‹ Le jardin du passéChapitre 13 sur 13 · A L E J A R D I N DU P A S S IC · texte numérisé non relu

A L E J A R D I N DU P A S S IC

fciiuiies îs'éclairaieiil aux lautcnios d'une lumière neigeuse, où les grands yeux bleus de khôl scintillaient comme des diamants noirs. C'était un mariage qui passait.

Nous nous sommes engagés dans les ruelles étroites.

Des bains maures s'exhalait une tiédeur humide, sentant la laine. Plus loin, par une fente de porte, nous vîmes des Arabes se prosterner à plat, en un bourdonnement de prière.

Et puis, commença le vide charmant des escaliers zigzaguant, noirs de nuit ou blancs de jour lunaire. Une petite fille, déjà femme, sur un seuil de porte, souriait dans la clarté pâle : son teint bistré prenait une étrange teinte ; on eût dit une statue de cuivre reflétant la lune. Un mystère Fenveloppait, fait de silence et d'attrait charnel.

Des Arabes rôdaient dans lamelle.

Au judas d'une porte close, apparut ensuite, aperçue en un cadre étroit, comme adossée à un portant de théâtre , et dans la même lumière fausse , une femme, endormie sur une nalte. Son visage, un peu bouffi, avait le

blanc du jasmin; ses cheveux noirs restaient nattés, sous sa coiffe. Ses cils étaient longs comme des épingles. Et son rêve souriait.

Toujours l'escalade, du noir, du blanc, des culs-de-sac, des détours, un bruit vague de tambourin et des arômes d'encens.

Puis soudain, le quartier bizarre s'éclaira, avec ses oripeaux cinglant l'œil, ses vieilles femmes, son relent d'anisette. Nous sommes entrés dans un de ces bouges, où s'attablent les matelots.

Un petit bancal, borgne et grêlé, a aussitôt pincé sa guitare. Et des Malagaises nues, montant l'une après l'autre sur la table, ont sauté les danses agiles d'Espagne.

Leur visage crûment fardé s'éclairait d'une ivresse. Elles frappaient du pied avec fracas. Leur bras se courbaient en cadence. Leur corps souple ondulait, se renversait, se pliait, tournait et descendait en spirales lentes de tango; puis elles rebondissaient, et la table, sous leurs talons furieux, rontlait comme un tambour.

Après, dans le fandango et la jo^a, au rythme des chants à pleine voix et des mains claquant

comme dus cast;i|^'nettes, ce fut, entre danseuses sur le sol, une danse vive et pussionni^e, qui, même dans ce boui,'e, rappelait la patrie lointaine et mimait l'amoui- libre; une danse où la femme piaffe comme une mule qui encense, fuit en appelant le désir par des cambrements de reins et des tursiuns de vie, s'approche par bonds, s'éloigne d'un caprice, palpite, s'envole et retombe, à la clameur forle des ollés! tandis qu'au milieu de la fumée et tlu bruit, la guitare étoufîée égrène par-dessous ses petites notes vibrantes.

Nous sommes sortis. Ces danses et cette mu sique m'obsédaient encore longtemps après. Il y a là quelque chose de si instinctif, de si naturel, de si vivant! Et je me rappelais la tristesse de la danse du ventre chez les Mauresques; cette danse toute matérielle, organique, qui suggère l'idée d'une volupté sans âme, tant elle est automatique et animale.

Précisément, c'est à la i»orte d'une riche Mauresque que nous nous arrêtons. Notre guide pai lemeiiLe : nous montons r»Hernel petit escalier blanc en spirale. Nous voici dans la

galerie carrée, sous le ciel d'un azur laiteux.

Une vieille femme nous fait prendre patience ; et en attendant l'Idole, l'intérieur disparate étonne Des meubles délicats à incrustations de nacre, des aiguières fines jurent avec des glaces de France banalement dorées, des pendules en zinc argenté. Des coffrets ciselés reposent sur de prétentieuses chaises de tapissier. Des étofTes brodées se marient à des cretonnes du Bon Marché. Et le lit, haut et large comme un autel dans le fond, porte un édredon rouge de ferme sous un couvre-pied de petite bourgeoise.

