MITON-MULLER
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La porte ouverte, je vis un gamin, hâve et flétri, assis devant une table vide dans un vestibule assez sale. Il me demanda :
— C'est pour M. Miton-MuUer ?
— Oui.
— Par ici.
Je fus menée par un corridor coudé, où l'air sentait la poussière et la lampe qui charbonne, à un petit salon, d'une exiguïté invraisemblable. Le gamin m'y laissa seule, sans plus rien me dire. Là, durant près d'un quart d'heure, j'attendis. L'espèce de cabinet était rempli par un gros fauteuil turc, deux chaises de reps dépareillées et un affreux petit guéridon rond. Les murs se déco-
raient d*éventails japonais à deux sous; une ombrelle du même genre, aussi en papier, pendait ouverte au plafond. Dispersées sur le guéridon, les feuilles* d'un vieux numéro de zMagaiine racontaient et illustraient des épisodes de la guerre du Dahomey. Par la fenêtre, dont les vitres dépolies à mi-hauteur témoignaient d'un entretien assez négligent, on découvrait le dos lépreux des maisons contiguës, avec toutes les verrues que le ménage pauvre, à court de place, pousse peu à peu sur le dehors. Une odeur de pétrole fumeux semblait tissée dans l'étoffe des meubles et mêlée en forte proportion avec l'air respirable. Tout cela, sans caractère bien défini, et qui eût pu être le décor du cabinet d'attente d'un dentiste pauvre, se fixait au fond de mes yeux avec une netteté singulière, durable : cette petite pièce sale ou je n'étais jamais entrée de ma vie, où je ne savais pas, la veille, que j'entrerais, c'était la première étape de ma campagne de revanche. Mon calme et mon divertissement m'étonnaient; vraiment, je n'avais pas peur et je ne m'ennuyais pas.
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Le gamin reparut.
— Si vous voulez venir...
Il ne me regardait même pas, précocement blasé sur les curiosités qu'un garçon peut avoir des femmes. Alors, tout de même, tandis que je suivais mon guide par le corridor coudé et l'antichambre, le cœur commença à me palpiter trop rudement, et je redevins moi, la femme honnête, intimidée devant la vilenie d'une démarche inavouable. Lorsque, dans le grand cabinet, sombre malgré trois fenêtres, d'une immensité qui contrastait bizarrement avec l'exiguïté de la salle d'attente, je fus seule en face de M. Miton-Miiller, directeur de l'agence, je perdis tout à fait contenance. Des larmes nerveuses humilièrent mes yeux; la force me manqua pour émettre un son. Je ne savais que le regarder, en désespérée qui se noie et dont l'œil se fixe sur un point de la berge. Il n'était guère effrayant pourtant; il n'avait pas l'air louche et policier que mon imagination lui composait à l'avance. Un notaire de province, convenablement habillé avec des « confections »
très propres ; la face, pauvre de sang, aux traits menus ; un teint trouble ; de courts favoris noirs de teintures, drus et taillés droit comme on taille les buis, le front chauve avec des touffes de cheveux grisonnants sur les tempes, un front d'acteur qui s'est mis une perruque de chauve... Oui; c'était bien cela : un acteur arrangé en notaire. Il portait à la boutonnière une rosette verte et bleue avec un large centre rouge. L'étonnant de ce visage neutre, c'étaient deux grands yeux de velours avec de longs cils, des yeux d'Oriental dont la beauté semblait vraiment comique dans cette personne mesquine et falote. Tout de suite on ne voyait plus dans l'homme que les yeux sombres, les petits favoris noirs, la glabre perruque de chauve.
Il jouait, en me regardant, avec un coupe* papier de celluloïd.
— Madame?... vous ne vous sentez pas tout à fait à l'aise?... N'ayez crainte. Vous êtes en sûreté ici... autant que chez vous. Asseyez-vous, je vous en prie. D'abord vous ne me direz que ce qu'il
VOUS plaira de me dire. Puis, par état, nous sommes la discrétion même.
— Je sais, monsieur...
Maintenant je distinguais, avec une acuité nette et durable, — comme tout à l'heure, dans le cabinet d'attente, — l'immense pièce aux coins obscurs, presque pas meublée, les bibliothèques en bois noir pleines de dossiers, les chaises faisant tapisserie le long des murs, le poêle à tuyau en hélice...
Miton-MUUer reprit :
— C'est... de recherches... qu'il s'agit, sans doute?... de connaître les démarches d'une personne qui vous intéresse? Vous êtes mariée?
Il posait ces questions de la voix la plus douce, la plus discrète, et cependant chacune me choquait comme une obscénité ou une injure. Mais les beaux yeux sombres embusqués entre le front chauve et les favoris noirs me regardaient si fixement, que je ne pouvais pas, vrai, je ne pouvais pas me dérober. Je me laissai tirer les réponses une à une, tandis que Miton-Miillerj
ayant lâché son coupe-papier, enfonçait l'ongle de son index dans un trou mastiqué de son bureau.
ce Oui, mon mari... Oui... Je crois qu'il me trompe... Oh ! non ! Je ne connais pas la personne, je n'ai aucune idée, je n'ai rien remarqué, absolument rien... Des lettres, monsieur... des papiers que j'ai trouvés... Et puis des factures acquittées, de l'argent... »
Tandis que je parlais, d'instant en instant l'assurance me revenait. D'expliquer minutieusement mon cas, ce me fut bientôt un soulagement. Je sentais en face de moi une intelligence avisée, qui me comprenait bien, qui aidait mes déductions. Je prenais confiance dans ce Miton-Miiller, une sorte de mauvaise confiance comme les complices d'actions véreuses peuvent s'en accorder l'un à l'autre. Au bout d'une demi-heure, il sut tout : mon nom, l'âge et les circonstances où je m'étais mariée, quel genre de relations conjugales existaient entre mon mari et moi, comment il se comportait. Oui ! je disais ces choses intimes,
même celles que je sentais inutiles pour l'avancement de mon affaire.
— ... Et quand M. Lecoudrier rentrera-t-il?
— Dans quatre ou cinq jours... Au plus tard dans une semaine.
— C'est court. Il est vrai que nos documents sont assez abondants, d'après ce que vous me dites... Voyons, résumons-nous. Vous êtes surtout préoccupée de savoir si votre mari est infidèle... Oui, j'entends, vous en êtes sûre. Mais de savoir les circonstances, l'endroit, et avec qui... Voilà ce qui vous intéresse, n'est-ce pas?
— Oh! pas seulement cela, monsieur. J'entends savoir tout ce qui m'est caché, les femmes et le reste... Je veux pouvoir tout jeter à la face de mon mari quand il rentrera... Savoir tous les noms... Savoir d'où lui vient son argent... et les fournisseurs des bijoux qu'il donne aux femmes, et les femmes à qui il les donne. Vous me comprenez?
— Parfaitement. Vous voulez tout savoir...
Mais...
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A ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et un jeune homme blond, l'air anglais, longue redingote correcte, pas de moustaches, coiffé plat, entra.
— Qu'est-ce que c'est?
— Le dossier. (Une hésitation.) Le dossier 1 23.
— Là... Deuxième rang.
Le jeune homme alla choisir, après une courte recherche, un des cartons de la bibliothèque et sortit.
Quand de nouveau nous fûmes seuls, Miton- Miiller reprit :
— Les papiers que vous avez découverts, vous les avez sur vous ?
— Non, J'ai remis le contenu du tiroir dans l'état où je l'avais trouvé, de façon que si mon mari revenait à l'improviste ..
Le notaire de comédie réfléchit un instant, incisa encore de son ongle le trou mastiqué du bureau, puis :
— Alors, me dit-il en me regardant bien en face; — alors il taudra que nous nous rendions
chez vous pour prendre connaissance de ce dossier. Non ? Vous ne voulez pas ?
La répugnance qui s'était écrite d'elle-même sur ma figure l'avait tout de suite renseigné. Ces espions chez moi! Non. Je méprisais assez ma démarche, j'avais assez de honte à converser familièrement avec cet homme... J'eusse mieux aimé lâcher ma revanche que d'introduire une police louche dans ma maison,
— Dans ce cas, reprit-il, vous devrez nous confier le dossier... Cependant, voyons, réfléchissons... Pour les titres, si vous ne trouvez pas d'indications relatives à la date de l'achat, et le nom de l'intermédiaire qui a acheté, il est bien diflScile de rien savoir sur leur origine. Un titre au porteur, c'est anonyme comme un billet de banque... Donneznous tout de même les numéros. Nous avons des catalogues pour certains titres dont les détenteurs nous sont connus, et alors on peut parfi^is suivre la filière. Nous ne laissons jamais passer sous nos yeux un titre au porteur, sans noter son numéro et le nom du possesseur actuel. Il y a une chance
sur dix mille d'être renseigné... ne la négligeons pas. Du reste, il est probable qu'une enquête, même sommaire, sur les habitudes de M. Lecoudrier, nous instruira sur ce point spécial. Quant aux lettres, aux portraits, aux factures, il nous les faut. Nous vous les rendrons fidèlement demain soir, après avoir pris la photographie des pièces les plus remarquables. Il importe beaucoup, comme vous l'avez compris, que votre mari, en rentrant chez lui, trouve toutes choses dans l'ordre accoutumé : car vous pensez bien que nos recherches commenceront à être réellement eflficaces seulement quand nous pourrons faire surveiller le... coupable.
Il essaya sur le mot un sourire qui me dégoûta, ouvrant une crevasse malsaine entre les buis noirs des favoris. Je demandai très froidement :
— Alors, il faudra vous apporter ces pièces?...
— Le plus tôt possible... Aujourd'hui, si vous le pouvez. Nos bureaux sont fermés de onze heures à une heure.
— Devrai-je vous demander personnellement?
— Vous pourriez remettre le dossier à un de nos employés. Mais je sens bien que vous aurez plus de tranquillité à me les livrer en mains propres... Je vous préviens que je ne vous donnerai aucun reçu. C'est ici comme chez le notaire : usage absolu de la maison... Nous écrivons rarement, et nous ne signons jamais rien... Le client doit avoir la foi...
Son laid sourire avait de nouveau fendu jusqu'aux favoris le pli de la bouche. Il conclut par cette vérité incontestable :
— D'ailleurs... sans la confiance... notre métier serait impossible.
Pendant un court silence qui suivit, j'observai ce visage d'acteur, plus comique par l'effort de sérieux et de conviction qui le contractait. Les yeux, les beaux yeux s.ombres affirmaient, touchant la discrétion professionnelle, la sincérité de l'homme, de façon à exclure le doute.
— Vous dois-je quelque chose, monsieur?
— Non, madame. Nous ne faisons pas payer les consultations. Différence avec d'autres mai-
sons!... Ce soir, par exemple, quand vous nous aurez remis le dossier et que nous serons sur le point de commencer nos recherches, vous déposerez une avance, — oh ! très légère, — pour payer nos premiers frais. Puis lorsque j'aurai acquis par l'examen du dossier une idée plus nette de l'affaire, je vous dresserai un petit devis et je vous prierai de venir en prendre connaissance ici... Toujours notre principe : laisser les documents sortir le moins possible de chez nous. Vous jugerez alors si nos prix vous conviennent Je dois vous avertir que c'est assez cher.
— Oh! monsieur...,
— Je vous entends, madame : on ne paie jamais trop cher sa dignité et son repos. D'ailleurs, nous sommes très raisonnables.
Il appuya sur le bouton électrique de son bureau : le jeune homme à l'air anglais entra.
— Reconduisez Madame, je vous prie, monsieur Camille.
Debout, il salua. Le jeune homme passa devant moi, s'effaçant sur le seuil. Je vois encore sa
main, grande et blanche, avec deux bagues, maintenir le matelas vert de la double porte... Dans l'antichambre il me précéda de nouveau jusqu'à la sortie. Il y avait dans tout cet appareil un mélange de correction et de banquisme qui finissaient par donner envie de rire, et ce fut sur cette impression ironique que je montai dans le fiacre pour rentrer rue du Colisée. Malgré les assurances de M. Miton-Miiller, je n'avais pas confiance... Dans sa probité commerciale, si; dans la perspicacité et dans l'habileté de ses agents, guère. Je devinais, d'avance, les pauvres diables faméliques qu'on allait lancer aux trousses de Jean. Le moindre commissionnaire ne s'en fût-il pas tiré aussi bien?
Ainsi, je ne me faisais plus d'illusion sur l'importance vraie de ma démarche. Ce que j'avais pris pour un acte énergique et décisif, ne m' apparaissait plus que comme un calmant provisoire de mon inquiétude, de mon énervement. Mais, entraînée peu à peu à toute une série pareille d'actes, chacun sans grande importance, je sentais bien
que cette première démarche pouvait me mener, par une lente pression insensible, presque malgré moi, jusqu'à l'acte définitif de la séparation, que je n'aurais pas eu le courage d'aborder de front. La plupart des hommes sont ainsi, je crois : on trompe sa lâcheté naturelle en s^engagesinipeu à peu dans l'irrémédiable.
Et puis l'action, quelque bizarre, désordonnée ou déshonorante qu'elle soit, pourvu qu'elle soit, porte en elle-même son réconfort intime, et bien sûr ce doit être plus aisé que ne le croient les pacifiques lecteurs des faits divers, de préméditer, de préparer et d'exécuter un crime. Moi, ce n'était aucun crime que j'exécutais : c'était, par des moyens que je jugeais un peu malsains, la poursuite de la vérité et de mon droit. Déjà, cependant, une sorte d'allègre contentement m'échauf fait, et plus de vie me faisait battre les artères, du fait de cette action commencée. Cette activité consciente imposait silence au chagrin, à l'angoisse de l'avenir. Un officier que j'ai connu (le capitaine Landouzie), qui s'était souvent battu.
me disait que le chaud divertissement de préparer et de suivre ce projet dangereux, — un duel, — était si amusant au sens propre du mot, que c'est par cela : choisir des témoins, aller les trouver, attendre le résultat des pourparlers, que le goût du duel tenait les duellistes, quelque amer que fût, pour presque tous, l'intervalle qui sépare le moment où la rencontre est arrêtée du moment où elle a lieu.
A peine rentrée, comme j'ôtais mon chapeau dans ma chambre, la grosse main d'Ursule, tendue derrière moi, m'offrit une dépêche. Je l'ouvris : c'était mon mari qui me télégraphait :
ce "Bien arrivé. Espère revenir Jeudi. Tendresses à vous deux.
a Jean. »
Je dus pâlir un peu et frémir des doigts en posant le papier sur la cheminée, car Ursule se détourna, troublée elle-même, et ne s'en alla pas
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tout de suite. En l'observant à la dérobée, je compris son inquiétude : les clefs oubliées, dont elle devait être avertie. Ma dépêche, sans doute, n'était pas arrivée seule, le matin, à la maison. Le télégraphe avait dû en transmettre une autre, pour Ursule, où il était recommandé de bien rechercher les dangereuses clefs. Ces deux dépêches, émises du même lieu par le même homme, et remises sans doute ici à la même heure par le même employé, marquaient bien la vie double de mon mari. Une angoisse, une rancune plus aiguës me mordirent à me voir exclue systématiquement de toute vérité. Quelle cabale de basses complicités s'agite donc autour de Jean pour le protéger ainsi ?... La concierge, Ursule, Germaine, Yvonne peut-être... Car je sens bien qu'Yvonne est plutôt en confiance avec son père qu'avec moi. Ces pensées raidirent ma volonté de revanche, qui languissait.
Je dis à Ursule, assez rudement :
— Qu'est-ce que vous attendez? Je n'ai plus besoin de vous.
