‹ Le Jardin du silence et la ville du royChapitre 2 sur 4 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

Pourquoi mon cœur est-il cette coupe fragile

Qui ne peut contenir Toute la terre rouge et tous les champs fertiles,

Et tout leur avenir ?

Pourquoi ne suis-je pas aussi grand que moi-même Quand je vois mon pays ?

Pourquoi ne puis-je pas serrer tout ce que j'aime Dans mes bras éblouis ?

Accordez-moi, Seigneur, cette humilité sainte

De savoir à genoux Contempler les moissons, de tenir mes mains jointes

Lorsque je suis debout.

La route, le village, une aire, Un cheval qui tourne, du blé, Des meules, des pins étoiles, Des vignes, l'odeur de la terre.

Dans l'extase du matin bleu La paille fuit et le grain tombe.

Sous la chaleur le fruit succombe ; Tout le pays ressemble à Dieu.

Les lavandières descendues Des Artaud vers les bords de l'Arc Rient en passant. Voici le parc Du Tholonet, les avenues,

Les platanes, la pièce d'eau, Le souvenir de cent années, La Castiglione étonnée, L'ombre des fêtes, le château.

Quelle lumière sur la plaine !

Quels jeux d'amour dans les bosquets !

La gerbe se mêle au bouquet Et le torrent à la fontaine.

Une église, un ancien couvent, Un cabaret, une mairie, Et cette épopée de la vie :

Sainte-Victoire dans le vent !

Un moulin tourne On entend l'eau .

Un moulin tourne Dans un sanglot.

Le chasseur passe, Un perdreau fuit.

Le chasseur passe Le fusil luit.

Sur la colline Descend la paix.

Sur la colline Monte un cyprès.

Le cimetière Est vert et blanc.

Le cimetière Dort dans le vent.

Toi qui vendange Sais-tu ton sort ?

Toi qui vendange Entends la mort.

La fin du jour. Les doigts du ciel tissent leur toile.

Le soir descend sur leb Artaud.

La montagne s'éteint et fait place à l'étoile.

L'enfant qui rentre les chevaux

Siffle un air du pays et sourit au village.

Une vieille, sous un mûrier, Laisse pendre ses mains et traîner son ouvrage.

Un géranium effeuillé

Luit entre deux volets. Une verveine entoure

La maison de sa tiède odeur.

De la plaine endormie, que les ombres labourent,

Sont revenus les moissonneurs.

A peine un peu de vent se lève. Sur la route, Qui passe entre deux grands cyprès,

Bêle un troupeau. L'enfant sourit, la vieille écoute. Plus rien... la nuit et son secret...

La charrette chargée de blé Passe au soleil, plus blonde encore.

La branche du chemin d'été Dérobe les épis sonores.

Une belle fourche est plantée Ardemment dans le cœur du blé.

6o LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY

Vous passez comme la charrette, Je dérobe comme la branche.

Un peu de votre forme blanche Reste en mon âme qui vous guette.

Mais la fourche est dans le blé Et moi je suis solitaire.

Je n'ai fait que dérober L'ombre heureuse du mystère.

Dans le petit café de la petite place

Des hommes jouent à la manille. Sur les glaces

Trame l'acre fumée des pipes. On entend

Le bruit sourd de la rue entrer avec le vent

Chaque fois qu'une main nouvelle ouvre la porte.

Une fille sourit dans l'ombre. L'odeur forte

De l'absinthe se mêle à l'odeur du laurier

Qui vient de la cuisine et monte l'escalier.

On boit. Les cartes vont leur train. La jouvencelle

Parle avec un roulier sa langue maternelle.

C'est l'heure où le travail a cessé de régner,

Où le repos des champs se laisse accompagner

Dans l'air épais et chaud d'un café de bourgade.

Ce soir, les moissonneurs qui jouent ou qui regardent

Paraissent oublier leur virgilienne ardeur.

Une lampe éblouie danse comme une fleur

Et croit enguirlander tout le petit espace.

Mais, sur la vitre bleue qu'un peu de jour enlace,

Le pays lourdement s'appuie. On voit le blé,

Les vignes, tout le ciel qui vient de s'étoiler.

Les hommes, deux par deux, redescendent la route.

Le café n'est plus rien qu'un point rouge. On écoute

La nuit qui met son cœur sur le vaste berceau

Des plaines, des maisons, des pins et des coteaux.

Les cyprès, ces soldats des champs, montent la garde.

Le pas d'un chemineau résonne. L'ombre garde

Je ne sais quelle extase et quel ravissement

Qui semble un bras de mère autour d'un cou d'enfant.

Cybèle est endormie au seuil de chaque asile.

