LIVRE PREMIER
J'ai fui la ville d'or où les flots et les filles
Se disputent l'amour Car une ombre pesait sur mon cœur qui vacille,
Découronnant mes jours.
Mes mains n'étreignent plus cette chair palpitante
De l'acre volupté.
Mes cyprès et mes pins ont la voix consolante
De l'immortalité.
Je change de rosier quand l'élan de ma vie
Garde encor sur ses traits D'une part la douleur, d'une autre l'harmonie
Qu'augmentent mes regrets.
Ils ne sont point porteurs des» vaines pénitences
Et des chers repentirs ; Us ne sont les enfants que de cette distance
Creusée par l'avenir.
Sait-on jamais ce qui vaut mieux d'un paysage, D'une aurore ou d'un soir ?
Malgré la branche ofterte à la fleur de passage, De louer mon espoir
Ne me fait condamner le passé que je laisse.
Je dis à mon jardin :
Si je puis vivre mieux dans ta claire sagesse
Je te donne mes mains.
Par l'allée des cyprès, silencieuse et droite, Qui mène au balcon dépouillé,
J'ai marché lentement dans la nuit qui miroite Et je n'ai pas su la fouiller.
Pouvais-je devenir comme un voleur d'étoiles
Au milieu d'un si bel accueil Et pouvais-je, d'un coup, gonfler toutes mes voiles
Alors que j'étais sur le seuil
De mon nouvel amour et de ma nouvelle âme ?
Si j'avais cueilli mon désir Que serait-il resté pour ma joie qui s'affame
Dès qu'on ne peut plus la nourrir ?
Aix, musicale et belle avec la fièvre aux joues, Aix où les pas clouent le silence,
Chambre royale et nue avec l'alcôve immense Où dort le souvenir d'Anjou !
La ville a le parfum des guirlandes fanées.
Contre les portes à marteaux Pour aviver ce bal de cour sur un tombeau
Je mets mon âme décorée.
l6 LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY
Aix ! douceur, solitude ! Aix ! languissante voix !
Aix, la rose provinciale, Des tours de Saint-Sauveur à la rue Cardinale
Combien vous ai-je aimée de fois !
Devant le tombeau de Rose du Perrier.
Bercée par la langueur de mornes litanies, L'enfant de du Perrier que Malherbes chanta Repose sous l'autel où des roses flétries Tombent. L'église est froide et le jour qui s'en va
Ressemble à la pudeur dont mon esprit s'entoure. J'ose à peine toucher le souvenir si blanc D'une morte si jeune et dont les traits accourent Pour garder mes pensées qui luttent tendrement.
l8 LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY
Comme nous sommes seuls, ombre de jeune fille, Ce soir, dans cette odeur d'encens et de piété ! Comme nous sommes seuls et que mon cœur vacille ! Je suis déjà l'automne et vous n'avez été
Que du printemps ! Il est des pommiers sur les routes Qui sont les frais miroirs de votre enchantement. Mais quoi, vous n'êtes plus et mon cœur vous écoute! La mort n'es-t-elle donc qu'un vain éloignement ?
Nous sommes sans années, notre temps n'a plus d'âge Puisque l'éternité ne nous sépare pas, Jeune fille, au si pur, au si calme visage, Qui rentrez dans ma vie en sortant du trépas.
Etranges fiancés unis par le mystère Nous errons mollement sous les lampes du chœur Et nous mêlons nos voix dans la double prière Que reflètent nos yeux tournés vers le Seigneur.
Si les fleurs de l'autel se sont trop tôt fanées, Qu'il vous reste du moins les roses de ma foi. O mon amie, que votre tombe est descellée ! O mon amie, combien vous êtes près de moi !
Tout oublier, avoir du sommeil, être lâche !
Tout oublier de son esprit !
Serrer la terre chaude et vouloir qu'elle arrache
A la détresse tous ses cris !
Naître et mourir à chaque instant et ne survivre
Qu'à la volupté du néant !
N'avoir d'amis que l'air et que le soleil ivre,
Que la paresse et les enfants !
Tout oublier ! tremper son cœur de paysage !
Mûrir pour ressembler au fruit !
Ne vivre que l'été 1 ne savoir qu'un visage !
N'aimer la nuit que pour la nuit !