Voici la femme, haute et belle, nonchalante un peu, la mince taille ondulante, le sourire nuancé de grâce et de dédain. A la regarder, versant le café dans les petites tasses, elle semblait, elle aussi, porter en elle le contraste des choses qui l'entouraient, un disparate de distinction mauresque et de vulgarisation européenne; on sentait que sa beauté recherchée faisait d'elle l'intermédiaire de deux races, comme sa chambre était le point de contact de deux civilisations.

Et dans mes oreilles, devant mes yeux, re-

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passait la danse d'Espagne, l'obsession de ce coin brutal et non frelaté, cru et âpre comme le vin bleu des matelots et des portefaix.

Nous voici dehors, errant, à la descente cette fois, le long des escaliers plongeants. Nous rentrions, quand l'un de nous s'avisa que nous devions voir une rrCchacha, intérieur des fumeurs de kief.

Un bouge, seul éclairé dans une impasse d'ombre, et tout rempli de fumée lumineuse, nous ne vîmes que cela, d'abord.

Puis, à travers ce brouillard jaune, apparurent les têtes et les corps d'une douzaine d'Arabes, accroupis et silencieux. Ils ne faisaient d'autre geste que de se passer, de l'un à l'autre, une très longue pipe et d'en tirer une lente, une énorme bouffée, qui se répandait en nuage et exhalait une odeur d'herbe.

Notre présence, loin de les déranger, les fit sourire, hospitalièrement. Le patron nous désigna des bancs, que les occupants cédèrent de bonne grâce; et il nous tendit la pipe où se volatilisait, au creux du foyer, une fine baguette de kief durci.

— Bono kief, dit-il.

Et une douzaine de voix psalmodièrent pour nous encourager et nous rassurer :

— Bono!

Nous voyant peu convaincus, l'hôte reprit sa pipe et en aspira une prodigieuse bouffée. Ses yeux se dilatèrent. Ses dent blanches riaient, et une goutte de sueur perlait sur sa face alanguie. Tous les autres montraient le même regard, la même hébétude. Et elle apparaissait troublante et mystérieuse vraiment, leur joie muette à s'enivrer de poison.

Car le kief, on le sait, est le haschich. C'est le chanvre indien, père du rêve et des hallucinations, pire que l'alcool et l'opium, ce terrible excitant que Baudelaire, en ses Paradis artificiels,célèbre avec effroi et volupté.

L'étrange substance augmente la personnalité, amplifie les sensations, agrandit l'illusion du temps et de l'espace. En pâte verdàtre, confiture forte et répugnante qu'on absorbe dans du café, c'est le majoun. En tabac vert, pareil à du foin haché menu qu'on fume en poussière ou durci en baguettes, c'est le kief. Le majoun

ost violont; il déchaîno Vivrosse cérébrale. ï-e kiefreS'ie anodin, il grisn seulement.

Et pour les Arabes, kiefne signifie pas seulement la griserie factice : c'est un mot vaste et profond, qui incarne les longs repos, les méditations immobiles, l'extase des heureg coulées à l'ombre et au soleil. Ce peuple, rêveur par nature, n'a guère besoin d'être stimulé; aussi ceux qui recourent aux excitants sont considérés comme des êtres inférieurs; et ils se recrutent ordinairement dans le bas peuple.

C'était bien, en efTet, de pauvres hères, les fumeurs qui nous entouraient; des portefaix, des ouvriers du port, des casseurs de pierres, tous gens qui peinent le jour, et qui viennent chercher à la m^chacha, la nuit, leur part de repos et de rêve. Aussi rien n'était frappant, touchant presque, comme la naïveté de leur ivresse.

Pas une parole, rien qu'un sourire élargi, des yeux plus dilatés, la sutair perlant plus fort à leur front, et toujours ce geste de se passer fratornollement la pipe et d'en tirer un nuage de fumée. Puis de longs, très longs silences, où

ils restaient vagues, hypnotisés, les uns à contempler au mur de rares images grossièrement coloriées, les autres à écouter le bruit, presque imperceptible au fond de la salle, d'un minuscule jet d'eau.

Dans la lumière et la chaleur, l'acre odeur d'herbe qui commençait à nous soulever le cœur, de loin en loin, la voix gutturale de l'hôte laissait tomber ce mot :

— Bono kief !

Et cette voix était pleine de bienveillance, de protection et de pitié pour nous. Car ces pauvres, ces misérables, se sentaient riches et tout-puissants. Affranchis de leur misère, ils entraient dans l'oubli et l'extase, au paradis merveilleux du Coran!

