elle monterait une alezane fauve à la crinière tressée de ganses de soie floche, une bête souple et nerveuse qui marcherait comme on danse, d'un pas noble et relevé. Nous nous en irions à travers le doux pays frais, au long de la rivière lisse. Je lui dirais :
— De même que nos chevaux se plaisent à
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aller (le pair, donnons jeu à. la rèvorie communo (It! nus unies, et qu'elles soient d'aeeord, même dans le silence. Irons-nous — quel est votre désir? — au bord de ce ileuve dont le miroir lent et flexible entraîne en son cours lluidc un ciel d'eau et de cristallins ombrages? Préférez-vous la plaine, avec ses moissonsdont l'or flambe dans le soleil, en un jaune de paille et d"' flamme? ou la foret mystérieuse et im^ mobile d'émcraude?
Elle répliquerait :
— La foret seule est selon mon cœur. Celle où nous allons nous plonger est profonde. Je la connais bien. Elle a beau être proche de Paris et toucher à deux villes qui sont Melun <l Fontainebleau, il en est peu d'aussi solitaires. Quelques voitures, de rares bicyclistes, et ces pauvres hères qui, leurs souliers jjendus au dos par une ficelle, s'en vont ]»ieds nus d'un bout df lii Krancc à laul rr, voilà ce <jue nous risquons t\r nnconlui- >iir li'S grandes roules cL >in' les pav(''S du loi. Mais nou;^ iw les apfrcevr(»iis nirme pas, car voici les allées df sable, où un ualop s'enfonce à perte de
LA CHÈRE FORÊT ^ l
vue, à travers le dédale infini d'autres allées qui, sous l'arceau des verdures, ouvrent des ogives d'azur et de ciel. Nous pouvons, dt-s à présent, errer pendant des heures sans nous heurter à un être vivant.
Je réponds :
— Oui, cette forêt est étrange vraiment et belle, à force de solitude, de silence et de mystère. Elle n'a point d'eaux vives; aussi les oiseaux n'y chantent-ils point. C'est la forêt sans chanteurs délicats et petits. On n'y voit que'les corbeaux noirs, les pies, et les fauves de l'air, les roux voleurs de proie. Ils se désaltèrent à quelques mares tristes. La pluie remplit aussi quelques flaques de rochers, mais peu, car là où elle tombe, le sable la boit. Cependant des bêtes charmantes vivent dans l'ombre verte des hê traies, parmi les roches rongées de lèpre moussue : ce sont les bardes de chevreuils, les grands cerfs, d'innombrables lapins broutant la bruyère rose, d'inoflFensifs b'-zards, et la vipère méchante.
Elle me regarde en souriant, et du songe dans les yeux, de l'indétinissable grâce en son
imlolonl maintipii que bnlaiiro lo pus rythmé de l'alozaiie, elle dit :
— N'est-ce pas singulier à pejiser — et sa main, gantée à la mousquetaire, étend le pommeau de sa cravache vers un des innombrables écriteaux qui repèrent en tous sons la forêt — que tous ces noms bizarres et charmants, route de Faon, du Cerf, du Porte-Arquebuse, carrefour des Vieux-Rayons, table du Grand-Maître,. caluiioi de Monseigneur, ventes Bouchard, cent et mille autres, gravés en noir sur plaques blanches au haut de poteaux indicateurs, baptisent des rues sans passants, des labyrinthes sans foule, une ville d'arbres morte et absolument désertc?Pour ma part, j'y sens un charme (|ue je ne puis exprimer, mais (jui me pénètre. Supposez — le cas s'est vu — quelque ignorant, vieillard débile ou pauvre femme, perdu dans ce méandre de chemins étiquetés, ({uelle angoisse lui infligeraient ces signes cabalistiques qu'il ne sauiait lire? L'idi'o ne vous est-elle jamais venuf (ruii accident, chute, coup «le sang, n'imporlf <[iiel prétexte, vous isolant sniis (l('f(!iise et ]»ara]ysé à terre.