Elle répliqua, très douce :
— Je voulais demander à Madame des nouvelles de Monsieur.
Je pris sur moi assez d'empire pour lui répondre :
— Monsieur va bien, Ursule. Il revient à la fin de la semaine. Mademoiselle n'est pas rentrée?
— Non, madame.
— Dès qu'elle rentrera, servez le déjeuner.
Yvonne se fit attendre. Je pris un journal er,
au coin de la cheminée de ma chambre, où les yeux rouges des briquettes noires s'assoupissaient, je lus les faits divers. Autre signe de ma décadence intellectuelle, de ma déchéance progressive : quand j'étais jeune fille, je lisais les articles politiques, les nouvelles de l'étranger, les chroniques d'art et de lettres. Maintenant, il est convenu que c'est par le canal de mon mari que m'arrivent les choses sérieuses; je ne lis plus que ces petits bouts de romans réels où s'enregistrent quotidiennement, à la troisième page des journaux, les misères, l'amour, le déses*-
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poir de Paris. Trop paresseuse d'esprit pour rebrousser chemin et changer aujourd'hui de méthode, je laissai mes yeux et un peu de ma pensée parcourir les alinéas monotones, avec leurs titres en petites capitales : ce Tentative de suicide. — Un habile escroc, — Fuite d'un banquier », et je lus d'abord distraitement, puis en méditant au contraire chaque mot, l'aventure d'une femme de boulanger qui avait tué son mari, sur le soupçon de ses relations illégitimes avec une voisine. Un soupçon... un coup de revolver! Quelle admirable énergie, quelle aisance, quelle sûreté dans l'action! A moi, il faudrait des nuits d'insomnie, des journées de réflexions contradictoires, rien que pour décider l'achat du revolver. Puis, si j'allais demander un revolver chez un armurier, il me semble qu'aussitôt je me troublerais, qu'on n'aurait aucune peine à me faire confesser mon projet. O cœur amolli dans la sécurité des jours sans passion! Lorsque j'étais jeune fille, fortifiée par les épreuves et la pauvreté, j'aurais eu le courage de l'action, jusqu'au
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meurtre. N'y ai-je pas songé, une fois, contre un homme qui n'était pas Jean, et que j'ai moins haï que je ne hais Jean aujourd'hui?
Je ne tuerai pas... Cet homme saignant d'un trou au front, le commissaire, l'arrestation, les assises, l'acquittement, je ne veux pas, je n'ai pas la force... Et puis je ne veux pas faire de mal physique à mon mari. Même à présent que je le renie, mon corps et ma sensibilité lui sont encore asservis. On ne supprime pas par un simple acte volontaire treize années de vie en commun, ni les souvenirs tenaces d'avoir été femme par un homme, d'avoir senti germer en soi son enfant!
Yvonne rentrait. Ses cheveux de brune soie floche, ses joues en fleur, sa bouche rouge étaient froids d'une brume condensée, quand elle vint m'embrasser comme d'habitude. Je vis bien qu'elle se laissait serrer contre moi plus volontiers que de coutume. Si fine, si avisée, si politique, elle flaire un drame dans la maison, elle s'y intéresse et s'y accommode : la tension élec-
trique de Tatmosphère l'excite. Ses grands yeux noirs si vivants, dans son long et menu visage immobile de ce young girl », m'observaient toujours avec une curiosité un peu inquiète, et je surpris un coup d'œil de côté, jeté à Germaine qui attendait pour emporter son chapeau et son manteau. Après s'être lavé vivement les mains et le bout du museau, elle revint s'asseoir, à table, en face de moi.
Entre nous, la place de Jean, vide. Nous déjeunons.
— Où as-tu été, maman?
Elle n'y tient plus, elle m'interroge. Et me voilà qui lui mens, avec une aisance, un plaisir qui me surprennent et me divertissent. « Une promenade au Louvre : j'ai manié des taffetas changeants pour me choisir des chemisettes; puis j'ai visité un bijoutier de la rue de la Paix, pour m'enquérir du prix de boucles d'oreilles pour Yvonne. » Cette allusion aux boucles d'oreilles l'agite aussitôt et déroute ses soupçons : car le grand désir d'Yvonne est de porter des boucles
d'oreilles, et je m'y suis toujours refusée. Voilà Yvonne gagnée par l'intérêt. Tel, sans doute, le secret de mon mari pour capter les bonnes volontés autour de lui. Nous causons :
— Tu ne sais pas, Yvonne ? papa a envoyé un télégramme.
— Ah ! il est arrivé ?
— Oui.
— Est-ce qu'il a trouvé beaucoup d'argent?
Ses yeux s'illuminent de curiosité et d'appétit,
pour cette question. Yvonne aime l'argent. Elle ne nous trouve pas assez riches et nous méprise un peu, je crois, de notre médiocrité. Elle connaît déjà très exactement la valeur des choses. Ainsi, notre appartement lui semble trop modeste; elle déplore notre condition à prendre des omnibus; elle signale au passage les jolies voitures et déclare chaque fois qu'elle en souhaiterait une semblable. Elle se promet d'épouser un monsieur riche.
— Est-ce qu'il a trouvé beaucoup d'argent?
— Sa dépêche ne me le dit pas. Il ne le sait
pas lui-même. Sans doute, on n'ouvrira qu'aujourd'hui le testament de l'oncle Debize.
— Il faudra partager l'argent avec d'autres, dis, maman ?
— Cela dépend. Peut-être l'oncle nous a-t-il tout laissé.
— Ah! Est-ce que nous serons riches, après?
Non, n'est-ce pas?
Ce qui reste de puéril en elle voudrait un oui, mais sa petite raison mûre sait déjà fort bien que c'est <r non ». Je ne réponds pas. Je la regarde. Elle réfléchit encore quelques instants; puis :
— Papa devrait faire un métier où l'on devient riche.
Après un nouveau silence :
— C'est drôle de déjeuner toutes deux, sans papa. C'est amusant.
— Tu ne t'ennuies pas de l'absence de papa?
— Oh! pour si peu de temps!...
— Mais s'il était obligé de rester longtemps sans revenir?
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— S'il était obligé, obligé... et si je savais qu'il va revenir tout de même...
Elle ne peut exprimer la fin de sa pensée, mais je la comprends. Pourvu qu'elle sache que son père reviendra, elle a le temps. C'est bien l'enfance et l'admirable crédit qu'elle fait à l'avenir.
— Tu l'aimes bien, papa?
— Oh! oui, mère.
Son visage s'est voilé et comme fermé instantanément. Elle devient diplomate, sur ses gardes. Elle ne dira plus que ce qu'elle veut. — Cette diplomatie m'agace. Je veux l'embarrasser:
— Est-ce que tu l'aimes plus que moi?
La voilà toute rouge. Elle ne répond pas.
— Eh bien, voyons, réponds ce que tu penses, je ne me fâcherai pas.
Elle rougit de plus en plus. Ses yeux se gonflent, elle va pleurer, elle s'écarte de son assiette et de la table.
— Je ne sais pas!... Je ne peux pas dire... Je vous aime tous les deux pareil.,.
Allons ! C'est moi qui cède. Je quitte ma place, je vais l'embrasser sur le front et je ne puis pas m'empêcher de lui dire, ce qui l'étonné (car ma tendresse pour elle n'est, d'ordinaire, guère démonstrative) :
— N'aie pas de chagrin, mon chéri, personne ne t'aime plus que moi.
Cet intermède de sentiment ayant glacé notre appétit, nous arrivons tout de suite au bout du déjeuner. L'absence du père, à ce moment, l'absence inaccoutumée, désorganise la maison. Il y a des gestes dont nous avons l'habitude, aussitôt levés de table. D'ordinaire, Germaine, qui nous a servis, prépare dans le cabinet de Jean la table et les cartes de bezigue, nous nous mettons au jeu, Jean buvant à petites gorgées son café, entre les levées ; Yvonne, pendant ce bezigue, a sa récréation. Elle court dans l'appartement qui est son domaine. Elle bavarde avec Germaine, sa confidente. Aujourd'hui, la table à bezigue n'a pas été préparée ; Yvonne, encore qu'elle soit un peu lasse de mon sérieux et de ma tendresse, n'ose pas
me quitter. Elle me suit les bras ballants, tandis que je vais à petits pas vers le cabinet de Jean. Cependant, je réfléchis : <x Comment faire pour rester seule, ici, au moins une demi-heure, le temps de rouvrir le tiroir du bureau, d'y prendre les documents que je dois remettre cette aprèsmidi à Miton-Muiler? Il faut d'abord renvoyer la petite. »
— Yvonne !
— Mère?
— Juliette Langlé n'a pas de cours aujourd'hui?
— Non, maman. C'est mercredi.
— Veux-tu aller t'amuser avec elle ?
— Oh ! mère.
Elle rougit d'étonnement et de contentement, elle n'en peut croire ses oreilles. Quelle rare faveur! Jouer avec la petite Juliette Langlé, chez qui il y a un grand jardin ! Elle va me remercier : mais, soudain, elle me devine. Sans comprendre exactement pourquoi je veux être seule, elle associe ma complaisance aux secrets dont elle sent les
reseaux s'entrelacer dans la maison, en l'absence du père. Elle ne m'est plus reconnaissante. Elle dit, assez froidement : « Je veux bien, maman. » Moi je pense à la petite femme qu'Yvonne sera plus tard : de celles pour qui les amoureux se dépensent en efforts, en sacrifices, afin d'animer leurs yeux d'un rire de contentement, et qui font semblant de ne s'en point apercevoir.
Tant mieux, ma fille! Tu souffriras moins!
Donc, voilà Yvonne éloignée pour l'aprèsmidi, avec Germaine qui la conduit. Reste Ursule. Ursule, ravagée d'inquiétude et de curiosité, ne se contient plus à l'oflSce. Elle serait capable d'entrer brusquement dans le cabinet quand j'y feuilletterai les dossiers.Commentfaire? Toute ma réflexion, toute mon invention sont tendues à résoudre ce problème... Je sens que je vais trouver, il le faut... Ah! la lettre pour le Crédit Commercial! Jean l'a rédigée à la hâte, hier, quand, rentrant à la maison, il a trouvé la nouvelle de la mort de notre oncle. Cette lettre est l'avis et l'excuse de son brusque départ. J'ai
réellement oublié de la faire porter ce matin. Voilà pour écarter Ursule.
Mais le Crédit Commercial est à cinq minutes d'ici, faubourg Saint-Honoré; Ursule, inquiète de me laisser, doublera le pas et, peut-être, reviendra trop tôt... Je vais joindre à la lettre de mon mari un billet de ma main pour le jeune Henri Herrscher, un billet demandant une réponse. Il m'a fait la cour naguère; il est encore un peu amoureux de moi. Il croira à une avance : les hommes sont si fats! Attendre cette réponse, la rapporter, cela prendra bien à Ursule la demi-heure d'absence dont j'ai besoin.
Toutes ces menues diplomaties ont réussi. J'ai pu être seule environ trois quarts d'heure dans l'appartement. D'ouvrir le tiroir en plein jour, l'agitation de la rue montant par les fenêtres, le bruit d'un piano au-dessus, cela m'a intimidée, bouleversée comme si j'avais cambriolé dans une autre maison. J'ai volontairement relevé ma fièvre d'agir en relisant les lettres de M"^^ de P... Ma
pensée divaguait. « C'est absurde d'être jalouse, comme la boulangère qui a tué son mari; et pourtant me voilà jalouse, irritée dans ma chair, avec l'envie de faire du mal, d'égratigner, de frapper... A présent, il me semble que je n'aurais plus que de l'horreur à être dans le même lit que cet homme; cependant je voudrais l'enchaîner et l'enfermer, pour qu'il ne fût plus touché par aucune autre femme... Il me semble que j'aurais de la joie à lui crier, quand il reviendra : ce Moi aussi, j'ai connu l'amour hors de ton lit. » ... Les photographies de ces femmes sont jolies... Qjielle folie d'avoir espéré le garder fidèle!... Je ne pensais pas qu'il pût me trahir. Je n'y voulais pas penser. Allons! le paquet est fait, j'ai toutes les lettres, toutes les factures, les numéros des titres, le tiroir est refermé! Ursule peut rentrer. »
Vite avec mon paquet scellé, j'ai regagné ma chambre, mais si émue que je ne me sentais plus la force de sortir pour aller à l'agence... Il me faudrait une amitié, pensais-je, un conseil, et je n'ai rien. J'ai fait, depuis hier, une dépense
d'énergie qui m'a épuisée : j'ai envie de tout lâcher, sans même prendre la peine de remettre les choses en ordre, sans rien dire à mon mari, sans rien faire!... A près de quarante ans, quitter son intérieur comme une héroïne ibsénienne, parce qu'on a été trompée, cela me semble, aujourd'hui à trois heures après midi, de la folie. Pour la première fois j'examine ce parti : Rester, — avec la supériorité que me donnerait la connaissance des secrets de Jean, rester pour ma revanche. Une sorte de lâcheté m'y invite : cela ne dépend que de moi et la maison ne sera point bouleversée, rien ne sera changé de ce que l'Egmont de Gœthe appelle « les amicales habitudes de la vie ». Cette vie, avec Jean, est tolérable, après tout...
Je prends sur la cheminée le portrait de mon mari, je le regarde... D'un coup, en un instant, toutes les périodes successives de notre union, je les revois. Le portrait représente Jean tel qu'il est aujourd'hui. C'est une photographie faite aux
bains de mer pendant notre dernier congé. Le voilà, sa face nette et virile, sa haute taille, ses yeux clairs... Je vais chercher, je compare à celleci une autre photographie bien plus ancienne, commandée peu de temps après notre mariage... et, pour l'âme qui anime ce portrait, j'éprouve soudain ce que je ressentais pour mon fiancé : une impression bizarre de rancune et de peur confuse. Il n'était pas laid, pourtant (il est beaucoup mieux aujourd'hui, parce qu'il a légèrement engraissé); mais j'avais, en ce temps-là, dans les yeux et dans le cœur, une autre image; et le mariage, le mari représentaient l'abandon de trop de rêves.
Par quels degrés indiscernables suis-je venue à me complaire en cet homme? Je ne le sais plus à présent, parce que je n'ai pas dessiné jour à jour la courbe de mon sentiment comme je l'eusse fait, jeune fille. De façon latente et inavouée hier, mais flagrante aujourd'hui, je l'aime. J'aurai de la peine, même divorcée, quand j'apprendrai qu'il est l'amant ou le mari d'une autre. Toutes nos
joies à deux me remontent : que c'est doux et douloureux!
« Il a fait cela! lui!... Il m'a trahie! » Si je trouvais, tout de même, une explication qui l'innocente? Si ce n'était pas à lui les lettres?... Un dépôt confié par un ami?...
Je repasse de mémoire la liste des documents, ma colère se réchauffe.
ce Ah ! le gredin ! »
Je me revois trompée, ridicule. L'anxiété de découvrir un crime, vraiment crime, me ressaisit. Cette Ursule, sa complice, a une face d'empoisonneuse. Que s'est-il passé à Ingrandes depuis dix ans? Que se passe-t-il en ce moment?
Ainsi s'écoule une demi-heure, en flux et en reflux de rancune et de souvenirs amollissants. Malgré l'excitation qui, de mon cœur, gagne mon cerveau, rappelant les passages libertins des lettres, restituant les scènes d'amour avec d'autres femmes, malgré tout je ne ressens plus la pression de haine qui, cette nuit, m'avait, pour ainsi dire, exhaussée au-dessus de ma nature
ordinaire... Si l'on me laissait toute seule aujourd'hui sans me parler, je finirais la journée, probablement, à cette petite table, griffonnant mes pensées, de plus en plus lâches, sans trouver le courage de me lever, de retourner rue Montorgueil, de me remettre en marche vers ma revanche.