Gomme le temps fuit!

J'ai reculé tous ces jours-ci, par je ne sais quelle pudeur, à remonter vers le passé. « Ma vie d'enfant n'est plus! » pensais-je. Et je redoutais presque ce pèlerinage à la tombe des miens, ou à la maison qu'ils habitaient jadis.

Le souvenir a quelque chose de profond, de sacré. Il ennoblit et sérénise la vision des choses. Pourquoi risquer de l'amoindrir, en constatant que la réalité est moins intense que l'idée recueillie qu'on garde d'elle?

Et cependant, pouvais-je me soustraire à cette visite rendue à ce qui n'est plus, et qui répond à une curiosité si douce et si triste, que les plus humbles eux-mêmes s'acheminent,

i\o^ fleurs on main, vers lo ciniotiore, ou liien vont contempler, avec une complaisance mêlée de regrets, la maison, redevenue étrangère, qui leur appartint autrefois?

Nous avons gagné le chemin dos Aqueducs qui, entre rocs et ravins, serponio on lacets, vers les hauteurs de Mustapha. Des graminées roses, à tiges d'aiguille, fleurissent le roc suintant, couvert d'herbe mouilliM'. Du lavin, rempli de broussailles vives et enchevêtré d'un fouillis d'arbres et de plantes, monte la fraîcheur d'un ruisseau perdu sous la verdure et qui susurre à peine.

Un trot de cheval sonne derrière le repli de la route . Des touristes passent, avec de Ijoaux enfants blonds ;le plein ciel et la mer ensoleillés attestent la vie. Une couleuvre, le long de la balustrade, se glisse dans les herbes.

Un chemin, tortueux et rocailleux, s'enfonce sous une voûte d'oliviers. Le temps a disjoint ses larges pierres plates teintées d'azur : on dirait lo lit soc et bouleversé d'un torrent.

D'autres chemins s'ouvrent, lisses et déserts, conduisant à de silencieuses villas, entre une

haie de fleurs rouges, hautes et bizarres, qui ont l'air d'oiseaux aux ailes pourpres et au bec pointu.

Des jardins en fleur égayent de larges terrasses. Des bougainvillées drapent de rideaux violets des maisons blanches. Sur la gauche, des parcs de grands hôtels dévallent, en platesbandes où sinuent des allées ratissées: de vieux arbres y versent une ombre douce. On voit sur des bancs des- silhouettes de femmes. Et l'on pense, par cette radieuse journée, à des étrangères frileuses, à des nostalgies de malades.

Trois grands arbres en pots, dans une petite maçonnerie à carreaux peints; un pont, des roseaux à feuilles de glaive, des jardins encore, des murs et, toute blanche et poudreuse, la route montante de Mustapba-Supérieur!

Elle tourne, elle aussi, en courbes molles, indéfiniment. A chaque éclaircie, on voit la mer. Les arbres, comme sur toutes les routes d'Alger, sont blancs de poussière. Le Palais d'été, blanc, se dresse au fond d'un beau jardin, de verdure neuve et riche, bien

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lavée, qui a un luisant d'émeraude sombre et d'or.

On va. Des tramways descendent, dans un nuage de poussière épaisse comme plâtre. Puis, le large boulevard de Mustapha s'ouvre au pied de collines éventrées de toute part par les fondations de maisons neuves. Elles surplombent à pic, ces maisons; des escaliers scellés dans le roc y grimpent, obliques, telles les échelles mobiles des grands bateaux. Il fait frais, sur cette large route neuve, comme dans les rues où l'on bâtit : cela sent la terre et la pierre remuées.

Encore un peu, et le boulevard interrompu s'étrangle, coupé de biais par le chemin montant qui atteint, de circuits en circuits, le cimetière. Une croix de fer à ce coin de routes. Et une rampe en terre rouge s'élève, dominant la plaine.

Celle-ci, tout en bas des collines, s'étend comme un manteau rapiécé : on distingue les sillons (les potagers, les carrés bruns des champs, les taches vertes des bananiers, l'enclos embroussaillé du Jardin du Hamma, et en-

fin, s'arrondissant, la ceinture grise des sables de la plage.

On monte plus haut. Voici les tombes.