Mon Dieu, pour que l'été qui vient me soit encore Parfumé de tendresse et chaud de liberté, Rendez-moi pur comme vos mains qui m'ont porté Du silence, un jardin et ce qui le décore.
Si mes désirs ont dépassé votre moisson, Si j'ai cueilli trop tôt les saisons de ma vie, Si j'ai livré mon cœur pour qu'il se sacrifie Pardonnez-moi. Je suis un enfant sans raison.
Coureur de songe et de lumière et de musique. J'ai l'âme d'une serre et j'ai pris tant de fleurs Qu'il ne me reste plus qu'un mélange d'odeurs Et quelques souvenirs de roses impudiques.
Comme un vaisseau qui veut atteindre tous les ports, Je n'ai fait qu'aborder dans les yeux des rivages. Mon Dieu, reconnaissez quand même mon visage ! Je n'aurais dû pencher les élans de mon corps
Que sur l'amour du ciel et sur la pénitence. Pourquoi m'avez-vous fait si chèrement humain, Puisque dans votre route il est tant de chemins Et puisque ma faiblesse est un rayon qui danse ?
Je viens à vous, ce soir, car l'eau fraîche des puits Est heureuse à la gorge avide et desséchée ; Je viens à vous et ma douleur longtemps cachée Prends confiance. Entendez-vous le faible bruit
Qu'elle fait ? Oui, je pleure et je sens ma tristesse Plus lourde de savoir qu'au seuil de mon été Vous allez m'accorder un peu de pureté Pour qu'elle me console et que je la délaisse.
Beaux platanes au cœur mouillé, Musique vive des fontaines, Palais déserts, maisons sereines, Jardins, comme vous m'accueillez !
Mettrez-vous ma nouvelle enfance Entre vos bras qui reposaient, O ville que Stendhal trouvait La plus amoureuse de France ?
Voici mes lèvres et mes mains Appuyées sur vos paysages ; Voici l'amour de mon visage Qui dévore votre destin.
Vasques, guirlandes, balustrades, Cours d'honneur, pavillons, châteaux, Cézanne qui souffre Van Loo Qui sourit, Chastel qui parade,
Nicolas Froment qui peint Dieu Viennent à moi. Quelle maîtresse Prend RenéLd'Anjou qui paresse Sous des rideaux de laine bleue ?
Tant d'allées de buis ! tant d'alcôves ! Tant de boudoirs ! tant de jets d'eau ! Vauvenargues meurt, Mirabeau Fait du bruit, Pauline se sauve
Dans les bosquets de la Barben ; Et moi, ville si parfumée, Je cours dans cette chevauchée, Dans cette ombre et dans ce matin.
Que vous me donnez de clémence Et déjà de fidélité !
Que de roses vous me jetez O bouquetière de Provence,
Aix des Noëls de Saboly, Des Fête-Dieu, des livres d'heures, Des clochers qui chantent et pleurent, Des jours de marchés éblouis, "
Aix des messagers et des routes, Des auberges, des champs de blé, Aix du ciel le plus étoile, Aix que je sens et que j'écoute !
Mon bonheur n'était-il point né Que je le puise en ces fontaines, En ces beaux jardins, en ces plaines, En ce silence couronné ?
N'était-il point né que ma vie Ait pris son essor tout à coup ?
Que de colliers sont à mon cou !
Que je caresse d'harmonies !
L'olivier tremble, le laurier Courbe ses branches sur ma tête.
Les rives de l'Arc sont muettes Mais l'eau passe sur le gravier.
La halle aux grains est toute blonde Entre deux places qui lui font Une corbeille. Les maisons Ont des remises si profondes
Qu'on y cacherait un pays.
Le matin me charge d'offrandes ; Les yeux des trieuses d'amandes Se jouent de mon cœur ébloui.
Je suis une roue de lumière Qui tourne dans mille flambeaux.
Si je rencontre mon tombeau Je l'étoufferai sous du lierre.
