J'AI REGARDE JOUER
J'ai regardé jouer les enfants sous les arbres. Ils posaient leurs cheveux et leurs bras sur le vent. Midi fendait l'ombrage et jaunissait le marbre. L'espace était joyeux et chaud, comme un vivant.
Et c'était un tapage et c'était un grand rire. Les parfums dans le ciel mariaient leurs remous Et je criais en moi, je restais à me dire : « Amour, ceux-ci seront un jour blessés par vous.
J'ai regardé jouer ... 73
« Un jour, eux dont les pas imitent les fontaines Et courent par les prés plus vite que les eaux, Ils resteront pendus au rythme d'une haleine, Dans l'immobilité des murs et des tombeaux.
« Un jour, eux qui s'en vont remuant les rosées, Secouant chaque branche et touchant chaque fleur, Ils resteront saignants et durs, les mains croisées Pour ne pas déchirer les restes de leur cœur.
« Ils ne voudront plus rien de l'heure et de la vie Que leur propre désir craintif de s'épuiser. Un jour, ils seront tous des êtres de folie Qui se dévoreront de vouloir un baiser.
« Ils sauront l'espoir vif que toute attente irrite Et les étouffements du silence hagard. Eux pour qui la pelouse en fête est trop petite, Ils iront s'enfermer au fer d'un seul regard.
« Ils iront par les nuits, se parlant à eux-mêmes Et se frappant le front avec leurs tristes doigts. Ils ne s'appuieront plus qu'à des choses extrêmes. Amour, vous les prendrez un à un, je le vois.
« Vous tomberez sur eux, belle et douce démence ! Vous tiendrez tout leur sang un jour comme la mort. Par vous ils entreront dans la brûlure immense Où l'univers entier vibre, exulte et se tord.
« Vous viendrez dans l'aurore ou la nuit odorante. Et vos pieds marcheront à côté de leurs pas ; Mais, cher dieu, de la tendre et divine épouvante, Amour, que feraient-ils si vous ne veniez pas? »