LIVRE TROISIEME
A Marins
Etranger si hautain je ne te connais pas. Que m'importe le bruit de ton ombre et l'éclat De l'aigle impériale occupant la montagne ! Si tu n'avais été, de ces chères campagnes. Que le berger qui siffle et conduit son troupeau, Que le grand moissonneur des vignes et des eaux, Que le roulier qui n'a que sa route pour gloire, Peut-être aurais-je pu, recueillant ta mémoire, Te placer dans ma vie et t'houorer tout bas.
Mais que tes étendards, tes armes, tes combats, Laissent de trace vaine et de claire fumée Sur mon cœur où Virgile a fixé sa pensée. Qu'auraient à faire, dieux, d'un si pompeux retour Mes roses, mes cyprès, mes buis et mon amour ? C'est Vénus et non Mars qui chante sur ma porte. Moins qu'une lèvre heureuse et qu'une vigne morte, Moins qu'un parfum d'aisselle et qu'une odeur de pin Ta victoire m'est chère, ô splendide Romain Dénouant son armure aux plaines de Fourrières. Où tu mis ton ardeur règne la joie des aires, Où tu mis des tombeaux mûrît le champ de blé. Comment veux-tu, Romain, que ton front étoile Eclaire ma maison, mon jardin, mon ouvrage, Puisque l'Arc de triomphe est sous le paysage Et puisqu'à ces ruisseaux de sang que tu creusais Je préfère le goût des figues et du lait?
Suivie des écuyers et de ses amoureux, Oubliant, pour son cœur, d'impossibles promesses, Bénie par Monseigneur de Cicé, son Altesse Partit en palanquin après la Fête-Dieu.
La cour n'obsédait plus la joie de sa tendresse, Son frère était absent et le ciel était bleu. Les routes flamboyaient à l'éveil de ses yeux Et la campagne ouvrait ses parcs à sa jeunesse.
Déjà l'odeur des buis mêlée à son amour Lui donnait le désir de se donner au jour. L'été capricieux déployait ses arcades,
La pièce d'eau luisait comme un lit de satin. Et Pauline Borghèse, amante de Forbin, Distraite et le corps nu jouait à la naïade.
Dialogue avec Louise Col et.
Que vous êtes chargée de grâce romantique !
Que vous avez souffert ! que vous avez aimé !
Reposez-vous... C'est la province bucolique
Dans laquelle vous êtes née.
Reposez- vous...
J'habite ce pays depuis quelques années.
Partagez avec moi ce raisin parfumé,
Cet ombrage, ce ciel, ces fleurs et ce vin doux.
D'où venez-vous ?
Ce sont les cloches d'une église Qui sonnent.
— Je viens de Venise.
— Prions pour Musset, voulez-vous ?
— Ah ! que l'on m'a fait de reproches Sur ce roman !...
Pourquoi ces cloches Sonnent-elles tout le temps ?
— Sans doute pour des morts qui vont en Paradis. Mais quelle idée d'avoir écrit
Ce livre ?... de la jalousie ?
— Je vous jure... j'étais l'amie
De Musset. Le monde est méchant.
— Reposez-vous.
Encor du raisin ? du vin doux ?
Nous sommes dans votre province Et pas grand'chose n'a changé.
— Ce bruit ?
— C'est la chaîne du puits Qui grince.
Ce bruit ?
Le vent qui fait bouger
Un laurier- rose.
De quoi tremblez-vous ?
De rien et de mille choses !
Reposez- vous.
Ah ! mon temps de petite fille !
Saint-Jean et son vitrail qui brille !
Le vitrail brille toujours.
N'avoir eu pour tout amour Qu'une romance de fontaine Dans sa ville ! Que j'ai de peine !
Ne retournez à Paris.
Que vous fait ce qu'on écrit ?
Avec moi restez ici.
Des fruits ? Chaque saison m'en porte.
Du vin ? Il en coule à ma porte....
Pourquoi suis-je déjà morte !
O portrait de Granet dans ce Musée tranquille Comme vous êtes beau !
Si la mort me permet de choisir un asile, Si l'éclat d'un pinceau
Me doit perpétuer, je voudrais cette place, Dans l'ombre, auprès de vous.