C'est un soir de faiblesse humaine et d'évangile.

J'entends les trois chevaux, traînant la diligence,

Danser dans la poussière.

Eté!... C'est une belle route de Provence...

Le fouet dans la lumière

Claque. Les roues déjà tournent dans le village.

— Bonjour ! — Monsieur Grégoire Avez-vous une place?... Ole beau paysage !...

Ces gens vont à la foire.

Une femme en cheveux ressemble à la campagne.

J'écoute, sur le siège, Chanter la plaine, l'eau, le vent et la montagne.

Toute la vie m'assiège.

Une marchande d'œufs m'entretient de ses poules.

Les yeux d'une servante Font un ruisseau d'azur qui tremble et qui s'écoule.

La dame qui s'évente

Possède un beau château. Cet homme est de Palette

Cet autre, lourd et sombre, Habite Beaurecueil dont 4a terre est muette.

Si verte, voici l'ombre

Des platanes. Bientôt nous serons dans la ville.

La fabrique de laine S'aperçoit près d'un pont. Un moulin se profile

Au bord d'une fontaine.

L'école des tambours résonne. La caserne

A deux belles guérites.

La diligence est jaune.. . Un mur... Une lanterne..

L'octroi... Le jour palpite

Dans les petites rues. Sur le pavé sonore

Les trois chevaux s'avancent.

Le roi René sourit. Un tour de roue encore...

Le Cours... Aix-en-Provence...

Isès jette sur la terrasse Les mailles noires de son cœur Et chacun de nous les ramasse Pour refaire un peu de douleur.

Isès est lasse du voyage

A la maison où Dieu frappa

En cachant dans le paysage

La mort qu'il portait dans les bras.

Isès est une messagère, « Je me suis penchée sur le lit D'un enfant déjà sous la terre »

Dit- elle à ceux de ses amis

Qui plus près de sa solitude Veulent dépouiller son chagrin.

Isès s'étend par habitude Sur la chaise-longue... Un refrain

Persiste à bleuir la fontaine ; Tout le ciel s'écoule dans l'eau, Le soleil monte de la plaine, Isès laisse choir le luseau

De l'ombre que ses yeux rapportent.

Maintenant un voile à son cou Met des lueurs de toutes sortes Sur sa bouche et sur ses genoux.

Isès n'oublie pas, mais Fontlaure- Lui donne des fleurs et des fruits.

Pourquoi n'irait-elle à 1 aurore Comme elle est allée à la nuit?

Les hommes ont dressé les meules sur les aires ;

Et dans la paix du jour, qui fleurit de la terre,

Les amandiers montent la garde en souriant.

On dirait, au soleil, des palais d'Orient

Qui pourraient contenir des armées écarlates.

La plaine est un vaisseau dont les flancs roux s'écartent

Pour déposer, plus tôt, sur les rives du blé,

L'amour de ce ferment qui s'est amoncelé.

C'est la fin de l'été. La vendange apaisée

Ne laisse qu'une odeur de grappes écrasées.

Dans l'air que le vent presse entre ses bras fuyants

Tout est pur, tout est calme et tout est confiant.

Pour recevoir le poids doré de leurs couronnes Les travailleurs penchent la tête vers l'automne Et mettent à genoux les charrues et les faulx. Ils viennent. On entend tressaillir les coteaux. Les meules, ces lauriers des humbles, les attendent. Sur les seuils du matin, où leurs reflets descendent, Les fronts bruns sont déjà lumineux et bénis. Les villages, au long des routes, se sont mis A marcher pour venir aux fêtes de la terre. Les nuages pressés montent sur leur galère, Les taureaux du soleil entraînent l'horizon, Les fumées font des trous au toit de la maison, Le vaisseau de la plaine aborde le rivage. O règne du travail auquel le paysage Tend le sceptre d'épis et le manteau de lin ! Reposez-vous, soyez heureux, soyez humains, Hommes qui ressemblez à ceux de l'Evangile ! Quand l'hiver, ayant fait votre sol plus fertile, Dépouillera son corps tremblant, vous reviendrez. Reposez-vous... Le printemps et ses fruits dorés Pensent à votre amour. Préparez vos corbeilles, Préparez vos espoirs et vos grains. Sous les treilles, Qui rougissent aux feux de l'arrière saison, Comptez votre labeur et voyez sa raison. Reposez- vous, puisque tous les rois se reposent... Ces meules, devant vous, sont votre apothéose.

Si ta plaine est toujours en joie, Ton divan est toujours en fête.

Sur Tune ta gloire s'éploie Et sur l'autre mon corps se jette.

Ma vie prend cette double part D'horizon et de lit immense.

