LIVRE QUATRIÈME
Les clairs chariots d'argent qui portent ma jeunesse
Brisent leurs beaux essieux, Et je me trouve seul, perdu dans ma tendresse,
Sur la route des cieux.
Je mets trois longues nuits à regagner la terre
L'ayant pour tout abri, Dès que j'ouvre mon cœur à la fausse lumière,
Me voilà reparti.
Ainsi jamais lassé mais toujours pris aux ailes Par je ne sais quel vent,
Je monte pour tomber. De ma douleur fidèle Je ne suis que l'enfant.
Puisque Dieu l'a voulu, mon cœur, reprend ta course.
Va. pauvre et doux ramier !
Prends un peu de clarté, bois un peu d'eau de source,
Effeuille ton rosier.
Demain tu sais le sort qui t'attend. Fais en sorte
D'oublier en chemin, Le plus que tu pourras, cette espérance morte
Qui te donne la main.
Si, d'être tant de fois rejeté de toi-même,
Tu pouvais te lasser De ce courage vain qui te tue et qui t'aime !
Ne plus recommencer !..
Pourquoi d'un nouveau paysage Ne pas faire un nouvel ami ?
Pourquoi ne se sentir soumis Qu'à l'unique amour d'un visage ?
Comme on serait libre en son cœur D'une infidélité si tendre Et qu'on aurait de joie à prendre Le sourire de toute fleur !
Mais la vie railleuse et cruelle Nous inflige le lourd désir De rester quand il faut partir, De souffrir en ouvrant ses ailes.
Ainsi la beauté d'un printemps Ne nous sépare d'un automne ; Et l'amant trouve monotone Sa convoitise d'un instant.
Le premier jardin que l'on laisse Est toujours le plus doux jardin.
Les roses des nouvelles mains Ont beau sangloter de tendresse
Et faire assaut de leur couleur, Rien ne peut fléchir la pensée D'une saison et d'une allée Quand l'enfance en a pris l'odeur.
L'enfance c'est le ciel qui s'ouvre Lorsqu'on ne croyait plus au ciel ; C'est l'abeille qui fait son miel, C'est la ruche dont on se couvre.
L'âge c'est ce qni vient après :
La douleur, la route et l'espace.
Si des yeux l'enfance s'efface Le cœur en garde les regrets.
Rien n'est humain de nos voyages Et la vie nous fait voyager.
Le plus heureux des naufragés N'oublie pas son premier rivage.
Je prends vos mains... vous vous taisez... je vous demande
De ne plus vous cacher de moi.
Vous m'offrez votre bouche et vos beaux yeux descendent
Sur la jalousie de ma voix.
Pris dans votre réseau mon courage s'oublie ;
Je reste le moins fort des deux.
Vous vous taisez ponr ne donner rien à ma vie
Que le supplice d'être heureux.
Je n'ai jamais de vous que l'active jeunesse Dévorant ma subtile ardeur.
La corbeille des fruits tendue à mon ivresse Ne contient les raisins du cœur.
Vous m'avez dit un jour qu'une petite fille Sommeillait en vous, doucement ;
Quand je crois la trouver son ombre m'est ravie Par le plus lâche enchantement.
Ainsi nous n'avons rien de commun que nos fêtes,
Le plaisir est notre vaisseau.
Je prends vos mains. . . vous vous taisez . . Et si muette
Vous creusez pourtant mon tombeau.
Pour que mon souvenir passe la porte sombre Que fermera sur lui la lourde éternité, Pour que mon nom demeure et que vive mon ombre, Je veux dans cette plaine, où l'amour m'a porté,
Planter un jeune pin qui croîtra chaque année. Ainsi le laboureur au retour des travaux Sous ses aiguilles d'or reposant sa journée, Ainsi le berger Pan qui taille son roseau,
Ainsi l'oiseau du ciel et l'agnelet docile, Ainsi l'écureuil blond se dérobant au jour Béniront mon orgueil qui dressa cet asile Et le vénéreront en en faisant le tour.
Si le temps, plus qu'à moi, vous accorde de grâce, Si vous viviez tandis que je ne verrai plus, Vous viendrez, ma Diane aux jeunes dents voraces, Rôder près de cet arbre odorant et perdu".
Fiévreusement, vous embrasserez sa résine Croyant qu'elle sera le destin de mes pleurs Et la plaine onduleuse au couchant des collines Verra sur le pin noir se greffer une fleur.
O mon amour, plus je vous hais moins je vous quitte,
Je n'ai pas de vertu.
Vous êtes le jardiu consacré qu'on habite
Même en n'y croyant plus.
J'ai trop connu l'orgueil ponr louer ma faiblesse Et ne suis rien qu'humain.
Craignez que ma pitié soit l'unique tendresse Dont je couvre vos mains.
Comme vous rougiriez, ô mon amour, d'apprendre
Le sens de mon désir.
Je veux tout vous donner afin de ne vous prendre
Que le goût du plaisir.
