ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
2Î-ÎI, PASSAGE CHOISEUL, 2]-]I
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Le titre de ce livre avait déjà été emprunté au Cantique des Cantiques par M. Henri Rouger, pour un volume de poésies paru à la librairie Lemerre.
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=<^EL)LE à la maison, le soir, pour la première fois depuis treize ans que je suis mariée. Et me voilà tout en désarroi, de ma solitude. Encore, jusqu'à ce que ma petite Yvonne se mît au lit, sa mobilité, son bavardage me divertissaient. Des réflexions si drôlement sérieuses lui poussent, à cette gamine de
onze ans, sur le voyage de son père, sur la mort subite de son oncle Debize, sur l'héritage que Jean est allé recueillir!... Comme ce génie d'enfant est tourné déjà aux proje.ts pratiques, aux rêves du confortable, à l'argent! Quand j'avais son âge, tout cela ne m'inquiétait guère. L'âme des mères ne se reconnaît pas dans le miroir décevant de ces petites âmes.
Yvonne couchée, Ursule est venue me demander, de cette mine hostile qui m'effrayait tant autrefois, et à laquelle je me suis résignée à la longue, pas habituée :
— Madame n'a plus besoin de moi ?
Elle dit ordinairement <c Monsieur... », car, compatriote et ancienne servante de mon mari, elle est demeurée ici sa domestique plutôt que la mienne.
— Non, Ursule; merci...
Elle m'a jeté un regard qui signifiait, il me semble : « Tâchez de bien vous tenir en l'absence de mon maître; je reste et je veille... » Puis elle est sortie sans me saluer. Tant que j'ai entendu
traîner son pas dans l'appartement, j'ai souffert de ce voisinage ennemi. J'ai vu, à travers les murailles, rôder le fantôme de la haute vieille fille, maigre avec de gros os, gardant sur sa peau dure, après vingt ans de Paris, l'embrasement de soleil des paysannes... Puis les bruits de l'office et de l'antichambre se sont éteints. Dix heures... La rue du Colisée est silencieuse, comme la maison : elle ne se ranimera un peu qu'après minuit, — quand les voitures reviendront des théâtres.
Cette heure nous trouve d'habitude, mon mari et moi, jouant au bezîgue, lisant ou causant, dans la pièce oblongue que nous appelons avec emphase ce le cabinet de travail de Monsieur »... Autour de moi, voici le décor de tous les soirs : le pesant bureau d'acajou avec l'encrier, les plumes, quelques dossiers apportés du Crédit Commercial; — le siège d'acajou pareil, le casier à cartons que surmonte un plâtre de Démosthène tout patiné par la poussière; l'autre fauteuil, si laid et si confortable, en molesquine verte capitonnée; quelques chaises cannées... c'est tout le
mobilier. La garniture de cheminée esc en marbre noir relevé de bronze; deux cadres au mur, Mazarin et Richelieu, de Paul Delaroche. On a installé, comme, chaque soir, la table à jeu près du bureau,.. La lampe est posée dessus; elle éclaire vivement sous l'abat-jour un rond de tapis vert et laisse dans une pénombre dense tous ces meubles amis, que je ne distingue pas, que je devine, — si vulgaires, si médiocres, et qui pourtant sont le foyer, devenus à la longue un peu de nousmêmes... Comme le feu de bois et de briquettes dardait trop de chaleur, j'ai fait ouvrir la double porte qui donne sur la chambre à coucher, — notre chambre toujours après treize ans! Au fond de cette grande pièce obscure, j'aperçois un reflet adouci : celui de la veilleuse qui toute la nuit brûle dans la chambre voisine, où dort Yvonne. Silhouette des meubles, profil des tentures, clarté des lumières qu'on allume chaque soir au même endroit, chuchotement de la pendule et respiration de la lampe, c'est, alentour, les petites choses et les petits bruits familiers qui m'en-
vironnent, comme chaque soir! Pourquoi, ce soir, ne me versent-ils pas le calme habituel, l'habituel contentement d'exister? C'est que je suis seule, ce soir, chez moi, pour la première fois après treize ans de mariage. La solitude inaccoutumée me point d'une étrange angoisse. Je n'ai pas peur, mon Dieu ! Mais combien il me manque de mon assurance ordinaire ! Il me manque mon compagnon : et, par son absence, on dirait que des événements confus se préparent, qui ne me seraient pas redoutables s'il était là; des événements dont il n'aurait même pas à me défendre, qui n oseraient ni frapper, ni menacer. J'ai peur de quelque chose que je ne saurais dire, sur le point d'arriver, dans ce silencieux isolement. Je raisonne; je me gourmande : ce Voyons! soyons calme! La journée est finie; il ne peut rien, rien survenir désormais jusqu'à demain matin. Et demain, quand il fera jour de nouveau, je n'aurai plus peur... » Mais j'ai beau faire, l'inquiétude s'insinue subtilement dans tout le réseau de mes nerfs. Elle s'exhale précisément des choses qui
m'entourent et d'habitude tne rassurent, de ma maison, de ces meubles traîtres d'où il me semble, sans que je puisse fixer un sens à cette pensée, que la destinée méchante me guette, parce que je suis seule.
De minute en minute, le malaise de cette attente de l'inconnu s'est fait plus intolérable. J'ai pensé à me coucher, à dormir... La lampe à la main, j'ai quitté le cabinet de mon mari, j'ai traversé d'un bout à l'autre notre grande chambre dont l'air m'a rafraîchi les joues. Mais la vue de ce lit large et vide, où j'allais subir seule le toucher des draps froids, m'a ôté mon envie. La chambre n'est plus la même, elle m'effraie, elle aussi... Que faire? que faire? Monter au sixième, réveiller Ursule dans sa mansarde pour la faire coucher auprès de mon lit? Non, ce serait pire. Cette fille ne m'aime point. Je ne la sens pas mon alliée : maintenant que Jean n'est plus là, sa présence m'inquiète comme aux premiers temps de notre mariage... Alors, j'ai marché
jusqu'au seuil de la chambre d'Yvonne. Appuyée au chambranle de la porte, j'ai écouté, quelque temps, le bruit de son haleine délicate, rythmée par le sommeil : et cela me reposait, me calmait, de sentir si proche de moi respirer et vivre ce petit être mien. J'ai pu regagner, moins nerveuse, le cabinet de mon mari; j'ai tenté de poursuivre un roman commencé la veille. Seuls, mes yeux lisaient; ma pensée, loin des pages, vagabondait.
Ainsi je ne puis même plus lire quand Jean n'est pas auprès de moi! Et, de fait, je ne lis guère que le soir, lorsqu'il est assis sur le fauteuil de molesquine, ou, plus tard, dans notre lit, couchés côte à côte. Les heures du jour qu'il passe loin de moi, ses heures de bureau au Crédit Commercial, je les occupe par des sorties, des emplettes, le rangement de la maison. Sans cela, je mourrais d'ennui. Bien réellement, je suis la moitié de mon mari. Je n'ai plus, lui parti, qu'une moitié de vie. Voilà ce que je constate ce soir, d'ailleurs sans déplaisir... Comme le mariage nous trans-
forme, recrée notre caractère, mon Dieu! Jeune fille, j'ai tant goûté la solitude ; la ce Marthe d'autrefois » savait l'animer si bien par la pensée personnelle intense, parle travail, par la lecture, par le rêve !
