R> DE COLLERYE
Ennement, je me tiens bien fiére D'estre aymée d'ung tel dorlot.
Ihid.
« Laquelle me traictoit et entretenoist mignonnement, comme un petit dorelot. m Rabelais, II, j2.
Mais il- faudrait savoir si cette signification est primitive ou bien secondaire, et se convaincre, par des textes datés, que le dorlawd kymrique ou le dorlô bas-breton, au lieu d'être les ancêtres du dorelot français, n'en seraient pas les petits- enfants.
Je me bornerai à une conjecture qui aurait le mérite,
oco LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
si elle se vérifiait, de faire rentrer la question dans Tordre normal des étymologies françaises.
Scheler admettait que dorelot vînt de or^ ce qui ne rendait pas compte de IV ; mais si à or on substitue orl^ on a les éléments d'une formation satisfaisante. Cet orl existe; il est un des aspects, en vieux français, de orula, diminutif de ora^ qui signifie bord en latin, et qui nous a donné en français or^ iir^ our^ orl, or le. urle ; nous le possédons sous trois formes : la forme intégrale orle^ en blason ; le diminutif OM/-/^^;, et le verbe ourler. Les rubans, franges et galons sont essentiellement destinés à ourler ou border Vourlet des vêtements d'hommes ou de femmes. Etant donné, comme patron du verbe ourler^ le bas latin orulare, celui-ci donne deorulare^ français deorler^ dourler ou dor- 1er, absolument comme de aurare produit dorer ^ de exprimant ici l'action d'étendre.
L'objet ou la série d'objets en question pourrait donc être représenté substantivement par la forme générale dorle^ qui aurait donné dorlot^ comme grêle a donné grelot^ comme himhe a donné bimbelot. etc.
Le Livre des mestiers (281) à^^ellc peaux dor le des peaux de peu de valeur destinées à faire des bordures.
DROGUERIE, subst. f. Tromperie, subtilité.
Rasurez vous en droguerie Et faierie.
Bail. IIL
Endroguer^ chercher la fortune, Ollivier Chereau et Vidocq. — Droguista^ esp. menteur, fourbe. — Drogueur^ t. d'argot. Espèce de filous qui quêtent pour des infortunes imaginaires. Littré, Dict, (sans exemple à l'appui).
Au moyen âge droguerie désignait toute espèce de menue denrée, depuis les épices jusqu'aux joyaux et menus ornements des femmes. Littré explique très bien comment la plupart des drogues médicinales ayant mauvais goût, drogue a pu se dire de toute chose mauvaise, ce qui suffit à expliquer le sens du Jargon, le mot venant très probablement de l'allemand trccken ou du hollandais trook^ qui veulent dire sécher et sec. Cependant, pour le cas particulier du Jargon, je suggère une étymologie, qui paraît plausible puisqu'elle fournit un double sens : l'allemand trug (prononcez trou g) esc précisément notre drogue du Jargon, car il signifie au propre : tromperie, dol, imposture ; et, avec une autre nuance, illusion; nous en avons fait truc pour désigner les machines de théâtre et toute espèce d'artifice ou de combinaison qui trompe avec ou sans intention frauduleuse. Le verbe trûgen, avec le même sens, donne trog à l'imparfait et getrogen au participe passé.
(f Cet anneau congnois-je bien: car je donnay l'anneau à Lancelot et toutes mes drogueries, « Lanc. du Lac^ I, f° 160.
Droguerie parole et demande, droguer parler. Argot moderne. V. ci-après Entroingnie.
DROUE, s. f. Grain de qualité inférieure, et, par extension, drogue empoisonnée pour tuer les bestiaux.
Vos ens soient assez hardis Que de leur avancer la droe.
Bail. VL
Le mot se trouve dans le roman de Cortois d'Artois :
Mais mon pain resamble becuit ; Il est fait ou d'orge ou de droe ; A enviz menjasse si floe Par l'ostel monseigneur mon père !
Fo 84 vo.
Le Dicc. de La Curne traduit droe par orge cuite; c'est une erreur démontrée par le texte même de Cortois d'Arras, qui dit d'orge ou de droe; la droe est donc un grain différent de l'orge, quoique donnant du pain également grossier. C'est probablement la doura des Arabes. « La dhorra est peu nourrissante et resserre le ventre ». Ms. arabe de Razi. « Les chamjps dans ces montagnes (du Yémen) étaient semés uniquement de durra, espèce de gros millet dont le petit peuple fait son pain. » Niebuhr. Voyage en Arabie^ éd. Smith, p. 302. J'emprunte ces deux exemples à M. Marcel Devic, v" Doura. Ce « gros millet », de Niebuhr, paraît fort analogue à l'épeautre, sorte de blé fort grossier aussi. L'épeautre diffère peu de l'ivraie, nommée en basbreton dréaucq. Littré enregistre, sans alléguer de textes : « Droc^ s. m. un des noms de l'ivraie. Peut-être le basbreton drouk^ chose mauvaise. » Mais ces deux mots, comme dréaucq lui-même, se réfèrent au sens drogue que je viens d'examiner ci-dessus.
Chose certaine, c'est que la droe de Cortois d'Artois est un mauvais grain, comme l'ivraie ; d'où la transition est facile au sens spécial de « poison pour les bestiaux », que me fournit la langue des Zincali sous la forme drdo (Borrow).
L. Larchey cite, en argot moderne, le mot drouillasse^ au sens de diarrhée, qui pourrait bien remonter à la droue du Jargon, comme l'effet à la cause.
DUC, subst. masc. L'oiseau de nuit, se. le pendu qui dort au haut des branches. (Voyez Choue.)
Farciz d'ung lourd plumbis à coing Qui serre et griffe au gart le duc.
Bail. II.
Et pour la nuyct faire escharguer, Nous mettrons ce beau duc en perche.
Fie de S. Christophe.
Il y a jeu de mots dans ce second exemple, car il s'agit réellement du duc d'Albanie :
Afin que prestement on aille A ce bel oyseau bailler cure Et pour benistre la verdure Le mettrez la sus hault et court.
IMd.
Far il duca al buio^ loc. prov. it., faire le duc dans la nuitj me paraît se rapporter encore aux pendus, quoique N. Duez en donne une autre explication.
Ne fust luno, que, dessoubz l'arc céleste Avec son duc tendoit à la pipée...
Rabelais, I, 14.
Voici comment Molinet (p. 171) raconte la mort d'Olivier le Daim :
J'ay veu oyseau ramaige, Nommé maistre Olivier, Voilant par son plumaige, Hault comme ung esprevier; Fort bien scavoir complaire Au Roy ; mais je veiz qu'on Le feist, pour son salaire, Percher au Mont-faulcon.
DUPPE, s. m. La personne qui se laisse abuser ou tromper. Le Jargon lui donne une seconde acception en renversant les rôles, c'est-à-dire en désignant les malfaiteurs qui se sont, à leur tour, laissé duperj c'est-à-dire prendre et pendre.
A Parouart, la grant mathe gaudie Où accolez sont duppes et noirciz.
Bail. I.
Et pour soustenir voz pois Les duppes sont privez de caire.
Bail. III.
Pour les duppes faire brouer au mynsse.
Bail. IX.
Nous allons donner sur la corne A quelque duppe
Mis t. de la Passion.
Aux povres duppes? — La havée.
Dial, de Mahpaye et Baillevent,
Dans les deux premiers exemples tirés du Jargon, dupe est masculin; de même La Fontaine écrivait deux cents ans plus tard :
Un des dupes un jour alla trouver un sage.
Faites, IX, 8.