tandis que votre cheval échappé galoperait loin, jusqu'à quelque grande route, où des gens lui barreraient le passage, à moins que, guidé par son instinct, il ne rentrât, les naseaux au vent, les brides cassées, à l'écurie? Des jours et des nuits pourraient s'écouler, avant (jue l'on vous retrouvât, râlant ou mort, au creux d'un rocher ou dans les vieilles feuilles des années passées. Combien cette recherche d'un absent emi)runtcrait quelque chose de rare et de décevant, de poignant et de mystérieux, à tous ceg noms parlants, qui, tendant pour plus de netteté une llèche noire au bas de chaque écritcau, sembleraient dire tous ensemble : — Par là! Cherche! Cherche!
— Pourquoi le nier? aije répondu. Une obscure conscience de péril aiguise la suavité de l'instant ({u'on vit. C'est ainsi qu'il est enfiévrant et âpre, le plaisir qu'on a, sur une bonne bète, à s'enlever sur un obstacle. La sérénité d'une nuit bleue que de joetits diamants blancs étoilent tire une partie de son prix de l'idée qu'un pas d'intrus va frôler le gravier, qu'une ombre apparaîtra, hostile, dans le clair de
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lune, ou tout sinii)loinout qun quehiu'un, qu'on ne voit pas, vous guette. La solitude que nos songes éveillés peuplent n'est pas une solitude ; l'écho di' noire a nie nous y suil, Itd qu'un pas frôlcur sur le gravier nocturne. J'aime celte forêt (|ui est pleine de moi-même, et qui semble n'être qu'à moi et n'exister que pour moi. J'aime la magie qu'elle dégage, le sortilège d'ombre glauque dont elle baigne le promeneur solitaire. Une lièvre douce stagne dans les sous-bois où végètent les champignons monstrueux; quand on a trop erré au milieu dos chênes on est comme ivre; il ne ferait pas bon dormir sur les aiguilles rousses des pins. Parfois, si le sabot du cheval heurle les racines souterraines, sur les hauts plateaux, la terre gronde comme un tambour lointain, et ce bruit morne vous émeut, d'une nostalgie indicible aussi bien qu'inexplicable.
Elle repreud — cl j'aime ses yeux d'eau violette où se mirent la l'orêt et le ciel :
— Les endroits les plus beaux ne sont pas les i)lus connus. 11 est une majesté officielle et des sites convenus. Sans médire des endroits
consacrés, je préfère telles solitudes perdues, tels promontoires inexplorés, telles mares sans nom, tels gazons de fée sous des arbres centenaires, où l'on ne voit que fougères et pommes de pin tombées.
Cependant, par une montée difficile, nous atteignons, entre un lit de rochers, une plateforme d'où la vue découvre un moutonnement vaste et infini de cimes, une mer verte aux innombrables vagues figées.
— Voilà, dis-je, qui est un spectacle éternel et dont le cœur ne se lasse point. Fi de l'agitation misérable des villes, des ambitions malsaines, du désir de briller, de la confuse et horrible lutte des intérêts, des négoces, du pain qu'on s'arrache dans la poussière des rues usées jusqu'aux os par les pieds de milliers d'hommes. N'avez-vous point envie de fouler des gazons vierges, de respirer un air que ne partagent pas d'innombrables bouches? Que la vie des fourmilières humaines semble loin, lorsqu'on contemple cet océan de ramures aux verts distincts et harmonieux dont les flots b fuissent, malgré le peu de vent,
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d'un muiiuui'C à poino srusiblc, mais distinct, mais inofond, mais immense comme la respiration des choses!
Ce disant, je tom^nai la tête vers elle.
Mais l'amie aux yeux de violet te ne me répondit pas, et mon regard la cherclia en vain, évaporée comme un lambeau de brume, au soleil.
