‹ Le jardin passionnéChapitre 16 sur 95 · REALITE · texte numérisé non relu

REALITE

Du temps que je vivais comme un arbre en été

Tout étourdi de rêves, J'avais horreur de vous, chère réalité,

Qui saignez sur nos rêves.

J'étais ivre des jours et je ne savais pas

Goûter la chaude force Des douleurs qui s'en vont déchirant comme un bras

D'eau sinueuse et torse.

Tout l'azur me prenait alors ; je n'avais d'yeux Que pour le vent et l'aube,

Que pour le soir traînant qui fait bruire aux cieux Les plis verts de sa robe.

Je n'avais de baisers que pour l'air vif tendu

D'un mal insaisissable ; Je ne vous touchais point, ô mon cœur éperdu,

Splendide et misérable ;

O cœur de vérité, d'orgueil et de vouloir Qui bats au sein du monde,

Après pulsations, faim, sang rouge et sang noir, Que tout roule et féconde.

J'étais assise au fond de l'amère gaîté

Que vivait ma jeunesse, Et je croyais les jours faits pour la volupté

De les meurtrir sans cesse.

Les désirs foudrovés, saignants et chaleureux S'asseyaient sur ma couche.

Ils me fermaient la lèvre avec leurs longs cheveux Et l'œil avec la bouche.

Réalité 45

Ils me pressaient le corps contre les dards ardents

Restés dans leur blessure, Et je sentais, la nuit, la saveur de leurs dents

Courir sur ma figure.

Les livres me blessaient le front de leurs fermoirs ;

Mais vous êtes venue, Vous qui passez le long des lits et des pressoirs,

Très triste et toujours nue.

Je vous ai repoussée en me jetant sur vous

Avec toute ma haine, Mais vous m'avez posée au travers de vos coups,

Réalité hautaine.

Vous m'avez dit : « Je suis l'auguste violence, Je suis les grands retours,

Et c'est moi qui travaille à remplir le silence Des morts et des amours.

« Si tu te décidais à te frapper toi-même

x\vec ton propre cœur, Je t'employerais encor pour fleurir mon poème

De magnifique horreur.

« Tout ce que tu prendras de très doux à la vie

Ou de très attristant, Tout ce qui fut pour toi le suc et la magie Ou le fiel de l'instant.

« Les parfums que tu prends et tous ceux que tu donnes

En secouant tes doigts, Et les débordements nuancés des automnes Qui brûlent l'or des bois ;

« Tout ton rêve appuyé sur toute la matière,

Je le suis et le prends, Et je refais le monde avec de la poussière

Pour le coucher dedans.

« Et j'ai ce beau courage et cette hardiesse

De paraître à chacun Si pleine d'espérance et de si haute liesse

Dans mon faste opportun.

« Je me brûle si bien et si fort, je me ronge

De vouloir la beauté Que l'on croit en tenant ma chair qui devient songe

Tenir l'éternité. >

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