‹ Le Jargon et jobelinChapitre 27 sur 34 · XI*^ BALLADE DE VILLON · texte numérisé non relu

XI*^ BALLADE DE VILLON

35o Tant qu'il n^y eust de vivres en caras.

Puis feist on faire asault avecq ung sault.

Après, doublant de [ces] anges Tassault,

On verroulla et serra les busars

Pour mieulx blanchir et desbouser coquars. 355 Là ot ung gueulx son endosse polye

Qui puis alla empruncter aux lombars,

Pour maintenir la joyeuse folie.

353- Je crois bien lire basars dans le texte ; mais je n'ose pas l'affirmer, quoique le sens ne soit pas altéré par cette lecture.

jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de vivres sur les charrettes; — ensuite l'on dansa; — puis, redoutant d'être attaqué par les sergents, — on verrouilla et serra les sacs de butin, — pour mieux voler et dépouiller les dupes. — Là fut volé le pourpoint d'un gueux, — qui depuis alla emprunter aux usuriers — pour maintenir la joyeuse folie.

DU

L'astérisque indique les mots d'exemple uniques, c'est-à-dire dont je ne connais pas d'exemple en dehors du texte des onze ballades de Jargon.

* ABROUART, n. pr. Le brouillard, voyez Broue ec Brouer.

Quant Abrouart sur la sorne a brouez.

Ballade VIII.

Mot d'exemple unique. Personnification du brouillard, tirée du verbe Abrouer ci-après.

La langue ancienne, ordinaire ou jargonnesque, possède une série de formes exprimant le brouillard, parallèles aux formes modernes : brouer à côté de brouiller; abrouer à côté à^abrouller qui serait aujourd'hui abrouiller s'il subsistait dans la langue, etc.

Tant est Titan de broullas ahroullé.

MOLINET, p 136.

Abrouller donnerait Abrouillart ; âC abrouer dérive natu- A Tellement Abrouart.

Ce genre de personnification par allitération était de mode chez nos anciens poètes; c'est ainsi qu'Eustache Deschamps a tiré à! entroingnier ci-après : Eniroingniart :

Et Entroingniart a entroingnié.

Ahrouart est celui qui ahroue comme Entroingniart celui qui entroingne; Rouart celui qui roue; Rijiart celui qui rifle, etc.

§ Abro et broj bord, région, dans les langues celtiques, conservés dans le dialecte romano-castrais, suggèrent un double sens qui sera discuté sous le mot Broue.

ABROUER, V. n. Arriver, par extension de brouer ciaprès.

Veiz abrouer à la vergne cygault...

Abrouerent au flot de toutes parts.

Bail. XI.

Cf. avec la forme abrouller^ qui signifiait proprement

brouiller :

Tant est Titan de broullas ahroulU.

MOLINET, p. 136.

Abro et bro^ bord, région, dans les langues celtiques et dans le dialecte romano-castrais. Abrouer signifierait directement aborder, arriver, et latéralement abrouiller^ c'està-dire entrer dans le brouillard.

§ Rabrouer est le contraire d'arriver; c'est rebrousser (chemin) ou repousser (quelqu'un) ; cela est si simple que cela saute aux yeux. Quant à l'étymologie forgée par Diez de re et de brave, j'avoue que je ne la comprends pas.

ACOLLEZ, part. pi. Pris au col, se. pendu, qui a subi l'accolade du bourreau.

Où acole:^ sont duppes et noirciz.

Bail. L

Où acolle^ sont vos ainsnez...

Eschec qn'acolle:^ ne soiez Par la poe du marieux.

Bail. V.

OÙ acolle:^ sont caulx et agarcis.

Bail. VII.

Le sens primitif de la langue est prendre au col ou embrasser, ^cco/ ou accolade^ terme de chevalerie. — - Âccollementj Saintré, 511. — Accollerye^da.iis Roger de Collerye, p. 181. — Accolées dans Villon et dans Martial d'Auvergne.

Le sens spécialisé du Jargon se dégage des deux exemples suivants : 0 Paludament. .. accolant à un large fermai! d'or « , c'est-à-dire un manteau saisissant le col par un large fermail d'or. Alector^ f» 18 v°. — (f Ils furent acolés d'un baudrier militaire. » Godefroy, aniiot, sur Charles VI. p. 565. Du baudrier c^m accolle à la cravate de chanvre, la liaison est visible; Villon l'indique dans son Grant Testament lorsqu'il souhaite à maistre Fraacoys de la Vacquerie

. . . Un hault gorgerin d'escossoys Toutesfois sans orfaverie. . .

Voyez aussi le mot Baudrouse ci-aprés.

* ADOUBTER, v. a. Redouter.

Pour tant se font adoubter et cremir Angles bossus, rouastres et staricles.

Bail. VIII.

Mot d'exemple unique. C'est cependant un pur latinisme : addubitare^ qui est de la langue de Tite-Live, de Cicéron et d'Horace. Douter en vieux français signifiait craindre; le Jargon de Villon employé adoubter au même sens. Pareillement, en latin, dubitare et addubitare n'avaient qu'un même sens auquel le français moderne est revenu, celui d'être incertain, incrédule, défiant.

* ADRAGUER, v. a. Abreuver, boire.

Adraguerent de guoble maint crupault.

Bail. X.

Mot d'exemple unique. — Voilà un mot d'apparence purement jargonnesque, et qui cependant dérive des plus hautes sources de la langue. Je n'en connais pas, il est vrai, d'autre exemple français que celui que je viens de citer ; mais le glossaire de Du Cange nous donne, en basse latinité, adragare, se. adaquare^ aller à l'eau, abreuver. « Et si locus unus adragandl'm stagno ipso impleretur luto vel aliâ causa, ipsi homines ipsius civitatis Arelati possent in alio loco dicti stagni adragare seu abrevare. » Charte de 1321.

L'étymologie indiquée par Du Cange est incontestable; la pure latinité emploie adaquare pour abreuver, arroser, faire provision d'eau : adaquandi causâ^ dit César en ses Commentaires; adaquatus est un abreuvoir. Adaquare devait donner adaiguer ou adaguer; IV intercalaire ne s'explique pas phonétiquement; peut-être cependant par confusion avec adrayar^ acheminer (La Curne et Borel); mais il faut accepter le fait, bien établi par des textes inattaquables. Je vais plus loin, et je me demande si ce n'est pas cVadraguer qu'il faut tirer Pétymologie de drague

et de draguer^ assez mal établie sur le drag anglais, qui lui-même peut venir des langues romanes. La charte de 1321 prévoit le cas où la partie de l'abreuvoir réservée pour adraguer viendrait à se remplir de limon; n'est-il pas possible que la signification à'adtaguer ait passé delà prise d'eau au travail de curage qui la rendait possible r* Ce qui est certain, c'est que la drague s'est appelée d'abord haudrague^ b, latin haudraguia; on avait le verbe holdragier^ qui est bien près d'adraguer et qui se traduit en français moderne par draguer : « Nous pooins et devions faire holdragier et retraire le bray de l'iaue de Somme. » Du Cange sous Braïum. Tab. Viced. Pinconicus, 1268.

a Adagar^ 2ià2iC\u.2LrQ, » Grammaire provençal e^ ms»^\h\. nat. 7534 latin.

« Teneantur adducere aquam Jarroni versus Massiliam ad ortos et blancarias adaquandas. » Stat. de Marseille^ ap. Du Cange, v° Blancarias.

Le verbe adraguer ^ combiné avec le gier jargonnesque (voyez Gier)^ se retrouve comme suit :

Et la marque, suivant le gaing choisie, Adrague en gier, puis dist. . .

Bail. IX.

AFFECTEZ, part, passé pi. de affecter^ïorme moderne de afaiter. Instruit, exercé, dissimulé, rusé, frauduleux.

Croqueurs de pain et plommeurs affecte:^

Bail. VIII.

« L'aprentis demande comment on doit loirrer un faucon nouvel affaitié, y> Alodus, f° 81. — (f Denrées et marchandises faulsesou affectiei^ vins affectiei » (frelatés), Ordonn. t. VIII, p. 6^6. — « Le cauteleux Sinon, affaité de par les

Grecs... ouvric le ventre du grand cheval, dont il saillit Pyrrhus. » J. Le Maire, lllustr. des Gaules j liv. II, p. 254. — « Et pour les rendre plus fins et affettei par le moyen de la compagnie, pour ce que les jeunes gens semblent comme s'entraguiser l'esprit. » Apol. pour Hérodote^ p. 90. — «Le jeune fils estoit bien affetté et faisoit toujours quelque singerie. B Bon. Desperiers, I, jy. — « Vous estes une affetée ; vous faites quelque mechanceterie avec cet homme de là-haut. » Moyen de parvenir . p. 53.

. . . Le plus saige,

Le plus preux et plus affecté

Y a esté prins et guetté.

Rom. de la Rose, v. 15S9-91.

« Affaicté, Effrontément rusé. » Monet.

Coquillart a écrit au même sens yeux affectei pour yeux trompeurs, expression qui se retrouve dans le grand Corneille :

Et sous l'indigne appas d'un coup d'oeil affeté, J'irois jusqu'en leurs cœurs chercher ma seureté! Rodogune, act, III, se. ni.

Voir, pour les variantes d'afaîté à affecté, La Curne de Sainte-Palaye, v° A faite.

Mais il survint un aff'ecté marrourie...

Rab., I, p. 12.

s Les affetteries des primpreneaux. » Les Jeux de Vln~ connuy p. 358.

AFFINE, part. m. Fini, achevé, et par extension subtil, trompeur.

Gueulx affine:^, allegrucs et floars.

L'expression est restée dans la langue avec fini au lieu à\ijfiné ; un gMQUx fini. « Ce sont quelques ^/z^i- gens, je dy fins à dorer, fins comme une dague de plomb, fins non affinei^ mais affinans^ passez par estamine fine. » Rabelais, III, 105. — « Il prend à gentillesse quand il le veoid affiner son compaignon par quelque malicieuse desloyauté et tromperie, d Montaigne, I, 107. — « Il ne faut jamais tromper ni afiiner ; mais bien se fault-il garder de l'estre.» Charron, Sagesse^) p. 252. — « Pour m'engarder d'estre affiné... des mattois qui mattent, je voudrois entendre leur jargon. » Bouchet, III, 129. — « Un bon Panadou de mattois ayant esté condamné à avoir les deux oreilles coupées... Vous avois-je pas bien dit qu'il y en auroit d'o^/ze^^ et qu'on ne verroit rien, et qu'on perdroit ses peines?» Bouchet, III, 46. — « Pitheus luy persuada, ou bien par quelque ruse X affina. » Amyot, Thésée ^ 4. — « Les Lacédémoniens, dissimulant le malcontentement qu'ils avoient de se veoir ainsi affinei par luy, le renvoyèrent sain et sauf. » Amyot, Theniist. yj. « Tu n'es pas fyn assez de V affiner. » Palsgrave, 446.

. . . Maîti-e Mitis Pour la seconde fois les trompe et les affine.

La Font., fab. IIl, 18.

Vous voulez vcCafiner. mais c'est peine perdue.

P, Corneille, Mclile. act. IV, se. 11.

Pour fin que vous soyez, monsieur, on vous afine.

Th. Corneille, l'Autour à la mode, act. III, se. ji.

* AGARCIS, part. pi.

où accolez sont caulx et agarcîs.

La phrase se construit ainsi : où les caulx (les fripons) sont pendus et agarcis.

Mot d'exemple unique. La prononciation ancienne agassiiy laquelle se conserve sous forme de nom propre (Fillustre naturaliste Agassiz), offre quatre sens qui conviennent également au sujet :

1° Semblables à la pie [agasse^ agace ^ agache^ agacie, ital. ^a^{û) juchée dans les hautes cimes;

2° Devenus hagards par la pendaison ;

3° Glacés, refroidis; de l'italien ^A/acc/a;

4,*^ Jugés, condamnés.

1° et 2° Dans les deux premières acceptions, le pendu est comparé à un oiseau (v. ci-après Duc, Gart et Juc^ c'està-dire hibou, jardin et perchoir), puisque l'épithète hagard s'applique étymologiquement et techniquement aux oiseaux de proie qui ont mué dans la haie [haga) et non en domesticité. Littré, v° Hagard.

Au fait de la pendaison se rapporte l'espagnol agarrar. 0 empoigner, gripper, accrocher, de garras^ griffes ou « ongles, serres d'oiseaux de proie » (Oudin), qui nous ramènent à hagards. Ce dernier sens est consacré par le slang;, qui conserve agaie^ avec la double signification de astonished et de open-eyed^ c'est-à-dire étonné et yeux ouverts.

3» Le sens de refroidi s'appuierait sur l'italien agghiacciare^ gQ\.QV., engourdir, dont le participe passé agghiaciati donnerait facilement en français agassis ou agassés. En argot moderne, refroidi veut dire mort, et refroidir^ tuer.

4° Il reste à considérer une quatrième hypothèse; agard et agarder ont signifié jugement et juger : — « Encore tel agard appela ; et par le plée del appel fuit tiel

agarde repelléecassenty. » Brict., Lois d'AngL^i'' 2^2 r". — « Si la justice lui agarde plus que le pleyntyfe, etc. » Ib.^ f° 137 r°.

Peut-être agarcis serait-il simplement le participe passé, irrégulièrement construit, à'agarder; l'irrégularité semblerait moins inacceptable si l'on considère q;ie agarder est le même mot que esivarder ^ qui faisait feswari à la première personne de l'indicatif présent; on peut donc supposer, au même temps, la ïottsxq. j'agars^ d'où aurait été tiré, sans trop de peine, le participe passé agarsi^ c'està-dire jugé.

J'enregistre, à titre de curiosité, le passage suivant de Rabelais : « Panta en grec vault autant à dire comme tout, et Gruel en langue Hagarene vault autant comme altéré. » Rabelais, I, 228. On peut croire, par le rapprochement de hagarene et de gruelj qui paraît tiré de gruj fruit vert de la forêt quel qu'ilsoit (La Curne), qu'il faut entendre ici la langue de ceux qui vivent sauvages et isolés dans les bois, comme les oiseaux dits hagars. Il est vrai que plusieurs auteurs appellent agarene la langue des Sarrasins, du nom d^Agar, mèred'Ismaël, de qui l'on fait descendre ces peuples; Rabelais lui-même écrit (t. II, p. 359) : « Inscriptions... en langue arabicque, û^jr^we^ sclavonique et aultres. »

AJUIER, V. a. Aider, et ici au sens d'ajuster :

Ajuie:^, taillez et chaussez vos besicles.

Bail. VIII.

Au sens d'aider :

De Sun seigneur merci crier Qu'ils ajuent à délivrer.

Ch. des ducs de Nornu, I, i8o, v. 2823.

Si 11 truvez ki très bien li aïut.

Chanson de Roland, v. 781,

« Affustês voz bezicles. » Rabel., Progn. pantagr.^ III, 233. — « Chaussez vos lunettes » se trouve dans la Comédie des proverbes^ p. 20.

§ La confusion entre les verbes ajuier et ajuster peut s'expliquer par la prononciation ancienne de ce dernier, qui était ajuter ; or ajuter est une des formes d'aider par l'italien ajutare , le provençal ajudar et le berrichon agider.

* ALLEGRUCS, allègres. C'est une mauvaise transcription de aie gris ^ participe passé du verbe alegrer ou alaigrir^ rendre joyeux.

Gueulx affinez, allegrucs et floars.

Bail. XI.

J'enregistre le mot parce qu'il se lit ainsi au manuscrit Stockholm; on voit cependant que le vers pourrait être sans aucun changement de mesure ni de sens :

Gueulx affinez, allegris et floars.

Somme toute, alîegruc n'est qu'une faute du copiste très incorrect à qui Ton doit le manuscrit Stockholm.

« Fist à maint rei lor anui, et alegroit Jacob en ses œuvres. » Livre des Machabées^àdcns La Curne. — « Leurs corps evidentement alaigrii. » Rabelais, II, 502.

§ Voyez plus loin sous le mot Hallegrup.

ANGE ou ANSE, subst. fém. L'oreille.

Car vendengeurs, des ances circoncis.

S'en brouent du tout à néant.

Bail. I.

Et vendengeurs, des ances circoncis,

Bail. VIL

Comment eschappas-tu? — Ce fut Pour une ance...

Et de paour d'estre circoncis Des ances, saultay la fenestre.

Vie de sabicl Christophe.

En latin et en anglais comme en français, les oreilles sont visuellement comparées aux anses d'un pot qui est la tête, et réciproquement l'on dit « les oreilles d'un pot ». Le latin ansa signifie oreille (d'un soulier) dans Valerius Flaccus; ansa auriculcPj c'est le bout de l'oreille. « Anse. dit Cotgrave, the handle or eare of a pot. » — « A pot without an ear. « Swift, apud Johnson, v° Ear. Cette double signification est consacrée dans la langue littéraire par les exemples suivants : « Bien accomparoit telles manières de gens à des vases à deux anses^ qui se transportent aisément par les aureilles là où l'on veult. » Amyot, Mauvaise honte, 24. — « Que toutes choses ont deux anses et deux visages, qu'il y a raison partout. » Charron, Sagesse;, II, 2. — « Ainsi voyons-nous de prassent les précepteurs et pédagogues esbransler les testes de leurs disciples (comme on faict un pot par les anses) par vellication et érection des aureilles. » Rabel., I, 213. Et si l'on vous die que anse vient du germain asa, n'en croyez rien.

L'usage de couper les oreilles aux malfaiteurs était en

pleine vigueur au temps de Villon. « Barthélémy Haultbert, du pays de Poulaine, et Nicolas Prine, teinturier du pays de la haute Allemagne, puis naguères essorillés et bannis de ce royaume. » Comptes de la prévôté de Paris pour 1460. Sauvai, III, p. 362. — « En France seulement on exécute les condamnez à mort après disner, et on fouette et essoreille les autres criminels le matin. Les autres nations font le contraire. » Bouchet, III, 37. — Brantôme raconte l'histoire d'un Espagnol condamné à l'essorillement. Le bourreau lui releva les cheveux et ne trouva point d'oreilles. — « Cuerpo de tal ! » s'écria le condamné, (f estoy obligado à dar orejos coda martes.^ Suis-je obligé de fournir des oreilles tous les mardis ? » Rodom. esp.. 32. — a Nous trouvons que les anciens, quand ils vouloient saluer, prenoient les oreilles de ceux à qui ils avoient envie de faire la révérence, et puis les baisoient; ceste manière de baiser estant appellée olla^ en prenant la teste pour le pot, et les oreilles pour les anses^ comme nous trouvons en Clément Alexandrin. » Bouchet, III, 50. Anse garde encore la signification d'oreille au vocabulaire des Mercelots.

ANDOSSE ou ENDOSSE, subst. fém. Le vêtement qu'on endosse, veste, pourpoint ou armure.

Changez vos andosses souvent.

Bail. H.

Là ot ung gueulx son endosse polye.

Bail. XL

Il n'a tirandes ne endosse...

Au moins en aurons nous Vendosse.

Mis t. de la Passion.

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. iSJ

Or taillé avons quelque endosse.

Mîst. du Vieux Test.

Brayhault broue sur son endosse.

Act, des Apôtres.

Je suis en ce bois tout transy Dont j'ai faict endosse de vert...

J'auray le jorget et V endosse.

Vie de sainct Christophe.

Dans le livre du Jargon^ c'est le dos lui-même ou Téchine; Coquillart l'emploie dans cette acception [Mon. du gendarme cassé)., I, 151, ainsi que Bouchet, III, 130.

La transition du verbe au substantif est facile à saisir par les exemples suivants :

Là veïssiez tant haubert endoser.

Ronc, p. 85.

Les vestetnents de toile qu'Englois y aporterent, Dessus les armeiires moult bel les endossèrent.

GuEsc, 22486.

§ Le mot endosse se trouve dans le Dictionnaire de l'Ac adémie française, au sens que lui ont donné M"^'' de Sévigné (lettre 422) et Marivaux dans l' Épreuve ^ (se. xviii), celui de peine et de responsabilité.