Mon cœur saura tenir dans ce petit espace ; Je n'aurai de jaloux
Que ceux dont les amours cherchèrent le silence.
Dans mon cadre doré, Mon visage sera celui de la Provence.
Sur mon front je mettrai
L'éclat rouge des fruits que Septembre m'apporte.
Mes yeux se lèveront Vers un clair paysage empli de feuilles mortes,
Des pins m'entoureront.
Je tiendrai dans mes mains, doucement alanguies,
Le livre de Ronsard Qui contient les Amours d'Hélène et de Marie
Que je relis si tard.
Mais quel ami, Granet, si cher et si fidèle
Peut m'immortaliser ?
Serai-je, comme vous, d'un Ingres le modèle ?
Pourrai-je reposer,
Dans mon âme d'enfant et ma jeunesse d'homme,
Sur un ciel provençal Que je veux aussi bleu que votre ciel de Rome ?
Musée provincial,
Musée dont la petite cour chargée de lierre
Est la cour d'un couvent, Musée dont le repos est couvert de prière,
Musée près de Saint-Jean,
Musée dans ses atours, ses couleurs, son or pâle
Et ses tendres espoirs, Faites qu'un jour je sois, de l'une de vos salles,
Celui que l'on vient voir.
Le Bibliothécaire
Son chapeau basque et son habit d'épais velours Le parent, sans orgueil, mais avec complaisance, D'un air de vagabond reçu chez un Bragance. Il se moque du ciel et ne vient sur le Cours
Que pour dépoussiérer un peu son insistance A classer amoureusement et jour par jour Les livres favoris d'un marquis de Provence. Il sait le vieux françois car il lui fait la cour.
Le vain souci du temps ne le prend ni l'accable. Il s'assied au café, songeant aux incunables. Dans le royaume altier où son esprit est roi
Son rêve en manuscrit l'entoure de fumée. Des minutes s'en vont où, distrait, je le vois Mettre en sa poche ouverte une pipe allumée.
La marchande de moules.
Cette marchande avec sa voix et sa balance, Avec se* paniers clairs qui lui pèsent au bras, Ne sait que le beau temps et ne se soucie pas Des hôtels de la rue ni du style de France.
Elle est née vers la mer phocéenne, là-bas, Dans les Martigues clairs où s'écoula l'enfance Du Maurras préfacé par Anatole France.
Dès que le messager qui vient et qui s'en va
Ottaviens^
Fait claquer son long fouet sur la route de Berre, Elle accourt vigilante, heureuse et la première. Les coquillages frais lui caressent les mains ;
Elle reçoit en eux le sel et le matin
Qu'elle prie un moment avant que d'aller vendre.
Et comme si son cceur de femme s'en voulait
De ne pouvoir garder tout ce qu'on doit lui prendre
Elle ment en criant : " les moules de Calais !... ".
Le Gentilhomme .
11 semble, grave et beau, sourire à cette époque Dont on garde au Musée les solennels portraits. Il tient la canne haute et porte sur les traits Une finesse vive et pourtant équivoque.
On ne sait s'il fut duc, mais son regard abstrait Domine le respect attentif qu'il provoque Et son gilet fleuri, dépouillé de breloques, Conserve dans l'usure un invincible attrait.
Il habite un château. L'hypothèque et le lierre S'en partagent les tours, les jardins et les terres. Des Tuileries il fut commensal autrefois.
Il vit de souvenirs et consigne sa porte.
Son épouse est au ciel et sa maîtresse est morte.
Rien ne peut l'obliger que le retour du roi.
Une Mendiante.
Elle danse sur un pied
Car l'autre fut écrasé.
Elle aurait pu choisir un autre métier !
Oui c'est vrai, mais lequel ?
Elle croit qu'en dansant elle gagne le ciel.
On lui apprit cela, quand elle était petite.
Elle est comme un oiseau
Qui saute et qui palpite
Dans la rue où sa robe étroite fait du vent.
Elle sera toujours une petite enfant.
Elle s'appelle Maria,
Un nom de sainte,
Mais les femmes d'ici l'appellent le moineau.