Mais Ursule est revenue. Je l'entends rôder dans le cabinet de Jean... Je devine qu'elle inspecte la table, le tiroir qui ne lui dira pas son secret. La voici avec la réponse d'Herrscher. Sa figure, qui ne sait qu'être mauvaise pour moi, essaie maladroitement une douceur d'hypocrisie.
— C'est bon, Ursule. Allez...
Que dit le jeune Herrscher?
« Chère éMadame,
« Je m associe vivement à votre deuil.,. Que (lM, Lecoudrier reste absent tout le temps qui lui sera nécessaire,,. Son sous-chef fera le service. — Sere\-
LE JARDIN SECRET 9f
VOUS demain vers cinq heures che\ vous?,.. J'ai un mot asse^ pressant à vous dire... y>
Déjà!... Ah! le pauvre garçon!... S'il savait comme j'ai peu d'entrain aux fantaisies sentimentales ou au petit vice courant!...
Allons à l'agence.
Six heures.
Revu Miton-MuUer et remis les papiers.
Et puis ?
Et puis... rien...
Rien et quelque chose... Rien et Timpossibilité douloureuse d'écrire, de penser. Quelque chose d'infiniment petit et de redoutable comme le grain de sable dans un vaisseau du cœur, — arrêtant la vie, — et invisible, impondérable.
Le soir.
De nouveau, autour de moi, le silence, la nuit. Il est plus de dix heures. Me voilà encore seule éveillée ici, à la place où j'ai commencé d'écrire hier. Le tiroir, en partie vide de ses documents, est à portée de mes yeux et de mes mains. J'en ai la clef... Mais je n'y toucherai pas ce soir. Je n'ai aucune envie de recommencer l'enquête. Le vent a sauté sur le lac incertain qu'est mon âme. Il ne souffle plus de moi vers l'horizon, mais de l'horizon vers moi... Ce n'est plus la vie, le passé de mon mari qui me sollicitent à présent. C'est mon passé, ma vie à moi.
Voici comment, depuis tantôt, les événements se sont enchaînés :
J'arrivai à l'agence, à pied, sans incident. Le cérémonial du matin s'accomplit à peu près de
même; Tattente dans le cabinet aux japonaiseries de papier; Miton-Miiller me recevant, tout petit dans son bureau démesuré, qu'éclaire seulement une grosse lampe à pétrole... Un instant de silence, pendant lequel, sous l'abat-jour, ce notaire de vaudeville parcourt les dossiers, le nez dessus, comme s'il les humait. Je l'observais, assise sur le bord du fauteuil. Quand il enferma le tout dans une chemise de carton préparée à l'avance, j'eus envie de lui crier : ce Non, ce n'est pas décidé... rendez-moi cela... Je réfléchirai. » Mais il me dit d'un ton qui m'imposait congé (et je sentis que j'étais un peu déjà entre ses mains de policier laïc) :
— Parfait, madame; voilà qui nous suflîit. Vous pourrez venir reprendre les documents ici, aprèsdemain, à cette heure-ci. Nous aurons photographié tout ce qui est nécessaire... Vous avez pensé à?...
Il s'arrêta. J'avais compris.
— Combien dois-je, monsieur?
— Cent francs suflSront.
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Je les lui tendis.
— Nous ne donnons pas de reçu, madame. Toujours la confiance, — comme chez les notaires.
Un coup de timbre : réapparition du jeune Anglais déjà vu le matin :
— Reconduisez Madame... Ah ! pardon ! cependant (il me rappela)... Quand... la personne sera rentrée de voyage, je ne saurais trop, madame, vous recommander vis-à-vis d'elle une très fine diplomatie... Qu'elle ne se doute de rien. Vous comprenez... Sans cela, même avec notre dossier...
Et il ajouta :
— Ce qu'il nous faut, c'est un bon flagrant délit. Soyez tranquille, nous l'aurons... Si le besoin se fait sentir de causer avec vous, nous vous enverrons un prospectus lithographie, où l'on vous dira : La maison Legrand vous prie de venir visiter son exposition de tapis d^ Orient, à telle heure*., La maison Legrand, ce sera ici.
De nouveau me voilà dans la rue^ marchant
droit devant moi sur l'asphalte mouillé des boulevards. C'était l'heure jaune et mauve de Paris, où les boucles des fils incandescents et les gros globes des JablochkofF incendient l'air d'une lumière factice, plus éclatante que n'avait été ce jour humide et gris. L'allure de fièvre, la marche égarée, l'inquiétude du regard, tout ce qui m'agitait moi-même, je le reconnaissais dans presque tous les passants sur mon chemin; et je les voyais mieux, je les comprenais mieux qu'à l'ordinaire. C'est que, moi aussi, à présent, j'étais participante à l'une de ces intrigues compliquées qui se nouent et se poursuivent sans cesse ici, sur ce vaste marché d'amour et d'argent.
Ainsi songeant, j'atteignis la place de la Madeleine. La pluie alors se mit à tomber brusquement, condensant en grosses gouttes l'eau éparse dans l'air depuis douze heures, et cette douche fraîche, tellementsubite, me laissa à peine le temps de me réfugier dans le bureau de tramways érigé à droite de l'église.
Il était déjà plein de gens qui s'y serraient les
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uns contre les autres; foule quelconque, dont les vêtements trempés exhalaient l'odeur de la pauvreté. Dehors, la pluie redoublait, criblait bruyamment le toit de zinc et les vitres. A chaque arrêt des tramways, un groupe se ruait sous la pluie, rentrait presque aussitôt, tout ruisselant... Je réussis à m'installer derrière la porte à l'abri des rafales d'eau, qui de temps en temps pénétraient dans le kiosque. Tout moi s'amollissait, le dégoût de mon action accomplie s'exagérait parmi cette foule pauvre, dans cette atmosphère de pluie : il me semblait que j'avais des idées médiocres, usées. Puis ma pensée se perdit, s'hypnotisa sous une force singulière ; quelques secondes passèrent sans que je pusse deviner ce qui la sollicitait. Je me tournai à demi, et je vis, dans le fond, tout près du bureau du contrôleur, un homme correctement vêtu, sans élégance, pas un mondain parisien, à coup sûr, qui m'observait; et dans ses yeux je lisais cette hésitation, cette quête d'un regard qui signifie : ce Je voudrais vous aborder; aidez-moi?» Je ne suis point si vieille, ni si laide,
LE JARDIN SECRET lOI
que souvent pareille interrogation ne jaillisse, pour moi, des yeux masculins; elle me suggère ordinairement une gêne mêlée de contentement; telle est, je pense, l'impression de la plupart des femmes honnêtes. C'est blessant et flatteur : cela signifie le plus commun des désirs et une admiration bien fugitive: néanmoins nous ne saurions en être irritées. Je baissai seulement le regard, un peu surprise de ressentir plus de trouble que n'en méritait cette déclaration banale. Et j'essayais de n'y plus songer, surtout de ne pas montrer ce trouble à celui qui en était la cause, quand un mouvement de la foule me retourna presque de force et me mit face à face avec lui, qui avançait. Soudain, ye le reconnus j et je reconnus sa voix, au moment où il me disait :
— Madame, je ne crois pas me tromper... Madame...
Je l'interrompis :
— Oh! cest vous,,,
— Oui... je suis de passage ici... j'attends le tramway de Saint-Denis... Vous aussi?...
— J'attends la fin de l'averse, simplement.
— Vous habitez toujours Paris?
— Oui... vous pas?
— Non... Je suis établi dans le Nord; je dirige l'usine à présent, avec ma mère. Mon père est mort.
Un silence gêné. Puis il demanda :
— Vous avez des enfants?
— Une petite fille de douze ans.
— • Moi j'ai trois fils; l'aîné a douze ans aussi.
Notre embarras s'augmentait de voir les gens, autour de nous, guetter les pauvres phrases banales que nous échangions.
— Et... cela va bien? demanda-t-il.
— Très bien; je vous remercie. Et vous?
— Moi aussi... assez bien!...
Un autre remous de foule nous bouscula, nous pressa l'un contre l'autre, et dans ce rapprochement forcé, nos yeux, se croisant, pénétrèrent des régions de notre âme que nos paroles n'atteignaient pas. Et peut-être dès lors nous serionsnous parlé, vraiment parlé. Mais on appelait au
dehors : a La gare Saint-Lazare, l'avenue de Clichy, Gennevilliers, Saint-Denis ! »
II dit :
— Voilà mon tramway...
Je lui tendis la main.
— Au revoir, cher monsieur. Enchantée!...
— Très heureux aussi... Adieu!
Il s'éloigna. Je le vis se mêler au groupe qui tentait l'assaut du tramway de Saint- Denis, monter. — Puis je distinguai la haute forme de son chapeau profilée sur la vitre contre laquelle il était assis, me tournant le dos. Tout le temps que la voiture ne bougea pas, je compris, oui, je fus certaine qu'il pensait à moi, et s'interrogeant, faisait et défaisait des projets, incertain s'il allait descendre et revenir me parler. Je fus ce dans sa peau », comme on dit, pendant ces trois minutes, ou plutôt dans son cerveau; pas une de ses réflexions ne m'échappa. Et je restai, quoique la pluie eût cessé, pour attendre si l'effet de ces réflexions ne serait pas de le faire descendre du tramway, de le ramener à moi, me demander et
me dire les choses qu'il n'avait pu me demander et me dire d'abord, parce qu'elles étaient trop amples, trop graves pour s'exprimer avec les premiers petits mots de banalité d'une telle rencontre.
Mais le tramway s'ébranla dans le bruit de crécelle de ses freins desserrés; il s'éloigna doucement, puis plus vite, et bientôt je ne vis plus que l'astre rouge de son fanal qui, peu à peu, s'éclipsait.
Alors je sortis à mon tour, et, le pas appesanti par de lourdes pensées, je repris le chemin de ma maison. Ces pensées n'étaient rien de net; je les sentais surgir, monter de deux régions opposées et se heurter pour ainsi dire au milieu de ma tête, sans que l'un des deux afflux fût assez puissant pour refouler l'autre. Le visage, les traits, les yeux de celui que je venais de rencontrer, — sa bouche surtout, — reparaissaient devant moi, avec bien plus de clarté que tout à l'heure, avec la réalité suraiguë que la fièvre donne aux rêves. Sous les propos insignifiants que nous avions échangés,
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façon un peu s'mgnhèkC. cât elle recub, me regarda, ne dit plus rien. Je courus dans ma chambre dont je fermai la porte à clef. Le malaise physique, le trouble brutal de TestDmac et des nerfs, ks vanche du corps après les crises de Tàme, domptaient la pensée à présent, et je n'étais plus qu'un pauvre animal misérable qui souffrait. Nulle douleur morale, nulle anxiété ne prévaut contre un malaise physique aigu. J'avalai à la hiite un cachot calmant dans un verre d'eau, de ce remcdo magique qui semble aller couper la douleur à la ra-
cine par de brèves voies mystérieuses. Et vite, je m'étendis sur mon lit, où la mort passagère du sommeil me prit aussitôt.
... Je me réveillai au bout d'une vingtaine de minutes. La souffrance morale s'était assoupie du même coup que le mal physique. J'avais la tête fraîche et vide. Je me remuai doucement d'abord, anxieuse de réveiller l'angoisse. Non : j'étais bien, pour le moment, insensible. Je pus me lever, vaquer à la surveillance du dîner, dîner et causer avec Yvonne sans, je crois, manifester de trouble ni de distraction. Quand, tout d'un coup, ma pensée se reployait sur moi-même, il me semblait que je marchais dans une grande plaine; à l'horizon de cette plaine, il y avait des obstacles sombres, comme de forêts et de montagnes; j'y arriverais bientôt, fatalement, mais pour le moment je n'en voulais pas avoir peur, contente de marcher dans la plaine facile... Yvonne, cependant, bavardait. Elle était, ce soir-là, tout à fait petite fille, d'avoir passé la journée à jouer avec
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une autre enfant moins développée. Le dîner fini, je jouai moi-même avec elle, je l'amusai. L'approche de la solitude nocturne où m'assailleraient mes pensées, m'épouvantait : je voulais la retarder, comprenant bien que cette petite âme, proche de moi, me défendait de ces pensées comme d'un sort. Mais l'enfant, accoutumée à se retirer de bonne heure, voulait m'échapper, moins pour aller dormir que pour causer, en se déshabillant, avec Germaine. Et je fus obligée de la libérer...
J'attendis le silence, le terrible silence qui allait me livrer à la cabale de mes réflexions. J'avais beau me dire :
a Après tout, il n'y a rien de nouveau... Il ne s'est rien passé... Je puis, s'il me plaît, aller reprendre demain les papiers chez Miton-MUller, déraciner de moi l'idée du divorce, vivre comme avant!,,, »
Non... Ce n'était plus exactement cela qui me tourmentait. Ce que je ferais pour contenter ma rancune de femme trompée m'était devenu une préoccupation secondaire. — La cuisson
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douloureuse avait changé de place dans mon cœur.
Les bruits, cependant, s'éteignirent un à un; ce fut l'heure ou les paisibles de Paris sont endormis. Seuls, les inquiets s'attardent à de muettes besognes, sou3 une lampe, comme moi, — tandis que les mondains sont à la parade de leurs plaisirs... J'entendis les derniers fiacres maraudeurs rouler paresseusement dans la rue, à la dérive, raclant l'angle des trottoirs... Puis rien ne coupa plus le fil de ma méditation.
Alors, je me remis à écrire... •
J'écris à la même place qu'hier, mais, cette fois, sans fièvre. Pourquoi avais-je peur, à l'avance, de cette nuit, de ce silence, de cette solitude? m'en voici environnée et ils me donnent le calme. Je vois de près, maintenant, les obstacles confus qui, tantôt, me semblaient cerner l'horizon. Ils sont là, ni menaçants, ni favorables; — inévitables seulement, comme la vie. Je comprends qu'il faut les aborder : on ne se soustrait pas à sa mé-
moire et à sa conscience. Or, ce qui me barre la route, ce qui m'empêche de savoir quelle résolution je dois prendre dans la crise actuelle, c'est la protestation subitement réveillée de ces témoins incorruptibles : mémoire et conscience.
Depuis treize ans, je m'oubliais, ou plutôt je me leurrais à plaisir. Il me plaisait de distribuer ma vie en époques moralement indépendantes les unes des autres : des morceaux d'être distincts avec des responsabilités distinctes. Ce n'est pas vrai. La rencontre d'aujourd'hui me rappelle brutalement que je me suis trompée. Il y a des minutes dans la vie où il faut revivre toute sa vie; oii toute la vie passée doit être la raison de V action présente. Si des êtres pensants osent se soustraire à cette loi, c'est que leur pensée est vraiment rudimentaire... Moi, je me sens, en ce moment, reliée au plus profond de mon passé; ma raison d'agir va participer de toutes mes raisons d'agir et de toutes mes actions d'autrefois.
Cette vérité m'illumine et en même temps me confond. Je viens défaire une découverte autre-
ment décisive que celle d'une clef sur le tiroir où mon mari enferme ses papiers secrets. C'est la clef de ma conscience que j'avais oubliée durant des années, et que l'incident d'une rencontre fortuite replace sous mes yeux.