A vais- je conversé avec une ombre ou avec moi-même? Fleur de ma rêverie, née d'un souille, s'était-elle évanouie dun souflle, sans raison, comme elle avait fleuri V
Une seconde, j'avais cru à son existence, je l'avais vu sourire sous le chapeau d'amazone, et les plis harmonieux de sa jupe tombaient avec grâce sur sa boite de cuir gris. N'ai-je pas été amoureux de son délicat visage et de ses cheveux d'or changeant? Ne l'avais-je pas vu flatter, de sa main longue, le souple col de l'alezane à la crinière tressée de soie? Cependant,du haut du promontoire, l'innnobilr luoulouinment des arbres se déployait jusqu'à Ihorizoji, sous le ciel blanc où l'orage ijesait. Et mon cheval solitaire tendait, entre les rênes lâches, sa tête vers le village lointain et l'écurie.
A M. Béthune.
Les premiers brouillards sur la rivière, les nuitius frais, les soirs humides, un frisson que dissipe le soleil: voici venue l'Automne verte, sœur de l'Automne rouge et jaune, de la Forêt d'incendie et d"or. La saison d'émeraude jette son dernier éclat : elle a le clair et l'étincelant des heures vives du printemps, une gloire défaillante d'été. C'est, dans la foret mouillée sans pluie, l'horizon violet des bruyères, et, dans les jardins striés de toiles d'araignée, le feu d'artifice des grands soleils d'or, aux pétales de flammes, au cœur noir et vivant comme une bête mystérieuse. Un voile de gaze flotte sur les collines et amollit les contours des choses d'un velouté gris et bleu. Les chats
fi'ilt'ux rt'iiliciit dans Irs maisons. Un malaise, (pii est sulilil, doux, et non sans angoisse pourtant, la conscience ilu temps ([ui passe, étreignent le cœur. L'année fuit, la vie coule; l'Automne verte en sonne le n'-vcil et, le glas.
Mélancoliques matins où l'on se découvre vieux; où l'on contemple la rivière et les bois, les champs jaunes et roux, avec le demi-blasoment d'un être en qui le divin mirage lumineux de la beauté des formes s'obscurcit, en (jui la secrète communion de l'homme et de la nature se rompt comme une amitié trahie ou un amour déçu...
Mélancoliques instants, où l'on cesse d'être dupe de la réalité apparente du décor féerique, où Ton ne dit plus à l'instant fugace : «Arrètetoi, tu es si beau! » où l'on est comme le dor- 'meur éveillé d'un songe, au sortir de ce songe... Court frisson d'âme, gauche détresse de se sentir vivre sans vivre, regret de ce qui aurait pu être et n'a pas été, lassitude d'actes répétés, monotones et vains, perception trop nette de liiiliiiie misère dont se trame une existence.
c'est ainsi que l'Automne verte du paysage se mire en nous et s'y double d'un reflet frissonnant, clair et inexorable, où palpite l'Automne verte de noire vie.
Assez tôt viendra la décoloration élrange du tissu mouvant de la Foret, do la robe du Fleuve, des ciels froids et givrés. Alors, résigné à rimpérieuso magie du spectacle solennel, il sera doux, peut-être, d'assister à la métamorphose éternelle, etdepromenersarêverie en des Bois dormants, sur les mousses fauves àFabri des frondaisons d'or, de cuivre, d'argent blanc et de chrome. En attendant, il faut subir, et savourer, le charme amer de cette minute qui donne à la Saison verte expirante l'indicible éclat d'un regard jeune, remonté aux yeux d'une femme fragile pareille à ces roses d'automne que le poète a dit plus que tout autres exquises, et qui ont la peau fine et amortie, d'autant plus odorante et suave.
Les regards disparus et aimés, la beauté troublante des yeux à l'eau profonde et obscure hantent alors le souvenir. Et la correspondance invisible et merveilleuse, l'analogie intime qui
HO LK JAHDl.N DU l'A S SE
llcurit (le son syiiibolc toutes choses, iiii|i()seiit à l'eau du llcuve on ne sait quelle ressemblance avcclo mystère d'un regard (|ui marche, on ne sait (juelle Iransparence liaignéc d'ombre et de feuilles, ([iii rappel h' l'eau songeuse et niagicjLie des prunelles. Gela apparaît au crépuscule, surtout, quand les rellets de nuages et d'ombrages se foncent dans le cristal vivant de la rivière, ainsi une pensée grave descend dans le fond des yeux, jusqu'à l'ame.