ANGE, ANGEL, ANGLE, subst. maso. Ces diverses formes sont celles du mot ange en français. Sergent ou archer, tout agent de la force publique.

Et par anges suivans la paillardie.

Bail. I.

Les angel^ de mal tous rons.

Bail. III.

De ces angels si gras^elisses.

Bail. IV.

Mestant à jus la rifflerie Des angel:^ et leurs assosez.

Bail. V.

Anges bossus, rouastres et staricles...

Qu'anges n'y ait des claves empoué.

Bail. vm.

Après, doubtant de ces anges l'assault...

Bail. XI.

... si le rouastre et ses anges Nous trouvoient à la gourde pie...

Prends-toi bien garde du rouastre

Et des anges...

Vie (le saincl Christophe.

Anges bossus de la ballade VIII doit se traduire par sergents de malheur, sergents pestiférés, la boce étant le bubon symptôme de la peste. « Bossa^ tumor, tuber, gallicè Z^oj-j-^^ propriè de ulcère pestifero quod It^LYibonam vocanc. » Du Cange.

Les anges bossus de la ballade VIII sont un synonyme <îxacc des angels de mal tous rons de la ballade III.

« Ange^à^n^ quelques provinces, signifie sergent. » Dictionnaire de Trévoux. — « Ange de greve^ sergent de police à Strasbourg. » La Curne. — « Crocheteur à Paris, facchino. )) Oudin, Curios. fr.^ p. 13, et Cotgrave, v*^ Grève. — Ange de grève^ signification injurieuse comme gibier de potence dans Bonaventure des Perriers, t. II, p. 6^.

C'est positivement un sergent dans Rabelais, au passage -suivant qui paraît n'avoir pas été saisi par les commentateurs, à propos d'un des chicanoux si maltraités par le seigneur de Basché : « Je apperçoy clerement qu'il m'a cité €n ange et daubbé en diable. » Rabelais, II, 325.

Cotgrave donne au pendu lui-même le nom d'ange de grève : « One diat hangs in cheynes, or an a gibbet, a good while after he is dead. »

L'étymologie d'ange, qui signifie au propre envoyé, ambassadeur, du grec à-Y^eXc?, explique la qualification donnée aux sergents de police et en général aux envoyés de la justice. Le titre d'ange a été porté par les papes, par les archevêques, les évêques et même de simples abbés : « Leone, Christi famulus, religioso presbitero et monacho, et per divinâ clementiâ coangelico abbate ejusdem monasterii (de Subiaco). » Charte de 956, citée par Muratori, dans Du Cange, v'' Angélus.

Les ambassadeurs impériaux ont été qualifiés angélus iinperii. Ekkekardus junior de casib. S. Galli, cap.ult. Ibid.

« En comparant l'office de nos sergens ou de nos huissiers à celui des Intelligences spirituelles qui, dans l'Ecriture, annoncent à la terre les ordres du ciel, on a désigné et Ton désigne encore dans quelques provinces un sergent, un huissier, par le mot ange. » (La Curne.) Calvin envoie hardiment les impies « au feu éternel, lequel est préparé au diable et à ses anges », Inst.^^. 112,

Le mot ne serait pas digne du Jargon s'il ne renfermait, en double sens, une allusion à la potence. Le grec àj/^îi^^ étrangler, a fourni le latin angere^ d'où le français tire angéer^ angier et anger^ dans le même sens ; plus angine^ angoisse et angon^ qui signifie crochet. De même dans les langues germaniques, to hangj angl., pendre, et angel.ûl.^ crochet. Ces divers vocables justifient largement le nom d'an gel s y angles et anges donné aux messagers de la justice humaine qui conduisent les gens au crochet ou angon qui les angue.

ANS, subst. pi. C'est le mot de la langue ordinaire; vos ans. pour votre vie, vous-même. Il est écrit emps ou ens dans plusieurs des exemples qui suivent; cette forme s'expliqu3 par Thomophonie, mais le sens n'est pas douteux.

Et que vos emps n'en aient pas du pis.

Bail. I.

Voz ans n'en soient rouppieux.

Bail. V.

Voz ens soient assez hardis.

Bail. VI.

En ceste vergne où vostre an veult loirrir.

Bail. VlII.

« An, zincalo, subst. pi. Things, matters, cosas. En grec moderne è'v (being, existence). » Borrow, Cette explication conviendrait aux passages allégués ci-dessus; mais ce n'est qu'une concordance curieuse.

Le mot ans a été employé dans le même sens qu'au Jargon par nos plus anciens poètes :

Jeu li dirai : « Senhor, merce, non sia Qu'el mal segle turmentiei totz mes ans.

Pierre Vidal.

On disait de même : ton corps^ ses corps^ pour toimême, lui-même, etc. Voyez Aiol;, v. 3373, 5613, etc. On trouve aussi dans le Roman de Rou :

Le fist à son ens se mal non, Et en toute religion.

Mais il ne faut voir ici dans ens qu'une contraction arbitraire de esme^ estime, avis, opinion.

ANTONNER, v. a. Marier à Féglise (ou autrement).

Antonne:^ poix et marques six à six.

Bail. VIT.

Entonne est traduit par église dans le Jargon : « Les unes pour ficher aux ratichons (prêtres) dans leurs entonnes. M II y a lieu de croire que l'église est ainsi désignée parce qu'on y chante la messe, entonner étant le double synonyme de chanter et de boire, parce que les chantres sont réputés bons buveurs :

Bon chanteur et bon entonneur.

Ovide travesti, fabl. VIT,

« Ce grand musicien estoit excellent par-dessus tous les autres en l'art d'entonner, » Les Av. d'Italie de M. d'Assoucy, chap. i'^''. — « Il eusrt esté bon chantre, il entonne bien. » Oudin, Curios.fr. — « Dumesnil chantre, antonneur de vin. « Calendrier du père Duchesne^ '^79^'

En jargon blesquien et en argot moderne, Vanticle, Ventiffe ou Ventiffle (la vieille) est pris tantôt pour la messe, tantôt pour l'église. Ambie anti'cle^ en blesquien, signifie excommunié, qui fuit la messe. Antif et anticle sont deux vieilles formes à^ antique. Or le livre de l'argot donne entiche pour entife^ comme synonyme d'entonné^ église. Enfin, comme pour mieux assurer notre explication d'antonnery Vidocq enregistre antiffler pour marier :

Ah! si .j'en defouraille, ,

Ma largue identifier ai.

Chanson d'argot.

Ainsi le parallélisme est complet : antiffle^ église, antiffiery marier j antonne^ église, antonner^ marier.

Le slang confirme le sens des deux mots légèrement altérés; car, dans le langage des voleurs anglo-américains, autum signifie une église et autumed marié.

*ARCHQUANT. Ce mot singulier, qui devait se prononcer arquant ou archant^ ne s'explique que comme la qualification du roi David, qui dansait devant l'arche. (Voyez David et Davyot.)

vive David, saint archquant la baboue.

Bail. X.

Cependant, si nous lui cherchons une signification double et faisant équivoque, comme il convient aux mots de la poésie jargonnesque, nous trouvons d'abord le latin arrigere^ dresser, lever tout droit, arrigens au participe présent; d'où arrectaria^ jambage ou montant d'une machine, degré d'une échelle ; et arrectarius. Arrectarius asser.Y^rr. Pied droit, jambage, montant. Puis l'italien dm j^ar^^ dresser, bander, tendre tout droit. N. Duez. En espagnol, arrechar a la même signification, et harser^ arrechadoj, dressé, harsé, etc. Ces différents vocables aboutissent à une idée de gibet. David, patron des Gueux, serait donc ici considéré comme celui qui les mène à la potence, et archquant signifierait pendant, accrochant au gibet; ce que confirment <( arroquer^ v. a. (patois normand des environs de Bayeux), accrocher. » Duméril, Dict. du pat. normand; et « aroker, accrocher ». Gloss. picard de Corblet. Un sens dérivé d'arroquer est presser, accabler :

Se demeslant ainsi d'une presse guerrière Qu'un sanglier arroqué dans une fondrière.

R. Belleau, Bergeries.

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i^ç;

* ARDERIE,subsc. fém. pour harderie. Attachement,

ligature.

Dangier de grup en arderie Fait aux sires faire la moue.

Bail. VI.

Mot d'exemple unique. — Est resté, sous la forme harderie^ dans la technologie (c'est le sulfate de fer des émailleurs). La hart est le lien d'osier qui attache les fagots, et par extension la corde dont on attache et étrangle les criminels. Harder^ en terme de chasse, c'est attacher les chiens quatre à quatre ou six à sixj et par extension les pendus.

Vous nous voyez cy attachez cinq, six,

a dit Villon dans sa ballade des Pendus.

Si la forme harderie ne subsistait pas, on aurait pu, dans le doute, considérer arderie comme un substantif formé du verbe arder^ brûler, dont la langue moderne ne conserve que le participe ardent. Le vers ci-dessus se fût alors traduit par danger d'être étranglé sur un bûcher; mais on rencontre partout au moyen dige ardéeur ^ ardeor ^ ardour^ ardure^ ardeure et ardeur; d'où l'on peut conclure que arderie n'existait pas en ce sens, puisqu'on n'en connaît pas d'exemple.

* ARERIE, subst, fém. Littéralement labourage; par extension, navigation et voyage.

Qu'ostac n'embroue vostre arerie Où accolez sont vos ainsnez.

Bail. V.

Mot d'exemple unique. — Du verbe arer. labourer.

i6o LE JARGON DU XV^ SIECLE.

calqué sur le latin arare. — « Cestuy jour et les deux subséquents ne leurs apparut terre ne chose aultre nouvelle. Car aultres foys avoient are ceste routte. » Rabelais, II, 273. — « Arer^ terme de marine, chasser sur ses ancres. B Trévoux. — « Arer^ labourer, ainsi employé dans tous les poètes du moyen âge. Se prend au figuré pour un labourage qui se fait en terre vivante et animée. » Gloss. du Roman de la Rose.

Et vont comme folz maleureux Arer en la terre déserte Ou leur semence va a perte.

Rom. de la Rose, v. 20,45 2 -.i..

Are:^, pour Dieu ! barons, are:^^ Et voz lignages reparez:

Se ne pensés ferme d'arer, N'est riens qui les peut reparer.

Roiit. de la Rose, v, io,5 13-16.

Voyez ci-aprés Emhoureux.

Areur^ laboureur.

Arear^ v. a. Ane. port. Errer à l'aventure. Jal,

Arrïe.

Com lait en arrîe ou en mestier.

Le Dictionnaire manuscrit de La Curne (Cab. des mss.) donne ce vers comme extrait du manuscrit de Ph. Mouskes fr. 9634, p. 645. Mais l'indication est fausse. Elle n'a pas été reproduite dans l'éd. de M. Faivre.

*ARLONYNS, subst. pi. Intraduisible par diverses raisons.

Elle est brouée entre ses arlonyns.

Bail. LK.

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i6i

Laissant en réserve la valeur propre du mot, la phrase s'interprète de trois façons connexes : « Elle est partie, ou abordée, ou mouillée entre ses... »

Je ne saurais préciser l'étymologie de ce mot, d'exemple unique. Il se rapproche cependant d'arlotus^ b.-lat., coquin, d'où arlottay coquine, prostituée. Je me borne ici à transcrire quelques exemples,

« Arlotj arlotiis^ coquin, homme sans aveu, n Raynouard, II, 122. Du Cange. — « N'en déplaise à Pinau, à Arlod, ny à Villon, ny à Ragot, ny à Moret, ny à Chicot. » Brantôme, I, 175, c. i.

« Harlotte^ s. f. Paillarde, meretrice, g,.., p... Harlotterye^s. f. paillardyse ». Palsgrave. Synonyme de strumpet. Harlot et strumpet subsistent avec les mêmes significations dans l'anglais moderne. Il est à remarquer que Palsgrave ignorait que le mot fût aussi français qu'anglais, puisqu'il ne le donne qu'en cette dernière langue,

« Ârlotto^ ital. Goulu, gourmand, escornifleur, plaisant, falot, bouffon, droUe. — Ârlotta^ gourmande, goulue ; une bonne drollesse; une p » N. Duez.

Ârlot^ romano-castrais. Fille perdue,

Arleri^ niçois. Jeune homme gai, badin, d'humeur enjouée.

§ Je trouve la forme orlot dans les vers sui/ants cités

par La Curne comme extraits des rediào. l'Académie de la

Crusca : .

Aac persona tant avara No créi que nuz home viz, Cotn al vieil orlot mescheins Naimerié ab triste cara.

« Unde venitis vos alii arloti et ribaldi? Vos mali ar-

i62 LE JARGON DU XV« SIECLE.

loti, in fide mea, lîed de corpore. » Lett. de rém., 1377. — « Icelui Pierre appela le suppliant arlot^ tacain, bourc, qui vaulc autant à dire en langaige du pays de par-delà, garçon, truant, bastard. » Lett. de rémiss., 141 1.

La transition (ïarlot à arlonyn. sans être inadmissible, fait cependant difficulté; elle supposerait au moins une forme intermédiaire, arlone^ dont je ne connais pas d'exemple.

Harele ou harellcy assemblée illicite, conjuration (lett. de rém. de 1343 et 1424); hareleux^ séditieux {ib,^ 1396), en leur cherchant un sens applicable à la ballade IX, ne fourniraient pas une résolution étymologique plus satisfaisante.

Un seul mot se rapproche à' arlonyn , c'est l'allemand hariein^ pluriel hàrleinen^ petits cheveux. Je n'insiste pas.

* ARPES, s. pi. pour Harpes. Griffes, grilles, barreaux.

Prince des gayeulx, en les arpes Voz contres ne soient grefîiz.

BalL V.

L'argot moderne a les arpions pour les pieds, assimilés à des crochets, comme la griffe du chien en vénerie. (V. ciaprès Espince et Picons.)

Arpoj gaffe et griffe. Arpions ^ griffes. Rom.-cast.

Harp^ une femme en slang,

ARQUES ou ARCHES, subsc. pi. Coffres-forts, cassettes.

Prince froart, dis des arques petîs.

Bail. L

Souvent aux arques A leurs marques Se laissent tous desbouser...

... Que lors faisons La fee aux arques respons...

Bail. III.

Saupicquetz frouans des gours arques...

Pour double de frouer aux arques...

Bail. IV.

D'ung roi li sovenoit qui tenoit si grans marches Qui fist par bel scens faire quatre petites arches.

GlRART DE ROSSILLON, 287I-2.

Les moignes de laiens enkenbelerent, Lor escrin et lor arces tous defFi-emerent.

Alol, V. 785-6.

Latin, espagnol et italien, arca^ coffre ; en provençal, archa et arqua; français moderne, arche, h'' arche d'alliance était le coffre qui renfermait les tables de la loi. Cotgrave traduit le français coffre par l'anglais arke.

Arche a été quelquefois masculin, comme le montre l'exemple suivant, où il est question d'une arche de pont, ce qui ne fait rien pour le genre du mot :

Si qu'un arche de pont cheï dedens le gué.

GuEscL., 19,532.

Arques petis est donc correct. La signification spéciale de ces deux mots réunis nous est donnée par Oudin dans son Dict. espagnol : « Arca pequeha. cassette. »

ARTOxN, s. m. Pain.

Tant qu'il n'y eust de Vartoti sur les cars.

Artois^ dans Pechon de Ruby; artisj, artie^ pain, dans Ollivier Chereau. Du grec àpro;. Celthellénisme ou étymologie des jnots français tirés du grecj, par Léon Trippault; à Orléans, par Eloy Gibier. 1581, in-8°, p. zy.

De Varry esc venu par extension et agglutination le langage larty;, synonyme de Jargon, « qui n'est commun qu'à ceux qui entriment sur le ligourt et le passe ligourt « . D'Assoucy.

On trouve dans la xerigonia espagnole ; artifera et artife^ pain ; artifero^ boulanger.

* ARVANS, part, présent pi. Folâtrant, faisant des sottises :

Coquillars arvans à Ruel.

Bail. II.

Le vieux texte gothique donne enarvans. Il fallait donc retrancher une syllabe; la suppression ne pouvait porter ni sur coquillars ni sur à Ruel y car nous savons par ces vers du Grant Testament :

Si vous allez a Montpipeau Ou a Ruel, gardez la peau^

que Villon faisait Ruel de deux syllabes. Restait enarvans,' je le réduis à arvans^ qui me procure du moins un sens plausible et se relie à un autre mot jargonnesque (V. ci-après Arvés).

Arvans paraît être le participe présent pluriel et arvés le participe passé pluriel d'un verbe arver^ qui n'a pas laissé de traces authentiques; mais nous trouvons dans N. Duez l'italien jri'^^ traduit par jeux, sottise, badinerie; et M. Francisque Michel a enregistré arvéj comme vSynonyme de dupe, sans alléguer d'ailleurs aucun exemple.

On pourrait, faute de mieux, rapporter la formation

d'ûri'er à un verbe latin barbare, arvare. labourer, travailler, tiré à'arvum. Le sens s'appliquerait assez à nos deux exemples du Jargon : « Coquillards travaillant à Ruel » et « trompeurs travaillés » , c'est-à-dire consommés dans leur art.

Si la trace authentique du verbe arver nous échappe, nous avons du moins le substantif arv^, tiré du bas latin arva : « La ruisselée qui est entre nos vignes de rousées et l'arve Thomassin Geelin. » Du C, Glossaire, \° Arva.

ARVÉS, adjecc. pi. Badins, facétieux. V. ci-dessus arvans.

Mareux arves, pimpres, dorlotz et fars.

BalL XI.

M. Francisque Michel donne arvéj s. m., avec la signification de dupe, sans alléguer aucun texte, ce que je^'regrette, puisque ce mot ne m'est encore connu que par le manuscrit Stockholm.

ASSEGIER, V. a. Ancienne forme d'jjj/e^^r.

Plantes ailleurs, contre, assegier.

Bail. V.

Quand le gosier est assegis.

Bail. IV.

.... En Saragoze vous 'viendrat aseger.

Chanson de Roland, XXXV.

Dés or est Paris assegie:^.

Benoit, v. 4003.

Dame en cui est toute honors assegie.

Thibault, chanson iv.

i66 LE JARGON DU XV*^ SIECLE.

« David se cureçad forment, e asséjad la cited. » Rois^ 137. — « Et il les avironerent tôt en tor e les assegierent. » Machah.^ I, ch. vi. 0 Et bien cuidoit certainement que ce fussent Grieu qui le venissent assegier. » Villehardouin, CLXII.'

Assetjar^ provençal et catalan,

§ A remarquer que assegier^ comme tous les verbes en ier^ a deux conjugaisons parallèles : assegier^ assegir^ et celle-ci fournit le participe assegis du second exemple.

L'édition Trepperel donne assiegis^ au lieu d' assegis. dans le second exemple tiré du Jargon.

* ASSOSEZ, adj. pi. Sujets.

Des angelz et leurs assose:{.

Bail. V.

Mot d'exemple unique.

On pourrait croire qu'on a devant soi une forme du participe associé^ se rapprochant de l'espagnol moderne asociado. C'est ainsi que l'a compris La Curne. Cette supposition, fortifiée par une variante de l'édition Trepperel qui donne associei^ n'altérerait pas le sens du passage ; mais elle rendrait le vers trop long et ferait également difiiculté au point de vue philologique.

Le latin subjectif assujettis, sujets, a donné en vieux français la forme sosgis (prononcez sôgis) :

K' à tout le monde suis sosgis...

J'ai apris

A estre a bone amors sosgis.

Ane. poe. fr. antérieures à 1300. La Curne.

« Ne pourra vendre ne assubgir les fiefs. » Couc. général, I, 801.

Et souigiei (prononcez souge-j) :

A cui doi ge estre soui^gie:^ se à Dieu non?

Psautier, fo 72.

Assougi'r, Froissarc, poés. mss., p. 399, c. i. Assuhjir. Lauriére, Gl. du dr. fr.

Sosget (sôget), provençal.