Ce mot est d'origine purement jargonnesque et, à ce titre, mérite d'être longuement considéré. C'est, en effet, le Jargon qui nous en fournit le plus ancien et le plus authentique exemple dans un texte que j'ai déjà cité (Disc. prél.j p. 65) : « Lequel Nobis dist au suppliant qu'il alast avec lui en Toscel où pend l'enseigne des petits soliers, et que il avoit trouvé son homme ou la duppe;, qui est leur
manière de parler et que ilz nomment jargon, quant ilz troLivoient aucun fol ou innocent qu'ils veullent décevoir par jeu ou jeux et avoir son argent. » Lettre de rémission, 1426. Du Cange sous Duplicitas,
D'où vient ce vénérable primate des mots jargonnesques? Ménage ne hasarda sur ce point qu'une conjecture timide : fl En quelques lieux de France, écrit-il, on dit dupe pour hupej, ce qui a fait croire à quelques-uns que ce mot de dupe avait été pris en la signification de niais et de sot, à cause que l'oiseau appelé hupe est niais et sor. » Les successeurs de Ménage n'imitèrent pas sa prudente réserve et donnèrent comme positif que la dupe n'est autre que la hupe^ l'oiseau le plus niais de tous, et qu'on applique ce nom aux victimes de leur propre crédulité. Cependant le texte même que je viens de citer oppose à l'étymologie indiquée dubitativement par Ménage, et reprise affirmativement par Chevalet, une sorte de fin de non-recevoir. Si l'oiseau se fût appelé dupe en 1426, le mot eût été connu au moins sous une acception, tandis que la lettre de rémission semble l'indiquer comme nouveau et spécial au Jargon. Ceci nous amène à poser cette question nécessaire : comment s'appelait l'oiseau?
Dès le XIII'' siècle, Brunetto Latini écrivait {Trésor. p. 216) : « Hupe est un oisiaus qui a sur son chief une creste. » Et, aux abords du xv*" siècle, c'est-à-dire contemporainement à la constatation officielle de la dupe du Jargon par la Chancellerie royale, Eustache Deschamps
écrivait :
Exemple en avons la figure D'un oisel de douce nature Qui hupe a nom en no langaige.
Ms. f« 535^,
Puisque l'oiseau s'appelait encore la hupe aux abords du xv^ siècle, il n'a pu communiquer aux dupes des petits filous de Rouen le nom qu'il ne portait pas. En grec on l'appelait eno^'j en latin upupa^ de même en italien; upa en provençal ; poppa en romagnol ; poupa en portugais ; en milanais buba; enfin, en berrichon, ube et dube. Mais, à supposer que le berrichon dube^ évidemment inconnu des écrivains littéraires du xiii® au xv^ siècle, dût jamais prévaloir, à quelle époque le berrichon, qui avait ube^ y aurait-il substitué dube ? Voilà ce qu'on ne dit pas.
La vérité est que dupe pour hupe^ oiseau, n'apparaît pour la première fois qu'au xvi^ siècle, dans Gargantua : « Cependent venoyt son diseur d'heures en place, empaletocqué comme une duppe. » Rab., I, 79. Notre auteur y revient dans son irrévérencieuse peinture du Pape : 9 Panurge... s'escria... en mal an soit la beste, il semble une duppe. — Parlez bas, dit ^Editue, il a aureilles. — Si a bien une duppe ^ dit Panurge. » Rabelais, III, 35 et 36. Ces deux exemples semblent indiquer que Rabelais a volontairement comparé la hupe à la dupe^ ce qui est l'inverse de l'étymologie acceptée jusqu'ici.
Il faut donc chercher ailleurs.
Littré avait indiqué, sans y insister, dûppel^ qui voudrait dire imbécile dans l'allemand de la Souabe. Mais ce diippel est-il ancien et ne traduirait-il pas seulement le mot dupe ? Il rencontrerait, en tout cas, un rival sérieux, au moins en considération de son radical cf^MZ^e^ dans l'adjectif ûfewberichy stupidus, que contient la phrase suivante : « Nit wein zu vil daz du daub und blind und zu einem deuberich werdest » au f° 106 cle « das Buch Arbore humana von den menschlichen Baum^ de Geiler von Kaysenberg,
in-f", Strasbourg, 1521, Plus prés encore delà dupe française se trouve le doup ail. du moyen âge, au même sens de stupidus que deuberich : « ist er ein zage er heisset blœde, ist er frech er heisset doup »^ cité par Scherz diaprés la Collection des poètes allemands du moyen âge, dans la bibliothèque de Saint-Jean-de-Jérusalem de Strasbourg.
Cependant l'objection subsiste ; quoique antérieurs à Rabelais, doup et deuberich sont postérieurs à l'introduction du mot dupe dans le Jargon français et le reproduisent peut' être.
C'est pourquoi je me risque à proposer une étymologie nouvelle, qui me paraît répondre à presque toutes les données du problème. Les plus vieux monuments législatifs et diplomatiques de l'Allemagne emploient fréquemment un mot ou plutôt une famille de mots, dont voici les diverses formes : dub^ deube^ dieb, dube^ duve et dupen^ qui n'offrent qu'une seule et même signification : le vol, furtum; il s'y joint un adjectif dubig^ qui signifie furtim ablatum. Ces différents vocables répondent à la condition d'ancienneté; on les rencontre, par exemple, dans VAlsatia diplomatica de Schœpflin, qui ne renferme que des actes se référant aux dynasties mérovingienne et carlovingienne. Le dub ou dube simple est le vol clandestin; lorsqu'il est uni au mot frevel^ il signifie vol commis publiquement, avec audace, et devient un crime capital. Toutes ces acceptions sont appuyées d'exemples recueiUis par Scherz, sous les mots précédemment cités ; entre autres : a umb dub und fraeuel, und was biss ans bluot gât. « J'ai choisi celui-ci, d'abord parce qu'il est court, et surtout parce qu'il est daté de 1361, date très voisine de la période immédiatement antérieure à la formation du Jargon.
2s8 LE JARGON DU XV SIECLE.
Le sens fondamental est clair et positif : duby dube et dupen expriment le vol simple, clandestin, la filouterie. Que le sens ait passé de l'action au sujet, c'est une transition très admissible, et que rend vraisemblable le passage ultérieur, déjà signalé plus haut, de la qualification de dupe du volé au voleur.
Quant à l'introduction d'un mot d'origine germanique dans les premières couches du Jargon, j'en signalerai d'autres exemples non moins caractéristiques aux mots Gier et Gierement, ci-après. On remarquera que la lettre de rémission de 1426 se rapporte aux exploits des filous de Rouen; et il y a longtemps que MM. Duméril signalèrent, avec sagacité, le constant afflux des idiomes du nord en Normandie longtemps après la conquête de ce pays par les Danois [Introduction au dict. du patois normandy p. xlv et suivantes).
Signalons encore la présence dans le Dictionnaire teuto-
nico-latin de Kilian (1588-98) du verbe dobbelen^ jouer
aux dés, qui pourrait bien se rapporter aux mots doubler ^
doubleur et doublage (voler, voleur et vol) du langage
blesquien.
J'enterve trucher et doubler.
Ol, Chereau.
Dupa a la même signification que le français dupe dans le Jargon espagnol, recueilli par Oudin.
