‹ Le jardin secretChapitre 4 sur 4 · I I I ■ M^ I II I · texte numérisé non relu

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abdiqué, en me mariant, ni mon ambition ni mon pédantisme. Si risibles fussent-ils, ils ne m'en réconfortèrent pas moins très efficacement. Comment font toutes les autres, qui n'ont même pas cette aide, petites bourgeoises quelconques que l'on marie comme on m'a mariée? Passent-elles outre les répugnances, grâce à leur naturelle inertie, à une vague et bestiale curiosité, ou simplement au désir niais d'avoir un ménage, d'être « Madame » ? Au fond, je crois que chez beaucoup de jeunes filles la peur de l'homme inconnu n'est pas telle que le bruit en court et que se l'imagine le petit nombre de celles qui résident au sommet de l'échelle des êtres sensitifs. Beaucoup de jeunes filles n'ont aucune vraie pudeur. La pudeur leur est apprise, suggérée, comme un principe de sage économie générale : à savoir, qu'une femme perd un avantage à se donner. Mais elles n'éprouvent nulle gêne à s'étendre à côté d'un homme, du moment que la perte est régulièrement compensée, que l'usage social est respecté, qu'elles-mêmes sont sûres de faire ce camme tout le monde »...

Oui, il taut l'avouer! ces pauvres raisons suffisent à l'immense majorité des jeunes épouses! On fait comme tout le monde, dans une circonstance oïl la vraie noblesse d'âme commanderait de faire comme soi-même, comme soi seul.

En partant pour l'Italie, j'emportais le petit cahier, bien résolue, ainsi que je l'avais écrit la veille, à noter scrupuleusement tous les faits, toutes les sensations de ma vie nouvelle. Or, depuis le dernier passage que j'ai cité tout à l'heure, où justement je prends l'engagement de faire chaque soir le testament de ma journée, plus une ligne ne fut écrire.

Plus rien jusqu'au moment où, avant-hier, ma première solitude conjugale, si accidentelle, m'a brusquement reployée sur moi-même!

Je suis donc sans document pour reconstituer la crise importante qui a transformé en bourgeoise soumise et « moyenne » la jeune fille prétentieuse, autoritaire, demi-révoltée, et qui d'une union purement conventionnelle, où les deux

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contractants essayaient de se tromper l'un l'autre, a fait ce qu'on est convenu d'appeler « un bon ménage», — assurément un couple bien accordé, où chacun jouit de la présence de l'autre, — et pourquoi ne pas dire le mot en le restreignant, comme il convient, au sens qui en exclut la passion : un couple qui s'aime?

Pourtant, à force de regarder fixement cette région de mon passé, j'y distingue autre chose que de la nuit... Seulement, ces clartés confuses ne sont-elles pas les formes actuelles de ma pensée? On s'imagine, parfois, se rappeler ce qu'on invente, et notre mémoire nous leurre comme nos sens. Telles ces brèves apparitions de ce déjà vu y> que nous suggèrent un geste, un site, la première fois que nous les voyons. Imagination ou souvenir, je crois maintenant me rappeler ceci : que dès notre départ de Paris, au lieu de me sentir effarée et sans défense aux mains d'un inconnu, comme je l'avais auguré, je me sentis plutôt Hhérée, contente! Et, depuis, j'ai parfois consulté des amies qui avaient fait, comme moi, un ma-

riage de raison : toutes ont connu ce contentement provisoire, — l'étrange, l'ingrate sensation d'être libérée de la famille.

Je retrouve dans ma mémoire un autre sentiment singulier : dès que je fus seule avec mon mari, je commençai à devenir son alliée, au lieu de son ennemie comme la veille; à preuve que j'inspectai sa toilette et sa figure, constatant avec plaisir que des trois hommes qui voyageaient avec nous, il était le moins laid. Et je pensai : « Je lui ferai acheter, pour le voyage, une casquette anglaise comme celle de ce monsieur... » Ces petites remarques, d'apparence vaine, démontrent une chose importante : l'éclosion de sentiments nouveaux, par le seul fait du mariage. Èclosion si mystérieuse que des catholiques diraient : « Ce fut la grâce du sacrement. » Des positivistes diraient : ce C'est la force de l'idée héréditaire : que le mariage est une alliance. » Le mariage se sent si protégé par toutes les lois sociales (respectabilité, propriété, etc..) qu'il a une confiance insolente en soi et l'inspire aussitôt à la nouvelle épousée.

Ainsi, une première force irrésistible : la Loi, commença, dès la première heure, de m'asservir à mon mari. Cette force n'a pas agi toute seule. Comme toutes les jeunes épousées, j'ai subi la pression d'une autre force, non moins irrésistible ; la force de l'initiation.

Or, arrivée à ce point, j'hésite... Il m'apparaît clairement que l'examen de ma conscience, l'enquête sur ma vie conjugale, ne peuvent être complets et concluants que si je rappelle et si je juge l'acte par lequel, encore que révoltée et haineuse, j'ai cédé mon corps à mon mari. S'il y eut jamais un secret grave entre lui et moi, ce fut bien cette haine exaspérée, au moment où il me vainquit. Et s'il y eut un mystère impénétrable dans mon cœur, c'est que ce cœur se soit, malgré tout, laissé asservir par ce qu'il avait le plus redouté et détesté. Mon devoir logique n'est donc pas douteux : je dois regarder en face cette heure de ma vie, et en fixer ici le procès.

Et je constate à nouveau combien ma propre conscience est pour moi pleine de détours et

d'embûches. N avais-je pas, tout à l'heure, conçu le projet sincère de placer un jour, pour me justifier, cette confession sous les yeux de ma fille? Pauvre conscience oublieuse, infirme!... Ma fille est la dernière qui dût lire ceci; — parce que je n'oserais plus, après, lever le front devant sa pureté; parce qu'à elle aussi, à l'instant où elle germait à l'être, d'avance je lui ai menti!

... La petite ville italienne gît au bout d'un promontoire rocheux, baigné par les eaux d'un lac si vaste, qu'il faut une journée pour le parcourir en bateau dans sa longueur. Sans doute, des souvenirs de sa jeunesse amoureuse, imprégnant son cœur, ramenaient mon mari à cet endroit : car il avait tenu à y faire aboutir notre première étape. Il y arrivait en confiance, comme certain de triompher dans ce lieu fatidique. Et il ne voulut pas s'arrêter en chemin, quoique la traite fût rude : une nuit de chemin de fer, puis deux heures de traversée. On nous servit à dé-

jeûner sur le pont, entre les rives montueuses où les blancs villages se succédaient à brefs intervalles. L'extraordinaire changement de milieu, d'air, de lumière, de condition, si brusquement réalise par une seule nuit de voyage, me grisait bien plus que le vin mousseux dont les bulles crevaient dans nos verres.

Quand nous débarquâmes, je n'avais d'autre sensation que la fatigue, le vague du cerveau, une fumée de sommeil dans les yeux. Il était environ une heure après midi; il faisait chaud, avec de violents coups de brise qui fouettaient l'eau du lac. L'hôtel choisi par Jean, connu de lui, disait-il, était tout proche du débarcadère. Nous y allâmes à pied. Mon mari, qui savait quelques mots d'italien, s'entretint en cette langue avec le portier galonné d'or... Je remarquai ce souci de n'être pas entendu par moi et, portée d'avance à la critique haineuse, je le soupçonnai de lésiner sur le prix de la chambre. Je ne sais pourquoi, je me figurais Jean avare : personne, en réalité, n'est moins curieux de l'argent. D'ailleurs l'apparte-

ment me parut agréable. Il se composait d'une belle pièce avec deux lits jumeaux, assez étroits, à la mode italienne, d'un cabinet de toilette, et d'un salon communiquant avec la chambre par une large baie vitrée. Le balcon du salon prenait vue sur le lac. Quant à la chambre à coucher, elle ne s'éclairait que par la baie vitrée et une étroite fenêtre à un seul battant, donnant sur la rue du bourg : en tirant le store de cette fenêtre, on y faisait la nuit.

Tandis qu'on installait nos bagages, nous allâmes, Jean et moi, nous accouder au balcon.

Le lac crispé, comme à rebrousse-vagues, était d'un bleu indigo, dentelé de franges si transparentes qu'elles semblaient en cristal... Des monts lie-de-vin fermaient l'horizon, portant des villas sur leurs flancs, plus nombreuses, plus serrées à mesure que l'œil descendait la pente, jusqu'au groupe blanc du village, tout au bord de l'eau. A nos pieds des lavandières tordaient leur linge dans une étroite crique savonneuse. La brise, par rafales, secouait les embarcations amarrées, fai-

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santclaquer les voiles contre les mâts. Jean me dit après un long silence :

— Que pensez-vous de ce paysage? Moi, il m'émeut infiniment.

Cette phrase m'étonna par un ton de sincérité. Elle m'irrita un peu aussi, parce qu'elle semblait signifier qu'il ne m'accordait pas à l'avance toute la supériorité que, moi, je me savais. Je ne répondis pas. Nos yeux croisaient leur regard; aucun des deux ne céda.

— Vous êtes fatiguée? me demanda-t-il en me considérant avec attention.

Je cherchai quelque chose de désagréable à répondre : l'âpreté de caractère qu'une vie isolée avec ma mère avait développée m'y excitait. Mais j'étais tout de même retenue par une certaine timidité en face de cet étranger, encore absolument étranger.

Jean surprit peut-être cette envie d'humeur. Il dit sérieusement et froidement :

— Rentrons dans la chambre... Vous pourrez faire votre toilette et vous coucher un peu.

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J'objectai :

— Me coucher? Pourquoi? Je ne suis pas fatiguée?

— Si vous m'en croyez, vous vous coucherez, absolument comme pourlanuit... La chambre est sombre; vousy dormirez fort bien jusqu'au dîner, et quand vous vous réveillerez, vous serez reposée.

Je n'osais pas lui demander : « Et vous, où serez-vous, pendant que je dormirai? » Il me prévint :

— Moi, je ferai ma toilette après vous, et j'irai tout simplement m'étendre sur le canapé du salon, où je serai fort bien... Croyez-moi, faites ce que je vous dis, ajouta-t-il avec une nuance d'autorité sous l'apparente gaieté du ton.

J'obéis lentement... Il ne me suivit ni dans la chambre à coucher, ni dans le cabinet de toilette, — dont je poussai le verrou, sitôt entrée.

Quand je fus seule, là dans cette étroite pièce close, une angoisse suprême m'étreignit. La demoiselle noble prise par des pirates et jetée au harem, la pauvre fille du peuple que la misère

contraint à se vendre, n'éprouvèrent certes jamais plus d'horreur ni de révolte. J'oubliais le consentement donné par moi-même à mon propre rapt et que, si je me voyais ainsi brusquement dénuée de toute défense et livrée à un homme détesté, c'était, en somme, par ma faute. Non. Je ne sentais alors que le poids excessif des forces sociales qui me faisaient en ce moment l'esclave de cet homme. J'étais une victime. Je haïssais l'immolation imposée. Les plus folles idées tourbillonnèrent dans mon cerveau. Je pensai à enjamber la fenêtre pour me rompre les membres contre les rochers, ou m'engloutirdans leau du lac. Ne pourrais-je pas me laisser mourir de faim? Ou lutter de force, me refuser désespérément?... Cependant je demeurais immobile, répugnant à me dévêtir même dans le cabinet fermé, comme si j'eusse été guettée. La voix de mon mari me fit tressaillir :

— Rien ne vous manque, Marthe?... •

— Non, rien! répondis-je précipitamment, comme surprise en faute.

Et je commençai à dégrafer mon corsage, — ayant peur de mon maître, consciente d'être la plus faible: lui, etlaloi, auraient toujours raison de moi.

Ma toilette achevée, je ne sus que faire. Je n'osais me montrer ainsi à demi rhabillée, en chemise de jour et en jupon; et il me semblait que Jean me guettait derrière la porte. Sa voix parla de nouveau :

— Je m'en vais dans le salon, chère amie, je vous laisse la chambre... Couchez-vous...

Cette fois encore, mes gestes obéirent d'euxmêmes. Je sortis furtivement du cabinet de toilette, je courus me glisser dans l'un des lits. J'y étais à peine que Jean rentra. Il s'approcha :

— Là... c'est bien, vous allez vous reposer.

Sa voix m'était insupportable; chaque consonne me blessait comnae un coup de fouet.

Il s'assit près de mon lit, et, par-dessus la couverture, me prit le bras que j'essayai instinctivement de lui retirer.

— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, avant de vous endormir? Non...? Pourquoi

ne me répondez-vous pas? Je vous fais peur?... N'ayez pas peur... Je vous laisserai dormir bien tranquillement...

Il se pencha sur moi et m'embrassa dans les cheveux. C'était un baiser bien chaste et bien fraternel, et pourtant, malgré son innocence absolue, j'y distinguai la chaleur d'un désir mâle, pour moi, pour ma chair, et cela me brûla jusqu'au cœur.

Il s'en avisa probablement; il s'éloigna sans insister. J'entendis qu'il s'allongeait sur le canapé du salon... Alors mes larmes se mirent à couler d'elles-mêmes, avec une impétueuse abondance, des larmes d'abandonnée, de condamnée, que ma fatigue ne retenait plus; — et je m'endormis, le visage baigné dans ces pleurs de désespoir.

Je dormis certainement plusieurs heures. Or, pendant ce sommeil, ma vie morale ne fut pas suspendue : car quelque chose de nouveau et de singulier s'éveilla avec moi. — Je touche ici au problème le plus délicat de l'initiation : c'est

l'obscur effort de la nature sur nous qu'il s'agirait de connaître, de mesurer.

Comment cet effort inconscient me modifiat-il tandis que je dormais ? De savoir qu'un homme qui était mon maître, à qui tôt ou tard je devrais appartenir, respirait là, à quelques pas de moi, il s'infusa dans mon sommeil un trouble bizarre : à mon réveil, ce n'était pas une peur identique à celle d'avant qui m'agitait. Il s'y mêlait un peu d'attente. L'impur émoi de la jeune épousée précédait, pour ainsi dire, la reconnaissance des lieux et la reprise de ma pensée.

Lentement, je réintégrai le réel. Sans doute il était tard : l'ombre avait presque envahi la chambre. A peine le rectangle oblong de la fenêtre dessinait sur le mur une tache un peu plus claire. Le silence n'était troublé que par de violents coups de vent qui s'apaisaient, dans les corridors, en gémissements prolongés.

Tout à coup je me dressai sur mon séant, effrayée : on avait remué à côté de moi, et une voix dit aussitôt :

— Qu'est-ce que vous avez, chérie?... Je suis là...

Plus bouleversée encore par cette voix connue, je retombai sur mon lit; mon mari, dont je distinguai le visage sur le lit voisin, étendit le bras, soutint ma tête. Je le laissai faire. Peur, anxiété, échauffement des sens, tout cela suscitait en moi une fièvre singulière. J'étais prête pour quelque chose de nouveau : il fallait que ce quelque chose arrivât.