Ce petit nombre d'exemples permet de discerner la valeur à'assoseï, qui me paraît signifier assujettis^ c'està-dire sujets, et qui devrait être régulièrement écrit : assougiei (prononcez assougef). Nous tenons d'ailleurs ici l'expression technique, qui se retrouve, en langage moins archaïque, dans la Fie de saint Christophe :

. . . Le roastre et ses subject:^ Me mirent aux coffres massis.

On voit qu'en 14.89 les correcteurs de l'édition Pierre Levet ne comprenaient déjà plus les vieilles formes de la langue, et qu'il faut se garder de toucher, sans de bonnes raisons, au texte du Jargon, si altéré qu'il paraisse et qu'il soit en effet.

ASTES ou ASTEZ, subst. m. Anciennes formes à!étéj saison.

Qu'en aste[ ne seye en sûrie...

Les anciennes formes françaises sont ested et est et {Ch, de Roland) qi estes (Coucy).

i68 LE JARGON DU XV« SIECLE.

Asté^ berrichon, signifie été et sécheresse; c'est une forme très voisine du provençal estât, latin œstatem.

Le vers ci-dessus forme équivoque avec enastei^ mis au bout d'un pieu, se. pendus, qui fournit un excellent double sens. (V. ci-après Enastei.)

ATASTER, V. a. Sentir, attoucher.

Pourtant se font ataster et cremir.

Bail. vm.

Vint atastanî sire Combers Au lit. . .

Fahl. dans La Curne.

Taster vient de taxitare^ itératif de taxare^ dont un des sens est toucher. Adtaxare^ d'où ataster^ serait donc identique à attoucher ; ici le m.ot est pris dans le sens usuel et n'a rien de jargonnesque. D'ailleurs, il reproduit littéralement l'italien atastarc ou attastare.cim signifie toucher et éprouver. N. Duez.

AUBE, subst. f. Matinée, point du jour. Pièce de tissu

blanc.

Brocquanz, dorlotz, grand guain, aube florye.

Bail. XL

Bien que le mot ne soit pas de Jargon, il trouve place ici à raison de quelques particularités qui s'y rattachent.

L'aube se dit non seulement de la première blancheur du jour, mais aussi de tous vêtements blancs, et même d'un linceul. Dans le Jargon espagnol (Oudin) alba veut dire un drap de lit, ce qui n'a rien de particulièrement jargonnesque. La signification de tissu blanc était générale, et

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i6ç)

l'on peut admettre que Vaube en Jargon désignait toute espèce de linge.

Dans cette seconde acception, Vaube Jlorye de l'exemple ci-dessus, au lieu de signifier matinée joyeuse et fructueuse, se relierait aux premiers mots du vers, brocquans^ dorlot^^ c'est-à-dire bagues et rubans, et voudrait dire lingerie volée. Ce qui sera justifié au mot Jlorye ci-après.

« Le fils de Clovis mort fut en aubes (vêtements blancs des enfants) assez tost après son baptisement. » Chron. de S. Denis, t. I^% f" ir. — «Maudite soit l'heure que je fus oncques née, et que je ne mourus en mes aubes. » Quinze joyes du mariage^ p. 2y.

A grant ounor antierrés fu...

Rice tombe et moult rice aube,

Ph. Mouskes, ms. p. 330.

* AUDINAS, subst, pi. Prêtres, seigneurs et magistrats; gens qui disent ou à qui l'on dit audinos. la finale étant altérée pour la rime :

Marques de plant, dames et audinas.

* Bail. XI.

Audinosj prière. « Te rogamus, audi nos. » — « La laisse dire ses audinos. » Bouchet, IV, 183. — « Le mary qui avoit accoustumé de s'endormir en disant ses audinos. » Ibid.^ I, zoS. — « Philippin. Aga, queusi queumyr* Te rogamusj audi nos. — Alaigre. Voicy le jour du jugement, les bestes parlent latin. » Comédie des proverbes. p. 68. — « Ladicte bonne femme, disant ses gaudez et audinos.... » Rabelais, I, 271.

AVANCER, V. a. C'est le mot de la langue usuelle, ^vec quelques nuances archaïques.

Espelicans Qui en tous temps Avance:^ dedans le pogois Gourde piarde.

Bail. m.

Que voz ens soient si hardis Que de leur avancer la droe.

Bail. VI.

Pour avancer au polliceur de pye.

Bail. IX.

Truye maris, sans avancer ravault.

Bail. XI.

Dans le premier exemple, avancer signifie prendre (de la boisson) ; dans le deuxième, faire prendre (une drogue) ; dans le troisième, employer ^ dans le quatrième, rattraper ■en prenant de l'avance. Ce sont des sens généraux analogues à ceux du verbe italien accommodare.

Me sot Simon cuer embler Ke, se pitiée ne m'avance. ..

Poes. mss. La Curne.

« Et pour ce soit à présent expédient que lesdits chaussetiers, pour Vavancenient des personnes, les facent et vendent toutes garnies. » Lettres de Charles VI, 23 octobre 1398, rec. du Louvre, IX, 301. — « Il payera cent solz d'amende, dont le royaura les deux pars, et les gardes -dudit mestier, le tiers pour leur paine de les avancier et visiter les euvres. » Lettres de Charles VI, 16 mai 1408. Kqc. du Louvre, IX, 332.

Avancieres se disait d'un officier public dont le devoir était de dénoncer les crimes, et sans doute aussi des gardes des métiers, chargés de rechercher et de constater les contraventions. Note de Leber. Coll. XIX, 497. — Avancieres^ procureur fiscal, promoteur. Lacombe. Dans cette acception, on retrouve l'identité à^avancer avec procurer. U avancieres (forme moderne avanceur) est un procureur.

« Avançar^ avoir ou estre de reste. Ce mot est italien et receu en Espagne entre les marchands. « Oudin.

BABIGNER ou BABINER, v. n. La seconde forme reproduisant la prononciation exacte de la première. Littéralement remuer les babines^ par extension parler, raconter, babiller, supplier, avouer.

Et bahigne^ tousjours aux ys Des sires pour les desbouser.

Bail. I.

Devant la roe à habiller, Il babigna pour son salut.

Bail. II. .

Berart s'en va chez les joncheurs Et babine qu'il a plongis.

Bail. IV.

L'on n'atendoit que le telart

Pour te pendre hault comme ung lart

Nonobstant tout ton babinage.

Vie de saint Christophe.

Dans le premier exemple, babigner veut dire marmotter, supplier, demander l'aumône; dans le second, implorer ou avouer ; dans le troisième, bavarder en suppliant, La

pensée du premier exemple est clairement expliquée dans ces deux vers :

Pour babiller piteusement

Et joncher beau, c'est mon mestier.

Mir. des enfans ingralz.

Scais tu qu'il est, ne me babilles Meshuy de ton bêe et me paye.

Pathelin.

« Babiner^ muover le ganascie » . Oudin.

Le zincalo possède le verbe hahihar^ que Borrow traduit « to extinguish, apagar » (éteindre, étancher, calmer).

Babinesy baheines ou babaignes est le nom vulgaire donné aux lèvres de divers animaux, particulièrement du singe qui remue continuellement les siennes. (V. ci-après Mouargie et Moue.)

Babouin, d'après M. Littré, voudrait dire autant que lippu. (Y. ci-après Baboue.)

BABILLER, v. n. Mot de la langue usuelle que le Jargon rend également par babigner, (V. ci-dessus.)

Devant la roe à babiller Il babigna pour son salut.

Bail. IL

Pour babiller piteusement

Et joncher beau, c'est mon mestier.

Mir des Enf. liigratz,

Scez tu qu'il est? Ne me babilles Meshuy de ton bêe, et me paye.

Pnthelin, v. 1571-2.

En argot moderne, la langue se dit la babillarde et un

confesseur esc le babillard^ celui qui fait babiller. Vidocq. La racine du mot et le mot lui-même se rencontrent dans beaucoup de langues européennes; allem. anc. et moà.jbahleri;, babelen^ babbeln; holl., babbelen; angl., to babble; dan., bable; island., bab.Ox\ y peut voir une onomatopée; c'est le sentiment de Diez; d'autres font venir babil et babiller de la tour de Babel. Cette étymologie proposée et soutenue notamment par Grotius, a pour elle l'autorité de M'"* Pernelle :

c'est véritablement la tour de BabiLone,

Car chacun y babille, et tout du long de l'aune.

Tartujfe, se. i^^.

Sans remonter à la langue universelle dont babiller serait un vénérable débris selon Grotius, contentons-nous de remarquer que le mot a des racines fort bien établies dans la langue grecque. L'interjection grecque Bà j signe d'étonnement, qui a passé dans notre langue (bah!), redoublée en Baêaî (Baêal tcù Xd-^ou ! Oh! quel discours ! Platon), conservée par le latin Babse (Babx! nunc demùm animus mihi in tuto est loco. Plante), est un radical onomatopique qui se retrouve dans les verbes Baw, Bâ^w, Baêà^w, parler et babiller^ bégayer comme les petits enfants; d'où BâSa^ et BaSâxTriÇ, babillard^ et Bâêiov, bambin. L'italien possède babbolarej etc. Ces étymologies me paraissent mériter de prendre le pas sur les mots tirés des langues germaniques. (Voy. Baboue ci-après.)

Je ne quitterai pas le mot babiller sans y rattacher une explication intéressante pour la langue spéciale des gens de théâtre. On sait qu'à la Comédie-Française on a die long-

cemps le grand trottoir pour désigner les rôles importants du grand répertoire. C'est tout simplement un emprunt au Jargon des matois du xvF siècle : <t le habilj c'est le trotouér; un andre qui va sur le trotouër, c'est une femme qui va babiller ». Tel est le renseignement positif que nous fournie Bouchet en sa XV'' serée (III, 131), intitulée des larrons y des voleurs ^ des picoureurs et des mattois^ qui contient un petit vocabulaire du Jargon des matois vers la fin du xvr siècle, après le siège de Paris par Henri IV.

* BABILLANGIER, v. n. Fréquentatif de babiller par l'adjonction du gier jargonnesque qui se retrouve dans les cinq ballades inédites du manuscrit Stockholm, (Voy. Gier.)

Babillangîer sur tous fais et sur ars.

Bail. XI.

BABOUE, s. f. Le singe, c'est-à-dire le pendu qui fait la grimace ou la moue au haut de l'arbre ou de la potence. (Voy. Alouargie et Moue.)

Vive David saint archquant la baboue.

Bail. X.

Et si doit-on toudis du pot verser, Vins et vaisseaulx l'un l'autre requérir; Les requérants y doivent obéir, Sans refuser, tour boire, et sans escroe. Ainsi se doit cet ordre maintenir Qui s'appelle l'ordre de la baboue.

EusT. Desch., fo 241, col. 2.

(La Curne a lu inexactement escroc et baboc.)

« Et trouvons en Théocrite qu'une femme nourrice me-

nasse son enfant de la Babouë ou du Marmoc » . Bouchée, IV, 68. — « Panurge luy feisc la babou en signe de rision. » Rabelais, II, 468. Le même auteur nomme la babôu parmi les jeux de Gargantua, I, 81. — «Faire la babou. » Cotgrave.

Babouin^ le singe, paraît être un diminutif masculinisé de baboue. Littré adopte pour l'origine de babouin le mot bàppe qui voudrait dire mufle dans les patois allemands. Je préfère à cette dérivation problématique les mots grecs que j'ai cités sous babigner et babiller ; et surtout Bâgiov, que nous conservons sous la forme de bambin. Un babouin a dû. très facilement se comparer à un petit enfant.

Au grec Bâêiov nous rattachons aisém.ent, avec le bambin français, ses homotypes le bambo et le bambino italiens, l'anglais baby^ francisé en bébé^ etc.

Même origine pour la babbole italienne dont nous avons fait babiole^ et pour le provençal baboyos^ sornette, enfantillage, etc. (Dict. de Jean Boudo sur les poésies de Goudelin, édition de 1638.)

Babojf langue d'Auvergne, être imaginaire, très laid et très noir, dont on fait un épouvantail pour les enfants. « Noir comme babô. » Barbaou en breton, même signification. — Babooûy niçois. Faire baboaûj, c'est poindre et disparaître subitement, se cacher et reparaître.

La série des mots italiens fournie par N. Duez est : babboj papa, mot d'enfant ; babetto^ babbino. même signification ; babbione^ gros singe, babouin; bamba j ipoupée] bambino j bambina^ petit garçon, fillette, etc. « Andare à Babbo riveggoli », aller au diable, nous ramène au sens d'épouvantail.

BaburruSjCQ^lÀ.-à^\.restuîtus.\û(\, 10, 31; lidX.^babbaccio^

babbeo^ bahbuino ; esp., babia ; latin, babulus pour fatuus dans Apulée (Diez, p. 40).

A côté de baboue, substantif, le vieux français avait baubej qui est le balbus latin, bègue; et bauboyer^ bégayer, qui rendent exactement le grec BaaÊaXo;, bègue, et Say,êaXi^etv, bégayer. Bien que l'origine et le sens s''écartent de baboue^ je suis obligé de faire état des dérivations de balbus^ à raison d'une autre interprétation possible du passage qui m'occupe. On pourrait lire en effet:

vive David saint archquant! La baboue Jean mon amy, qui les feuilles desnoue.

ce qui se traduirait: « Vive David, le saint de l'arche, qui mène à la potence. Là balbutie, Jean mon ami, celui qui dénouait la bourse du prochain. » Jean mon ami est une locution proverbiale, une sorte d'exclamation, qui n'entre pas dans la construction de la phrase. Baboue serait, dans cette hypothèse, la troisième personne de l'indicatif présent du verbe baboyer^ balbutier et faire la moue.

« I blaberj I put forthe the lyppe, as one dothe his tonge in his heed. Je baboye^ prim. conj. as la langue luy baboyt en la teste : his tonge blabred in his heed. » Palsgrave, 456. — « I falter in my speaking, as one dothe that is drunken. Je baboye^ prim. conj. His tonge begynneth to falcer, he hath dronke a lytell to moche : Sa langue se commence à baboyer; je pense quil a ung peu trop beu. » Palsg., 545.

BANC, subst. m. C'est proprement le banc, c'est-à-dire la sellette où s'assied l'accusé, peut-être la prison.

Qu'au mariage soiez sur le banc Plus qu'ung sac n'est de piastre blanc.

Bancoy prison, en argot espagnol. Franc. Michel.

BAUDERIE, SLibst. f. Finesse, subtilité hardie et joyeuse.

Prince, cil qui n'a bauderie Pour soi eschever de las oe.

Bail. VI.

Prestre se tu pour ta prestrie Es baus, bien peus par bauderie En plour tourner ton chantuaire.

Alain Chartier.

L'allemand baldj hardi; anglais, bold; prov., haut; italien, baldo, a donné en français baud et baude^ avec la signification de hardi et joyeux ; d'où esbaudir et ribaud encore en usage; ital., ri bal do.

Portant chère hardie et baude.

Villon, Gr. Test.

Baudir, v. a. « Et ainsi baudiras tes chiens et en vauldront mieux. » Modus et Racio^ f'' 28 v°. En cette acception de vénerie, baudir signifie non pas réjouir, mais aguerrir les chiens, les rendre hardis, ce qui est conforme au sens primitif du mot.

Baud emportait avec soi comme une senteur d'obscénité. Palsgrave donne baudeman et baudevvoman pour maquereau et maquerelle.

Enfin, dès le xvi*^ siècle, le Jargon réformé appelait baude le mal de Naples, qu'on nommait aussi le mal Sainct Baude.

* BAUDROUSE, s. f. Mot d'exemple unique. — Lanière de cuir ou corde pour la pendaison. On pourrait ici comprendre « le fouet » , punition fréquemment et publiquement appliquée aux malfaiteurs.

Plus n'y vault que tost ne happez La baudrouse de quatte talle.

Bail. IV.

Cette signification est attribuée au mot haudru dans plusieurs dictionnaires d'argot. « Tu as eu la tapette et Vbaudru, )) Le déjeuné de la Râpée ^ p. 6.

Baudrouse^ comme baudru^ se rattache visiblement à bauldrier et bauldroye^ qui, en vieux français, désignent d'une manière générale les objets quelconques faits de cuir baudroyé. « Mes souliers de baudrier « , dit la chanson d'un barbier de Paris (Chansons nouvelles, Jehan Bonfons, 1548). Ailleurs le baudrier est une ceinture de cuir à usage de bourse. « Bien faschés d'avoir si mal employé l'argent de leur baudrier », Brant., (7j/7./r.^ t. IV, p. 315. La partie du corps sur laquelle porte le baudrier en recevait aussi le nom par extension : Nu^ du baudrej., de la ceinture, du milieu du corps. Benoît, III, p. 206, v. 37433. H suit de là que la baudrouse peut se traduire par fouet, lanière de cuir ou baudrier. (V. ci-après, v° Talle.) Mais il se peut que la baudiose désigne ici soit un baudrier de cuir où se rattachait la corde qui servait à pendre, soit cette corde elle-même. Voyez les mots Quatte et Talle.

Molt ot longe le barbe dusqu'al neu del baudré.

AioL, V. s 737.

Une troisième version se présente, qui changerait l'as-

pecc de la figure sans modifier le sens du vers. Un ancien instrument à cordes s'appelait la baudose (probablement la joyeuse, de bauld et baulde^ hardi, joyeux, libertin); il y aurait, en ce cas, comparaison entre les piliers du gibet et une guitare à quatre ou plusieurs cordes, donnant « la belle mélodie « qui célèbre, dans la ballade VII, les noces des beffleurs avec la potence. A cette acception se rattache la baldosa^ qui est une danse ainsi désignée par N. Duez dans son dict. italien. Il est clair que le nom de ^instrument et celui de la danse ne font qu'un.

Baudrouse^ si on lisait baudose ou baudouse. comme cidessus, suggéreraitaussi l'idée d'un mot hybride, bald-house. la maison de débauche, par antiphrase, pour le gibet. L'emploi du moz gauidouse (v. ci-après)^ c'est-à-dire la maison de joie ou la bonne maison, donne quelque crédit à cette hypothèse. On trouve dans Palsgrave bordel-house. qui est bien autrement anormal.

BAY, s. m. Je crois que c'est le mot bec écrit comme on le prononçait avec la finale muette.

Brouant au bay à tous deux ■walcquerins.

Bail. IX.

Quant il trait le bai sans le tnarc.

Le Jus de sainct Nichoîai,

Dans le premier de ces deux exemples, le rétablissement du mot bec ferait disparaître l'hiatus; bai^ en ce lieu, n'est donc qu'une faute de copiste.

La prononciation bé est affirmée par ce quatrain que cite Littré :

i8o LE JARGON DU XV« SIÈCLE.

Quand il pleut à la Saint Medard, Il pleut quarante jours plus tard;

A moins que saint Barnabe

Ne lui tape sur le bé.

Dans le deuxième exemple, il faut lire le brai^ c'està-dire l'orge broyée pour la bière. « Troys molins, dont Tung nommé le Molin Braseret, n'estoit qu'à modre braie^ grain à brasser cervoise ou goudalle. » Du Cange sous Brace,

BEC, s. m. Dans une des acceptions ordinaires du mot, par lesquelles on assim/de le nez et la figure d'un homme au bec d'un oiseau, telles que clore le bec à quelqu'un, se prendre de bec, etc. (V. ci-après Rebecquer .)

Luez au hec que ne soies greffis.

Bail. I.

Luez au bec que roastre ne passe.

Bail. VU Nous y allons luer au bec.

Mist. de la Passion.

Tournez toudis le hec par devers France.

EusT. Desch. ras. fo io6, col. i.

fl Ils avoient le bec au vent pour tirer à leur païs. » Le Jouvencel^ ms. p. 567. — « Crestien penront par le bech. » Machaut, ms. f'' 230.

« Que le maulubec vous trousque ! » Rabelais, I, p. 7. — « Quand la neige est sus les montaignes : la fouldre, l'esclair, les lanciz, le mau lubec^ le rouge grenat, le tonnoirre, la tempeste, tous les diables sont par les vallées. » Ibid.y II, 136.

« Maulubec ou mauloubet^ ulcère ou chancre fort dange-

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i8i

reux; malauhec », die le Rabelaesiana, cd. Louis Janet, Paris, 1823, t. III, p. 656. Je traduirais plutôt, par décomposition, mau lu becj mauvaise lumière à la figure (voyez Luer).