Vraiment, ce soir, je suis un peu grise... D'inquiétude, un peu, et aussi de pensée, dont j'étais désaccoutumée. Pendant la minute où j'ai cessé d'écrire, je viens de revivre, d' ^rr^ la Marthe d'autrefois, d'avant le mariage. L'évocation fut précise, brève, hors du temps, comme dans certains ' songes : en une minute a tenu tout le passé. Premiers souvenirs : le soleil, le parler gascon autour de mon enfance... La gare d'Agen avec le grésillement des sonneries, l'appel des sifflets, le tonnerre des trains sur les plaques... Une date : la nuit où pour la première fois, assise à la table couverte d'une toile cirée brune, j'ai connu l'approche de la destinée quand, à ma mère déjà vieille et à moi, presque enfant, mon père avouait... Puis Paris, l'école de la rue Jacob, ma camarade
Schrœder... Les horribles journées de leçons au cachet... M™® Garnier... Les Lancrey... Delsarte... l'ardente saison où mon cœur, mon esprit ont vécu double... Est-ce moi? est-ce moi, la tranquille bourgeoise d'aujourd'hui, qui fus cette jeune fille brave et volontaire, ardente à connaître et à vivre, indocile à la morale écrite et singulièrement respectueuse de sa propre conscience, dévorée d'ambitions puériles, et courageuse, malgré tout, contre les misères de la réalité ? De son courage, de ses révoltes, de ses ardeurs, je ne sens rien subsister aujourd'hui. L'autre Marthe, antérieure au mariage, est-elle morte en moi?
Morte, peut-être. Du moins plongée, depuis treize ans, dans un sommeil de Belle au bois dormant. Le mariage a aboli ma personnalité, sans effort, sans lutte. Il faut l'incident d'aujourd'hui, extraordinaire dans notre monotonie, — l'absence de mon mari qui durera plusieurs jours et plusieurs nuits, — pour me faire penser que j'ai été, jeune fille, à peu près le contraire de ce que je suis aujourd'hui. Il faut le malaise de ma solitude inac-
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coutumée. L'ancienne Marthe, comme si elle eût guetté le départ de Jean, profite de mon vide et de mon énervement pour sortir de son château d'oubli et se rappeler à moi.
Une région confuse, où ma pensée ne pénètre jamais, me sollicite ce soir avec un attrait un peu pervers, comme si, loin de mon mari, je pouvais m'y complaire, m'y réfugier sans danger de surprise. C'est absurde, car, même auprès de Jean, je suis libre de rêver et d'agir à ma fantaisie. Mais, auprès de Jean, cette envie ne m'effleure même pas. Et je viens de faire une chose que j'eusse pu faire cent fois, — que j'ai toujours remise, par une sorte de pacte avec moi-même. Je suis retournée dans la chambre; j'ai pris, au fond de la boîte à gants qui les recèle depuis mon mariage, les six petits livres manuscrits où ma fiévreuse activité de jeune fille notait à peu près chaque journée, et je me suis mise à les feuilleter, me donnant pour excuse qu'il fallait à tout prix me distraire. Cette lecture m'a effectivement distraite au point de chasser toute peur nerveuse et toute
envie de sommeil. Seulement je n'y ai pas gagné le calme, au contraire!
Six cahiers de dimensions inégales, tous différents par le cartonnage et le papier, selon le hasard des époques où ils furent achetés. Journal habituel de la jeune fille? Non, vrai. Cela n'y ressemble guère. Pas de littérature de pensionnat, pas d'histoires de toquades, pas de réflexions puériles. Ce qui me frappe, au contraire, en le relisant, c'est la personnalité dont il témoigne, — nette et forte, la personnalité violente.
Est-ce moi? est-ce moi qui ai noté cela? Des élans de sentiment, des soubresauts physiques, des révoltes d'ambition, le besoin de la fortune, le goût de la célébrité. Comme cela paraît comique aujourd'hui à M°^® Jean Lecoudrier, femme du chef des titres au Crédit Commercial! Or, voilà ce que j'écrivais, étant élève à l'école de la rue Jacob (il n'y a que quinze ans !) :
<c Résolution de dompter l'avenir. Je veux des
sensations. Je veux tout connaître. Je suis aujourd'hui pauvre, isolée, orpheline, et pis qu'orpheline, hélas! Pourtant je goûte la vie, je l'aime, je la veux. Je sens bien que je dompterai l'avenir... »
Ailleurs, toujours écrit à l'école :
ce Idée d'un roman sentimental et romanesque, comme zMauprat... »
Comme éMaupratlKi^n que cela! Aucune frontière ne m'arrêtait. Plus loin la trace d'inquiétudes physiques, sinon d'amour :
« Rencontré tantôt en sortant de l'école, devant Saint-Germain-des-Prés, un jeune homme de vingt-cinq ans environ, brun, genre Midi. Il a de beaux yeux noirs, des sourcils très fournis, peu de moustache. Il est bien mis, élégant sans pose, évidemment fils de famille. Il me regarde obstinément; son regard dit : a Je vous trouve belle, ce je vous désire... » Si j'avais voulu, pourtant!
il ne tenait qu'à moi... Soyons franche, cela ne m'eût point déplu, à condition que l'instant d'après ce fût oublié, effacé, aboli, ^^25 arrivé, »
Encore plus loin, je recueille cette phrase qui surprend mon épaisse indifférence, ma simplicité bourgeoise d'aujourd'hui, et qui pourtant, c'est certain, fut écrite, il y a quinze ans, en parfaite sincérité :
<c Si Beethoven et Fichte n'avaient pas existé, je ne serais pas la femme que je suis. Je les aime, entre tous. Ce sont mes pères. »
Beethoven!... Le piano, fermé depuis mon mariage, ne s'ouvre plus que pour enseigner à Yvonne les exercices de Lecarpentier, tout au plus les valses de Marcailhou! Quant à Fichte, il ne me reste à présent, de sa doctrine tant méditée, que quelques noms dans la mémoire, dont je ne sais plus bien le sens : le moi... les choses en soi... le choc du mpi... oAnstoss...
Le trait le plus original des ce petits cahiers », c'est une application imprévue des notations pédagogiques à mon intelligence, à ma moralité, cotées chaque semaine, par moi-même, comme des devoirs d'élève. Progrès intellectuel, tant; moralité, tant; deux chiffres dont la moyenne s'appelait: la vraie valeur de mon Moi!... O pédantisme puéril et touchant! Et pourtant, cette note de moralité, sévèrement appliquée à soimême par un être dont les mœurs étaient, en somme, irréprochables, prouve un respect de la conscience intime qui rachète, à mes yeux d'aujourd'hui, bien des sottises écrites sur ces pages, et leur ton de suffisance. Insensible alors aux suggestions religieuses, presque révoltée contre les convenances, j'étais capable d'agir ou de m'abstenir sur la seule injonction de ma conscience, indépendamment de toute idée de sanction, par la vue claire de ce qui était bien, de ce qui devait faire de moi un être logiquement su* périeur. Encore une faculté qui m'a passé. Je ne suis, aujourd'hui, ni pire ni meilleure : mais ma
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conscience dort. Le bien et le mal me sont indiqués par la morale ambiante, par les convenances, auxquelles j'obéis.
Pauvre petite élève de la rue Jacob, — pauvre (( Marthe d'autrefois », — humble institutrice griffonnant ses rêves sur des cahiers secrets, après de rudes journées de travail! Aujourd'hui je la juge pédante et dérisoire. Je me moque d'elle; je la condamne, et pourtant, au fond, il me semble que je l'envie un peu. Hélas! j'envie d'abord sa grâce juvénile, qui s'évoque tout à coup. Telle que j'étais au moment où j'écrivais ces folies, je me revois. La taille un peu courte, mais mince; la figure régulière, assez large, le nez parfait, les yeux gris foncé, les cheveux d'un ton châtain point rare, mais merveilleusement abondants... Quant aux mains et aux pieds, ils étaient, ils sont demeurés de la petitesse et de la forme la plus aristocratique — la fille d'un chef de gare! Je crois bien que je n'étais guère coquette, et que je m'habillais assez mal... Je remettais le souci d'élégancej avec une confiance étrange, au temps de
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la richesse et de la célébrité, qui viendraient à coup sûr!...