D'ailleurs, la huppe est-elle si bête que Font dit Ménage et ses amplificateurs } Ce n'était pas Pavis de Richard de Fornival (mort en 1260), qui présente la huppe comme le modèle de la piété filiale : « Et aussi li faon de la huple^ quant ele est enpanée, jamès ne mueroit ele par li, aussi corne autre oisel ; ains vienent li huploty si lor erracent à
lor biés les vies pennes. Et puis si lakeuvent et norrissent cane que elle esc coûte rempanée; ec bien metenc autrecanc de cans à li cover ec à li norrir comme ele mise à aus, quanc ele les couva. Donc me samble il que je vous pourroie bien escrc aussi bon fiuz corne le faon à la chuigne ec à la huple sonc à lor mères. » Le Bestiaire d'amour. L'éditeur de ce curieux ouvrage^ M. C, Hippeau, rapporce les anciennes cradicions arabes, qui accordenc à la huppe non seulemenc d'admirables vercus, mais encore une science magique : « Un jour, disent les écrivains juifs [ap. Bocharc, Hieioroicon^ t. II, p. 347), Salomon, à l'inscigacion d'Asmodée, roi des démons, envoya ses esclaves à la recherche d'un nid de huppe, caché dans les rochers d'une hauce moncagne. On lui rapporca des petics qui furenc soigneusemenc enfermés dans une cage de verre. La mère, ne pouvanc plus pénécrer jusqu'à ceux-ci, alla chercher un ver appelé samir^ donc le concacc suffic pour briser non seulemenc le verre, mais les pierres les plus dures. » Ibn-Abbas accribue à la huppe le pouvoir de distinguer les sources qui peuvenc se trouver à la plus grande profondeur, comme si la terre avait pour elle la transparence du verre. Elien avait déjà raconté que le propriétaire d'un mur, dans lequel une huppe avait fait son nid, ayanc faic boucher avec des pierres le crou par lequel elle pouvaic encrer, Toiseau alla chercher une herbe devanc laquelle l'obscacle comba sur-le-champ.
Voilà c[ui suffic à faire rejecer l'écymologie des dupes du Jargon par l'assimilacion à la huppe ^ oiseau, comme type de crédulicé socce ec niaise. Bien au concraire, la huppe gardaic encore au xvi^ siècle son renom d'incelligence ec de sagacité.
26o LE JARGON DU XV« SIECLE.
Guillaume Guéroult, l'auteur du Naturel des oyseaulx (Lyon, 1550), loue en ces termes bien sentis la prudente défiance de la huppe :
Douce est sa voix, et son chant délectable, Et dans le creux d'un lieu inhabitable Toujours el vient son toit édifier ; Jamais ne veut en l'homme se fier.
Bien congnoissant qu'il machine contre elle En tous endroits quelque fraude ou cautelle, Pour l'attrapper par sa subtile ruse.
Par tel moyen l'homme discret et sage Doit dechasser (pour éviter dommage) L'homme pervers qui de trahison use.
Cité par Méon, Blasons, p. 324.
La longue persistance des traditions qui attribuent à la huppe des qualités inconciliables avec le rôle de dupe ne permet pas de maintenir l'hypothèse suggérée par Ménage d'après une équivoque de Rabelais.
DURE, subst. f. La terre; encore un mot ou plutôt une expression figurée qui du Jargon est entrée dans la langue courante : l'Académie française a consacré : coucher ou dormir sur la dure.
Et de la dure si très loing. ]
Bail. II.
La dure bientost nen verrez.
Bail. V.
Tu es deschiré. — Tout à plain De dormir vestu sur la dure.
Vie de S. Christophe.
La dure signifie également la terre dans le Jargon des mercelots et de Bouchet, III, 129. — « A deux ou trois
charges que leur firent les Français, plus de cent cinquante furent estendus sur la dure. » Jean d'Authon. Ann. de Louis XIIj f° 21 r^, dans La Curne.
ECLIPSES ou ECLISSES, subst. pi.
Pour l'emboureux feront eclisses.
Bail. IV.
Le p d'ecIipses étant muet, le mot se prononce eclisses. S'agit-il à' éclipses ou <ï eclisses? On aurait pu comprendre le premier de cette manière : vous ferez éclipse pour le bourreau, c'est-à-dire vous vous soustrairez à sa juridiction, car le sens courant du mot éclipse^ dans la langue du moyen âge, ailleurs qu'en astronomie, était absence, suppression, démembrement de juridiction, etc. Beaumanoir, Coutuînier général^ etc. Mais ici il s'agit, au contraire, non pas de se sauver, mais d'être pendu.
Il faut donc comprendre : « vous ferez eclisses pour le bourreau, qui vous déchiquetera, vous et vos vêtements » .
O lui ert le roi de Galice
Qui fait de mainte lance esclice.
Partonop. ms. fo 151. La Curnb.
. . . D'or sera et d'argent grant esclipces , . . Et pour ce que de tous biens est esclipce.
EusT. Desch.
EMBABILLEZ, adject. pi. Fourni en babil, subtil en paroles, hâbleur.
Rouges goujons, fargez, embabille:^^.
Bail. Vin.
ff Emhahillé. Un courtisan bien emhahillé. WelLspoken ; that hath tongue at will, or that vants no babil. » Cotgrave. — « Emhahillé^ gran dicitore, ciarlone. » Oudin. Rech. fr. et it.
Enhahloler, auvergn,, enjôler. — « Imbaholare^ it. Esberluer, éblouir. » N. Duez.
Enbahina^ V. a., enjôler; enhabynayréy enjôleur. Enhahioula; enhabioulury mêmes significations en rom.-castr.
EMBOUREUX, subst. m. Celui qui embourre, le bourreau.
Dont Vemboureux lui rompt le suc.
Bail. II.
Pour Vemboureux feront eclisses.
Bail. IV.
Prince, benardz en esterie Querez, couplans pour Vemboureux.
Et Vemboureur pour tout potage Me mit dehors par saulconduyt A torches de fer.
Vie de S, Christophe.
Uemboureux ou Vemboureur ^ comme l'écrit très bien la Vie de saint Christophe^ est celui qui embourre ^ qui met les gens en bourre ou filasse, en un mot, qui leur pose la cravate de chanvre ; et c'est là probablement l'étymologie, si controversée, du mot bourrai ou bourreau, celui qui pend, celui qui Z?oM/-r^. «Ton père a été étouffé dans la filasse; il est mort en l'air avec un bonnet de nuit de cheval au col^ en faisant une grimace devant le Pont-Rouge. » Le Déjeûné delà Râpée ^ p. i8.
Et à brief parler je m'y fourre Ni plus ni moins qu'en une bourre.
Le Franc Archer de Bagnolet,
« Et à Fendroit de ladite oreille, sera emhourré de coton ou de drap pour cacher le vice. » Paré, VIII, 29. — « Et seront lesdits corceletz si bien appropriés et embourrei qu^ils ne blesseront aucunement. » Ibîd. XVII, 8. — Nous disons, en ce dernier sens, rembourré^ et c'est aussi la forme dont se sert la ballade V du Jargon, ramboureux ^ dans Féd. de 1489.
Cela dit, il faut remarquer la curieuse imitation du Roman de la Rose que Villon, toujours préoccupé d'intentions littéraires, a introduite dans la ballade II, ce lugubre miserere des voleurs. Pour exprimer que Colin de Cayeux avait pleuré devant la roue de torture, Villon dit ironiquement :
Pas ne sçavoit oingnons peller.
Dont Vemboureux lui rompt le suc.
C'est un souvenir, singulièrement appliqué, du Roman
de la Rose :
Larmes ne sont pas desdaigneuses,
Mais esmeuvent les gens piteuses.
Et se vous ne sçavez plourer,
Couvertement, sans demourer,
De vostre salive prenez,
Et jus d'oignons, et l'espreignez,
Ou d'aulx, ou d'autres choses maintes
Dont voz paupières soient oingtes.
S'ainsi le faictes, plourerez
Toutes les foys que vous vouidrez.
Ainsi l'ont fait mainz laboureux.
Villon fait un jeu de mots sur le laboureux d'amour.
qui se frotte les yeux de jus d "oignon ou d'ail pour se faire pleurer, et Vemhoureux qui rompt le suc des oignons de gibet, c'est-à-dire qui fait pleurer les condamnés à mort. Cette métaphore paraît avoir été goûtée; on la retrouve, cum commentOj dans le Mistere de la Passion :
Que fais-tu là? — Je plume ongnons Pour faire saulce de gibet A quelque beau gentil varlet Que j'ay céans en pension.
Et dans le même sens : « Les petites anguillades à la saulse de ners bovins ne seront espargnées sur vozespaules. « Rabelais, III, 233.
