PREFACE
N'ayant lente ni pavillon, croix ni pile, écuelle ni plat, ne possédant vaillant un oignon, en grand besoin Tété aussi bien que l'hiver, de petite foi et de large conscience, pleins de mélancolie, pauvres de sève, ne mangeant figue ni date, étourdis et défaits par la faim, cherchant, tant jours ouvriers que dimanches à faire de l'alchimie avec la mâchoire, eux qui n'ont dent qui ne cliquette, prêts à se repaître de co*ur dévot sans regarder à la faïence, petit ou grand madré, sans s'occuper si l'on est treize à table ni éplucher la chance, plus rusés que vieux l'ats et savants à tromper sans recourir à conseil d'avocat, ils vont, éternels vagabonds de la ville et des prés, avaleurs de frimas, gosiers de fer rouillé desséchés par la soif, coquefredouilles écrécisse demandant, hélas! s'ils seront jamais saouls et rêvant aux moyens de se procurer de façon subtile pain bis, vin frais
tiré et pot-au-feu, proie happée par mômerie. pillerie et piperie, galants sans souci aimant besogne faite, pour tout travail ne sachant que prendre et n'attendant autre héritage que les dons du hasard, résolus à tout sauf à paver leur écot autrement que par une chanson, en volonté de laisser leur hôte échec et mat et, pour rester blancs comme plâtre, prêts à fuir courageusement la cornette des sergents et l'indiscrète interview des espions, voulant éviter à tout prix la paille gluante des cachots massifs où la luette nest rafraichie que par l'eau de la question et d'où, les fers aux chevilles, conduits par le roueur, on va en pèlerinage au mont sans joie, au perchoir où, cravatés de chanvre, les corps bleus se balancent au vent comme peaux chez le tanneur, tristes évèques des champs donnant bénédiction avec les pieds, amollis par les brouillards et ratatinés par le soleil dont le trop généreux dispensateur est le grand-Prévùt.
Tels sont les lamentables miséreux dont nous allons nous occuper.
Epoque inouie, unique, peut-être, en l'histoire d'un peuple.
Plus de cent ans durant, de 1828 à 14^2, c'est la guerre, farouche, implacable, cruelle, sauvage,
rinipitoyable guerre de terroir, la guerre pour le sol et le seuil, pour le pain el l'eau, pour la femelle et les petits, guerre aggravée de l'énervement d'armistices, de trêves, de paix provisoires, — paroles données, jamais tenues — plus néfastes que la lutte même, en ce qu'on s'y émousse et démoralise. — Où est la patrie?
Et l'on voit, sous le va lois Philippe YI le malheureux, sous Jean-le-Bon, — et surtout le captif — sous Charles V-le-sage, — prince prudent et tacticien habile — sous Charles VI le mineur et le dénient, sous Charles Vll-le- Victorieux, enfin, tout le pays à feu et à sang, Ile de France, Bretagne, Normandie, Auvergne, Limousin, Poitou, Saintonge, Artois, Picardie, Champagne, Languedoc, Auiiis, Périgord, Agenois, Rouergue, Angoumois, Bourgogne, Guyenne, tout le territoire, où les envahisseurs, Edouard III, Richard II, et Edouard IV sont plus maîtres que le roi national. — Où est le pouvoir ?
Sur terre et sur mer, partout, effroyables défaites — Crécy, l'Ecluse, — qui nous coûte 3o,ooo matelots et soldats. — Calais, — perdu en i347 , six bourgeois de la ville s'y dévouent pour le salut de tous , Eustache de Saint-Pierre, Jean d'Aire, Jacques et Pierre de Wissaut, et deux autres, héros dont l'histoire a
oublié les noms, reconquis seulement en i558 — Poitiers, Auxerre, Cocherel, Auray, — Du Guesclin (Du Claquin le bon breton) y devient le prisonnier de Chandos — Azincourt, Crevant-sur- Yonne, Yerneuil, — où est tué lécossais Buclian, connétable de France, par Richemont remplacé — Orléans, — enla journée des harengs — Drenor, Beaugency, Meaux. Rouen, Paris. — Où est le secours ?
Et tandis que langlais nous taille ces deuils, l'ennemi intérieur, princes et grands, lutte de folle ambition et de vil intérêt, se disputant comme larrons en foire, s'exterminant en mesquines, en honteuses rivalités, en basses querelles de privilèges, d'héritages, linge publiquement lavé dans le sang. Tout est trahison, guet-apens, meurtre, assassinat, crimes inqualifiables aujourd'hui qualifiés, poison, corde, fer, noyade. — Où est la loi ?
Le doute multiplie les schismes. Jean Wiclefl", dont l'Esprit préparera le cliisme de Henri VIII. pense que Dieu ne peut pas l'impossible : exécuté. Jean Hus pense comme Jean Wicleff; exécuté. Jérôme de Prague pense comme Jean Hus : exécuté. Hussites, Calixtins, Orébites, Orphelins, Adamites, Taborites, tous ceux partageant même erreur, exécutés. Dieu semble obéir au diable. — Où est la raison ?
Le tout, doux Jésus, au nom du Christ, — Où est la pitié ?
Seul, Du Gueselin ose demander îi ses troupes d'épargner les vieillards, les femmes, les enfants, le pauvre peuple « qui n est pas lexir ennemi ».
Anarchie dans l'Eglise. Spectacle peu fait pour affermir la foi, seul reconfort du malheureux. Guerre ouverte. Prélats contre Papes. Concile contre Concile. A Bàle, le 17 novembre i439, en la trente-neuvième session, huit évéques tirent le duc Amédée VIII de Savoie, l'un des princes les plus riches de son temps, de son château de Ripaille pour en faire Fanti-pape Félix V, déclarant contumax et déposant Eugène IV, 240^'"'' successeur reconnu de Saint-Pieri'e qui, de Florence, les condamne, eux et leur élu. Comnuinions s'excommuniant. — Où est Dieu ?
Noble exemple des orages d'en haut se traduisant par le soulèvement, d'ailleurs savamment fomenté, des masses, hordes alfamées, affolées, inconscientes, excusables dès lors, des Flagellans, de la Jacquerie, des Maillotains, des Bourguignons, des Armagnacs, des Cabochiens, de la Praguerie.
Nul chaos comparable. Plus de repos jamais. Ce qui se déroule est fantastique, incroyable, indescriptible.
Un roi de France, captif en Angleterre. Un roi d'Angleterre, sacré à Notre-Dame de Paris. Un autre, prenant le titre d'Héritier du trône de France. Et le présomptif légitime traité, dans les actes publics, de « soi-disant Dauphin ».
Comme Jean-courte-cuisse, évèque de Paris, refuse de faire soumission à Henri Y, maître de la capitale, le prélat, que son cœur et ses mérites avaient fait surnommer le Sublime, est contraint de se réfugier à Genève où il meurt en I4212.
Déjà, en 11G9, Henri II d'Angleterre était plus puissant en France que Louis YII, les possessions de ce dernier en son royaume n'étant pas la moitié de celles de son Suzerain.
France est comme inondée. Des bandes étrangères y vivent, y font loi, y font souche. — Cent ans « d'accointance et de cousinage » — Trente mille anglais la traversent, de Calais à Bordeaux, sans qu'on leur puisse livrer bataille, sans qu'on y songe. Nature les réduit à six mille.
Les Grandes-Compagnies, Jilii Belial, giierratores de variis nationihus, non hahentes ti/iiliim, Malandrins, Tard-venus, Routiers, ravagent à leur gré, tout leur saoul. Jacques de Bourbon est par ces gens battu à Brignois sous Lyon. Un pape, Urbain V, désintéresse ces bandits par une forte somme pour épargner massacre
et pillage à la cité avignonniiise — qui est sienne, ayant été précédemment acquise moyennant quatre- vingt mille ilorins d'or par marché passé le 19 juin 134B, entre Clément VI, pape, et Jeanne, reine. Lui, l'ami de Pétrarque et du tribun révolutionnaire Rienzi, homme d'ambition, politique soucieux de constituer pouvoir temporel en France à défaut de la ville éternelle. Elle, femme détrônée, faisant argent de sa Comté de Provence pour ressaisir la royauté de sa bonne ville de Naples, où on l'exècre. — Princes, alors, sont aussi gueux que les gueux.