Richesse, élégance, célébrité ne sont point venues... et les jours, un à un, ont usé un peu de ma fraîcheur, de ma grâce, de ma beauté de vingt ans. Je ne saurais dire précisément ce qu'ils m'ont ôté, ni quelles marques visibles de vieillissement ils m'ont imprimées : et pourtant, j'ai vieilli d'un jour par jour, et cela se voit. Les prunelles sont moins vives, leurs reflets ne se transmuent point sans cesse, comme à vingt ans... Mêmes traits; seulement un léger empâtement intérieur suffit à en altérer les lignes, à les dévier de façon imperceptible, — et ce modelé plus flou du visage, c'est quinze ans de plus. Le grain de la peau, plus rude, plus inégal, ne brille plus de son lustre printanier. La taille a épaissi, tout en restant mince; la gorge est devenue lourde pour la hauteur du buste. Les cheveux, dont pas un cependant ne grisonne, sont une substance moins souple, moins moirée, moins vivante.
Et mon esprit pareillement a vieilli d'un jour
par jour... Il s^est épaissi comme ma taille; comme mes joues, mes yeux et mes tresses, il a perdu son éclatante vigueur. J'ai abdiqué la pensée personnelle. Peu à peu, je me suis accordée avec une autre pensée voisine de la mienne. Les idées qui constituaient notre apport intellectuel, nous les avons tout naturellement mises en commun, mon mari et moi; maintenant, nous n'avons plus d'é-, change à faire; je crois que nous pensons à peu près les mêmes choses, en même temps. Signe manifeste de mon abdication : je ne rédige plus le testament de mes idées. Déjà, jeune fille, au temps où je vivais encore par la réflexion et par le rêve, tout ralentissement de mon activité intellectuelle se marquait par des vides dans mon journal, — car, semble-t-il, ma pensée intime ne s'exprime aisément qu'au fil de la plume... comme ce soir, où, tout naturellement, la solitude m' ayant refait des songes, je me reprends à écrire sur les pages blanches du dernier ce petit cahier » ! — Depuis le mariage, mes cahiers restaient oubliés : je n'y ai pas ajouté une ligne. C'est qu'en vérité.
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depuis mon mariage, je n'ai plus de pensée personnelle.
Ainsi, une tranquille bourgeoise silencieuse, qui ne lit guère, qui pense peu, qui ne demande au lendemain rien de nouveau : voilà ce qu'est devenue insensiblement, sans choc et sans souffrance, la petite pédante alerte, ambitieuse et vibrante que je fus !
Qu'importe, si je suis heureuse? Je n'avais pas prévu mon bonheur tel qu'il est : est-il moins du bonheur? Posséder, près de soi, un être plus fort à qui l'on dit tout, de qui l'on sait tout, qui a les mêmes habitudes, use des mêmes objets, dont les intérêts et les soucis sont identiques, dont l'affection est éprouvée par de longues années de communion, — ce n'est pas le bonheur tel que je l'avais rêvé, mais c'est, je crois, le bonheur qu'il me fallait. La destinée miséricordieuse a corrigé mes désirs en les adaptant aux nécessités de la vie. J'avais cru être une femme supérieure, j'avais rêvé la célébrité : si ces rêves n'eussent pas été
simple fumée, la seule magie des événements leur eût créé un corps. Il a suffi du mariage pour les dissiper. Le mariage tamise les ambitions de la jeune fille à travers le crible des réalités. Je me croyais ambitieuse et artiste : je me trompais. Au fond, je n'étais qu'une petite âme de bourgeoise moins éprise d'art et d'action que des types d'artistes et d'héroïnes.
Aujourd'hui, j'ai trente-sept ans : plus de la moitié de ma vie est accomplie. Que toute ma vie passée n'ait pas été pareille aux treize dernières années, je ne le regrette pas. Mais j'aime ces treize années paisibles et je souhaite que celles qui me restent à vivre leur ressemblent. Il ne me déplaît pas d'avoir connu, jeune fille, les vastes rêves, d'avoir senti la morsure des grandes douleurs; mais un avenir m'épouvanterait, qui dût recommencer cette ère troublée. J'ai peur du mouvement et de la souffrance. Je veux mon bonheur dépourvu d'incidents. Par-dessus tout, je goûte la sécurité. Plus d'agitation, donc plus de déboires. Revivre les heures qui sont inscrites aux dernières pages
de mon journal de jeune fille, oh! non... Je ne le veux plus. J'ai perdu l'envie et surtout la force des émotions. (Preuve, il y a trois ans, L..., et ma longue maladie, après!) Je ne supporterais plus la lutte. Voici que la simple solitude, sans aucun danger, sans aucune menace, excède mes forces. Voici que mes nerfs me travaillent, et que je perds la maîtrise habituelle de moi au point de griffonner, sur le dernier ce petit cahier », ces vaines divagations, excusables à vingt ans, mais qui, aujourd'hui, ne riment à rien. Oh! non, plus de solitude. Pour être deux, j'abdique volontiers ma part de vie personnelle. N'éprouvé-je pas déjà un léger remords, et la peur d'une punition du sort, pour cette conversation secrète avec moi-même, à l'écart, à l'insu de Jean?... Je vais lui écrire qu'il revienne vite, qu'il ne me laisse plus seule en tête-à-tête avec ce l'autre Marthe ». Qu'il revienne, mon mari, mon compagnon, qu'il pense, qu'il marche, qu'il parle près de moi. Je veux recommencer les douces heures neutres, où je n'espère rien parce que rien, je le sais, ne peut
s'y glisser de nouveau. La présence de Jean anesthésie, pour ainsi dire, tout un coin de moi, et c'est le coin par où l'on est nerveux et par où Ton souffre...
Oh! le charme de se raconter toute à un autre, sans avoir, en somme, rien à raconter, mais pour le plaisir de parier à l'oreille amie et de provoquer les répliques d'une voix amie!... Lui, les modestes incidents du bureau, ce que lui ont dit ses collègues, le paletot qu'avait en partant pour le Bois M™® Lucien Herrscher, les aventures féminines d'Henri Herrscher. Moi, les propos drôles d'Yvonne, les notes prises au coure, les rencontres ou les visites de la journée, les secrets de la confection de mes chapeaux et de mes chemisettes... Se connaître à fond, et pourtant avoir le besoin de dire à l'autre, une fois de plus, ce que, d'avance, on sait qu'il sait! Certes, je jouissais de tout cela : ma courte solitude aura pourtant eu cet effet de m'enseigner le prix inestimable de ma médiocrité. J'ai découvert, ce soir, les vraies sources de mon bonheur conjugal : c'est justement la certi-
tude que rien n'arrivera, et, près de moi, la présence, même immobile et muette, d'un être sur qui je me repose avec une absolue conf...
Viie heure du matin.
Il s'est passé ceci :
Au moment où j'écrivais le mot resté inachevé, mes yeux qui, depuis quelque temps, étaient attirés inconsciemment par un certain point brillant, se fixèrent enfin sur le tiroir de gauche du bureau de mon mari. Ce tiroir semblait fermé, mais la clef demeurait dans la serrure^ avec l'anneau contourné à initiales, d'où
pendait une autre clef, — celle de l'appartemenr. Tout en écrivant, j'avais subi la suggestion attractive de cette courbe d'acier lumineuse, qui sollicitait mon regard en gênant ma pensée.