J^ajoute que labourer est, comme le mot arer (voyez Arerie)^ souvent employé par les écrivains du moyen âge dans le sens de « travailler en terre vivante et animée » , et laboureux pour industrieux, ingénieux, travailleur. C'est ce qui donnait sans doute quelque sel au jeu de mots de Villon sur laboureux et Vemboureux.
Qu'il soit prins, qu'on l'envoyé querre ; On le labourra comme terre.
CoauiLLART, I, 7.
Sur peler Voignon^ voir aussi Ducatiana^ II, 522, et la grant Nef des Fous. Encore en usage au xviii® siècle : « Adieu, figure d'oignon pelé^ qu'on ne sçauroit voir sans pleurer. » Le Déjeûné de la Râpée ^ p. 7.
*EMBRAYEURS. Agiles à la fuite.
Mes frères, soies embrayeux, Et gardez les coffres massis.
Bail. IV.
J'observe que la forme suivie par le texte de la ballade IV : « Gardez les coffres massis » pour « gardez-vous des. . . » est régulière : « (Gardez les grifs du^faulx liépart 1» dans le Blason des faulces amours).
Ce passage peut s'entendre sous deux formes différentes, qui concourent au même sens :
1° Le verbe emhroier ou embraier^ qui signifie percer,
enfiler :
Quant voit l'espiel vers lui torner, Si se fiert dedens et embraie.
GuiLL. DE PaLERME.
« Soyez emhrayeurs » voudrait dire « enfilez le chemin « ; c'est une tournure assez commune dans la langue : enfiler un sentier, enfiler la venelle.
Vous enfilîe:^ tout droit, sans mon instruction, Le grand chemin d'enfer et de perdition.
MouÈRE. École des femmes, act. III, se. i.
2^ Embrayer^) mettre des brayes, passer ses culottes (pour s'enfuir). Embraia en languedocien. Imhragare^ it. même sens. N. Duez.
Conf. avec le verbe emblayer^ empêcher, donné par Borel, embléer en anc. pic, emhlayer en pic. moderne. Ce dernier dialecte possède aussi embleyeux^ qui signifie faiseur d'embarras, empêcheur, fâcheux,
*EMPAVE, part, passé de empaver^ au ipro^re pavoiser.
Qu'ange n'y ait des claves empavé
En ceste vergne où votre an veult loirrir.
Bail. VIII.
Le mot CvSt d'exemple unique. A supposer qu'il le faille maintenir (voir ci-après, sous Empoué^ une variante que j'ai adoptée comme étant indiquée et même commandée par la rime avec hroué)^ on devrait traduire le vers ci-dessus par 9 qu'il n'y ait dans le lieu où vous voulez vous exercer à la maraude, nul sergent ou archer pavoisé^ c'est-à-dire bardé, muni, de clefs ou de poucettes » .
Empaver a pu exister à côté de paver qui est son composant.
Le grec Tracsiv, battre, frapper, a donné le latin pavire^ qui signifie primitivement battre pour aplanir, puis, par extensions successives, couvrir le sol d'un revêtement quelconque, soit de pierre, soit de bois. Voici quelques exemples décisifs : « Ibi de testa aridâ pavimentum struito : ubi structum erit^ pavito, fricaîoque, uti pavimentum bonum fiet. » Cato, cap. xviii. — a Sed utrumque more piscinarum devexum leni clivo^ et exstructum. pavitum que solum habeaty ne humorem transmittat . » Cokimella, 1. I, c. vi. — « Comminuito terrarn^ et cylindro ^ aut paviculâ coœquato. » Cato. cap. cxxix. Dans ces trois exemples, paver la terre, la travailler avec la pavicule^ c'est la rendre unie, dure et imperméable. Le revêtement vient plus tard, et finalement le revêtement en grès, qui n'est qu'un cas particulier de pavimentum^ pavement ou pavé.
La chose pavée^ c'est-à-dire couverte, protégée par un revêtement, est devenue en français pavaie^ pavais, pavois (prononcez pût'^j-). Le sens s'est en même temps dédoublé. D'une part, il a donné le pavé^ c'est-à-dire le revêtement de bois ou de pierre posé sur la terre nue préalablement pavée, c'est-à-dire aplanie; de l'autre, le. pavois (prononcez paves);, it, pavescy esp. paves, bas latin pavensis, c'est-à-dire
le rempart au moyen duquel l'homme vSe garantit des coups et des projectiles.
Le bouclier ou rempart portatif et individuel n'est, à son tour, qu'un cas particulier du pavois. L'ancienne marine nommait pavois des boucliers dont on garnissait le bord supérieur des navires et la tour de hune pour faire un rempart à l'abri duquel on combattait. L'expression s'étendit aussi à la guerre terrestre : « Si sachez qu'il ne faisoit mie bon approcher, si on n'estoit fort armé et bien pavoisé. » Froissart, I, i, 102. — « Avezedo fit ouvrir le milieu de son retranchement, qui estoit fait de pavois de navire. » D'Aubigné, Hist.^ III, 197. On appelle encore aujourd'hui pavois les bordages cloués sur les jambettes ou plus haut que le plat-bord. Certains bordages s'appellent pavois de poulaine. Jal et Littré.
C'est ce qu'Oudin explique très bien dans son Dictionnaire espagnol^ qui nous conduit à empaver par empavesar^ c'est-à-dire pavoiser^ bastinguer pour le combat naval. Empavesar est lui-même complété par empavesada^ « rempart qui se fait aux bords des galères avec des mantelets de toile, pavesade, bastingue » .
Il est certain que l'emploi des toiles constituait un progrès dans l'art de la défense, car elles ont la propriété, que les Russes mirent ingénieusement à profit au siège de Sébastopol, d'arrêter les projectiles au passage ou du moins de les amortir pourvu qu'elles soient laissées jusqu'à certain degré mobiles et flottantes. On aperçoit maintenant la transition du pavois, pièce de résistance en bois ou en métal, au pavois morceau d'étoffe, qui, teint de diverses couleurs, s'emploie de nos jours au service des signaux et à l'ornement du navire.
Cette digression n'en est pas une, car elle nous ramène au Jargon et à l'argot, qui, se saisissant du français pavois et de l'espagnol empavesar, en extraient le substantif empaves avec la signification de linceul ou drap de lit (Jargon d^OUivier Chereau), devenu empaffe d3.ns l'argot de Vidocq. « Ils font porter à leurs marquises des empaves qu'ils étendent sur la frétille de quelque garnaffle, et là peaussent et roupillent gourdement. » Vie généreuse,
EMPLEj adject. m. Ancienne forme d*ampîe.
Et eschecquez tost, en brouant, Qu'en la jarte ne soiez emple.
Bail. II.
Ains vet et fet ses pas plus emples.
La Charrette, citée par Littré, v" Ample.
Salomon qui fut si emple, Si très riche, si poteys.
Ms. ap. La Curne,
Autre mot tout pareil, que je cite pour ne rien omettre. « Selon ce que Vemple déclama especialement en court. » Britt. Loix d^Angl.^ f^ 151. Emple vient ici de l'anglais to emplead et signifie le poursuivant en justice.
*EMPOUE, part, passé de Empouer^ tenir dans la patte, (Voyez Poue,)
Qu'ange n'y ait des claves empouè En ceste vergne où vostre an veult loirrir.
Bail. Vin.
J'ai restitué empouer au lieu d'empave^ qui se lit dans le ms. Stockholm, en me guidant à la fois sur le sens et sur
la rime broué qui précède. Toutefois, j'ai indiqué au mot empavé la signification possible de ce dernier mot.
EMPS, subst. pi. pour ANS. Voyez ce mot.
ENASTEZ, part. p. pi. Littéralement mis en bois, c'est-à-dire branchés, élevés au haut de la potence comme le fer au bout d'une pique :
Qyt! enaste:^ ne seye en sûrie Blanchir vos cuirs et essurger.
Bail. V.