Tout de suite je reconnais, à l'angle du cimetière, entre des cyprès, un petit toit blanc. On dirait une maison d'enfant. Dessous, dans un caveau, dort notre père. On Ta descendu là, il y a yingt ans, un matin de soleil. Je revois encore les parents et les amis. Quelqu'un me tenait par la main. Et sans comprendre la mort (j'avais dix ans), je me rappelle quel poids écrasant m'étouffait la poitrine.

Le calme et lumineux cimetière, en plein ciel, dominant l'espace, les coteaux et la mer!... 11 n'a pas changé. Tel je l'ai quitté, tel je le revois. Je ferme les yeux, et je retrouve mon âme oppressée d'alors. Je les rouvre; et une Vierge de plâtre qui se dresse un peu plus bas, sur un tertre, m'intrigue, comme, je m'en souviens tout à coup, elle m'intriguait ce jourlà, au plus profond de mon angoisse, parce qu'elle portait, comme aujourd'hui, entre ses épaules, un trou rond, qui en montre Fintérieur creux, tout sombre.

Les idées d'enfant sont bizarres! Une détresse m'étreignait de voir descendre le cercueil, de pressentir que le malheur qui me frappait était irréparable, non seulement pour moi, mais pour beaucoup d'autres; et cependant un \)eu de mon âme légère s'évadait dans la radieuse matinée, s'étonnait de vivre devant ce mystère de la mort et, curieuse, interrogeait la mine des gens et l'aspect des choses. Entre toutes m'étonnait cette statue de vierge ainsi mutilée et vide.

Chose curieuse que la mémoire! Aujourd'hui seulement, sur les lieux mêmes, je me rappelle cette sensation oubliée complètement, pendant vingt ans. Si je n'étais pas revenu au cimetière, jamais peut-être ce détail enfantin, perdu, disparu en une case obscure de mon cerveau n'aurait ressuscité, dans sa puérile insignifiance.

Singulière vie que celle de ces cellules nerveuses endormies en nous, quasi-mortes, et que réveille, après si longtemps, Tétincelle du souvenir! Victor Hugo l'a dit :

« Quel mystère que le passé ! Et comme il

« est vrai que nous nous déposons nous- « mêmes dans les objets qui nous entourent. v< Nous les croyons inanimés. Ils vivent ce- « pendant; ils vivent de la vie mystérieuse que « nous leur avons donnée... Tout cet ensemble « de choses indicibles qui a été nous-mêmes « reste là dans l'ombre, ne faisant qu'un avec « les objets sur lesquels nous nous sommes « empreints à notre insu. Un jour enfm, par < aventure, nous revoyons ces objets; ils sur- « gissent devant nous brusquement, et les « voilà qui, sur-le-champ, avec la toute-puis- « sance de la réalité, nous restituent notre « passé ».

Il n'y a presque jamais personne dans ce cimetière de Mustapha, il sent la campagne et non la ville. Des fleurs poussent partout, dans la verdure des cyprès; et tout le jour le soleil fait lever l'herbe et germer la vie...

Nous revoici en bas, au pied de la croix de fer. Un chemin s'engage entre des haies, qui conduit, en contournant le coteau, jusqu'à loi descente sur le Jardin du Hamma.

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Des terres rouges et cultivées, des bouquets d'arbres alternent. Les haies sont fleuries de mimosas et de liserons, où du genêt d'or passe ses épines entre des raquettes de cactus hérissés. Un cri d'alouette, très haut, tombe du ciel. Des hommes bêctient dans les champs. C'est la vie, partout.

Alors cette pensée de Tolstoï me revient : « La mort n'existe pas !» — et ceci qu'il ajoute : « La vraie vie de l'homme s'accomplit en dehors de l'espace et du temps. » Pourquoi notre âme mourrait-elle plus que cette matière aux mille formes, terre et mer, lumière, ciel, qui toujours se décompose et se métamorphose à l'infini? Pourquoi n'existerions-nous pas selon la parole du Mystique rus-^e : « en dehors de l'espace et du temps ».

De tristes visages humains se lèvent de chaque côté de la route : des pénitenciers vêtus de toile, qui piochent et charrient la terre. Des sergents, revolver au côté, les gardent; et aussi des turcos, croisant la baïonnette de leur fusil chargé. Dans le grand espace libre, où volent les oiseaux, ces prisonniers font mal a

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voir, avec leurs grands yeux ternes, leurs durs visages, et cette expression de révolte qui dément leur docilité de manœuvres.