Quand j'évoque cette heure trouble, en vain je me dis ; « C'était la Loi... » — J'ai tout de même honte de ce qui fut, aussitôt, tenté et permis. Pourtant je n'étais pas, il me semble, dénuée de pudeur plus qu'une autre jeune fille de ma condition. Quelle jeune fille n'a des désirs latents, incompris d'elle-même? Le premier homme légalement admis près d'elle à un moment où ces désirs se raniment, y gagne un avantage irrésistible. Tout ce qu'il y a d'impur en nous, femmes (pareilles en cela aux hommes), — tout ce qu'il y avait d'impur en moi, fut complice de mon mari.

Il le devina. Il me sentît prête à devenir sa femme, sinon par amour, au moins par une sorte de fiévreuse impatience. Il osa des baisers, d'abord timides... Quel mépris pour moi-même se mêla au lâche apaisement que j'en reçus!... Ont-elles connu ces angoisses — les autres épouses, si nombreuses, qui, sur lelit de noces, immolèrent comme moi le rêve enchanté, l'amour de leur jeunesse? Ont-elles cédé, comme moi, à cette folle et pourtant excusable illusion : qu'elles seraient moins méprisables réfugiées dans ce rêve antérieur, et lui faisant l'offrande de leur trouble involontaire? Certes, ce fut, de ma part, un élan irréfléchi et sincère, exempt de toute imagination perverse, qui donna passionnément, à cette minute, ce qui me restait de liberté et de volonté au seul homme que j'avais aimé, à celui qui m'avait trahie et que j'aimais encore...

Soudain, dans une suprême révolte, je perdis même la force d'imaginer. Étonnée et conquise, je ne luttai plus. Il me souvient d'un coup de vent qui secouait les profondeurs de la maison... La

sirène d'un bateau, au large du lac, lançait un appel mélancolique. Tout près du lit, le store de la fenêtre, légèrement soulevé, battit la vitre.

Ainsi, à l'aube de ma vie conjugale, j'ai doublement péché contre mon mari. Quand mes lèvres promettaient obéissance et fidélité, je rêvais de révolte et de revanche. Et, dans l'heure même où je devenais femme, c'est à l'image et à la pensée d'un autre que je donnai ma nouveauté. Sur tout ce commencement d'union, l'arbre de mensonge a étendu son ombre. Mon mari a ignoré et toujours ignorera mon passé de jeune fille. Il ne saura ni la tare de ma famille, ni l'intrigue avec Delsarte, où disparut l'innocence de mon cœur. Je ne lui ai pas dit tout cela, et, en conscience, je ne pouvais pas le lui dire. — a Pourquoi ne m'as-tu pas tout avoué avant notre mariage? » demande à sa femme le Hialmar du Canard Sauvage. Et Gina répond avec simplicité : « Parce que, si je te l'avais dit, tu ne m'aurais pas épousée... » Ce cas est le mien. — Avouer à Jean

tout ce que je lui ai caché, c'était rendre le mariage impossible. Il aurait rompu les négociations, cherché ailleurs une jeune fille d'une famille plus nette, ayant un passé moins trouble, et de moins dangereuses ambitions.

Or, — voici l'admirable! — // aurait eu tort,.. Malgré le mensonge ou plutôt par le mensonge originel, nous avons été un bon ménage, nous avons été heureux. Il n'y a pas de ménage possible entre un homme de quarante ans et une jeune fille de vingt-cinq, s'ils se dévoilent l'un à l'autre toute leur âme. Dès qu'un être a un passé, il a des secrets que lui seul peut se pardonner à soimême.

Je raye donc de mes griefs tout ce qui est manifestement antérieur à notre mariage. Je neveux retenir que les manquements aux devoirs de notre vie mariée.

Ici, de lui à moi, la parité cesse. Il a continué après le mariage son jeu de trahison. Il a eu des maîtresses. Il a peut-être eu des enfants. Il a soustrait de l'argent à la communauté sacrée. Il a été,

mystérieusement, un très mauvais mari. Tandis que...

Eh bien! non, je n'écrirai pas ce mensonge!

Certes, je suis, au sens légal du mot, une honnête femme. Aucun tribunal ne peut me condamner. Pourtant ma conscience s'est révoltée quand j'ai voulu me dire irréprochable... Et voilà près d'une heure que je suis arrêtée par l'impossibilité d'écrire cela, en face de moi-même.

Le matin.

ujourd'hui, à mon réveil, la poste m'a apporté cette lettre :

cf Ingrandes, lo mars.

a (S^on cher amour,

(Lje trouve enfin le temps de tUcrire avec quelques détails. Toute la journée d'hier a été prise par les obsèques et par l'ouverture du testament. Je ne t'ai pas télégraphié le contenu de ce testament parce qu'il

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est tout à fait prévu. Sur un morceau de papier ordinaire^ V oncle a tracé ces simples mots : a Je lègue la ce totalité de mes biens mobiliers et immobiliers (( à mon neveu Jean Lecoudrier et à ma nièce « Hortense Courtois, par parties égales et conforcc mément à la loi. » Le tout dûment daté et signé. V^us ne sommes donc ni lésés ni avantagés par rapport à la tante Courtois. zMaintenant, à quelle somme va monter cette succession ? On ne s'en rendra compte, qu'après la vente des trois maisons que V oncle possédait, deux à Ingrandes et une à Châtellerault, et l'apurement de quelques hypothèques dont les intérêts sont en retard. Tout liquidé et les frais payés, Je n'espère pas récolter plus d'une trentaine de mille francs. C'est déjà un gentil denier qui arrondira la dot de notre petite Tvonne.

« Jusqu'à ce que Je puisse me former une idée exacte de la fortune de l'oncle, il me semble raisonnable de rester ici : tu conçois que Je n'ai nulle envie d'être obligé de revenir, lime faudra donc aller passer un Jour ou deux à Chàtellerault, pour la maison de r oncle et les hypothèques.

ce L'oncle est mort de la maladie de cœur qui le tourmentait depuis de longues années. Il a eu une forte crise qui Va jeté par terre en V absence de sa domestique, juste au moment ou il achevait son déjeuner du matin. Il a encore vécu deux heures après avoir été secouru et mis au lit.

a Dis à Ursule que sa sœur Geneviève se porte bien et lui fait ses amitiés, o^faintenant que son maître est mort (en lui laissant six cents francs de rente) elle va s' établir mercière dans le pays. Elle dit quelle n'a pas envie de se marier.

a Ici, presque rien n'a changé depuis ma première enfance. Combien j'eusse aimé te montrer la maison, le jardin, où j'ai vécu gamin, l'école, l'église! Tout cela, pour moi, évoque tant de souvenirs loih! ce n'est pas gai de vieillir, ma chérie. zMais, n'est-ce pas, on s'y résigne quand on est deux à voir passer les années, certains que rien ne peut vous séparer.

ce Ceci est pour te dire que tu me manques beaucoup. Je ne veux voir personne ici; tu sais que je suis brouillé avec une partie de ma famille :je ne me soucié vas de renouer les relations. Donc, je suis seul avec

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Geneviève. La Journée passe encore grâce à mes occupations, zMais les soirées sont interminables ety la nuit, je dors très mal. Il me manque ta bonne chaleur contre moi, ma chérie,

« fai hâte de t' embrasser et de te serrer dans mes bras, de te dire toutes sortes de tendresses,,, »

Ici quelques mots que je n^ai vraiment pas le courage de transcrire. Us n'ont du reste de sens que pour mon mari et pour moi. Ils signifient des choses de tendresse, d'intimité. Cela finit par :

(( Encore mille baisers bien tendres de ton

a Jean.

a P.-S. — Embrasse fort Tvonne. J'ai presque du regret de ne pas l'avoir emmenée avec moi. Elle m'aurait tenu compagnie, »

Voilà, n'est-ce pas, la lettre d'un brave bour-

geois, un peu a égrillarde » par l'absence de sa femme qu'il aime, et mêlant dans sa prose affectueuse la gaillardise, la paternité, les souvenirs d'enfance et les intérêts d'argent?

Quelle épouse, recevant de son mari une pareille lettre, ne devrait s'en trouver satisfaite ?

Moi, dans cette lettre, qui, avant-hier, m'eût réchauffé le cœur, je vois, comme des taches impures, apparaître les mensonges que je sais mensonges. Par exemple, le mal de l'oncle : il est mort épileptique; — le testament, qui n'est certainement pas ce que dit mon mari (pour garder de l'argent à mon insu); — la brouille avec sa famille : mensonge pour m'écarter d'Ingrandes.

Que valent dès lors les sentiments de paternité, d'amour conjugal?

Aime-t-il sa fille, dont il mange le patrimoine avec des drôlesses? Moi, m'aime- t-il? Lui manqué-je, comme il le dit? Me regrette- t-il? me désire-t-il? Le jour même où il m'écrivait cette lettre, n'en adressait-il pas une autre à quelque maîtresse, lui disant, comme à moi, qu'il souhaite

revenir vite à Paris, pour la serrer de nouveau dans ses bras?

Eh bien! voici ma conviction, ce marin où, grâce à mes longues réflexions, je crois distinguer, sous son masque d'emprunt, le vrai visage de cet homme singulier. Quand il dit qu'il aime Yvonne, qu'il a le souci de son avenir, il ne ment pas. Quand il dit qu'il m'aime, que ma présence lui est précieuse, il ne ment pas. Il aime sa fille, il est capable de travailler et de se priver pour elle, tout en réservant les droits de ses passions secrètes... Pareillement il m'aime, ou du moins il a besoin de moi, pour la satisfaction de sa tendresse, et aussi pour une certaine qualité de joie physique que je lui donne et que des maîtresses seraient incapables de lui donner. Et en même temps il désire sa maîtresse, ou ses maîtresses, pour « l'autre sorte » de sensations qu'il en reçoit.

Comment deviné-je cela? Parce que moi aussi qui peux cependant me proclamer honnête femme, mon propre cœur, parfois, s'est ainsi

comme dédoublé. Sans cesser d'aimer ma fille et mon mari, j'ai pris plaisir à des rêves, à des démarches qui allaient directement contre ma fille et mon mari...

Oui, je suis une honnête femme parce que je n'ai jamais commis la faute suprême... Mais suis-je bien venue à me glorifier, comme il m'arriva hier, de tout mon passé d'épouse? Hélas ! dans ce passé, il y a des mois que je voudrais aujourd'hui effacer de ma vie. Je n'ai pas été, certes, pire que beaucoup des épouses bourgeoises que je connais : mais je n'ai pas été sensiblement meilleure. J'ai subi, moi aussi, la crise que je les ai vues subir. Seulement, je suis sortie de cette crise, légalement non coupable, et par là, je me suis enorgueillie de ma vertu. N'était-ce pas me leurrer?

Être demeurée, légalement, une honnête femme, cela est déjà surprenant; car je ne m'étais point mariée avec la certitude de rester honnête femme. Je n'aimais pas mon mari; j'étais en révolte contre le mariage, contre mon mariage. Or, cet homme que je n'aimais point, à qui je

mentais à la minute même où, par lui, je devenais femme, j'ai fait avec lui huit années d'excellent ménage. Huit ans sur treize, qu'on pourrait donner en exemple. Qui fut l'auteur du miracle? La puissance de la loi? la puissance de l'initiation ? Le certain, c'est que malgré mes projets ambitieux, mes révoltes et mes mensonges, à peine mariée depuis une semaine, j'étais changée et asservie. Tous mes renoncements furent en germe dans celui, si prompt, où je sacrifiai aux jouissances de ma nouvelle vie le souvenir de mon grand amour déjeune fille, et de ce renoncement, qui ne me coûta guère, je reçus aussitôt la récompense... Le séjour au bord du lac italien, le voyage qui suivit, furent une période ensemble trouble et satisfaite, bassement paisible et lâchement heureuse. Je me roulai avec plaisir dans mon abdication. Enfin j'étais délivrée des hautes pensées !

Au sens le plus précis et le moins noble du mot, je fus alors Isl femme de Jean.

Amants? Non, sûrement pas. J'ignore quels

sentiments l'agitaient, lui. Probablement, outre le désir très naturel en présence delà jolie fille neuve qui lui appartenait, la protection touchante de l'homme sur la vierge qu'il a conquise, et le léger dédain (symétrique de notre irritation) qui accompagne sa victoire. Ce n'était pas de l'amour : et moi, je ne lui rendais pas non plus de l'amour. Je ne l'aimais pas. Le jour où je le vis, abattu dans le champ de mûriers et de vignes, les yeux révulsés, frappé d'une paralysie soudaine, ma première pensée fut de le laisser là, de me dégager de lui en m' enfuyant. S'il était mort, j'aurais eu certainement plus d'embarras que de chagrin.

Alors, quoi?

Ah ! tout d'un coup je viens de le comprendre, de le voir, ce lien qui m'attachait à lui : la complicité. Deux mariés de convenance, aux premiers temps du mariage, sentent qu'ils sont deux complices d'une sorte de lâcheté morale. Lâcheté d'avoir acheté une fille pauvre, lâcheté de se livrer pour de l'argent et de la respectabilité sociale, lâcheté pire, d'être tout de même satisfaits l'un

de l'autre, malgré les raisons qu'on aurait de se mépriser et de se haïr. A cette heure de complicité, l'on se pardonne, car on se tient Fun l'autre. Heure unique où l'on pourrait, sans risquer de rompre, se dévoiler tout ce qu'on s'est caché!

J'aurais pu dire à ce moment où Jean ne pouvait se passer de ma présence : a Écoute, je ne t'ai pas avoué que mon père a été en prison, que j'ai couru le cachet et que j'ai été — que j'étais hier — que peut-être je suis encore aujourd'hui amoureuse d'un jeune homme qui m'a tenue dans ses bras comme une fiancée... Et je dois te confesser encore que je ne t'aime pas, et que je. t'ai pris comme un moyen de me tirer de la pauvreté, du déclassement... »

Heure fatidique, où malgré de tels aveux Jean m'eût gardée.

Mais cette heure est brève et ne revient pas. Ce qu'on ne s'est pas dit alors on se le cachera à jamais : bientôt les jours de la vie nouvelle, de la vie à deux, s'accumulant, vous font un passé commun, qui, définitivement, masque

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les deux routes diverses par où Ton est venu à se rencontrer. En même temps les forces qui ont rapproché les époux — la loi et le désir — affaiblissent progressivement leur action. L'épouse s'aperçoit que le bénéfice légal lui est acquis, — comme le grade à l'officier : on ne peut lui ôter sa qualité de femme mariée; tout au plus auraitelle peur de la séparation ou du divorce, qui sont une sorte de mise en disponibilité, mais qui, pourtant, sont encore la Légalité. — Quant à la domination de l'homme sur la femme qu'il a initiée, elle ne résiste pas à l'habitude. Même quand les ménages restent, comme l'on dit, amoureux, l'amour y est paisible et patient. Il advient cette chose imprévue, et à quoi l'on ne croirait pas si l'on ne l'avait éprouvée : la présence, à côté de soi, du compagnon accoutumé, finit par être un élément de calme physique. Les époux, à l'ordinaire, n'osent pas l'avouer, et les femmes qui se plaignent d'être délaissées sont rares : la plupart d'entre nous seraient incommodées par des retours offensifs du mari. Mais en réalité rien n'est plus

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chaste que la plupart des ménages, rien n'y évoque la passion. La passion s'entretient par l'insécurité, la brièveté des heures. Et les heures des époux sont à l'excès longues et sûres...