Quand mes yeux virent réellement les clefs, la possibilité de continuer à écrire cessa. Un grand soupir me souleva toute. Je ne savais pas encore de quoi je souffrais, pourtant je sentais que l'accident redouté allait se produire, qu'il se produisait, ce Mais qu'est-ce que j'ai? » murmuraije, envahie par une sorte de vertige. Des souvenirs confus sur l'hypnotisme par les points brillants refluaient obstinément dans mon cerveau, qui n'en voulait pas, qui les rejetait comme des obstacles à d'autres pensées plus nécessaires. Ce fut très douloureux ; une sensation de migraine excessive, subite, localisée sur la tempe gauche. Peu à peu la brûlure s'atténua; mais, quand elle fut tout à fait calmée, je ne pus pas, pour cela, détacher mes yeux du tiroir et des clefs. Alors, je voulus forcer ma penséeià être simple en la contraignant à des formules simples, oc Tiens ! mon
mari a oublié ses clefs... Pourvu qu'il n'en ait pas besoin... » Puis : a II n'y a dans l'anneau que la clef du tiroir et celle de l'appartement. Jean n'en aura pas besoin en voyage. » Enfin, je touchai cet anneau, timidement, presque malgré moi:
frais attouchement qui élargit son onde froide jusqu'à mon cœur. Mes doigts se plurent, pendant quelques secondes, à palper ces clefs sans les retirer delà serrure. En mepenchantunpeu, je vis que le tiroir n'était pas exactement fermé. J'approchai la lampe : l'entre-bâillement était trop étroit pour qu'on pût rien distinguer. Je ne m'avouais pas encore l'envie qui me tourmentait d'ouvrir ce tiroir et de l'inspecter ;seulemerît, déjà, jeluttais... Je quittai violemment ma place, j'allai m'installer dans le fauteuil de molesquine, mon roman à la main. Mais je ne voyais pas les lignes : les clefs me regardaient toujours avec les prunelles d'acier qu'y allumaient les reflets de la lampe. Je commençai à pressentir bien nettement que je retournerais m'asseoir devant ce bureau, que je prendrais de nouveau la clef et que je tirerais le tiroir,
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puis que j'en examinerais le contenu. Parla satisfaction de cette envie, je me donnerais le repos. Cependant des tremblements intérieurs me secouaient, comme si mon cœur, mes nerfs, mon cerveau eussent été mus par une sonnerie électrique, ce Mon Dieu, que j'ai mal aux nerfs... »
Je prononçai cette parole tout haut dans le silence; elle me fit peur, comme émise par une autre voix, derrière moi. Un affreux découragement m'enveloppa soudain. J'eus envie de pleurer comme un petit enfant qu'on a laissé seul, et que son isolement, son impuissance accableraient. Ma force morale ne suffisait plus à me redresser, à m'interdire ce que je ne voulais pas faire, ce que je n'avais pas le droit de faire. Pour me décider à cet acte reconnu coupable, j'ai eu pourtant besoin de me mentir deux fois. Je me suis dit : ce Si je laisse ces clefs où elles sont, les domestiques les trouveront demain, fouilleront dans le tiroir qui peut-être contient des papiers importants ou de l'argent. » Puis, quand, de nouveau assise devant le bureau, j'ai eu la main sur la clef, comme un der-
nier mouvement d'honnêteté me portait à fermer le tiroir, à ôter les clefs et à les sceller dans une enveloppe, je l'ai bridé par ce sophisme : ce Je suis bien certaine que je ne trouverai rien là dedans qui ne me puisse être montré, qui ne tourne à ma confusion et ne me prouve que je dois pleine confiance à mon mari. »
J'ai donc ouvert.
Et aussitôt l'hésitation, le scrupule furent balayés par le souffle d'une passion plus forte. Ou plutôt l'intérêt de ce que je vis fut si souverain, que pendant cette première fièvre de recherches, toute passion fut retenue, maîtrisée provisoirement par le seul vouloir de voir encore, de savoir plus.
Le tiroir était en assez bon ordre. J'aperçus dii premier regard un gros portefeuille noir tout bourré de papiers; un autre, évidemment façonné par une main féminine, d'une vieille étoffe plus ou moins adroitement travaillée, ornée de galons; des photographies nouées ensemble par un anneau de caoutchouc, un classe-valeurs à soufflet fermé à clef. Sous ces objets que je soulevai, se
cachait un mouchoir de femme plié avec soin.
Instinctivement je le portai à mes narines : mais il n'y restait plus (sans doute il était là depuis longtemps) que l'odeur sans nom des objets conservés entre du cuir et du bois. Dans le fond du tiroir, un bouquet de violettes artificielles et un petit livre relié tout en peau brune mouchetée, d'apparence ancienne; un paquet de factures dans une enveloppe entoilée : c'est tout ce que me montra le premier coup d'œil.
Avec une hâte corrigée par une prudence extrême à remettre à mesure les documents en leur ordre, je commençai l'inventaire... Un quart d'heure après, j'avais tout lu et tout vu, et ce que j'avais vu et lu s'était imprimé dans ma mémoire si net et si profond, que j'aurais pu en témoigner devant la justice sous la foi du serment.
Cette invasion brusque de faits et d'idées imprévus, qui n'avaient pas à l'avance de place dans mon cerveau, et qui venaient d'y entrer néanmoins de force et si vite, fut cause, je crois, que tout de suite après je fus folle pendant plusieurs
minutes, folle ou ivre : enfin, les idées en déroute, les tempes battantes, souffrant horriblement et ne pouvant pas crier. Je crois aussi que j'ai perdu le sentiment, que je suis morteun peu de temps... Quand, comment je me suis réveillée, je l'ignore ; la conscience de vivre me revint à un moment où je recommençais, en somnambule, l'inventaire du tiroir, avec des doigts douloureux, tremblants, des yeux qui ne voyaient plus clair et une pensée indécise... Peu à peu, les doigts, les yeux, la pensée se raffermirent; tout reprit les caractères de la certitude. Même ma sérénité lucide, — qui ne s'est plus démentie de la nuit, — mon calme de juge d'instruction, après l'horrible crise de défaillance et de désespoir, m'étonnent, m'effraient. Me voilà assise à cette table, tout contre ce tiroir où j'ai trouvé la preuve que je suis la plus malheureuse des femmes, et froidement, tout remis en ordre, j'écris, je dresse le bilan de mes découvertes... Et je me rappelle qu'une fois en ma vie déjà, après une grande catastrophe, je fus affreusement lucide et calme, comme aujourd'hui...
Voici, d'abord, les preuves de la trahison, de ramour volé, de l'adultère; ce sont :
Le mouchoir;
Le bouquet de violettes artificielles (elles ne sont pas très anciennes ; on ne les faisait pas ainsi il y a seulement cinq ou six ans; elles doivent avoir orné un chapeau de femme, ou plutôt une de ces fraises d'été en mousseline de soie, que quelques femmes continuent à porter);
Un billet de chemin de fer, le ticket de retour d'un voyage à Orléans... Pas d'allusion à cette ville, dans tout le reste. D'ailleurs, mon mari ne m'a pas avoué de voyage à Orléans, où nous ne connaissons personne... Néanmoins, jecomprends ce que veut dire le billet : il veut dire l'escapade à deux, une chambre de rencontre dans une ville de province où M. et M"^^ X... sont descendus et ont passé la journée au lit... Saleté!
J'ai ouvert le classe-valeurs à soufflet avec une petite clef laissée dans le tiroir. Il contient des
titres au porteur; des obligations foncières et communales; de la rente russe; en tout pour une trentaine de mille francs. Les coupons sont soigneusement détachés jusqu'au dernier échu.
Trente mille francs dans un ménage comme le nôtre, c'est une grosse somme. Or, je n ai jamais su, jusqu'à présent, que cet argent fût à nous. Mon mari l'a dissimulé au contrat, s'il le possédait déjà; ou bien il se l'est procuré depuis à mon insu. Sans doute, sur cette petite fortune extraconjugale,il paye les voyages à Orléans, les mousselines, les fleurs, et aussi les factures inavouées qu'il conserve. De celles-ci, je trouve d'autre part toute une liasse, acquittée. Notes de bijoutier : entre autres articles, avec une régularité parfaite, le premier janvier, et le 20 juillet (sainte Marguerite) il y a un achat, un cadeau modeste, mais enfin à peu près égal à ceux que je reçois de mon mari pour ma fête et pour le premier jour de l'an. Cette habitude dure de l'année 1890 à l'année iSgj*. Il n'y a aucune facture pour 1896 (mais peut-être ne sont-elles soldées qu'en fin
d'année), ni antérieure à 1889 (mais peut-être les précédentes ont-elles été détruites, jugées inutiles à conserver si longtemps?). Autre facture acquittée : le mobilier d'un appartement (deux pièces), le numéro et la rue n'y figurent pas; mais l'adresse du tapissier marquée au timbre mobile est sur la facture (i 5*, rue Mogador). Donc, en 1890, mon mari a meublé un appartement. Pour la dame d'Orléans, du mouchoir, des violettes? Ou bien tout cela signifie- t-il des intrigues distinctes, trois, quatre femmes différentes avec lesquelles il me trompe ?