I changé!... »
Ce fut la première réplique instinctive de ma pensée, quand je /'ai revu, tantôt, dans ce bureau de tramways, où la banalité et la pauvreté même du décor et des gens rapetissaient, appauvrissaientresprit, en sorte que, même d'élite, il devait s'attarder d'abord à une réflexion médiocre, ce Si changé! » pensai-je... Et aussitôt une puissante mélancolie se répandit en moij comme il arrive à tout être humain, je suppose, quand un événement lui rappelle à l'improviste
que son étoffe de vie s'use, diminue et en même temps se détériore. Dans le vieillissement de cet homme, c'était mon propre vieillissement que je lisais. Ses yeux, qui me regardaient avec une triste*surprise, ne disaient-ils pas clairement, eux aussi : ce Comme elle est changée! Comme elle a vieilli... » Si bien qu'à peine de retour chez moi, malgré la migraine qui me tenaillait les tempes, j'ai jeté un regard à la glace, et d'un seul coup j'ai perçu le changement de mon propre visage, que la lenteur de l'usure, répartie sur quinze ans, m'avait dissimulé. L'impression fut si violente, si cruelle, qu'elle absorba toutes mes forces de souffrance : en m'endormant du sommeil factice que me procurait l'antipyrine, je souhaitai d'en finir, de mourir, afin de n'être plus exposée, consciente, au tenace rongement des heures.
Ensuite, réveillée et calmée, parmi le vague assez doux oii me plongeaient les fumées de l'anesthésie, tandis que je dînais en face d'Yvonne, une intuition consolante m'est venue, assez per-
suasîve pour me soulager : que la vie perdue se récupère dans l'enfant; que cette chair, la mienne après tout, triomphe du temps à mesure que le temps triomphe de moi, et qu'elle lui prend à chaque instant ce qu'il m'ôte... Encore plus tard, quand j'ai commencé à maîtriser l'émeute de mes pensées, quand j'ai compris que TafFaire n'était plus entre mon mari et moi, mais encre moi et ma conscience, troublée toujours par l'ennui de vieillir, j'ai cherché un de mes portraits de jeune fille, je l'ai contemplé longuement; j'ai tâché, en regardant tour à tour et le portrait et mon vi. sage dans un miroir, de bien déterminer l'œuvre accomplie par les années, afin de me revoir telle que j'étais alors. Tout cela n'était point vain ni étranger à la grave entreprise que je méditais. Ne fallait-il pas d'abord restaurer dans ma mémoire la a Marthe d'autrefois », qui avait eu cette autre conscience dont je retrouvais inopinément la clef?
Le portrait de jeune fille auquel je comparais ma figure d'aujourd'hui, est une mauvaise épreuve
d'amateur, toute verdie, à moitié mangée par la lumière, bien qu'elle fût conservée dans le même coffre à gants où se cachaient mes six cahiers. Je n'y figure pas seule. Elle représente un groupe de quatre personnes, une dame maigre avec des cheveux blancs (M^^ Lancrey), deux jeunes filles dont une jolie (moi), et une autre insignifiante (Jeannine); enfin, à genoux dans une posture qui veut être comique, avec l'air de me faire une déclaration, lui, Léon Delsarte, à vingt-quatre ans. J'en avais alors vingt-trois.
Comme s'ils eussent été pour moi deux inconnus, j'ai regardé ces deux beaux enfants, si beaux, si vraiment faits pour s'aimer, que, malgré l'ironie de la pose, le moins clairvoyant spectateur comprendrait qu'ils durent s'aimer réellement. Les années ont passé : les deux beaux enfants sont devenus la caricature à ce point déformée et ternie d'eux-mêmes, qu'en se rencontrant hier ils n'ont même pas osé, d'un mot, se rappeler l'un à l'autre qu'ils s'étaient aimés.
Mais, assurément, malgré la frivolité éprouvée
LE JARDIN SECRET Ilf
de son âme, notre rencontre Ta remué, lui aussi. Rentré dans sa grise et morose ville de Flandre, sa vie ordinaire recommencée entre sa femme, ses fils, ses ouvriers, l'image de la oc Marthe d'autrefois y> le poursuit... Non plus la femme de quarante ans avec laquelle, hier, il échangea quelques mots de banalité, mais la vierge fraîche, à peine mûrissante, aux bandeaux châtains, aux yeux châtains, qu'il vit arriver un midi de juin dans la salle à manger de la rue Cambacérès !
Souvenirs qui m'assiègent de toute part et me bouleversent! Souvenirs de ma première crise sentimentale violente, reliés, dans ma mémoire, à toute l'histoire de ma jeunesse, — reliés à mon enfance, à l'époque où mon esprit connut les premières lucidités... Une claire vision me montre l'échelonnement de ma personnalité successive dans le passé. Toute cette région obscure s'illumine, où je reléguais les causes lointaines de mon état présent. Avec ce passé lointain, mes droits actuels et mes devoirs ont un lien visible, indéniable. Si je suis la femme de Jean Lecoudrier,
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c'est parce que j'ai été la jeune fille aux cheveux, aux yeux châtains, qui, un jour, entra dans la salle à manger de la rue Cambacérès où se trouvait Léon Delsarte... Si j'ai rencontré Léon Delsarte (que mon mari a toujours ignoré), c'est parce qu'un grave incident (dont je n'ai jamais parlé à mon mari) avait brusquement dévié l'existence ordinaire de ma famille, et l'avait jetée, si provinciale, à Paris. Ainsi, à peine commencé-je l'examen de ma conscience, je m'aperçois que pour être utile et sincère, il doit remonter jusqu'aux premières années de ma vie intelligente. Eh bienl je veux loyalement mener l'enquête à bout. Elle m'instruira sur l'opportunité de l'acte à accomplir. Elle sera aussi le procès-verbal de la crise que je traverse, elle me justifiera devant mon propre arbitre. Elle me justifiera, au besoin, devant Yvonne, le jour 011 je devrai lui dire : a Voilà ce que j'ai fait, et pourquoi... M'approuves-tu? »
Aux limites de mon passé conscient.
Jusqu'en 1873 (à quinze ans) je n'ai pas de
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vie personnelle. Je suis une gamine du Midi, heureuse de sa liberté, amie de la lecture et en même temps des jeux bruyants, pas du tout femme. J'ai des compagnes de mon âge dans le monde des fonctionnaires, où Ton nous reçoit, car mon père est chef de gare à Agen. Bonne saison de plante vivace qui ne songe même pas qu'elle pousse. Il est agréable de courir, de bavarder, de rire, de se parer d'une robe fraîche ou d'un chapeau neuf; il est agréable d'avoir faim lorsqu'on va manger, et d'embrasser ses parents et de savoir qu'on n'est pas des pauvres,.. Tel fut l'amical désordre de mes sensations, jusqu'aux environs de ma quinzième année.
Du milieu où je vivais, surgit d'abord l'écho de cette rumeur spéciale, faite de bruits violents et discontinus, qui s'échappe d'une grande gare : surtout le tremblement triste des sonneries électriques et le fracas des trains sur les plaques tournantes. Puis je vois la redingote à palmes d'or que papa mettait pour l'arrivée des express. Je vois la bibliothèque de la gare, la vaste armoire
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en noyer clair, tantôt fermée et morose, tantôt ouverte et vivante, avec son étalage jaune, bleu, blanc... J'y puisais des romans que je lus pêlemêle, sans que personne s'avisât de surveiller mes lectures. Car mon père (oh ! ce choc de souvenir! je viens de voir, presque d'effleurer son vieux visage militaire, ses yeux bleu faïence, sa figure de chasseur à pied de Protais, moustaches et barbiche grises, une touffe de cheveux fins sur le front), mon père ne savait rien me refuser et ma mère avait trop peu de lettres pour me guider... Ma mère... Je l'évoque plus malaisément, au moins à cette période reculée de notre vie en province. D'origine humblement paysanne (mon père l'avait épousée quand il était lui-même un modeste employé aux écritures), c'était, il me semble, une toute petite femme, sèche et criarde, un grillon du Midi... Toujours vêtue de taffetas noir, elle s'occupait sans relâche aux soins du ménage, de pair avec la bonne... J'entends l'accent, le terrible accent de Gascogne, exagéré dans sa voix suraiguë... Mais toute cette image
est confuse. C'est telle qu'elle fut plus tard, à Paris, vieille, cassée, éteinte sous ses cheveux blancs, que ma mémoire garde son image.
L'incident qui bouleversa cette famille de provinciaux paisibles, et qui détermina l'éveil de ma conscience, eut lieu le i8 mai 1873.
Le 18 mai 1873!
C'est le soir, après dîner. Papa n'a presque pas parlé, durant le repas, bien que harcelé par la curiosité loquace de ma mère, qui flaire un événement inusité. Il finit pourtant par avouer qu'en effet « il y a quelque chose ». Moi, le dessert achevé, sans m'intéresser autrement à ce quelque chose, je m'en vais, comme d'habitude, un livre aux mains, que je ne lis guère (c'était oiscanto, de Dumas, je m'en souviens), m'asseoir à la fenêtre de ma chambre, qui donne sur la cour extérieure de la gare, en bordure le long d'un boulevard.
A partir de huit heures, mon père a le droit de déléguer le sous-chef à l'arrivée des trains. Alors, si le temps est beau, nous sortons. Nous allons
faire un ce tour de Gravier ». Or, aujourd'hui, le soir est merveilleusement pur, un soir tiède et odorant de printemps languedocien. J'attends, en regardant la cohue agitée, bruyante des voyageurs, des cochers, des gens d'hôtel, l'heure où maman vient me dire : « Allons, petite... tu es prête?» Mais, ce soir, elle ne vient point. J'attends... l'ombre monte... Je quitte mon livre et la fenêtre. Je me rappelle le « quelque chose » annoncé par mon père... Je veux m'enquérir de ce qui se passe... La salle à manger traversée, me voilà dans la chambre de mes parents. Papa et maman sont là; ils parlent à voix basse.
Je demande :
— Est-ce qu'on ne sort pas, ce soir?
— Non, dit papa... Ne fais pas de bruit.
Et, comme je m'en retourne, il ajoute :
— Tu peux rester!...
De cette phrase, qui m'associait, pour la première fois, à un grave souci de famille, date le commencement de ma vie consciente. Je m'assieds près de la table et je considère les visages
décomposés de mes parents. Celui de ma mère exprime seulement un désespoir scupide, sans réaction d'énergie. Celui de mon père trahit un effort intelligent pour trouver, coûte que coûte, Tissue d'une passe dangereuse. Je me rappelle le regard de ces pauvres yeux bleus anxieux, fixés sur moi, comme incertains de ce qu'il fallait me confier, incertains du frêle secours que je pouvais offrir, moi si enfant, devinée pourtant plus perspicace, plus secourable en une telle épreuve que ma mère elle-même.
— Je vais tout dire à la petite, déclare papa.
On ferme les contrevents, on allume la lampe. Je m'assieds en face d'eux toute vibrante d'un singulier orgueil à prendre place dans ce conseil de famille, contente, oui, vraiment contente de révénement qui me hausse à une telle importance. Et voilà, j'apprends, je comprends tout en quelques mots de mon père, en quelques exclamations sanglotantes de ma mère. Papa a joué : depuis de longues années, il joue au cercle. C'est du moins ce qu'il avoue. (A présent, plus défiante
de l'Homme, je me demanderais : Fut-ce le jeu seulement?) Enfin, l'histoire la plus inattendue et pourtant la plus vulgaire : il a perdu cinq mille francs... Comme nous sommes dépourvus de tout capital, il a pris l'argent à la caisse de la gare, par petits emprunts successifs, dont le total atteint aujourd'hui cette somme énorme pour nous.
L'inspecteur arrive inopinément demain; il faut l'argent: que faire? Vendre, engager au Montde-Piété?... On réaliserait mille francs à peine. Implorer la sœur de mon père, vieille fille qui vit aux environs et possède une petite fortune? Elle aimera mieux laisser emprisonner son frère que de lui donner un sou. Alors, ma mère et moi, nous nommons les amis qui ont de l'argent, qui pourraient en prêter. Et papa fait : « Non, » de la tête, et moi je comprends bien qu'il a déjà tiré de l'argent de tous, qu'il n'y a plus rien à espérer de nulle part...
La nuit s'avance : voici la lampe à bout d'huile; nous allumons une bougie, et la veillée se fait plus sinistre, dans la pénombre dansante où les visages
seuls se détachent en clarté jaune. La bonne est venue, tout ensommeillée, demander si elle pouvait se coucher; on l'a renvoyée rudement. Il est minuit; le train de Toulouse est passé; nous restons là, n'osant nous séparer, comme si de veiller allait peut-être nous apporter le salut.
— Allons, dit mon père, il ne me reste plus qu'à me faire sauter la cervelle.
Ce n'est pas dit bien résolument; il n'est pas près de s'y résoudre, et nous le savons bien. Néanmoins, la phrase nous ce donne un coup », et nous sommes aussitôt contre lui à l'embrasser, aie supplier de ne pas se tuer... Qui sait? l'inspecteur, peut-être, se laissera attendrir. On lui expliquera... On lui offrira des retenues sur le traitement. Et nous allons nous coucher, sur cet espoir vague qui endort notre lassitude. Dans mon lit, effervescente et grave à la fois, je réfléchis. On compte mes avis pour quelque chose; je deviens une personne importante, — une femme.
Aujourd'hui, racontant pour moi cette lamen-
table affaire Je m'étonne de l'avoir, depuis si longtemps, pratiquement oubliée, — reléguée, pour ainsi dire, dans un coin de ma mémoire où je ne m'aventurais jamais. Mon père, convaincu de soustraire l'argent qui lui était confié, fut condamné à un an de prison. On le gracia au bout de quinze jours; les journaux parlèrent peu de l'affaire : mais pourtant, cela a été. Peut-être aujourd'hui suis-je seule à m'en souvenir; cependant je suis la fille d'un homme qui fut mis en prison pour avoir volé.
Pauvre père! pauvre vieille figure ravagée dont j'aimais les yeux bleus et la barbiche grise! je ne t'en veux pas. Comme il arrive infailliblement dans toute famille où l'un des membres est taré, par nécessité égoïste de défense personnelle, j'ai pris ta faute à mon compte : je me suis chargée de la cacher, de l'oublier, pour ma part, comme si elle avait été mienne. Et je n'ai pas, heureusement, le remords de te l'avoir reprochée comme le faisait si âprement ma mère, pauvre vieux vaincu! alors que, ta prison purgée, réfugiés à
LE JARDIN SECRET I2f
Paris tous les trois, dans un misérable appartement des BatignoUes, tu essayais de nous faire vivre en plaçant des vins du Midi.
Les premières années de séjour à Paris (trois ans et trois mois juste : mon père mourut au bout de ce temps), si exceptionnellement amères, par notre condition médiocre et par les raisons qui nous avaient chassés de province, ne me laissèrent pas un souvenir trop odieux. Elles furent les années de ma naissance intellectuelle. Aucun des provinciaux célèbres de Balzac n'a ressenti comme moi, petite Méridionale brusquement transplantée, la passion de Paris. Je n'ai pas maudit la destinée qui m'y jetait si débile, si dénuée. Avec cet enivrement j'ai goûté l'air de la Ville. J'ai possédé la fortune et la célébrité par le rêve, ce qui est mieux que d'être riche et célèbre, puisqu'on fait ce rêve à vingt ans. L'illusion que je deviendrais quelque chose de grand et de brillant, et que rien des joies de la vie ne me serait inconnu, la magique illusion a transfiguré notre misère. Que m'importait
d'être, provisoirement, humble et pauvre? J'avais devant moi le temps indéfini pour ce me réaliser ».