Ainsi peu à peu s'abolissent les deux forces d'attraction qui ont d'abord uni les mariés de convenance.

Peu de mariages se rompent, pourtant. Jamais la pensée de rompre le nôtre ne m'est venue; ni, je le suppose, à mon mari... Il a préféré, lui, tous les tracas d'une vie double affreusement compliquée, à la tranquille débauche où il eût pu se plonger sans péril, s'il eût reconquis sa liberté.

Et moi?

Moi, je me sens attachée au mariage, au mari, à la maison conjugale, par tant de liens ténus, mais solides, que maintenant même, où je me sais trahie, je n'ai pas le courage de vouloir énergiquement ma vengeance et de tout lui sacrifier. J'ai beau me révolter là contre, mes raisons de vivre sont concentrées en mon mariage. C'est qu'insensiblement, dans le lâche accord de nos vo-

lontés complices, à Tinsu de nos deux consciences nous sommes devenus meilleurs et plus dignes vraiment d'être aimés Fun par l'autre. Les catholiques diront encore : ce C'est l'efficace du sacrement... D Moi, qui cherche à expliquer cela sans postulat religieux, je me rappelle que les bœufs attelés au même joug finissent par s'aimer, d'un amour obscur et intime qui fait mourir l'un si l'autre est enlevé. La raison de cet amour n'est que dans la cohabitation et dans la simultanéité des actes, — pour avoir eu faim, froid, fatigue ou repos, chaleur et satiété — en même temps. Des accords naturels dont la loi nous échappe s'établissent entre des êtres de même espèce, quand ils sont rapprochés. Et de cela sont faits l'accent du langage, la couleur des yeux, dans une province, om l'usage d'une certaine boisson, dans un pays. Comme deux arbres très proches l'un de l'autre finissent par se coller sous une même écorce, deux époux s'unissent par la seule cohabitation.

Ainsi le pacte immoral de deux êtres indifférents qui se trompaient l'un l'autre, devint, le

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temps aidant, l'union affectueuse et profonde de deux vrais époux. Alors seulement, nous fûmes ce que nous n'avions pas été jusque-là : nous fûmes mariés. Car ce n'est point dans les paroles rituelles qu'est l'essence du mariage, ni même dans la communion amoureuse. Des paroles ne sont qu'un mouvement de lèvres et du bruit, l'amour peut être la négation du mariage (exemple, l'adultère). Un homme et une femme sont vraiment époux quand ils sont devenus, par la vie commune, acceptée et goûtée, — des parents^ — comme la consanguinité les crée. Quand la femme est devenue pour le mari cette sœur dont parle le Cantique, le vrai mariage est accompli. L'action mystérieuse réside dans cette lente transformation dont aucun des deux époux n'a conscience pendant qu'elle s'accomplit. Si les lois changent les rites conjugaux dans l'avenir, ce qui est probable, et que cela — la vie à deux et la communauté des intérêts — soit conservé, ce sera encore le mariage.

Grâce à cette action moralisante de la vie à

deux, qui adoucit, pour ainsi dire, Tégoïsme humain en le dédoublant, j'ai pu demeurer si longtemps, huit années sur treize, une femme à peu près parfaite. D'être mère, comme il est juste, cela m'a maintenue et fortifiée dans cet état supérieur : l'orgueil et le contentement de la maternité avouée, proclamée, sont la sauvegarde de bien des unions.

Et cependant même durant ces huit années, je ne fus pas absolument irréprochable. Ce que j'ai à me reprocher n'est point égal, bien entendu, à ce dont Jean s'est rendu coupable. Mais il y a eu tout de même, en moi, un coin de cœur et de pensée réservé où pour rien au monde je n'aurais voulu que mon mari pénétrât.

Quand je prétends me prouver à moi-même que je suis une honnête femme, je me dis : ce J'ai résisté à Herrscher et à Landouzie. » Cela veut dire : ce Je n'ai rêvé à la possibilité d'une chute qu'avec Herrscher et Landouzie, » — car je fus courtisée par bien d'autres... Notre vie extérieure.

si étroite soit-elle, comporte des relations avec quelques hommes, célibataires ou mariés. Or, je le proclame et je suppose que toute femme assez jeune est dans le même cas : il n'y en a guère parmi les hommes avec qui j'eus l'occasion de causer à l'écart cinq ou six fois qui ne m'aient offert leurs bons offices pour tromper mon mari. Le lieu principal où ces offres m'assaillirent fut le salon Herrscher, — qui représente pour nous, bourgeois modestes, le monde, la grande vie de Paris à laquelle nous ne participons point directement. — Avant que le vieux Herrscher, directeur du Crédit Commercial, fût malade, ^me Herrscher mère recevait tous les lundis soirs de décembre à la fin de mai. On rencontrait chez elle, outre ses deux fils, Henri et Lucien, jeunes et garçons l'un et l'autre, à peu près tout le monde financier et aussi beaucoup d'artistes, plus le bataillon ordinaire des jouisseurs parisiens. Ces réceptions ont duré jusqu'à ce que le diabète du vieux Herrscher s'aggravât sans espoir de guérison. L'année qui suivit la mort de son père, Lucien

se maria et devint chef de la maison. M™^ Lucien Herrscher, beaucoup moins aimable que sa bellemère, a remplacé les réceptions de chaque semaine par trois ou quatre dîners somptueux et un grand bal tous les ans. Nous sommes invités au bal et à l'un des dîners.

Du temps des réceptions hebdomadaires, on m'ya beaucoup fait la cour; cela débutait toujours de la même manière : des admirations, certaines politesses peu coûteuses, loges,cartes d'entrée pou r les expositions des cercles, etc. Comme je ne me prenais pas à de telles amorces, beaucoup renonçaient. Les plus tenaces, principalement des messieurs âgés, s'engageaient discrètement à m'entretenir, surtout ceux qui pouvaient en quelque sorte me payer avec l'argent des autres : — les banquiers qui disposaient pour Jean d'avantages solides. Je n'eus en conscience aucun mérite à refuser; l'idée d'appartenir à des hommes que je n'aurais pas choisis me répugnait par trop. Puis j'aimais encore trop mon mari.

J'aimais mon mari. Cependant, tout en refu-

sant de me vendre à des hommes qui me déplaisaient et en attribuant à ma vertu ce qui était l'effet de mon dégoût, j'ai permis de me courtiser aux hommes qui me plaisaient. J'ai goûté les approches, les propos d'amour impurs; enfin, j'ai flirté, — pour employer ce mot que les bourgeois sont en train d'emprunter aux mondains, avec la chose. Le mot est plutôt gentil, caressant, amusant ; la chose est simplement tout l'adultère, sauf l'adultère même.

Le besoin de flirt me prenait par accès, né d'abord d'une sorte d'envie subite de me prouver à moi-même que ce si je voulais !... » Il s'y mêlait de la coquetterie et du mauvais désir, et surtout l'agrément d'insérer dans sa vie un peu de roman sans conséquence. Je ne livrais pas grand'chose de moi, et, au prix de ces abandons passagers que je jugeais inoffensifs, je vivais dans une griserie sentimentale délicieuse. — Telle fut mon aventure avec Dansette, le médecin. Elle se borna à des rendez-vous dans les parcs éloignés, afin de se promener aux côtés d'un joli homme qui

VOUS dit des choses tendres. Telle la redoute chez le peintre Levaillant, où, durant toute une nuit, j'eus pour courtisan M. de Moirax. Cela avait commencé par une valse significative (toutes les femmes me comprendraient si elles lisaient ceci), que ce clubman, à peine présenté, avait osé danser avec moi sans que j'eusse protesté. Telle fut aussi la jolie (oui, réellement jolie) intimité avec Henri Herrscher. Celle-ci, du moins, ne me rappelle que des souvenirs aimables. Henri était fort jeune : vingt-quatre ans. Son sentiment pour moi fût sérieux et sincère. Je ne lui permettais guère que de m'en parler et de me l'écrire, ce qui m'a valu des lettres exquises, si tendres que je ne puis pas les relire, sans émotion (car je les ai gardées !). Justement parce qu'il était sincère, un peu timide, je l'ai fait souffrir de ma coquetterie. A cette redoute chez Levaillant, où M. de Moirax ne me quitta guère, je vois encore le visage bouleversé d'Henri quand, me rencontrant par hasard seule dans une des pièces du premier étage, il me dit à voix basse : ce Comme vous me faites mal!... » Ce fut

si gravement dit et si touchant qu'un instant je l'aimai. Je lui pris la tête dans les mains et je le baisai sur la joue. Voilà la plus grande faveur qu'il ait jamais eue de moi.

Tout cela, c'est bien peu de roman et bien peu de trahison. Quelle femme pour si peu n'imposerait silence au remords? Quel homme n'en pardonne davantage à toute femme qui n est pas sa femme? Est-ce que les bals, les réceptions mondaines, les visites, sont faits pour autre chose que pour favoriser cela ? Est-ce que, le soir de la redoute Levaillan t, la plupart des femmes présentes n'ont pas accordé de tels « menus suffrages »? Ce vice léger, pimpant, tout en paroles et en frôlements, n'a-t-ilpas droit de cité dans le monde? Bien des fois, Jean et moi, nous en causâmes avec indulgence et gaieté à propos d'autres que nous. Cependant, je n'aurais jamais osé lui avouer ce qui fut mon fait, ce à quoi je participai. Remords? non pas. Je sentais, en conscience, que tout cela n'avait aucune gravité, pourvu que mon mari ne le connût pas! C'est

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par les aveux, me semblait-il, que j'aurais commencé à nuire, à créer de la souffrance. Ainsi, je pense, dans la vie à deux, la nécessité des premières dissimulations s'impose à la femme si elle n'a pas Tobscur héroïsme d'éviter toute coquetterie, de fuir la capiteuse atmosphère du désir masculin autour de sa jeunesse.

Non seulement j'ai caché à mon mari les petits faits précis, tels que les promenades avec Dansette, la valse de M. de Moirax, le baiser de Henri Herrscher, mais je l'ai systématiquement induit en erreur, je l'ai dérouté à plaisir par de fausses confidences. A m'efitendre parler d'Henri Herrscher, il a dû penser que ce jeune homme me déplaisait. Je crois que dans un ménage qui vit en bonne harmonie, le vœu même de maintenir cette harmonie induira la femme au mensonge : elle tiendra tout naturellement son mari à l'écart de l'agitation sentimentale sans laquelle elle ne saurait vivre heureuse... Lorsque cet air de sentiment respirable manque à la femme, elle sou(fre,

et de sa souffrance elle fait pâtir le mari. Lorsqu'elle le respire en abondance, elle est heureuse, et exhalesajoiedevivreen tendresses pour son mari. A ce prix, quelques-unes se donnent un brevet d'honnêteté. Ce fut mon cas. Et certes jusqu'au jour présent il ne m'était pas venu à l'idée de me juger coupable ni pour les peccadilles en question, ni pour le mystère que j'en avais fait. Bien mieux, je m'applaudissais, je me décorais pour ma force à me défendre contre les hommes qui m'avaient déplu, et contre ceux mêmes qui m'agréaient, Herrscher et Landouzie.

Aujourd'hui, il faut bien que je regarde en face la misère de mon honnêteté. Le temps n'est plus aux duperies de soi-même. J'ai résisté à Herrscher parce qu'il s'est présenté trop tôt dans ma vie, qu'il m'a fait la cour trop tendrement et trop naïvement, que la maternité, survenant à point, m'a défendue. Quant au capitaine Landouzie, si je n'ai point failli par lui, au sens légal du mot, la vérité est que j'ai été moralement sa maîtresse... Voilà écrit l'aveu, qui obstruait ma conscience. Il

m'en coûtait de déchirer le pacte conclu avec moimême, par quoi la conscience devait se taire, sur le chapitre Landouzie, afin que je pusse continuer de me dire : ce J'ai résisté! » Eh bien, non! je n'ai pas résisté, ou du moins ma volonté n'a eu aucune part dans ma résistance. Telle est la vérité. Ceci doit être une confession, ou rien.

Vers 1 891, j'ai ressenti — comme à un certain moment de leur vie conjugale l'ont ressentie plusieurs bourgeoises honnêtes que je connais — le besoin de l'adultère. Les écrivains appellent cela la criscj tout court, ou l'âge critique... Il n'y a pas d'âge critique. Il y a un moment où une femme qui jusque-là a été satisfaite par le mariage, arrive à souhaiter autre chose. Pourquoi en 1891 ai-je commencé à me désintéresser de mon mari, de mon ménage, de ma fille?... Premièrement pour cette banale raison que tout lasse, comme dit le proverbe. Le plaisir que peut goûter la jeune épouse à installer sa maison, à diriger son ménage, à élever son enfant, était épuisé pour moi. Ma vie

était trop, le lendemain, ce que je la prévoyais la veille.

Donc, à l'origine, un ennui lentement mûri, auquel se mêlait une indifférence croissante à l'égard de Jean. Lui me témoignait une indifférence égale, ou plutôt, comme je l'expliquais tout à l'heure, il n'était plus question d'amour entre nous. L'un à l'autre, nous nous donnions le calme; mais ce calme était vide et oppressant. L'influence de mes nerfs s'exaspéra. Je connus les heures de frémissement intérieur, de chaleur aux mains, de bâillements et de larmes qui seraient, pour un mari avisé, le meilleur signe de danger. Comme à un certain moment de ma vie de jeune fille, la solitude de mon cœur m'était devenue pénible, ainsi je commençai à souffrir du repos où la vie conjugale laissait maintenant ce cœur, naguère agité et occupé par elle. Etre livrée à un homme, c'est pour une vierge un événement révolutionnaire, qui l'ébranle pour longtemps ; puis vient la maternité, qui continue la période d'émoi. Tant que durent ces temps troublés, tant que la femme n'est point

remise de cet afflux de sensations et de soucis nouveaux, elle est incapable de rêver et d'agir hors du mariage, elle est asservie au mari, même sans aucun goût de vertu. Les séducteurs professionnels ne l'ignorent pas. Ils s'abstiennent d'attaquer les jeunes épouses avant quelques mois de mariage. Ils attendent patiemment la prochaine revanche, sachant bien que dans le mariage même, dans l'accoutumance conjugale, s'exerce une sorte d'entraînement, de préparation à leurs projets. Quand le régime conjugal est enfin établi, quand l'accoutumance est complète, aussitôt l'épouse sent que ce trouble délicieux, ce trouble antérieur lui manque. Regret du passé chez l'honnête femme, désir de l'aventure chez les autres; combien éprouvent le besoin d'un nouveau mariage, où tout ce qu'il y eut d'exquis dans la première initiation se recommence !