J'ai examiné les photographies. Il y en a onze, dont cinq sont des portraits d'actrices connues, qu'on peut se procurer partout. Une autre est une chose infâme, une image de débauche. (Le petit livre relié est du même genre : voilà un goût de mon marique je ne soupçonnais pas, par exemple !) Une photographie de bébé, garçon ou fille, plutôt fille, où j'ai cru découvrir une ressemblance aux traits de mon mari. Derrière, cette date : 8 novembre 1869. ^^ ^^^ ^^^^^ enfant, aujourd'hui?
Vivante! Morte! Oh! je voudrais, je voudrais savoir... Deux autres portraits d'une même femme très, très jolie (mais combien de femmes laides ont de jolis portraits!). Celle-ci est une blonde mince, d'extérieur sentimental... probablement la gredine à l'usage de qui Ton acheta le petit livre et l'image impure. Les deux derniers portraits sont jaunis par le temps. Ils représentent une très jeune fille (robe courte) et une femme d'une quarantaine d'années. Sur la photographie de la jeune fille deux mots sont écrits : ce T^member!y> Laurette.
Outre ces documents, il y a les lettres contenues dans les deux portefeuilles. Ces lettres, je les ai lues une à une, après m'être bien repu les yeux des portraits. Elles sont plus de cinquante. Je pouvais espérer que j'apprendrais là, en détail, toutes les liaisons de mon mari. Mais ses correspondantes ont de la prudence, ou bien Jean prend soin de détruire les billets d'une précision compromettante. Aucune adresse, aucune signature complète. Jamais non plus de lettres
datées, du moins jamais avec précision. Des noms de jours ; jeudi, samedi, sans quantième. Beaucoup de billets en apparence insignifiants, évidemment gardés parce qu'ils précisent un souvenir : ce l{ién de toi depuis samedi j que faire ? Dois-je attendre encore?... » Signé d'une initiale: M... — Ou d'autres trop clairs, mais toujours pas signés : ce Entendu, serai rue 'R^à 2 h. Un bec. L. » Une liasse plus intéressante est nouée avec une ficelle rouge apportée du Crédit Commercial...
Elle renferme toute l'histoire d'une liaison. La correspondance se suit depuis 1889 (on parle de l'Exposition) jusqu'à un certain 9 février, qui doit être de l'année suivante. Les premières lettres commencent par des ce Monsieur », et les dernières par oc Mon chéri » ou « M'aimé... », ce qui est bien sot et prétentieux.
Voici la première :
ce SMonsieur, votre télégramme me trouve indécise j et achève de me troubler. Tourquoi ne pas en rester au souvenir de cette charmante rencontre? Je
ne puis rien vous donner de moij vous le save\.»» Ou" hliei'moi, ou du moins ne cherche\pas à me revoir. Je vous assure quil ni en coûte de vous écrire si raisonnablement. Je veux que vous me répondie\ (même adresse)* Vous me dirc\ bien que vous ne m'en voule^ pas et que nous resterons , malgré toutj bons amis.
« Gabrielle de P... »
Gabrielle de P...? Noblesse de salon ou noblesse de trottoir? Une aventurière, probablement, caries affaires marchent vite et quinze jours après on est aux souvenirs amoureux:
« Je ne puis détacher mon rêve de ce qui s'est
passé. C'est pour moi un perpétuel étonnement que cela soit arrivé. Oh ! que je souffrirais si vous croyiei parce que cela a été que je suis une femme facile,.. Si vous saviei comme j'ai honte, vous aurie\ pitié de moi et vous me rendriez toute l'estime que l'homme refuse ordinairement à la femme dont il vient de triompher. »
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Dire que c'est à mon mari que ces choses sont écrites, et depuis le mariage!
Bientôt les lettres deviennentpassionnées, remplies de détails précis, d'allusions voluptueuses :
ce Ouij puisque ru veux que Je te V écrive , je t'aime pour ta bouche, pour tes caresses qui me rendent folle. zMoi qui me croyais si calme et si forte, tu me laisses en proie à des pensées qui me harcèlent et oii je finis par me complaire. Tu m'as fait pour toi, pour toi seul, une âme et des sens nouveaux. Es-tu content ?... »
S'il ne fut pas content, il avait trop d'exigencej vraiment!... Pourtant, il y a mieux dans la correspondance de M™^ de P..., d'autres lettres plus explicites, plus caractéristiques : évidemment ce fut un ragoût pour eux, au bout de leur liaison, de s'écrire les choses secrètes que l'amour ose à peine balbutier, les portes verrouillées et la lampe éteinte. J'ai lu; j'ai bu toute cette liqueur de volupté infâme^ et c'était si brûlant (surtout quand
je pensais que ce fut pour mon mari!) que tout moi en a tressailli et que je me suis surprise à ne savoir plus si je lisais par libertinage ou par jalousie. A lui, à lui qui le soir dormait sur mon cœur, on a écrit cela! Il recevait ces lettres ici, où vivent sa femme et sa fille ! En se couchant près de moi il y pensait; il y pensait peut-être quand il faisait pour moi les gestes de l'amour ! Il les recommençait avec moi, restituant le mirage de l'adultère! Quand je songe que ce fut ainsi, certainement, j'ai honte d'avoir servi d'instrument à cette ignominie : je vomis avec horreur tout ce qui est sensations dans le mariage, qui le ravale par tant de côtés aux impudicités de la courtisane avec son amant. Quoi que nous fassions, après tout, nous livrons nos corps de la même manière, et la même loi brutale nous fait tressaillir et donner le sursaut du plaisir. Pouah!... Je voudrais être une religieuse ou une infirme, et ne jamais avoir appartenu à un homme!
Toutes les banales idées de vengeance, les idées
appriseSj se sont d'abord heurtées dans ma tête. Tromper Jean, moi aussi?... Ce serait facile... aujourd'hui même, si je voulais : Henri Herrscher... Ou bien la vengeance tragique : le vitriol... le revolver... Puis, vite dégoûtée de toute cette vulgarité romanesque, j'ai senti s'approfondir et se préciser mon chagrin. J'ai eu quelque surprise à mè trouver si jalouse. Moi, jalouse! Par amourpropre, alors?... Et aussitôt une révolte de toute ma chair et les crispations de mon cœur m'ont démentie... Non, je suis jalouse comme une amoureuse, moi qui ne me croyais pas amoureuse de mon mari, qui ne me suis jamais avoué d'amour pour lui, même aux premiers temps du mariage! J'ai vécu dans l'illusion que c'était lui qui m'aimait, qui me désirait; je me laissais aimer avec un peu de condescendance. Maintenant, avertie qu'il me trompe, je souffre comme une femme éprise, je pleure, je me rebelle. Une sensation m'est révélée; celle d'être physiquement souillée par ces caresses que je partage avec d'autres femmes.
Il a fallu m'être longuement repue de cette nouvelle douleur pour pouvoir réfléchir aux autres choses graves, qui m'étaient dévoilées en même temps et qui ne touchaient pas à l'amour... Le mystère de ces autres choses est plus inquiétant : car elles s'expliquent moins que l'amour, qui suffit, tout seul, à s'expliquer. Une femme qui ouvre le tiroir secret où son mari enferme ses lettres, s'attend d'abord à y trouver des reliques d'amour. Outre cela, moi, j'y trouve autre chose, dont je souffre moins, certes, mais dont la découverte ne me laisse pas moins inquiète.
