‹ Le jardin passionnéChapitre 56 sur 95 · VOUS ME LISEZ · texte numérisé non relu

VOUS ME LISEZ

Vous me lisez la nuit quand vous êtes bien tristes, O pauvres yeux d'amour où l'insomnie insiste.

Lorsque vous écrasez votre cœur sous vos bras Vous respirez mes vers comme un brin de lilas.

Comme un oiseau trouvé dans la feuille à la brune, Et dont on ne voit pas la couleur sous la lune,

Comme une eau ramassée entre deux rocs aigus, Comme le pleur d'un luth qui ne pleurera plus,

Ut U ûV

La nuit court, la veilleuse est d'or sous les icônes, Et vous jetez vos mains sur les ténèbres jaunes.

Vous cherchez un visage au loin avec vos doigts Et la forme d'un rire aux bouches d'autrefois.

Dehors, la nuit s'étend, heureuse et reposée, Sur son lit de feuilllage et de jeune rosée.

Dans l'air mauve et mouillé la forêt roule au loin, La faux muette est douce aux bras meurtris du foin.

Par le jardin d'azur tiède au parfum des meules, La pâle ascension du jet d'eau se sent seule.

Et les demeures sont des coffrets noirs et lourds Oui tiennent emmêlés les yeux et les amours.

Vous, alors, oppressés de voeux et de jeunesse, Vous attirez à vous la veilleuse qui baisse.

Ardents insomnieux des nuits d'été, des nuits Où le désir bruit sur les heures sans bruits,

Vous attirez à vous la veilleuse à bout d'huile Et soupirez sur moi votre soupir fébrile.

Vous me lisez 135

Vous soupirez sur moi tout votre sort qui plie, Toute la mort du cœur et puis toute sa vie.

Vous balancez mes vers rudes, doux ou pâmés Sur le souffle des jours où vous fûtes aimés.

Ils brûlent votre lèvre à leurs soleils torrides, Ils sont des bras légers contre vos bras avides.

Vous buvez les baisers qui bourdonnent en eux Comme les midis d'or sous les pampres vineux.

Vous écoutez leurs cris — ils vous disent des choses Plus tendres que les voix, plus folles que les roses.

Plus vivants que les morts, ils vous serrent sans peur, Et vous pleurez sur eux à vous casser le cœur.

Car ils sont votre sang lui-même et vos tombeaux, Et vous leur pardonnez de n'être pas très beaux.

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