La route descend, fraîche, le long de talus verts où se ramifient des pins. Des orchidées simulant des mouches jaunes pullulent dans l'herbe, auprès d'iris violets en clochettes. Quelques détours; et l'on descend sur le petit café maure du Hamma, devant la grille du Jardin d'Essai.

C'est un doux et prestigieux jardin.

Des platanes, au long dune avenue royale, s'élèvent très haut, avec un murmure léger. Tout autour, s'épanouit en massifs une verdure sombre et délicate, qui bruit au vent de mer. Une voiture, dans l'allée circulaire, emporte des toilettes claires

Une allée de bambous s'ouvre, presque noire d'ombre. Sous la voûte compacte des feuilles drues et minces, tombe une fraîcheur de nuit. Sur le sol noir, entre les tiges, des écorces larges comme des écrans s'étalent. L'allée semble se rétrécir en une perspective fuyante, au charme d'exotisme profond et mystérieux,

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Tout au bout, une ogive pure de lumière encadre une Mauresque blanche.

Un silence, que ne troublent ni voix humaine, ni chants d'oiseau, plane par instants : on ne voit plus un être : on erre dans le parc de la Belle au Bois dormant. Et de nouveau, la brise reprend et souffle. Alors en un bruissement faible de branches et de feuilles froissées, une voix vibre et s'élève, comme si le jardin chantait. Puis, des soupirs d'apaisement s'étouffent : une paix redescend sur la terre, une langueur de rêve et de sommeil que troublent, seuls, par instants, les cris rauques des paons.

Aux bambous, succèdent les palmiers. Leurs troncs trapus et rocailleux disparaissaient sous une verdure de roses, adorablcment fraîche et tout en boutons, sans fleurs encore, qui, enlaçante, s'enchevêtre à la gerbe des palmes, et jette, d'un arbre à l'autre, un vivant pont de lianes.

Un bassin d'eau feuille-morte, plus loin,<'tale çn un rond-point son miroir triste, où des feuillages se reflètent. Autour et en deux co-

lonuades vénérables, les Ficus géants, les arbres des Pagodes, dressent leurs troncs lisses et fendus, parallèles comme les cordes de lyres monstrueuses. D'énormes racines serpentent sur le sol. Les branches retombent en filaments, en stalactites végétales. Les feuilles larges tamisent une ombre grise. Tout donne une impression d'extrême vieillesse et de mystère religieux.

Des ombres de cultures, sous des claies de roseaux, semblent des serres plates; un jour bas et trouble y éclaire des jardiniers, penchés sur la terre verte. Ailleurs, des vitres de serres étincellent. Des autruches se rengorgeant, paradent en des enclos. Des oiseaux gloussent dans des volières.

Là, des dattiers s'élancent et filent en fusées dans l'azur, éclatent et retombent en gerbes vernies. Des palmiers difformes s'accroupissent à leurs pieds. Des régimes de dattes stériles, d'un vert olive, pendent à des rameaux jaunes. Des arbres rugueux, grisâtres comme le cuir des pachydermes, tordent leurs branches noueuses et sillonnent le sol de leurs racines

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goiitlées. Des yukas hérissont leurs pointes d'épécs.

A la sortie du jardin, par drlà un enclos poudreux de dattiers, la nier vient mourir. Rler calme Elle exhale un paifum de sel, une amertume fraîche; elle vient expirer en ondulations molles, sans cesse renaissantes Sa rohe verte, teintée d'azur au large, s'ourle sur le bord de petites blancheurs d'écume que le sable boit aussitôt; alors, dans le recul rythmi(jue des vagues remportant les petits graviers, le sable se lustre et se moire d'un éclair nacré. Puis Feau revient et s'étale; et cela recommence éternellement.

I.o sable que nous foulons, est fait de la poussière de coquilles de toutes formes et de toutes couleurs, et d'une infinité de petits cailloux plats, polis par la mer. Il en est de charmants, si fins qu'ils tiennent, par centaines, dans le creux de la main; tous les rcflels de l'arc-en-ciel les nuancent. Si petils, on les sent éternels, on palpe en eux une poignée de la cendre des siècles.Alger rayonne, jaune, dans robli(jue soleil. Des voiles de pêche ont l'air de goëlands blancs.