Grâce à la recommandation d'une femme excellente, une vraie sainte laïque dont j'aurai sans doute àparlerplus longuement sije continue cette confession (elle s'appelait M™® Garnier; c'était la veuve d'un inspecteur au chemin de fer du Midi), mon père avait réussi assez vite à nous donner du pain : il était actif; toutes les petites adresses du Gascon lui étaient familières. Néanmoins, il fallut bien se résigner à m'apprendre un état, qui, plus tard, me permît de gagner ma vie. On décida que je serais professeur : c'était encore, en quelque façon, rester ce une dame », — ce rêve des déclassés! — M"^® Garnier m'obtint, par des amis influents, une bourse à l'école spéciale de la rue Jacob, qui prépare les candidates à l'Ecole normale de Sèvres. J'avais seize ans environ quand j'y entrai, comptant étonner par ma supériorité mes maîtres et mes compagnes.
J'étais certainement de beaucoup la mieux
douée. On me le disait, je me laissai convaincre. Les ce petits cahiers » commencent à cette époque, la plus exaltée de mon orgueil intellectuel : ils témoignentd'uneferveurextravaganted'ambitions, d' a intellectualité ». Exemple :
a 2 février, — Je suis dans le troisième cours depuis hier, après avoir franchi le deuxième. Et je suis certaine que je vais être la plus forte. Il Viy a que Schrœder qui compte : elle n'est vraiment pas bête, cette Alsacienne. Quelquefois j'ai peur de la trouver plus solidement intelligente que moi : par exemple, elle découvre une explication lucide à un passage de Pascal, et je me dis : « Aurais-je trouvé cela, moi ? » Alors cela me fait mal entre les côtes et mon cœur se met à battre, à battre... Mais non, c'est moi la plus intelligente. Et quand Schrœder invente une chose qui m'étonne, c'est que je n'ai pas réfléchi à cette chose en même temps qu'elle.
« Il faut que je devienne un grand poète. »
Devenir un grand poète! — telle était ma fantaisie à cet âge où tout ce que je souhaitais me semblait dû par la destinée. J'écrivis en effet un grand nombre de vers : mais un instinct critique assez juste, allié en moi au puéril désir de la gloire, m'avertit bientôt qu'ils n'avaient pas ce mérite extraordinaire par où, tel beau matin, un Byron se ce réveille célèbre ». Sans renoncer tout à fait à la poésie, j'entrepris un roman. Je lisais avidement les maîtres les plus goûtés du temps : Zola, Daudet; ils me transportaient : leur influence dut paraître aux pages que j'écrivais. Mon choix s'était fixé, pour le dépeindre, sur le miUeu où je vivais, ce qui était assez avisé. Terriblement naturaliste, ce roman ; des détails d'une crudité naïve qui l'eût fait saisir par la police, si jamais il avait été achevé et publié! Le plus singulier, c'est que je demeurais, non pas innocente, mais chaste absolument, révoltée quand une parole ou une attaque libertine s'adressait à moi, visait ma personne physique. Clairvoyante, cette fois encore, à juger ce que
j'avais fait, je mesurai ma nouvelle impuissance. Et ce furent des désespoirs intelligents, motivés, logiques.
a Octobre. — Je n'ai pas de génie, décidément : de constater cela, j'ai envie de me tuer, tout de suite. S'il s'agit d'être une bourgeoise, d'enseigner le français et Farithmétique à des petites provinciales goitreuses, d'avoir une ribambelle d'enfants et un gros mari... zut!... J'aimerais mieux être poitrinaire, condamnée à disparaître dans dix-huit mois de cette vallée de larmes, comme Juliette Leconte.
. ce Dire que cette Schrœder a peut-être reçu le don qui m'est dénié : celui de créer quelque chose, de produire des pensées neuves. Croirait-on qu'elle a envoyé un article sur les Idées morales de V apprentie institutrice à la %evue philosophique, et que la ^vue l'a inséré, lui a écrit pour lui offrir une collaboration payée?... Cette tête carrée d'Alsacienne! A quoi me sert d'être tellement plus artiste, plus vibrante! Elle com-
prend plus loin que moi, et elle sait extérioriser ses idées.
c( Après tout, il n'y a pas que la littérature... »
Et en effet, à cette époque d'ardeur incomparable, tout m'attire et me séduit, la musique, la philosophie, l'art... Avais-je réellement l'étoffe d'une artiste, d'un écrivain ? Peut-être. Il eût fallu pour la mettre en œuvre des circonstances plus clémentes, des amitiés artistiques, les conseils d'esprits supérieurs. Sans les événements qui l'arrachèrent à sa vie bourgeoise, George Sand eûtelle été George Sand?...
Le certain c'est que, douée ou non, les circonstances, pour moi, furent hostiles; je me demande même si le génie d'une Sand ne s'y serait pas aboli. En janvier 1878, mort subite de mon père foudroyé par une congestion. Ma vie matérielle est bien assurée à l'École où je suis boursière. Mais ma mère, qui la nourrira? En une nuit je prends ma résolution : renon-
cer à TÊcole normale; tenter l'enseignement libre.
Je me persuadai, alors, que par piété filiale je sacrifiais héroïquement mon avenir littéraire. De loin, — et de sang rassis, — il me semble que mon sacrifice fut aidé par le dégoût que commençait à m'inspirer ma vie d'écolière. Elle ne m'offrait plus que des déboires de vanité. Loin de me rapprocher du premier rang, je perdais peu à peu du terrain : et cette défaite perpétuelle me lassait. D'autre part, bonne musicienne, pourvue de deux brevets, j'étais sûre de trouver, me semblait-il, des leçons payées un bon prix... L'enseignement libre! C'était libre, surtout, que je le voulais : n'avoir plus de maîtres, plus de classes, n'avoir plus ni compositions, ni concours, ni examens.
Cette apparence de liberté, qui m'avait séduite, suflSt quelque temps à me faire prendre en patience les misères de mon nouveau métier. Plus tard seulement, — trop tard ! — je m'aperçus que dans l'usure d'une basse besogne quotidienne, — prendre des omnibus, enseigner des enfants stu*
pides, manger à la hâte, dormir harassée, j'avais perdu le goût du travail nouveau et dissipé Facquis du travail antérieur. Je devins un appareil à gagner péniblement de quoi vivre. Je végétai; je ne pensai presque plus. Voilà, assurément, le plus laid moment de ma vie; même à l'heure qu'il est, je suis saisie d'une pitié un peu dégoûtée pour la malheureuse que je fus alors.
Notre misérable appartement de la rue des Dames se composait d'un salon (bien inutile, conservé par une suprême vanité de déclassés), de la chambre à coucher de ma mère, d'une salle à manger où l'on dressait mon lit de camp, d'une petite cuisine en forme de corridor courbé... Cette cuisine était mon cabinet de toilette, par la chaleur de l'été comme par les matins glacés où il fallait me lever avant le jour!... Oh! l'horrible existence de l'institutrice libre à Paris... Courses sous la pluie, souvent à pied, car le temps presse et l'omnibus est complet... Lentes heures de bégaiement scolaire, alourdies par l'indifférence hostile des enfants de riches; retour le
soir, demi-morte de fatigue, negardant même plus le courage de parler dans le chez-soi lugubre, devant le dîner indigent...
Comme divertissement, les samedis de M^^ Garnier, où souvent je n'ose me montrer faute d'une robe; les dimanches interminables aux Champs- Elysées, assise auprès de ma mère, à regarder d'autres humbles bourgeois endimanchés et mornes comme nous! Tout cela était sombre, médiocre et vilain; et la suprême souffrance me fut alors de sentir qu'insensiblement je m'enlizais dans cette vase de vulgarité et d'inaction : une vie qui ne menait à rien, sinon à d'autres courses, à d'autres leçons, à d'autres pauvretés, et ainsi jusqu'à la vieillesse...
Et puis, tout d'un coup, à vingt ans passés, je sentis que mon célibat m'irritait. Mon caractère s'aigrit; je souflfrais de ce long isolement à l'écart de la vie amoureuse, seule avec ma vieille mère, si bornée, si nulle.
Ennui du célibat, rancœur des besognes vulgaires, dégoût du travail, lassitude de la misère;
voilà bien, je crois, mon histoire psychologique, au moment de mes vingt-deux ans, à la veille de rencontrer Léon Delsarte... Cette restitution n'était pas inutile, je suis contente de l'avoir menée à bout. Puisque je veux juger ce que fut ma moralité, du moins dois-je me juger en pleine connaissance.
C'est alors que survint dans ma vie un mince événement qui la changea. La prévoyante bonté de M"^® Garnier veillait sur moi, s'apitoyait sur ma jeunesse surmenée, gâchée. Par sa recommandation j'entrai, comme institutrice, dans la famille Lancrey. Et sur-le-champ, tout se transforma.
Ce fut la fin de ma carrière misérable de coureuse de cachet; ce fut presque du repos. Un voyage, le matin, de chez moi à la rue Cambacérès; un autre, le soir, pour rentrer; la journée mêlée à l'existence d'une jeune fille riche, et d'ailleurs sensible et simple; l'usage d'un grand confortable bourgeois, qui eût été du luxe avec un peu plus d'art. (M. Lancrey, directeur de lacom-
pagnie d'assurances VÈtoile de Flandre, gagnait près de cent mille francs par an.) Surtout ce fut ce que je ne connaissais plus depuis la mort de mon père : des loisirs, du temps à moi!
On me laissait diriger à mon idée les études de Jeannine Lancrey, qu'une persistante anémie avait fort retardée. A dix-neuf ans, il fallait la ménager, ne la point presser. Je l'instruisis simplement en guidant ses lectures, ce qui réussit à merveille. D'ailleurs elle m'aima vite et elle était de ces âmes qui ne font rien que par amour. Moi, parmi ce bien-être, au milieu de ces gens sympathiques et affectueux, je retrouvai, avec une sécurité singulière, le goût de penser. Et je connus de nouveau ce désir du travail qui donne de la saveur aux jours. Longtemps interrompu pendant la nuit fumeuse que je venais de traverser, le Journal des petits cahiers reprend bientôt avec abondance :
« ï88i,oivriL — Je renais. C'est un new^rFriAling de ma santé morale et de mon esprit. Je me
remets à Kre, à travailler. De nouveau j'espère devenir quelque chose de supérieur à la foule. Être célèbre. Tirer de son cerveau la puissance de luxe qui est ici, autour de moi... Ou seulement, mon Dieu! travailler, sentir, comprendre! Quelle joie! J'ai refait des vers ce matin, dans mon lit; ils valent bien ceux qu'on publie!...
<( J'aime la couleur du temps et le parfum de la vie. Si je n'étais pas superstitieuse, j'écrirais qu'il me semble que je vais être heureuse (un" herufeni) »
Cette joie active, exubérante, le travail seul ne la donne pas. Elle participait d'une excitation sentimentale, déjà vive, mais qu'un extrême orgueil, une pudeur sincère pour tout ce qui touchait aux choses de l'amour, dès que ces choses me concernaient, m'empêcha longtemps de noter même sur le petit cahier confident. Vraiment, jusque-là, je ne m'étais aucunement préoccupée d'aimer, ni d'être aimée. La profonde lassitude, durant les dernières années, avait aboli toute sen-
sibilité! L'ardeur du sang non plus que l'inquiétude du cœur n'étaient les causes de ma rancune à devenir vieille fille. Peut-être aussi n'avais-je pas rencontré l'homme destiné à me plaire; — après coup, les femmes font volontiers cette hypothèse pour justifier leurs fantaisies irréfléchies. — Il est d'ailleurs assez probable que Léon Delsarte n'était pas plus le héros providentiel qu'aucun autre homme de sa jeunesse, de son extérieur et de son élégance; seulement sa rencontre coïncida avec mon évasion de l'horrible vie trop longtemps soufferte, avec ce nouveau printemps célébré par le petit cahier. La première fois que je m'assis à la table des Lancrey, il était là; il fut un des éléments du réconfort, de la joie libératrice que j'y ressentis.
Je veux restituer ce moment, peut-être le plus beauy le plus juvénilement heureux de ma vie. La grande salle à manger à boiseries brunes... Le linge de table aux nettes cassures... Sous le jour un peu sombre, le mobilier moderne et cossu, je
ne sais quoi du Nord dans l'arrangement (rideaux de dentelle, stores de coutil blanc damassé)... M. Lancrey est en face de sa femme. C'est un gros homme encore jeune, rouge de peau, déjà chauve, bien mis, au parler mouillé. M™*^ Lancrey, très simple, tout en noir, des solitaires aux oreilles, et au doigt une énorme turquoise entourée de brillants. Jeannine Lancrey, maigre, les cheveux pâles, l'air d'un lys fané, d'une grâce de convalescente, avec des yeux ardents et humides... Et celui que je vis le premier, que je vis seul, à part, — quoique en même temps et du même coup d'œil enchanté qui saisit tout le tableau, ces braves gens, ce bon confortable : — lui, le jeune homme très mince, très grand, très fin, très britanniquement élégant avec ses cheveux plats, lustrés, ses vêtements sombres, sa cravate adroitement nouée, ses mains blanches.
Je me sentis, en passant le seuil, arrivée à un moment 011 la vie doit progresser, où il faut que (( quelque chose arrive ». Cela s'exprima en moi par cette volonté intérieure : « Celui-ci sera mon
roman!... » Le regard que le jeune homme rendit au mien ne signifiait qu'un vif contentement de me trouver jolie. Amusé, sympathique, un peu libre, ce regard disait : ce Oui, elle est jolie... elle me plaît, l'institutrice; ce sera agréable. » — Et, sans doute, il ne s'affirma pas alors, prudent petit bourgeois, le désir de mettre à mal la nouvelle venue : il espéra seulement qu'elle était déjà dressée et facile.
Hasard ou providence, un concours spécial de circonstances devait nous rapprocher. Lui, l'ennui de la vie de province (où ses parents, dans la Flandre française, menaient de grands et riches tissages), l'avait jeté à Paris, trois mois auparavant, sous prétexte de peinture; mais, à peine à Paris, il se sentait dépaysé; il cherchait la société de ses compatriotes. On l'attirait chez ses cousins Lancrey, par le désir secret de le marier avec Jeannine. Or, je le sus le soir même, — car le cœur de la jeune fille débordait et tout de suite elle me prit en confiance, — Jeannine était très amoureuse, mais pas de son cousin, qui, de son
côté, la traitait en sœur cadette. Elle avait noué une intrigue, durant une saison à Vichy où on l'avait envoyée l'an passé, avec un gentilhomme de quarante-cinq ans, le marquis d'Aguey, trop parfaitement ruiné pour ne point déplaire, comme gendre éventuel, au directeur de l' Étoile de Flandre. Le retour à Paris n'avait pas rompu l'intrigue, bornée d'ailleurs à des rencontres dans la rue et à l'échange de lettres passionnées.
(Un bruit de toux légère, parti du fond de l'appartement, m'a brusquement interrompue.
J'ai couru à la chambre d'Yvonne... Du seuil, j'ai écouté. L'enfant s'était rendormie déjà. Sa respiration paisible, régulière, animait seule le silence de la chambre... Oh! chérie, chérie! comme je t'aime, comme je te sens toute ma vie, à présent! A respirer le parfum de ma propre jeunesse fanée, je me suis mieux éprise de la tienne, qui sera, je le veux, son recommencement dans le bonheur
et la sécurité. C'est pour toi, par toi, que je veux choisir dignement la solution de la crise où je suis. Toi qui seras peut-être, un jour, la seule lectrice de cette confession, je veux qu'elle te donne, sur le devoir de la femme dans les grandes conjonctures de l'amour et du mariage, toutes les leçons que je n'ai pas eues, et que je cherche aujourd'hui, un peu à tâtons, dans mon propre passé,..)