Etes- vous endormie ? Il est tant de silence Dans le bruit que je fais autour de votre absence, Que je me dis : ce soir elle ne m'entend pas. L'eau chante cependant et le soleil est bas Sur les campagnes bleues où je mène ma course. J'entoure les bassins et pense que la source N'a pas le clair désir de se savoir en eux ! Je vais seul dans mes pas, puisque marchera deux Ce n'est pas s'en aller avec la joie d'une ombre. Les hirondelles font des nuages sans nombre
Autour des pins dressés parmi les rochers blancs. Je ne tiens que mon coeur et votre éloignement. Vous ne m'entendez pas, ce soir. Vous êtes toute A vous aimer, à vous suffire. Vers la route Vous n'entrouvrirez pas vos fenêtres, pour voir Passer ce voyageur, sans but et sans pouvoir, Qui fouie du gravier, de l'herbe et du mystère. Un distrait égoïsme attise vos paupières ; Vos yeux n'ont des éclats que pour le salon vert Où le divan n'attend ni René ni Werther. Votre esprit est léger entre vos mains qui flânent; Sur le tapis profond, vos babouches persanes Parcourent des dessins pour s'y mieux assortir. Que vous fait-il que je sois triste ! On va servir Le thé ; vos doigts déjà dans le sucrier se pressent ! Que vous fait-il que je sois triste, ma maîtresse, Votre bouche est heureuseau goûtdu pain grillé!... J'ai dépassé la bergerie que vous aimiez, Le parc où le Sylvain de pierre n'a plus d'âge, Le bosquet des cyprès qui domine un village, Tout ce que vous savez des vignes et des bois, Tout ce que l'on voit mal lorsque seul on le voit.
N'ayez souci de mon émoi Et ne veuillez être que belle.
Ce n'est votre cœur mais vos ailes Que je veux garder contre moi.
Demande-t-onà la fontaine Plus que son eau vive ? Au jardin Plus que ses roses ? Au matin Plus que sa clarté ? De ma peine
N'ayez souci. Mettez du fard A votre bouche qui m'emporte, Embaumez-vous comme une morte Dont l'âme n'a plus de regards.
Aurais-je attendu les vendanges Pour ne pas cueillir les raisins ?
J'ai vu battre vos jeunes seins, J'ai dépouillé la robe orange
Que vous portiez dans cette nuit Si limpide et si tourmentée !
Lorsque vous vous êtes levée Je n'avais que le goût d'un fruit.
Ainsi restez puisque la vie Vous fit servante du plaisir ; N'ayez souci de devenir Autre chose que cette amie
De l'ombre qui veut un flambeau.
N'ayez souci que de vous même, N'ayez souci que l'on vous aime Plus profondément qu'il ne faut.
Riez, fuyante courtisane, Messagère de volupté !
Quand les temps auront emporté Votre jeunesse qui me damne,
Vous vous souviendrez de mes bras Qui vous mentent et vous supplient Et vous songerez à Marie Que Pierre Ronsard célébra.
Voici la rue Cardinale Et l'église de Saint Jean Et le Musée somnolent Et le soleil qui s'étale.
Une servante sourit, D'une fenêtre mal close.
La maîtresse se repose.
Paresse d'après-midi !
Où vont ces abbés qui passent ?
Quelle cloche bat si fort ?
Ah ! ces offices des morts !
Les vivants demandent grâce.
Le défunt appartenait A la Faculté des lettres.
Le suisse conduit les prêtres ; Le corbillard apparaît.
Gratitude, politesse !
Les chères petites sœurs Ont des cornettes en fleur.
Le notaire et la noblesse
Suivent avec dignité.
L'Académie tient le poêle Et les enfants de l'étoile Ont des cierges sans clarté.
Maintenant c'est le silence, Au bord des graves hôtels.
Seul le mouvement du ciel Continue ses révérences.
Voici la rue Cardinale Et l'église de Saint Jean.
Mélancolique tourment De la vie provinciale !
Prions Dieu, mes bons amis, Car Monseigneur est parti.
Tout va mal à ce qu'on dit.
L'Etat manque de manières ;
L'archevêché solitaire
Est plein d'ombre et de poussière.
Dans le jardin du pasteur, L'arbre des enfants de chœur Mourra, croit-on, de langueur.
Fasse la Vierge Marie Que l'on conserve la vie Des belles tapisseries.
Don Quichotte est en émoi,
Dulcinée, avec eftroi,
Lève, au ciel, ses yeux de soie.
Pendrons-nous l'huissier cupide Qui veut, d'une main perfide, Rendre ce palais plus vide ?
Ah ! chère âme des prélats Dispersée au vent qui va !