Enhaster^ enhanstery empaler, embrocher. Du Cange, sous Hast a.
Ennastaj embroché. Dialecte romano-castrais.
Du latin hasta^ lance, qui donne en français haste et astey en prov., esp. et it. asta, en portug. aste; en angl, haste (fagot stycke, Cotgr.).
Broches de fer, hastes de fust.
EusT. Desch., f" 491.
La différence de la broche à la haste, c'est que celle-ci est en bois. Le français moderne conserve hateletj petite broche pour enfiler des oiseaux, des rognons, etc., et pour assujettir la pièce de viande à la broche principale. Un hâteur de rôt est celui qui met en broche, et non celui qui accélère la cuisson, comme l'ont cru quelques écrivains.
Lacombe donne enhatir^ percer d'une lance, et N. Duez nastare^ avec le sens d'arborer (au bout d'une lance). Le pendu est arboré au sommet de la potence.
« Enastar lania. Mettre le fer à une lance, mettre le
fust ou la hampe, faire un baston ferré, — Enastada eosa. Chose de fermise à Vinfnst^ enastée. — Enastadura. Acûon de mettre un fust à du fer. » Oudin.
Notons encore les mots astar et astado du Jargon espagnol, qui signifient élargir, croître, et par extension grandir. On grandit les pendus en les plaçant au haut d'un arbre.
Un autre verbe, formé comme inhaster ou enhaster^ subsiste dans la langue judiciaire, c'est subhaster^ vendre publiquement, de sub et hasta. « Je ne veux pas oublier les somptueux meubles d'or et d'argent, tapisseries et autres richesses que nous fismes prendre, vendre et subhaster, » LaRochef., Além.^ 68.
L'autre vielle en sa main tenoit Un glave qui tous plains estoit D'orelles d'ommes trefForées Qui y estoient enhanstées.
GuiGNEViLLE, ap. Du C. 655^.
Adan ne Noé ne chaussa Ne nos pères d'antiquité Tels solers comme on trouvera, Qui une aulne ont de bec anté Dedans, de baleine enhanté
EusT. Desch., f* 138.
« Trouvèrent les François des pourveances de chairs enhastéesy pains et pastés au four. i> Froissart, I, 148. — « Fist prendre la meschine, et tourmenter de divers tourmens, puis la fist enhastir en ung pal et ficher en terre. « Chr. S. Denisy I, f'' 50^. — « Les supplians prindrent en Thostel d'icellui Mosnier... trois pièces de chair qu'ilz enhasterent en un baston. » JJ. 195, p. 608, an 1471.
ENBROUER, v. a. Se mettre dans le brouillard, s'en aller, se diriger, s'enfuir, etc. Voyez Brouer,
Car vendengeurs des ances circuncis S'enbrouent du tout à néant.
Bail. I.
Qu'ostac n'embroue vostre arerie Où accoliez sont vos ainsnez.
Bail. V.
Eschec! eschec ! coquille se s'enbroue.
Bail. X.
Je m'enbrouai au gourd piard.
Vie de S. Christophe,
« Plusieurs villains du pais vindrenc despouiller les mors, et quand les gens d'armes s'en retournèrent, iceulx villains s' enbrouerent bientost pour doubte de mourir, et iceulx qui peurent être attainz eurent mauvais payement. « Menard. Hist. de Bertrand du Guesclin^ p. 118.
ENCLAVEZ, part, passé d'enclaver.
Qn'enclave:( ne soiez deux et deux.
Bail. I,
Enclaver vient de in et clavusy clou; il est donc, au propre, synonyme d'enclouer. — « Hélène en fît enclaver (un clou de la croix) au heaume de son fils. » Calvin, 147. — Mais les deux verbes enclouer et enclore sont si voisins dans la langue du moyen âge qu'on les distingue difficilement. (V. ci-après Encloue,) La mesure du vers invite à le rectifier ainsi, sans changement de sens :
QuVnc/o{ ne soiez deux et deux.
On pourrait lire aussi bien l'exemple précité sous cette troisième forme :
Qu'en clayes ne soiez deux et deux.
Il s'agirait alors de clefs (voyez v^ C laves] ; la signification resterait la même; mais le vers serait toujours long d'une syllabe.
ENCLOUE. Forme ancienne de la troisième personne singulier du présent du subjonctif d'enc/or^.
QuVndo{ ne soies deux et deux.
Bail. I.
Luez au bec que l'on ne vous encloue.
Bail. X.
On pourrait, dans l'exemple ci-dessus, comprendre que les Gueux devront prendre garde qu'on ne les cloue ou qu'on ne les mette sous clef; ce serait tout un. Voyez Enclaves ci-dessus. Mais encloue appartient ici au verbe enclore; ce qui se justifie par les exemples suivants : a Pur ço dist à cez de Juda : Edifîums cez citez, si' s encloUms de murs e de bones turs. « Rois^ p. 300.
Car pour ce que j'ai froit, en mon mantel m'enclo.
Berle, v. 834.
.... Une alée Qui se tournoit sus la rivière Qui bien Venclooit par derrière.
Froissart, Espinelle amoureuse, v. 3459-41.
« Quant il pleut le soir et fait mal tens de nuit, il s'encloent en leurs pelices. » Joinville, 230. — « Quant il estoit parti de ses chevaliers, il s'enclooit en sa chapelle. » j
Ib.^ 270. — « Si laissèrent avaler le granc rastel, et encloïrent le chevalier dehors. » Froissart, I, i, 149. — a Ce n'est pas sans cause que nous encloons toutes promesses en Christ. » Calvin, Inst. 448.
On voit que les formes anciennes 6!encIore se confondraient facilement avec celles d'enclouer.
ENCLOZ. Enfermé ou attaché. J'ai substitué ce mot à celui d'enciavei donné par le texte gothique et qui allongeait le vers. V. ci-dessus les mots Enclavei eiEncloue.
Qu'enclo^ ne soiez deux et deux.
Bail. I.
Tu cuidoies Jhesu tuer,
Mais y l'a mis en prison claude.
La Pass. de N.-S. Jubinal II, 295.
*ENG^UDRER, v. a. Tromper.
c'est tout son fait d'engaudrer les gaudins.
Bail. IX.
Toujours trompeur aultruy engaultre Et rend vecyes pour lanternes.
Villon. Gr. Test.
Voici un mot bien curieux; il prouve avec évidence que la traduction des mots du Jargon n'est que l'intérêt secondaire de la présente étude. Engaudrer ou engaiiltrer^ c'est tromper ; les deux exemples fournis par Villon et demeurés uniques ne laissent rien à désirer comme clarté.
Mais d'où viennent-ils? Voilà la question. S'en tenant à une analogie de sons, soutenue par une analogie de sens, Formey {OEuvres de Villon , éd. Ad. Moetjens, 1742,
p. 79) donne cette glose étonnante : « Engeole^ âiingabiolaturare[sic) comme peinture de pictur are ^ ou à'engobiolatare. comme, selon Ménage, vautrer de volutare. 0 M. Paul Lacroix (éd. Janet, 1854, p. 92) traduit plus simplement : fl Enjôle, englue. » Ce sont là des synonymes, non des étymologies.
Examinons.
Enjôler est la forme moderne d'engaioler^ mettre en cage :
Dex l'emprisonne et engaiole Plus que ne soit gais en gaiole.
Mir. de Coinci.
On a dit plus tard engauler (Oudin), anglais, engaol^ emprisonner. En supposant que Villon eût voulu écrire enjôler OM plutôt engauler^ on peut admettre, à la rigueur, qu'il eût dénaturé le mot en engaultre pour le faire rimer avec aultre y feautre^ et peauïtre dans son Grant Testament; mais rien ne lui était moins utile dans la IX® ballade du Jargon, où le mot est placé à l'intérieur du vers; il pouvait écrire, sans rien changer à la mesure ni au sens :
C'est tout son fait d'engauler les gaudins.
