JE DOIS VOUS DIRE
Je dois vous dire un peu ce qui m'est arrivé !
Je marchais dans ma joie et dans le jour levé,
Je portais le matin heureux dans mes corbeilles
Et sur ma voix le bruit embaumé des abeilles ;
Je disais à l'aurore : « Es-tu prête, ma sœur? »
Les gestes de mes jeux jetaient de la douceur;
L'onde était moins flexible au battement des proues
Que mes grands cheveux d'ombre ouverts sur mes deux joues.
J'allais d'un pas égal sur les moments divers,
Et les lèvres au vent je buvais l'univers,
Mes yeux sur la clarté tournaient comme une danse ; Et je me répandais, dans ma jeune abondance, Plus que le fauve éclat du soleil sur les fruits Et que la lune étroite aux cimes d'or des nuits. Quand je riais en lui mon miroir était rose. Ceci m'est arrivé, qui détruit toute chose (Et je ne veux pourtant ni pitié, ni secours), Un visage âpre et simple est entré dans mes jours ; Je ne l'attendais pas ; sa terrible venue Mêle tous mes instants à sa force ingénue Et je ne vois plus rien au delà de ses yeux.
Quoi ! des êtres vivants se font si mal entre eux ! Seigneur ! venant de vous, cher gouffre de clémence, Leur rage de souffrir est comme une démence ; Ils luttent pour se rompre et le cœur et les bras, Leurs ivres voluptés ne sont que des combats. Leurs faibles doigts perdus au feu des chevelures Se déchirent d'aimer l'étreinte et les brûlures ; Car, ce qui les détruit, est leur plus fort plaisir. Ceci m'est arrivé dont je songe à mourir : Un visage âpre et simple a touché mon visage Et le vent à présent peut le couvrir r^e rage, Le soleil se suspendre à mes cils éperdus, Mon miroir me reflète et ne me connaît plus ! Ceci m'est arrivé qui m'exalte et me plie :
Je dois vous dire... 131
Un visage âpre et simple est entré dans ma vie, Et je laisse tout choir qui fut tendre à saisir, Mon ardeur de goûter, de vivre et de sentir : Tout ce qui m'est venu du monde et de moi-même,
(Ce que je garde au fond de mon secret extrême, Ce que je livre avec mon regard et ma voix, Je donne tout, des jours présents de l'autrefois. Pour lui, cet inconnu qui m'accable et m'altère, Je ne me guérirai de lui que dans la terre. Je le trouve en chacun de mes tristes instants ; Il est plus fort en moi que l'aube et le printemps ; Hors lui, je ne veux rien de meilleur ni de pire, Et. dans l'air où je vis, c'est lui que je respire. Seigneur, j'avais vos bois, vos fleuves, vos matins, Vos couchants, étalés comme de grands festins Où le vin sanglant roule aux coupes d'or qui fume ; J'avais mes cris, mes jeux, j'avais mon amertume. Je marchais sur ma joie et sur le jour levé : Un visage est venu qui m'a tout enlevé.
Oui, ceci m'épouvante ; oui, des heures viendront Où d'autres amoureux, jeunesse et flamme au front, Seront aimés d'amour autant que moi je t'aime. Avec des mots de cendre et de feu, le mot même
Peut-être dont je sais le mieux brûler ton sort ;
On les préférera, eux aussi, à la mort,
A la vie, au bruit fin des saisons et des heures ;
On périra de soif au seuil de leurs demeures.
A force de vouloir leurs lèvres et leurs bras,
Le goût de l'infini, du deuil et des combats
S'éteindra de toucher tes cils doux qui l'abritent,
Les cieux seront étroits et la terre petite
Pour tenir les plaisirs poignants qui viendront d'eux.
Ma poussière a l'horreur de ces futurs heureux
Qui n'auront pas tes mains, ta voix et ton visage.
Je sais qu'on nommera : douleur, bûcher, ravage,
D'autres, ô mon amour, qui ne seront pas toi !
Qu'on leur dira : « Mon souffle et mes deux yeux, mon roi
Que la terre oubliera ta joue étroite et blonde';
Qu'on fera sans tes yeux de l'aube sur le monde,
Et de la volupté sans ta bouche et tes pleurs ;
Qu'on aura du désir et qu'on verra des fleurs';
Que l'été sera tendre et fort sans que tu mêles
Ta tendresse et ta force à ses douceurs cruelles.
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