Aussi, chaque jour, prestations nouvelles, s'additionnant. De la veille au lendemain, genre d'impôt de ces temps, inqjôt de bénévolencc, arbitraire et fantaisiste, l'argent change de valeur, diminution progressive et continue, preuve tangible du malheur public, façon d'agir si monstrueusement préjudiciable aux intérêts de tous que, pour obtenir du roi qu'il ne changeât plu-; la valeur de l'argent, on lui paya, de trois eu trois ans, douze deniers par feu, droit de Monnéage ou Fouage se i*etrouvant inscrit dans les Chartes comme aux Coutumes de diverses provinces, notamment de la Normandie. — Déjà, en i265, les Arragonais avaient, de sept en sept ans, payé au roi un maravedis par feu pour éviter même calamité.
Philippe VI, avant institué ou du moins très considérablement augmenté l'impôt de la gabelle, Edouard III, méprisant, dédaigneux, tout en créant l'Ordre de la Jarretière et en interdisant l'usage de la langue française dans les actes publics en Angleterre où l'on s'en était servi jusqu'alors, fait un calembour, surnommant son vaincu « l'auteur de la loi Salique ». /\ Toute industrie morte. Plus de commerce possible. On guerroyé par nécessité d'employer les troupes. Des villes sont saccagées, brûlées, anéanties. Metz, entr'autres. Il faut bien que tout le monde vive. La guerre nourrit la guerre.
Folie et brigandage. Du haut en bas, tout le monde est coupable.
Elevé à l'école de tromperie, le peuple est devenu trompeur.
A Paris, creuset des révolutions, l'ordre, l'ordre divin détraqué, toute hiérarchie disparait et, dans le toliu-bohu, « chacun se paye une tranche de ce qu'il ne sait pas faire (i) » — Nous avons vu cela — Etienne Marcel règne. Trente mille revendicateurs sont armés. Massacre continu. Conciergerie, Grand et Petit-Ghàtelet, Université, Saint-
(1; Gustave Courbet. — Lettre lue dans une réunion publ :i|uc à l'Athénée, le samedi 29 octore 1870, quaranteet-unième jour du Siège de Paris, et publiée ensuite en brochure.
Eloi, Fort-l'Evêque, Tyron, Bastille, Saiiit-Magloire, Saint-Martin-des-Cliamps, le Temple, le pilori des Halles (P/ï/e-o/y*; pille-oreille), toutes les prisons regorgent. Coupables et innocents mêlés. Et les captifs sont éeharpés par la populace. Comme, après la Journée des Barricades, Guise répondra à Henri III : « Ce sont taureaux échappés, je ne les puis retenir », le Prévôt de Paris, impuissant contre le Ilot, dit à ces hordes : « Mes amis, laites ce qu'il vous plaira ». Ce qu'il plait à ces « amis » de faire, c'est, en vme seule journée, plus de quinze cents victimes. Un bourreau, Capeluche, s'illustre — avant d'être à son tour décollé par son valet.
Il faut une Ordonnance interdisant les jeux de hasard. Il en faut une contre le luxe insolemment provocateur de la noblesse. Il en faut une défendant les guei'res privées.
Avec cela, peste, — peste venue d'Egypte, qui décime l'Europe et inspire à Boccace le Préambule de son Décaniéron, lequel ne sera traduit en français qu'en i52i par Laurens du Premierfaict — maladies contagieuses, infection, — grâce aux. Croisades, deux mille léproseries existent depuis la fin du xin'= siècle — lamine. Et nulle police.
Sur ce fumier sanglant, le vénitien Gabriel Condolomero, pape sous le nom d'Eugène IV,
ayant consenti la procédure contre Jeanne d'Arc, en i43i, Tannée même où l'anglais brûle la bonne lorraine, enfant du peuple qui vient de tout sauver, naît François Villon, François Villon, prédestiné maudit dont la mission sera d'être poète, poète flamboyant de ces jours ténébreux. Charles VII, « qui trouva le royaulme en grant désolation », est d'abord accablé. Mais il fonde une armée permanente disciplinée, dix-mille lances de cavalerie et, comme infanterie, un francarcher par paroisse du royaume, plus une compagnie de Taupins, pionniers, mineurs, taupes, soldats du génie. Dans l'écarlate de la noblesse, des hommes se trouvent, dont un, grand entre tous, Dunois, heureux à Montargis, dévoué partout, habile toujours. — Et avec lui, Etienne Vignolles, dit la Hire, (lequel mourut à Montauban en 14425 s'étant fait voleur de grands chemins, la paix venue), Gilles de Laval, seigneur de Rais, maréchal de France à vingt-cinq ans et pendu à trente-six, Barbe-Bleue de l'histoire qui, en 1420, donna en France la première représentation dun Mystère, Potron de Xaintrailles, Barbazan, Honnecourt, Penthièvres, de Foix, Pierre II dit YEpée-Terrail, Jean III, le chevalier Ambroise de Loré, Charles de Culant, Poulengy, d" Armagnac, d'Alençon, Louis III de Sicile, Artus de
Riclieiiiout, le vaincu (rAziiu-oiirl . !<' Iricuiiphateur de Patay et de Foriiiiguy où il libère défi nit.i veillent le territoire en tuant sir Thomas Kiriel et kyrielle d'Anglais, lait connétable de France le 'j mars i4^.") à (^hinon, duc de Bretagne le i'^'' novembre i45G, et mort à Vendôme le 29 octobre i45^.
On sait profiter de rimpression enthousiaste produite par Jeanne, que l'attrait du miracle l'ait déclarer « la plus pure des saintes après la vierge », dont on réclamera dès i43i la béatification — pas encore obtenue sous raison que la vierge de Domrémy « n"a pas accompli de miracle dûment constaté ».
Pas de miracle ? Elle a ressuscité un peuple !
Sans rien remettre au hasard, les généraux qui la conduisent ont l'air de la suivre. Sans nul commandement, elle parait ordonner de tout. Elle marche en personne, ayant aux mains la hache et lépée, cette épée fameuse « qui étoit propre à donner de bonnes bulles et de bons tordions y>. Son audace se communique à chacun et, en quelques mois, du 6 mars 1429 iiu 3o mai 1430, change la l'ace des afTaires.
(iiierre prend donc fin, guerre intérieure, s'entend, mais pour que, matériellement et moralement, le calme se rétablisse en haut comme en
bas, il l'aiulra Li-ois quarts de siècle avant que, avec François P', le pays, vraiment relevé, se soit reconquis et que, France redevenue France la patrie reileurisse.
Il faudra tout d'abord le puissant et patient génie de ce roi qui, tirant toute force de lui-nièmc, a été si justement appelé Vuniçersel araigne par Georges Chastelain. rimeur aux gages du Téméraire, Louis XI-lc-Grand, — vraiment grand, celuilà, et dont la devise : Ultiis avoa Trojœ, dit exactement l'œuvre — quoi qu'en prétende Voltaire.
Le philosophe qui, dan:i Thistoire, s'intéresse pourtant tout d'abord aux mœurs, à l'esprit des peuples, ne semble pas avoir compris le génie national de l'homme qui forgeait un monde nouveau, n'entend pas qu'on l'admette comme grand et, pris tout à coup dune surprenante crise de vertu, ne voit en lui « qu'un imprudent artificieux, qu'un fourbe cruel, qu'un mauvais politique, qu'un fils dénaturé, qu'un frère barbare, qu'un mauvais pèi*e et qu'un voisin perfide ». — Voisin perfide est joli et prend un sens particulier sous la plume d'Arouet , celui-ci déclarant qu'Edouard IV, en débarquant d'Angleterre en France, ne faisait que « tenter de rentrer dans es conquêtes de ses pères )>. — O patriote !
Ensuite, à travers des luttes imprudentes et de résultat douteux, mais oll'rant eet avantage de purger le territoire, deux rois seront encore nécessaires, le premier, Charles VIII, «petit de taille et grand de cœur, dit Philippe de Connues en ses Mémoires, peu entendu, mais si bon ({ue meilleur ne se pouvoit », le second, Louis XII, qui (( aimoitmieulx, dit Claude deLeyssel, en ses Loiieng-es de ce roi, que ses louenges soient au cœur des hommes qu'en leur langue » et «dont le règne tut pour le peuple le meilleur temps qu'il connut», dit Jean de Saint-Gelais en son Histoire de ce prince.
Transition dure à la gent miséreuse, privée des chances inhérentes aux calamités publiques où l'on pèche en eau trouble. Innombrables seront les déclassés. Sans parler des criminels échappés à justice ni des hommes d'armes se faisant brigands faute d'emploi, paysans, colporteurs, aventuriers, gens de chicane, bazochiens, clercs, avocats et même procureurs, — tout, en litispendance, on ne plaidait plus guère — artisans, marchands, paresseux, fils déshérités, tout le contingent des chevaliers du pavé glissera facilement au vol. — Estomac vide a la main prompte.