BEFFLEUR, s. m. Trompeur, escroc; spécialement celui qui trompe avec la parole, et, à ce titre, supérieur aux voleurs vulgaires qui se bornent à dérober avec la

main.

Là sont beffleurs au plus hault bout assis.

Bail. I et vu.

Le vendengeur heffleur comme une choue.

Bail. X.

C'est Barrabas

• Qui se dit le roi des beffleurs.

Mist. de la Passion, 4^ journée.

Par tous nos dieux, maistre beffleur, Vous venez à la befflerie...

Je suis Gournay, où beffleurs vont d'aguet.

Mist. du V, Testament.

Car je maintiendrai par les dieux Devant tous que tu l'as besfflee.

Mir. des Enfans ingratz.

... Tous gens flateurs sont diaboliques, Je les maintiens pour beffleurs impudiques.

Roger de Collerye.

Gueux mitouflez, frapars escorniflez, Beffle:^, QaiiQZj fagoteurs de tabus.

Rabelais, I, 19$.

« Je VOUS prie de croire que j'ay le cœur trop bon, pour me laisser beffler et nasarder de la façon. » Les après disnées du seigneur de Cholieres. — Le maréchal de Villeroy s'en servait encore : « Il ne contoit à Sa Majesté touchant

i82 LE JARGON DU XY" SIECLE.

les affaires d'Espagne que des niaiseries et balivernes, afin de le beffler et l'amuser. » Villeroy, Mém.^ t. II, p. 84. — Sully, dans La Curne, t. VII, 192.

« Beffler, To deceive, mocke or gull, with fairvords. » Cotgrave. — Oudin, dans ses Recherches italiennes et françaises (2'' partie, p. 52, c. 2), traduit hesjier par heffare^ c'est-à-dire gausser, railler, beffler. — « Beffler ^ mener un homme par le bout du nez, le tourner en ridicule, le tromper. » Dict. de Trévoux.

On a voulu le dériver de l'anglais befool^ qui a la même signification; c'est une confusion. On dit en anglais bâffler^ ce qui est le mot exact et la prononciation française, écrits avec les caractères anglais.

Littré, sous Bafouer^ donne anc. fr. baffe et beffle j provençal et es^^.^bafa ; ital,, beffa^ moquerie ; esp., befar^ railler ; befa^ lèvre du cheval ; befar, remuer les lèvres. On trouve bufeor dans les anc. poés. av. 1300, citées par La Curne.

Ital., Beffe^ moqueries :

N' ho' I danno e le heffe.

Prov. ital. 155.5.

Du Cange a recueilli les éléments d'une étymologie plus rationnelle que befa ; « Bifax^ mendax, befarius, bilinguis, fallax. » Papias. — « Bifarius. vel duas linguas habens. » Vet. Gloss. S.-Germ.j n. 501. Le beffleur serait celui qui a la langue double, c'est-à-dire qui a deux pensées et qui trompe.

Scherz enregistre « befferen^ v. a., species delicti », d'après une phrase d'Ulrich de Hutten ainsi conçue : « Sie betrigen, sie befferen, sie stelen, sie lingen, sie fels-

chen die sigell. » Scherz ajoute ; « f. idem quod ivider' beffen, hefien, oblatrare » .

BELISTRIEN, s. m. Même signification que belistre.

Belistriens perpétuels des prez...

Belistriens , porteurs de veronicles.

Bail. VIII.

Qu'en dj tu, he, belitrien?

Farce du pasté et de la tarie,

Belistre^, s. m. Mendiant, gueux qui vit d'aumône et de

rapine.

Et puis Dieu scait la mocquerie Qui en trotera par les champs Entre belistres et meschans.

Mir. des Enf. îngratz.

Quant me veiz tu? — A la belistre.

Mist. du V. Testament.

« Un belistre de soldat, son hoste. » Montaigne , III, II, 5. — « L'imposture d'une bellistresse. » Paré, XIX, 22,

Il y a une scène des belistres dans le Mist, du V. Testament.

Belistrerie. s. f. Mendicité, gueuserie.

Ce seroit une seigneurie

Que le train de belistrerie;

Ung chascun vouldroit caymander...

Tousjours avoye en fantasie

De le voir une fois rendu

A l'ordre de belistrerie.

Mir. des Enf. îngratz.

Rabelais écrit belistrandie au même sens : La belistrandie des Mille Souldiers en son facétieux catalogue de la librairie de Saint-Victor, I, 249.

i84 LE JARGON DU XV« SIECLE.

Belistrer^ v. n. Mendier, gueuser.

Non de vouloir chez toi les flatteurs rencontrer Qui te feront un jour ainsi qu'eux belistrer.

Ronsard, 909.

« Fainéans qui vont belistrans àHwii^ qw huis. « Strapar., t. II, p. 391.

BENARDS, s. pi. Prononciation parisienne de bernards. synonyme de sot, dupe, niais.

Brouez, henards, eschequez à la saulve.

Bail. X.

Benards^ vous estes rouges gueux.

Bail. IV.

Et pour ce, benard:^, coquillars...

Bail. III.

Prince, henardi en esterie...

Bail. V.

L'édition Trepperel donne bernardi au lieu de benards dans l'exemple ci-dessus, tiré de la ballade III du Jargon.

On le claime en disant bernart.

EusT. Desch., ms. f" 211, col. 4.

Le Roman de Renart appelle un mouton bernard et qualifie râne Bernard Varchiprestre.

« Lambert, Lambert, tu as enchanté ou ensorcelé mon frère; il esc tout bernard de toy. » Du Cange sous Bernarius, lettre de rémission, 1397. — « Mais que ledit Bernart estoit bien coquart, bernard et tout sot, car iln'estoit si mauvaise cornardie que sotie. » Autre lettre de 139 1. —

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i8s

« Mais, sire bernard, ces diables de ravisseurs n'avoientils pas un nez au visage ? « La Comédie des Proverbes. p. 25.

Les Parisiens, grasseyant comme les Anglais de nos jours, prononçaient bêênards. On trouve, il est vrai, le mot bénarde pour qualifier une serrure qui s'ouvre des deux côtés (Trévoux et Littré) ; mais c'est encore une forme de bernarde : « Icelle Marion s'en coury à Tuis, qui fermoit à serrure bernarde. » Du Cange, Bernarius. — Bernard^ dit Littré, signifiait niais, sot, et l'on a nommé bernarde ou bénarde une serrure, moins bonne, moins sûre que les autres. »

Dans l'exemple tiré de la ballade III, benards prépare et redouble le sens de coquillars. (V. ce mot.)

Il ne serait pas impossible qu'à bernard se rattachât le verbe berner. Mais les matériaux manquent pour vérifier la conjecture.

Bernart a aussi la signification de langage ou même de

Jargon :

, . . si Diex me gart, Vous parlerez d'autre bernart.

Fabliaux mss. de Saint-Germain, p, 186,

Il semble que vous m'apregniez, Fait-il, à chanter le bernart , Ains me lairroie à une hart Lacer el col que gel preisse.

Ib., fo 3 s 2.

BENDEZ, imp. de bender^ ancienne orthographe de bander y v. a., tendre, raidir; par extension, résister, se prémunir. C'est du langage ordinaire.

Bende^ vous contre la faerie.

Bail. V.

i86 LE JARGON DU XY" SIECLE.

Il est inutile de citer ici les nombreux exemples de bender par un e; il suffit de rappeler quelques textes pour le sens :

« Et estoit grant pitié, car le père contre le fils, le frère contre le frère estoient bandei. » Juvénal des Ursins. Chron.^ i^ij. — « En ces faultes nous sommes bandei à notre escient contre les reigles de la raison. » Montaigne, I, 54. — « Je m'estonne, dit-il, comment les Italiens se bandent contre moy. » Ibid.^ III, 90.

Qui voudroit se bander contre une loi si forte?

Régnier, Sat. III.

Saint-Simon, Voltaire et P.-L. Courier l'ont employé en ce sens.

* BERARD ou BERART, s. m.

Berart s'en va chez les joncheurs.

Bail. IV.

Berard, se vous puist, renversez.

Bail. V.

Les éditions anciennes impriment indifféremment Berart fl ou Berard et Berouard. Mais le sens indique deux mots distincts. Berart paraît être le sobriquet de l'agent de police, du faux frère qui s'introduit chez les joncheurs pour les trahir et les dénoncer.

BerrCj berri^ verrat. Lat., verres.

BEROARD, s. m. Bandit, de l'ordre des soldats maraudeurs.

Car le bizac avoir ad vis Fait au beroars faire la moue- Bail. VI.

. . . Hé ! povre beroard, Ta sentence estoit déjà preste.

Vie de saint Christophe.

Voilà un de ces mots à double sens qui donnent tant de richesse au vocabulaire restreint du Jargon, que Bouchet comparait aux langues hébraïque, grecque et latine (III, 129).

Le sens propre de beroard^ c'est un soldat, un homme d'armes, et même un guerrier vaillant :

Chascun deïst : « Veela, je croy, un berruier. »

Brun de la Montagne, 3075.

Du Cange contient l'article suivant : « Berroerii. Berrorieri. Birri. Sbirri. Berroarii. — Beroariosarmigeros vestitos de eodem panno. Muratori, t. IV, 78. » Les beroars de Muratori sont des hommes d'armes portant un uniforme. Du Cange ajoute : « Italis quae vox interdum sicarios, sceleratos et ruptuarios sonat, interdum apparitores. » Ainsi ce sont chez les Italiens tantôt des sergents, des sbires,, tantôt des routiers, autrement dit des brigands militaires.

L'italien moderne conserve berroviere et birroviere signifiant archer ou sergent. Au xviP siècle, N. Duez lui donne le sens qui appartient aux deux exemples de Jargon allégués ci-dessus : « 1° Fendeur de nazeaux; un filou; un couppe-jarrets; 2° serviteur de magistrat, comme bedeau,, sergent ou archer. »

On trouve la forme berrois traduite par berruyer dans La C. Poë. mss. av. 1300.

Le sens positif est authentiquement établi par les exemples qui précèdent. Le beroard est un soldat brigand, comme les feuillards (V. Feuille^ consultez aussi le Discours préliminaire en tête du présent volume). Mais une autre

i88 LE JARGON DU XV<^ SIECLE.

signification figurée et parallèle nous apparaît, si nous considérons les difTérents aspects de la famille de mots qui se rattache au verbe hrouer qu'on trouvera ci-après. Brouer est le verbe le plus employé dans le Jargon; on en pourrait dire ce que Figaro disait de goddem! que c'est le fonds de la langue.

Brouer, c'est la forme verbale de hroue et de hrouée^ à savoir du nuage , du brou'llard , si favorable aux exploits des mauvais garçons.

Le patois du Berry donne herouée pour hrouée, et le patois bas-normand berrouasser pour brouasser. D'où cette hypothèse, conforme au génie du Jargon, que les beroards seraient les gens de la berouée^ les compagnons du brouillard, ou enfin les soldats du brouillard, si Pon veut fondre les deux acceptions en une seule.

* BESISSES, s. pi.

De vos farges ferez besisseSy Tout debout et non pas assis.

Bail. IV.

J'ai expliqué, dans mon Discours préliminaire, le système de redressement qui me fait adopter besisses au lieu de besijîesj donné par les anciens textes. La rime appelait impérieusement besisses pour rimer avec eclisses qui ne souffre pas de changement. Mais besisses, au premier abord, ne semble pas plus intelligible que besijîes. Un passage de Guillaume Guiart m'a mis sur la voie d^une interprétation plausible. La voici :

Cil des galies font besistre

Qui es haus mas pas ne messiéent.

GuiLL. Guiart, ad. a. 1304.

Du Cange (sous Besistre) en donne l'explication suivante : « Faire hesistrey fune, quae nantis issas vel drissas dicitur, uti. » Ce qui permet de traduire ainsi les vers de Guillaume Guiart : « Ceux des navires mettent en mouvement les drisses (pour élever les voiles) quinemessaientpas dans les hauts mâts. » On comprend maintenant l'image employée par le Jargon : « Vous ferez besistre. vous serez hissés au bout de vos chaînes {id est pendus) tout debout, et non pas assis. )•

Reste à identifier besistre avec besisses. Cela ne me paraît pas faire beaucoup de difficulté.

Du Cange tire besistre des cordages appelés en bas latin issas ou drissas y en marine moderne drisse, cordage destiné à hisser un mât, un pavillon, une flamme, une vergue ; de diriiiare, it., dresser (Littré). La forme issa a donné hisser; esp. et port., issar ; ital., issare; germ. et anc. Scandinave, ^zj-j; suédois, hissa; celt., hissen ; da.nois^ heise ; anc. angl., hoyse; angl. mod., to hoyse et to hoist. Jal, dans son Dict. de marine^ rapporte sous drisse les anciennes formes hissas ^ issasj yssas.

Avec la drisse l'on hisse.

En rivière on dit drisser.

La voile qu'il faut hisser Donne son nom à la drisse.

G. DE LA Landelle. Luug. àcs marins, p. 588.

Le faisceau de ces formes différentes, à quelque langue qu'elles appartiennent, aboutit à la terminaison unique en isse. qui justifie pleinement besisse.

Nous arrivons donc à ce résultat curieux que la forme, ainsi reconstruite j est évidemment préférable au besistre de Guillaume Guiart.

ipo LE JARGON DU XV*^ SIÈCLE.

g J'ajouterai, pour ne rien omettre de ce qui peut aider le lecteur à se faire une opinion par lui-même, et en même temps à mesurer les difficultés d'un travail comme celui-ci, deux indications qui se réfèrent à d'autres origines :

Apres fouldre esclitre, Tempeste behistre Que leur administre Mars le fier ministre.

MoLiNET, p. 14$, L'A. B, C. sauvaige.

Les grands meschiefs et les behistes Que devoit faire assés tost tristes.

Hisl. des trois Maries, ras. p. 3^6.

Besis signifie voisins dans le patois de Cahors. Borel sous Glouper. On pourrait comprendre, à la rigueur : « JNos chaînes voisineront entre elles tout debout. j> C'est toujours la même idée de pendaison.

J'enregistre, pour être complet, d'après Eust. Deschamps, une locution proverbiale : ba si ferei- qui paraît signifier : vous aurez beau faire (ms. 840, f*^ 220, c. 4). La Curne Ta reproduite inexactement sous la forme de be siferei.

Enfin, il faut tenir compte d'une famille de mots de . Jj l'allemand du moyen âge recueillis par Scherz :

Besess^ possessio ; besessen^ obsessus 5 besetien^ affirmer en justice; convincere, obsidere, vindicare, concedere, legare ; besitien^ possidere, supersedere.

On traduirait alors « vous prendrez possession de vos fers, tout de bouc, etc. ».

BIGNER ou BINER, v. a. litt. fendre, cogner, par extension aller et venir.

Bigne:^ la mathe sans targer.

Bail. V.

Biner y rouchi, s'enfuir, s'en aller promptemenc. — Debi- /z^r^rouchi, même significacion. — S''eshigner^ fr. moderne et sbigna. napolit., même signification.

Voyant qu'on crie à la garde,

S'esbigne en disant...

Et l'amant, qui se sent morveux, S'esbîgne...

Desaugiers.

Je crois que c'est purement le mot biner^ donner un second labour à la terre. L'homme qui s'enfuit laboure la terre avec ses deux pieds.

Et voilà mon ami le guet Soudain de brouer le terrien,

a dit Coquillart, jouant sur brouer et labourer. (Voyez infrà au mot Brouer, et aussi les mots Rebi'gner ou Rebiner.) Bigne et bignon pour tumeur me paraissent se rattacher à cette origine unique. La note de Génin sur s'exbigner (Récr. philol.j II, p. 104) me paraît donner à côté.

« Binar^ V. a. zincalô. To sell, vender (vendre). « Borrow.

Biner^ dans les poésies du capitaine Lasphrise, signifie embrasser :

viens çà, mauvaise, Mon esmoy, Bine moy A mon aise.

Joly poulet Mignardelet..., Sors vistement, Furtivement,

ip2 LE JARGON DU XV^ SIECLE.

Pour que tu bines Ses sœurs poupines.

Hé mé mé, bine moy, bine moy, ma pouponne.

Mais le verbe biner employé par Marc de Papillon paraît en rapport avec une série de mots obscènes signalés par Ménage, V^ Binne^ d'où binette^ très antérieure à la perruque de ce nom, inventée par le sieur Binet vers la fin du xviP siècle.

BIS, adj. gris brun. Le mot est ici de la langue ordinaire et n'est employé dans les exemples qui suivent que par une sorte de quolibet pour jouer sur le mot blanc, qui signifie argent (Voyez Blanc).

Entervez tousjours blanc pour bis.

Bail. V.

Prenez du blanc, laissez du bis.

Bail. VI.

Seroit ce tout ung, bis ou blanc?

Mist. de la Passion.

Cis mos les a tous abaubis, Cis mos abati blans et bis.

Phil. Mouskes, V. 21,905-6.

J'y vois trouble, car es yeulx ay la taye, Et ny congnois le blanc d'avec le bis.

Jehan Caillau.

« J'ay bien occasion de vous suivre... et à faire service à la noble assemblée, à bis ou à blanc, à tort ou à droit, b Satire Ménipp.j p. 97. — « A bis ou à blanc, in quai si voglio modo, ad ogni modo. » Oudin. — « Faire une chose à bis

OU à blanc , c'est-à-dire de gré ou de force. » Dict. de Trévoux. — « Ec comme il nous viendra à la main, soit à tort ou à travers, à bis ou à blanc. » Coni. des Prov.^ p. 6p. Bis s'est dit pour byssus^ lin ou chanvre. (V. Eust. Deschamps, ms. f°^ 345, c. 2, et 545, c. 2.) Par extension fourrure, de là le sens obscène. Bis^ gros his^ etc. Rominagrobisj c'est-à-dire Robin à la grosse fourrure.

La belle lille entre les bras Et river le bis à plaisance.

Farce de folle Bohance.

Bis. Cunnus. Vie généreuse. — « Je fus tout étonné comme n'ayant jamais rivé le bis. » Ibid. — « River le bis à la mille. » Bouchet, III, 129-30. — « Sais-tu bien river le bis? )) Corn, des prov.^ p. 69. — Devenu biloii dans le Jargon de l'Arg. réf.

Diez me paraît avoir indiqué la véritable étymologie de bis par byssus, d'où le port, bugio^ bis ; berr., bege^ fauve; esp., baio; it., bigio; bas latin, bisus et busiusy fauve, roussâtre.

(( Bis (zincalo), vingt, twenty. « Borrow.

* BISANS, part. pr. plur. employé substantivement. Les vents du nord qui noircissent le visage des pendus (voy. Halle)^ et peut-être, par équivoque, les pisans ou

carcans.

Plantez aux hurmes vos picons De paour des bisuns si très durs.

Bail. L

Il est à remarquer que la bise, en provençal bisa et bi^a^, est devenue en haut allemand bisa et pisa^ ce qui fortifie

réquivoque entre bisans et pisans (Voy. Pi'sans). — Bi'sains septentrionaux, Perceforest, t. IV, f^ 60.

Bise, pise. septentrio.

Quoi qu'il en soit, bisans est évidemment le participe pr. plur. du verbe a.cûï biserj, qui signifie noircir, dessécher, détériorer. Lit.tré. Guillaume Guiart (ms. f°3i7r°, ap. La Curne) emploie biser pour viser. Peut-être n'est-ce qu'une faute de lecture, le b initial se confondant facilement avec le V gothique.

Biser en rouchi, c'est fendre l'air avec rapidité.

Etre mis à la bise^ c'est justement être pendu :

Se n'eusse eu mon assez

De Lietart tôt à ma devise,

Ge le feisse mettre a la bise.

J'avoie si la chose emprise

Qu'en el bois le feisse prendre

Et à un chesne moult hault pendre.

Renart, II, 301.

Voy. Vent (mettre au) qui a la même signification. BISAC ou BISART, subst. masc. Le vent du nord ou la bise qui soufïle sur les pendus.