J'ai trouvé tout un paquet de billets écrits sur du papier quadrillé bleu, bien province, datés, ceux-ci régulièrement, d'Ingrandes, le village de la Vienne où est né mon mari, où il a passé une partie de son enfance, où il se rend à cette heure pour recueillir la succession de l'oncle Debize. L'écriture est grossière et incorrecte, bien que féminine. Ma première pensée fut : quelque intrigue avec une servante (je l'en crois capable, à pré-
sent). Mais à lire plus attentivement, j'ai compris. L'auteur des billets est la cadette d'Ursule, Geneviève, sœur de lait de mon mari, laquelle est demeurée à Ingrandes. Dans ces billets, dont j'ai eu quelque peine à débrouiller le sens, il est à peu près uniquement question de la santé d'un personnage mystérieux, qu'on appelle simplement : (( Monsieur ». La sœur d'Ursule, qui est évidemment au service de ce « Monsieur », renseigne au moins une fois par mois mon mari, du ton d'un employé qui rédige un rapport pour son.chef, sur les faits et gestes, sur la santé de ce Monsieur ».
« zMonsîeur va mieux; le temps qu'on a pour le moment et qui est très sèche lui convient bien. Il na pas eu d'accident depuis le dernier que j'ai dit à zMonsieur Jean. Il n'a pas écrit du tout.
^ Votre servante,
« Geneviève. »
Ailleurs :
a iiMonsieur a écrit un mot de billet que j'ai porté
chei zM^^ Leturc, mais f ai su par la bonne que cérait pour demander un livre. y>
La question de savoir si Monsieur a ou n'a pas « écrit un billet » revient très souvent. Souvent aussi la correspondante parle de ce qu'elle désigne sous le nom vague d' a accident ».
« zMonsieur a eu vendredi son accident plus fort. CN^us avons cru, zMarie (?) et moi, qu'il allait passer. C^pus ne pouvions pas seulement le relever comme il était tombé. Le médecin est venu à six heures, que nous soignions ^Monsieur depuis neuf heures du matin.,. »
On croirait véritablement, au mystère de ces lettres qui évitent avec tant de soin de nommer le malade et le mal, qui notent si fidèlement les a mots d'écrit », — on croirait qu'il se trame un complot contre la vie d'un séquestré, pour la captation d'un héritage. Ma fièvre d'inconnu me porta d'abord à ces suppositions extrêmes.
J'imaginai le drame : l'oncle d'Ingrandes (il s'agissait de lui, sans doute), empoisonné minutieusement par la sœur de lait de mon mari; un de ces crimes de province et d^ campagne si lents, si sûrs, si tragiques, justement par l'immobilité du milieu et la patience des criminels. Qui 'sait? L'argent soustrait par petites sommes, les titres volés (les trente mille francs du tiroir sans doute !) servaient peut-être, à Paris, à payer les vices de mon mari! ce Être la femme d'un receleur, d'un voleur, d'un empoisonneur... » Pendant quelques instants, j'ai accueilli la simplicité terrible de cette conjecture. Une réflexion plus froide discerna mieux les probabilités. Que mon mari guettât ou fît guetter les dispositions testamentaires de son oncle maternel, il n'y avait à cela rien de bien illicite ni de bien surprenant. Seul, le mystère où il tenait cette surveillance était pour me déplaire. Ce qui m'irritait le plus, c'était la dissimulation, bien autrement grave, de V accident. Derrière les phrases gauchement prudentes de la servante, je le reconnaissais bien, le terrible mal héréditaire, et
du même coup s'éclairaient tant de faits inexpliqués dont ma perspicacité endormie avait dédaignérénigme!...Yvonne...Sesconvulsionsdans les premières années... Aujourd'hui les longues absences de son regard, telles minutes de vertige où elle se cramponne à mon bras... La gêne des médecins quand je les ai consultés... Leurs questions sur nos parents, que je n'ai jamais comprises... De ces accidents singuliers, Jean luimême n'est pas exempt, bien qu'ils soient fort rares. (Les médecins me disent, d'ailleurs, pour Yvonne : a Cela s'atténuera et disparaîtra avec l'âge. ») Chez mon mari, le mal ne se traduit plus guère que par la mort momentanée du regard, par des crises de misanthropie, des gestes réflexes qui, par exemple, lui font briser un verre en le reposant sur la nappe, ou crever le papier sur lequel il appuie sa plume...
Une fois, pourtant, c'était environ trois semaines après mon mariage... Notre voyage de noces nous avait conduits dans la région des lacs Italiens ; je vivais dans cette hébétude impure où
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sont plongées les récentes mariées. Déjà s'évanouissait en moi le fantôme de la jeune fille inquiète et ardente, éprise de Beethoven et de Fichte, ambitieuse d'être une Sand ou une Roland. J'étais toutsimplementunefillequivenaitdecesser un long célibat et commençait à appartenir à son initiateur... Nous nous levions tard. Après le déjeuner, des promenades en voiture ou en bateau, quelquefois à pied, occupaient nos après-midi.
Pendant Tune de celles-ci (je m'en souviens, c'était le 15 avril), comme nous traversions en plein soleil un champ de mûriers où s'accrochaient des vigneSj Jean, tout à coup, tomba par terre, assommé. Je me penchai vers lui, je l'appelai, j'essayai de le remuer. Il ne répondait pas, ne bougeait pas, les yeux grands ouverts, les lèvres humides. Souvenir d'inexprimable effroi, ces longues minutes où, réellement, je le crus mort! Et je sentis bien que je ne l'aimais pas encore, que je n'étais encore asservie que par la Loi et par l'esclavage passager des sensations, car ma première envie fut de me sauver en le laissant là,
mort ou malade... Mais voilà qu'il se mit à remuer les yeux, à balbutier des mots... Je reculai, épouvantée... Il m'appela doucement: « Marthe! »
Comme je ne venais pas, il recommença d'appeler : c< Marthe! » d'une voix si dolente, si agonisante, que je me décidai à avancer. Ses yeux, déjà , relâchaient de leur fixité. Il me tendit les bras. Je l'aidai à se remettre sur pied, ce J'ai eu un étourdissement, me dit-il... il ne faut plus marcher si tôt après notre repas. » Je fis semblant de le croire. Malgré moi je pensais à ce terrible mal: l'épilepsie, et je commençais à regretter de m'êtfe laissé marier... C'est, d'ailleurs, la 5^1//^ fois que «l'accident » se soit produit avec cette netteté, en treize ans. Je l'attribuai aux excès amoureux du moment, et ne m'inquiétai plus. Aujourd'hui, ce n'est plus pour mon mari que j'ai peur. Yvonne !.. . Pauvre petite!... victime de cet infâme silence! Je comprends à présent pourquoi Jean n'a jamais voulu me conduire dans son pays natal. Que de raisons inventées pour m'en écarter! de prétendues difl[îculcés de famille; et que le pays était
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malsain, et qu'on avait voulu le marier là-bas, et que son refus l'avait brouillé avec la moitié de ses relations. Que sais-je? La vérité, c'est qu'il est d'une descendence d'épileptiques, qu'il me l'a caché en m'épousant, et qu'avec l'admirable suite qu'il apporte à la défense de ses secrets, il a continué son mensonge treize années durant, m'assurant que l'oncle était malade de rhumatismes. Sur ce point, la dernière lettre reçue d'Ingrandes (elle est du médecin) ne laisse aucun doute.
« zMonsieur, dit cette lettre, fai le regret de vous informer que zM. Debiie est décédé hier à trois heures après midij d'une attaque foudroyante, dans des conditions presque identiques à celles qui ont accompagné les derniers moments de madame votre regrettée mère, etc.. »
Ainsi, sa mère aussi!... Pauvre petite Yvonne! Quelsangle misérable a-t-il mis dans ses veines?...