Des femmes que le temps n'arrête Arrivent avec leurs paniers.
On entend le bruit des charrettes Montant la rue des Cordeliers.
L'odeur des fruits et des légumes Couvre la place du marché.
La tour de la mairie consume Le soleil qui vient s'y coucher.
Un homme soulève deux poules
Et flatte leur plumage roux.
Un âne braie parmi la foule.
Des pommes, des raisins, des choux...
La fontaine dont l'eau reflète les dauphins Est comme une couronne au milieu de la place. Un hôtel la fait sienne, un autre hôtel l'enlace De sa fenêtre ouverte ou tremble un baldaquin.
Le silence est un page et sa robe est unie. Les arbres paresseux de l'automne sans bruit Jettent, en courtisans, une petite pluie De feuilles d'or. Et l'eau de la fontaine luit.
Des femmes qui s'en vont aux vêpres du dimanche Passent sans regarder cette vasque où, le soir, Doivent venir en choeur, languissantes et blanches, Se baigner les Psyché délaissant leur boudoir.
Un style Louis quinze et des courbes toscanes Font les beaux sur la pierre où dansent leurs contours ; Ils paradent devant la mousse qui se fane, Devant l'ombre qui monte et devant son amour.
Le temps est le dernier galant de la fontaine ; Sans se lasser, à chaque aurore il lui redit : « Tes dauphins et ton eau ressemblent à la peine Que trace le printemps dans le printemps parti. »
La foi, cette raison et ce doux scapulaire, Reviendra-t-elle encor !
Oublierai-je, appuyé sur sa chaude lumière, Mon âge et mon effort ?
Comblerai-je de fleurs limpides cette route
Où règne le chardon ?
Me mettrai-je à genoux devant Dieu qui m'écoute
Et croirai-je au pardon ?
Que je voudrais m ensevelir dans une église,
Sous un vitrail de saint Et porter, à jamais, sur mon corps qui s'épuise,
Une robe de lin.
Temps des enfants de choeur et des aubes ravies
Je me souviens de vous.
Ah ! mes livres disant à la Vierge Marie :
« Ayez pitié de nous ! »
J'ai vu Lourdes, jadis, dans un pèlerinage.
Ma mère, près de moi, Puisa l'eau de la source et fit sur mon visage
Le signe de la croix.
Etais-je loin du ciel, heures pyrénéennes, Quand mes bras se tendaient
Vers le mystère blanc et vers la cantilène Du Gave qui coulait ?
Pourquoi n'ai-je gardé ma si vive innocence ?
Pourquoi ai-je vécu ?
Pourquoi l'amour humain eut-il la préférence
De mon cœur éperdu ?
Que m'a servi de posséder mon vain courage
Et de toujours cueillir Puisqu'au premier berceau, lassé de mon voyage,
Il me faut revenir !
Mais je ne vous ai pas appelée mon amie !
Laissez donc mon amour...
Peut-être mourra-t-il, d'avoir vécu sa vie,
Avant la fin du jour.
Il a les yeux fermés... Ne touchez ses paupières.
Il ne doit plus vous voir.
Si vous savez prier, faites une prière ;
C'est votre seul pouvoir.
Ne pleurez pas sur lui, pleurez sur votre peine
Puisque vous n'avez su, De votre liberté, faire une double chaîne
Autour de son corps nu.
Pourquoi voudriez-vous que mon amour vive ?
Pourquoi vers vos yeux Mettrait-il encor sa flamme si vive
Dont dispose Dieu ?
Pourquoi voudriez-vous que vos dents déchirent
Son visage humain ?
Pourquoi voudriez-vous que votre délire
Ecrase ses mains ?
Pourquoi voudriez-vous que lorsqu'à la tombe
Il est préparé, Sous votre mensonge heureux il succombe
Et soit dévoré ?
Un conseiller du Roy Vint habiter ici.
Voici la pièce d'eau Entre les deux allées.
Le pavillon se voit
Dans le parc comme un nid.
Peinture de Van Loo, Amours des cheminées,
Rampe de fer forgé, Double escalier de pierre,
Je vous donne mes yeux Et l'automne est sur vous.
Voulez- vous partager De mon cœur solitaire
Le rêve harmonieux Et le charme jaloux ?
Vous m'appelez trop bien Quand trop tôt l'on me laisse.
Quitterai-je mes pins, Mes cyprès, mes fontaines
Pour m'unir de vos liens Qui sont de tendres chaînes ?
Ah ! qui sait mon destin Si vous savez ma peine !
Automne, jeune dieu à la robe dorée,
Je te retrouve encor.
Des mêmes dalhias ta tête est couronnée.
Toujours ton même corps,
Toujours ta même odeur, toujours ta même gloire,
Toujours tes mêmes bras !
J'ai beau de mes années gravir le promontoire,
Seul tu ne vieillis pas.
Je change de pays, tu me suis de ta course.