L'Automne verte inaugure les crépuscules rapifhiS et les soirées précoces. On rêve de flambées dans les âtres, déjà, et du rond de lumière intime que projette la lampe sur la table de famille, sur le papier de travail. On se surprend à ranger des livres dans sa bililiothèque. Et Ton en ramène un au hasard, qu'on lit debout. C'est moins un roman, un recueil de vers, que quelque livre d'automne et de long repos, tome d'histoire ou recueil de Mémoires. On lit des luiuls laits j^assés, des batailles, des intrigues de coin-. On vit, avec Saint-Simon, dans les ap])art(;nieiits de Versailles, on y coudoie nnr fouir de (•(nnlisans avides, orgueilleux.
gourmés; on assiste au souper du roi, on se glisse dans la chambre de M^^^^ de Maintenon, — ainsi le veut l'intérêt qu'on prend aux choses surannées, — et tout à coup on ferme le livre, et Ton songe que tous ces gens sont morls. que l'existence de l'homme n'est que le rêve d'une ombre, et qu'après quelques années de vie consciente par éclairs, vague et incohérente le reste du temps, on aura cessé de s'agiter pour n'avoir plus qu'à mourir.
Les brouillards blancs du matin, les crépuscules vaporeux de l'Automne verte vous traversent de ces spleens brefs et aigus. Une influence pénétrante et malsaine s'exhale des rayons moins vifs, de la terre blanche de rosée. Et c'est pour cela qu'il faut aimer cette Saison cruelle et douce, si éphémère et si chatoyante; il faut l'aimer comme une joie qui ferait mal, comme on aime les sensations doufoureuses et profondes, qui font vivre
J/Automne rouge et jaune, elle, a plus de majesté attendrie et de grandeur dorée. C'est la saison des regrets sans apreté, elle convient aux vieillesses blanches et à la beauté mûre des
femmes. Celles qui atteignent Tàge indécis où loiit IV'trc s'épanouit en modelés fermes et l)leins, où la chair brille en nacre humide, savoureuse comme los fruits gonflés, inspirent aux Imiiimcs la pilii' aiuic <|ii(' rmi a |»(>ur toute forme de beauté accomplie et périssabh!. On redoute en elles les déchéances prochaines. On sent si bien qu'elles cherchent dans vos yeux Tadmiration ou le désir qui les rassurent. Ils expriment tant d'éloquence muette, leurs regards voilés de langueur, où se trahit la suprême invocation au bonheur et la mélancolie de la jeunesse qui s'en va.
Les vieillards, de leur côté, tirent de l'automne ù son déclin une beauté spéciale et recueillie ; elle leur convient, elle les i)are, et donne à leurs visages un reflet de vie sans chaleur, mais d'éclat sourd, comme un rayon pâle de ce soleil couchant que leurs prunelles immobiles réfléchissent, fixement.
L'Automne rouge et jaune a la splendeur d'une dernière fête ; quehiue chose de suprême s'exhale en la hniLTuonr de ce mois de flamme
L AUTOM^sE VERTE »3
triste : on y sent une poésie d'adieux, une douceur d'agonie, i'àme raréfiée des fleurs (|ui vont mourir. Le cœur se détend et l'on est bercé d'une suave et poignante nostalgie. C'est une saison malade et on laquelle on se sent malade, sans l'être, par vague d'âme et malaria de cœur.
L'Automne verte en est le frisson précurseur et saisissant; c'est l'épine de la grande rose jaune et molle, exquise et fanée, qu'on respirera ensuite, délicieusement!
l'ame du voyage
A Alphon.^e DaurJct.
Comhicn sonl-ils, ceux en ([iii raiiloiniio ot SCS frissons, la l)runio cxliah'e do la rivière, le vol t(nir])iIloniianL des ('Gnilles, éveille une nostalgie de dépari, loin des cliamps nus où les labours ont tracé des sillons et la herso des morsures de peigne, loin des prairies givrées et des cieux gris, et à qui les premières llani- ])ées p('tillantes du foyer inspirent une indicible récurrence de soleil, un irrésistible prurit de clarté chaude, en une vision d'hivers printaniers, de golfes de Provence, d'.\lai''iie ou de Corse?