Or, en ces sombres jours, noni'riturc était
chère ; i439 ayant été une année de disette, l'hectolitre de blé se vendit trente-neuf francs. — Sous Henri 1\, il en valait vingt et louvrier agricol gagnait à peine quatre-vingt centimes par jour. — 11 a été de dix-huit francs quatre vingt en 18^4, de dix-neuf francs cinquante en 1870, de vingt francs en 1891, de quinze en 1892.
Et les industrieux que nécessité fait saillir du bois, affamés « qui pain ne voyent qu'aux fenêtres, )) assoiffés « crachant blanc connue cotton )). dont aucun n"a ce qu'il souhaite et à qui grand pauvreté ne permet pas grand loyauté, vomis par des repaires tels que labreuvoir Mascon et l'abreuvoir Popin, mauvais garçons et bonnes fdles, six mille ribaudes ayant bon bec, recrutées parmi les ouvrières de la grandville, expertes au bas métier, de se mettre en branle pour enjôler les musards allant à la moutarde et alléger les fêtards naïfs à bourse bien garnie, leur faisant prendre cendre pour farine, paille pour foin et vessies pour lanternes, leur extorquant ces rares et précieux écus que, révérencieusement, ils dénomment « beaux sires dieux », comme Murger appellera les pièces de cinq francs de '< nobles étrangères».
Ceux-ci vendent des drogues plus que dou-
— 2'Jl —
teuses, ceux-là, porteurs de fausses Bulles, ogioteurs de la banque aux pardons, des Indulgences plus douteuses encore. Tous, « pipeurs, hézardeurs de dés, tailleurs de frailx coings, traliistres, bateleurs, rimeurs, joueurs de cyniballcs, de luth et de fluste, comédiens de parade, de farce ou d'imbroglio, portant par villes et campagnes mascarades, moralités et mystères, cliquepalins, ribleurs savants en joncherie et jonglerie » sont prêts à tromper et derrière et devant pour s'en aller ensuite esbaudir en Repues Franches à Yincennes, à Saint-Maur, à Bicètre, appelé la grange aux gueux, à Bagneux, à Bourg-la-Reine, k Boulogne, au Mont-Valérien, à Ruel.
La nuit pleine, de la vesprée à l'aurore, « menant joie, fêtes et danse » tout en s'enivrant, non du meilleur et du plus cher, non de vin d'Epernay, de Reims, de Saint-Emilion ou de Beaune mais de cervoise ou de godale, ou de Morillon et de Chablis, vins d'Argenteuil, d'Aunis, de Jergeau ou de Meulan, moins ou plus frelatés par les taverniers brouilleurs de crus, on joue le trémerol, — trois dés comme le Zanzibar
— la marelle, le brelenc, le glic et la séquence —
— grippe-naïfs proches parents du Tivlibihi et du Bonneteau — en des tavernes aux enseignes bizarres, Grosse Margot, Ane rayé. Ane rouge,
Lion (l'Angers, Cheval blanc, où retentissent les grivoiseries en vogue, « Ma doulce anionr «, «Marionnette», «Donnez vostre huys, Guillemette » .
Guenx et gnenses en toute liberté comme oiseaux jardissent et font tels coups que, nuit venue, nul ne s'ose aventurer hors les murs.
Les jours de multiples exécutions, on va même à Montfaucon.
Construites sous Plilippe- Auguste — ou sous Philippe le Hardi, — détruites seulement par la Révolution, les fourches patibulaires de Montfaucon, dites «la grande justice», exactement décrites par Victor Hugo en la Préface du Dernier jour d'un condamné, (i5 mars i832), étaient situées entre les faubourgs Saint-Martin et du Temple, à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui le bassin de la Yillette, à quelques centaines de mètres de cette barrière du Combat illustrée par l'inoubliable premier chapitre de L'âne mort. C'était un massif édifice de maçonnerie dont la base, parouart, liaute d'environ six mètres, longue de quarante, large de dix, supportait seize piliers de dix mètres de hauteur sm* lesquels plusieurs étages de poutres transversales où pendaient des chaînes destinées à accrocher une soixantaine de condamnés, macabres
statues de ces sortes de hurmrs, de cases on niches de la funèbre colonnade.
A noter que niche vient de l'italien nicc/uo, coquille, et que le Coquillard, par son genre dcxistcncc, est tout désigné pour aller finir, lugubre /«/'ce, dans la niche des fourches, bon ;i lien, pi'opre à tuer.
Pour ne rien omettre, constatons qu'au xyi"" siècle, les ouvriers imprimeurs de la bonne ville de, Lyon, jnembres de la Confrérie des Joyeux Drôles, jouant des Farces aux jours de fcte et de gaudisserie, jours chers aux coquillards, s'intitulent Suppôts du seigneur de la (.oquille, — Un curieux petit in-8% publié à Lyon, avec figures sur bois, contient les P/aisans deina récités par eux, le dimanche G mars 1094, pour célébrer la réduction de la ville de Lyon à l'obéissance d'Henri IV — coquille, terme demeuré en l'argot typographique pour définir iine erreur de composition, faute constituant le plus souvent une joyeuse farce en changeant le sens d'une phrase.
Et dans l'argot de Saiut-Cyr, le cuirassier, vctu d'une carapace où il est enfermé, comme en une sorte de niche, est appelé coquillard.
Les Coquillards, bande recrutée parmi ce qui restait des Ecorcheurs de Bourgogne, dénoncés
par leur chef, Dimauclie-le-Loup, aussi nomuié Bar-sur- Aube, pris à Dijon en 1 455, un an avant l'achèvement du Petit Testament, furent bouillis ou pendus sur la place du Morimont. Parmi eux, au nombre de soixante-dix-neuf, notés par le procureur Jehan Rabicotel, étaient René de Montigny qui, accroché au gibet, jargonna, pris de la tremble, et Colin de Gayeux dit Colin de l'Estoile ou l'Escollier, lequel
Pas ne seavoit oingnons peller...
cynique et cruelle plaisanterie k rapprocher de celle d'une des Femmes du peuple, en Lj'sistrata, menaçant un vieillard.
Une recrudescence du crime — ou des Arrêts — rendait-elle la place insuftisante àMontfaucon, comme en i45o où l'on exécuta toute une bande de brigands, les cadavres, <<. debuez et lavez, desséchez et noirciz, les yeux cavez par pies et corbeanlx, la barbe et les sourcilz arrachez, plus becquetez d'oyseaulx que dez k couldre, » étaient jetés en un souterrain ouvrant au centre de l'enceinle.
En 1/^16, on fut en nécessité d'élever de nouvelles fourches non loin de l'église Saint-Laurent et d'autres eiicore, en 14^7, dites « le gibet de Montigny », dans les mêmes parages.
Et c'est par bandes joyeuses qu'on se rend à ces tueries de justice, y partant dès la veille, en clieniin psalmodiant complaintes et cantiques s[)éciaux dans le genre de la troisième' des Ballades du Jargon :
Espelieans
Qui en tous temps,
la([uelle est bien plutôt une manière de «chanson de métier// — le crime est une profession — qu'une Ballade, puis on couche sur, la dure au gazon pelé, — nudo hiiino cubât, dit Virgile — s'y livrant à de grossières ripailles, entonnant vins et refrains et caressant les filles en attendant qu''on se gaudisse au spectacle des moues grimaçantes et des contorsions des patients, les([uels, après tout, meurent folàtrement puisqu'ils Unissent '< le caiche roide >>, comme dit Rabelais, condamnés c|ui sont compagnons, amis, parents dont on s'honore, dont on admire et célèbre les exploits, qu'on imitera et qu'on ira quelque jour remplacer anx j)icon s des hiirmcs, aux crochets des niches de justice. — On était alors cruel d'iiabituiles et de moeurs.
jNlisère est noire conseillère Le crime engendre le crime. Entre soulïrir et mourir, on se rue aux
vices avec la frénésie des désespérés, remettant tout ès-griffes de Monseigneur le Diable, Chacun fait du plus mal qu'il lui est possible, rien ne pouvant être pis. Partout, possédés qui ne sont que fripons, partout, sans rien dire de Jeanne des Armoises, partout fausses Jeanne d'Arc, ribaudes au costume impudique, vendant leur soi-disant fleur d'innocence dans les églises même, devenues marchés de débauche, toute maison, pourtant, en ces '< rues chaudes », recelant un mauvais lieu, sans parler des étuves, des établissements de bains, où '< tout se passe. »
Deux Ordonnances , l'une de 1420 , l'autre de 14465 seront impuissantes à empêcher les courtisanes déporter cette ceinture dorée que Martial appelle ceinture de Vénus, Loruin. d'où lorette, nom déjà porté par les belles-d^amour sous Henri III,
On a beau brûler et enterrer vif, plonger en chaudière, rouer, écarteler, noyer les coupables, rien n'y fait. Nul supplice n'intimide plus. On s'habitue à tout, on se blase sur tout.