Chez les fenunes d'un certain grand monde oisif et jouisseur, l'adultère est tellement à la mode, il est considéré comme si peu important, et, en somme, prévu dès le mariage, que la crise

est sans cloute moins sensible que chez nous, modestes bourgeoises. Nous autres, au cours des premières années conjugales, nous sommes sincèrement résolues à demeurer honnêtes; tout notre bonheur, nous l'attendons de notre mari. Et voilà que parfois il se fait en nous une grande sécheresse; nous nous retrouvons seules dans le mariage, comme naguère dans le célibat. Et nous souffrons davantage, car, épouses, nous avons éprouvé la douceur d'être aimées. Cette fois encore, comme au temps de notre jeunesse, nous croirons rencontrer l'homme providentiel, l'amant nécessaire. C'est tout simplementl'étemelle, l'immanquable tentative masculine qui trouve une forteresse d'avance rendue à merci. Telle j'étais quand j'ai rencontré le capitaine Landouzie.

Cette rencontre eut lieu naturellement à l'un des bals Herrscher, où toute ma mondanité était circonscrite. S'il n'avait pas fait la a tentative », il est certain que je ne l'aurais pas distingué : trop

souvent, nous ne choisissons pas; nous' aimons l'homme qui s'impose le mieux.

Landouzie n'était pas beau : il avait une figure singulière, à fortes saillies d'os, avec trop de poil noir sous les yeux, autour des oreilles, — la moustache lourde et les cheveux drus. Ses yeux petits brillaient noir, ils lançaient le regard. Qu'ils sont rares, les yeux qui regardent vraiment! Méritet-elle le nom de regard, cette vision flottante qui semble subir les choses au lieu de les surprendre? Les yeux de Landouzie lançaient, dardaient réellement leur vision; une vision qui vous touchait à son gré, comme un frôlement matériel, infiniment subtil et pénétrant. Son corps n'avait rien des proportions classiques d'une académie. Les épaules, les bras, la tête semblaient trop gros pour la taille. Il avait, ainsi que je l'ai entendu dire assez justement autour de moi, « le type buffle », c'est-à-dire que tout son être révélait une puissante vigueur mue par un caractère violent... De la force visible et un regard net et fixe : quelles précieuses armes pour un conquérant de femmes! Une femme.

seule avec un tel homme, est déjà en péril; car elle a peur: elle se sent,^jr trop, la plus faible... Je me rappelle aussi l'impression singulière que me fit sa démarche, la première fois que je le vis. Il semblait, à chaque pas, prendre son élan, une épaule en avant, comme pour culbuter un obstacle.

Tout cela composait un ensemble qui, naturellement, exaspérait les hommes. Les hommes pardonnent encore aux succès féminins des bellâtres : la raillerie contre ceux-ci est aisée, et ils sont, par trop de points, ridicules. Mais ils ne pardonnent pas volontiers aux hommes laids (comme le capitaine Landouzie) qui triomphent seulement par une sorte d'excès manifeste de virilité. Les triomphes de Landouzie étaient célèbres ; ils lui faisaient cortège, l'illustraient de cette renonmiée ostensible, bruyante, sans laquelle un homme est rarement remarqué par nous. Je n'étais pas la seule, j'en suis sûre, à ces bals Herrscher, à trembler quand Landouzie me priait à valser.

D'avance, les unes et les autres, nous étions pré-

venues par la renommée qu'il allait se traiter des choses de notre pudeur intime, qu'il allait falloir se défendre ou discuter comment on céderait : quelle femme, par une telle émotion, n'est mieux préparée à tout entendre? D'ailleurs, nous haïssions ce Landouzie, lorsque ce n'était pas à nous qu'il s'adressait, non par jalousie, mais par instinct, par solidarité de sexe. De loin, rien qu'à le voir parler à une femme, on sentait si bien qu'il lui disait des choses de maître à esclave, et que l'autre recevait cela domptée et soumise, et qu'il était en train d'en faire son jouet. On aurait voulu crier de loin : a Prenez garde! Chassez-le de vous, ne cédez pas... » Pendant qu'on pensait cela, il se levait, quittait son interlocutrice, venait à vous s'asseyait à votre côté. Il vous disait les mêmes choses... et au fond du cœur, on lui était reconnaissante, on y goûtait une secrète joie. Il nous a toutes plus ou moins séduites : s'il eût été livré à nous, mais à nous toutes ensemble, je crois que nous l'aurions chassé comme une bête malfaisante.

Le procédé de séduction de Landouzie — tels la plupart des séducteurs — était uniforme. D'une femme à l'autre, il ne se donnait pas la peine d'en changer. Il nous traitait avec beaucoup de mépris; mais sous ce mépris perçait un désir ardent et tendre, une volonté de nous conquérir si violemment sincère qu'on lui pardonnait... Les cinq premières minutes que je fus avec lui en tête-à-tête, — nous dansions, — il me parla de l'odeur de mes bras et des veines bleues de ma gorge. Cela eût sufïî, dit par un autre homme, à me le faire exécrer sur-le-champ. Et ce fut de pis en pis, dès lors, à chaque rencontre, dès qu'il eut résolu de me poursuivre. Les maris, qui, pour la plupart, ont eu ces façons du temps qu'ils étaient célibataires, livrent cependant leurs femmes aux danseurs ! Ils font semblant de croire à cette ridicule, hypocrite convention, par laquelle le bal serait un divertissement, une sorte de sport, comme la promenade ou la gymnastique : c'est, principalement, un marché d'intrigues.

Comme j'étais en pleine crise quand il m'ar-

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riva de rencontrer ce Landouzie, l'assaut me trouva désemparée. Avait-il, lui, deviné l'ennui où je languissais? Il me demanda, ce premier soir où il m'avait fait danser, la permission de venir me voir chez moi ; il me fît entendre sans au tre préparation qu'il voulait être reçu seul : — ^ « car c'est moi qu'il venait voir, et non pas des gens causant avec moi », — et je cédai tout de suite sur ce point, contrairement à toutes mes habitudes!

Et (puisque ce qui me tourmente surtout aujourd'hui, c'est d'avoir caché la vérité à mon mari) il convient de rappeler que, dans le fiacre qui nous ramenait à la maison, je ressentis une gaieté effervescente qui m'était inconnue depuis le matin de ma première rencontre avec Léon Delsarte. Deux heures plus tard, je me suis éveillée pour repenser à tout ce qui s'était accompli ce soir, à ces approches de Vaventure, subies sans y consentir encore. Comme c'était moins pur, mais comme c'était plus enivrant que ma juvénile passion pour Léon Delsarte! Car je n'étais pas, moi, une Emma Bovary romantique et innocente, re-

venant du premier bal avec des mirages d'aristocratie dans le cerveau. J'étais une pratique bourgeoise parisienne arrivée au bout de sa passivité. C'est le frémissement de l'impur effleuré, respiré, qui me troublait jusque dans ce lit conjugal. Ah ! si jamais des femmes de ma condition lisaient ces lignes, combien y reconnaîtraient, j'en suis sûre, un mal dont elles souffrent ! Comme elles reconnaîtraient cette étrange pubené d'adultère dont je fus prise alors, et que les poètes et les romanciers se plaisent à parer de grands noms sentimentaux!

Quand cette crise la surprend, que doit faire, grand Dieu, l'honnête femme? Garder son secret et fuir le danger, — c'est de l'héroïsme, outre que ce n'est pas toujours possible. (Comment, sans provoquer l'éveil du mari, etc..) Suivre le conseil que donne Michelet dans son livre, à la fois puéril et inspiré, de Foimour : avouer tout à l'époux, se réfugier dans ses bras et lui demander secours? Nulle épouse ne le fait et avec raison. On n'y gagnerait que le mépris et l'irritation

de son mari. On est condamnée à menrir, puis à trahir.

Moi, très vite, je m'habituai à mentir. Je ne crois pas que mon mari ait jamais soupçonné un péril aux visites de Landouzie. D'ailleurs, comme la chute définitive m'inspirait une peur extrême et de véritables remords préventifs, je m'ingéniais à la retarder. Les circonstances m'y aidèrent. Surveillée par Ursule comme je le suis (encore qu'à la longue cette fille ait pris, je crois, confiance dans ma fidélité à son maître), il ne pouvait être question de nombreuses entrevues chez moi. Il y en eut six en tout au cours de l'hiver, et le capitaine put s'y convaincre que mon salon n'était pas un lieu propice à s'emparer d'une femme.

Étrange liaison dont les événements ne furent et ne pouvaient être que des paroles prononcées et écoutées, des consentements d'idée, des accords de projets, — sorte de lutte d'une volonté contre une volonté, mais aussi troublante, aussi âpre que l'eût pu être la lutte de nos corps ! Je

n'étais pas la maîtresse de Landouzie, je ne lui avais permis aucune liberté et il n'en avait sollicité aucune : néanmoins, après ces six visites innocentes et la vingtaine de rencontres chez les Herrscher où nous nous arrangions à a flirter » ensemble, il était moralement maître de moi, et par lui, j'étais non pas déshonorée, mais, si Ton peut ainsi dire, définitivement ce dépudorée ».

Il m'a conquise en sachant découvrir le peu de boue (je crois sincèrement qu'il y en avait peu) qui engluait le fond de mon âme. Et cela me troubla si singulièrement que cela me changea toute et, par là, donna à ma vie un goût nouveau, singulier, savoureux. Lui, je crois que son plaisir fut justement de me révéler à moi-même le coin gâté qu'il y a dans toute Eve. Le reste devait lui importer assez peu, car il ne mit guère d'empressement à l'obtenir. Il préféra la volupté plus rare de ternir une vie honnête et une imagination chaste. Parfois il me disait : « Vous ne serez peutêtre pas ma maîtresse; mais il y aura entre vous et moi des secrets que jamais Jamais, vous ne pourrez

dire... J'ai pris possession de certaines régions de votre pensée où votre mari n'osera jamais accéder, et que vous-même vous ne soupçonniez pas. Vous êtes plus que ma maîtresse! »

C'était vrai. Dans le jardin secret que toute âme contient, c'est lui qui, pour moi, a semé les plantes les plus vénéneuses. Sans avoir exigé ni reçu de moi nulle faveur positive, il a contraint ma pensée à ce qu'une honnête femme, pour rester telle, doit éternellement ignorer. Et cette autre Marthe, une fois créée en moi, n'est plus disparue. Il m'est resté de la ce matière à penser impur » que je ne possédais pas avant.

Oh ! triste et trouble cœur ! La force me manque à présent pour en continuer l'examen. Il y a quelque chose de si médiocre, de si manqué dans le dénouement de cette aventure!

Et puis, à quoi bon ? Ai-je besoin d'aller plus avant pour connaître ce que je veux.

Après-midi,

Une dépêche bleue; je Fouvre et je lis :

a La maison Legrani vous prie de vouloir bien visiter aujourd'hui, de trois heures à cinq heures, l'assortiment de tapis d'Orient quelle vient de recevoir, »

Allons! Voilà du nouveau; voilà de l'action , Tant mieux! J'étais lasse et désorbitée. Je ne savais plus où s'égaraient mes réfleidons. Au moins je vais avoir à marcher vers un but, à parler à un homme. Et, pour quelque temps, la logique des événements ambiants et le concert des volontés d'autrui vont me dispenser d'avoir une conscience et une volonté.

Six heures du soir.

Dans ma chambre.

Yvonne n'est pas encore revenue du cours, où Germaine l'a conduite. J'ai renvoyé à loffice Ursule qui, m'ayant vue rentrer tout à l'heure, rôdait autour de moi, guettant le paquet que je rapporte. Il contient les documents du tiroir, repris par moi cette après-midi — tous — à Miton- Miiller.

Ma porte fermée, j'essaie de me recueillir. Je regarde, autour de moi, les choses accoutumées.

Les vois-je pour la première fois, — ou les retrouvé-je après les avoir perdues?... Elles m'enveloppent, elles me pénètrent. Je les vois passionnément. Je les veux.

Voici l'histoire de ma journée.

J'arrivai chez Miton-Miiller à l'heure fixée. Moins émue que les deux premières fois, je constatai que le cabinet du policier libre ressemble à peu près à n'importe quelle étude de notaire ou d'avoué. Miton me parut lui-même un assez brave homme, obligeant et poli, encore qu'un peu charlatan.

Il me félicita d'abord sur mon sang-froid.

— Bravo! me dit-il après m'avoir observée une minute ou deux. — Je vois avec plaisir que nous avons pris hardiment notre parti... Les dames se décident et se calment plus vite que nous autres hommes, à l'opposé de ce qu'on croit généralement. Au fond, je suppose que c'est parce qu'elles sont encore plus curieuses et jalouses, et que nos enquêtes les amusent.

— Je vous assure, répondis-je, que je me passerais volontiers de l'amusement!... Sans votre lettre de ce matin, peut-être allais-je vous écrire de tout suspendre et de me renvoyer les papiers.

— Vous auriez eu tort! Vous auriez eu grand tort... On doit toujours pousser une enquête jusqu'au bout, ne fût-ce que par délicatesse vis-à-vis

de l'enquêté! Mais oui, par délicatesse!... Votre mari, du moment que vous le surveillez, a le droit d'exiger que vous ne vous contentiez pas, pour asseoir votre opinion, de renseignements tronqués, d'hypothèses... La science ne vit plus d'hypothèses comme autrefois. Il lui faut des faits, des faits, toujours des faits. Et nous exerçons ici une véritable science exacte.

Dans sa figure falote, ses beaux yeux d'Oriental me regardaient, tellement paisibles que je ne pus distinguer si la phrase était ironique ou prudhommesquement convaincue.

Il ajouta :

— Nous avons des faits, déjà. Des faits très importants. En deux jours !... J'espère que vous êtes vite servie. Ne vous troublez pas. Rien de grave.

Je me sentais très pâle, mon sang refoulé vers le cœur.

— Dites, monsieur.

Il atteignit sur la table un dossier qui contenait, outre beaucoup de papier blanc, quelques notes au crayon. Il l'ouvrit et le feuilleta de la main

^ , ri III ---- . . . ^

gauche, tandis que, de l'index droit, il grattait le trou mastiqué de son bureau.

— Monsieur votre mari, reprit-il, a un appartement en ville...

— Je le sais. Où cela?...

— Nous possédons là-dessus des détails précis, des certitudes. L'appartement est un rez-dechaussée dans la cité d'Antin. C'est le troisième, à notre connaissance, que monsieur... (il chercha le nom, puis l'évita) que monsieur votre mari ait loué pour son usage personnel.

— Et il y reçoit des femmes?...

— Nous viendrons à cela tout à l'heure... Pour vous montrer combien notre enquête est consciencieuse, habile, je vous dirai que les deux précédents appartements étaient l'un rue Cortembert, à Passy, l'autre rue Rennequin, aux Ternes. Monsieur votre mari a déménagé de la rue Rennequin en avril 90 pour installer son mobilier cité d'Antin, ^ bis. Voici le plan de ce rez-de-chaussée... (Il me tendit un croquis au crayon.) Vous voyez, c'est très commode : deux

sorties, sans compter que la cité elle-même a trois issues.