... Le tiroir est refermé, tout est remis en place.
Si mon mari revenait, il ne s'apercevrait de rien, à moins que cet homme de mystère n'ait des signes spéciaux, des indices connus de lui seul, qui lui révèlent l'intrusion d'une main étrangère parmi ses secrets. Les clefs, je les ai ôtées de la serrure et mises en sûreté dans ma boîte à gants, qui ferme bien. Puis j'ai repris les pages blanches du dernier cahier; j'écris, j'écris par le même besoin qu'autrefois de fixer ma pensée... peut-être aussi par l'obscur désir de laisser de cette crise un procès-verbal exact qui, plus tard, explique au besoin et justifie, devant ma fille, les résolutions que je vais prendre. Car il faut se résoudre à un parti définitif, et je crois que le parti nécessaire, c'est le divorce. Non pas seulement parce que d'autres femmes ont embrassé mon mari, lui ont donné et lui ont pris du plaisir. Certes, je suis jalouse; je voudrais tuer et torturer les femmes qui m'ont volé mon bien, mon homme, comme disent les filles du peuple... Mais, vraiment, mon cas est plus redoutable, plus tragique que l'ordinaire. Pour moi, le mot ce tromper »
prend une signification exceptionnelle. Mon mari, l'homme qui est à mon côté depuis treize ans, n'a pas seulement des maîtresses : il a toute une vie indépendante de celle qu'il -unit à la mienne, une vie dont je n'ai rien connu jusqu'aujourd'hui, et dont je ne sais encore que des faits isolés. Oui, une vie parallèle à celle de son ménage, avec d'autres ressources, d'autres dépenses, d'autres entreprises, d'autres amours, — dont il ne me disait rien, rien, rien. N'est-ce pas effrayant? Puis-je me défendre des suppositions extrêmes? Qui m'assure que Jean n'a pas un second ménage, d'autres enfants? Sais-je d'où vient son argent, et s'il n'est pas un voleur, un criminel?... Tout est obscur autour de moi, dans le passé comme dans le présent. Cet homme, depuis treize ans, s'entoure d'un si étroit réseau de mensonges que peut-être pas une de ses affirmations n'était vraie. Sais-je pourquoi il m'a épousée?... Sais-je s'il m'aimait? s'il ne va pas me faire disparaître un jour? Qui me dit que demain il ne s'en ira pas avec M^^ Gabrielle de P... dont il y a deux heures je
ne soupçonnais même pas Texistence? ou qu'il n'emportera pas à Tétranger la caisse de Herrscher et C^^, et qu'Yvonne ne se réveillera pas un matin fille de forçat?... Et n'arrivât-il rien, ma vie, si effroyablement tranquille depuis treize ans, dût-elle se continuer tranquille jusqu'au bout, cette façon d'être mariée est-elle acceptable? Est-ce le mariage, cela? Je ne le comprends pas ainsi, moi. J'estime qu'il vaut par la confiance réciproque, la communion de pensée et d'action : autrement, on peut faire des enfants, goûter et donner du plaisir hors du mariage.
Moi, j'ai offert à mon mari toute ma vie : il sait mes moindres démarches et toutes mes pensées. Je n'ai pas mérité qu'on me traitât ainsi. Je refuse ce rôle, je me révolte. Séparation, divorce, rupture avec la sanction de la loi ou sans la loi, — puisqu'on m'a mise à l'écart, je m'en vais, je ne veux plus vivre à côté de ce menteur. Je travaillerai ; je donnerai des leçons, comme quand j'étais jeune fille. Je me chargerai toute seule d'élever Yvonne, mais ne je subirai pas plus longtemps
l'outrage de cette vie à deux où l'un des deux trahit l'autre à toutes les minutes, à propos de tout.
Le rêve de cet avenir m'a quelque temps emportée loin du présent. J'ai imaginé ma vie nouvelle, seule avec Yvonne, une vie dont la direction ne serait plus jamais confiée à un homme, où je prendrais pour moi seule tout le travail et toutes les responsabilités... Etre seule, travailler, agir... être responsable... Ces idées tourbillonnaient en moi, mêlées aux évocations de ma jeunesse... Je serais la Marthe d'autrefois, avec son ardeur intellectuelle, son ambition plus mûrie... N'est-ce pas à la suite de crises intimes comme celle-ci que les femmes illustres ont acquis la célébrité (George Sand...)?
Allons, des chimères encore, — déjà!... Que m'importe d'être célèbre?... Au milieu de la tempête ou de l'incendie, songe-t-on à l'attitude qu'on prendra, à la robe qu'on vêtira après avoir échappé? Sauvons-nous d'abord, et sauvons Yvonne. Pour elle, plus que pour moi-même, je
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dois vivre désormais. De savoir que j'ai à la préserver des catastrophes qui nous guettent, derrière ce rideau de tranquillité bourgeoise, à en faire une femme heureuse et libre par mes seules forces, c'est là ce qui doit me donner du courage. Un jour, je devrai lui rendre compte de la décision que je prends aujourd'hui. Il faut, quand je lui mettrai sous les yeux le dossier de ce procès avec ma conscience, — commencé cette nuit, —
qu'elle me réponde : f-
c( Mère, tu as bienfait... »
J'ai voulu, avant de me coucher et d'essayer de dormir, me remplir le regard et l'âme de sa présence, seul bien qui ne me soit pas ravi, seule raison de continuer à vivre! Ma triste découverte ne me rend pas Yvonne plus chère; mais je ressens le besoin de lui témoigner plus vivement ma tendresse. Donc, je me levai, je quittai le cabinet de mon mari; sans bruit, je traversai de nouveau la pénombre de notre chambre. Celle d'Yvonne est petite, tenue avec un soin extrême
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par elle-même et Germaine, la femme de journée. Yvonne, tout à fait de son époque, a voulu une installation de style anglais, du bois courbé laqué et des cretonnes, les meubles blancs, les tentures bleu verdissant et jaune pâle : ce qui contraste assez plaisamment avec le mobilier bourgeois des autres pièces.
La veilleuse répandait à travers une boule opaline une lueur comme de rêve, qui, peu à peu, suffit à mes yeux accoutumés pour distinguer les objets autour de moi.
L'enfant reposait immobile dans son lit. Elle était étendue de trois quarts, un peu tournée vers le côté gauche : en entrant, je ne voyais que ses cheveux bruns, une lourde tache écrasée sur Voreiller, et la forme allongée de son corps moulée par la couverture. Je m'approchai, amortissant mon pas sur le tapis. Elle dormait, pauvre chérie, sans l'ombre d'inquiétude, confiante en ses parents, telle hier je m'endormais, confiante en mon mari, — ignorante de l'orage qui s'amassait pendant son sommeil, au-dessus de sa tête inno-
cenre... Comme cela m'eût soulagée de la prendre dans mes bras, de lui parler, de tout lui dire !..• Elle est une petite femme déjà, d'un esprit incroyablement formé et pénétrant... Un violent désir me saisit de la regarder de plus près, pour emporter son image dans la solitude du lit froid, du lit traître, et m'y sentir deux tout de même. Je] fis doucement le tour de la petite couche, posée de milieu. Et je vis cette chose inattendue : Yvonne avait les yeux ouverts...
Pourquoi ces yeux, qui me regardaient sans cligner, me causèrent-ils une impression pénible, cruelle même? Quelle évocation soudaine associa dans mon esprit — à l'inconnu caché derrière ces prunelles d'enfant — l'inconnu des secrets surpris tout à l'heure? Et pourquoi me fut-il révélé, à cette minute, pour la première fois, que ma fille était, elle aussi, une pensée distincte, un secret que je ne connaîtrais jamais?...