Il n'est trésor que de vivre à son aise mais, pour faire bonne chère et avoir bonne mine, il faut du caire, du bien; donc, pour être carieiix, nanti de quelque capital, vendengeiirs de costé, ^isez pickpockets, se jetant sur les passants attar-
dés, sauront, enlahurteîne, eu la bagarre, cueillir des feuilles, voler des bourses, à défaut de la forte somme contenant maille et, blanc, menue monnaie de billon variant entre six et treize deniers, prise faisant mince d'argent mais ne laissant pas du moins tout à fait descarieiix, décavé, à gousset creux, pas tout à fait sans plue, sans butin.
Trouvant trop maigre ce profit, les gueux s'adressent aux gras coffres, muets qu'ils obligent à parler. Autrement dit, ils forcent les caisses. Le papier-monnaie alors inconnu, tout avoir consiste en métal trébuchant et sonnant enfermé dans des huches dont les fermetures ouvragées et compliquées sont chefs-d'œuvre de serrurerie.
Un de ces coffres, précisément du temps de Louis XI, meuble d'un mètre de long sur 80 centimètres de haut, tout chargé d'écussons armoriés soutenus par des lions, des licornes et autres animaux chimériques autant que décoratifs, se trouve à l'Hôtel-Gluny (N° 611). Son côté le plus intéressant est divisé en sept panneaux chargés chacun de sculptures minutieuses traitées en pointes de diamant, chaque centimètre carré présentant un motif différent des autres.
Ces meubles luxueux, ornementés, ciselés comme châsses et reliquaires, s'appelaient des Arches.
— :nj —
Ce sont les Arques et A?-f/iies-j)e/(s ou cassettes, coUrels, revenant à tout bout de vers en ces Ballades. Avant de parvenir à les ouvrir, il fallait travailler dur et longtemps, « limer >/ devant la résistance de leurs combinaisons savantes. Et voilà pourquoi les voleurs avaient pris pour patron le saint roi David — « David, ly roy, seige prophète » — qui, lui aussi, avait tlansé devant l'arche ; voilà pourquoi ils nommaient Daviot le levier leur servant aux pesées nécessaires pour faire sauter les serrures. (îe petit instrument s'appelle aujourd'hui un « rossignol w, mais David n'était-il pas aussi le patron des musiciens ambulants lui qui, en dansant, s'accompagnait en jouant de la harpe ? Au reste, musique a toujours tenu grand place en l'argot, (pii nommait harpes les barreaux de fer grillant les fenêtres des cachots appelés aujourd'hui violons — Violons, des instruments à cordes ? — et qui Rp])elle pia?iistes les valets accompagnant le bourreau.
Le vieux dicton « 11 est parent du roi David, il joue de la harpe», s'explique donc aussi clairement que le nouveau, cité par Privât d'Ang'lemont, « Jeanne pince de la guitare avec les barreaux de saint Lazare ».
La clé en bronze d'un de ces « Fichet » gothiques, longtemps co nservée au musée de Gluny
(N'' 3.725), et maintenant au musée de Saint- Germain, oli'rc cette particularité que son anneau est une bague s'adaptant au doigt, et que la clé, renversée à l'intérieur de la main, ne gène aucun mouvement, tout en étant invisible et imperdable. En ces temps de perpétuel qui-vive, prudence justifiée, on ne laisse pas traîner ses clés.
Le « Serrurier », d'ailleurs, est un surnom encore aujourd'hui familier aux voleurs.
Villon, de petite naissance, fort pauvre, pauvre comme un écolier de Sorbonne, pauperrîma dormis, — Un bas-relief extérieur de Notre- Dame de Paris, signé de Jean de Ghelles, laS^, représente les bourgeois faisant l'aumône aux pauvres écoliers, — d'intelligence vaste, et officiellement gradé par l'Université, — Bachelier en mars i45o, il était licencié, maitrc ès-arts en 1452 — par cette Université, « mère et nourrice de la sagesse », alors puissance souveraine, comme tant d'autres, se trouvera des droits et, dès lors, bachelier réfractaire, fréquentant les sans-vivies ses pareils, s'associera à la fortune de leur m al fortune.
Vienne quelque bon tour à faire, sceptique spirituel nayant que deux haines, celle du Juif
qui mit Jésus en croix et celle du Lombard « subtil et cauteleux » qui met en poche les croix, le bon parisien de sens moral quelque peu oblitéré, Villon, Fescollier de misère, ennemi-né destaverniers comme de la clergie, Aillon, qui n'était hypocrite, bigot, mangeur d'images ni grand auditeur de messes et sermons, volontiers sera de l'entreprise et. de par sa supériorité même, fatalement, en deviendra lame, autant pour le gaudissement de la farce que pour les avantages du profit auquel, grand seigneur comme un poète quil est, il se plaira à donner large part à ses compagnons, à ses sujets, car il est leui' providence et un peu leur roi, royauté de taverne ayant son attrait, son charme irrésistible, comme toute domination
G'estoit la mère nourricière
De ceulx qui n'avoyent point d'argent,
dit, aux Repeues-franches, le Xénophon inconnu de ce Socrate.
— Prenez, amis, mangez et buvez, car ceci est la chair, ceci est le sang des sots, lesquels sont faits pour nos menus plaisirs.
La chair et le sang, oui. Du vol à l'assassinat.
il n'y a que la promptitude de la main à la dague, au cope-gorgiase.
Inutile de controverse!' dans l'inconnu ni d'obscurcir par des éclaircissements. Donc, pas de biographie « établie sur des documents nouveaux » — siium qiiiqiie — et surtout échaiaudée sur un point de vue personnel, la connaissance que nous avons des faits concernant notre poète étant très vague, les documents, rares et contradictoires. Hors ce que l'impératif testateur dit de lui-même, rien de certain.
Mais l'humanité demeurant toujours semblable à elle-même, les actions des hommes sont logiquement en rapport avec l'époque dont ils font partie et le milieu où les entraînent les circonstances — et leur passion, leur Dominante, comme dit la langue musicale.
Point qui demeure certain, les termes de chicane sont familiers à Villon, accoutumé à comparoire en justice, en esterie, pour s'y défendre, et, s'il sait le nom de tous les malandrins, orphelins, et cliquepatins, celui de toutes les filles et de tous les mauvais lieux, item connaît-il celui de tous les représentants de l'autorité et de la loi, mouchards, soldats du guet, geôliers, geôlières, même, — Il lègue aux prisonniers « la grâce de a geôlière » — greffiers, auditeurs, procureurs,
- iO -
lieutenant-criminel, bourreau, celui de tous les corps de garde, de tous les cachots et de tous les gibets.
En i4o6 comme eni46i, aux legs de ses Testaments, il mentionne les procureurs Fournier et Jehan Cotard et, naïve inconscience, tous deux les appelle mon président, un peu comme Jean Hiroux dit mon juge.
Point qui demeure certain, il se vit au pied du gibet et ne dut sa grâce qu'à l'esprit pratique de Louis XI, lequel, la part faite de l'époque, sachant le plus grand nombre plus ou moins coupable et ayant un pays à reconstituer, oubli volontaire des méfaits devant les mérites, eut la très politique science de n'y pas regarder de trop près, fermant les yeux sur le passé de ceux-là que nature avait doués dune aptitude quelconque pouvant devenir utile au prestige, à la gloire de France.
Voulant mettre un frein à l'individualisme effréné des bandits héroïques constituant le monde féodal, il menaça d'une cage de fer les chevaleresques pillards des manoirs crénelés, les forçant de combattre pour le pays au lieu de guerroyer pour leur compte. Esprit ironique, il se plut donc à favoi'iser l'aristocratique démocratie de l'esprit parce quelle fait bon marché du res-
pect des puissants. Volontiers il permit qu'on touchât à toutes choses — hormis à sa personne, bien entendu, et à sa Patronne, la tant bonne vierge Notre-Dame d'Embrun.
Berger soucieux de son troupeau et le connaissant bien, Louis comprend qu'à cette nation dévoyée et assauvagie, une croyance est nécessaire qui la ramène à douceur.