... Revenue doucement à mon confessionnal intime, je veux peser équitablement ceci : que fut ma moralité, depuis le moment où je fis la connaissance de Léon Delsarte jusqu'à mon mariage avec Jean Lecoudrier, de vingt-trois à vingtcinq ans?... Cela importe : Qdiï de toute cette période qui a précédé immédiatement mon mariage , MON MARI NE SAIT RIEN. Je ne lui en ai jamais soufflé mot, ni avant de l'épouser, ni depuis. Bien plus : on dirait que, sans m'en expliquer une seule fois
loyalement avec moi-même, j'aie pris la résolution secrète d'oublier ce passé, coupable ou non, mais gênant. Fait surprenant : mariée, je n'y ai plus pensé une seule fois. J'ai vécu résolument dans le présent, isolant de la ce Marthe d'autrefois » ma personne et ma responsabilité.
Chaque conscience humaine a-t-elle ainsi des portes secrètes volon tairemen t condamn ées ? Peu têtre... Pour moi, la rencontre de la place de la Madeleine, tantôt, en a brusquement rouvert une. De la griserie subite qui m'est montée au cerveau par cette bouffée du passé inopinément respirée, une idée s'est peu à peu dégagée qui fut : ce iSMoi aussi, j'ai caché des choses à mon mari. En avais-je le droit? Et si je l'ai, ai-je aussi celui de connaître les choses que, de son côté, il m'a cachées?... »
Sincèrement, je ne saurais pas encore répondre» Pourtant, je me sens gênée dans mon droit d'enquête sur autrui par le poids de mes propres secrets. Je ne serais tout à fait à l'aise pour surveiller et condamner Jean que si je pouvais lui
dire : a Toi aussi tu as ignoré des choses de moi. Mais je puis te les confesser sans rougir; connaisles; juge-les. Après ce sera ton tour d'être jugé ! »
Voici le cas : une jeune fille, après des années laborieuses et douloureuses, rencontre à vingtdeux ans, en plein printemps de santé et de beauté, un homme jeune à façons câlines, qui lui plaît, qui la courtise, qui lui dit : ce Je vous épouserai... » Les circonstances s'accordent à favoriser l'intrigue : Jeannine Lancrey, romanesque pour le plaisir du roman et non contente de ses amours avec le marquis d'Aguey, avait pris notre aventure à son compte. Sa complaisance active en abrégea les préliminaires : sa sincérité confiante m'incita à croire en des promesses qui d'ailleurs ne furent point, d'abord, illusoires. Jeannine rendit possibles nos entrevues quotidiennes en m'accompagnant à l'atelier de Léon..* Cette atmosphère d'intrigue la vivifiait; elle ne pouvait plus s'en priver. Elle me disait sérieuse* ment:
— Comme vous êtes heureuse! comme je voudrais être à votre place! Vous êtes belle et pauvre : vous ne pouvez douter que mon cousin vous aime pour vous-même. Tandis que moi... Il y a des nuits où, de rage, je mords mon oreiller, parce que je me figure que le marquis n'aime que ma dot.
Ainsi l'amour le plus jeune, le plus charmeur; la promesse d'un mariage brillant; toutes les commodités d'entrevues, l'excitation perpétuelle (si périlleuse!) d'une amitié romanesque réchauffant mon propre cœur, — telles sont les tentations où je fus induite, au sortir d'une vie abominable et vulgaire... Peut-être il eût été héroïque ou seulement raisonnable de résister, de poser tout de suite à Léon Delsarte la condition du mariage... Je ne fus ni héroïque, ni raisonnable. Je fus amoureuse, très amoureuse : mon journal d'alors en témoigne.
ce j^ janvier > — Maman dort dans la chambre voisine. Si elle savait, pauvre mère ! si elle avait
entendu,cetteaprès-midi,les mots qu'une bouche passionnée versait dans l'oreille de sa fille!... Un homme de l'extérieur et de la situation de Léon Delsarte m'appelant sa femme! me disant :
ce Comme je serai fier de t'appeler ma femme, oc devant tous, — ma chérie, ma chérie!... »
ce Ah! ce n'est pas sa fortune que je désire, Elle m'effraie plutôt : elle sera le plus rude obstacle à notre mariage. Je l'aime pour lui, pour sa figure, son esprit, son talent. Je suis joyeuse de l'aimer. Si je ne devais pas l'épouser, je crois que je l'aimerais assez pour devenir sa maîtresse... Oh ! que je l'aime, et que je le remercie de m' avoir prouvé que je pouvais aimer! Longtemps, je me suis crue seulement intellectuelle, incapable d'une passion romanesque. Et par lui, l'aimé, je la connais enfin, cette passion que les livres racontent; par lui je pourrais à mon tour la décrire et la faire ressentir. Cela, sans doute, — aimer, être aimée, — me manquait quand j'écrivais, à l'école, ces froides pages de roman dont je sentais bien la froideur...
« 22 janvier. — Que ses désirs me touchent et me troublent! Il me disait tantôt, navré de mes résistances : ce Comme tu es forte pour me repousser! Tu ne m'aimes pas... » Et il était près de pleurer, de découragement... S'il savait! S'il savait que tout à l'heure, la bougie éteinte, ma pensée fidèle lui fera l'offre de tout mon être, et que je désirerai ardemment tout ce qu'il désire!... Oui, je t'aime, je t'aime ! J'ose te le dire à présent que tu ne m'entends plus. Ce que je neveux pas t'avouer quand tu es près de moi, tout moi te le crie, absent. Je te donne mes lèvres et tout moi, mon chéri! »
C'est de l'amour, je pense, et du sincère ! Une telle fougue m'étonne même aujourd'hui. Je ne reconnais plus mon âme dans de pareils transports. La ce Marthe d'autrefois » m'apparaît bien dévergondée... Car, d'écrire de pareils aveux, touchant un homme, à devenir sa maîtresse, il n'y a qu'un pas, semble-t-il! Pourtant, je n'ai pas franchi ce pas, et je n'en ai pas même été trop
vivement tentée. La vieille honnêteté bourgeoise, innée en moi ou héritée, aida certainement à ma défense. Mais ce fut, plus que toute chose, ma foi aux promesses de Léon qui me sauva de la chute. Je puisai le courage dans cette pensée : (c II m'en saura gré quand il sera mon mari. » Ma résistance fut inflexible, et je n'en tire aujourd'hui nul orgueil. Celles qui, dans un cas pareil, n'ont point eu la même force, je ne trouve pas le courage de les condamner.
Pauvres filles sans père, moralement orphelines deux fois, — quel appui est celui d'une mère comme la mienne, si dévouée me fût-elle ? — il faut les plaindre, et combien l'indulgence, pour elles, n'est que de la justice! Une institutrice prend un amant dans la société où elle va gagner son pain : on la méprise, on dit que c'est une créature. Mais que veut-on qu'elle fasse, bon Dieu ? Elle est exclue du mariage. Élevée comme une bourgeoise, avec l'instruction, l'éducation et les goûts d'une bourgeoise, elle ne peut pas devenir la femme d'un ouvrier, même supérieur. C'est dans
les romans de madame Sand que de semblables associations se fondent!... Alors un professeur, un employé modeste? Oui, ce serait la sagesse. Mais le professeur, l'employé modeste, cherchent une dot qui, ajoutée à leur emploi, permette au moins de vivre et d'élever un enfant...
Or, dans ce monde élégant, luxueux, pimpant, où elle travaille, si pourtant un homme se rencontre qui lui plaise, qui la courtise? Si elle l'aime? Elle a un cœur, cette fille, elle a du sang dans les veines comme les petites bourgeoises dotées? Elle a un âge pour être aimée, caressée, rendue mère comme les filles du peuple et comme les demoiselles riches !... Donc, la voilà qui se met à revivre le roman vingt fois écrit de l'institutrice amoureuse dans la famille de son élève. Ce roman, le romancier le termine ordinairement par le mariage de l'institutrice et du monsieur riche. Dans la réalité, le mariage est une exception presque miraculeuse. Souvent, parce que l'amant est marié : — combien j'en ai connu qui cédaient au père de l'élève! — Presque toujours parce
que, de l'amant à la maîtresse, il n'est même pas question de mariage. Pour beaucoup de bourgeois riches, l'institutrice est matière à amour, comme, pour des bourgeois plus humbles, la servante.
Celles qui cèdent par intérêt, par libertinage, ou même par peur de perdre leur place, soit ! elles sont viles ou lâches, elles ne sont pas intéressantes. Mais, tout de même, s'il en est une qui soit réellement amoureuse ? Si elle devient la maîtresse de cet homme; pour rien, pour la joie de ses caresses?... En vérité, cette déchéance, presque inévitable, ne peut pas s'appeler, équitablement, du dévergondage!
Ce n'est pas ma propre cause que je plaide ainsi :je ne fus pas la maîtresse de Léon Delsarte. J'ai dit quelle confiance sereine en sa parole, librement, spontanément donnée, me préserva.
L'honnêteté, la pudeur héréditaire n'y eussent point suffi. Au lieu de me promettre le mariage, s'il m'eût franchement demandé d'être
IfO LE JARDIN SECRET
sa maîtresse, j'aurais probablement cédé. Ma résistance ne fut donc ni de rhéroïsme ni du calcul.
A cette résistance, j'ai gagné le souvenir pur et charmant qui s'exhale, pour moi, encore aujourd'hui, de ce temps de fiançailles. Ce qui fait Juliette et Roméo plus séduisants avant le mariage, — c'est-à-dire la fougue du désir juvénile maîtrisée et ennoblie par le respect de l'avenir, — il me semble que nous l'avons recommencé. Grâce à Dieu, je n'ai, de cette ardente saison, nulle action vilainekmQ reprocher. J'ai traité en fiancé, sans plus, l'homme que je regardais comme mon fiancé.
Dès qu'il fut avoué que nous nous aimions, — et Jeannine hâtales aveux en les faisant elle-même à notre place, — nous agençâmes très vite de fréquentes entrevues. Léon Delsarte habitait, rue Victor-Masse, un hôtel minuscule composé d'un atelier, et d'un logement assez confortable... Comme, plusieurs fois par semaine, je menais Jeannine à un cours, nous ne manquions pas de dé-
LE JARDIN SECRET Ip
rober quelques minutes pour une visite à Tatelier. Une après-midi, j'y trouvai, en même temps que Léon, un homme mûr et élégant, un peu chauve, avec des favoris de magistrat : c'était le marquis d'Aguey. Certes, ma conscience qualifia comme il le méritait l'abus de confiance dont je me rendais coupable en favorisant ainsi les relations de mon élève et de l'homme qui la courtisait : mais quelle autorité me restait sur Jeannine? Ma, propre situation était-elle plus régulière, et mon secret ne valait-il pas le sien ? Ainsi s'établit entre Jeannine et moi le lien de la complicité réciproque qui lie trop souvent à Paris la jeune fille et son ce ange gardien » .
Aujourd'hui, de cœur et de sang froids, je juge très sévèrement l'immoralité de ce pacte. Mon excuse est qu'alors il fut conclu en dehors de moi, sous la pression des événements. EUe est, surtout, que j'adorais Léon de toute mon âme, que bien vite il me fut impossible de ne pas le voir chaque jour. Et comme ces visites hâtives ne suflîrent bientôt plus, ni à Jeannine ni à moi,
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nous inventâmes de faire faire nos deux portraits par Delsarte, avec l'assentiment des Lancrey. Ces gens se doutaient-ils?... De l'intrigue de leur fille, assurément non; de celle de Léon avec moi, quelques indices me le firent supposer plus tard : entre autres leur étonnement incrédule, quand, la question de mariage posée, Léon afiirma que je n'étais pas sa maîtresse. Les Lancrey n'avaient qu'une morale bourgeoise, troublée par un vil sentiment : la défense forcenée de l'argent de la famille.
... Nous avons recommencé, lui et moi, Roméo et Juliette, avec la même ardeur sensuelle et la même fraîcheur d'âme que les amants de Vérone : et ce fut si délicieux que tout moi tressaille encore à en ressusciter le souvenir. Condamner ces heures adorables, non ! même aujourd'hui qu'elles ne sont plus qu'une ombre évanouie, je n'en trouve la force ni dans ma conscience, ni dans ma raison. Si je n'avais pas aimé, alors, jamais je n'aurais soupçonné jusqu'où s'exalte
l'amour humain... Car cet âge dure peu, où l'amour est vraiment la flamme pure, si pure par essence, que rien n'en saurait ternir la claire splendeur. Une fleur de sensibilité passe aux amants souvent avant, toujours après la trentième année, et le parfum de cette fleur d'amour est inconnu aux ardeurs de la maturité. Malheur à qui ne l'a pas respirée; malheur à qui n'a pas traversé l'Èden où elle s'épanouit, et qui a réservé son cœur pour les douloureuses tendresses de l'âge mûr! Malheur à qui, enlaçant l'être adoré, a pu penser que d'autres l'avaient vu plus jeune, plus beau, et qu'en des jours antérieurs il eût été plus doux de l'aimer! Nous deux, nous avons recommencé Roméo et Juliette. Nos jeunes lèvres se sont unies dans des baisers qu'elles n'avaient jamais connus, tandis que nos yeux, reflétant nos visages, n'y lisaient aucune ride, aucune trace de l'effort hostile du temps. Nous nous sommes aimés non point en connaisseurs, qui savent des artifices pour éveiller les désirs, mais en enfants que chaque caresse étonne. Nous nous sommes aimés parfaite-
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ment, à l'heure où chacun de nous pouvait le plus aimer.
Et cependant, je fus abandonnée.
L'aventure des amants de Vérone, nous l'avons dénouée en vaudeville bourgeois. Roméo, mis en demeure par ses parents de choisir entre moi et ses deux mille francs de pension mensuelle, a choisi les deux mille francs. Je sais bien comme il fut circonvenu, retenu en Flandre presque malgré lui, jamais libre de céder à une généreuse impulsion de retour... Il me dit tout cela dans la piteuse lettre d'adieu qu'il m'écrivit, et que je brûlai tout de suite, de dégoût. Cet homme, qui m'adorait, a pu me quitter pour des raisons de famille et d'argent! Je me butais vainement à cette énigme, autrefois. Maintenant, il me semble que je la déchiffre. Léon m'abandonna aisément, parce que je ne lui avais pas appartenu... Mensonges, le dire des femmes qui prétendent que la possession, c'est la satiété et bientôt l'ennui.
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Pour le caprice, peut-être; pour l'amour, non pas ! La possession scelle l'union et la rend indissoluble. Et là est le secret de la durée de tant de mariages, qui d'abord parurent a inassortis j> : le mien, par exemple!
Ce que fut l'état de mon cœur, dans cette crise terrible, je l'ai fiévreusement mais exactement noté dans le petit cahier de l'année 1884 :
a j^ février. — Eh bien! c'est fini, raté, cassé. Je suis de nouveau une petite institutrice chiffon et ma place est perdue, par-dessus le marché. J'ai envie de me frapper moi-même pour avoir été si naïve. J'ai cm, sotte! qu'il tiendrait parole et m'épouserait. Est-ce qu'on m'épouse?... Le lâche! le lâche, le lâche... Il cède à la peur qu'on lui coupe sa pension; il n'ose pas risquer la perte de son bien-être. Est-ce que je n'étais pas assez forte pour le faire vivre, s'il ne voulait pas travailler? Oh! cela lui portera malheur, j'espère.
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a ly février, le matin. — Comme j'ai mal!...