C'est que les yeux humains, fixés sur nos yeux, sont le symbole du mystère dont s'enveloppe, pour nous, la pensée des autres. Substance unique,
qui n'est ni le miroir ni la fenêtre, singulière à ce point qu'on ne sait si elle est transparente ou réfléchissante, ils ne nous ouvrent pas Tâme d'autrui : ils semblent, au contraire, la source d'un fluide, d'une force agressive et violatrice. Ils vous pénètrent et on ne les pénètre point. Les parole?, les gestes, unis aux regards, nous abusent, à l'ordinaire, et nous font croire que nous lisons les pensées dans les yeux; mais là, dans cette pénombre silencieuse, l'abîme ouvert entre deux couples d'yeux humains qui se regardent m'apparut tel qu'il est: infranchissable et menaçant. Mes paupières battaient devant ces impassibles yeux d'enfant, qui ne me disaient même pas s'ils veillaient ou s'ils rêvaient. Et peu à peu, une sorte de peur folle me glaça. Je reculai de ce lit, subitement repoussée. Sans avoir même touché de mes lèvres le front d'Yvonne, je regagnai ma chambre, toute frissonnante sous le vent froid de mystère qui m'enveloppait, comme si j'étais un instant sortie de l'appartement chaud dans l'hiver cinglant et piquant de la rue.
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Ce mystère de la vie des autres, de la pensée des autres baignant notre pensée et notre vie, jamais je n'avais senti si intolérable son oppression. Il est partout, partout autour de nous, dans toutes les âmes et dans tous les yeux. Il est dans' le mari et dans l'enfant, dans le serviteur et dans l'ami, dans tous les êtres dont la vie se mêle à la nôtre. Et les choses mêmes qui servent à nos gestes de chaque instant, elles aussi sont le mystère. La porte, fermée ou entre-bâillée, la fenêtre sous le masque de ses rideaux, le tiroir et le livre sont mystère. Il y a de l'inconnu et de la menace dans le regard trouble des glaces, dans la lampe qu'on allume, dans ce que consume le feu. Chaque aliment qui nous est servi est un a peut-être » d'empoisonnement, et chaque lettre qui nous arrive est un peut-être de désastre. Quand on réfléchit aux innombrables conditions, toutes ignorées, d'où notre vie dépend, on s'admire d'oser, chaque jour, se mettre tranquillement à vivre parmi tant d'énigmes et d'embûches.
N'essayons plus de nous leurrer, de nous rendre
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le courage avec des mots et des sentiments vains. Tout ce qui n*est point nous-même garde contre nous son secret. Je suis seule dans la vie avec ma misère; tout le monde est seul; ceux qui disent : ce Je ne suis pas seul, » croient ne pas l'être, voilà tout.
Telle j'étais hier. Maintenant, au moins, je sais qu'il faut vivre avec ma solitude.
Le lendemain.
Et j'ai dormi!... Je me suis couchée en pleine fièvre; les veines de mon front battaient, j'avais du feu à la paume des mains et à la plante des pieds. Je me résignais d'avance à une nuit d'insomnie, de cauchemar éveillé... J'ai dormi comme une brute, sans rêves, d'un sommeil excellent, trop pesant seulement; telle est, je pense, pour ceux qui viennent de souffrir comme je souffris hier soir, la bienfaisante mort... J'ai dû même m' efforcer un peu pour me réveiller tout à fait, quand
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la haute silhouette d'Ursule, comme chaque matin, est entrée dans ma chambre. Encore ensommeillée, j'ai entendu cette fille tirer les rideaux, ouvrir les persiennes. Avec le jour qui filtrait sous mes paupières, la réalité de la vie se glissait, du même froid terne de couteau, jusqu'au fond de ma sensibilité. Le tiroir... les lettres... Yvonne... Il n'y avait même plus, pour me voiler la laideur des choses, cette fièvre singulière née du silence, du vide de l'appartement, du mystère de la pleine nuit. Et j'ai compris pourquoi tant de suicides s'accomplissent le matin, à l'heure où il faut renoncer à l'espoir du sommeil, parmi les bruits vulgaires du ménage qui s'ordonne et s'accommode en grinçant aux besognes quotidiennes. Moi, pourtant, je ne voulais pas mourir. Si dégoûtée que je fusse de ce qui m'entoure et de ce qui m'attend, j'avais la volonté de vivre, au moins pour ma revanche. Il m'eût déplu de mourir avant que Jean ce sût que je sais », avant que sa vie mauvaise et secrète fût dénoncée, châtiée.
Vivre, agir... Mais que faire? La nuit et le som-
meil avaient filtré mes idées. Je mesurais les difficultés d'une action efficace. Mettons que cette action soit le divorce. Des billets sans date, des factures, des reliques vagues, impersonnelles, saurai-je utiliser tout cela? Pour relier ces documents par un fil solide, il m'eût fallu l'instinct, l'adresse du policier. Deviner les personnes sous les initiales, et les dates sous les noms de jour, faire un fagot compact de toutes ces brindilles, cela doit être possible; seulement, je ne sais pas! Je réfléchissais à cette impuissance, tandis qu'en face d'Yvonne, silencieuse comme moi, je prenais la tasse de thé du repas matinal. Que faire ? Où aller? Par ou commencer? Le temps pressait! Tout à coup, je me souvins d'un papier apporté par la poste, dans une enveloppe close, il y a quelques jours, que mon mari avait parcouru et laissé traîner, car c'est en apparence le moins mystérieux et le moins ordonné des hommes. Je me rappelais l'en-tête : Mito n-Mu ller, renseignements intimes.., recherches... Ce papier traînait encore dans la maison. Moi qui, la veille, ne croyais
guère à la providence, je voulus reconnaître dans, cette coïncidence une sorte d'indication providentielle. Je quittai brusquement la table à thé. Des papiers étaient rangés sur la cheminée du cabinet de toilette, contre la glace. Je trouvai tout de suite celui que je cherchais : ce Miton- Millier, 2^ , rue Montorgueil. » Aller à cette agence, raconter mon aventure, prescrire des recherches rapides avec les documents dont je disposais pour une semaine... Oui, c'était bien le procédé nécessaire... Tout cela fut pensé et résolu dans les quelques secondes où je revins m'asseoir en face d'Yvonne. Alors seulement, je fus inquiétée par les yeux de l'enfant, qui avaient guetté ma démarche et me considéraient à présent, sans qu'elle me demandât aucun éclaircissement, comme si elle savait...
J'eus bientôt un autre indice de sa perspicacité. Elle est menée au cours, d'ordinaire, par Germaine, la fille qui vient aider Ursule dans son service. Cette fille est très douce, très attentive pour Yvonne qui l'aime beaucoup et en fait, je
crois, sa confidente. Si par hasard, surtout le matin, j'annonce à Yvonne que je vais la conduire moi-même, sa figure marque toujours un peu de déception, de mécontentement. Il n'en fiit rien cette fois. On eût dit qu'elle comprenait que de graves soucis fermentaient en moi, et qu'il ne fallait pas me tourmenter ni me troubler. Elle répliqua : ce Oui, mère... » Et pendant qu'elle s'habillait silencieusement, je sentais ses yeux noirs si pénétrants, si inquisiteurs, attachés sur moi : et je me rappelais l'étrange regard d'hypnose que j'avais rencontré la nuit. Devinait-elle que j'allais tenter le premier effort d'une lutte vitale?... Dans cette lutte, était-elle pour moi, contre moi? Les yeux de marbre noir, pas plus que cette nuit, ne livraient leur secret. De nouveau, le sentiment de ma solitude me serra le cœur. J'eus besoin d'un rappel d'énergie pour ne pas tout laisser en suspens, m'asseoir, — sans rien tenter...
Nous ne parlions guère, sur le chemin qui
noleum. L'agence était indiquée par une plaque de cuivre reproduisant les mêmes termes que celle d'en bas :