A LA LOUANGE DE L'ARGOT
0 Argot incomparable,
L 'appuy de tous les souffreteux, L e confort des misérables,
1 ndigens et nécessiteux !
V ive l'Argot et tous les Gueux.
I e veux que le travail soit bon ; E ncore est-il un peu fascheux, R enfermé dans une maison,
C ela n'est-il pas ennuyeux ?
H a ! vive l'Argot et les Gueux.
E stre soldat est honorable, R élevé jusques dans les cieux, £ t l'Argotier est délectable :
A ussi la cuisine vaut mieux.
V ive l'Argot et tous les Gueux.
Cet argot, qui est un appui et un confort, apparaît comme un métier, et non comme une langue ; ce que démontreront avec toute évidence les passages suivants :
« La nécessité, qui est l'inventrice des arts et sciences, a fait inventer un moyen et invention à ces bons pauvres, propre pour avoir de quoi frire, lequel métier s'appelle irucher ou argoter, le plus franc, le plus aizé à apprandre, et qui mieux nourrist son maistre que l'on ne sçauroit désirer, qui ne paye ni taille ny tribut au roy, qui vivent dès le premier jour de Testât, et ont encore de l'argent de reste, qui ne font point de pain bénit en leur paroisse, et ne logent point de gens d'armes chez eux; en un mot, X Argot rend ses escoliers si admirables, si sçavans et si vertueux, que c'est comme un compendion ou abbrégé de toutes les autres sciences et vertus ».
« O Argot admirable ! puisque tu es l'azille et refuge de tous ceux qui ne sçavent plus de quel bois faire flesche, les emulateurs et envieux de l'Argot disent qu'il y c: un arrest par lequel les Argotiers sont obligés d'endurer beaucoup de froid durant THyver; mais ils en ont appelé aux grands jours ».
Ne serait-ce pas assez ? Voici une nouvelle démonstration de la valeur propre du mot argot, comme désignant le royaume, domaine ou profession des argotiers : « Les archi-suppots sont... les plus savants, les plus habiles de toutime X argot... », c'est-à-dire de toute la confrérie, car la phrase ne s'entendrait pas, si Xargot était simplement un langage.
Enfin, et pour dissiper toute obscurité, voici la définition explicite de Y argot ^zx Ollivier Chereau, l'historien de la monarchie argotique : « Apres que les Estats sont finis, chacun se départ, et les Cagoux bient en la province qui leur a esté ordonnée, et emmènent avec sezailles (avec soi) leurs apprentifs pour les apprendre et exercer en Xargot.
« Premièrement... » Nous allons donc savoir en quoi consiste Xargot.
« Premièrement, ils leur enseignent à aquiger (faire) de l'amadou de plusieurs sortes, l'une avec de l'herbe qu'on nomme esclaire, pour servir aux Francs-Mitoux, l'autre avec du culan (savon), du sang et un peu de grenue (avoine), pour servir aux Malingreux et aux Piètres.
« Après, leur enseignent à aquiger de certaine graisse pour empêcher que les butins (les chiens) ne leur grondent et ne mènent du bruit quand ils passent par les villages....
« Et après, leur apprennent à faire dix mille tours, comme le rapporte le docteur Fourette », etc.
Tel est, dans son intégralité, ce programme de l'enseignement de Xargot, qui se trouve réduit à un codex de recettes pour l'usage des Gueux, et à des tours de filouterie ou d'escroquerie. Uargot, en soi, est donc une industrie, un métier, et non pas une langue; et Vergy voyait juste lorsqu'il affirmait que Xargot était la langue des gens de Xargot, comme l'espagnol est la langue des gens d'Espagne : assimilation fort exacte, Xargot étant une monarchie ou, si l'on veut, une nation ayant son gouvernement et vses lois.
Du reste, les philologues du xvii® siècle ne s'y trompaient pas : Oudin traduit : i*' argot par la « Gueuserie », en italien la calca, littéralement la foule au sens de la canaille; et 2" argotier par compagnon de Xargot, Gueux, compagno di calca.
Cette spécification de la valeur propre de Xargot ne nous découvre rien de décisif sur l'étymologie du mot, mais elle -change et restreint la direction des recherches. Par exemple,
X argot, au sens primitif, n'étant pas une langue, l'hypothèse de Génin sur la langue sacrée s'évanouit sans retour.
J'écarterai, sans nulle hésitation, les étymologies grecques, je ne parle pas seulement de fables romanesques imaginées par Grandval à propos d'Argos ou des Argonautes, ou de l'indication jetée en passant par M. Francisque Michel sur Argus, le berger aux cent yeux ; je repousse même àp-^'o;, fainéant, par cette raison, dont les philologues apprécieront la portée, que, si ce mot grec s'était naturalisé chez nous avec son sens originaire, il aurait laissé sa trace dans la langue ancienne, avant d'apparaître brusquement avec une signification spéciale et jargon nesque. Or le mot argot, au sens qui nous occupe, a été imprimé pour la première fois entre 1617 et 1626, et l'on n'en connaît aucun exemple antérieur.
Je dis, au sens spécial; car il existait, au contraire, très anciennement dans la langue pour désigner un éperon. Au xi*^ et au XII® siècle, la forme argot, qui dérive sans doute du latm argutus, au sens de pomtu % était en concurrence avec les vocables tirés du haut allemand sporo, en anglais spur, qui le détrôna, comme cela est arrivé pour un certain nombre de mots désignant les armes et les attributs de la guerre (heaume, ronsin, haubert, etc.). Yl argot fut bientôt réduit à ne nommer que l'ongle ou éperon du coq. Ainsi, des exemples qui suivent, le premier seul s'applique aux éperons des chevaliers :
En fu (des morts) si junchée la place Qu'en sanc i sunt desqu'as argots.
Benoît, II, v. 9539.
Puis quand ils sont huchez sur leurs argot\.
GUILL. CkETIV.
« — Les coqs bataillent du bec et des argots. »
Paré, Animaux, i6.