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Sur la route de la Maison-Carrée, la poussière s'élève en nuages : c'est un troupeau de moutons qui passe, sous les coups de trique; puis un roulement de diligence; et longtemps un voile grisâtre reste suspendu et flotte, où les arbres et les passants n'apparaissent plus qu'à travers un brouillard de cendre.

L'Hippodrome de Mustapha étend sa plaine rouge, creusée par les fers des chevaux, usée par les pieds des soldats. Une herbe rare la plaque de vert, sur les bords. Des silhouettes de maquignons dont les chevaux trottent l'amble, défilent, petites et rapides. Un peloton de tirailleurs à la manœuvre, rappelle, de loin, des soldats de bois sur une planchette mobile. Et, dans un coin, près de feux éteints et de ballots déchargés, des chameaux accroupis ou debout, des conducteurs en guenilles, se tassent en un campement brun et fauve, de vermine et de misère.

Nous traversons le champ de manœuvre. C'est sur la route de Belcourt, derrière le premier plan de masures et de chantiers, en une rue solitaire, que se trouve notre ancienne maison,

vendue après lamorl de notre père. Elle avait, pour propriétaire dernier, le ^rand chef arabe Sahraoui, qui vient de mourir.

Voici la grille, la petite porte à côté de la grande: elle est ouverte, et tout le jardin vert apparaît. Là-bas, au fond d'une avenue de platanes, blanche derrière son perron balustré à jour, je reconnais la maison d'antan.

C'est bien cela : le jardin semble avoir gardé les mêmes lignes. Les platanes ont grandi, ils interceptent le soleil. L'ensemble conserve son air paisible; seulement on n'entend plus le grincement de la noria, le pas de la mule aux yeux bandés, qui tirait l'eau de la citerne. Et les tourterelles, roucoulant tout le jour dans le grand acacia, ne gémissent plus. La maison est fermée. Le jardin est vide.

Il serait facile de les visiter. Et cependant nous n'entrons pas. Quelque chose me retient au seuil, que je ne puis définir, le désir, peutêtre, de conserver intacte au fond du cœur la conscience du passé. En mon âme, je revois mon père, mon grand-père, ma mère jeune en robe claire, mon frère tout petit, et moi-même

Pourquoi entrer, puisque plus rien de tout cela n'existe, de jadis, qu'en un coin périssable du «moi»? A quoi bon détruire la subtile et fragile image du temps vécu?

Qu'a de commun l'existence matérielle de ce jardin et de ce logis avec ce qu'ils signifièrent, autrefois, pour moi? Les voici étrangers, froids .et morts en substance, mais ma mémoire les perpétue, idéalement vivants. Et cette vision intérieure est la seule vraie.

C'est cependant pour les visiter, vieille maison et jardin des premiers rêves, que j'étais venu de si loin sur la mer. Et maintenant je n'ose plus. Il me semble que la curiosité qui me rend d'avance perplexe, deviendrait, si je la satisfaisait, profane et inférieure. Je crains des regrets, et, ajournant d'entrer, je m'éloigne.

Je pense au dernier habitant de cette demeure, à ce Sahraoui, ex-ayha des Harrar. 11 a vécu là, lui aussi.

Entre nous et lui, d'autres acheteurs ont passé. En vingt ans, plusieurs existences ont défilé là. Et d'autres encore glisseront, sans laisser leur ombre sur le mur. Ne semble-t-il

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pas qu'il y ait une sorte de mystérieux lien entre les propriétaires successifs d'une maison?

Ils ne se connaissent point. Et i)0urtant ils vivent, les uns après les autres, sur la même place de terre, entre les mêmes cloisons. Ils ont des peines et des joies dissemblables et pareilles; leurs tristesses portent le même deuil; des enfants leur naissent, des grands-parents meurent dans leurs bras; des catastrophes, des accidents, ou moins encore le train-train banal de la vie emplissent ce coin étroit. Et ni la maison ni le jardin n'en gardent la trace.

JNotre père qui habita ici est mort. D'autres après lui. Sahraoui, le dernier occupant, vient de mourir. A qui le tour, à présent? Et la maison et le jardin subsistent, d'une vie minérale et végétale, d'une vie aveugle et muette, inquiétante et sourde, jusqu'au jour où, de vétusté, pour faire place à d'autre habitacles humains, arbres et pierres tomberont.

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