Or, par Jeanne d'Arc, pour qui ses contempoi*ains ont un culte absolument religieux, comme par la vaillance de Jeanne Hachette, la femme triomphant, tandis que Sixte IV, pape à qui le monde latin doit l'écrasement de Mahomet II à Rhodes, ordonne que la fête de l'Immaculée Conception soit universellement célébrée, le roi, se ressouvenant de la lîuUe du '] mai i32;j par lacjuelle le français Jean d'Euse, il était de Gahors, pontife sous le nom de Jean XXII (i'3i'3-i334), accordait des indulgences à ceux qui diraient la Salutation Angélique à la fin de la journée, Bulle remise en vigueur par le 39'' (^loncile de Paris tenu du 9 au 14 mars i3^4) dirige la dévotion vers la « Dame des cieulx, mère des bons et sœur des benoistz anges, haulte déesse à qui pescheurs doivent tous recourir», institue V Angélus, en mai 147^, conmiandant « que la prière de VAve Maria soit dite et sonnée matin et soir, à neuf
heures, tant en la sainte chapelle du Palais que dans les trois cents églises et couvents de Paris et par tout le royaume ». — Et, au huitain XXXV du Petit Testament dont la manière fantaisiste fait songer à Musset en Naniouna, nous lisons :
Finablement, en escrivant, Ce soir, seuUet, estant en bonne, Dictant ces laiz et descripvant, Je ouys la cloche de Sorbonne, Qui tous jours à neuf heures sonne Le Salut que FAnge prédit ; Cy suspendy et mis en bonne, Pour pryer comme curé dit.
Et comme, à ce politique, tout doit rapporter, il profite du pieux élan par lui créé pour éteindre la suzeraineté du comté de Boulogne en la conférant , de son autorité privée , à la Mère du Sauveur. — C'est là tout à fait religion spirituelle.
Voltaire, qui voit rouge devant lidée chrétienne, se fâche encore à ce propos et croit ou, bonne foi n'étant ni son fort ni son faible, feint de croire que la seule dévotion détermina Louis à donner par contrat le comté de Boulogne à la Sainte-Vierge, ajoutant, inconsciemment naïf,
« que la piété ne consiste pas à faire la vierge comtesse ».
Le prince s'occupe aussi des besoins matériels de son peuple, de ce qu'il aime, des plaisirs 'qui lui font prendre patience, du théâtre, surtout, qui le console par la satire. Rire est déjà se venger. Il connaît l'esprit de ses parisiens, qu'il fonsid(''rait comme grelots à mettre au bonnet de son fou, et, des lors, sait le prix des auteurs qui sont Jean d'Abundance, Arnould et Simon Greban, au bien résonnant style, auteurs de Mystères, des Actes des apôtres et d'une très curieuse Epitaphe de Charles VII en vers français, Pierre Gringoire, Jean Michel, et l'utilité des Sotties et de leurs interprètes, les Sots, qu'il favorise et défend, « aimant fort les subtilz esprits. »
Et, de la part de ce roi, pareille résistance est acte révolutionnaire entre tous. Les choses, en effet, n'ont pas changé depuis le concile d'Elvire, tenu vers l'an 3oo, dont le 'i(f canon « exclut de la communion les cochers de Cirque et les Mimes », depuis le premier concile d'Arles, assemblé en 3i4 par l'empereur Constantin, dont les canons 4 et 5 séparent semblablement de rp]glise « ceux qui conduisent des chars dans les cirques, les gens de théâtre, farceurs, sauteurs, ou comédiens », depuis le quatorzième concile de
Cartilage, tenu en 398, et qui, renouvelant ces sévères mesures pénitentiaires, excommunie, en son 88^ canon, '< celui qui, en un jour solennel, va aux spectacles au lieu d'aller à l'office de l'Eglise » ni depuis le troisième concile de Tours, ordonné en 81 3 par Charlemagne et défendant, en son 7*" canon, de fréquenter les spectacles « où les vices, pour trouver l'accès de l'àmc, ont coutume d'enchanter les yeux et les oreilles par des attraits flatteurs et sont deshonnêtes et dangereux pour les manirs ».
Il entre donc en lutte ouverte avec les idées du temps, avec les Parlements même, intolérants persécuteurs des CJercs de la Bazoche et du Ghâtelet qui, pourtant, payent, non seulement le Droit des pauvres, — Déjà ! mon Dieu ! — droit dont Louis XIV ne fit que régulariser la perception par l'ordonnance du a5 février 1C99 — mais encore abandonnent une part au bourreau. Que dirait-on si, aujourd'hui, Monsieur de Paris prélevait un tant pour cent sur les crimes et délits fictifs commis nuitamment, et même en matinées, par nos auteurs sur les bois de théâtre ?
Malgré les Lettres patentes données par Charles VI le 4 décembre 1402 et annulant linterdit du Prévôt de Paris, daté du 3 juin 1398, le clerc Jean l'Eveillé, roi de la Bazoche, est, pour
crime de représentation donnée sur la Table de marbre du Palais, emprisonné par ce même Parlement qui, en i538, établira la Censure théâtrale. Plus libéral, l'évèque, — qui tient au droit des pauvres — le fait relaxer.
Or Villon qui, au dire formel de Rabelais, devint, « à Fabord de sa vieillesse » ; entrepreneur de tournées dramatiques (bien que rien ne démontre qu'il ait fait faillite), Villon, tout le proclame, la forme de l'œuvre surtout, pour qui a le palais fait aux crus littéraires, est l'auteur de cet exhilarant bijou venu jusqu à nous, fine satire des gens de chicane, si connus du poète, et qui a nom La Farce de Maître Pathelin, farce qui n"a de pareil en notre langue que Les plaideurs, emprunt à Aristophane.
Le jour où feu Villemain, ne sachant quel nom d'auteur mettre sous le chef-d'œuvre, l'a purement et simplement attribué « à personne et à tout le monde », il a purement et simplement négligé de considérer sa forme, si personnelle, la claire vivacité du dialogue où le ti'ait abonde, la finesse de l'observation, si profondément humaine, la comiaissance qu'a l'auteur de tous les patois, l'iormand, picard, champenois, provençal, poitevin, turc, môme, à l'aristocratie d'esprit qui sont les qualités dominantes du seul Villon à son époque.
C'est ce qui le fait, je me vante, Gergonner en limosinois
est-il dit en Pathelin.
Une preuve, tirée du Grant Testament, huitain CXLIII, où le poète cesse de plaisanter, et qui, pour nous, est la signature de l'œuvre anonyme :
Item, ne sçayque à l'Hostel-Dieu Donner, n'aux povres liospittiulx ; Bourdes n'ont icy temps ne lieu, Car povres gens ont assez maulx.
Chascun leur envoyé leurs aulx.
Les mandians ont eu mon oye ; Au fort, ils en auront les os :
A povres gens menue monnoye.
« ont eu mon oye », c'est-à-dire la menue part revenant aux pauvres sur le droit prélevé par les Frères Mendiants pour les hôpitaux sur les représentations de Pathelin dont l'oie, célèbre encore aujourd'hui, était dans toute la fraîcheur de sa popularité en 14^1? date du Testament, la farce ne remontant qu'à 1467 ou i458.
L'oie, dont le mâle, le Jars, babille en gier,
c'est-à-dire jargonne, est du reste chez Villon
dée fixe et souvent caressée, poulaille friande si
haut notée en son estime que, dès le Petit Testament, c'est-à-dire en i45G (où il peut déjà se dire le bien renommé), il lègue « tons les jours une grosse oye))à sonanii Jacques Gardon, ajoutantque
Pour manger de ces morceaulx cliiers, On feroit bien ung- mauvais l'aict.
Autre preuve : Dans la pièce LXXX XIX du Trésor des Chartes des Arcliives Nationales, JJ, 189, Lettres de rémission données au mois de septembre 1457, trente-cinquième du règne de Charles VII, pour Régnier de Montigny, parmi les cinq forfaitures à lui reprochées, on lit :
« Aussi d'avoir esté en la compaignie d'ung « nommé Jehan le Sourt, en la ville de Poictiers, « par devers ung marchant drappier, feignant « d'apcheter du drap, ouquel marchant ils firent '( tant qu'ils eurent pour vingt-quatre escus de <( drap et vingt escus en argent ; et de ce lui fut « l)aillé une bougecte ou boiste en laquelle ils f( faignirent mectre vingt nobles, mais ils lui en- « trejectèrent une autre bougecte ou boiste où « il n'y avoit rien qui vaulsist. »
Le poète n"a pas manqué de connaître en tous ses détails l'exploit de son compagnon Montigny; or la bonne farce du coquillard est-elle pas l'idéemère de Pathelin ? — idée qu'on retrouve en la
Repene du « Marchand dr poisson» et qu'a em" pruntée à la fois à Pathelin et aux Repeiies franches. Fauteur de TU Uîenspiegel en son LXXP chapitre.