— Et les femmes... Vous avez leurs noms?

— Ah! voilà ce qui vous préoccupe? Eh bien!

pour le moment, je n'ai pas de noms à vous fournir. Bien entendu, si vous le désirez, nous pourrons vous satisfaire... Vous nous direz jusqu'à quelle époque il vous plaît de remonter, et nous saurons les noms, tous les noms. . . Seulement, n'est-ce pas, ce seront des enquêtes distinctes et, naturellement, des frais nouveaux. Nous prenons les intérêts de nos clients, chère madame. Nous évitons de les induire en dépenses superflues. Or, dans votre cas, pour le constat de... de chose... l'indispensable est déjà entre nos mains.

Il s'interrompit, quêtant une réponse. Je le pressai du geste.

— Monsieur votre mari se rencontre actuellement à peu près deux fois la semaine, dans le rezde-chaussée de la cité d'Antin, avec une dame blonde... Vous avez mal?

Un étourdissement subit déplaçait sous mes

yeux, comme dans un lent roulis, les murs, le bureau, Miton-Miiller... Je pensai :

(( Il a une maîtresse... éMaîmenant!,,. C'est vrai, cela... » De l'apprendre ainsi, pour ainsi dire officiellement, sans doute possible, cela me heurtait d'une violence inattendue, plus que toutes mes découvertes d'avant. Ah! il n'y avait plus moyen de s'y tromper, cette fois : j'étais jalouse, jalouse à griffer, à mordre, à tuer.

Je demandai :

— Est-elle jolie?

— C'est la question que nous posent toutes ces dames, répliqua Mi ton en souriant. Je n'ai pas de renseignements là-dessus, madame. Je n'en demande pas à mes agents; leurs appréciations son t trop personnelles, l'expérience me l'a montré. Et d'ailleurs, qu'est-ce que cela fait? Notre dossier dit : « Une jeune dame blonde généralement habillée de noir. Élégante : elle a l'air d'une personne comme il faut. » — Ne vous fiez pas outre mesure, non plus, à cette dernière impression de nos agents.

— Vous ne savez pas le nom?

— Pas encore. Monsieur votre mari est très discret. Dans aucun de ses trois appartements, il n'a loué sous son véritable nom. On n'y connaît que (( Monsieur Maxime », — et monsieur Maxime ne laisse point traîner de papiers compromettants. Comme ce n'est pas un garni, mon agent s'est abstenu d'y entrer... La dame blonde vient en fiacre et s'en va de même. Le fiacre attend; on l'a pris, ordinairement, dans le quartier de la rue de Rivoli, près du Palais-Royal; jamais à une station. Je ne vous dissimule pas que ces renseignements nous viennent tout simplement de la concierge. On en aurait de plus complets, si l'on voulait. Cette femme soigne un vieux mari infirme ; elle est misérable; elle a besoin d'argent... En y mettant le prix elle se prêtera à toutes les combinaisons. Nous agirons selon votre désir.

Je compris aussitôt ce que je désirais : voir l'appartement, la concierge, et aussi, le plus tôt possible, l'élégante dame blonde en noir. Miton, qui arrêtait sur moi ses beaux yeux comiquement

embusqués dans les rides de son visage, devina ce projet.

— Vous pensez déjà à y aller vous-même.

Prenez garde! Vous n'apporterez point à cette démarche le sang -froid de nos agents. Mieux vaudrait encore faire venir la concierge chez vous, ou la rencontrer ici, si vous tenez absolument à l'interroger. D'ailleurs, qu'est-ce qu'elle vous dira de plus qu'à nous?

— Après? demandai- je sans répondre à sa question. Vous ne savez rien de plus?

— Si. Nous avons un renseignement assez important et qui expliquera peut-être les trente mille francs dissimulés par monsieur votre mari.

— Dites vite, monsieur !

— II ne faut pas vous émouvoir, comme tout à l'heure... Ce n'est rien qui puisse vous rendre jalouse, aumoins dansle présent... Monsieur votre mari, comme la plupart des célibataires mûrs, avait autrefois une liaison qu'il rompit probablement pour se marier. Et de cette liaison...

— lia un enfant?

— Précisément.

— Oh! mon Dieu!...

— Voyons, chère madame... pourquoi vous émouvoir? L'enfant ne connaît ni son père ni sa mère. Il est adopté et élevé par une femme du pays de votre mari, aux environs de Châtellerault, très dévouée, très discrète, qui ne parlera pas... Avant de le lui confier on Ta, croyons-nous, fait séjourner quelque temps dans un hospice belge d'enfants trouvés. Ah! votre mari est la prudence même, et intelligent avec cela! De la sorte nul, sauf lui-même peut-être, ne pourrait jurer que ce soit bien son enfant. Beau début de feuilleton, n'est-ce pas, madame? Enfin je vous assure que vous n'avez rien à redouter : tout présage que le jeune homme (il a quinze ans) vivra et mourra sans connaître ses vrais parents. Au fond, réfléchissez : la conduite de monsieur votre mari lui fait plutôt honneur. Il y en a tant, — conclut emphatiquement Miton-Miiller, — qui oublient le fruit de leurs plaisirs!

— Vous êtes sûr de tout cela? questionnai-je.

2fO LE JARDIN SECRET

— Parfaitement sûr... D'autant plus que j'ai dirigé moi-même cette petite enquête, plus délicate. Ah! vous vous demandez comment, en deux jours...? Cela n'a pas exigé de grands efforts, allez! M. Lecoudrier, m'aviez-vous dit, est depuis près de trente ans employé au Crédit Commercial... Il n'y avait qu'à chercher, dans le personnel de cette banque, quelqu'un l'ayant connu .avant son mariage. J'ai trouvé sans peine. Un garçon de bureau... très fidèle... un homme de confiance... les annales vivantes de la maison... C'est en même temps un convive fort agréable. J'ai dîné avec lui, hier soir... Il m'a raconté beaucoup de choses sur les messieurs Herrscher... Il a la spécialité des... commissions délicates. Vous comprenez ? Nous en trouvons toujours un comme ça, au moins, par administration. Rappelez-vous ceci, madame : tout subalterne qui accepte de faire des commissions délicates compte sur un double salaire : le salaire immédiat que vous lui donnez, et l'autre, plus incertain, mais plus fort, qu'il obtiendra un jour en vendant sa discrétion.

LE JARDIN SECRET 2fl

— Et selon vous, — demandai-je après un instant de silence, — les trente mille francs de valeurs seraient destinés à l'enfant?

— Simple présomption. Nous ne prétendons pas connaître l'avenir. Mais pourquoi monsieur votremaridissimulerait-iluneaussigrosse somme? Malgré ses... petites fredaines... il ne dépense pas beaucoup, surtout en ce moment.

— Vous n'avez pas découvert l'origine de ces trente mille francs?

— Si, à peu près. Votre mari a spéculé plusieurs fois, intéressé dans les opérations des frères Herrscher, sur les mines d'or, notamment.

— Oui, je sais... Il a gagné huit mille francs. Il me l'a dit.

— Mettez qu'il en ait gagné trente-huit mille et vous aurez l'explication.

Je pensais : a J'irai trouver Henri Herrscher, et s'il veut me dire tout ce qu'il doit savoir sur le compte de Jean, eh bien!...» Puis la jalousie bête, Tenvie de voir et de frapper ces autres femmes que mon mari embrassait, me reprit.

2f2 LE JARDIN SECRET

— Les lettres de femmes, demandai-je, vous n'avez pas découvert d'où elles viennent?

Miton eut son sourire de charlatan.

— Nous le découvrirons quand il vous plaira. Je vous répète que nous ne voulions pas vous induire en dépenses superflues. Déjà je puis vous assurer que la plupart de ces lettres sont vieilles de plusieurs années : l'inspection attentive du papier par l'employé expert a suflS à le démontrer. Savezvous qu'un papier blanc, entre nos mains, porte sa date et son origine aussi clairement écrite que si elles l'étaient effectivement au beau milieu de la page? Vous n'avez recueilli que des documents dont les moins anciens ont quatre ou cinq ans de date. Les autres, les récents, sont déposés cité d'Antin, qui a paru à M. Lecoudrier un asile plus sûr. Il y a un coffre en fer sur la cheminée : un de ces prétendus coffres-forts que vendent les magasins de nouveautés, et qui sont aussi faciles à ouvrir qu'une armoire à glace... Et la concierge n'y a pas manqué, m'a dit mon agent. Mais voulezvous un conseil?

LE JARDIN SICRET ^H

Je fis signe que j'écoutais.

— Eh bien ! ne fouillez pas plus avant dans la vie de votre mari. C'est de la curiosité mauvaise, et vous n'y gagnerez que des crises de nerfs et des nuits blanches. Vous souhaitiez le divorce? Vous l'aurez sans procès scandaleux. Nous filons Monsieur à son retour. Au premier rendez-vous avec la dame en noir, vous les pincez ensemble dans le nid chaud. Voilà un bon divorce, bien établi en une séance, sans contradiction possible, sans risque de détails gênants dans les journaux. Auparavant, bien entendu, vous avez remis tous les papiers à leur place; jamais votre mari ne se doutera que vous les avez lus ; il sera pris au piège sans pouvoir s'expliquer comment. Au contraire, imaginez toutes ces lettres lues à Taudience, les journaux en publiant les fragments. Oui... je sais bien, le compte rendu des procès en divorce est interdit, mais pas l'allusion, l'écho, la chronique... Messieurs les journalistes s'entendent à tourner la loi. Tels petits gratte-papiers scandaleux guettent de pareilles affaires comme la plus riche matière

2f4 ^K JARDIN SECRET

à chantage... Croyez-moi et laissez-moi faire. Je suis prêt à vous garantir votre divorce à forfait, entendez-vous? Vos démarches seront réduites au minimum, et vous ne me paierez qu'une fois le jugement rendu. Cela vous coûtera moins cher

quedepoursuivre l'enquête, et moi, j'y trouveaus^i mon avantage : l'affaire est moins incertaine ainsi et plus... comment dirai-je?... plus classique.

— Mais, objectai-je, le divorce ne rendra pas à la communauté, c'est-à-dire, en somme, à ma fille, l'argent dissimulé, qui s'en ira à Ingrandes, entretenir un bâtard.

— Assurément, répliqua Miton-MUller, les trente mille francs du tiroir doivent être considérés comme ce acquêts » du ménage, et vous appartiennent par moitié... A vous, toutefois, de décider si quelques billets de banque valent mieux que votre repos... Et puis, — ajouta-t-il après un silence, — trouvez-vous bien équitable de dépouiller le fils au profit delafille ? La fille, qui est légitime, n'a-t-elle pas trop d'avantages sur l'enfant naturel, pas reconnu, élevé comme un paysan?

LE JARDIN SECRET 2f7

Il me parlait, maintenant, exactement comme ce notaire de comédie dont il avait l'apparence. Il parlait, semblait-il, contre son intérêt de commerçant, qui eût été, plutôt, de compliquer l'affaire, de m'induire en dépenses; cependant, je sentis qu'il pensait ce qu'il disait, qu'il me conseillait réellement au mieux de mon intérêt. Et je compris que chaque métier, même le plus infâme, a son code d'honnêteté, condition de son existence même.

— Enfin, que décidez-vous? — me demanda Miton-Muller. — Devons-nous poursuivre l'enquête rétrospectivement, ou nous contenter, comme je vous y engage, de surveiller monsieur votre mari, dès son retour à Paris, pour constater le flagrant délit nécessaire au divorce?

Le divorce? Je n'y pensais guère en ce moment... Voir l'appartement, voir la femme, voilà ce qui m'agitait.

— Vous avez raison, dis-je. Rendez-moi les documents... Quand mon mari sera de retour, je vous préviendrai.

2f6 LE JARDIN SECRET

Il - ■! ' 1 1 I I ■ I ■ M ■ » . I É m

Miton-Miiller, sans répondre, atteignît la chemise de carton où étaient renfermées les pièces; il les compta et, me les remettant :

— Veuillez vérifier, dit-il. Tout est en ordre. Je les comptai à mon tour, sans trop savoir ce

que je faisais.

— Qu'est-ce que je vous dois, monsieur?

— Pour ce que nous avons fait, la provision que vous avez déposée suffira. Nous vous demanderons un nouveau dépôt quand le service de surveillance devra commencer.

— Alors, monsieur...

Je me levai. Miton-Miiller me conduisit jusqu'à la porte. Il devinait, évidemment, que je ne suivrais pas ses avis, que je continuerais l'enquêtepour mon compte, et, sans doute, il croyait devoir me marquer sadésapprobationparunefroideurdigne.

— Madame...

Je m'inclinai, et, cette fois, sans que personne m'accompagnât à travers le vestibule, je gagnai la porte. En remontant dans mon fiacre, je dis au cocher :

— Cité d'Antîn.

— Quelle encrée?

— Celle que vous voudrez.

Pendant la course, je fis mon plan. Aller au numéro ^ bis, comme une nouvelle ce bonne fortune » de Jean, demander sans affectation ce monsieur Maxime » ; tâcher, sous ce prétexte, de pénétrer dans le rez-de-chaussée et d'y être laissée seule.

Ce que j'y ferais ensuite, je ne m'en occupais pas encore.

Le fiacre s'était arrêté au coin de la rue Lafayette. Je le renvoyai, gardant mes papiers avec moi. Un peu de curiosité perverse et de divertissement malsain aiguisait certainement l'émoi singulier qui m'agita quand je pénétrai dans la cité. Je regardai ces façades moroses de grandes casernes assez mal tenues : a Ce n'est pas ici, pensai-je, que j'aurais choisi mon nid d'amour. »

Mais, comme une réplique soudaine de ma conscience, les souvenirs les plus secrets de mon passé s'évoquèrentj une autre démarche, une autre

2f8 LE JARDIN SECRET

maison, vers laquelle, une fois, je m'étais dirigée,

et non pas en enquêteuse,..

J'étais arrivée devant le numéro j' bis. La maison est un peu plus petite que les autres ; recrépie aussi depuis moins longtemps. La porte cochère est flanquée par une mercerie d'un côté, et de l'autre par un magasin d'herboriste. Grande porte à colonnes encastrées dans la muraille. La loge de la concierge est à gauche, sous la voûte, en contre-bas : trois marches à descendre. Dans cette loge, vaste comme un salon bourgeois, et assez propre, il n'y avait, au moment où j'entrai, qu'un homme en calotte, assis sur un fauteuil à roues, les jambes couvertes d'un vieux plaid, — bien qu'il fût tout contre le feu. Il me vit entrer, et alors il poussa une sorte de cri, tellement bizarre que je me demandai un instant s'il ne sortait pas du gosier de quelque ara en cage,

A ce cri, du fond de l'autre pièce qu'on apercevait par la porte ouverte, répondit une voix féminine, douce, fatiguée, un peu fêlée :

LE JARDIN SECRET 2f9

— Voilà!