Je passe d'un char dans un char, Quand l'un s'en va, l'autre s'avance.

Ici le soleil met mon cœur Au supplice de sa lumière ; Ici la lampe est une sœur Et l'abat-jour une paupière.

Si je sais prendre le chemin De la terre chaude et biblique, Je sais rester sur les coussins Vierge sage ou fille publique.

Il m'est cher de me partager Entre les blés et la paresse Et je me laisse vendanger Par ma force et par ma faiblesse.

Je me livre au jeu des moments; Je m'en vais porté par deux ailes !

Sur ta plaine et sur ton divan Je tourne comme une hirondelle !

Quel est le vent dans les cyprès Qui me pousse vers les étoiles?

Quelle est la voix qui fait exprès De prendre mon vol dans ses voiles ?

Je ne sais plus.. . O taisez-vous Fleuves traînant des paysages Et vous dont les yeux sont trop doux Qui se penchent sur mon visage.

Ne m'accordez aucun transport, Laissez mon âme si muette, Que la jalousie de l'effort Et l'air des voluptés secrètes

N'accourent quand je veux mourir.

Quoi ! vous m'offrez toujours la vie ? Mais je risque à la découvrir D'être l'homme qu'on crucifie

Dans son jardin de pavots noirs, Les yeux tournés vers la fenêtre Où pleure son manque d'espoir, Où sourit tout ce qu'il doit être !

Ta plaine a des bras de corail, Ton divan des ombres soumises ; Je joins mes mains vers ton travail, Mais j'ai les mains tellement grises,

Tellement saoules, ô bouvier Du Victor Hugo magnifique, Qu'il faudrait que tous tes rosiers Au lieu de m'embaumer me piquent.

O mon ami, il n'est en moi Que des buis et des amulettes.

Comment grefferas-tu ma voix Sur le laurier de tes poètes ?

Je suis devant tes yeux levants Ecartelé par deux antennes.

O ma paresse et ton divan !

O mon vain courage et ta plaine

Il a plu. Le jeune dieu, Dans son temple vert et bleu,

A des gouttes sur les ailes.

Le parc est harmonieux.

Une robe passe, telle Une fleur de satin blanc.

Le visage étincelant

De l'allée en devient rouge.

Dans les buis une ombre bouge...

Est-ce vous et votre amant

Princesse de tous les temps Qui vivez dans les bocages ?

Que votre grâce volage Ne fasse pas un boudoir

Du parc et du paysage ; Le jeune dieu pourrait voir

Ce qu'il ne me faut comprendre.

Faites votre cœur moins tendre,

Epargnez votre vertu.

Pour que ma faiblesse dise

Que mon temps serait perdu.

Renouez, comme cerises,

Dans la dentelle vos seins.

Il a plu dans cette église

Où vous mettez des coussins.

Septembre vous environne ;

Une fontaine a chanté.

Les derniers jours de l'été

Vous tressent une couronne.

Eloignez-vous de ce parc

O tentatrice éveillée !

Je ne veux tendre mon arc

Que vers des feuilles mouillées.

On ne sait pas comment le feu a pris sur l'aire,

Tout le blé a brûlé.

Pourquoi permettez-vous que le bien de la terre

Soit ainsi désolé ?

Seigneur, dans les maisons, on pense aux paysages

Quand le soir est venu.

A quoi penstra-t-on si l'espoir de l'ouvrage

N'a qu'un visage nu ?

Ma mère, tout ton cœur et toute ta tendresse Ne m'ont pas rendu fort.

Je suis resté l'enfant ployé sous tes caresses. J'aurais voulu mon corps

Dressé pour les travaux que ce soir je contemple.

Tes bras m'ont enfermé.

Je ne puis, de mes mains crispées, bâtir un temple.

Je ne sais rien qu'aimer.

Mais que cette faiblesse et que cet héritage,

O sainte de mes jours, N'encadrent de regrets l'éclat de ton visage !

Si l'homme des labours

Plus utile que moi mérite plus de gloire, Il n'a pas mon bonheur.

Ma mère, quand le jour étale sa victoire, L'arbre garde ses fleurs.

Tu n'auras de ton fils la saison merveilleuse

Ressemblant à l'été.

C'est l'automne et sa voix presque mystérieuse

Qu'il lui faut t'apporter.

Admire tout le blé, ne chérit que mes roses.

Si mon orgueil, parfois, Jalouse l'étendue et cet apothéose

Des vignes et des bois,

C'est qu'il sent que tu n'as, peut-être, osé lui dire

Que tu m'eus préféré Moins humain mais plus grand, afin que ton sourire

Ne me donne à pleurer.

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