J'ai eu des étouffements toute la nuit. Ma pauvre maman m'a soignée, elle que j'ai depuis longtemps dédaignée, presque maltraitée, tant que je fus enivrée et heureuse. Je lui reviens a présent que je me sens si misérable : cet égoïsme de la famille est encore le plus sûr refuge... Lui aussi a mieux aimé sa mère, son père, sa famille. C'est sa famille qu'il a choisie, plutôt que moi.
(c ... Je n'entendrai plus sa voix prononcer mon nom et me dire des petits mots niais et délicieux de tendresse. Pourquoi la destinée me fait-ellecette peine injuste? Je ne demandais pas à le connaître... Mon Dieu, comme je l'aimais! et que j'ai mal! »
Le journal se poursuit ainsi en plaintes, en gémissements, durant de longs jours. Lentement néanmoins, à mesure que l'événement s'éloigne dans le passé, le ton se modifie :
ce 2 mars, — Ma tante Adeline, la sœur de
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papa, est morte. Petit héritage. Comme cela m'est égal, à présent!...
a jf mars, — Je tâche de ne plus penser à lui, comme on fuit une mauvaise pensée. Je brise mon corps par la fatigue physique et j'occupe mon esprit par le travail. Je ne veux pas, je ne veux pas que ce misérable, qui m'a abandonnée, ait en plus sur moi l'avantage de m'empêcher de vivre. Il vit bien, lui! »
Des jours, des jours encore, partagés entre les larmes lâches et les sursauts d'énergie. Mon extrême orgueil, dans cette agonie de mon cœur, fut mon salut. Il me redressa contre la souffrance, parce que, de moins souffrir, me parut une revanche contre Delsarte. Pauvre revanche, hélas! Dès qu'il me vint l'idée d'une autre, plus complète, je l'adoptai.
a 8 mars. — Je me force à regarder des hom-
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mes, et j'essaye de susciter en moi l'envie de leur appartenir. Hélas! j'aimerais mieux mourir!
(( jpmars. — Jusqu'à présent, sans me l'avouer, j'espérais encore, lâchement, le retour, la reprise du passé... L'illusion la plus tenace doit s'évanouir, maintenant. C'est fini, bien fini. Arrangeons-nous à vivre avec cette conviction. La coupure est définitive : on ne soudera plus le membre tranché. Il faut que la coupure se cicatrise. Oh! toutes les forces de mon amour-propre sont tendues vers ceci : ne pas pleurer, ne pas être malade, ne pas penser que je souffre à cause de lui!
« 22 mars. — Comme il a été brutal et maladroit. Trois jours après m' avoir quittée, s'il m'avait écrit : oc Je ne peux pas t'épouser; mais je te veux : sois à moi malgré tout, » j'aurais laissé ma pauvre maman seule et j'aurais couru être sa maîtresse.
« Eh bien! maintenant, je vivrai, quand même ! Il ne sera pas dit que tout en moi sera brisé pour
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l'amour d'un petit bourgeois égoïste. Je veux refaire ma vie; à défaut d'autre objet, le goût de la tranquillité, de la sécurité me soutiendra. Léon m'a donné une bonne et profitable leçon d'égoïsme.
« ^ j' mars. — Mon effort de réaction n'a pas été vain. Si mon cœur saigne et souffre toujours, au moins, déjà la bête revit. Je me force à manger, à boire, à marcher. J'ai dormi cinq heures de suite, cette nuit, ce qui ne m' arrivait plus depuis un mois.
oc j avril. — Volonté formelle de refaire ma vie, comme si ce qui a été n'avait pas été.
« Rallions les troupes dispersées après la déroute. Voyons ce qui me reste, pour l'avenir.
(( Je suis encore jolie, plus jolie, il me semble, que jamais. Mes angoisses, mes tristesses ont affiné ce que ma figure avait de trop gras, de trop santé. J'ai une beauté intéressante. L'héritage de la sœur de papa me constitue une petite dot.
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Dix-huit mille francs, ce n'est guère : cependant, pour conquérir oc l'employé modeste », c'est, l'appoint indispensable. Donc, ma résolution est formelle : j'épouserai l'employé modeste.
a Une fois mariée, je saurai prendre ma revanche de la vie, qui ne m'a pas gâtée. Et je la prendrai. Ce qu'il faut dès maintenant, c'est agir : me marier, me marier à tout prix. Résolution d'aller demain, avant midi, voir M™^ Garnier. »
Ce nom de M°^® Garnier, lu sur la page maculée et jaunie, a ressuscité dans mon souvenir la charmante petite vieille à visage rose, à boucles châtaines, à bonnet noir avec des choux de rubans mauves, dont j'ai écrit déjà plusieurs fois le nom, au cours de ce récit. Elle habitait rue de Ponthieu, depuis vingt ans, le même appartement au rez-de-chaussée d'une très ancienne maison, et cet appartement ouvrait ses fenêtres sur un jardin, s'il vous plaît! un jardin planté de vrais arbres, un figuier et un sureau, plus un petit acacia, et une vigne en espalier, où, dans dix ou douze
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sacs de crin soigneusement noués dès l'apparition des grappes, M™® Garnier récoltait par an une centaine de grains de raisin.
Son mari, inspecteur aux chemins de fer du Midi, était mort, assez jeune, à l'administration centrale de Paris. Et M™^ Garnier n'avait plus jamais quitté l'appartement qu'ils occupaient, entretenant le souvenir du mort de la façon la plus touchante. Son bureau demeurait intact, avec la dernière main de papier dont il avait usé, sa dernière plume bien nettoyée dans le plumier. Ses portraits ornaient tous les murs. Ses vêtements, soigneusement plies et brossés de temps en temps, garnissaient toujours les tiroirs des commodes. Malgré ce culte pieux, M^^ Garnier était assurément la femme la plus aimable, la plus sociable qui se pût voir. Elle incarnait cette qualité, si rare qu'elle est, je crois, la sainteté moderne : la Bonté. Elle était bonne absolument, bonne avec simplicité et activité. Servir autrui la ravissait; et son ingéniosité était inépuisable à découvrir cet autrui indigent. A peine avait-elle appris la révo-
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cation de mon père, l'accusation, le jugement, qu'elle pansait notre blessure d'une lettre réconfortante, mettant à notre disposition elle-même et les influences dont elle disposait encore dans la compagnie. C'est à elle, naturellement, que nous nous adressâmes en arrivant à Paris : et elle nous reçut avec une joie visible, comme une matière ample et nouvelle à bienfaisance. C'est elle qui réunit pour mon père une petite clientèle. C'est elle qui me fit entrer boursière à l'école de la rue Jacob, elle qui me procura mes premières leçons, après m'avoir offert de m'avancer la somme nécessaire à continuer mes études.
Depuis que j'étais chez les Lancrey ou plutôt depuis que j'étais amoureuse, et que des secrets délicieux suffisaient à emplir ma vie, je négligeais fort le rez-de-chaussée de la rue de Ponthieu. De temps en temps, la chère femme m'écrivait une lettre de reproche affectueux, réclamant plus de fidélité à ses ce samedis ». Malgré ce long abandon, je ne fus pas inquiète de l'accueil qu'elle me réservait, quand je résolus de m'adresser à elle
pour me marier. Et, non sans douceur, je me rappelle l'entrevue que j'eus, ce matin clair d'avril, avec la charmante vieille. Au moment où sa domestique Catherine m'introduisit, elle transcrivait soigneusement ses comptes quotidiens sur un grand livre qui lui servait pour établir chaque année son budget. Je la vois, regardant qui entrait par-dessus ses lunettes à verres bombés, puis les déposant à côté d'elle... Tout illuminée de joie à la pensée que pour revenir la voir après une si longue abstention je devais avoir besoin d'elle, elle oublia absolument de me faire des re* proches.
— Oh! la bonne petite, s'écria-t-elle, la revoilà ! comme elle est mignonne ! Elle sent le printemps!...
Je l'embrassai; mais, dès les premiers mots touchant ce qui avait occupé ma vie depuis que nous ne nous étions plus rencontrées, je perdis courage, je fondis en pleurs. Elle n'eut guère de peine à me confesser. J'avouai tout avec une si abondante effusion de larmes, que la bonne dame
me crut la maîtresse de Delsarte, et peut-être mère. La sincérité de mon : a Oh ! non, madame ! » quand elle fit allusion, le plus discrètement possible, à cette hypothèse, la rassura.
Elle me serra contre elle :
— Ah! ma chérie! comme j'ai eu peur!... Eh.
bien, alors, puisque nous avons été sage, il n'y a que demi-mal. Désirez-vous que j'essaye d'agir auprès des parents?
Non; je ne voulais pas. Ma décision était solide. J'étais résolue à effacer jusqu'au souvenir de cette aventure mauvaise; et, s'il était possible, maintenant que j'avais une petite dot, je désirais me marier.
Cette idée de mariage ravit M™*^ Garnier.
— Enfin, elle y vient ! Mais certainement qu'on trouvera à vous marier, petite... Depuis longtemps j'ai votre affaire. Venez prendre le thé samedi prochain, avec votre maman!...
Elle me reconduisit jusqu'à la porte de l'appartement. Je scrutais son visage, devinant qu'elle luttait contre la peur de me déplaire, de m'ôter
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ma bonne volonté de mariage, tout en cherchant un moyen de me faire une recommandation d'importance. Elle prit sa résolution au moment de nous séparer; ce furent deux petites phrases, coup sur coup, ponctuées par un timide regard que tout de suite elle laissa retomber :
— Dites donc, petite... Ça vous est égal qu'il ne soit pas tout à fait jeune?... (Ici le regard un instant levé sur moi...) Et puis... pour les Lancrey... pour cette histoire qui est finie... n'est-ce pas? Inutile de lui rien en dire. Moi, à votre place, je ne lui dirais même pas que vous donniez des leçons; c'est la chose la plus honorable du monde, mais il y a des gens qui ne le comprennent pas.
Et comme, sans me regarder, elle sentait bien que, de sa bouche, un tel avis devait me surprendre, elle ajouta :
— Rien ne vous empêchera de le dire quand vous serez mariée. Rien ne vous empêchera de tout raconter... plus tard.
Ainsi, le premier conseil de dissimulation en
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matière conjugale me fut donné formellement par une personne dont l'expérience et Thonnêteté me paraissaient indiscutables. Cette femme excellente, qui avait été mariée et qui avait adoré son mari, concevait fort bien un mariage à base de tromperie grave. Je ne devais pas dire à mon futur que j'avais donné des leçons, à plus forte raison que je venais d'être abandonnée par un jeune homme après une façon de fiançailles libres ; à plus forte raison encore devais-je éviter, avant le mariage, de tout raconter, savoir : que mon père avait été révoqué pour soustraction dans une caisse et condamné à un mois de prison. En me conseillant ces dissimulations, elle se disait peutêtre que le futur m'en cacherait autant, cacherait les tares qu'elle savait de lui, et toutes celles que son expérience lui faisait supposer!...
Sur cette double tromperie réciproque, cette sainte femme allait hardiment fonder un mariage, — comme elle en avait déjà tant fait, d'ailleurs heureux!...
Je dois confesser — car j'ai retrouvé, tout en-
tière maintenant, la Marthe d'autrefois, telle qu'elle fut à ce moment précis, et je revis réellement mes actions et mes pensées d'alors, — je dois confesser que, loin de me déplaire, cette tromperie initiale me séduisit. La rancune ressentie par une femme contre la méchanceté, la déloyautéd'un homme, elle l'étendspontanémentau sexe masculin tout entier. J'allais, me semblait-il, venger un peu la défaite de mon mariage manqué, par le mariage réalisé.
Je m'étais tant reproché, dans la récente crise de détresse, ma bonne foi naïve, la simplicité avec laquelle j'avais livré mon cœur, et cru à l'impossible fidélité de Tamant! J'avais si cruellement raillé ma stupeur première à comprendre qu'il s'était engagé, lui, sous la réserve de ses propres commodités!... Non, cette fois, du moins, je ne serais pas dupe. Pareille tendance m'amena insensiblement à souhaiter que l'autre fût dupe à son tour, et qu'ainsi ma revanche fut plus complète. Elle commanda mon attitude envers Jean Lecoudrier, aussi bien avant qu'après le mariage.
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Elle contribua par là à m' empêcher de me méfier de lui.
Résolution de me marier au plus vite, quand mêmej l'homme qu'on allait m'offrir ne fût-il ni jeune ni beau, ne me plût-il pas ; résolution de celer jalousement tout ce qui pourrait, par une révélation imprudente, compromettre le mariage; résolution d'être la plus forte, la mieux en garde dans ce duel qu'est l'abord de deux prétendus; résolution enfin de commencer ma vraie vie après le mariage, de me venger sur le mari de la défection de l'amant, sans trop savoir ce que serait cette revanche : — en de telles dispositions je me rendis avec ma mère, le samedi suivant, chez M™*^ Garnier. Ma pauvre maman, vêtue, coiffée, parée par moi-même, je l'avais aussi stylée à ne pas trop parler, à ne dire que l'indispensable, pour que son accent terrible et ses humbles façons ne démentissent pas le personnage qu'il me convenait de jouer.
Et je suis persuadée qu'en cela mon cas ne fut
point d'exception : la plupart des jeunes filles qui vont se présenter à cette redoutable admissibilité matrimonialeyapportentunpersonnagecontraire du vrai. C'est l'invariable coutume des mariages réputés les plus respectables, ceux où la connaissance des futurs époux s'accomplit officiellement, sous l'œil de leurs répondants sociaux. Et cette loi de dissimulation et de mensonge est nécessaire : elle présidera au mariage, tant que celui-ci sera un acte social. Où il y a rite, cérémonie, il y a apparat et leurre.
Mon parti, d'avance, était pris, du physique de mon futur, quel qu'il fût. La réalité me gardait une surprise agréable : à ce point qu'en entrant dans le salon de M*^® Garnier où cinq personnes, dont trois dames et un vieux monsieur, se trouvaient déjà, je fus tentée de croire que celui qu'on me destinait, c'était précisément le vieux monsieur et non l'homme d'apparence alerte qui causait au coin delà cheminéeavec l'une deces dames.
Jean, grâce à l'abondance de ses cheveux noirs un peu ondulés, très touffus, grâce à la netteté
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sans ride de sa peau mate, a toujours marqué moins que son âge. Au moment de notre présentation il avait quarante-trois ans : il n'en portait guère plus de trente-cinq. Aujourd'hui, on lui en donnerait quarante environ, et, si ses cheveux ne grisonnaient pas, il n'aurait pas vieilli d'un jour. Il est même mieux qu'avant notre mariage, car alors sa maigreur était exagérée. Depuis, il a pris juste l'embonpoint qui convient à sa haute taille.
^me Garnier, m' ayant emmenée à part, sous prétexte de m'aider à servir le thé, me glissa à l'oreille :
— Eh bien, comment le trouvez-vous ?
Je répondis :
— Mais... lequel est-ce?
Elle partit d'un éclat de ce fou rire juvénile qui était une des grâces de sa vieillesse :
— Mais c'est le jeune, voyons!... C'est le beau garçon brun... L'autre pourrait être votre père!... ce serait un meurtre de vous marier à ce vieillard. Pour qui me prenez- vous ?
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Je regardai plus attentivement celui qu'elle appelait « le jeune ». Il m'eût déplu de m^'avouer qu'il ne me déplaisait pas. Je m'attachai à remarquer qu'il était trop maigre et qu'on voyait sur son visage quelques trous de varioloïde. D'ailleurs assez bien tenu, mais d'une élégance de second ordre, tandis que j'avais connu, moi, un homme de première élégance auprès de qui les autres hommes me devaient sembler laids et ridicules.