Pour le sens d'engluer^ l'hypothèse ne mériterait considération qu'à la condition de lire engodrer et d'admettre une assertion purement gratuite de Génin, qui prétend que godron a signifié autrefois en anglais amidon ou colle. Quant au mot goudron, dont la plus ancienne forme est alkatranq, de l'arabe qatran^ il est moderne en français et ne remonte pas au delà du xvi*' siècle.
Une troisième source, à laquelle n'ont pensé ni Formey
ni M. Paul Lacroix mérite d'être indiquée ex œquo avec les deux précédentes, c'est engan^ tromperie, enganer^ tromper, italien inganno (lat. ingenium)^ même famille que le traître Ganelon de la Chanson de Roland :
Qu'avoit desireté par son engan.
Aiol. 2416.
Que plus i ariez mis, plus seriez engane:^.
Doctrinal, cité par Du C.
Mult par se tient à enganné.
Li Lusidaires. Ibid.
Quatrième et dernière formation hypothétique. Du latin calda, eau chaude (Sénèque) sont sortis caldaria^ chaudron (Vulgate) , caldariutrLy caldarius (Vitr. et Plin.), d^où le français chaudron [esp., calderon)^ qui a fait chaudrée, quantité de matière contenue dans un chaudron^ conservée, au dire de Littré, dans la technologie contemporaine. On en pourrait tirer enchaudrer^ dont je ne connais d'ailleurs aucun exemple.
Je crois que la solution existe, mais qu'il la faut chercher ailleurs. C'est le vers même du Jargon qui m'a mis sur la voie :
C'est tout son fait d'engaudrer les gandins.
Qu'est-ce que les gandins? Ce sont les voleurs réfugiés dans les bois, gau^ gaw^ gaud^ gault., gaudine; rien de mieux établi. « Bagaudœ dicti quasi sylvicol^, gau enim lingua gallica sylvam sonat. » Altaserra. Rer. Aquitan.^ p. 134. (Voyez les autres textes sous Gandins.)
Engaudrer ou engaultrer ne signifierait-il pas mettre en gaud ou en ganlt^ c'est-à-dire mettre en bois, emhoiser?
Or emboiser signifie couramment séduire, tromper (Ord. des R. de Fr.^ I, p. 8i); Boursault écrivait encore en 1694:
Est-ce ma faute a moi si madame Vemhoise?
Les Mots à la vtode, se. xv.
Engaudrer ou engaultrer ne serait donc que la traduction pure et simple d'emboiser par substitution d'un synonyme à un autre. Pour moi, ce rapprochement fut un trait de lumière; il avait d'ailleurs le mérite d'expliquer l'allitération d' engaudrer à gandins. Quant à l'épenthèse de Vr (engaudrer au lieu à'engauder]^ elle ne saurait faire difficulté; on en connaît de plus surprenantes, telles que celle à^adraguer (v. plus haut) pour adaguer^ laquelle est cependant acquise et hors de discussion.
Emboiser se rattache à toute une famille de mots : bodie^ boidiej) boisdie^ boisette^ boisie^ bousie^ boysie^ se. tromperie; et bois deux ^ boiseor^ boiseoury boisieus^ boisis^. boisseor^ boisseur^ trompeur, à laquelle on a cherché des généalogies extraordinaires : « Il paraît plus naturel de faire venir ces mots de celui de bois, où la trahison et les autres crimes se commettent plus communément ; les mots embusquer^ emboiser et autres semblables paraissent s'en être pareillement formés. » Telle esc l'opinion de M. L. Favre, le savant éditeur de La Curne (v° Boisdie]^ et je m'y rallie complètement.
ENMALER, v. a. Enmaller, mettre en malle, emballer.
Enmalés en coffre en gros murs.
Bail, I.
Le vieux texte imprime en mahés; mais la correction
s'impose d'elle-même, puisque enmaler en coffre est l'expression vraie et même pléonasmatique.
Ses chiens avoirs tist enmaler.
Guerre de Troie,
« Il avint un matin qu'ils dévoient heirer, que ciz qui dévoient trousser et enmaler les licts... » Vita Sanctœ Isabel. Du C, p. 171. Voyez Du C, Gioss.^ sous Mala et 50US Immallatus,
Et se les testins est démise, Il convient faire en la chemise De celle qui li sangs avale, Deux sacs par manière de maie Où l'on fait les peaulx enmaler Et les tetins à mont aler.
EusT. Desch., ms. fo 497, c. 4,
« Je vois que de jour en jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les nouveaux receus, pour ne sçavoir l'art de la vollerie, sont troussez en malle et sont conduits à Montfaulcon, pour là faire la sentinelle et faire des •cabrioUes en l'air. » La Caballe des filous ^ p. 149. Variétés^ t. III.
ENTERVER, v. a. Interroger, comprendre, spécialement entendre le Jargon, être initié au langage et aux coutumes des gueux :
Par joncher et enterver.
Bail. III.
Enterve:^ à la floterie.
Enterre:^ tousjours blanc pour bis.
Bail VI.
Que fais-tu, Morgalant? — Venterve Un tas de propos en ma teste.
Vie de S. Christophe.
Enrreverj c'est entendre, Bouchet, III, 130. — De même dans les livres jargonnesques et argotiques de Pechon de Ruby et d'Ollivier Chereau.
Venterve trucher et doubler.
Ol. Chereau, éd. de Troyes.
rt Enter ver y to understand. 1» Cotgrave. — Entravar^ Jargon allemand, entrucher, parler argot. — « Entraver^ entender; palabra de gerigonza. « Oudin. — « Enterver ou entraver le gourd », parler Jargon ou argot. — « Morgaine, je sçay entraver sur le gourd. » Com. des Proverbes^ p. 6^.
Electre le parloit, dit-on, divinement, Iphigénie aussi Ventravoit gourdement.
Granval. Cartouche, ch. x, 74.
La continuité du sens argotique est bien établie depuis le xv"^ jusqu'au xviii*^ siècle; nous n'en avons pas moins afFaire à l'un des mots les plus anciens de la langue romane, tant en langue d'oc qu'en langue d'oil.
En provençal, nous avons entervar^ entrevar, interroger, demander; interva^ interrogation, donnés par Raynouard, t. V, 104, sous RogaiOy dans les exemples suivants :
Qui lo nom vol entervar De sel que la vole romansar...
Entervan li on s'es trobat.
Vie de S. Honorât,
n Los entreveron si era aquela via ed anar al profeta. » Hist. de la Bibl.^ f° 35-
Motas intervas li fazia ; Santz Caprasis li respondia.
Vie de S. Honorât.
Le mot apparaît presque en même temps dans la langue d'oil :
En vous ne se marie M'âme qui vous enterve.
Rut. Miracle de Theoph.
Uns maus lecières, qae Dex puist maléir... Ot et enterve que qe Kalles a dit.
Og. h Ban., V. 998-1000.
Poy y a mal qui bien Venterve Qui d'aucune chose se serve;
G. GUIART, fo 766.
Et me pris à la vraie histoire
Jouste laquele ce -mesis
En l'an M et CGC et VI
VIII jours ainz may, qui voit enterve,
Ai recommencié ma verve.
Ihid.y {0 5a,
Enterver a été employé, avec un sens équivoque sur lequel il est inutile d'insister, dans les deux exemples suivants :
Est on prest, la bouche laver:
De mesme le trou, la cheville Tenir ferme pour enterver.
CoaUILLART, I, I$0.
Une autre jeune cervelle Fut découvert sans chandelle Comme il alloit enterver Une nymphe à son lever.
Cah. des mallois.
Le verbe entervar ou enterver avait donc environ trois
28o LE JARGON DU X V^ SIECLE.
siècles de service dans la langue liccéraire lorsqu'il fut adopté par le Jargon du xv^ siècle. Nous connaissons le chemin qu'il a parcouru; mais d'où vient-il? C'est ce que je me résigne à ignorer. Je ne saurais cependant m'interdire de proposer des conjectures, sur lesquelles le monde savant prononcera.