Et, puisque nous sommes amenés à rapprocher de Pathelin, les Repeiies, publiées après la mort de Villon pour perpétuer le souvenir de ses « bons tours », disons qu'aux yeux du versificateur inconnu de ce Recueil comme aux yeux des contemporains de celui qu'il célèbre, le poète des Testaments est si bien l'auteur de Pathelin que, dès les premiers vers, « conviant tous les gueulx à venir escouter son joyeulx sermon », pour désigner clairement son héros à ceux-là qui l'avaient connu, lu, applaudi et admiré, il leur dit, s'adressant tout d'abord aux gens de chicane :
Procureurs, nouveaulx advocatz, Aprenans aux despens d'aultruy,
Sergens à pied et à cheval, Venez-y d'amont et d'aval.
Les hoirs du dejfiinct Pathelin, Qui sçavez jargon jobelin ; Capitain' du pont-à-Billon ; Tous les suhjetz François Villon ; Soyez, à ce coup, réveillez.
Et plus loin, recommandant à un compagnon d'être habile à se procurer du vin sans bourse délier s'il veut passer maître , il lui donne ce conseil signilicatif :
Passe tous les sens Palhelin De Villon...
Toujours le nom de Villon l'approché de celui de son Pathelin.
Quand on est Villon, comment résister à la joie vengeresse de livrer au ridicule de la comédie toute la séquelle plaidoyante pour patron ayant le curé de Bretagne Saint- Yves, Saint-Yves dont parle si plaisamment Claude ïillier en son Oncle Benjamin .
Rabelais, qui savait tout et ne faisait absolument dire à la lettre moulée que ce qu'il voulait, Rabelais qui, plusieurs fois, cite et des vers du Testament et des vers de Pathelin et des vers du Franc-archier (de ce Franc-archer qu'il catalogue en la librairie de St-Victor), n'a pas mis par hasard en même enfer, et groupés ensemble, Pathelin, Maître François Villon et le Franc-aicher de Bagnolet (ii, xxx), parias en leur vie triomphant aux Champs-Elysées. Il a tout naturellement réuni à leur auteur les deux types créés par
son imagination et popularisés par le succès en toutes les p]'o\ inces du royaume.
En i489, Pierre Levet imprime pour la première fois « Le Grant Testament Villon et le Petit, son Codicile, le Jargon et ses Balades. » — En 1490, Germain Bineaut, réimprime les Testaments en in-4'' gothique avec figures en bois et, le 20 décembre de la même année, Pathelin, pareillement en in-4° gothique avec figures. — Sans date, mais avant i5oo. — Pierre Caron agit de même façon, donnant une édition des Testaments et une de Maistre Pathelin, toutes deux in-4'' gothiques avec figures en bois. — Est-ce donc point qu'on n'achète plus les poésies sans la comédie ?
Et l'exemplaire gothique, sans ponctuation, in-8, sans lieu ni date (mais qui est de i497)î édition non mentionnée par le Manuel des Libraires, — que Prompsault considère « comme la première et la plus ancienne, la plus belle et la plus correcte » — outre les Testaments, le Codicile elles Repeues- franches, de l'imprimerie de JeanTrepperel, contient la Farce de Pathelin, imprimée par la veuve de ce Trepperel, preuve fortuite en apparence seulement, fait, selon nous, positif et probant en la réalité de la logique. L"'amatevn% contemporain de Villon, a réuni sous la même couverture tout ce qui, étant du même écrivain,
— sise trouvait à la même librairie, revêtu du même Ecii de France, marque des Trepperel.
Attribuer Pathelin à Pierre Blanchet? — Au dire rien moins qu'allirmatif de Godard de Beauchamps aventurant que « Pierre Blanchet pourrait être bien Pauteur de Pathelin », un rapprochement de dates répond : lîlanchet, mort en loig, est né vers 14^9, à Poitiers; Pathelin est de 1457. Outre que ce Blanchet n'était qu'un faiseur de grosses farces sans letti-es, écrire — et faire jouer, à Paris — une telle œuvre avant sa naissance (ou même à dix ans, si l'on admettait, comme quelques-uns, la date de 14O7 pour la première de Pathelin), c'est bien jeune.
L'attribuer à Antoine de la Salle? — Mais celuici, né vers 1398, mort en 14G2, en dépit de Change pour change, des Quinze joy es de mariage et de La iS«/rtf/<» où se trouvent les Cérémonies et gages de bataille du roi Philippe, restant de la vieille école des romans de chevalerie, est le prosateur d'un roman plein de tendres soupirs, Uhystoire et cronicque du petit Jehan de Saintré et de la jeune dame des Belles C^ow.sm^'S, dont conception, forme, style, dont l'esprit est de tous points antipodique à celui qui vivifie Pathelin. De plus, se mettre tout à coup à versifier si fi'étillante, pétillante et vivante folie sur le coup de cinquanteneuf ans, c'est bien vieux.
En se conservant le poète, le roi voit juste car le poète en son œuvre aide le roi. Tandis que le porte-couronne-défrichour, qui avait tout son Conseil dans la tête, entreprend de créer la patrie, le porte-parole, qui avait toute poésie en son cœur, commence de fixer la langue nationale.
Cette langue, il la trouve comme France ellemême, bouleversée, disloquée, déformée par l'importation, importation d'en bas, corrompue, vocables de toutes provenances, anglaise, italienne, allemande, espagnole, flamande, manière de patois composite vraiment babélique.
I.'efl'ort de Villon est donc prodigieux. On connaît ses deux Testaments, franche et naïve confession le peignant tout au vif et peignant son époque, on connaît son œuvre, personnelle et intime, ayant les fines arrêtes, la sécheresse distinguée des primitifs sans la roideur gothique, son œuvre vivante et moderne. Par son génie du terroir, par le côté humain de son inspiration, souvent s'envolant très haut, par la sincérité de son émotion et la philosophie de son cri douloureux, Villon est le créateur de cet esprit de Finance, net, vigoureux, bien portant qui, à travers les âges, a produit Malherbe, Régnier, La Fontaine, Molière, Boileau, Musset, Beaudelaire, Coppée, tous ceux assez forts pour être simples.
Disons-le, la langue sera moins limpide, moins
intelligible au xvi'' siècle qu'aux xiir, xiV et xV, et Rabelais, malgré son génie, moins facile à lire que Gomines et Villon.
De plus, ce dernier, qu'on accuse de libre-par- 1er, est au contraire un délicat. Patru, dans ses Remarques sur celles de Vaugelas, reconnaît que, pour la langue, le poète a eu « le goût aussi lin qu'on pouvoit l'avoir en ce siècle ». — Consultez les manuscrits de l'époque, à commencer par les Semnons ovi la licence change en tréteaux la chaire, regardez de près les peintures des missels et l'ornementation sculpturale des églises, certaine porte de Saint-Maclou à Rouen, exemple entre mille.
Malheureusement, si le poète entend la valeur et la couleur des mots, l'harmonie du nombre et le charme du rythme, ventre afl'amé n'a pas d'oreilles. Il est donc affdié à ceux-là pour qui, tout étant à craindre, une langue spéciale est nécessaire, rigoureusement indispensable.
Cette langue, régulièrement formée, méthodique, syntaxée, c'est le Jargon ou Jobelin, langue double, douteuse, ambiguë, appui de tous les souffreteux, idiome énigmatique fait pour déjouer les justiciards.
Chaque corps de métier, chaque association a son argot spécial où, parfois, se rencontrent ce
que nous nous permettrons d'appeler des similitudes par opposition.
Un exemple :
Chez les Francs-mitoux, dont les pudeurs ne marchandent pas pour faire remarquer leurs marquises qui, pourtant, n'ont pas besoin denseigne, les femmes s'appellent des marques.
Chez les francs-maçons, plus réservés, « toute personne du sexe qui reçoit les ailections de l'un de leurs frères s'appelle Clandestine », du moins en l'an 1808 : Vocabulaire des francs-maçons, suivi des Constitutions générales de l'Ordre, etc., par un franc-maçon. (179 pages in-i6, Paris, chez Petit, Nepveu et Martinet}.
Chaque école a son langage. Celui de nos Saint-Cy riens, dont le mot coquillard a été cité plus haut, est tout particulièrement intéressant. Remarquons-y ce double sens bien argotique où, par une ironie matérielle taisant moralement honneiu' aux trésors purement intellectuels du professeur de Belles-lettres, celui-ci est appelé « l'homme riche ».