Car le bisac avoir ad vis Fait au beroars faire la moue.

Bail. VI.

On lit dans diverses éditions le bisart. qui est précisément le soufflet ou l'éventail :

chacun fait le bi:^ard, Portant la queue du regnard.

Thresor clés sentences dorées.

Bisard^ soufflet de cheminée. Vidocq.

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. ipj

Que le biiac de la ballade VI soit le soufflet qui donne le vent ou bien le vent lui-même, la signification du vers n'en est pas changée.

Biiarradoj coup de vent. Rom.-cast.

"^ BIZOU ART, subst. masc. Je crois qu'il taut le traduire comme synonyme de bis au sens obscène indiqué plus haut sous ce mot.

Et retrallez se le hi^ouart saince.

Bail. IX.

On lit dans Bouchet, à propos de certaines garnitures de toilette, qui ne datent pas, comme on voit, d'aujourd'hui : « Les femmes ayant froid en cette partie à cause du vent de bise^ qui le plus souvent souffle là. « IV, 171.

On peut aussi le rapprocher de brichouard en l'exemple suivant : « Vous cuydiez taster et esprouver le grand brichouard de nostre hoste de S aine t Michiel. « LXV^ Cent nouvelles nouvelles.

Briche^ brichette^ brinche^ brighette^ brin g et te ^ signifie verge et bâton; voy. La Curne.

Chouart^ mentula. Vie généreuse et Dict. fr.-it, d'Oudin. « Et si mon chouard eût été comme il est. » Vie généreuse.

Je ne répéterai pas ici ma traduction; c'est assez d'écrire une fois ces explications scabreuses, mais nécessaires.

On pourrait, sans parvenir à se soustraire d'ailleurs aux mêmes idées, considérer biiouart comme une forme de biiarty soufflet de cheminée, vent du nord (voy. ci-dessus Biiac) ; c'est-à-dire 0 rétrogradez si le soufflet nettoyé, autrement dit si la bise souffle. «

§ Biiouart a été souvent employé dans une acception

très différence, qui se rattache à la présente étude, bien qu'il n'y en ait pas d'exemple dans les œuvres du Jargon : (( Bisouarts ^ merciers, porte-balles du Dauphiné, vêtus d'une grosse étoffe de couleur bise, qui vendent des petits livres et des bijoux, en latin hiiordi.î) (DeTAulnay, d'après Le Duchat, Gloss. de Rabelais, éd. Janet, 1823.) Deux étymologies pour une; mais n'insistons pas sur le latin biiordiy qui est de pure fantaisie. — « Biiouart. A paultrie fellow, who in a long packe or maund hath almanacks, books of news, or others trifling workes to sell. » Cotgrave, — Dans la Prognostication pantagrueline^ Rabelais énumère les gens soumis à l'influence de la lune; ce soat : « bisouarSy veneurs, chasseurs, etc. «, III, 243.

Dans le Jargon cité par Bouchet, beiarder^ c'est mourir; «il est beiardé^ il est mort w. Bouchet, III, 131.

BLANC, subst. et adj. masc. En blason comme en Jargon : l'argent.

Advisez moy bien tost le blanc.

Entervez tousjours hlanc pour h'\>...

Prenez du blanCy laissez du bis.

Bail. VL

Boyrons nous plus? — Quant on vouldra; J'ay toujours mon blanc a ma rass: .

Acles des Apôtres.

Par extension, blanchir signifie enlever l'argent :

Pour mieulx blanchir et desbouser coquars.

Bail. XI.

Et, par voie de conséquence, un homme blanchi^ c'est-

à-dire volé et ruiné, devient hlanc à son tour, c'est-àdire innocent, puisqu'on n'a pas saisi de butin dans sa

bourse :

Qu'au mariaige soiez sur le banc

Plus qu'ung sac n'ebt de piastre blanc.

Pall. I.

Parmy le col soy je pendu

S'il n'est blanc comme ung sac de piastre.

Patheïin, v. 366-7.

Tout son bien avoit despendu;

Par ainsy mourut le folastre

Aussi blanc comme un sac de piastre.

Cl. Marot.

Blanc (être), innocent. Rom.-castr.

« Mis au blanc, ruiné, ridotto in asso. » Oudin. — « Je me ruay dans la case d'un pauvre manant, et non content de Tavoir mis à blanc^ je violay sa fille et sa femme, i) Courrier polonais^ 2^ partie, 1649, P- 5 ^i^ ^' — " ^^'' ^^^ ne vous eussent laissé aller en si bon équipage que vous estes, mais vous eussent mis au blanc. » Le facecieux réveille matin des esprits melancholiques , i^'^^ p. 294. • — « De sorte qu'à entendre parler cet homme, on auroit cru que je l'avois mis au blanc. » Av. du ch. d'Assoucy^ ch. II.

Il a existé diverses monnaies de billon appelées blancs^ notamment les grands blancs de treize deniers et les petits blancs de cinq deniers, qui, sous la forme de pièces de six blancs, valant trente deniers ou deux sous et demi, ne furent démonétisés que dans les premières années du règne de Louis-Philippe.

BLANCHIR, V. a. C'est le verbe actuel, qui, au

ii;3 LE JARGON DU XV« SIECLE.

xv^ siècle, constituait un néologisme et commençait à

remplacer l'ancien verbe blancher^ blancheier. hlanchoyer^

devenir blanc; spécialement éclater de lumière, reluire au

soleil.

Qu'enastés ne seye en sûrie

Blanchir vos cuirs et essurger.

Bail. V.

Pour mieux blanchir et desbouser coquars.

Bail. VI.

Par ceste barbe que veez blancheier.

Roi., V, 261.

Quant voi les prés florir et blanchoier.

Ane. po. fr. dans La Curne.

De toiie sont vestu que je voi blanchoier .

GUESCL., 22219.

Le plus ancien exemple de blanchir fourni par Littré est emprunté à Froissart, au sens de disculper : « Qu'on ne dise m^ie que je le blanchisse trop pour faveur ou pour amour que aie à lui. » II, III, 61. La Curne n'enregistre le mot qu'à partir du xvi® siècle, d'après les Mémoires de Sully.

Palsgrave, en plein xvi® siècle, ne connaissait du mot blanchir qu'une acception tout à fait extraordinaire, ou du moins dérivée de très loin. Il faut citer : « I am within ff syght, as a shyppe is that cometh within the kenning. « Je blanchis, f ai blanchy^ blanchir^ seconde conjugaison. « We were within syght towardes the coste of Dover, « two houres byfore daye : nous blanchissions vers le « costé de Dover ^ deux heures devant le Jour », p. 431. Ce dernier membre de phrase exclut même l'idée de lumière dans cette acception du mot blanchir.

Cependant on lit dans Benoît cité par Crapelet {les Poètes français y t. II, p. 94):

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. ip9

Denz le ruissel d'un fontenil Où eu hlanchisseît un chcinsil.

C'est bien ainsi que Francisque Michel Pa imprimé, vers 31225 de la Chronique des ducs de Norm.. z. II, p. 555.

Mais blanchir rapproclié de cuirs a une signification spéciale* il veut dire tanner, corroyer. « Blanquerius. co- « riarius; gdW.^corroyeur^ tanneur. « NuUus blanquerius au- « deat de cxtero emere hcrbas incameracas seu mixtas vel « de eis operari, et quisque qui cordoanum apportaverit rt seu adobaverit, etc. « Statuts de Marseille^ apud Du Cange. — « Blancaria ofïïcina coriaria, ubi apcantur et « subiguntur coria, velars ipsa coriasubigendi. a Du Cange. — « Teneantur adducere aquam Jarreni versus Massiliam « ad ortos et blancarias adaquandas. » Ibid.

Blancher^ subst. masc. Tanneur de petits cuirs.

On trouvera au mot Essurger^ ci-après, un rapprochement qui expliquera peut-être la singulière acception donnée par Palsgrave au verbe blanchir.

BLANDIR, V. a. Flatter, caresser. Vieux verbe hors d'usage, mais du meilleur aloi.

Qui sur les dois fais la perle blandir.

Bail. VIII.

Beau de bourdes, blandy de langue fauve.

Bail. X.

Tant les blandi et losenga.

Lai de Mélion.

. . . Dame Hersent leur vint devant^, Si les a blandi^ et proiez.

Reuarl, 457.

Es grans cours fault souvent faire le sourt...

Autrui blandir.

EusT. Deschamps.

Du latin hlandiri^ môme sens. « Suavker blanduur sensibus nostris voluptas. » Cic.

Traduit ^3.r palpare dans saint Bernard, Serin, fr.^ ms. p. 38. — « k.^xh.z\thlandit ec assouagea de belles paroles. i> Chron. de Saint-Denis^ I, 176.

Je ne te loseing ne blandis.

Fabl. mss. 7218, f» 62 v», c. i.

Baisier, blandir et soulassier.

Reblandir. flatter. « Pour reblandir le menu peuple d'un mot plus doux, nous disons trois estats. « Pasq., Rech.. II, 7. — Réclamer, demander par grâce, terme de coutume: « Reblandir le seigneur du fief. » Nicot. — « Ref( blandir le bétail qui a été pris en dommage par le « seigneur. » Cotgrave. — Reblandissement^ terme de coutume, action de reblandir.

BLEFFLEUR, subst. masc. Trompeur, voleur.

La sont bleffleurs au plus hiult bout assis Pour le havage, et bien hault mis au vent.

Bail. I.

— Ce sont bleffeurs. — Il est ainsi,

Et narquins

Ce sont bleffeurs — de si pou eschiquez.

Vie de sainct Christophe.

Bleif^ pour blé, en vieux français. Bleffeur est évidemment le même mot que beffieur par métathése d'une lettre (Voy. plus haut Beffieur). Mais, considérant le rapport de bleif. blé, avec le havage^ droit du bourreau sur les grains mis en vente au marché (voy. c'i-^TprèsHavage)^ il faut respecter ici la diction bleffleur et y reconnaître la délicatesse de touche des docteurs du Jargon.

Bieferij lacrare; alias blafferiy blafFen, ail. du moyen âge. Scherz.

BOSSU, adj. Pestiféré, atteint de la bosse^ i^oc^ ou bubon pestilentiel.

Anges bossus, rouastres et staricies.

BalL VIII.

Autrefois, hoce ou clou. Eust. Desch., f*^ 390, c. 2. — « Et en y mourut de boce..,^\\x^ de vingt mille personnes. » Froissart, II, III, 30. h — « Et tantost lui vindrent quatre boces ^ dont elle fut très bien guérie. » Ceni Nouv. LV. — A aussi le sens de montueux, montagneux. Le capitaine Lasphrise prend à témoin « le bossu Daulphiné », p. 117.

BOUTICLE, subst. f. Forme ancienne et régulière de boutique., au sens primitif d'officine en général, sans acception particulière de magasin ni de lieu fermé.

Se vous estiez happez en telz bouticles.

Bail. VIII.

« — Item que toutes filles de mauvaise vie ou femmes communes diffamées voisent tenir, tiennent et facent leurs bouticles es lieux à ce ordonnés. » Ord. du xiv° siècle citée par Du Cange, v° Botigia. — Buticle. Du C. sous Buticula. — Est devenu boutanche en argot.

BRIS, subst. masc. Rupture.

Et leur monstrez des trois le bris.

Bail. I.

C'csc-à-dire montrez-leur comment on brise les chaînes {trois j prononcez très pour traictj).

N'est-ce pas là le bris de ce colosse epars Que Vulcain va bruslant en mille et mille pars.

G. Durant, à la suite de Bonnefons, p. 212.

Ma vie, au moins, en ce naufrage, Fera bris contre un bel écueil.

A m, de Tris tau, p. 73.

« Un ours chassé, ayant six ou sept bris et tronçons de piques et hallebardes. « Mémoires de Sully, t. I'^'", p. 125.

« — Le repas finy Pantagruel prya un chascun soy mettre en office et debvoir pour reparer le brii. »

II, p. 358.

Autre leçon. Étant donné que le vers se prononce, sans tenir compte du sens ni de l'orthographe : Et leur montre des très le bri, on pourrait restituer le vers sous cette forme :

Et leur monstrez d'estrez le bric,

c'est-à-dire « faites-leur voir promptement le tour, trompez-les rapidement et solidement d. (Y. Estrei,)

Bric, bry^ brice ^ briche ^ broy, broyon ^ signifient un piège à prendre les oiseaux ou toute autre bêce :

Pour prendre au bric l'oiseau nice et foiblet.

Cl. Marot.

De bricj piège et tromperie, se sont formés le substantif bricon. trompeur, fripon, coquin, et le verbe briconnery tromper.

La consonne finale étant muette dans bric comme dans bris y il y a homophonie entre les deux vocables. La rime en bris militerait à coup sur pour le sens de rup-

turc, si je ne trouvais hric^ pi^g^î rimant avec vis dans deux vers cités par La Curne, v° Bric :

Plus m'a surpris votre vis Qu'oisel qui est pris au hric.

Poé. tiiss. avant 1300.

BROCQUANS, subst. pi. Bagues, joyaux.

Brocquans, dorlotz, grand guain, aube florye.

Bail. XL

S'il a au doigt quelque hrocant.

Mist. du V. Test.

Brocante^ une bague, dans le livre du Jargon et dans le poème de Cartouche.

Les hrocquans ou petits objets plus ou moins précieux, que les modernes appellent bibelots, sont l'objet même du commerce des brocanteurs. L'étymologie de cette famille de mots est fort incertaine, comme on s'en convaincra en consulrant le dictionnaire de Littré et la petite dissertation de F. Génin [Récréations philologiques^ t. II, p. 61 à 6^). Constatons seulement ici que le bas latin possédait ahrocamentum^ brocantage, et abrocator^ brocanteur. Vabrocator du bas latin est devenu le broker (qui serait en français broqueur) des Anglais. Je ne me hasarde pas à trancher entre les opinions diverses. Pour moi, je m^en tiendrais à l'étymologie la plus simple, qui est la broche ^ venue de l'adjectif latin brocchus ou brocus, qui qualifie, d'après Nonnius, une bouche à dentition proéminente, et, d'après Plante et Varron, les dents saillantes et pointues, type primitif de la broche. Les menus objets , spécialement les bagues, sont enfilés sur des broches, comme on le peut

vérifier à la devanture de nos bijoutiers ; de même, les petits effets de commerce sont qualifiés broches dans le commerce de la banque, parce qu'on les perce et les attache au moyen d'un poinçon et d'un bout de cordonnet pour en faire une liasse qui arrive à la somme suffisante pour constituer un bordereau d'une certaine valeur. En banque, comme en bijouterie et en industrie, une broche ou brocante est un objet menu et de mince valeur.

BROUE, subst. fém. ISuée, petit nuage blanc.

Par la vergne, tout au long de ia broue.

Bail. X.

« Broiie^ a little white cloud. » Cotgrave. — « Broe^ écume, de l'irlandais braud. » Dumeril. Dictionnaire du patois normand. — Italien, broia.

Broia oscura.

Tre di dura.

Prov. ital. 155$.

Broue et brouée ont donné au jargon Abrouart^ abrouer. broueuXy enbrouer et peut-être beroards (voy. ces mots).

Mais à la signification nuée se juxtapose un autre sens, venu peut-être d'une autre étymoîogie, et fécond en nouveaux développements : Bro^ en celtique, signifie région, champ, bord, d'après Borel et Ducange, v° Broya. Le patois romano-castrais donne abro pour abord. Littré considère broue comme étant une autre forme de broyé j, qui lui-même vaut autant que braye. et braye ne serait autre que bray ou brai; ainsi broue^ broye^ braye et brai sont quatre mots qui signifient fange, boue, terre grasse :

« Retirer le bray de l'yau de Somme. » Du Cange sous Brayum.

Réduisant ces différents vocables au sens primitif de bro. région, champ ou bord, le versci-dessus voudrait dire : «par la vergne (ville), tout au long du pays ».

Brouée^ subst. fém. Brouillard, brume du matin et du soir.

Tous mes gains ont pris la trouée.

Vie de sainct Christophe.

C'est un vieux mot de la langue. Au xv° siècle, on le trouve dans Charles d'Orléans :

Veu que des cy et desjà Court merveilleuse brouée.

Charles d'Orl., rondeau.

Lui donnant au matin Du jus incarnadin Pour charmer la brouée.

|. LE Houx, IV.

Et la brouée et les frimas.

ScARRON, Virg. irav., 1. I".

XVI® siècle, a Ils abusent de l'ignorance comme d'une brouée pour cacher leur impiété. » Calvin., Instit.^ 23. — « Qu'il ne chasse toutes ces Z^roKeej- de calomnies. » Id,^ 163. — « Il demandoit si c'estoit de peur que les ennemis ne le trouvassent qu'il s'alloit ainsi cachant dedans les nues et les brouées. » Amyot, Fab.^ 13. — « Et se leva de la rivière un gros brouillas, de sorte que toute la campagne estoit couverte de brouée. » Id. Timoléon^ 36. — « Ainsi ressembloit proprement aux brouées que l'on voit ordinairement autour des crouppes des montagnes. » Id. Flami-

2o5 LE JARGON DU XV^ SIECLE.

niusy 7. — « Et bon vin, s'ils en peuvent fournir, à lin de charmer \2ihr0uee.)) Amb. Paré, XXIV, 7. — « Ces raisins ne craignent pas trop les brouées. gelées, ni eschaudures. » O. de Serres, 149.

Alors la nege espesse et les froides brouées.

Baif.

Brouée et broucj^ son prototype, appartiennent incontestablement à la même racine que brouas^ brouillas et brouillard;, qui ont la même signification. On dit la berouée en berrichon. M. Littré adopte, d'après Diez, une racine allemande broderiy vapeur chaude, fumée, en anglo-saxon, brodh; mais que serait devenu le d^ qui est dur et équivaut à un r .^ Du Cange range cette famille de mots sous bruma. qui se prononçait brouma; et cette seconde étymologie^, sans me satisfaire entièrement, me paraît cependant meilleure que l'autre, puisque Ym est une consonne faible, qui s'efface plus facilement qu'une dentale comme le d ou le t. — D'après les anciens étymologistes (voir Ger. Vossius, Etym. ling. lat.].^ bruma se dit pour brevissïma [dies].^ c'est-à-dire le jour le plus court de Tannée ou le solstice d'hiver; de même en français, brume signifie le plus court jour de l'hiver. (Nicot, Monet, Oudin. ) n Cela estoit au temps de la brume^ environ le quatorzième décembre, au soltisce hyvernal. « Alector^ f° 75. — « Sept jours devant et sept jours après breume/]^mûs n'y ha sur mer tempeste. » Rab.^ III, 26. Or brouée^ avec Vu consonne, donne brovée et se rapproche visiblement de l'origine latine.

Recevoir la brouée, dans le Langage du jargon y signifie être fouetté, au propre recevoir l'averse, le brouillard. Ceci fortifie le sens de rabroué, (V. ci-après sous Brouer.)

BROUER, V. a. ou n., suivant le sens. — Au propre, c'est la forme verbale du subst. brouée^ le brouillard, la brume; brumer, bruiner; puis par des transitions et ex-' tensions successives, se dissimuler comme derrière un nuage, disparaître, se dissiper, s'éloigner, aller, courir,

Broue^ moy sur ces gours passans.

Bail. I.

Et eschequez tost, en trouant.

Bail. IL

Rebecquez vous de la montjoye

Qui desvoye

Vostre proje, Et vous fera du tout hroiter.

Bail. m.

Nyaiz qui seront attrapez Bientost s'en broueront au halle.

Bail. IV.

Poussez de la quille et broueT.

Bail. V.

Broue:^ au large et vous esquarrissez... Quant Abrouart sur la sorne a broiie:^.

Bail. Vin.

Luay l'autryer en brouant à la loirre... Brouant au bay à tous deux Avalcquerius... Pour les duppes faire brouer au mynsse... Elle est hrouee entre ses arlonyns.

Bail. IX.

Broue^f benards, eschequez à la saulve.

BalI.X.

Or n'ay plus ne argent ne chapeaux; Tout est broué. . .

Le loyer des folles amours.

2o8 LE JARGON DU XV*= SIÈCLE.

