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I. Argutumque caput, brevis alvus

ViRG , Géorg., III.

6o LE JARGON DU XV« SIECLE.

Le moyen âge avait le verbe hargoter, signifiant se combattre avec les argots : « Icellui se leva de la table et print ledit Gilet par la poitrine; et ledit Gilet lui semblablement, et tenoient et hargotoient l'un l'autre forment. » xiv* siècle. Du Gange, v° Argutio.

Oudin, au xvii« siècle, enregistre \ ^.à^]t,z\\i argotè et le traduit par speronato, éperonné.

La forme argot subsiste de nos jours en rouchi, en berrichon, en rémois, en genevois, et même en français, où elle désigne, pour les jardiniers, la partie du bois qui est au-dessus de l'œil; argoter, c'est couper \ argot ou la partie morte d'une branche.

Quel rapport pourrions-nous découvrir entre la profession des Gueux et X argot ou éperon du coq ? J'en aperçois un tout naturel, c'est que les Gueux vivent sur la richesse sociale comme le coq qui, sur son fumier, en extrait sa nourriture en grattant avec ses ergots; cette comparaison, par forme d'image, n'est pas dénuée de toute valeur positive; car Clément Marot appelait les Gueux de son temps « les successeurs de Villon en l'art de la pince et du croc » : du croc à l'ergot la distance n'est pas grande.

Cependant je ne prends pas une hypothèse, très soutenable, pour une étymologie démontrée.

Sans abandonner X argot du vieux français ni le latin argûtus, j'en tire une seconde donnée, non moins plausible, et d'une application immédiate. Ici encore j'ai été devancé, plutôt dans l'intention que dans la démonstration rigoureuse, par un esprit éminent, qu'on n'attendait guère à pareille rencontre. Victor Cousin (Madame de Sablé) pensait qu'^^r^^/ devait avoir le même sens qu'argutie; il est très vrai, c'est ce qui frappa sans doute l'illustre philosophe, que le xvii« siècle écrivait argoter et argoteur pour ergoter et ergoteur ; les deux formes, identiques quant aux sens, ne sauraient se confondre cependant, argoter pouvant reproduire le latin arguere ou argutor,

DISCOURS PRELIMINAIRE. 6i

tandis que ergoter s'appliquerait aux discussions scolastiques où l'on abuse de \ergo. Ce n'est pas tout à fait d'argutie qu'il s'agit dans le métier des Gueux; toutefois^ l'aperçu de Victor Cousin manque de précision plutôt que de fondement. Serrons les origines de plus près. Si le latin argiitus a la signification d'aigu iacutus)^ il possède aussi un autre sens, très voisin du premier, plus généralement employé, et qui va tout droit au but de notre recherche. D'aigu à délié, de délié à subtil, rusé, ingénieux, les transitions sont insensibles, et ces nuances sont employées par les meilleurs auteurs : argutum caput, dit Virgile, pour peindre une tête menue; une fille rusée, c'est pour Horace une arguta inerctrix ; et le même poète applique la même éjuthète à la sagacité d'un jugement fin :

Judiciis argutum quas non formidat acumen.

L'idée de subtilité domine donc philologiquement dans la valeur générale du latin argutus, comme elle domine historiquement dans la définition du métier de l'argot donnée par Ollivier Chereau. C'est pourquoi je serais tenté de me tenir 'à argutus, tout en avouant que le passage ^argutus, qui en français donne argut et arguctix ^, à argot n'est pas appuyé par des exemples. Argu et argut ont cependant existé dans la vieille langue à l'état de substantif, signifiant argumeiit, chose arguée.

I. « Il est par Dieu sophiste, argut, ergoté et naïf. » Rabelais, I, 474. — « Auquel Boulet Pierre Dubos adressa paroles argileuses. » Lettres de rémission, 1477. — « On le tenoit pour un grand argueux et pour un homme non pareil à subtilement interroger et cautement respondre. » Amyot, Gracques, 2.1.

Il y avait aussi, aux mêmes sens, les verbes arguer, argouirer et argoter. — « Ledit Solennin faisoit mal de encores les arguer et menacier. » Lettres de rémission, 1404. — Argoter se trouye dans une autre lettre de rémission de 1380. — Argouiner, railler, se moquer. Gloss. fr. de Du Cange, qui renvoie kargutio dix glossaire bas-latin. Enfin il avait

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Cependant le rouchi, dialecte encore vivant, nous donne l'adjectif argoté, pour fin, rusé, malin, ce qui reproduit très bien argiUiis. Il est certain qu'un membre de la famille de l'argot est un gueux argoté et qui ne manque jamais d'arguz^.

Si l'on me demande, pour conclure, de choisir entre argutus pointu, et argutus subtil, entre l'ongle de la main du coupebourse ou la subtilité de son engin bien aiguisé, je répondrai que je les accepte tous deux ; loin de les séparer, je les réunis, conformant ainsi mon jugement à la nature même des langages jargonnesques, qui vivent de double sens, ainsi qu'on s'en convaincra en parcourant mon vocabulaire.

Le langage de l'argot paraît être sorti d'une révolution préméditée dans le langage fourbesque. Cette révolution est expliquée de la manière suivante, par OUivier Chereau, dans le langage de l'argot reforme, dont la première édition date de 1617 au plus tôt et de 1626 au plus tard :

« Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs baies, néanmoins ne laissèrent pas d'aller aux susdites foires (du Poitou) où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent, et leur apprirent leur langage et cérémonie, les gueux, réciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. » C'est l'histoire de Pechon de Ruby. Mais cette grande divulgation du langage blesquien fut jugée dangereuse. Les archisuppôts, c'est-à-dire les prêtres et les écoliers^ qui étaient comme les pontifes et les philosophes de

existé au xiv^ siècle une compagnie commerciale dite des Ar^oisilli, que je ne sais comment traduire, peut-être par argousiers, mot très voisin d'argousinei d'algica^il. Voici ce qu'en dit DuCange : « Argoisilli. Mercatorum societaSjCujus meniio fit in aresto anni 1339, 26 août, t. III. Parlam. Paris. : « Cum societas argoisillorum adjornari fecisset ad nostri cameram Parlamenti presentis per baillivium Vitriaci Odoardum de Cernon. »

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