Malgré mes dispositions hostiles, mon sacrifice s'annonçait évidemment moins rude que je ne l'avais imaginé. Je fis cependant honneur à mon énergie des efforts dépensés pour plaire à M. Jean Lecoudrier. Il s'y prêta, et je fus convaincue que je l'avais vivement frappé. — Aujourd'hui, en réfléchissant à cette rencontre et aux rencontres du même genre auxquelles j'ai assisté en spectatrice, j'arrive à conclure que presque toutes les jeunes filles y jouent un assez triste rôle de dupes. Elles y viennent persuadées qu'elles ce rouleront » le prétendant, qu'elles l'ensorcelleront.
qu'elles lui feront perdre la tête. Rien de plus faux. Le fiancé des mariages de convenance, pourvu d'au moins vingt ans d'expérience, perce aisément les trames innocentes de la jeune fille. Le fiancé des mariages de convenance est l'acheteur en éveil contre les roueries du marchand. — Jean, très fermé (je le sais maintenant), malgré ses apparences de bonhomie cordiale, ne m'a jamais reparlé de notre première rencontre. Mais je suis bien sûre qu'il s'amusa fort du manège de maman, de M^^ Garnier et de moi-même.
Notre conversation fut courte et vulgaire; tout orgueilleuse delà pénétration que je m'attribuais, je ne m'en dis pas moins à moi-même, en rentrant chez moi : « C'est bien ce que je voulais, un bon garçon, pas fort, que je mènerai comme il me plaira. » Et je demandai à maman avec un sourire de victoire : ce Je crois que çay est, n'est-ce pas ? » Maman déclara que Jean Lecoudrier était fou de moi, comme cela, du premier coup! O touchante niaiserie! s'imaginer qu'un homme se capture ainsi !.. . Oui, parfois, à l'improviste, il sera dompté
d'un coup, par la femme que le hasard met sur sa route, qui esc l'inattendu, Vaventure. Ou bien il se prendra petit à petit, d'une démarche à une autre, pour celle à qui, d'abord, il ne songeait point, et que le jour-à-jour rapproche de sa vie... Mais l'homme qui vient à une entrevue de mariage de convenance sait bien que sa démarche est la plus grave, et qu'on le vise ! Dès lors, comme disent les marins, il est a paré ». Tandis que, des deux femmes qu'il a devant lui, mère et fille, l'une sait à peine ce qu'est un homme et l'autre ne le sait pas du tout, lui est l'amateur, qui a souvent manié l'objet d'achat, qui, par la seule habitude, s'y connaît... Ainsi, tandis que je me flattais d'avoir complètement conquis M. Jean Lecoudrier, celui-ci, sans nul doute, rentré placidement chez lui, réfléchissait à mes cheveux et à mes dents, supputait les promesses de ma gorge et de mes hanches, et s'efforçait d'induire si j'avais du tempérament et si ce tempérament pouvait devenir dangereux. Et le soir, tout en pesant le pour et le contre de cette entreprise conjugale, il alla sans
doute visiter sa maîtresse, comme de coutume, passa la nuit auprès d'elle et peut-être y goûta plus de plaisir, grâce au souvenir de ma personne!... Voilà les positions réciproques où nous nous trouvâmes, Jean et moi, à ce moment décisif. Nous nous dupâmes l'un l'autre comme il est d'usage entre fiancés. Comme il est d'usage, nous ajoutâmes même aux mensonges nécessaires un luxe superflu de minces tromperies. Certes, il était indispensable pour la réussitede cacher à mon fiancé les leçons, la condamnation paternelle, et que je venais de rompre une liaison avec un jeunehomme que j'adorais. Mais ilmeplut, en outre, delui cacher cette supériorité intellectuelle que je m'attribuais, mes ambitions, mon expérience, mon dégoût du mariage, ma résolution de chercher, une fois mariée, des revanches à mes déboires de jeune fille. Et lui, sans doute, jugea pareillement tout naturel de me dissimuler le mal héréditaire de sa famille, parce que cet aveu-là eût rompu les négociations* Il j ugea naturel de me cacher sa vieille liaison, peut-être un enfant... Mais, en outre, je compris qu'il
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tâchait de me donner le change sur ses goûts, sur ses préoccupations d'art, sur le genre de vie qu'il aimait, sur son élégance, même sur sa fortune.
Et toutes ces duperies, naturellement, furent vaines et ne prirent point. Car je fus inquiète aussitôt de la vie bourgeoise, trop exclusivement bourgeoise, qu'il pourrait vouloir m'imposer, et lui, de son côté, demanda à M™^ Garnier, avec une certaine inquiétude (elle n'osa pas me répéter les mots, mais je les devinai), si je n'étais pas un peu autoritaire et pédante. — Ainsi nous résolûmes de nous épouser en transigeant sur ce que nous avions cru nous dissimuler l'un à l'autre, mais sans nous aviser que derrière ces fantasmagories puériles tout un jeu de réalités redoutables se cachait.
Le « petit cahier », après que le mariage est décidé et que déjà mon fiancé fait sa cour, s'exprime en ces termes :
a i8 mai. — Rêvé cette nuit que mon mariage avec Lecoudrier était rompu . Je me réveille, et rappelant a mes esprits », je constate qu'il n'en est
rien, que le cher (!) fiancé est de plus en plus captivé, que tous les obstacles sont levés, qu'on est d'accord... Or, que ce ratage n'ait été qu'un rêve, que mon mariage tienne toujours, cela me comble de bien-être, comme si je sortais d'un cauchemar, ce qui me prouve à moi-même que je suis contente de me marier. J'avais besoin de cette preuve.
« Il y a dans mon contentement :
a 1° D'abord la satisfaction d'une victoire : le mariage réussi après le mariage manqué; pouvoir envoyer, à peine deux mois après la rupture, une lettre de faire-part aux Lancrey (je les inviterai à l'église) ;
a 2° La délivrance des horribles besoins, l'espoir bourgeois d'une vie tranquille, confortable. Lecoudrier, chef des titres au Crédit Commercial, gagne huit mille cinq cents francs par an; il a quatre-vingt mille francs à lui, ce qui, avec mes dix-huit mille francs (le calcul est en marge dans le cahier), fait environ trois mille francs de revenu. Nous aurons pour vivre une douzaine de
mille francs; il a, d'ailleurs, l'espoir d'être augmenté. Ce n'est pas énorme, douze mille francs de revenu, quand on a pensé comme moi être millionnaire. Mais cela suffit pour assurer la vie matérielle. C'est donc tout ce que je demande. Moi aussi, je suis une force et une puissance de fortune. Il n'est pas possible que l'être intelligent et actif que je suis demeure toujours improductif; a 3° Justement l'espoir de produire, d'écrire, de d me réaliser », comme je disais autrefois. Si seulement je contais ma vie jusqu'ici, quel roman ! Résolution : dès le lendemain de mon mariage, me mettre à l'œuvre. Je veux être quelqu'un. »
L'absence de tout désir comme de toute appréhension physique relativement au mariage est ce qui me frappe le plus en relisant ces lignes. Mes sens, après la détente douloureuse subie quand Delsarte me quitta, dormaient, s'oubliaient euxmêmes. J'étais convaincue que mon cœur, bien mort, ne battrait plus pour personne : mes rcvcs de revanche sentimentale excluaient la possibilité
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d'un amour que je partagerais. Admirable erreur d'une amoureuse innocente et déçue! Ma réelle indifférence pour Jean Lecoudrier la fortifia. L'avoir près de moi, lui parler, ne me troublait point ; lui-même, correct et attentif, semblait d'ailleurs éviter à dessein, avant le mariage, les menues galanteries qu'on se permet d'ordinaire. En quoi il témoignait d'une pénétration très fine et d'une expérience raisonnée de la femme. Il avait compris que je ne l'aimais pas. Il ne s'en alarmait guère, sûr de l'avenir; mais, sans doute, il estimait superflu de brusquer une conquête pour laquelle il avait tout le temps... toute la vie!
Au cours de nos entrevues, il me regardait, il m'écoutait beaucoup et se livrait peu. Maman me fit remarquera plusieurs reprises comme mon fiancé était ce convenable », et cela m'irrita. Je sentis que cette froideur du futur l'étonnait et l'inquiétait même un peu. Elle faisait exprès de me laisser seule avec Jean, pendant des heures entières. Ensuite elle me questionnait, d'une réelle anxiété : a A-t-il été un peu tendre?... » Cela m'a-
gaçait outre mesure, et, pour éviter des observations ou des silences qui m'étaient également désagréables, j'avais fini par inventer, pour les raconter à ma mère, de fictifs élans de tendresse démon fiancé. Lorsque nous nous agenouillâmes l'un près de l'autre à l'autel, il ne m'avait pas seulement effleuré la bouche.
Quand, durant cette énervante période de fiançailles, il m' arriva de penser à mes fiiturs devoirs d'épouse, ce fut d'une âme indifférente et résignée, comme la moyenne des filles vierges qui font un mariage de convenance. Leur sacrifice est accepté; elles ont, savantes, innocentes ou rouées, renoncé à leur part d'amour. Les honnêtes y ont renoncé tout à fait, pour leur vie (et c'est le seul cas à peu près excusable); les autres y ont renoncé dans le mariage, avec des projets plus ou moins arrêtés de revanche hors du mariage. La société le sait; les familles le savent; on a beau arrondir des phrases, déclarer que « les jeunes gens s'adorent », etc., etc., on est assuré du contraire. Le cas est exceptionnel, où le mari, lui, a vraiment le
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désir de sa femme. Dans le cas le plus général, aucun des deux n'a envie de l'autre. L'homme cherche une compagne et la femme une situation : c'est un contrat d'association aussi honorable que celui de deux trafiquants; mais, réellement, pas plus!
Si indifférente, si résignée que j e fusse, la nature volontairement opprimée et oubliée se déclara, se révolta au dernier moment. Ce fut le soir du mariage civil, je m'en souviens. Rien n'avait discordé dans la journée, et la cérémonie achevée, je me sentis excessivement satisfaite que cela fût certain, fini. On dîna chez M™^ Garnier; après le dîner, on se sépara de bonne heure, et, naturellement, mon fiancé m'embrassa. Ce baiser me fit bien, au moment où je le reçus sur le front, une impression assez déplaisante : la même que m'eussent causée les lèvres de n'importe quiparmi les hommes présents, à toucher ma peau. Seulement, cette sensation, si furtivement pénible, évoqua et résuma, pour ainsi dire, toutes les réac-
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tions hostiles, toutes les attentes, tous les frissons, toutes les douleurs de l'après-midi et des jours passés.
Dans le fiacre qui nous ramenait, ma mère et moi, à la maison, je ne pleurai pas : mais les larmes sollicitaient de si près ma paupière que je sentais bien que, si je parlais, elles allaient jaillir. Ma mère me posa deux ou trois questions auxquelles je ne répondis pas... Une fois chez nous, à la clarté du bougeoir qu'elle tenait à la main, elle vit mon visage contracté par l'agonie intérieure. Elle me dit très tendrement :
— Mon chéri, qu'est-ce que tu as? Tu as du chagrin?...
C'en fut assez pour faire crever en sanglots ces lourds nuages de douleur accumulés en moi.
J'eus une crise de nerfs effroyable, et comme de ma vie je n'en ai eu et je n'en aurai.
— Je ne veux pas ! je ne veux pas me marier ! . . . disais-je. Ne me laisse pas prendre, je t'en prie, maman, garde-moi... Allons-nous-en...
Enfin, toutes les paroles insensées d'une enfant
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qui a peur... Mon mari, naturellement, fut le plus maltraité.
— Non... disais-je, je n'en veux pas... Je te dis que je n'en veux pas... Il me dégoûte... Il me dégoûte- Il convient de faire la part de la comédie nerveuse qu'une femme, même sérieuse, se joue toujours à elle-même dans les moments d'exaltation. Jean Lecoudrier ne me dégoûtait pas. Ce qui fut sincère pendant cette cruelle nuit, ce fut ma répugnance à donner mon corps à un homme qui ne le méritait pas, puisque je n'éprouvais pas d'amour pour lui. L'effroi de cet esclavage me secouait de spasmes, je ne pouvais plus m'imaginer qu'il s'appesantît sur moi sans m'ôter la vie.
La crise n'eut de fin que celle de mes forces, et il fallut que ma mère me déshabillât, me couchât comme une enfant. Mes lèvres durent laisser fuir bien des paroles significatives, pendant le délire qui précéda mon sommeil. A travers mon engourdissement, je perçus à plusieurs reprises, dites par ma bouche, les syllabes du nom de mon
vrai, de mon seul aimé : Léon Delsarte... Qui sait même si tout mon secret ne m'échappa pas, lambeaux par lambeaux, et si l'humble vieille qui me veillait n'en recueillit pas assez pour le connaître tout entier?... Elle est morte à peine un an plus tard, sans m'en avoir jamais parlé; moi non plus, je ne lui en parlai point.
Je me réveillai le lendemain, triste et résignée. Ma force de résistance avait été brisée par la crise nocturne. Puis le temps pressait, les soins matériels, l'énervante toilette de mariée... Notre messe fut dite à onze heures, à Sainte-Marie-des- BatignoUes. J'y assistai avec l'indifférence d'une spectatrice. Je sentis qu'il faisait froid et que je commençais à avoir la migraine : voilà tout. Je priai pourtant, quelques secondes : bref élan vers Dieu, bien oublié, bien négligé depuis mon enfance. Certes je souffrais encore; mais ma souffrance était reléguée au fond de moi, toute petite, toute tassée, comme avertie que ce n'était ni le temps ni l'endroit de se manifester. Il était convenu que nous partirions le soir même pour
l'Italie. J'eus, pour me soustraire à mon mari, la raison des paquets à terminer. Lui-même devait préparer les siens et je fus seule à la maison pendant l'heure qui précéda le dîner. J'en profitai pour m'enfermer dans ma chambre et pour écrire ceci :
c( 8 Juin 1SS2. — Madame Lecoudrier! devant l'Église et les hommes, je suis madame Jean Lecoudrier. Il est incontestable que monsieur Lecoudrier mon mari, avec lequel je vais dormir ce soir ou demain (il y a une nuit en chemin de fer, heureusement), n'est rien de plus à mon « moi» intime que le locataire d'en haut, ou M. Lancrey, ou l'un des quatre témoins. Bon! n'importe, je suis madame Lecoudrier pour des raisons valables que j'ai mûrement pesées et que j'accepte. L'amour conjugal est rayé de mon programme. J'ai un mois pénible à subir : après quoi, j'espère, on me rendra ma liberté. Mon mari semble un ce brave homme » dans toute la basse force du terme. Il n'est même pas sot, et comme bureaucrate, il passe pour un homme intelligent.
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ce Allons! soyons courageuse! Il y a du déchet dans mon mariage; mais il y a aussi un gros bénéfice. Chaque fois que j'aurai des tentations de désespoir ou des nausées, je me répéterai : a Plus ce de misère! plus de leçons! »
ce Et puis, je vais voir l'Italie. Comme ce voyage m'eût transportée de bonheur si je l'eusse fait avec Léon, ou même si je le faisais toute seule!
ce Pensons que nul ne peut violer le mystère de ce jardin fermé où fleurissent tous mes rêves et tous mes souvenirs. L'homme que j'emmène ce soir avec moi en Italie est la rançon de ma libre vie, celui qui me permet de n'être plus un chiffon d'institutrice. N'être plus institutrice! Il faudra penser obstinément à cela au moment où mes répugnances me tourmenteront. C'est le système recommandé au sage par Èpîcure pour supporter les minutes terribles passées dans le ventre incandescent du taureau de Phalaris... »
A relire cette page, je constate que je n'avais
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