Puis la femme parut. C'était une grande maigre. Ses cheveux bruns, mal peignés, encadraient un visage délicat et flétri. Elle était vêtue d'une robe noire élimée, luisante. Malgré tout, on devinait une jolie jeunesse passée, et que la misère, l'anéime, le chagrin, la vieillissaient plus que l'âge.

— Madame?...

Je m'étais arrêtée sur les degrés qui descendaient à la loge, mon plan me fuyait, je n'avais plus de mots ni d'idées. Enfin je pus dire :

— Monsieur Maxime?

La femme s'embarrassa :

— Monsieur Maxime?... Mais... il n'est pas là, madame...

Je répondis d'une voix mal assurée (l'émotion, heureusement, ne démentait pas mon personnage) :

— Cela ne fait rien. Je sais qu'il doit venir tout à l'heure. Je l'attendrai dans l'appartement.

Elle hésita encore, puis alla prendre une clef dans un casier. Timidement, par brefs coups d'oeil,

26o LE JARDIN SECRET

elle me dévisageait. Avant de se décider à me suivre hors de la loge, elle balbutia :

— C'est que... monsieur n'a pas écrit... D'habitude, quand il doit venir, il écrit toujours pour qu'on prépare...

Sa gêne visible me redonnait du courage.

— N'importe, lui dis-je d'un ton plus ferme.

Je vous assure qu'il va venir. Allons! vite.

Elle me précéda. A gauche de la voûte, on pénétrait, par un large vitrage, dans le vestibule où aboutissait l'escalier. Tout près de celui-ci, une petite porte, peinte en façon d'acajou, donnait accès au rez-de-chaussée. Elle l'ouvrit, passa devant moi, l'air toujours inquiet, disant :

— Je ne sais pas si tout est bien rangé.

Elle disparut vivement dans la seconde pièce, me laissant arrêtée à considérer la première. Je regardais, je regardais : il y a des moments où la vue exaspérée boit les objets comme une éponge sèche aspire l'eau. Je vis d'un coup, définitivement, je « fixai », comme sur une plaque instantanée, l'antichambre lambrissée à mi-muraille,

tapissée d'un papier de salle à manger assez fané, meublée de meubles genre turc, très communs.

Comme j'entrais dans la chambre à coucher, je surpris la concierge qui se hâtait de recouvrir d'une housse en faux damas rouge le lit, sans doute resté défait depuis la dernière visite de mon mari. Elle se retourna vers moi, rose sous sa fine peau grise; je lui demandai brusquement, sans plus me soucier de jouer un personnage :

— Y a-t-il longtemps que monsieur n'est venu ici?

Elle se troubla beaucoup, toussa.

— Mais, madame... je ne sais pas... Depuis... Monsieur n'a pas de date fixe... Et puis, je ne le vois pas toujours, quand il vient.

Je tirai de ma bourse un billet de cent francs.

— Dites-moi la vérité.

Elle fut si émue qu'elle dut s'asseoir.

— Ah ! mon Dieu ! vous êtes sa dame!

Elle resta quelques minutes haletante, regardant tout de même le billet de cent francs.

— Je vous en prie, madame, dit-elle, ne nous

causez pas de désagréments... Nous faisons notre métier, n'est-ce pas? et nous n'avons pas à nous occuper si les locataires sont ceci ou ça. Si vous me faisiez perdre ma place (et le propriétaire n'aime pas les histoires !), ça ne vous porterait pas bonheur. Tout en l'écoutant, je regardais la chambre, grande et agréable, confortablement arrangée pour son usage spécial. La glace à trois battants mobiles... La table de toilette somptueuse... Les fauteuils profonds; surtout le grand lit bas, retapé à la hâte, sa courte-pointe rouge bosselée par les plis des couvertures, et, sur la cheminée, le coffre de fer.

— Je ne vous ferai avoir aucun ennui. éMonsieur ne saura même pas que je suis venue ici. Je vous donnerai ce billet de cent francs si vous voulez me dire qui il reçoit et s'il vient souvent.

— Mon Dieu,madame,fît-elle, toujours assise, la voix traînant sur les syllabes... C'est que je ne sais pas bien, moi... D'abord, je ne suis ici que depuis huit mois... M. Maxime avait déjà le rez-de-chaussée... Il me semble qu'il venait assez

souvent; c'est ce que j'ai dit au monsieur qui est déjà venu me causer de cela... Sans doute de votre part?... Alors, voilà... Dans les commencements, il venait des deux fois, des trois fois la semaine ici...

— Avec des personnes différentes?

— Mais... ilme semble... oui... Je neregardepas beaucoup, vous savez? Ce n'est pas notre affaire.

— Et maintenant?

— Ah! maintenant, il ne vient plus qu'une seule dame ici; une jeune dame blonde... Et encore, vous savez... Je n'ai pas de conseil à vous donner... Mais je ne crois pas que cela vaille la peine de vous tourmenter. On dirait que M. Maxime a bien assez de cette dame... Il la fait attendre... Des fois il ne vient pas, et elle passe une heure entière toute seule... La dernière fois que je l'ai vu ici, il m'a dit : a Si cette dame vient, vous direz que je suis en voyage... »

— Quand cela, la dernière fois?...

— Il y a... plus de quinze jours... Alors, moi, vous comprenez, j'ai pensé : « Voilà M. Maxime qui en a assez... » C'est pour cela que quand vous

êtes arrivée, tout à l'heure, j'ai vraiment cru que c'était une nouvelle dame à M. Maxime. Sans compter que vous êtes bien plus jolie... L'autre petite, elle n'a pas de santé, elle est maigre; elle est pâle comme moi. Alors, n'est-ce pas, il vaut mieux ne pas vous inquiéter, puisque c'est, comme qui dirait, fini... Et puis les hommes sont tous pareils, allez! Le mien que vous avez vu il a gagné à ça une maladie de la moelle... Et on en voit des affaires dans notre métier... Ici dans la maison il y a une trentaine de ménages. Il n'y a pas un mari qui...

Je coupai court à ce flux de basses inutilités en disant :

— Vous avez la clef de ce coffre?

— Oh ! madame, fit-elle vivement, il n'y a pas grand'chose dedans, je vous assure.

— Vous l'avez donc ouvert?... Si vous me l'ouvrez, je vous donnerai cinquante francs de plus.

Elle n'hésita guère, cette fois : elle ôta une clef de son trousseau.

— Nous avons le même, fit-elle. Tous ces cof-

fres-là, ça n'est pas sérieux, seulement il faudra lever le dessus en même temps que vous tournez la clef. Autrement cela n'ouvre pas.

Je pris la clef

— Maintenant laissez-moi... N'ayez pas peur, je n'emporterai rien.

— Dame, fit la femme avec franchise... s'il manquait quelque chose, je serais obligée de dire à Monsieur que c'est Madame...

— Voici votre argent.

Elle prit les deux billets en rougissant :

— Si on n'était pas dans la peine, allez, madame! je ne ferais pas ce que vous me faites faire... M. Maxime a toujours été si convenable pour nous ! Mais que voulez-vous ? Mon mari malade, moi pas trop bien... On ne peut pas vivre. Merci... Bonjour, madame.

Elle sortit en traînant ses pantoufles. J'entendis la porte de l'antichambre se refermer.

J'étais seule.

Si l'on m'avait dit, il y a seulement trois jours.

quand je feuilletais fiévreusement les documents découverts dans le tiroir :

« Tu connaîtras le lieu où ton mari reçoit ses maîtresses; tu verras de tes yeux, tu pourras toucher le lit où se consomme Tadultère; tu auras entre les mains la clef du coffre où sont enfermées, non plus, comme ici, les reliques d'un passé déjà lointain, mais le témoignage de sa trahison d'hier... tu auras tout cela à ta portée, et non seulement tu n'en feras rien, tu ne fouilleras rien, tu ne regarderas rien, mais tu rentreras chez toi moins excitée à la revanche, moins prête à l'action que jamais. »

Si Ton m'avait fait une telle prophéde, j'aurais ri au nez du prophète.

Et cependant les choses se sont ainsi passées. Quand, après un temps dont je n'eus alors aucune conscience, mais qui — je le constatai ensuite — dura plus de trois quarts d'heure, la concierge un peu inquiète frappa à la porte et entra, elle me retrouva assise sur la même chaise basse, la clef à la main...

Elle balbutia :

— Ah ! Madame est encore là ! Excusez.

Je ne répondis pas. Cela me fît un étrange plaisir de voir entrer cette femme, comme si sa présence me délivrait d'un tête-à-tête pénible avec des objets, des images répugnantes et hostiles.

— Madame a fini?

Il eût fallu dire : a Non, je n'ai pas fini; même je n'ai pas commencé. Je suis restée assise à réfléchir. . Laissez-moi. »

Mais une timidité singulière me retint, une insurmontable gêne à expliquer à cette femme ma propre incertitude. Dans la vie, que d'abstentions irréparables ont cette petite cause : un mot, très facile à dire ! qui n'est pas venu aux lèvres !

Elle répéta :

— Alors, si Madame veut me donner ma clef...

Je la lui tendis. C'était fini, je le sentais. La

destinée me poussait doucement hors de la voie 011 je marchais depuis trois jours, et si légère que fût la poussée, il était inutile de résister.

— Est-ce que Madame reviendra? demanda la femme.

— Je ne pense pas.

— Que Madame soit discrète. . Ça pourrait nous causer tant d'ennuis avec le gérant et le propriétaire, si on savait.

Je ne lui répondis même pas. Je me sauvai de cette maison sans regarder derrière moi. Dans la rue, je respirai l'air comme une prisonnière libérée. Libérée de quoi? Je ne le savais pas, et le sentiment de ma libération était lui-même confus. J'échappais à des forces qui m'avaient déviée de ma route ordinaire, jetée dans l'imprévu et dans l'aventure. Leur influence me lâchait et je me sauvais, droit devant moi; je courais à ma maison, à mes chères habitudes quotidiennes, à ma douce et aveugle vie... d'avant.

Maintenant, seule en face de moi, dans ma chambre close, je me remémore cette heure décisive, cette minute de révolution morale opérée en moi, comme malgré moi, et j'essaie de démêler,

avec plus de sérénité, quelles en furent les causes, pourquoi elle s'accomplit à Timproviste dans cette maison ennemie, parmi ces objets souillés, avec, entre les doigts, cette clef qui devait ouvrir pour moi, définitivement, le mystère des trahisons conjugales.

Lassitude d'abord, c*est bien sûr, et dégoût! Une lassitude qui me brisait muscles et nerfs, un dégoût accru jusqu*à la nausée pour le ministère d'enquête que je m'attribuais. D'avoir approché de si près des espions et des traîtres, comme ce Miton-Miiller et cette concierge, d'avoir dû les accepter pour confidents, puis pour complices, cela me rendait plus odieux mon propre espionnage. Quelle leçon de voir, fait par un autre, l'acte méprisable que l'on médite!... L'extrême sécurité de ma vilaine besogne l'enlaidissait encore. Au moins mes précédentes recherches avaient eu pour excuse l'entraînement d'une découverte imprévue et un certain péril de surprise... Là, tout préparé, tout aplani, sauvegardée par des subalternes vendus, qu'allais-je faire?...

Pour la première fois, je compris, je sentis qu'une porte fermée par autrui, un rideau tiré par autrui, même lorsqu'on peut sans témoin et sans violence en franchir la clôture, ont le droit de rester clos, que c'est une sorte d'effraction morale de passer outre.

Pour la première fois, je vis poindre en moi le sens du secret.

Or, tandis que cette injonction supérieure, non pas même de ma conscience, mais de cette logique nécessaire des choses, à laquelle je ne sais guère résister, me clouait sur ma chaise, voici que le lieu où j'étais commença d'agir sur moi et de me modifier.

Oh! ce fut lent et discret comme un léger changement de température, comme l'afflux d'une odeur faible. L'impression fut d'abord presque insensible, — telle aux premiers moments de ma rencontre avec Delsarte avant-hier. — Seulement, pour l'avoir si récemment éprouvé, je le reconnus, cet étrange reploiement sur moi-même, qui est comme une loi de mon équilibre intérieur.

De nouveau tout s'effaçait, tout ce qui n'était pas moi, mes actes, mon passé. Mais cette fois, — fut-ce l'influence évocatrice de ce milieu d'adultère sur le pauvre être désorienté, meurtri, que j'étais? — le souvenir devint une poignante et vivante hallucination. Des pensées que j'avais eues un certain jour, ressuscitèrent dans mon cerveau, et j'entendis des paroles qui avaient été dites autour de mes oreilles, et je vis des choses déjà vues, et mon cœur se serra de l'ancienne angoisse. J'ai revécu là, comme dans un cauchemar, l'unique roman impur de ma vie mariée. Et cela a sufîî pour me rejeter chez moi, sans force pour la lutte, — n'ayant plus qu'une idée : garder ma maison, mon mari, ma fille, — quand même, oh ! quand même!...

Triste roman de la bourgeoisie médiocre, comme en cache dans sa mémoire, j'en suis sûre, plus d'une qui n'est point perverse!... Son dénouement misérable, par son néant même, m'a ôté l'envie d'un autre essai.

Moi aussi, comme mon mari, j'ai fait, un certain jour, la mauvaise démarche, celle qui, moralement, détruit le mariage...

Un jour de juin, — il y a quatre ans, — je suis sortie de chez moi pour aller chez Landouzie. Il ne m avait pas pressée à l'extrême; ce que sa fantaisie de libertin attendait sans hâte, c'était, je crois, la crise qui m'eût spontanément soumise à lui ici même, dans cette maison d'apparence vertueuse, d'atmosphère pure : prendre la femme intacte entre le mari et la fillette.

Je me défiais déjà assez de moi pour avoir peur de cela, qui m'eût fait horreur; mais, peu à peu, je m'étais accoutumée à espérer que, hors de chez moi, j'aurais plus d'audace. Une cause accidentelle pressa ma décision : Landouzie, attaché à l'état-major de l'armée, allait être rappelé à son régiment, dans l'Est, d'un moment à l'autre.

L'idée de son départ m'était insupportable, tant il avait su déjà occuper le vide de ma vie!..; Il me parut confusément que de lui céder, cela l'empêcherait de partir et me le garderait. Oh! ce ne.

fut pas, bien sûr, médité ni raisonné... Pas plus qu'alors, je ne saurais expliquer pourquoi, un jour de juin, je sortis de chez moi, allant chez lui, à la fois troublée et résolue. Pourquoi cette fois et pas les autres, où j'avais promis, et où, au dernier moment, une invincible inertie m'avait contrainte, sans lutte avec moi-même, à remettre la dangereuse démarche? Car je n'avais pas évité ce jeu puéril de dépêches, contremandant les rendezvous promis, par lequel une femme, à la veille de succomber, se donne l'illusion de la vertu.