Rien de ton long destin N'est affligé de deuil, et tu restes la source
Quand je suis le bassin.
Voyageur ennivré de mille paysages Je voudrais, comme à Dieu,
Te cacher, sous des fleurs, la route du voyage. Puis-je tromper tes yeux ?
L'aurore des chemins et le poids des distances
Sont trop greffés en moi.
Regarde donc, automne ! A ma lointaine enfanée
La cendre fait un toit.
Que de jours, que de nuits, j'ai cru, dans ma pensée,
Pouvoir te ressembler !
La roue de mon orgueil s'est maintenant brisée ;
Mon rêve est envolé.
Quel regret tisserai-je et quelle jalousie, Puisqu'il me faut savoir
Qu'une raison se renouvelle quand la vie Ne va que jusqu'au soir ?
Automne, tu n'es plus l'aîné. La mort nous classe
Et j'en suis le plus près.
Des siècles passeront. Tu garderas l'espace,
Moi j'aurai le cyprès.
En attendant le jour des fianrailles brunes
De la terre et des os, Jeune dieu qui mordant les feuilles une à une
Les jette autour de l'eau,
Jeune dieu dont la flûte est taillée dans la vigne
Et la pomme de pin, Jeune dieu dont les mains trop rouges égratignent
Les branches du jardin,
Jeune dieu sois encor l'ami de ma tendresse.
Laisse croire à mon cœur Que l'amour n'est au fond que le plaisir qui dresse
Un mélanec d'odeurs.
Ainsi de n'avoir pas l'inutile courage
De ma fidélité, Je prendrai de ce parc et de ce paysage
La multiple beauté.
Jamais emprisonné, le repos de mes ailes
Se renouvellera.
Je ne me donnerai que pour la joie cruelle
De désunir mes bras.
M'avez-vous tant donné de paix et de courage
Pour me les retirer, O jardin transparent qui portez un visage
Si calme et si doré ?
j'avais en vous remis la pure confiance De mon élan nouveau.
Vous étiez le soutien de ma bonne espérance Qui s'achève trop tôt.
Je pensais qu'un printemps de plus devrait éclore
Sur mon cœur parfumé Et que les amandiers jalouseraient encore
Mon bonheur d'être aimé.
N'étiez-vous qu'un miroir et n'étais-je qu'une ombre,
Jardin qui n'aurez vu Deux fois la même fleur renaître ardente et sombre
Entre vos murs si nus ?
J'ai vu, dans mon jardin, la reine provençale.
L'automne harmonieux Caressait de clarté son cœur et ses mains pâles,
Sa tendresse et ses yeux.
Des rayons de soleil dansaient comme des pages
Autour des trois coussins Contre la soie desquels s'eftondrait son visage
Si chèrement humain.
J'ai dit : «Ces buis, ces pins, ces cyprès, cette source
Que vous aimez déjà Ne m'appartiennent plus. Reprenez votre course/
Ne vous arrêtez pas.
Ne mêlez votre ardeur, fille de la jeunesse, Au triste enchantement
De faire d'un jardin un ami qui vous laisse Ne fusse qu'un moment.
C'est pour toujours que m'abandonne la terrasse
Où vous vous reposez, Pour toujours que la vie de ce petit espace
De moi doit s'effacer.
Ne cueillez pas de souvenirs ; que votre bouche
Au lieu de respirer, Insulte le bonheur que mon âme farouche
Voulait encor serrer.
N'aimez pas cette allée où l'ombre et le silence
Se sont tant reflétés.
N'aimez pas, rroyez m'en, ô reine de Provence,
Ma vaine royauté.
LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY l6l
Que vous resterait-il puisque rien ne me reste,
Sinon cette douleur D'être plus dépouillé ? Ne faites pas le geste
De rassurer mon cœur.
S'il est d'autres jardins vaudront-ils dans leurs branches,
Dans leur courbe et leur buis, Dans leurs parfums d'étés et leurs fontaines blanches
Ma peine d'aujourd'hui ?
Peut-on recommencer, à chaque paysage,
Un éternel roman ?
Peut -on recommencer à vouloir davantage
Que son beau dénuement ?
Je serai, dans les fleurs prochaines, cette morte
En robe de satin Qui sourit au tombeau vers lequel on la porte,
La morte sans destin.
Vous viendrez me revoir. Votre paresse encore — Dans un décor moins doux —
Trouvera les coussins que votre tête adore. Je chanterai pour vous.
Je chanterai, car mon orgueil est une armure
Sur laquelle le vent Peut essayer sa force et ses cris. Mes blessures
Vivent secrètement.
Je vous prendrai la main et nous irons ensemble
Dans l'heureuse saison.
Vous me direz tout bas : « Cette maison ressemble
A l'ancienne maison. »
Je ne vous croirai pas mais feindrai de vous croire,
Sachant que mon amour, Dans le jardin nouveau, restera la fleur noire
Qui s'effeuille toujours. »
Aix-en-Provetice, iqii-iqi2.