Où broiient ils présent sur la sorne?... Jà n'y brourai dessus la plaine.

Mist. (h la Passion.

Brayhault broiira sur son endosse.

Act. des Apôtres.

Broue:^ au large, escarricez, Besoin est d'aviser la porte.

MisU du V, Test.

Broues-tu? — Je cours le terrien.

Vie de saint Christophe.

Et voilà mon cousin le guet Tantost de brouer le terrien.

CoQUILLART, Plaid. I, 7.

Brouery pour aller au. bord. La C. sans exemple.

Voyez Âbrouart^ ahrouer^ broue, brouée^ broueux^ enbrouer^ etc. A observer au sujet de Tétymologie possible de brouée^ par bruma^ se. brevissinia (dies)^ une variante intéressante au mot embrouer^ donné comme embrever par une ancienne édition.

Litcré, aux mots ébrouer et r ébrouer^ accepte de Diez plusieurs étymologies qui montrent que ni Diez ni Littrc ne tiennent compte du verbe brouer qu'ils ne semblent pas connaître. (Cependant le Dict. Larousse l'a conservé avec cette explication : « Brouer^ dissiper, consumer. Vieux mot.w) Le verbe e^roMer^ technol., signifie laver, passer dans l'eau une pièce de toile ou d'étoffe pour en ôter les fils, les pailles, etc. Du Cange, v° Esborrare^ cite du xv^ siècle : ff Nul ne pourra mouiller les draps jusqu'à ce qu'ils soient scellez tout escruz, ou qu'ils aient prins congié aux bou-

jonneurs de les esbrouer seulement. » — « Le son et les «aux douces étant bonnes pour eZ>roM^r^ dessécher et dégraisser les bleus... » Instruction générale pour la teinture des laines y 18 mars 1671.

11 y aurait à discerner si ébrouer signifie ici nettoyer ou mouiller. Dans ce second cas, il serait bien inutile d'aller chercher l'allemand brùhen^ échauder, qui, se prononçant brîeUj donnerait difficilement ébrouer, dont brouer est le radical visible. D'ailleurs, puisque Diez et Littré admettent urere (pourquoi pas burere?) comme radical de brûler^ brûhen ne peut que passer au second plan, comme dérivant probablement lui-même de la souche romane. Le sens propre d'ébrouer serait ici de mouiller légèrement, de rendre le drap et les étoffes humides comme s'ils avaient été exposés à la brouée.

Ebrouer possède un autre sens, se disant des animaux, spécialement des chevaux qui soufflent de surprise ou de frayeur (Du Cange, v. Brugitus). Ici nous restons dans le sens propre de brouée, ^ ébrouer, c'est respirer ou souffler fortement pour chasser les brouées qui semblent obstruer la gorge.

A ébrouer se rattache ébroua ge y qui signifie proprement immersion des laines dans une eau lubréfiante, comme l'eau de son. J'y joindrai brouage, nom d'une ville célèbre par ses marais salants. Un brouage pourrait être un lieu perpétuellement humecté, tels que des marais ou des lagunes. Rabrouer, qui est le cinquième verbe se rattachant à Z>roMer^ ou mieux à abrouer^ se trouve dans Eustache Deschamps avec le sens actuel; Ducange le cite au mot rabolderia, Diez veut que rabrouer ou rebrouer vienne de re et de brave. Je crois l'expliquer plus simplement : abrouer

(v. ce mot) signifie arriver, accourir; rabrouer j c'est rebrousser chemin ou repousser quelqu'un : fabroue. aurait dit un jargonneur, et je suis rabroué.

"^ BROUEULX, adj. pi. Celui ou ceux qui brouent (voy. BroueetBrouer), très enveloppés de brouillards, c'està-dire très prudents, et par conséquent très fugaces.

Se seyme oyez, soiez beaucoup broueulx.

Bail. VIL

BROULLART, subst. m. Forme ancienne de brouillard.

Pour mieulx abbatre et oster le broullart, Adraguerent de guoble maint crupault.

Bail. XI.

C'est l'idée d''Alaigre dans la Comédie des Proverbes : « Il n'y auroit point de danger de boire un coup de peur du mauvais air. » P. 98. — « Et desjeunoyt, pour abatre la rouzée et maulvais aer, belles tripes frittes », etc. Rabelais, I, 78. « Abattre le brouillard^ i. boire le matin; vulgaire. » Oudin, Cur. franc.

On disait, au même sens de boire le matin, « charmer la brouée ». \° B rouée ci-dessus.

BUSARS, subst. pi. Petits tonneaux ou barils, contenant soit du vin, soit du poisson salé :

On verroulla et serra les busars.

Bail. XL

Bussart. Fût à mettre vin ; la moitié ou le quart de la husse ou busj ce qui admet l'orthographe busart. La busse

était de la contenance d'une pipe. Mantellier, t. lU^passim. — « Le vin est plus fort et meilleur en une pippe qu'en un hussard. » Bouchet, VI, 53. (Sans doute par cette raison que la pipe contient le double ou le quadruple du hussard.)

La buse était un fût à mettre poisson salé de la contenance de deux barils ou caques. Mantellier, III, 240. — « Le bussart des Danaïdes. » Rabelais, II, 13.

Bussart^ flacon, amphora^ lagena. Lacombe.

CAIRE, subst. m. Argent, ou plutôt richesse, se confondant avec mine, apparence, d'où il dérive. C'est en wallon la forme du mot latin cara^ venant du grec xapa, tête; bas latin, port, et esp., cara; ital., ciera; français, chère. signifiant visage. Les exemples suivants montrent la connexion et même la fusion des deux sens :

Les duppes sont privez de caire.

Bail. IIL

Est-il gourt? — Mais mince de caire.

Mist. de la Passion.

Tant est povre et mince de caire.

COQUILLART. Dr. IlOUV., I, Il8,

Quant ung homme est mince de caire...

Ihid., 151.

Mais avant il nous fault contendre A le servn* de belles bourdes Pour tousjours attraper du caire.

Ane. ih. fr., t. III, p. 429-30.

La signification de mince de caire est clairement établie par les synonymes suivants :

Nous sommes pour le temps qui court . . . Mynces d'argent.

rie de saint Christ,

. . Haster me fault de vendre; Je suis minse de haubert.

Les Cris de Paris.

Voyez Mynce.

CAN, SLibst. m. Chef, c'esc-à-dire le prévôt de la justice criminelle.

Que le grant Can ne vous face essorer.

BalL I.

C'est tout simplement l'application au prévôt royal ou au prévôt des maréchaux du titre de grand Can donné au prince ou chef suprême des Tartares. Cette appellation était fort connue dans la vieille littérature française : « Ils s>onzydres (idolâtres), et font ardoirles corps morts, et sont au grant kaan. » Marco Polo, p. 465.

Mon voisin je tiendrais un an Sur le vin, lorsque du grand chan

Ou du Soudan Je lui conte quelque fable.

Basselin, XXXIIL

Mais le langage des lincali traduit Findoustani khan par le soleil (Borrow) ; de là, un second sens qui s'inscrit sous le premier, sans le détruire :

Que le soleil ne vous fasse sécher.

Une anecdote fort curieuse, que je vais rapporter, semble prouver que Pidée d'être mis au soleil, pour exprimer la

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. 2ij

pendaison en particulier et la peine capitale en général, vSurvivait encore, il y a un demi-siècle, à la suppression de la potence et à l'avènement de la guillotine. L'ancien préfet de police Gisquet a publié, dans ses Mémoires, une lettre par laquelle Boireau, l'un des complices de Fieschi, se félicite d'avoir échappé au supplice : « Là, dit-il, je ne craindrai plus Fieschi, car j'avais toujours peur qu'il ne me chargeât davantage. J'ai été bien près du soleil; la camisole (des condamnés à mort) avait été aussi apprêtée pour moi. M'en voilà encore échappé d'une cruelle. » Gisquet, Mémoires^ t. IV, p. i86. Boireau était un ouvrier lampiste, d'instruction médiocre et de très peu d'imagination, incapable d'inventer une expression aussi fortement imagée que J'ai été bien près du soleil. Il faut donc croire qu'elle subsistait dans le langage du peuple de Paris en 1835. A noter que dans la Caballe des Filous. pièce du xvii'^ siècle, monter à l'échelle patibulaire s'appelle « prendre le ciel par escalade » .

CARAS, subst. pi. Il faut lire carras^ charrettes.

Tant qu^il n'y eust de vivres en caras.

BaU. XI.

Il est bien évident que caras ou carras est une foVmc aujourd'hui disparue de cars pour chars (v. ci-après Cas). Au couplet qui précède l'exemple ci-dessus, dans la même ballade, on lit :

Tant qu'il n'y eust de l'arton sur les cas,

ce qui offre le même sens.

21+ LE JARGON DUXVc SIECLE.

Le mot carras a été enregistré par M. l'abbé Couzinié dans son Dict . de la langue romano-castraise avec cette définition « forte charrette ». MM. Duméril, dans leur Dict. du patois normand^ donnent le mot car as usité dans cette phrase proverbiale « bâti comme un grand caras » ; et ils le dérivent de charagus^ sorcier en bas latin. Ne serait-il pas plus naturel de traduire le proverbe par « bâti comme un grand char », commme une grosse charrette rustique?

Peut-être aussi faut-il rapprocher caras des mots orientaux qui suivent : arabe, qurai. cruche; esp., alcarra^ia. Littré; alcarraia^ Oudin; al kourrai^ Devic.

* CARIEUX, subst. ou adj. pi. Qui a du caire, c'està-dire de l'argent (Voyez Descarieux).

Se greffir laissez vos curieux.

Bail. V.

Je suppose que c'est l'adjectif de caire ^ argent, et que par conséquent carieux veut dire qui a de l'argent.

On pourrait comprendre aussi, par carieux ^c^mk qui charrient sur les cars le caire de la bande, c'est-à-dire le butin.

On admettrait aussi, par hypothèse, que carieux serait le substantif corrélatif à cariage au sens qu'on lui donnait en Picardie et dans les provinces wallonnes, celui de chérissage venant de carus. cher. (Vocab. à la suite de la Dance aux aveugles. Lille, Panckoucke, mdccxlviii.) « Martin est le car à Perrette. — Perrette carrie avec Martin. »

Car plus ne puis, tant suis usé, Fors que {\xyr le cariage ; Qui ne peut plus est excusé.

Ballade de l'Excusation aux Dames.

Carieux signifierait \c\faux amis^ espions ou archers. Je me borne à signaler cette interprétation comme possible, sans l'adopter.

CAS pour CARS. Chars, charrettes. Mot de la langue ordinaire :

Tant qu'il n'y eust de l'arton sur les cas,

Bail. XI.

rimant avec ars et pars.

Cars pour chars dans les Vigiles du roi Charles VII. — « Se cars ou caretes ou sommiers ou gens carquiés. » Beaum., xxv, 18. — « Apié, à queval, à car^ à carrette », dans Raynouard.

Pic, car; prov., car^ carre; esp. et ital., carro; lat., car rus.

Le bas-limousin donne cas avec l'acception de « grande cage ronde et haute sous laquelle on enferme la volaille » . Le vers ci-dessus voudrait alors dire : « Tant qu'il n'y eût de pain dans les paniers » .

CAULX, adj. plur. pris substantivement. Malavisés, niais, dupes :

Où accoliez sont caulx et agarcis.

Bail. VII.

La phrase se construit ainsi : Où les pauvres malheureux sont pendus et hagards (V. plus haut agarcis). Le mot caulx offre plusieurs sens, mais ici le véritable me paraît fixé par la variante contenue dans la ballade I :

Où accoliez sont duppes et noircis.

2i6 LE JARGON DU XV SIECLE.

On verra ci- après au mot duppe qu'il se prend également pour le voleur et pour le volé; le volé est qualifié dupe lorsqu'il laisse couper sa bourse, et le voleur devient dupe à son tour lorsqu'il se laisse « greffir » par les sergents.

Au sens de dupe, caulx vient du vieux verbe caucher; pic, cauquer; bourg., côquai; provenç., calcar; italien et latin, calcare^ fouler, qui est le radical de cauchemar^

Ne serés si caus...

Poés.fr. avant 1300 dans La C.

Soubz quel docteur a il ouy Ses grans couleurs rhetoncaulx Par foy, sire, sous Pirtouy, Qui régente le petis caulx.

Jo. MuNiER ap. Fabry, Jrt. île Rhèt., t. II, fo 45 v».

Voici maintenant la signification contraire, du latin cautusj qui signifie avisé, prudent : « Icellui Mote, qui est cault ex. subtil. » Lettre de rémission, an 1426. — « Il n'est homme marié, tant il soit sage, caut ou malicieux...)» Les Quinie Joyes, p. 202,

Nous sommes si francs, si parfaiz, Si savans, si eaux en nos faiz.

Villon, Dialogue de Malepaye et Baillevent.

Caulx a été employé pour ceux-là, ces gens-là :

A caus qui il fu comandé.

Ph. Mouskes, V. iH)i.

CHAPPE, part, passé de chapper; fr. se couvrir d'une chappe; Jargon voler, du latin capere :

Incontinant mantheaulx chapper.

Bail. IV.

L'équivoque saute aux yeux : des manteaux chappej paraissent être des manteaux à chappes^ ou des manteaux dont on a relevé le capuchon ; et Ton pourrait croire qu'il faut lire à Timpératif : chappei les manteaux. Mais le sens du couplet ne s'y prête pas, car il roule sur cette idée : si vous êtes pris, vous serez pendus. Si l'on admettait l'impératif, la phrase se déroulerait ainsi : « Chappej ces manteaux, et vous serez pendus »; ce qui est contradictoire. J'avoue que le passage est difficile, car il exige de nombreuses restitutions que j'ai indiquées en mon discours préliminaire. Mais il s'agit bien ici de manteaux volés, qui deviendront le partage du bourreau si l'on se laisse mettre en prison.

Le sens prendre, et par extension péjorative voler ^ ne se déduit pas seulement du latin capere ; il s'appuie sur les exemples suivants :

Amour, tu m'as si fort cape.

ViLL. d'Amiens, /*' Paignerru, ap. La C.

Bien en peut faire cape.

Poés. mss. avant 1300. Ibid.

« Capear. esp. On dit à Paris tirer la laine, c'est-à-dire ôter les manteaux de nuit, comme font les fripons quand ils trouvent quelqu'un qui se recire trop tard. — Capeador^ tire-laine, voleur de nuit. — Capeadura. tirement de laine, volerie de nuit. « Oudin. Ces trois exemples prouvent que tirer la laine est la même chose que caper les manteaux, ce qui est précisément notre affaire.

Dans le sens le plus usuel du mot chappé^ à savoir couvert d'une cape ou chappe^ je n'en citerai qu'un, où le mot est pris au double sens. Bouchet raconte, dans sa quinzième serée (III, 107), l'histoire d'un curé qui essaye une cha-

2i8 LE JARGON DU XV« SIECLE.

subie; entre temps on lui coupe sa bourse, et il court dans la rue après son voleur : « Ce curé, voyant emporter sa bourse, sort aussi de la boutique, et tout chappé comme ilestoit... » En effet, le curé était chappé et volé, c'està-dire chappé dans les deux sens du mot.

Capa^ manteau. Isid. XIX, 31 : « Quia quasi totum ca~ piat hominem. » Ital., cappa. « Sermo meus non capit in vobis », dans la Vulgate; c.-à-d. « mon discours ne prend pas ». De même ital., capere ; esp. et prov., caber.

CHOISIE, part. p. f. de choisir :

Et la marque, suivant le gaing choisie.

Je note ici ce verbe, bien qu'il appartienne à la langue courante, parce que, jusqu'au cours du xvi'' siècle, il a eu la signification presque exclusive de voir. Je ne citerai qu'un exemple du xv'' siècle : ff Ung beau pertuis, par lequel maistre cordelier pouvoit appertement le choisir. » 11^ Cent nouvelles nouvelles.

Cependant il signifiait aussi, mais rarement, nommer à l'élection, et c'est par là qu'il a passé au sens de prendre de préférence.

Quatre de ses serjans il méismes choisi.

Berte, XCI.

Choisire^ b.-l. : « Seu choisire maluerit », cité par Du Cange. Choaisie pour choix. Ibid, — « Et la teneur de la cedule de ladite choaisie et élection d'armes. » Preuves de VHist. de Bretagne, II, col. 504.

Palsgrave ne donne pas à choysyr d'autre signification que voir. — « I aspye, I se a thyng sodaynly at unwares that I loked not for. Je choysys. j'ay choysy^ choysyr^ etc., second, conj. And as I loked backe I aspied hym comynge : et en regardant derrière my^ je le choysys comme y s'en venait. »

Choisie, s. f. Choix, option. Style de procédure du Parlement de Normandie^ î"" jz. — « Choisir de l'œil, i. regarder avec dessein. » Oudin, Cur. fr.

CHOUE, subs. fém. C'est une corneille, c'est-à-dire un oiseau noir, quoique le diminutif chouette désigne une autre espèce. Il s'agit du pendu comparé à l'oiseau noir qui dort dans les hautes branches. (Voyez Duc.)

Le vendengeur befïleur comme une choue.

Bail. X.

Elle est plus noire qu'une choue.

Fables et coules avcieus, m, 261,

Sa colors n'estoit pas en semblance de clioe.

Berte, XXXIII.

D'un vilain conte qui avoit Une choe qu'i norri, qu'elle parle.

La Curne. Fabl. mss. de Sahit-Germ.

Yeux de corbaut, noire comme une choue.

EusT. Desch., ms. f" 211, c. 3.

Ils aiment plus deniers Que ne fet une choue.

La C. Fahl. mss. n» 7615, t. II, fo 141 \°, c. 1.

Chouette. On dit de celui qui est accoutumé à dérober : il est larron comme une chouette. Ce proverbe esc venu des

Latins; ils appelaient la chouette /7zo;zec?M/a^ parce qu'elle vole l'argent. Leroux, Dictionnaire comique.) et Lacurne. « Jeu de la chouette; tour d'escroc, jeu de dupe; c'est à qui plumera son compagnon. » Oudin.

CIRCUNCIS, part. pi. du v. a. circuncire, alias circoncire. Le mot est pris ici dans le sens littéral du latin classique circumcidere, rogner tout autour, couper, tailler. C'est un pur latinisme. Circoncire les ances, c'est couper les oreilles. Voyez Ance.

Car vendengeurs Aes ances circuncîs.

Bail. I.

Et vendengeurs des ances circoncis.

Bail. VIL

Et de paour d'estre circoncis Des ances, saultay la fenestre.

Vie de saint Chridophe.

« Il nous commande aussi de circoncire nos cœurs. » Càlw. ^Instit.j 23 1 . — Il faut que nos cœurs soyent circoncis de Dieu à ce que nous l'aimions. » Ibid.. 242.

CLAVES, subst. f. Clefs.

Qu'ange n'y ait des claves empoué En ceste vergne où vostre an veult loirrir.

Bail. VIIL

C/izviV^ latin ; c/ai'^^ esp. ancien; //a^^^ esp. mod.; chiave. ital.

Le texte ancien de la première ballade de Jargon donne le vers suivant :

Qu'en claves ne soiez deux et deux.

Ce qui se comprendrait aisément en traduisant claves par clefs. Mais le vers étant trop long, j'ai dCi substituer encloi (V. à ce mot les motifs philologiques de ma correction).

Clavcj massue. Libertés de Mâcon^ JJ. 77, 1346? La Curne.

COFFRES et COFFRES MASSIS, subst.pl. Cachots de pierre ; prisons.

Eschequez moy tost ces coffres massis... Enmalés en coffre et gros murs.

Bail. I.

Mes frères, soyez embrajeux Et gardez les coffres massis.

Bail. IV,

Eschec, eschec pour ces coffres massis.

Bail. VIT.

Qui est en plant en ces coffres joyeulx.

Bail. X.

... Le roastre et ses subjectz Me mirent aux coffres massis.

I Vie de saint Christophe.

Les mots coffre pour prison et coffrer pour emprisonner sont encore de la langue courante. Cotgrave traduit coffré par imprisoned. Molière, Regnard, Voltaire et cent autres Font employé en ce sens.