Je suis, pour ma part, de ceux-là eu qui l'âme du voyage s'exalte, lors([uc les liirondelles rassemblées sur les tils du télégraphe
suggèrent, par leurs corps ailfs, une bizarre symphonie, ponctuée en notes noires sur une portée aérienne; et quand la rivière ([ni coule en mon cher jietil pays de Samois, au pied de la forêt magique de Fontainebleau, quand la Seine a pris sa robe d'hiver, toute glauque et changeante aux ombres des nuages, et que, soudain rapprochée dans léclairciedes arbres, elle paraît couler le long de mon jardin, alors quelque cliose de vieux et de doux, de subtil comme Tarome des anciennes fourrures, de capiteux comme un amour ressuscité, d'inquiet aussi, de triste et de charmant, me sort du cœur tout un déballage de souvenirs d'hiver, de langueurs ensoleillées, de petits coins oubliés, de minutes vécues; et je sens bien que je me détarlie subitement (1(^ tout ce (jui m'entoure, imiis et paysage, intimité clière, et qu'il me faut partir au plus vite, fuir à toute vapeur vers un autre horizon, obéissant à celle àme impulsive et ca- ])ririouse du voyage ipii iin' traîne après elle, coin 1110 une femme aimée et insaisissable. Il n'est point, en elVet, d'assouvissement
L AME DU VOYAG E 5 7
à espérer pour qui souffre de ce mal d'exil, et les plus beaux couchers de soleil derrière les montagnes, les plus suaves profondeurs bleues des baies, la chanson des vagues, le clair de lune dans l'eau, et le charme de ces printemps factices aux verdures funéraires, sapins, aloès, eucalyptus, mimosas et cystes, l'odeur même âpre et douce de ce vert d'aromates, ne satisfont pas entièrement les sens ni l'esprit, laissent à convoiter, à regretter presque — éternelle ironie du cœur insatisfait — les froids éveils devant les vitres congelées d'arborescences, les tapis d'or rouge et bruissants des sous-bois, ou bien, dans les villes, le vaet-vient actif des passants que pince l'onglée, la preste allure des femmes que le vent fouette et qui ont du rose aux joues et du vif aux yeux!
Le voyage, d'ailleurs, au vui fou d'un rapide, est-il un plaisir, par sa trépidation monotone à travers un panorama fuyant de champs, do villages, de forêts, de cours d'eau, tous anonymes et pareils dans ce vertige de vitesse, ne suscite-t-il pas une sensation de malaise.
5 s L K .1 AUDI N I) V V A S S M
laiiaiis(''c tliiii lidininc aiilour tir (|ui lu terre lourncM'iiil, eu inèiuc temps (|ii"uiie vai^iio, insidieuse iiiqiiiétiulc, se converlissaiil. vite en angoisse, s'élève de ce .^m1<>|» lui-ienx, de celle course àriiiconnu ou à raltînic? — I/onuui — pour certains, le supplice! — de fendre ainsi furieusement l'espace, ne m'apparaît tolérable ([n'en un train nocturne, stores clos, A'olefs matelassés tirés, le wagon réduit à n'être plus (|iriin ('Iroit salon d'hôtel, où des voyageurs ipiinese connaissent pas et ([ni ne se retrouveront plus s'épient à la dérobée ou s'iiypnotisent sur un journal, avant de se laisser aller au sommeil gauche et contraint de gens (|ui n'osenl ronfler mais (ju'nn respect humain nu un reste d'hypocrisie niainlient semivaulrés, semi-corrects.
Alors, nulle ol)session fulgui'ante de coins de bois ou de rues, nulle silhouette-éclair de garde-barrière tendant, d'un geste raide, son prlil drapeau, — nulh> undancdlie de i^are avec ses si''parali()iis d'i^-h-es et ses adieux, nul miroir d(^ llcuve, nul rayon de soleil éclairanl la lanterne magi(iue des choses, n'interviennent