Enterver ou entervier semble reproduire un verbe baslatin iriterviare^ dont je ne connais aucun exemple, mais qui aurait pu se former de la préposition inter et du verbe neutre viare ; ce verbe, employé par des auteurs de la décadence latine, était condamné par Quintilien, qui le rangeait parmi les verba infeliciter ficta. Il n'en a pas moins existé, même en français {yiant la baronnie. Cuvelier). Il signifierait, dans sa composition supposée, entrevoyer, explorer, d'où Ton passerait assez aisément à l'acception d'interroger, qui est la primitive en provençal. On a dit veier pour témoigner : « Si ele ne met fé à veier par escrit ou par tesmoynes, que furent al establissement et à les esposailles. » Bricton, hois d'Angleterre^ f-^ 256.
En s'attachant au sens primordial d'interrogation, on aperçoit la possibilité d'une contraction âiinterrogare en entregier^ d'où entervier^ par permutation du g en v. La permutation contraire, celle du v en gj) est assez fréquente ; abbreviare^ abrégier; cambiare^ changier; carricarej chargier; gubia^ gouge, etc.
Il faut noter aussi la forme bourguignonne entrevir avec la forme picarde et rouchie, entervir, signifiant Tune et l'autre entrevoir; mais elles ne rendent pas raison de Ventervar provençal, qui d'ailleurs est beaucoup plus ancien.
Un autre verbe latin doit trouver place ici pour que rien ne soit omis; c'est internrere^ entreverdir; dont For-
cellini allègue deux exemples. Scace a dit en parlant du serpent sous l'herbe : « Tortisque minax interviret herbis » \ et l'on doit à Claudien ce joli vers sur l'iris : « Semita discretis interviret humida nimbis. »
* ENTERVEUX ou ENTREVEUX. Ceux qui comprennent sans êcre de la bande; importuns, fâcheux, espions. Voyez Enterver.
Se gruppez estes descarieux, Rebignez tost cqs enterveux..
Bail. I.
Ne sont-ce pas là les « marpaux qui entervoient » dont parle le livre du Jargon, et qui rendirent nécessaire pour les truands la réforme de l'ancien idiome jargonnesque?
ENTRONGNIE, part. fém. sing. de entroingnir. Tune des formes alternatives ai entroin^nier ou antroinprnier. dont l'autre est entroingner. railler, moquer, tromper. — Subst. antroingne. antrogne. antroigne. entroingne^ entrongne. tromperie, fiction, sottise.
Mais toujours est gourdement entrongnie ^ Pour les duppes faire brouer au mynsse.
Bail. IX.
Le mot est de la langue ancienne, nullement jargoniiesque. En voici un premier exemple qui remonte assez haut dans le xii^ siècle :
Cascuns de ti moke et antr oigne.
Helynaxd. La Mort.
Autre exemple du xii^ au xiii*^ siècle :
la ne m'aient patenostres Ne prières ne misereles.
Miex aim sornes et pastoreles Que je ne face telz antroignes.
Gautier de Coinci. Stipp. de RoauEFORT.
. . . On ne doit riens trespasser En nule estoire véritable, Si com puet faire en une fable, Ou en antroignes ou en songes, Ou en trufes, ou en raenconges.
Clèomadès, ms5 Gaignat, fo 26 r", col. 3.
Ceaus qui la foi Dieu tiennent à antr oigne.
E/if. Ogier le Danois, ms. Gaignat, fo 104 r», col. i.
Or me dy, est-il nul qui voye Ne qui perçoive leur entrongne ?
EusT. Descii., ms f» m, c. i.
Ainsi pers-je par mon entroingne Mon sens, mes los et ma besoigne.
Ihid., fo 976, c. 2.
. ... Ce sont entrongnes D'y comparer autres besongnes.
Al. Chartier, p. 674.
Eustache Deschamps feint qn^Antroigne était une bonne ville en Sologne, c'est-à-dire la ville de tromperies, d'où le nom propre Antroingnart ou Antroingniart.
. . . Barat et hasart Et faintise avec Antroingnart Ont maistre Trubert trumelé.
Ms fo 376, c. 3,
Et Entroingnart a entroingnié Tant qu'il en a mal besoingnié.
Ibid., c, 2.
Les deux vers du Jargon s'expliquent ainsi sans difficulté : « Mais toujours est richement pourvue de ruse — pour extorquer l'argent des dupes. »
Rien de plus clair que le sens. Mais d'où vient le mot ? Là commencent les difficultés, qui sont multiples.
On est tenté tout d'abord de rapporter entroigne et entroigner à trogne^ visage, figure, trougni en patois des Fourgs, trougno en languedocien. Etymologie contestée. On allègue trein;, triv-yn^ celtiques; triona^ vieux Scandinave; îrugnŒj danois; signifiant museau, nez, groin de porc, mais on ne cite ni textes ni dates.
Le bas-latin nous ofîre un terrain plus solide. Festus nous a conservé truoy truonis^ comme synonyme d'onocrotale, c'est-à-dire de pélican blanc, avec cet exemple à l'appui : « Joculariter Csecilius irridens magnitudinem nasi : Pro Dii immortales ! unde prorepsit Truo ? » Sur quoi Forcellini ajoute cette glose : « Dicitur enim truo supra rostrum nares habere valde prominentes. » La trogne dépeindrait une ligure à grand nez et à narines saillantes. La transition du cas oblique truonis à trogne se peut déduire du bas-latin dans l'exemple suivant, qui remonte au XI® siècle : « Trunnum^ id est nasus grossus ; eo quod nasum fictitium haberet. » Marca Hispan. Gest» Comit. Barcinon. col. 544. Ibid. Index.
On pourrait admettre par hypothèse qvî'entrogne signifiât ce qu'on a dans la trogne^ conception bonne ou mauvaise, illusion, déception, tromperie. Mais une considération m'arrête. Antroigne est fort ancien, puisqu'on le trouve dans le poème de la Mort, ce chef-d'œuvre d'Hélynand, qui remonte au xii^ siècle; trogne^ au contraire, est moderne. Les lexicographes n'en citent aucun exemple
antérieur à Montaigne; en quoi ils se trompent quelque peu, car le mot est déjà dans Rabelais : « En son eage virile espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne »^ I, i6; ec, avant Rabelais, je le trouve employé dans la Vie et passion de monseigneur saint Didier (p. 26]^ qui date de 1482 ; c'est Belphégor qui parle à Lucifer :
Ma forte force est es prouvée
Des long temps en mainte besoingne ;
Si ne doit estre reprouvée
Par devant vostre fiere troingne.
Au delà de 1482, je n'en découvre aucune trace. Il n'existe pas dans l'œuvre de Villon. Comment admettre qii^entrogne et entrogner^ généralement employés dès le milieu du xii« siècle, dérivassent d'un mot qui n'apparut que trois siècles plus tard? Posant la question sans la résoudre, j'en signale cependant un aspect nouveau.
Entrogner signifie principalement tromper ; l'analogie n'est-elle pas frappante entre ce verbe et Vendroguer du Jargon, qui a le même sens? (V. ci-dessus Droguerie.) Je serais disposé à leur attribuer une origine commune, qui est le trug allemand, ancien et moderne. Cette famille de mots nous offre trugy trugenheit^ tromperie ; trugnuss^ sophismus, figmentum [Vocabul. de i-fSz)-^ rrugerspelj fabula fallax; trogner^ fallax; troglich^ fraudulenter, etc. Scherz, Dict, ail. du moyen âge.
L'étymologie par trug rendrait mieux compte du sens que l'étymologie par trogne. Les exemples intermédiaires manquant des deux côtés, on peut choisir librement entre l'une et l'autre hypothèse.