Bruit de robe, de rabat,
D'oraisons, de politesse, Bruit des dames patronesses, Bruit musical de la messe
Dans la Cathédrale, bruit D'un roi qu'un cardinal suit, Bruit du passé, de la nuit,
Des clefs verrouillent les portes, Bruit de tout ce qu'on emporte, Que votre harmonie est morte !
Voici le conservateur
Qu'a-t-on fait de notre cœur ?
Un musée de plus, Seigneur.
Le vent qui déracine et fait tomber les fruits Entoure ma maison de son ombre fuyante. Demain je trouverai des branches abondantes Sur la route du jour dévasté par la nuit.
Le vent ne touche pas le travail de ma vie Car il est inutile et je n'ai pas semé. Mais dans l'air de la lampe et des volets fermés Je songe aux moissonneurs dont la peine infinie
Avait rêvé de la récolte et des marchés. Quand ils se lèveront, quand l'aube frémissante Les conduira — porteurs des pioches éclatantes — Vers la plaine des grains, quand ils auront marché,
Us ne trouveront plus dans les champs de leur terre L'espoir que suspendait, pour eux, les amandiers. Toutes les fleurs seront arrachées, les rouliers En glaneront, contre les haies, dans la poussière...
L'été sanglotera dans son jeune berceau Et la douleur des moissonneurs sera pareille A cette pauvreté que les cieux ensoleillent Et qui laisse déserts les quais et les vaisseaux.
Mon Dieu, comme le vent s'appuie sur la campagne ! Comme les pins et les cyprès doivent, ce soir, Essayer leur courage et crisper leurs bras noirs Vers le Titan furieux qui descend la montagne !
Ayez pitié, Seigneur, de toutes les moissons Que je vois lorsque ma fenêtre n'est point close. Epargnez le bonheur des hommes qui reposent Comme vous épargnez les murs de ma maison.
Que vous offrira-t-on s'il n'est dans les corbeilles Ni fleurs pour les tresser, ni fruits pour les emplir ? Que vous offrira-t-on si l'on ne peutcueillir ? Ayez pitié, Seigneur, de toutes les merveilles
Qui naissent des saisons dont vivent vos enfants. Ma prière n'est point pour moi mais pour la terre. Si mon humilité pouvait vous être chère ! Si mon humilité pouvait vaincre le vent !
J'ai bu du vin. ma tête est lourde...
Les rouliers serrés près de moi Sentent la route. En quel endroit Rendrai-je mon âme plus sourde ?
Dans les assiettes de Moustiers Mets le bœuf en daube qui fume, Servante dont les yeux s'allument !
Des pas emplissent l'escalier...
L'auberge est pleine ; la patronne Sourit aux hommes du marché.
Les grandes blouses des bouchers Font des taches bleues qui frissonnent.
Une horloge marque midi ; Des fouets claquent dans l'avenue ; La servante a la gorge nue.
Sur les murs le papier jauni
Se colore de personnages.
Des mouches bourdonnent dans l'air.
Chaque rasade que l'on sert
A le goût d'un chaud paysage.
Servante, apporte-moi des fruits !
Je veux des raisins et des pêches.
Ah ! que ta bouche est rouge et fraîche ! Où dormiras-tu cette nuit ?
Un rayon passe la fenêtre Et coupe d'une ligne d'or Le verre que j'emplis encor.
Le soleil boit ! Vive le Maître
De la vendange ! A ta santé !
Il est des caves à Palette Où je pourrai faire la fête, Servante, le prochain été.
Les rouliers se lèvent de table.
O cette persistante odeur De ciel, de poussière et de fleurs Qui me poursuit et qui m'accable !
Où conduisez-vous vos chevaux ?
Quels pays voient vos diligences ?
— Berre, Saint-Remy-de-Provence, Meyrargues, La Barque-Fuveau...
Trop près ! trop près. . . Ma tête tourne Rouliers, ne m'aviez-vous point dit Que vous alliez en Paradis ?
Si la servante se détourne
De moi, vous ne la mènerai...
L'auberge lentement se vide ; Des bruits de chansons et de guides S'entendent. Mon cœur est doré
Comme le pain que je regarde.
Le travail a tout emporté ; Seule ma paresse s'attarde. . .
Pourquoi partir ? pourquoi rester ?