Elle porte sur la poitrine un écriteau
Où les lettres ainsi que des lèvres sont jointes.
A la façon qu'elle a
De ramasser les sous,
Des gens disent : « comment fait-elle ? » Et c'est très doux.
Quand elle mourra D'amour ou de froid, D'amour ou de faim, Car il est des hivers sans fin, Le bon Dieu la recueillera Et lui donnera une branche Sur l'arbre bleu du Paradis Avec une robe chaude et blanche Pour son petit corps refroidi.
Et Maria sur un pied, Car l'autre fut écrasé, Dansera pour l'éternité.
Mon mari est messager.
Moi je garde la maison.
De le voir tant voyager Ne te vient-il nul soupçon ?
Qu'il voyage nuit et jour 1 Je suis seule et j'ai la paix,
io6 le Jardin du silence et la ville du roy
— Si la rose de l'amour
En tes beaux yeux fleurissait ?
Bah ! les roses meurent bien Quand on ne les cueille pas.
— Pourquoi gaspiller le bien Que le bon Dieu te donna ?
Au bord de mes cyprès je pense à vous, Cézanne.
Si, pourmoins pardonner à ceux qui vous condamnent,
La gloire vint très tard gravir votre tombeau,
Voyez comme l'attente a rendu forts et beaux
Le laurier qui vous couvre et l'ombre qui vous fête !
Je ne sais rien de vous que la piété muette,
Que le travail, que le silence et la maison....
Je n'ajouterai pas la rose à votre front
Car ma main ne saurait s'exhausser jusqu'au chêne !
Pourtant, si c'est aimer que d'ouvrir ses mains pleines,
Je vous offre, ce soir, la paix de ce jardin
Triste et désenchanté que décorent des pins.
Peut-être l'avez-vous connu dans vos années ! Peut-être vos grands pas, au flanc d'une journée, Ont-ils passé ma porte et traîné doucement Entre la vigne morte et les buis ! Du mur blanc Avez-vous vu le clocher de Saint-Jean-de-Malte, La route, le morceau de la ville et la halte Immense et bleue du Mont Victoire, à l'horizon? Avez-vous regardé, par la même saison Que celle d'aujourd'hui, cette lumière rousse, Pareille à des cheveux légers que le vent pousse Devant lui ? à des cheveux que les cyprès Ecartent quand ils sont trop rouges et trop près ? Si vous êtes venu, vous savez mon offrande ; Mais si vous ignorez mon enclos, sa guirlande De lierre, son bassin, ses arbres, ses deux puits, Sachez que je vous donne, en eux, comme le fruit Le plus pur des étés que j'ai passés sur terre, O Cézanne d'Aix-en-Provence ! solitaire !
Je relis Mireille...
Il fait très doux dans la maison.
Le feu luit dans la cheminée.
J'entends des musiques d'abeilles — Les dernières de la saison — Sur les sarments de la veillée.
A Mistral.
Quand de mon doigt mouillé
Je tourne la page,
Je tourne aussi des paysages.
C'est Saint-Remy,
Les Antiques, l'ombre des Baux,
Les mûriers
Et les oliviers,
L'huile vierge de mon pays,
Le Rhône, les Saintes, la Crau. .
Je connais un gardian qui s'appelle d'Arbaud,
Mais je n'ai pas trouvé son nom
Dans cette belle histoire.
Si je savais la raison
De mon cœur et de ma mémoire,
Mistral je t'aurais déjà dit
Pourquoi, lisant tes vers, je songe à mon ami.
Pardonne-moi
De n'être tout entier à l'accord de ta voix,
Mais Mireille c'est tant la Provence,
Que l'on peut bien y ajouter
Le souvenir et l'insistance
De ceux qui savent la chanter.
Le vent glisse sur la croisée.
J'entends l'hiver dans les allées.
On a brûlé les feuilles mortes.
J'entends l'hiver contre ma porte.
Le vent glisse sur la croisée.
Ce soir, qu'importe le jardin !
Je suis près de la cheminée ;
Mireille me donne la main.
Je cueille le bon grain de mes jeunes années.
La ville des fontaines
Et du roi René
Est, la-bas, endormie..
