‹ Le jardin passionnéChapitre 23 sur 95 · QUE LA LUNE COUCHANTE · texte numérisé non relu

QUE LA LUNE COUCHANTE

Que la lune couchante est triste de partir, Et toi mon cœur ployant, lassé de me mentir ! Je vais avec vous deux, ô lune à demi morte , O cœur chargé de cris, ô menteur que je porte ! Dans la sincérité rêveuse et dans le bruit De la nature assise entre l'aube et la nuit. Aux pentes du jardin l'herbe a verdi plus vite Et les rosiers fluets qu'un long soupir habite S'unissent à l'or fin plus ardemment là-bas. Avant de rne plonger en vous, ô beaux combats,

Que la lune couchante... 63

O bataille de flamme où j'entre et me déchire Avec mes pleurs, mes chants, mon silence et mon rire, Je viens boire un répit de force et de beauté Dans le jardin qui penche et qui soutient l'été. Car en lui tout se courbe et s'incline et s'affaisse, Ainsi qu'un cœur de femme atteint de chaude ivresse. Souffrez, chers défaillants, qu'entre vous je défaille, Avant de me livrer au vol de la bataille. J'y porte tant d'ardeur et de témérité Que j'ai droit, ô jardin, à cette volupté De laisser comme vous tomber tout ce j'aime. Les maux qui sont ma grâce et mon doux diadème, Je les laisse un instant s'éteindre et choir aussi. Je ne veux comme vous de gloire et de souci Que de descendre au pli des songes et des pentes Vers le tendre inconnu fait d'amour et d'attentes. Je vais me figurer, puisque je vois si mal Vos bords où vous joignez la rivière et le val, Qu'à vos pieds, ô jardin, un autre jardin s'ouvre. Où l'ombrage tordu du tilleuil et du rouvre Garde contre l'air vif celai qui m'eût aimée, Et que les fins parfums dont je suis opprimée Nous caressent d'un même et meurtrissant désir. Si près de moi celui qui m'aurait pu choisir, Me trouver la plus tendre et la plus confiante Et consoler mon mal avant qu'il se lamente ;

Si près que ce parfum qui flotte aux rosiers froids

Traverse mes cheveux pour courir sur ses doigts.

Si je pleurais, cet air qui bondit et qui joue,

Porterait des moiteurs de ma joue à sa joue,

Si je pleurais, sur moi de l'avoir ignoré!

Car seul il eût guéri mon mal invétéré.

Ah! lui ne me croit pas l'être de vive audace

Dont je porte en tous lieux la fièvre âpre et vivace.

Lui me sait pitoyable et déchirée au coeur

Par mon trop faible effort pour toucher au bonheur.

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