Le Jargon qualifie les cachots de massis^ c'est-à-dire massifs j par opposition aux coffres portatifs, qu'il distingue sous la forme ancienne di arches ou arques. (Voyez ce mot.)

Le coffre massif est identiquement le coffre de l'ancienne fortification, à savoir un logement blindé et garni d'embra-

sures, construit dans un fossé sec; autrement dit, une caponnière. La Curne.

L'orthographe massi est la bonne comme étant la plus ancienne ; l'adjectif massif tiré de masse^ donnait massie au féminin :

Sur els ont decochié mainte pierre massie.

Chanson â'Ant. ii 1-547,

Comment vendrez vous si massis?

EusT. Desch., fo 535, C. I.

COING, subst. masc; prononcez cain. Le chignon du col, et aussi la chaîne qu'on y attache :

Farciz d'un lourd plumbis a coing.

Bail. II.

Le print aux cheveux et au coing.

Lanc. du Lac, t. II, f** 55 r**, c. i, dans La Curne.

. . . Que tous ceulx d'enfer

Te rompent Veschaignon du col.

Mh-acles. Paris et Robert, II, p. 377.

La prononciation est fixée dans l'exemple du Jargon par la rime de coing avec gding ; et c'est ici la prononciation qui donne le sens.

Cette forme, corroborée par le passage ci-dessus de Lancelot du Lac, peut être la prononciation picarde de chain; elle a été notée par La Curne de Sainte-Palaye et omise par Littré. Elle est d'ailleurs identique aux formes connues caojiy chaoUy devenues chaaignon^ chaignon^ eschaignon j (prononcez chainon^ eschainon)^ puis chignon (prononcez chinon]. [

Il n'est pas douteux que les uns et les autres ne dérivent îj de catena et ne soient identiques à chaînon. On voit qu'à i

l'origine catena s'est dédoublé en un substantif féminin, caeine^ caine et chaîne^ et en un substantif masculin, cain;, c ai non, chaînon.

Cain semble la forme la plus simple et la plus ancienne.

Il est possible, comme le pensait Lifiré, qu'on ait dit le chaînon du col par comparaison des anneaux d'une chaîne avec les nodosités des vertèbres. Remarquons, toutefois, que le plus ancien exemple du mot en ce sens ne remonte qu'au xiii^ siècle. — « Les ventouses qu'on met sur le caon du col. « Alebrant, f° 13.

Antérieurement, le mot signifiait un chaînon avec lequel on attaclie le col et avec lequel on pend :

Et si lui metent el col un caeignun.

Roi., V. 1826.

Cela se disait encore au temps d'Alebrant précité : « Et fu pendus à un gibet tout nuef, et à un caignon tout nuef, que la corde ne rompist. « Chr. de Rains, 173.

Ce dernier exemple est doublement précieux, premièrement parce qu'il fixe le sens du caignon^ chaînon ou caing servant à pendre, et qu'il explique pourquoi l'on pendait en certains cas avec une cliaîne de fer au lieu de corde.

* COINSSER, verbe actif. Parer coquettement, bichonner; au figuré, s'applaudir, se congratuler.

Et le macquin, qui se poljt et coinsse.

Bail. IX.

Cointy cointe, très usité en vieux français, signifient propre, élégant, galant, bien ajusté.

Si scet si cointe robe faire.

Rose, V. 66.

On connaissait déjà le verbe coîncter^ coinctier ou cointir. Le Jargon fait apparaître la forme inusitée coinsser. On a fabriqué deux verbes sur coint^ adjectif pris substantivement : cointoyer (dans le Songe du Verger] et cointiser.

Borel dérive coint de cultus^ étymologie inadmissible ; cultus^ subst., a donné culte; cultum^ supin de co/ere^ donnerait couton ou coûté. Ne faut-il pas plutôt le tirer de cum et unguere? Le participe unctum a donné oint; le composé donnerait coint sans la moindre difficulté. Le verbe entier devrait être à l'infinitif coindre et non pas coinsser. Mais nous avons affaire à un mot unique dont il n'existe aucun autre exemplaire que celui fourni ci-dessus par le Jargon.

On peut penser encore km'teo^ qui aurait pu donner conniteo^ connitens. — Cf. Festus, v" Conitum^ libation j Boudot sur ce mot renvoie à ornatus,

« Coincter ou coinctier {^é) en ses pensées; s'applaudir, se glorifier en soy mesme. » La Curne. « Si se coinctoient en leurs pensées quand elles avoient leurs cueurs si haultement mis et assis. » Perceforest^ v. 2, 134 v° c. i.

Cointir et racointir. « Et lui dist (lehannette) ou qu'elle

feroit noise : à quoy il lui dist qu'il sembloit qu'elle fust

à racointier j et que se ce feust son prestre , elle ne lui

deist pas ainsi. » Lettre de rémission, 1408. JJ. Reg.,

162, ch. .371.

Li musars se cointie Souvent de sa sotie.

La C. Poès. mss. avant 1500.

On peut admettre que le t se prononçât doux, ce qui donnerait coinsierj coinsoientj racoinsir^ racoins^ racoinsier^

et justifierait coînsse à la rime du vers de Jargon cité cidessus.

CONTRE, subst. masc. Compagnon, associé.

Pour leur contre que lors faisons.

Bail. m.

Prince des gayeulx, en les harpes Vos contres ne soient greffis.

Bail. IV.

Contres de la gaudisserie.

Bail. VI.

Cotgrave traduit contre^ pris substantivement comme faire le contre^ « to second, assist, help forward ». Un contre est au jeu un second, comme dans un duel; en musique ancienne, c'est celui qui déchante pendant que l'autre chance. Exactement, c'est le partenaire français et le partner anglais. D'où l'idée d'associé, de confrère, employée par le Jargon. Le mot subsiste dans haute contre et basse contre. Littré, qui n'a pas accueilli contre en qualité de substantif, cite cependant : le contre^ celui qui a fait contre, appuyé de cet exemple décisif ; « Le contre paye double. »

COQUARS, subst. pi. Sot, imbécile, niais, galant et coquet.

Pour mieulx blanchir et desbouser coquars.

Bail. XI.

Et ne suis qu'un jeune coquart.

Villon. Gr. Test.

Le coquart est un jeune coq (et non pas un vieux, comme

dit le dict. de Littré), ou plutôt un jeune animal à peine sorti de sa coquille, ce que prouve son synonyme coquillart (V. ci-après ce mot).

Mais s'un homme a trois cens livres de rente Tant soit cocart, chacun sera parez...

De li faire grant inclination.

EusT. Desch., mss. f" 213.

Je m'en allé droit au quoquart Et luy dis : que quiers tu, Jouen ?

G. Paris, XXXV© chanson.

Et vous, quoquart et puans marjolet.

lâ. XCVlIle chanson.

Et puis après quelque coquart Me viendra oster ma prébende.

Chasse et dcp. d'amours, p. 103.

Et seroit l'homme bien cokart Qui voudroit appeler un kart.

Marot, cité par Lacombe.

Bien me tiens pour quoquart...

Gir. de Ro!s. v. 3177.

Et s'il le dit c'est un coquard.

La Fontaine, Dict. de Dochez.

« Ceux qui cuydent que femmes soient si leales sont

parfais coquars. « Cent nouv, XXVI. — « Mieux vaut

l'ombre d'un sage vieillard que les armes d'un jeune coquard. )) Cotgrave.

COQUEURS ou CROQUEURS, subst. m. Je ne suis pas sûr de la lecture du mot dans le manuscrit Stockholm. L'un et l'autre vont au même sens dans l'exemple tiré de la ballade VIII :

Coqueurs de pain et plommeurs affectez.

Coqueur vient de coquer, pour choquer (Oudin et Cotgrave) , qui, dans le dialecte populaire du Lyonnais, signifie baiser, embrasser comme le coq fait des poules. Les coqueurs de pain seraient ceux qui baisent le pain, c'està-dire l'hostie. Les croqueurs de pain seraient ceux qui ravalent. La signification du vers reste la même avec l'un et l'autre mot.

En argot moderne, l'idée de baiser renfermée dans coquer et coqueur se traduit par dénoncer et dénonciateur, par allusion au baiser de Judas. — «En province, il avait coçMe quelqu'un de leur bande. » (Eugène Sue cité par L. Larchey.) — « Cocador^ esp. mocqueur, qui fait des gestes et signes des mains ou autrement » . Oudin. — « On appelle mangeurs de crucifix des dévots outrés et des bigots hypocrites. » Leroux, Dict. comique. — « Le coqueur vient dénoncer les projets de vol à la police de sûreté. Ce métier s'appelle coquage. » Canler.

COQUILLARD et COQUILLART, subst. m. Littéralement animal à coquille, spécialement jeune coq, c'està-dire niais, imbécile. Les modernes disent au même sens « une huître ». (V. plus haut Coquars.) Les poètes du Jargon appliquent dans un sens spécial cette épithète peu flatteuse aux gueux et aux voleurs, qui généralement finis- -sent mal :

Coquillars arvans à Ruel, Bail. II.

Et pour ce benardz, Coquillars, Rebecquez vous de la montjoye.

Bail. m.

Maint coquîllart, pour les dessusdis veulx, Avant ses jours piteusement trespasse.

Maint coquillart escorné de sa sauve.

Bail. X.

Il fault attendre, coquillard !

— Et quoy? — que nous ayons nos gaiges. Vie de saint Christ.

. Qiioquillars !

Que chacun soit en ordonnance Pour faire monstres à plaisance.

Mist, du V. Test.

Coquillart esc donné par Cotgrave comme synonyme de cocardeau. Gavarni connaissait-il cette origine?' Nil novum sub sole. — Ajoutons que coquillars avait aussi, au propre, la signification de pèlerins ; ceux-ci portaient, comme on le sait, des coquilles sur leur robe et leur chapeau par vénération envers saint Jacques de Compostelle. Or les pèlerins, vrais ou faux, figuraient en nombre parmi les gueux dont le Jargon célèbre les exploits. — « Coquillards sont les pèlerins de saint Jacques; la plus grand parc sont véritables et en viennent; mais il yen a aussi qui truchent sur le coquillard^ et qui n'y furent jamais, et qu'il y a plus de dix ans qu'ils n'ont fait le pain bénit en leur paroisse... « Jargon de VÂrgot. En plus, coquillard est authentiquement synonyme de cocu :

On m'appellera co^uzZ/arf, Puisque ma dame m'abandonne.

Rondeau anc.

Ajoutons que, au temps de Rabelais, les écoliers de l'Université d'Orléans, où l'on prenait, sans beaucoup de

peine, les grades de l'étude es lois, étaient surnommés coquillons :

Un esteuf en la braguette, En la main une raquette, Une loy en la cornette.

Une basse dance au talon.

Vous voy là passé coquillon.

Rab. I, 240,

COQUILLE, subst. fém. C'est l'enveloppe corporelle, la personne même du coquillard :

Eschec ! eschec ! coquille se s'en broue...

Bail. X.

Coquille pourrait être ici le diminutif de coque^ au sens de petit bateau : « Les Anglois defFendant le rivage de la mer contre les François vaillamment allèrent à eux, les uns à batteaux et les autres à petits coques. » Juv. des Ursins. Hist. de Charles VI. — La coquille ou nacelle qui s'embroue, c'est-à-dire qui s'envase, qui échoue à terre. Voyez B rouer et B rouer ^ au même sens :

Qu'ostac n'embroue vostre arerie...

Bail. V.

On dit communément d'une embarcation très légère que c'est une coquille de noix. Cet exemple usuel manque dans le Dictionnaire de l'Académie et dans celui de Littré.

CORNETTE, subst. fém. Ornement des chapeaux au moyen âge, de soie ou de toile.

Cornette court nul planteur ne se joue.

Bail. X.

Le mot n'a rien de jargonnesque; mais je l'enregistre pour expliquer mon interprétation, qui est : « Que nul ne se joue klâ cornette courte », c'est-à-dire aux sergents. Il me paraît certain que la tenue des sergents les obligeait à ne porter que des cornettes courtes. Villon, en son Grant Testament y fait le legs suivant aux sergents à pied:

Item aux unze vingtz sergens

Donne, car leur faict est honneste,

Et sont bonnes et doulces gens

Denis Richier et Jehan Vallette,

A chascun une grand cornette,

Pour pendre à leurs chappeaulx de feautre.

Le legs n'aurait aucun sens si les sergents avaient porté des cornettes longues ; Villon leur en lègue à chacun une, parce qu'il sait qu'ils ne peuvent pas les porter.

En tête du convoi funèbre de Charles VII marchaient vingt-quatre hommes

Portant vingt-quatre sonnettes, Vestuz de noir selon les fourmes, Chapperons à courtes cornettes,

Vig. du Roi Ch. VII, fo xcix.

La ballade X écrit cornette court ^ comme le Grand Testament écrivait grand cornette. L'invariabilité n'était accordée, selon Génin, qu'aux adjectifs de la seconde déclinaison latine [grandis ^ viridis^ etc.) ; court vient de curtus^ et la ballade X le traite comme s'il venait de curtis, Génin a prétendu que l'invariabilité cessait de droit lorsque l'adjectif ne précédait pas immédiatement le substantif; il allègue à cet égard nombre d'exemples qui paraissent spécieux; mais, en supposant que l'accord des adjectifs de la deuxième déclinaison lorsqu'ils ne précèdent pas immédiatement le

substantif fût une règle, elle était généralement méconnue. Villon ne s'y astreignait pas, car il écrit cage vert dans le huitain du Grant Testament consacré à frère Baude; et, de fait, c'est ainsi qu'on disait, comme l'attestent plusieurs enseignes parisiennes du moyen âge. On lit dans le Roman de la Rose (y, 14087-8) :

Que devra moiller en la sausse, Soit verd ou camelline...

Eust. Deschamps écrit : « Ces montagnes cruels » (ms. fo 273); Coquillard : « une verde hucque « [Gend. cassé. I, 155), et « une cotte vert » (ib.^ 152), précisément à l'inverse de la prétendue règle. Enfin on trouve dans les Cris de Paris^ au xvi« siècle :

Vous faut il point de sauce vert, Tandis que mon pot est ouvert.

Lorsque la cornette était longue, on lui faisait faire un ou plusieurs tours autour du col; c'était matière toute trouvée pour la plaisanterie patibulaire que voici :

Puisque tu as tant attendu,

Il ne te faut qu'une cornette

De beau chanvre, ronde et estroite

Pour te couvrir un peu le col.

Pass. de J.-Chr., notes sur Villon, p. 54, éd. Coustelier.

COULOIRE, subst. fém. A traduire, je crois, par braguette, sinon par le contenu même de cette pièce du vêtement masculin :

Pour mieux hyer, desriver la couloîre.

Bail. IX.

« Etfineront,pourlasale,dedeux ou trois couloueres pour gecter le gros relief comme souppes, pain trenché » , etc. Laborde. Èmaux^ p. 230. — « Restant le tiers assés espès, lequel par après l'on passera par une couloire de cuivre persée à petits trous, » O. de Serres, 236.

Couloyre^ rom.-castr., passoire.

La couloire, dans ces deux exemples, est une passoire ; mais, au sens rigoureux du mot, c'est un conduit, un objet qui laisse couler les parties liquides. De là le sens obscène. Peut-être aussi, par confusion volontaire avec coulloire^ de coglie. Enfin la coulloire est peut-être ici la partie du vêtement que le gueux de la ballade IX desrive, c'està-dire détache pour mieux hyer ^ ou bien la coulisse qui maintient la braguette fermée.

« Pantagruel vouloit redoubler au coulouoir (de la vessie) », c'est-à-dire frapper de nouveau en cet endroit. Rabelais, I, 35p.

Le mot est douteux dans le ms. Stockholm où l'on peut lire touloire (v. ce mot). Le r et le c se confondent facilement sous la plume des copistes du xv® siècle, même dans Pintérieur des mots, à plus forte raison comme lettres initiales.

COUPLANS, part. pr. pluriel de coupler (V. ci-après

ce mot).

Prince, benardz en esterie

Querez, couplans pour l'emboureux.

Bail. V.

C'est-à-dire : « Prince, plaignez les benards qui passent en jugement, et qu'on attache par couples pour les livrer au bourreau. »

COUPLER, V. a. de la langue ordinaire.

Couple^ vous trois à ces beaulx sires dieux.

Bail. X.

L'ung se Ije à l'autre et le couple.

Rose, V. i^)}^"].

Coupler y V. a. , joindre, accoupler des animaux. Lacombe. « Couplei-yoïis à ce chesne et le joignez comme vous feriez votre femme. » Bouchet, III, 125.

Or, escoutez que nous ferons Quant devant les larrons serons :

Chascun au sien se couplera Et les cuisses ly brisera.

La Pass. de N.-S. Jubinal, II, 255.

Couple^ subst. masc, est au propre le lien dont sont attachés ensemble deux choses pareilles :

Cueillez ces couples pour ces chiens retenir.

Gariii. Du C.

COYS, subst. masc. (prononcez cays)^ cabane, maison, cellier, cabaret.

Levez les sous et si tastez les coys.

Bail. VIII.

Ung gier coys de la vergne cygault.

Bail. IX.

Ce devers coys, par un temps du vernas.

Bail. XI.

Santissiez pour le marc dou cois.

Li Jus saint Nicholai.

Gaultier, si faut-il regarder S'il n'y a point quelque gourt coys Là où nous puissions aborder Pour avoir du pain et des poys.

Mir. des Enfans ingratz.

Le même mot que chai ou chaix, encore usité dans le midi pour cellier et magasin. « Chaii^ petite maison, cabane, loge 5 caydj cellier, cave. — Tahernas^ vulgo vocatas chay, » Lettres de 1404 des archives de l'archevêché d'Auch. Du Cange. — « Ports de mer, coys et pertuis, et ce que la mer cuevre et descuevre. » Charte bretonne de 1422 ap. La Curne. — Du latin casa^ maison.

Couesj maison. Vie gêner, des mercelots. Cette diction coue est à rapprocher de l'ancien français cot^ maisonnette, cote et cotage^ tenement en roture, angl. cote et cottage.

CREMIR, verbe actif. Ancienne forme de craindre :

Pourtant se font adoubter et cremir Angles bossus, rouastres et staricles.

Bail. VIII.

Franc, dit Rollant, bone gent honorée.

Sur toutes aulres cremue et redoutée.

Ronc, p. 48.

Creim que occis soit ainz que soions là.

Ibid., p. 9^.

Forment se lîst la serve et douter et cremir.

Berte, LXIII.

« Un moult hault prince, cremu et renommé. » Froissart, II, II, 53.

Le peuple doit chacun jour labourer Pour les estas des nobles soustenir, Et si les doit honourer et cremir.

Gouv. des Rois, dans La Curne.

Les tours et les clochiers, que bien a conneii, Que c'est li lieus Butor, son mestre^ le cremu.

Brun de la Montagne, v. 251-2.

Que jamais ne girai en ceste tour cremue,

Ihid. V. 2881.

Cremour. subst. Crainte. Tremor :

Autrement servir en cremour Que je n'eiisse son mal gré.

Mir. N.-D., V. 20.

Craindre^ en prov. cremer. vient du latin tremere^ avec l'accent sur la première syllabe. Cremir répond à tremére. avec l'accent sur la seconde. Les deux formes sont également légitimes en formation romane, puisque le latin tr^mer'ëj ne contenant que des brèves, laisse l'accent tonique indécis entre les deux premières syllabes. Quant au changement du t initial en c^ il n'en faut peut-être pas chercher la raison ailleurs que dans la confusion habituelle chez les scribes du moyen âge entre le / et le Cj surtout au commencement des mots.

CRUPAULT, subst. masc. Pot. (Voyez Gruppelins .)

Adraguerent de guoble maint crujpault.

Bail. XL

Fors aux pians et aux cntpaux Comme frères et catervaux.