ESCARRIR ou ESCHARRIR, verbe neutre. Au propre, faiblir, diminuer, par extension se disperser, s'enfuir.
Escharice^, ne soiez durs.
Bail. l.
Brouez au large et vous esquarrisse:^.
Bail, VJII.
Brouez au large, escarrice^.
Mist. d» Vieux Test.
Que reste il? Prendre du meilleur
Et escarrir
Il-iJ.
De paour qu'on le vint empoingner, Il fut sage à lui d'escarrîr.
CoaUILLART, I, 49,
Sus ! tost ! escharrice:^^ la place.
Hist. du th. fr., t. 1er,
Telles choses ne sont pas ris, Voilà mes amours escarris.
Loyer des fauJses amours.
Le participe bas-latin excarpsus^ de excarpere^ excerpere. resserré , réduit , a donné au vieux français l'adjectif escharsj avare; prov. escarsj escas ; esp. escaso ; ital. scarso; angl., scarce^ rare. Une monnaie echarse est une monnaie à titre réduit. Un vent echars est proprement un vent rare, un vent faible, qui change subitement d'un rhumb à l'autre. — « La halle est peu garnie, la denrée est rare; le poisson et les légumes sont écarts. Victor Hugo, l'Archipel de la Manche ^^ p. 56. Évidemment, écarts est écrit là pour eschars, prononcé dur à la picarde. Trévoux, Littré, Lacombe et Borel traduisent exactement escarrir par disperser, écarter.
Que dis tu de ce pinart là
Qui tant pour son fils est eschars?
Mir. des Enf. ingralz.
En terme d'écolier, on appelle Escarre l'avance convenue d'un des adversaires sur l'autre au jeu de barres.
Voyez cependant Escoirre ci-après.
Escarrdj synon. d^escaîa^ s'écaler, sortir de son écale, rom.-castr. S'égailler^ breton.
Escarpery échapper.
Mix veul hastivement morir Que longement cest mal sofFrir.
Si je peusse ce escavper Jalasce ou fustes mis en mer.
Ms. 79S92, f. ja*"-.
ESCHEC, subst. m. C'est le mot de la langue ordinaire, dans la nuance propre du jeu, où l'on annonce échecj pour dire gardez-vous,
EscheCj eschec pour le fardis.
BaU. I.
Eschec qu'accolez ne soiez Par la poe du marieux.
Bail. V.
Eschec, eschec pour ces coffres massi?.
Bail. VII.
E schec, eschec^ coquille se s'enbroue.
Bail. X.
Eschecq à l'huys, c'est fait, c'est mon.
CoaUILLART, I, 7.
E SCHEQUER, v. a. et n. Éviter, s'enfuir, se retirer.
Escheque:^ moy tost ces coffres massis.
Bail. I.
Et escheque:^ tost, en brouant, Qu'en la jarte ne soiez emple.
Bail. II.
Puis escheque:^ sur gours passans tous neufz.
Bail. VL
Eschecquer fault quant la pje est juchie.
Bail. IX.
Brouez, benards, escheqiie^ à la saulve.
Bail. X.
Je m'en brouay au gourd piard.
J'eschaquay
Vie de S, Christophe.
Or eschecquons : nous n'aurons rien.
Mir. des Enfans ingratz.
« Nuyt et jour pensoic celuy capitaine Loys d'Ars commant il pourroic eschecquer ses ennemys. » J. d'Authon, Ann. de Louis XII.
Le substantif eschec est employé deux fois dans la Chanson de Roland (v. 99 et 2478) au sens de butin, du haut allemand schach. Cette acception ne paraît applicable à aucun des exemples fournis par le Jargon.
ESCOIRRE ou ESQUERRE, subst. f. Ce sont les anciennes formes orthographiques à'équerre^ mais la prononciation n'a pas varié.
Et tout à cop veis jouer de Vescoirre
Ung macquereau
Et massement maquiller à Vesquerre.
Bail. IX.
On écrivait également escarre ^ esquire y esquierre^ ecquerre.
Compas est le pas d'ensemble; la position normale des jambes d'un homme qui marche régulièrement représente les deux branches du compas, et cette analogie visuelle a créé le nom de l'instrument; lorsque l'homme veut accélérer sa marche et faire de longues enjambées, l'une des jambes se projette horizontalement en avant, et la position respective des deux membres ne représente plus le compas, mais l'équerre; de là jouer de Véquerre et maquiller à l'équerre^ c'est-à-dire faire à Véquerre^ pour s'enfuir à grandes enjambées ou « travailler les jambes écartées ».
Le premier sens joue sur escarrir (voyez ce mot) qui se rapporte à une autre étymologie.
L'ital. escara et escaroy du latin esca^ pour garde-manger, fourni par N. Duez, donnerait pour traduction d\x second exemple « travailler rudement le garde-manger », Escoire et escoir^ cuir, chorium : « Stallus escoiro in sabbato, I obol. » Cart. Saint-Vaast d'Arras.
ESCORNER, V. a. C'est le mot de la langue ordinaire.
Car escjrne^ vous estes a la roue...
Maint coquillarf, escorné de sa sauve. \
Bail. X.
Voici quelques exemples qui se rapprochent de ceux du Jargon :
Amors m'a si escorné mon affaire.
Thibaut, dans La Curne.
Triboullet fut ung fol, de la teste escorné, Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né.
J. MaRCT, V. 1')$.
a Un jour, je trouvay Panurge quelque peu escorné et taciturne. » Rab. I, 301. — « Ce grand personnage, se voyant ainsi escorné par son client. » Pasquier, Rech,. p. 749. — « Nous disons celuy là estre demeuré escorné ou avoir souffert une escorné^ qui ne se peut revanger, et est demeuré sans défense, les cornes augmentant la hardiesse, » Bouchet, II, 103.
Escorné j subst, f. « Je ne sçaurois m' imaginer qui nous a fait cette escorné. » Com. des prov.j p. 26.
Corncj subst. f. C'est le mot propre, pris par métonymie pour la tête.
Nous allons donner sur la corne A quelque duppe...
Mi si. de la Passion.
Cette figure même appartient à la langue littéraire ;
Et eurent les Anglois sur corne...
Pour tailler aux Anglois sur corne.
Martial d'Auv. Vig. île Charles VII.
^ ESCROUER (S), verbe réfl. S'échapper, s'enfuir.
Pour ces raisons, il a, ains qu'il s^escroue.
Bail. X.
Le mot est d'exemple unique dans la forme verbale. On le trouve, au contraire, employé comme substantif, dans des sens divers, dont un seul se rapporte à mon sujet :
Les requerans y doivent obéir,
Sans refuser tout boire, et sans escroe,
EusT. Desch., fo 241, c. 2.
C'est-à-dire sans refus ni échappatoire.
On peut lire dans le Dictionnaire de Littré, v° Ecrou^
les opinions fore divergentes émises sur l'origine et la valeur de ce mot, qui s'écrivit d'abord escroue^ signifiant lisière d'étoffe, bande de parchemin, etc. Bouchet, dans sa quinzième sérée (III, 92), rapporte que « on disputa s'il falloit dire Vencrou ou Fescrou^ après que quelqu'un eust dise que c'estoit un mot grec, qui signifie intrudere^ selon monsieur Cujas ».
A mon avis, escroue^ verbe du Jargon, et escroue^ substantif d'Eustache Deschamps, doivent être dégagés de ces controverses, et traités d'après des éléments plus sûrs. Je considère comme légitimement acquis que j'e^^rroM^r et escroue veulent dire s'échapper, et fuite ou retraite, par cette raison que encrouer signifiait être pris, accroché, pendu. Les exemples abondent dès les premiers âges de la langue.
A Monttaucon le firent sus au vent encroer.
Berte, XCVI.
Je te ferai la hart entor le col aver
Et pendre as forches et au vent encroer.
Pârisse la duchesse.
Aux creniaus de la tour, viant la baronnie, Le ferai escroier comme beste enragie.