Du livre s'envole ma pensée ; Pourtant Mireille l'a suivie.
Mistral en écolier,
Mistral pas encor roi,
Mistral venant à Aix pour y étudier !
C'est à celui-là que je ten<ls la rose,
La rose qui vit douze mois.
Le temps passe, le temps presse.
Qui sait le blé dont il dispose ?
Il faut aller à la jeunesse.
Mistral, je veux encor te parler de d'Arbaud Car il vint, comme toi, dans la ville aux fontaines. Dans les mêmes chemins et dans les mêmes plaines Se rencontrent, parfois, les hommes les plus beaux.
Le te .ips passe, le temps presse, Qui sait le blé dont il dispose ?
Il faut aller à la jeunesse.
Quel est le fils, Mistral, que tu chéris le mieux ? A qui vas-tu laisser, en t'approchant de Dieu, Ta couronne qui luit et ton sceptre qui tombe ?
Je vois un cavalier
Qui brandit le trident et cueille le laurier.
O Mistral, c'est d'Arbaud qui fleurira ta tombe !
Je relis Mireille...
Il fa;t très doux dans la maison.
Le feu luit dans la cheminée.
J'entends des musiques d'abeilles — Les dernières de la saison — Sur les sarments de la veillée.
Je clos mes yeux... Ma pipe est morte... Bonne nuit. Je rentre dans mon cœur comme dans un village. Le chat ronronne auprès du feu ; tranquille bruit ! Et voici les jets d eau d'étranges paysages.
Qui frappe ?.. Entrez !.. Une révérence... Le temps Couvert de pluie, de songe et d'histoires lointaines. Ah ! c'est vous ?.. Et je rêve et suis ce bel enfant Qui regarde, sans les toucher, des porcelaines.
I l6 LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY
Du lierre et des allées. Nuages ! Un jardin Dans lequel un rouet file ses aventures. La belle du Canet a des roses en main Et des amours et des œillets à la ceinture.
Une cloche. C'est Marie-Blanche de Grignan Qui prie dans le couvent désert des Ursulines. Dies irce. O le mélange si troublant Des cornettes et des robes de mousseline !
Qui joue la comédie au temple de Watteau ? Cet escalier secret ?.. Tout se tait, tout soupire. Une femme, en tremblant, lit Jean-Jacques Rousseau. Dans un boudoir Chrétienne d'Aguerre conspire.
Des miroirs, des transports ! Que j'ai vu de portraits Et d'abat-jour de soie sur la lampe ravie. Qui vit sur ce balcon ? Qui dort sous ce cyprès ? Quel est ce clavecin et quelle est cette amie ?
Musicale langueur du soir provincial
Chargé d'étoiles et d'embruns comme un navire !
Je suis ce bel enfant qui regarde le bal
Des reines de biscuit et des poupées de cire.
Plus tard, plus tard, dans des années, Un poète me chantera Comme j'ai chanté ma journée.
Plus tard, plus tard, dans des années, Ma pauvre vie on la lira, Près du feu de la cheminée.
Il8 LE JARDIN DU SILENCE ET LA VILLE DU ROY
Plus tard, plus tard, dans des années,
Une amoureuse pleurera
Sur mon ombre et ma destinée.
Plus tard, plus tard, dans des années, Le vent du ciel emportera La rose qu'on m'aura portée.
Je veux que l'on dresse ma tombe Près d'une source et d'un cyprès.
Je veux que le jour qui succombe Me donne un rayon de regret.
Je veux que la route qui passe Me berce du chant d'un troupeau.
Je veux que l'oiseau de l'espace Dresse son nid sur mon repos.
Je veux que Dieu qui me pardonne Laisse deux anges me veiller Et que Vénus fasse l'automne, Sur ma pierre, se dépouiller.
Plus tard, plus tard, dans des années, Vous serez morte dans mes bras, Tremblante, divine et damnée.
Plus tard, plus tard, dans des années, Votre souvenir passera, Et vous serez abandonnée.
Plus tard, plus tard, ùans des années Une bacchante dansera Sur votre tombe ravinée.
Plus tard, plus tard, dans des années, Une corneille volera Autour d'une ombre désolée.