R. DE Taingui, ms. des Décades.

C'est à Bouchet que nous devons la traduction positive de ce mot, qu'il donne sous la forme corpault^ et qui avait disparu de la langue du Jargon dès les premières années du xvir siècle : « Corpault, un pot : 11 a pié un corpault de pivois, c'est-à-dire il a beu un pot de vin », dit Bouchet (III, 129) dans sa XV^ serée intitulée : Des larrons^ des voleurs^ des picoureurs et matois^ qui contient un petit vocabulaire du Jargon des matois vers la fin du xvi« siècle, après le siège de Paris par Henri IV.

Croupe (de cheval), namur., criipe; esp., grupa; portug., garuppa ; it., cropa^ croppa^ groppa^ gruppo. Groupe est un terme spécial de peinture, de groppo^ nœud, peloton, paquet. Le radical de ces mots, signifiant quelque chose de ramassé, se trouve dans le germanique; scandin., krippa; ail., kropfj, protubérance, et dans le celtique gaël crup^ ramasser, conglomérer. Le crupault ou corpault aura vraisemblablement été créé d'après la même idée pour rappeler la forme arrondie ou ventrue des pots.

CUIRS, subst. pi. C'est le mot de la langue usuelle, pris pour la peau humaine.

Blanchir vos cuirs et essurger.

Bail. V.

sr n deit hum perdre et del' quir et del' peil.

Roland, v. 1012.

Car ces ouvriers ont trop courbes les dos, Je voy qu'ils n'ont que le cuir et les os.

EusT. Desch., ms. fo 238.

Le beau corps! le beau cuir î

La. Fontaine, Roi Candaule.

Une grosse Aricie au cuir rouge, aux crins blonds. Mme Des Houlières, Sonnet sur Phèdre.

VOCABULAIRE ANALYTIQUE. m?

... Ah! cousin, qu'elle a le nez joli, Le minois égrillard, le cùir fin et poli!

Regnard. Le Bal, se. vu.

CYGAULT. A défaut d'explication certaine, je traduis hypothétiquemenc ce mot par bohémien, singaro :

Ung gier coys de la vergne cygault.

Bail. IX.

Veiz abrouer à la vergne cygault.

Bail. XI.

Cette vergne cygault^ où se réunissait l'étrange société décrite dans les deux ballades précitées, est évidemment le champ de foire, le centre d'activité des gueux ou bohémiens, qui l'appelaient ainsi la « ville des Zingari », comme les gueux américains appellent aujourd'hui New-York Rommeville, avec la même signification, de romany^ qui est le nom du dialecte zingaro.

Zigue^ en argot moderne, signifie camarade ; il a passé dans la langue populaire et jusque dans la littérature. On le trouve dans le dictionnaire de Vidocq et dans quelques ouvrages qui reproduisent le style des ateliers : « Entrez, entrez, nous sommes tous ici de bons ligues. » Charles Monselet. Or ligue est généralement considéré comme l'abrégé de liguener^ nom allemand des zingari. « Théodore Lascaris approvisionna ses forteresses et prit à son service, moyennant salaire, des Turcs, des Cumans, des Lains, des Zigues et des Bulgares. » Buchon, Chron. de Romanie^ p. 92 et 93, citée par Génin, Récr. philol.y t. II, p. 75.

Le nom de gypsies ou gitanos s'écrit lincalo dans la langue des bohémiens d'Espagne (vocabulaire de Borrow).

La cigogne de l'argot moderne, qui désigne la préfecture de police, ne se traduirait-elle pas naturellement : le

lieu où l'on conduit les ligues? Cette cigogne se rapproche étrangement de la vergne cygault.

Je cite, pour complément d'instruction, la signification « jour », donnée au mot bohémien cigo par MM. Baudrimont et Francisque Michel, et l'ancien argot cigue^ qui voulait dire pièce d'or. La première acception donnerait, pour la vergne cygault^ la ville du jour, la réunion brillante, avec ses feux et ses lumières; la seconde, la ville riche, vers laquelle convergent les écus. Le petit violon ou pochette, h. -ail. gige;, it. giga, esp. guiga^ et la danse du même nom, fr. gigue^ fournissent une autre induction; la « vergne cygault^ gigault ou ligault »^ serait la ville de musique et de danse.

Les trois acceptions conviendraient à caractériser un champ de foire.

DANCE, subst. f. Figurativement pour les postures de celui qui reçoit le fouet, ou les convulsions du pendu.

Nopces ce sont; c'est belle mélodie...

Dance plaisante et mets délicieux.

Bail. VII.

0 Si aucuns de leurs compagnons a été angué, ils disent : il a été marié, et un tel a dansé à ses nopces, c'est-à-dire qu'il y a esté fouetté. » Bouchet, III, 130. Dans le slang : dance al his death^ danser à sa mort, être pendu. — « Fut le souper bel et gent, bien dancé et continué toute la nuit. « Froissart, liv. IV, p. 93. Je cite ce dernier exemple à cause du « souper dancé » qui semble avoir été traduit par le second vers du Jargon.

DAVID, DAVYOT, nom propre. Le roi David, qui

jouait de la harpe, patron des musiciens ambulants, et par conséquent des gueux. Cette explication nous est fournie par Oudin : « Parent de David, qui joue de la harpe, larron, fl Curios. fr. (Voyez ci-après Harpe.)

Vous qui tenez vos terres et vos fiefz Du gentil roy Davyot appelé.

Bail. VIII.

Vive David, saint archquant la baboue.

Bail. X.

DELOUER, V. a. Blâmer. C'est le contraire de louer.

La fin en est telle qu'elle deloue.

Bail. X.

Delouer. plus correctement desîouer^ bas latin dislaudare (Du Cange), c'est-à-dire blâmer et déconseiller, selon les deux sens du verbe louer oui a signifié conseiller et approuver. « Je vous loue de prendre tel parti », c'est-àdire je vous le conseille, doit être interprété ainsi : je vous loue au cas où vous prendrez tel parti; je vous déloue d'en prendre un autre.

« Sa femme... laquelle ne feut jamais consentant ne contente qu'il acceptast ledict office, mais luy avoit tousjours desloué Qz deffendu à son pouvoir. » Jeand'Auton. Annales de Louis Xllj, 1506-7. — « Assez l'en desloua le roy Claudas. » Lancelot du Lac^ t. III, f° 31 r», c. 2.

Mais cil ne les voellent loer Qui tous biens seullent desloer.

Chat, de CoHcy, v. 39.

On trouve dans les contes d'Eutrapel : « Mon marcher de travers à marche deslouée «^ c'est-à-dire disloquée. Mais

ce participe vient du verbe desloyer^ de desligare (Du C.) et se conjuguerait desloye dans l'exemple ci-dessus du Jargon. Grammaire à part, disloquer vaudrait ici tout autant que dissuadé ou blâmé ^ puisqu'il s'agit de la fin réservée à ceux qui s'exposent au dernier supplice.

DESBOURER, v. a. Équivalent de desbouser. (V. ce

mot.) Voler, dépouiller.

Et babignez tousjours aux ys Des sires, pour les deshourer.

Bail. L

C'est le contraire à^embourrer^ qui signifie remplir.

Femme pour emhourrer son bas Perdra plainement la grant messe.

CoaUILLART, I, IJI.

Et mesmement tant de pisseuses Qui se font rembourrer leurs bas.

JoDELLE. Eugène,

DESBOUSER, v. a. Prononciation ancienne de desbourser^ enlever la bourse, dépouiller, voler.

Et babignez tousjours aux ys Des sires, pour les desbouser.

Et sur la tarde Desbouse:^ les pouvres nyois.

Bail. IIL

Saupicquetz frouans des gours arques Pour desbouser beaussires dieux.

Bail. IV.

Bendez vous contre la faerie Quanques vous aurez desbousés.

Bail. V.

Et deshousé de son cuer ou sa poue.

Bail. X.

Pour mieux polir et deshouser musars...

Pour mieux blanchir et deshouser coquars.

Bail. XI.

Que nous fault il? force pendus Pour bien fournir notre foullouse ; Par Juppin ! trop on les deshousé Qu'il n'a que du vent trop souvent.

Vie de S. Christophe.

Le mot bouser existe dans la langue ; il signifie techniquement former l'aire d'une grange avec un mélange de terre et de bouse de vache (Lictréjj bousiller ^ c'est travailler en bousillagey faire une besogne de peu de valeur, mal faire, mais c'est toujours faire ou construire ; desbouser pourrait être défaire et, par extension, démolir ou dépouiller. Mais je m'en tiens à débourser^ qui, étant le vrai sens, doit être le vrai mot.

L'éditeur de La Curne propose de lire débouté. C'est qu'il ne connaissait pas les textes du Jargon.

*DESCARIEUX, adj. pi. Qui n'a pas de caire^ c'est-àdire pas d'argent; le contraire de carieux. V. ci-dessus Caire et Carieux,

Se gruppez estes descarieux.

Bail. I.

Ce vers paraît reproduit, avec une variante qui n'en doit pas altérer le sens, au deuxième huicain de la ballade IV:

Se gruppez estes desgrappez.

L'espagnol donne descarriado^ fourvoyé. Oudin.

En plusieurs passages, les ballades du Jargon insistent sur le danger de se laisser prendre lorsqu'on a le butin sur soi. La même idée se retrouve dans la scène de Jargon de la Comédie des Proverbes^ p. 59 : « Le Coesre. C'est lorsque l'on est nanty qu'il faut craindre la harpe. »

DESGAUDIR, v. a. Le contraire de gaudir^ attrister. V. Gaudir.

De la hanter ma fueille est desgaudie.

Bail. IX.

Le mot est d'exemple unique sous cette forme et avec cette acception; mais on trouve dégaudir^ au sens de réciter, dans la phrase suivante : « Et avec ce (les Génoises) sçavent si bien de gaudir leur leçon que rien ne leur en fault apprendre. » J. d'Authon, Ann. de Louis Xi/ pour 1502.

Entre gaudir et desgaudir^ de signification contraire, mais de source commune, il faut noter es gaudir (s')^ verbe réfléchi, venant non pas de gaudium. joie, mais de gaultj forêt : « S^esgaudirj, Picardis nostris, venatione in silvis indulgere, vel in silvis sese deambulatione reiicere. » Du C. sous Gau.

*DESGRAPPEZ, part. pi. Littéralement décrochés, décramponnés, c'est-à-dire démunis d'armes ou de ruses, autrement dit « pris sans vert » ;

Se gruppez estes des grappe^.

Bail. IV.

Le contraire de grapper ^ prendre; italien, grappare. Grappe^ crampon, grappin. La Curne.

A ses deux mains formant la grappe.

Les trois Maries.

DESMAQUILLIE, p. pas. fém. du verbe desmaquillir^ l'une des formes alternatives de desmaquillier^ dont l'autre Q^t desmaquiller. (Rabelais conjugue arrachir de arrachier. « 'L'arrachit facillement. » I, 135.) Défaire; le contraire de maquiller (V. ce mot).

Luez la gruis s'elle est desmaquillie.

Bail. IX.

Subsiste dans l'argot moderne : « Démaquiller^ défaire ». Vidocq.

DESRIVER, V. n. Au propre quitter la rive; v. a. au figuré, en technologie, limer la rivure d'un clou pour le faire sortir de son trou. Littré.

Pour mieulx hyer desriver la couloire .

Bail. IX.

Le sens du Jargon se rattache à la signification spéciale indiquée par Littré. Voyez ci-dessus « river le bis » dans le Jargon des mercelots sous Biiouard,

.... Chev^aucher sans selle.

River et habiter de hait.

CoaUILLART, I, I4B.

DESTIRER, V. a. Tirer en tous sens, rompre, torturer.

DORER, V. a. Au propre. Dorer son langage.

Songears ne soiez pour dorer.

Bail. I.

Par motz dore:^, par joncheries.

CoaUILI.ART, I, 25.

Mots dorés font tout en amour.

La Fontaine, Pâté d'anguilles.

fl Les mots et sentences dorées. » Pasq. Rech.^ p. 512. — « Motz de gueule, motz de sinople, motz de azur, motz de sable, motz dorei. » Rabelais, II, p. 466. — « Doreur de la nuit, a gold fmder, a Jackes former. » Cotgrave. -— « Dorer ^ t. de mar. Espalmer, donner le suif à un vaisseau. » Trévoux. — Dorar, esp., pallier, dans le sens de dorer la pilule. — « Comment, seigneurs, refusez-vous à ouïr un personnage qui a le langage si bien doré? )) Amyot, Démosth.^ 36.

L'anglais ^oor^. porte, paraît ici hors de cause; cependant je le note, à cause de la suite de l'exemple :

Songears ne soiez pour dorer, Et babignez toujours aux j'^ Des sires pour les desbouser.

Bail. L

DORLOTZ, subst. pi. En vieux français les dorlots ou dorelots sont des rubans de soie, des franges et autres menus ornements se rapprochant des travaux délicats de la passementerie moderne. Par extension de l'ornement à la personne, un dorlot est un petit-maître, un joli cœur. Le mot est employé sous ses deux acceptions normales dans notre Jargon : j

!<> Brocquans, dorlot:^, grand guain, aube florye.

Bail. XI.

C'est-à-dire, bijoux, rubans, etc.

Nous n'avon? qu'un vestun Qui est à dorelot:^ fort laids.

Vie de S. Christophe,

2P Mareux, arves, pimpres, dorlot:^ et fars,

Bail. XL

Cest-à-dire pimpans, bichonnés et facétieux.

Le substantif dorlot ou dorelot a donné le verbe dorloter y caresser.

Sur la foi d'Oudin, qui traduit le mot dorelors (prononcez dorelos] par : ornamenti d'oro dei donne^ dorade^ Littré, ordinairement mieux informé, considère le dorlot comme une sorte de joyau. C'est une erreur complète, ainsi que le prouvent divers textes que je vais citer et qui ont échappé, je ne sais comment, à l'attention de l'illustre philologue.

Le Livre des mestiers nous apprend que les dorelotiers faisaient partie du métier des laceurs de fils et de soie ; parmi les maîtres jurés de ce métier pour l'année 13 19 figure Jehan le dorlotier^ et parmi ceux de 1324 Nicholas le dorelotier et Hue le dorelotier [Liv, des mestiers ^ p. 80). Du Cange nous fournit à son tour les renseignements suivants ; « Doreloteria^ e veteris gallici doreloterie. Ars vittas et tasnias texendi, quarum artifex dorelotier et doreloteur nuncupabatur, a voce dorelot ^ ornatus futilis nimiumque exquisitus. »

Dans des lettres de rémission de 1369 : « Lors estant audit jeu Lyenardin Hama, qui avoit appendu aux boutons

DORER, V. a. Au propre. Dorer son langage.

Songears ne soiez pour dorer.

Bail. 1.

Par motz dore:^, par joncheries.

CoaUILI.ART. I, 25.

Mots dorés font tout en amour.

La Fontaine, Pâli d'anguilles,

« Les mots et sentences dorées. » Pasq. Rech.^ p. 512. — « Motz de gueule, motz de sinople, motz de azur, motz de sable, motz dorei. » Rabelais, II, p. 466. — « Doreur de la nuit, a gold finder, a Jackes former. » Cotgrave. — « Dorer ^ t. de mar. Espalmer, donner le suif à un vaisseau. » Trévoux. — Dorar, esp., pallier, dans le sens de dorer la pilule. — « Comment, seigneurs, refusez-vous à ouïr un personnage qui a le langage si bien doré? )) Amyot, Démosth.j 36.

L'anglais ^00/-^. porte, paraît ici hors de cause; cependant je le note, à cause de la suite de l'exemple :

Songears ne soiez pour dorer.

Et babignez toujours aux j'^ Des sires pour Jes desbouser.

Bail. L

DORLOTZ, subst. pi. En vieux français les dorlots ou dorelots sont des rubans de soie, des franges et autres menus ornements se rapprochant des travaux délicats de la passementerie moderne. Par extension de l'ornement à la personne, un dorlot est un petit-maître, un joli cœur. Le mot est employé sous ses deux acceptions normales dans notre Jargon :

1° Brocquans, dorlot:^, grand guain, aube florye.

Bail. XI.

C'est-à-dire, bijoux, rubans, etc.

Nous n'avons qu'un vestun Qui est à dorelot:^ fort laids.

Vie de S. Clirislophe,

2" Mareux, arves, pimpres, dorlot:[ et fars,

Bail. XI.

C'est-à-dire pimpans, bichonnés et facétieux.

Le substantif dorlot ou dorelot a donné le verbe dorloter y caresser.

Sur la foi d'Oudin, qui traduit le mot dorelors (prononcez dorelos] par : ornamenti d'oro dei donne. ^ dorade^ Littré, ordinairement mieux informé, considère le dorlot comme une sorte de joyau. C^est une erreur complète, ainsi que le prouvent divers textes que je vais citer et qui ont échappé, je ne sais comment, à l'attention de l'illustre philologue.

Le Livre des mestiers nous apprend que les dorelotiers faisaient partie du métier des laceurs de fils et de soie ; parmi les maîtres jurés de ce métier pour l'année 13 19 figure Jehan le dorlotier, et parmi ceux de 1324 Nicholas le dorelotier et Hue le dorelotier [Liv, des mestiers ^ p. 80). Du Cange nous fournit à son tour les renseignements suivants ; « Doreloteria^ e veteris gallici doreloterie, Ars vittas et tsenias texendi, quarum artifex dorelotier et doreloteur nuncupabatur, a voce dorelot ^ ornatus futilis nimiumque exquisitus. »

Dans des lettres de rémission de 1369 : « Lors estant audit jeu Lyenardin Hama, qui avoit appendu aux boutons

OU fernilliere de son jupon, ou autre garnement, une boursette à sonnettes d'argent, ledit Pignié par manière d'esbatement et de jeu... lui eust dit : Guides tu estre mieux amé des dames pour telz doreloi. » — « Nichilominus dicta ^lipdis... de alio ministerio, se. doreloteriœ se intromittebat;, rubanos... ligneas faciebat. » Arr. Pari. 142 1. — « Quiconques voudra doresnavant tenir en la ville de Paris le mestier de franges et rubans, tant de soie comme de fil et des appartenances, anciennement appelé le mestier de doreloteur^ faire le pourra. » Règl. de 1403. — « Item les eschevins mettront les gardes sur l'œuvre des rubans de fil et sur l'œuvre des doreloteurs. » Règl. de la ville de Tours ^ ^335»

Enfin Sauvai nous a conservé deux extraits des comptes de la prévôté de Paris pour 1455, qui achèvent de nous fixer sur la nature des dorlots ou dorelots et sur le métier de dorloterie ou doreloterie : « De Robinette Doysemont, Isabeau femme Jehan Clément, et Jehanne femme Jehan Ferrebouc, pour leur entrée d'avoir été passées et reçues maistresses farfaresses de franges et rubans de fil et de soie appelés doreloterie... De Gillette, veuve d'Estienne Moireau, pour son entrée d'avoir été passée et reçue maistresse ouvrière du mestier de doreloterie^ c'est à sçavoir de faire franges et rubans... » Sauvai, t. ÏII, p. 354.

Nous voilà bien certains que les dorlots étaient des rubans et des franges et non pas des bijoux; et, ceci acquis, nous possédons, pour en rechercher l'étymologie, un point de repère qui manquait à nos prédécesseurs.

Oudin avait imaginé, au hasard, que des dorelots devaient avoir de la dorure, et il en avait fait des joyaux; Scheler, qui l'en croit sur parole, n'hésite pas à dériver

dorelot de or et de dorer. Littré combat cette opinion et accepte les suggestions de Diez qui nous apporte non pas une, mais deux étymologies, l'une saxonne, deôrling^ en anglais dearling^ qui veut dire favori; l'autre kymrique, dorland ayant la même signification, en bas breton dorlô^ caresser. Nous savons, en effet, que le dorïot a cette signification courante dans l'ancienne langue :

O dorlotin diva Robin,

Poés, mss. xiii^ siècle. La Curne.

A Fauvel sont fils ou neveuz, Au dorenlot font leurs cheveus.

Ils sont de l'église fillastre, Car ils font trop le gentillastre.

Rom. de Fauvel, P. P. L 309,

C'est ce qui me faict estre en grâce Ung fin mignon, un dorelot.

CoaUILLART, I, 190.

Car je congnoissois la mignote Estre bien frisque et dorelote.

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