MOX CHER AMI
» Je viens de lire vos ballades avec admira- » tlon, laissez-7Jioi dire avec étonneinent. C'est » un véritable tour de force que d'avoir conservé n la ijiij-sioiwmie et l'accent de l'original en le
» faisant panser- de la lang-iw du ({uinzième » siècle dans la nôtre.
» Maintenant, vous demanderez peut-être » pourquoi je ne vous ai pas écrit cela /jeaucoup » plus tôt. C'est ce que Je vous expliquerai » lorsque f aurai le plaisir très prochain. Je » r espère, de vous serrer la main.
» A vous l)ie)i aJJ'eetu ensement .
// Auguste Vitu. »
La lettre ni arriva le dinianelie matin : à trois
heures, j'étais avenue de Wajj:ram chez le très courageux blessé que je trouvai ce jour-là tout vibrant et réellement gai. Au reste, jusqu'à la dernière heure, le doux philosophe parisien conserva son sourire et sa force d'àme.
Toujours indulgent à qui essaye, il voulut bien se montrer satislàit de mon Interprétation et nous causâmes longtemps ou, pour dire le vrai, je laissai le féerique conteur me charmer de ses vues si neuves, si audacieuses quelquefois, si justes toujours. Auguste Yitu
était plus qu'un critique savant, c'était un cerveau perspicace, un grand devineur, de la lettre obscure sachant faire jaillir la lumière, évoquant le passé, insulHant la vie, reconstituant tout un texte à l'aide de quelques lambeaux tronqués , un peu à la manière de Geoges Cuvier.
Et quand nous nous séparâmes :
— Laissez-moi cela, me dit-il, et revenez; revenez bientôt, quand vous voudrez; tenez jeudi.
Puis, demi-souriant, demi-douloureux, il ajouta :
— Vous me trouverez toujours, je ne sors pas.
Le jeudi suivant, malgré son état, il avait lu, lu et relu et, avec une bonne grâce où je sentis le plaisir de me causer une des plus . iières joies que j'aie éprouvées :
— A cela, il faut une Préface, une préface explicative qui en fasse toucher du doigt les mérites. Cette préface, voulez-vous que je vous la fasse?
« Youlez-Yous » était charmant.
— Alors, entendu, je vons la fais... aussitôt que possible.
Le mal empirait. A la dernière visite que je lis au cher malade, en juillet, pour lui apj)rendre un petit voyage en Normandie :
— Vous partez, cher ami? Et moi aussi ! Ah ! ce n'est pas, comme je l'aurais voulu, Vitu qui fera la préface nécessaire à ces Ballades, non. Non, c'est Marthold.
Vingt jours plus tard, le 7 août 1891, nous le conduisions à l'éiernel repos.
Et voilà comment et pourquoi, au lieu de la sagace et lumineuse page qu'eût pensée le Maître, vous n'allez lire qu'un froid document dont chaque phrase a été ponctuée du douloureux regret d'une amitié profonde et dévouée.
Et qu'on me veuille excuser si, comme dit Marot à propos du môme Villon, «plus y ay travaillé qu'entendu. »