« L'homme riche », Villon n'eut pas mieux trouvé, lui « si pitieux aux pauvres clercs allant nudz d'huys en liuys pour mendier leur pain ».
Pour largot de Polytechnique, surtout fait de la simple abréviation des mots ou des noms
propres, on y rencontre un terme se retrouvant en la troisième des Ballades de Stockholm, Riffaiilt^ dérivé latin dans le vieux texte signifiant toute chose ciiicte, roussie au feu ou, au sens Poitevin, hrùJant par àpreté, comme le Riffort ovi Raifor^f, Sur la montagne Sainte-Geneviève, Riffnnlt désigne un petit carton octroyé aux élèves par le colonel Rillault, et remplacé par un carton plus grand, le iS«/«n.son, portant semblablement le nom de son donateur, le général Salanson.
Tout peuple a son argot.
L'historien FluviusBlondus, morteni463, soutient que, chez les romains, plèbe et grands avaient même langage, croyant prouver son dire en déclarant que, s'il en eut été autrement, orateurs et dramatices n'eussent point été entendus de tous. Fausse preuve. Molière n'exclut pas Tabarin, les prédicateurs sont compris des voleurs. Et Léonard Bruno, mort en 1444' ^^^i répond quau théâtre, le peuple voit et n'écoute pas.
Au reste, à en croire Cicéron et Yarron, toutau moins y avait-il à Rome une langue populaire dont ils citent des exemples, et ne sait-on pas que le vivace et vivant orateur des Catilinaîres, familier aux arcanes de la rhétorique, comme tout véritable écrivain, ne se pouvant empêcher déjouer avec les syllabes, sens, forme, sonorité.
couleur, ainsi qu'Aristophane , Shalcespeare . Hugo, s'amusant au calembour et se plaisant à percer à jour tous les mots de sa langue, lui qui, un jour, devait avoir la langue percée, volontiers allait rechercher dans la conversation des mariniers d'Ostie lorigine de certains vieux mots détournés de leur sens primitif.
Aulu-Gelle, en nous disant de quelle façon la langue latine était défigurée par le peuple et la soldatesque, ne nous fait-il pas songer au lexique tout spécial du paysan, de l'ouvrier, du troupier français ?
Les voleurs ont partout et toujours, toujours et partout tenu une grande place dans le monde. En font foi le rôle important de Sarvilaka dans le Mritchtchakati « le chariot de terre cuite », drame indou du roi Soudraka traduit en vers par Méry et Gérard de Nerval (lequel se pendit (ou fut pendu) le 25 janvier i855, en cette même rue de la Vieille Lanterne où avait flori le trou de la Pomme de pin), et représenté à FOdéon le i3 mai i85o, ainsi que le Conte merveilleux remontant à douze cent trente-sept ans avant l'ère chrétienne et rapporté par Hérodote en Eaterpe, chapitre cxxi du livre ii.
Sans nul doute, les larrons de la ville des Césars avaient donc leur jargon.
Mais, pour dire comme Villon, laissons le moutier où il est.
Si l'argot, langue dans la langue, idiome de la misère, est né avec rhumanité, pour le Jargon proprement dit, qui nous occupe, à quelle époque peut-ôn faire remonter son origine ?
Pour la première fois, le mot Jargon se rencontre en la xx!!*" fable du Dict cT Ysopet, de Marie de France qui vécut en Angleterre de 121G à 1272 et dont le Laïs du frêne est une première version de G/'isélidis.
Lors tuit diseint en lor jargon Que cil oisax ({ui si canteit...
Quand les hommes de vol approprièrent-ils le mot à leur gazouillement ? Très probablement vers le commencement du xv^ siècle.
Jarg'on, mot que chaque^ savant distillateur ès-lettres a extrait d'une racine différente, Ménage de BapSapo'^wvwv, employé par Homère, Iliade, chant II, vers 867, et de Barbaricus employé par Salluste au sens d'étranger, par Plaute, Tacite, Virgile, Lucrèce, Columelle et Claudien pour exprimer toute chose sauvage, non civilisée ; Furetièrc, réfuté par Granval en son Cartouche, à' Argon : le Duchat, en ses Notes sur Rabelais,
de Ragot, bélitre fameux sous Louis XII ; Cla- Tier, de YErgo des écoles ; plusieurs de grœciini et de galliiiare, d'autres du Scandinave ja/'^^, bavardage, ou du sanscrit j'a/'c, parler, péjoré, avec suliixe diminutif ûiia, on, parler en lair, parler mal. — Pourquoi pas? Ciir i^on? A en croire Ménage épigrammé par le chevalier de Gailly, Alfana vient-il pas à'Equusl
Pour Molière, le père Bouhours, Condillac, jargon caractérise l'incompréhensible, la recherche, la prétention.
Quant au lieu de sa naissance, ni là ni là précisément, mais un peu partout. Pas de patois qui n'ait lien de parenté avec le jargon,
Diflicilement , vainement, on rechercherait l'exacte origine des patois car si les mots sont l'étoffe du langage, pour parler avec Klaproth, le berceau de chaque langue est un nuage. Qui retracera le chemin poursuivi par la langue romane, déjà parlée sous Gharlemagne, pour arriver au français du xv" siècle ? Nous sommes loin, très loin, des temps où, dit Moïse (Genèse; G. xi, V. 1-6), « Dieu descendant voir la ville et la tour que les enfants de Noé bâtissaient au pays de Sennaar, y trouvait les fils de la terre ne formant qu'un peuple n'ayant qu'une seule langue et qu'une même manière de parler. »
Les patois, idiomes en fusion, pousses toujours ]>rogressant, sont comme le fumier <roù sort une langue qui, une fois lixée, demeure stationnaire, inapte à changer de peau, selon l'expression de Jérémie, jusqu'à ce que, retombant en enfance, elle retourne, en se décomposant, à des patois nouveaux, susceptibles de former à leur tour une langue nouvelle.
Le jargon, comme les patois, n'est qu'une suite de croisements, quelque chose comme l'incestueux produit d'une carpe et d'un lapin.
Chercher en Normandie? — Peut-être bien cette façon de déguiser sa pensée en bossuant la parole a-t-elle été inventée par les vauriens de la bonne ville de Rouen. En l'argot d'aujourd'hui, jai'golle onjergoUe ne veut-il pas dire la ^ovniandie, jarg-ollier on Jerg-ollier, un normand?
En Poitou ? — Enfant de Paris, Villon se vante de parler aussi « ung peu le poictevin » que deux dames lui ont appris. Mais poictevin et jargon sont même chose à peu près. C'est en Poitou que se tenaient les Etats-généraux des inercelots, des bizoïiarts, où se discutaient les intérêts, où se jugaient les « causes j) de la vaste association commerciale. Or, les francs larrons qui fréquentaient les importantes et célèbres foires telles que celles de Fontenay et de Niort étaient des
nomades — nos forains cVaujourd'liui — conser- Yant entre eux leur langage spécial, en quelque province qu'ils opèrent.
En Vendée ? — Pas davantage f(uoique nous retrouvions nombre de mois du jargon en ce patois où l'oie mâle s'appelle un jav et le coq wwjau, oii g-argogiâer répond à jargonner, bagugiiâer, baguiiJàer, bagaiiâer à babigner et babiller (d'où bagou), mot pour lequel le grec nous donne Baêot^s'.v ; l'allemand, bahbeln ; l'anglais, to babble; le hollandais, babbelen; le vieux français, babeler (comme en la tour de Babel ?) et babqyer (aboyer)
Sçais-tu qu'il est, ne me babilles Meshuy de ton bée et me paye.
dit PatJielin ; g-oiiaillâer à gayeulx, trompeur ; goiirâer à gourer, tromper ; bujfâev, souiller, à ruliïe, rafale; ari^âée^ terre qu'on laboure, à arerie, prairie (d'où errer); macreâ, petit polisson, à inacqiiin, grand polisson (vous m'entendez bien). Toutes ces variantes, Villon les connaît, lui qui sait aux rustres parler le jobelin, aux ouvriers, le pathelin, et aux mignons donner l'accolade pour « frire le rigolo », autrement dit pour les voler. Il sait même aussi quelques mots d'anglais,
— (jl —
bigod, comme Figaro, Goddem ! le fond de la langue. Et, en anglais, un substantif, un adjectif, un verbe actif et un verbe neutre, Cant, ont les sens analogiques de narquois et d'argot, d'oblique, de tourner et d'enjoler ou jargonncr.
Poète des humbles de la rue, à ses heures « de la pinse et du croq », Villon a laissé Six Ballades, unique spécimen de cette écriture, composées, selon toute vraisemblance, entre le Petit Testci' ment, qui est de i45C, et le Grant, qui est de 1461 .