Ah! je ne sais pas, je ne sais pas!... Celle qui traverse une pareille crise s'interdit tacitement de penser à ce qu'elle fait et à ce qu'elle va faire. Elle sait bien que si elle s'arrêtait à réfléchir, elle n'avancerait plus d'un pas dans le chemin oblique : et quelque chose en elle, qui n'est pas uniquement un vil désir, veut qu'elle avance, qu'elle arrive au bout du chemin. Plutôt que du vil désir et de la perversité, il me semble que ce fut, chez moi, l'impérieux besoin d'apaiser une inquiétude accrue peu à peu jusqu'à devenir intolérable : telle

la nerveuse attente du mariage qui, brusquement et vraiment sans honteuses pensées, saisit une fille longtemps calme dans le célibat. Quelle femme, vers la fin de cet automne qui dure de trente à quarante ans, n'a songé avec angoisse que cela va être fini d'être jeune, d'être un objet de tendresse, et que le temps passe et n'apporte rien ? Pour qu'une femme subisse avec résignation cette grande douleur, il faut qu'elle ait gardé intact ce respect aveugle de soi-même, cette innocence dans le mariage, rare comme la sainteté. Hélas! il ne me demeurait guère d'innocence, ni grand respect de moi. L'affreuse habileté de Landouzie avait été, tout en s'abstenant d'attaques qui m'eussent révoltée — et sauvée, — de me prouver que j'étais pareille à d'autres, destinée à faillir comme d'autres. Il savait par expérience qu'une femme démoralisée est plus qu'à moitié vaincue.

Toute âme d'Eve a son coin gâté. Heureuses celles qui ne le connaissent point!

L'aimais-je, au moins, cet homme vers qui j'ai-

LE JARDIN SECRET 2y^

lais, sans vouloir penser à ce que préparait ma démarche, à ce qui serait fait de moi tout à l'heure? Certes, le sentiment que Landouzie m'inspirait ne ressemblait guère à cette ardeur fervente et chaste qui avait échauffé mes vingt ans quand j'aimais Léon Delsarte... Je n'éprouvais pas devant lui cette surprise toujours renouvelée qui m'enchantait jadis à trouver Léon si charmant, — ce bonheur des regards, l'une des pures joies de l'amour jeune. La force d'attrait de Landouzie était plus mystérieuse, elle troublait davantage, aussi. C'était la domination exercée par les yeux, d'une fixité presque intolérable. C'était la grâce robuste, violente des gestes, et — comment dire? — une sorte de brutalité tendre dans la parole... C'était l'émoi de se sentir trop bien comprise par un homme qui avait expérimenté beaucoup d'autres femmes... C'était peut-être (l'aveu m'en coûte) une mauvaise gratitude, pour la déchéance morale que je lui devais déjà.

Je me souviens que, ce jour-là, jusqu'au mo-

ment où je quittai la maison (vers trois heures), je me contraignis à accomplir, sans m'en laisser distraire, tous les menus actes réguliers de ma besogne quotidienne. Yvonne, encore trop enfant pour suivre des cours, prenait alors avec moi, chaque matin, pendant l'absence de son père, sa leçon de lecture, d'orthographe et de calcul. Nous lûmes (la page est encore présente devant mes yeux), dans un recueil de morceaux choisis classiques, un récit de Marmontel où celui-ci conte son arrivée au collège de Mauriac. La dictée, ensuite, réussit assez bien. Mais une multiplication fut inextricable. Yvonne pleura, et ces larmes (oh ! comme je me rappelle!) m'émurent démesurément, à ce point que je faillis pleurer moi-même. Au déjeuner qui suivit, il me semble que si Jean avait été bavard et affectueux comme il l'est souvent, — ce mauvais mari! — j'aurais, non pas avoué, car on ne peut pas avouer ces choses, mais reconquis peut-être la force de résister, au moins pour un jour! Il fut préoccupé, pressé, il parla à peine; il me quitta avant l'heure du bureau. Lui

aussi, sans doute, avait son rendez-vous !... Yvonne sortit à son tour, menée par la femme de chambre chez une petite amie, Juliette Langlé : j'avais ménagé cette sortie la veille, car j'avais du courage et de la décision par avance. Vers deux heures, je me trouvai seule à la maison, avec Ursule. Et aussitôt mon isolement m'épouvanta : il me sembla que tout valait mieux que de m'abstenir, d'attendre, de continuer cette existence vide, a Je vais sortir, pensaije... Même pour envoyer un « bleu j) et me dégager, il faut que je sorte... » Mais, sitôt dans la rue, j'eus l'intuition que cette fois, si je n'allais pas à ce rendez-vous, après deux rendez-vous manques, Landouzie m'abandonnait et que roure chance défaillir était perdue. Alors ce qui me restait de santé morale s'abolit. L'angoisse du temps qui fuit, emporte la jeunesse et la possibilité d'être aimée, me a sonna » au cœur, comme disent les médecins. Je hâtai le pas. Un élan singulier maîtrisait la faiblesse de mes nerfs, l'élan fou vers le péril, qui est une forme exaspérée de la peur. Cette résolution factice me sou-

2jS LE JARDIN SECRET

tint jusqu'à la rue, jusqu'à la maison, que je connaissais pour avoir souvent passé tout près, par le goût du « danger sans danger », bien connu de toutes les femmes travaillées d^une telle crise. — C'était une maison d'angle, dans une rue calme voisine de la Madeleine... Sous la voûte, à gauche, la porte en chêne clair, à un seul vantail, entrevue chaque fois que je passais par là, était une chose familière pour mes yeux, et aussi le bouton électrique dans son godet blanc, et les fenêtres du rez-de-chaussée qu'// habitait, avec leurs rideaux doublés de rouge... Ces images hantaient ma mémoire, quand je pensais à la chute possible... Elles m'attirèrent, cette fois, avec violence, sans que fût détruite en moi, pourtant, la conscience de mal faire. Mon mari... ma fille... leur souvenir occupa ma pensée; mais comme des motifs abstraits, sans force de contrainte ni d'arrêt. Quand je poussai le bouton électrique, je me dis à moi-même :

« Dès qu'zï m'aura ouvert, je me jetterai dans ses bras, et après... »

Or, cet élan résolu se heurta à l'échec le plus piteux, le plus ridicule.

Personne ne m'ouvrit.

Et, comme j'insistais, un homme à tablier bleu sortit de la loge voisine et me dit, avec une impolitesse de ton voulue :

— Qu'est-ce qu'il vous faut? Je murmurai, très gênée:

— Monsieur Landouzie ?

— Le capitaine? répliqua le concierge. Il est parti.

Avec la lâcheté habituelle aux gens de service envers les femmes qu'ils voient sans protection :

— Et puis, ajouta-t-il en me dévisageant, le propriétaire ne veut plus qu'on reçoive de dames ici. Ainsi...

Je m'en suis allée sous cette injure, à laquelle je ne pouvais rien répondre. Elle m'importait peu, du reste, et une injure bien autrement cinglante me faisait saigner le cœur. Parti! Parti sans m'avertit? Je ne voulais.pas admettre que cela fût possible, que ce rendez-vous — pour moi l'acte

28o LE JARDIN SECRET

le plus effroyablement grave de ma vie — pût être pour lui un vulgaire incident. Entre cette désinvolture et mon angoisse, la disproportion était trop forte... ce II serait venu me dire adieu, il m'aurait écrit... S'il est parti, c'est pour une mission en province, c'est pour quelques jours. » Cependant l'homme au tablier bleu avait dit : oc II n'est plus ici! » Je m'accrochai à l'espoir que Landouzîe avait simplement déménagé, après une discussion avec le propriétaire. J'interprétais ainsi la phrase : a On ne reçoit plus de dames ici... » — « Il va m'écrire, » pensai-je... Et j'attendis, — n'osant questionner mon mari.

Cinq jours durant, je vécus dans cette anxiété, si enfiévrée, si dissoute par l'attente, que Jean s'aperçut de mon malaise et voulut appeler un médecin. Je refusai, je me déclarai très bien portante. Le sixième jour, n'y tenant plus, je me rendis chez W^^ Lucien Herrscher, qui recevait. Là, j'appris que Landouzie était effectivement parti, envoyé à Charleville, en sorte de disgrâce pour une aventure toute récente où était mêlée la

femme d'un général. Je me souviens qu'en apprenant cela, j'éclatai en plein salon d'un rire si singulier que la conversation en fut coupée net. On me regarda comme si j'étais folle. Je ne sais quelles paroles de congé me vinrent à la bouche ni comment je sortis.

Et après?

Après c'est le souvenir de longs jours horriblement tristes, où tout m'est à charge, où tout me froisse, où tout me donne l'envie de pleurer, et le médecin mandé malgré moi par mon mari ne sait rien expliquer de cette étrange consomption nerveuse; il conseille les distractions, la campagne... Seule je sais, moi, les vraies causes de mon mal. C'est un dégoût profond de vivre. Pas de remords. Ma conscience dort toujours : il me semble au contraire que, maltraitée par la destinée, celle-ci me doit une revanche plutôt qu'un châtiment. C'est à moi surtout que je pense dans ma tristesse plus qu'à l'absent, parti en me laissant la preuve que je n'étais dans sa vie qu'un

accident de débauche, mêlé à d'autres plus importants. Affreux état, où tout bruit, tout contact, tout frôlement du monde extérieur est une douleur. Je sais reconnaître ce mal, à présent que j'en suis guérie, chez les autres femmes, et je sais ce que cela signifie de déception sentimentale.

J'incline à croire que le médecin, lui, attribua ma maladie nerveuse au délaissement conjugal où mon mari, peu à peu, s'était accoutumé à me faire vivre. Le résultat fut que Jean (il me soignait d'ailleurs avec beaucoup de patience et de dévouement) se rapprocha de moi. Je supportai d'abord ce retour avec ennui. Puis je me soumis : avec une surprise émue, je reconnus que j'allais être mère une seconde fois. J'accouchai dans des conditions parfaitement régulières. L'enfant, un garçon d'apparence robuste, mourut quelques heures après sa naissance. Mais il avait guéri sa mère. La période des relevailles fut pour moi comme une lente rentrée dans la vie. Libérée de la singulière possession qui m'avait tourmentée, je goûtais étrangement la vue, la saveur des

choses... Ma maison... Mon mari... Ma fille... Tout cela me semblait nouveau, curieux, digne d'amour violent et passionné. Je fuyais les souvenirs de la crise, j'avais la peur ihstinaive qu'ils ramenassent le mal, s'ils revenaient impérieux et forts. Je me berçais avec ces mots :

« Après tout je suis restée honnête femme... » Et je ne trouvais véritablement en mon cœur, pour le présent et pour l'avenir, que des sentiments de très honnête femme, une singulière réaction de régularité, de pureté, de conjugalisme. Je crois que c'est l'époque où j'ai le mieux aimé, sinon mon mari, au moins cet ensemble de choses, d'êtres, d'intérêts et d'habitudes qui constitue le foyer.

Depuis, peu à peu, entre cette crise et moi, l'ouate des jours, doucement accumulée, en fit une chose lointaine, absente, presque étrangère. Je n'eus même plus besoin d'un acte de volonté pour m'en distraire. Par le seul effort de l'égoïsme instinctif, par l'instinctif souci du repos, une ré-

gion nouvelle fut interdite à mon souvenir. Il y eut un coin nouveau du Jardin secret où je ne pénétrai plus jamais... jamais.

Seulement, tantôt, quand je me suis trouvée seule dans l'appartement de la cité d'Antin, ma conscience et ma mémoire, brusquement, ont pris leur revanche et brisé cette longue contrainte.

Il m'a semblé que, cette fois, elle s'était ouverte, la porte naguère restée close devant moi, et que je l'avais passée, et que, de l'autre côté, j'attendais...

Sept heures.

Dansrantichambre,j'entendslavoix d'Yvonne, qui revient du cours, ramenée par Germaine.

Rendez-vous avec moi-même, pour les suprêmes décisions, ce soir, quand la maison dormira.

LE JARDIN SECRET 28ç

Onie heures du soir.

Cette journée, commencée dans la détresse, poursuivie dans le trouble des démarches inavouables et le désarroi de la conscience, oserai-je confesser qu'elle a fini, depuis le retour d'Yvonne, dans une tranquillité satisfaite, presque joyeuse ?

Yvonne était rentrée gaie et bavarde. Elle ne pouvait pas tenir sa langue; elle parlait en ôtant son chapeau et son manteau, elle parlait tandis que Germaine lui faisait le bout de toilette habituel avant le dîner : même en m'embrassant, ses mignonnes lèvres remuaient encore de bavardage, et il y avait des mots en retard dans ses baisers.

— Tu sais qu'il est sept heures, chérie! luiai-je dit. Qu'êtes-vous devenues toutes les deux, depuis la fin du cours ?

Elle a répondu avec volubilité, comme une réplique apprise d'avance à une question prévue :

— Maman, il n'y avait pas de place dans l'omnibus des Ternes... Nous en avons attendu trois... Puis, nous avons été à pied chercher celui de Passy.

Un coup d'œil, échangé par l'enfant avec Germaine, me laissa deviner que je ne tirerais aucun éclaircissement de la précieuse confidente.

N'importe. Je découvrirai bien tout à l'heure la vérité.

Nous dînons. Trois jours d'absence ont suffi à faire oublier son père à Yvonne. Oublier est trop dire; mais il faut le lui rappeler : il ne lui manque point, elle ne parlerait pas de lui la première. J'ai dû dicter à moitié, ce matin, sa réponse aux mots affectueux que contenait, pour elle, la lettre de Jean.

Or, voilà qu'elle interrompt brusquement l'interminable récit d'une punition infligée au cours, — par cette réflexion :

— Tu sais, maman? Trente mille francs, on ne peut pas acheter beaucoup de diamants avec ?

L'imprévu de ce propos me fait rire.

— Pourquoi me dis- tu ça? Tu as envie d'acheter des diamants?

— Non... mais papa a écrit qu'il rapporterait trente mille francs de là-bas... Eh bien ! pour trente mille francs, on a un collier de diamants pas plus long que ça.

Elle mesure la longueur de sa main frêle et un peu de son bras, au-dessus du poignet.

— Et encore, c'est des gros diamants seulement au milieu. Après, ils sont plus petits, et, au bout, gros seulement comme les boutons de chemise de papa.

Elle se tait un instant; ses yeux noirs, immobiles, regardent une image dans sa mémoire.

Et soudain je comprends le retard de sa rentrée, les signes d'intelligence avec Germaine, et quelle image fulgurante l'hypnotise. Je me rappelle, rue de la Paix, sur son socle de velours blanc, une

certaine rivière de diamants du Cap avec l'étiquette imposante : 50.000 francs.

Négligemment, je demande :

— En revenant du cours, tu n'as pas eu l'idée de regarder un peu chez les bijoutiers pour me dire quelles boucles d'oreilles te plairaient ?

Un délicat flot de sang teint la peau fine d'Yvonne. J'interdis formellement — elle le sait — qu'on traîne dans les rues de Paris, le soir, avec Germaine.

— Oh! non, maman, dit-elle...