Ballade, le mot lui-même tient du Jargon en ce qu'il est d'importation étrangère, venant du sanscrit bdla, jeune, et dura, femme, darika, fille de joie, selon Burnouf, Bâla-dâva, jeune fille galante, Baladera, bayadère, selon Ch. Toubin et, selon Brachet, Scheler et d'autres, de Pâli, poésie laudative, récit épique et de tandi, art de danser « chanson à danser », les danseuses chantant de l'Inde, sœurs des Guesha japonaises et cousines des Ouled-Naïls de la tribu de Laghoust, prêtresses d'amour qui, par leur pas de FAbeille, charment toute l'Afrique du Nord, étant, selon Emile Deschanel, appelées Balladières et non Bayadères et le mot ayant été emprunté par nous à l'Italie où l'avaient introduit les zingari qui le tenaient des arabes.
Ce Jai'o-on tle Villon, dit le bon Colletet, est un recueil de mots dont se servaient les voleurs de son temps, « mots qui sont même passés jusqu'au nôtre », mystère de gueux de Thostièrc que je n'entends pas « et que touthonneste homme ne doit pas aussy tascher d'entendre. »
Pour l'irrégularité et les négligences des Ballades du Jargou, alors que les vingt-neuf Ballades de l'Œuvre sont si parfaites, à quoi bon s'y étendre ? Telles elles sont, telles nous les prenons.
Une observation.
En la Ballade V, les mots roiipieux, carieux et inarieiix riment avec le mot einboiireiix ; en la Ballade VII, ce même dernier mot Emboiireiix, rime aYecjoj^eiix, dieux, jnieiix, carieux, et marieux. On sait combien Villon est à la fois l'esclave et le maître de la rime ; ne peut-on supposer qu'emboureux s'écrivait et se prononçait embour/eux ? Ceci dit uniquement pour ceux-là plus soucieux de la philologie que du sens poétique.
Ces Six Ballades, le regretté Auguste Vitu les a, pour la première fois, et avant qui que ce soit, déchiffrées, accompagnant son « essai de traduction y/ d'un vocabulaire analytique du jjIus haut intérêt, publié éii 1884, et qlie l'Académie Fraii-
çaise a eu toutes raisons de couronner. (Prix Arclion-Z)espérouses.)
Léminent écrivain a, pour !a première (bis aussi, publié et expliqué Cinq autres Ballades provenant d'un manuscrit du tonds français de la lîibliotlièque l'oyale de Stockholm, recueil antliologique où se trouve copie des deux Testaments ainsi que de neuf pièces de Villon et où, sur 280 feuillets in-4'', les Ballades du Jargon en occupent trois, de 26 îi 27. Ces dernières, traitées de j)astichc, contestées, peuvent l'être.
Néanmoins le devoir littéraire s'imposait d'autant plus à l'éditeur-critique de les joindre à son Etude sur le Jargon du XV" siècle qu'inconnues de tous, elle font cependant pai'tie de notre trésor national, le manuscrit dont nous parlons remontant au xiV siècle et ayant appartenu à Claude Fauchet, historiographe de Henri IV, esprit exact et judicieux, grand amateur et connaisseur ès-lettres, auteur d'un intéressant ouvrage sur l'origine de la langue française où sont cités des vers de cent vingt-sept poètes antérieurs au XIV*" siècle et qui, né à Paris en 1629, devait tout naturellement s'intéresser à la tradition Villonnesque, très vivace encore à cette époque.
Au livre I de son Origine des Chevaliers et armoiries, Fauchet enregistre une intéressante
remarque : « J'ai faict cette excapade pour la mémoire de Villon un de nos meilleurs Poètes satyri" ques duquel si nous sçavions bien entendre la poésie, nous découvrirait l'origine de plusieurs maisons de Paris, et des particularitez de ce temps-là ».
Notre Interprétation des Six premières Ballades était achevée quand parut le travail philologique d'Auguste Vitu. Sans nous vouloir préoccuper de l'authenticité discutable des nouvelles venues, nous avons fait pour elles ce que nous avions fait pour les autres, les trouvant, d'où qu'elles émanent, pittoresques et intéressantes.
En volonté de ne prouver ici nulle érudition et trouvant superllu de commenter ce qui s'explique de soi, nous nous bornerons k dire l'indispensable, montrant que, même alors qu'il enseigne la spoliation et l'assassinat, le poète a des ailes, indiquant à grands traits l'esprit du Jargon, nous arrêtant seulement à quelques particularités intéressant les mœurs,
« Pour suffisamment cognoistre et entendre Villon, dit Marot en FEpitre aux lecteurs précédant l'édition qu'il a donnée du poète en 1533, il ^auldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir cogneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle ».
Pai'is, il ccUc époque la cité la plus puante — Eu pleine ville, au cimetière des Innocents, les morts sont enterrés sans cercueil — et la plus sale du monde, cloaque sans nul éclairage, la nuit, c'est la nuit tout à fait, noire et morne. L'hiver, les loups de la foret de Boulogne viennent enlever les enfants jusque dans les ruelles avoisinant la Tour de Nygcon, située à peu près où est le Trocadéro. Le couvre-feu, c'est l'ouvrecrime et, par les rues tortueuses aboutissant à la Seine, linceul qui marche, les cherche-fortune, chevaliers du mal-faire, redoutant le clair-parler autant que le clair de lune, leur morte-saison, ont ce fallacieux auxiliaire, perfide et décevant, le brouillard, pareil k leur argot.
Jargon n'est-il pas un brouillard ? A gens de nuit convient langage obscur. D'où, la langue bigorne, à deux cornes, comme le colimaçon, à deux sens, lexique ondoyant et divers spécial aux malfaiteurs de tous les temps, de Villon à Maurice, surnommé le Bérenger des bagnes.
S'éclipser dans l'inintelligible, là est le salut.
Le brouillard, c'est le dieu protecteur, c'est la disparition, l'évaporation, l'incognito, l'impunité. C'est l'asile. — Grâce à lui, ni vu ni connu, je t'embrouille !
Toute mie famille de mots en dérive, à tout instant employés, sans cesse avec de nouvelles nuances d'acception.
Abî'ouart, c'est le brouillard, vapeur qui couvre la terre {Barh, couvrir, hala, terre : sanscrit), la broiie, c'est la brume, brouer, c'est fondre sur la victime choisie, être broueulx, c'est fuir (comme une ombre), s'embroiier, c'est, pendu, entrer de la lumière du jour dans le noir de la mort où le cadavre, devenant lui-même broueulx, mangé parle brouUas, se balance, nageant sous la nue, de l'aube à la nuit, du jour çerdoiant — <( L'aurore grelottante en robe rose et verte », dit Beaudelaire — à la sorne, à la veillée, souffleté par la frissonnante rafale, en proie à la fressoue du rufjle^ à tous les vents, à toutes les bises, bisacet bisans, avant de s'en aller du tout à néant. ^ Le crime une fois commis, dans le brouillard, il importe de paraître innocent, la l^"= Ballade du Jargon le conseille :
Qu'au mariage soiez sur le banc
Plus qu'un sac n'est de piastre blanc,
Il est dit en Pathelin, le rapprochement s'impose :
Parmy le col soy je pendu
S'il n'est blanc comme ung sac de piastre.
Avant tout il faut éviter d'être '-c mis à l'ombre ». Prendre, oui. Etre pris, non. Telle est la devise du débrouillard. Le coup fait, il faut gagner le large à travers champs, happer le taillis, fuir.
Le grand Can, — où le Jargon a-t-il emprunté l'expression ? Au mot Khan, en en changeant l'orthographe, mot d'origine mongole ayant deux acceptions, la première ; « chef suprême» (Nos armes ne viennent-elles pas de nous apprendre que, chez les Djedji ou Dahoméens, chef se dit Gan ?), la seconde, « marché public », marché entouré d'une colonnade et de nombreuses cellulules (comme le gibet de Montfaucon ?) — ou, pour désigner celui qui a tout pouvoir, au verbe anglais to can ? — le grand Can, ayant en Jargon deux sens aussi, désignera donc tout à la fois et le soleil auquel vous expose le grand Prévôt et le grand Prévôt qui vous expose à ce soleil, sens double et double sens classique en tous les ai'gots où, le plus souvent, chaque mot a plusieurs acceptions, opposées seulement en apparence, de très juste rapport, en réalité.
C'est la raison pourquoi, en la première Ballade, voulant accoler les deux acceptions du mot Can^ pour une unique fois, nous avons ajouté un pied, deux syllabes, au décamètre original.