Et elle ajoute bien vite :

— Seulement il n'y avait pas de place dans l'omnibus des Ternes... Trois que nous avons attendus!... Nous avons été à pied chercher celui de Passy.

Elle ment bien, décidément... Quand la mobilité du sang ne la trahira plus, les plus avisés se prendront à ses mensonges. Je la regarde et je pense :

(( Toi aussi, tu as des secrets. Us sont enfantins et puérils aujourd'hui; demain ils seront graves.

Encore un peu de temps, et l'amour s'y mêlera. Alors, même innocente, tu tromperas ta mère, un peu, comme ta mère a trompé son mari — un peu! »

Mais je ne dis rien; je ne relève pas le mensonge. Je ne veux pas gronder Yvonne, la faire pleurer. Ce soir, j'ai besoin de sa présence et de sa joie, le plus longtemps possible... Je suis lâche, pour la garder, comme je le serai le long de la vie, pour garder Jean.

Elle m'a su gré de mon indulgence, qu'elle a attribuée, je crois, tout simplement à mon défaut de pénétration. Elle m'en a récompensée par une gaieté plus effervescente. Elle a été adorable de puérilité et de sérieux mêlés, — gamine et femme en même temps.

Le dîner fini, elle m'a proposé de jouer aux cartes avec moi, de remplacer son père à la table de bésigue.

— Comment, tu sais jouer?

— Oui.

— Qui t'a appris?

— Germaine.

En effet, elle joue, et mieux que moi. Elle gagne.

— Pourquoi ne m'avais-tu jamais dit qu'on t'avait appris le bésigue ?

Elle fait une petite moue.

— Je ne sais pas... J'avais peur « que tu grondes »...

En revanche, ce soir, elle n'a pas peur... Elle sent qu'elle me tient. Sa fine politique devine que je ne gronderai pas.

La voilà couchée...

Ursule vient ranimer, dans la cheminée du cabinet, les tisons rouges mêlés aux noirs dominos des briquettes.

— Madame n'a plus besoin de moi ?

Sa voix sonne faux, un peu. Depuis la disparition des clefs, elle ne parvient pas à reprendre avec moi le ton autoritaire et menaçant.

— Non, Ursule, merci.

Elle sort.

Quelque temps, je sens errer dans mon voisinage son fantôme hostile, qui ne m'inquiète plus. La porte extérieure de l'appartement se referme sur elle. La maison se tait. Un à un s'éteignent les rares bruits de la rue.

Une devanture de magasin s'abaisse, grinçante. Le double trot d'un attelage de maître martèle le pavé, frôlé sourdement par les roues. Un passant s'éloigne en sifflant... Puis, rien.

Rien que les choses paisibles et familières autour de moi, les choses contemplées tant de fois qu'à la longue on ne les voit plus. Le casier à cartons... Mazarin et Richelieu... Le visage vénérable de Démosthènes, avec les anneaux de sa barbe ombrés de poussière... Le fauteuil en molesquine capitonnée... la tableà jeu... La lampeoùl'huilecircule avec un bruit imperceptible... la pendule qui chuchote éternellement ses deux mêmes syllabes. . .

Tout cela est banal et commun. Pour un étranger, tout cela est laid et ne vaut rien. Mais, pour moi, tout cela est sans prix. Je l'aime ardemment, aujourd'hui, comme au temps de ma dernière

292 LE JARDIN SECRtT

convalescence, parce que j'ai rêvé, un instant, — folle! — de le disperser et de le détruire.

Tout cela, c'est le foyer.

Je ne veux pas détruire le foyer.

Et pourtant, je sais.

Dans un tiroir de ce bureau sur lequel j'écris, il y a, scellée, la trahison... Dans cette grande chambre, le lit unique est un symbole mensonger de l'union de ceux qui l'habitent... J'ai vu un autre lit, ailleurs, où mon mari a reposé sur un cœur qui n'était pas mon cœur...

Néanmoins, j'aime ce bureau complice. Cette chambre complice, dont la veilleuse éclaire les profondeurs, sera demain, et toujours, s'il dépend de moi, notre chambre.

Je sais que je fus, que je serai trompée. Ce n'est pas fini pour moi d'en souffrir; mais c'est fini, bien fini, de chercher à pénétrer les secrets de Jean . Je ne connaîtrai jamais à qui ont appartenu les violettes artificielles, le mouchoir soigneusement plié... Jamais je n'apprendrai pourquoi, ni en

quelle compagnie, Jean se rendit un jour à Orléans, sans me l'avouer; ni quelle Marguerite reçoit un cadeau le 20 juillet et le i^^ janvier, ni de quels visages les photographies que j'ai surprises ont fixé les traits; ni ce que furent Laurette, et M..., et cette L... qui envoyait a un bec » à mon mari... Morte ou vivante, M^^ Gabrielle de P... restera, je le veux, pour moi, un personnage de roman, sans réalité... Là-bas, en province, un frère d'Yvonne poursuivra sa vie grâce aux subsides de Jean : et je ne dirai rien, je ne réclamerai rien. La blonde élégante de la cité d'Antin continuera ses visites : je n'essaierai pas de les empêcher. Même pour l'avenir d'Yvonne, je m'en remettrai à la destinée, — espérant que son père ne la dépouillera point, et qu'en la veillant de son mieux, sa mère lui gardera la santé. J'ai peur d'apprendre, désormais, peur de savoir... Et d'ailleurs, sait-on vraiment jamais rien sur rien? Ce matin, feuilletant un dictionnaire de médecine, n'y lisais-je pas que, suivant des doctrines récentes, Tépilepsie n'est pas héréditaire?

Je ne suis plus la Marthe révoltée qui voulait sa revanche et insultait la destinée. J'abandonne la revanche; j'accepte la destinée. Ce que j'ai découvert dans les papiers de l'absent, je voudrais en déraciner le souvenir. Jamais, au moins, mon mari ne saura que Je sais. Ses clefs, je les jetterai demain dans l'eau discrète de la Seine qui emporte chaque jour, vers l'oubli irrémédiable, tant de secrets de l'immense ville.

Je ne suis plus la même Marthe. J'ai touché le fond de l'abîme et je suis remontée à la surface : cet abîme, c'est ma conscience. Partie pour juger autrui, c'est mon procès qu'il m'a fallu instruire. J'ai trouvé en moi, toutes proportions gardées, les mêmes faiblesses et les mêmes secrets qui, de mon mari, m'indignaient. Je suis faite ainsi que cela suffit à m'ôter toute force de lutte. Cette claire intuition des rapports logiques qui, toujours, m'a guidée dans la vie, me dit aujourd'hui : a Tu n'as pas le droit... »

Cela ne signifie pas que je pardonne, ni que

je me repente, à la façon dont pardonnerait ou se repentirait une femme pieuse. Je n'ai point de piété. Seulement, je sens peser sur nous deux^ sur Jean comme sur moi, la nécessité de nos misères, et je ne me révolte plus. Il eût mieux valu, certes, n'avoir rien à cacher, Tun et l'autre, avant le mariage; mais si nous ne nous étions rien caché, notre mariage était impossible. Il eût mieux valu que Jean fût un mari parfait et moi une impeccable épouse; mais puisque nous ne l'avons pas été, il fallait se mentir l'un à l'autre, ou se quitter. Au fond de ces mensonges, il n'y a pas seulement de Tégoïsme; il y a surtout la miséricorde humaine; il y a comme une humble charité. C'est le mariage qui est trop parfait pour l'infirmité de nos âmes. Sans doute, toutes les familles n'ont pas dans leur histoire le haut mal et la prison ; toutes les épouses n'allèrent pas, comme moi, jusqu'au bord de la faute; et je sais des maris moins systématiquement infidèles que le mien... Mais parmi les meilleurs, est-il des fiancés qui ne se cachent rien? Est-il des époux qui puissent tout se dire?

296 LE JARDIN SECRtT

Herbes parasites ou plantes vénéneuses, quelle femme, quel mari n'a pas son a Jardin secret », où l'autre jamais ne pénètre, où il ne doit pas pénétrer sous peine de détruire le foyer?

Apm minuit.

Je suis demeurée longtemps sans écrire, à regarder autour de moi, paisible du silence environnant, de l'accalmie de mes révoltes, et pourtant avec l'obscur soupçon qu'il restait quelque chose à faire, sans quoi ma paix ne durerait point.

A la longue, seulement, j'ai compris ce qui me tourmentait encore, et pourquoi je n'étais pas satisfaite.

M'abstenir de toute revanche, ignorer ce que j'ai découvert, garder le foyer, cela je suis sûre que c'est bien. Tout m'y convie, et l'absence de droit pour m'ériger c:i juge, et la parité de mes

défaillances, et Tintérêt de la seule innocente, — Yvonne. Oui, cette résolution est bonne et saine. Mais il me déplaît qu'elle s'accorde si parfaitement avec Fintérêt pratique et, tranchons le mot, quelle soit un peu lâche. Si j'étais encore au temps où je me donnais une note de moralité, je ne coterais pas très haut ma résignation. A moins de trouver un moyen de la grandir, de la hausser audessus deFégoïsme?...

Je suis à peu près, dans le mariage, comme un prêtre d'une religion entachée de supercheries et d'erreurs, qui, d'abordée bonne foi, viendrait par la suite à découvrir la tricherie des miracles et le mensonge des doctrines. Que faire? S'il constate que cette religion menteuse et tricheuse est tout de même bienfaisante, répand la consolation et le bonheur provisoires, ne fera-t-il pas mieux d'en rester le prêtre? Oui : pourvu qu'il ne reste pas pour le revenu de l'autel et l'abri du temple, et surtout, surtout, qu'il cherche à rendre parfaite en sa personne l'imparfaite religion.

Ec moi aussi j'ai vu les misères de cette reli-

gîon : le mariage. Fondé sur le mensonge réciproque, j'ai compris qu'il vivait par la durée du mensonge réciproque. Cependant (je l'ai compris aussi) il est bon qu'il dure; il est meilleur que l'isolement, la séparation, le désordre. J'y demeurerai donc, mais, au lieu de chercher à en venger l'imperfection sur mon mari, je m'efforcerai de le rendre parfait en moi.

Il ne sera plus mensonge par mon fait. Ayant constaté que certaines choses, une fois accomplies, ne peuvent être avouées, je tâcherai de m'en abstenir.

Lorsqu'on n'a, pour se défendre, ni foi religieuse, ni grand souci de morale convenue, c'est peut-être une raison suffisante pour ne pas faillir, que la volonté de ne point tromper.

Le passé, où je n'ai pas suivi cette règle, ne m'appartient plus. Je ne puis le changer. Il m'oblige au mensonge, car je ne puis ni avouer mes secrets à mon mari, ni lui dire que je connais les siens. Mais ce que je peux détruire, c'est tout ce qui me rattache à ce passé. C'est l'affection que

je lui donnais. Même la tentation la moins avouable que j'aie subie, j'en gardais soigneusement le témoignage : des lettres de Landouzie à côté des tendres billets d'Henri Herrscher. De même je conservais jalousement le registre des mensonges antérieurs au mariage, mes cahiers de jeune fille...

Tout cela doit disparaître. Je vais brûler tout ce qui est le signe de ma vie non conjugale.

Faible sacrifice?... A l'angoisse qui m'étreint, je puis juger combien cette vie inavouée m'était chère! Elle va finir, ce L'autre Marthe » se suicide. Je ne relirai même pas les lettres. Je ne rouvrirai pas les cahiers. Le feu avivé par du menu bois flambe haut et clair.

Allons!

C'est fini.

Les lettres de Herrscher et de Landouzie d'abord, puis les cahiers par paquets de feuilles arrachées; la flamme a tout transformé en un mon-

ceau de légers haillons de gaze noire. J'ai fait cela vite, vire, avec une sorte de rage, et la poitrine haletante, comme si je commettais un crime.

L'acte accompli, le cœur me fait encore mal à force de battre. Un peu de moi proteste et raille. Est-ce qu'on peut abohr ce qui a été — et qui s'est détruit de soi-même au cours du temps?... Est-ce que la seule chose que j'aie voulu chasser, le souvenir, peut se brûler dans ma mémoire comme ces papiers?...

Oui, quelque chose est aboli vraiment. Quelque chose d'immatériel, naguère matérialisé sur ces pages, est redevenu incommunicable, et proprement n'existe plus. Il y a de la pensée qui était là et qui n'est plus nulle part, ni dans ma mémoire, ni dans aucune autre. Une lettre qui brûle, c'est exactement une mort.

Les légers haillons noirs peu à peu se consument de nouveau, deviennent une vague poussière grisâtre... C'est fini, bien fini. Et je pleure.

C'est bon de pleurer... J'ai pleuré longtemps,

de pitié sans doute pour la pauvre Marthe qui mourait dans cet auto-da-fé. J'ai laissé couler mes larmes abondamment, sans me retenir. Oh ! pleurer seule, pleurer on ne sait plus bien sur quoi, pleurer comme il pleut après les longues journées trop ardentes! Quel douloureux délice!... Les larmes ont emporté ce que ma pensée charriait encore de regrets et de rancune... Maintenant qu'elles ont séché sur mes joues, je me sens l'âme vide et nette. Quelque chose est mort en moi, mais aussi quelque chose est né, et cela, dans la nature, est le principe de la continuité et du rajeunissement.

C'est d'aujourd'hui, seulement d'aujourd'hui, que je suis vraiment mariée.

Yvonne dormait si profondément que j'ai pu, sans l'éveiller, approcher une chaise de sa couchette, et m'asseoir tout près d'elle à la regarder dormir. Sa présence chérie achevait de me calmer.

Et je comprenais bien, aux puissants mouvements de mon cœur, que c'était elle, la raison dernière de mes résolutions.

Elle était tournée vers moi, et, bien paisible, elle avait, cette fois, les yeux fermés. Je regardais, les distinguant peu à peu très bien sous la faible lumière de la veilleuse, ces deux paupières closes qui ne me causaient plus aucune épouvante.

Pourquoi? L'inconnu de Vautre pensée n'habitait-il pas derrière ce réseau de veinules et de nerfs délicats, comme derrière le vitrage poli des prunelles entrevues l'autre nuit? Et notre enfant n'estil pas pour nous le mystère suprême, puisqu'il se forme en nous et, vivant de notre substance, devient un être distinct de nous, en sorte que nous avons conçu et porté une pensée que nous ne pénétrons pas ?

Mais l'inévitable mystère ne me cause plus d'effroi. Mystères des yeux, des âmes, des choses, j'arrête résolument ma curiosité au seuil de leur inconnaissable. L'effroi, c'est la subite incursion de notre pensée dans ce domaine interdit. Sur-

tout, c'est la provocation soudaine, vers notre pensée, de l'inconnu qui y réside.

C'est la porte qui devrait être fermée et dont la clef laissée dans la serrure nous tente. C'est l'œil qui dort, et qui, tout de même, reste ouvert et regarde...

oAchevé d'imprimer

le onze janvier mil huit cent quatre-vingt-dix-sept

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