‹ Le Jargon et jobelinChapitre 7 sur 34 · I. Et pour m'induyre à ce maintz argui j'ai · texte numérisé non relu

I. Et pour m'induyre à ce maintz argui j'ai

BoL'CHET, Épllre à Rabelais.

la monarchie argotique, décidèrent que, pour dérouter « les marpaux qui entervoient », c'est-à-dire les profanes qui comprenaient la langue mystérieuse, on y introduirait de nombreux changements. Les mots dont Ollivier Chereau signale le retranchement figuraient en effet dans le dictionnaire blesquien et ne se retrouvent pas dans celui de l'argot, par exemple \calle, tête •,plan, chapeau ; trottins, pieds ; voilant, man- X-fàM) jaffe, potage; liinogere, chambrière ;/^//(?, chemin; briffer tX. gùiisser, m.?iX\g<àx ', crolle, QCw^V^Q', ditre, fressure; monnant, moi ; ionnan, toi ; qui furent remplacés par tronche, comble, paturons, tabar ou tabarin ; menestre ; canibrouse ; trimard ; viorjîcr ; saliverne; encensouër j ineziere ou nieziguand; teziere ou tezingand.

La réforme très réelle que signale Ollivier Chereau se serait donc accomplie entre 1596 et 1617 ou 1626. J'ai quelque raison de croire qu'elle est un peu plus ancienne ; cela se pressent. Les divulgations de ce genre ne peuvent se produire que tardivement, alors que le nouveau langage est lui-même assez accrédité et assez répandu pour arriver jusqu'aux profanes. Je ne puis alléguer qu'une preuve directe, mais elle est assez forte : c'est que le grand trimard ^onv « le grand chemin » se trouve déjà dans le Moyen de parvenir, C[mïutCQ\'ti!i\ne,vaQnt écrit avant 16 10.

On entrevoit même que les livres de Pechon de Ruby et d'Ollivier Chereau ont été, l'un comme l'autre, imprimés longtemps après leur composition, ou plutôt composés sur des mémoires déjà vieillis. Par exemple, le premier dit (en 1596) que le grand Coesre tient ses États généraux à Fontenay-le-Comte; tandis qu'Ollivier Chereau recule de beaucoup l'époque de cet usage et du même coup la date de son propre travail, en s'exprimant ainsi (je traduis en langue vulgaire) : « Les Etats généraux étoient anciennement tenus près de Fontenay-le-Comte, et sont maintenant transportés en Languedoc, parce que ce bon gouverneur du Languedoc,

Anne de Montmorency a donné une grande somme d'argent pour être employée tous les ans, la semaine sainte, pour être distribuée aux mendiants qui se confesseront et communieront le jeudi saint et prieront le bon Dieu pour lui. »

Or Anne de Montmorency, qui perdit et recouvra trois fois le gouvernement du Languedoc, entre 1525 et 1559, était mort le 12 novembre 1567, c'est-à-dire vingt-neuf ans avant la publication de Pechon de Ruby, et plus de cinquante ans avant celle d'Ollivier Chereau.

Le vocabulaire d'Ollivier Chereau est le premier en date des dictionnaires dî argot, qui, depuis deux cent cinquante ans, se sont singulièrement multipliés. Uargot lui-même, devenu la langue spéciale des voleurs, a subi des transformations nombreuses par additions et créations successives. Le dictionnaire donné par Grandval, en 1725, à la suite de son poème de Cartouche, s'éloigne notablement de l'argot d'Ollivier Chereau, et les mots argotiques antérieurs au xix'' siècle ne tiennent plus ■ qu'une place restreinte dans le vocabulaire publié par Vidocq en 1829. Pour l'état présent de la langue argotique, on peut consulter avec fruit les Études de philologie comparée sur l'argot de M. Francisque Michel, et surtout le Dictionnaire d'argot de M. Lorédan Larchey, travail beaucoup plus récent et plus complet (8" édition, Paris, in-S", 1880).

S'il est vrai que l'organisation de la Gueuserie ne remonte pas plus haut que le xv® siècle, le Jargon, qui lui servait de langage secret, ne doit pas être plus ancien. Ce sont deux théorèmes qui se commandent et se vérifient l'un par l'autre.

Et, de fait, on ne connaît pas un seul exemple de Jargon proprement dit qui soit positivement antérieur au XV' siècle. La langue des Gueux est donc née des besoins de l'institution nouvelle.

La première notion historique et authentique de l'existence du Jargon corrobore avec une précision surprenante les vues que je viens d'exposer ; elle date de 1426. La voici :

« Lequel Nobis dist au suppliant qu'il allast avecques lui en l'ostel ou pend l'enseigne des petits Soliers près de l'ostel archiépiscopal de Rouen, et que il avoit trouvé son homme ou la diippe, qui est leur manière de parler, et que ils nomment/^zr^^;/, quand ilz trouvent aucun fol ou innocent qa'ilz veullent decepvoir par jeu ou jeux et avoir son argent. »

Ce précieux renseignement, qui assure la base Nolide de nos recherches, se rencontre dans une lettre de rémission de 1426, contenue au Trésor des Chartes, registre 173, charte 456. Il nous donne même un mot du Jargon que parlaient en 1426 les pipeurs et filous de Rouen, et que nous retrouverons souvent dans le Jargon de Villon : c'est le mot duppe, qui appartient aujourd'hui, avec son acception jargonnesque, à la langue générale.

Quoiqu'il soit généralement admis que le mot duppe est le nom d'un oiseau qui passe pour le plus niais de tous, étymologie controuvée que je discuterai au mot duppe de mon vocabulaire, je dois remarquer ici, pour les besoins de mon sujet, que Du Cange l'enregistre sous la rubrique duplicitas, accolée du synonyme dubieias et ambigziitas. Ces trois mots semblent faits pour caractériser le Jargon, langue double, douteuse et ambiguë. On ne le saurait mieux définir.

Cette date précise de 1426 pour le plus ancien monument de Jargon n'est pas infirmée par l'existence de quelques vers réputés inintelligibles dans le Jus de Saint Nicholai, composé par Jehan Bodel au milieu du xiii" siècle. M. Monmerqué, qui le publia en 1839 ( Théâtre français du, moyen âge), écrivait

alors : « Notre collaborateur (M. Francisque Michel) a fait tous ses efforts pour éclaircir les passages les plus obscurs; mais souvent il a dû y renoncer, bien que ses études sur les langues secrètes et sur les Bohémiens et Egyptiens de l'Europe pendant le moyen âge lui donnassent l'espoir de comprendre les mots d'argot qui se trouvent en assez grand nombre dans le Jeu de Saint-Nicolas. »

J'en ai dit assez pour permettre au lecteur de s'assurer par lui-même que la langue des Egyptiens et Bohémiens n'a rien à voir dans une pièce du xiii® siècle, antérieure de près de deux siècles à leur apparition dans l'Europe occidentale. Quant aux passages soupçonnés de renfermer des mots d'argot (il eût été plus exact d'employer le mot Jargon), que M. Monmerqué croyait avoir remarqués en assez grand nombre dans le Jîis de Saint Nicholai, M. Francisque Michel, y revenant, en 1856, dans ses Etudes de philologie comparée sur l'argot (p. viij), les a de lui-même réduits à un seul ; encore ajoute-t-il :

« Nous n'osons nous risquer à signaler comme étant de l'argot quatre vers du Jus de Saint Nicholai (\\ie Jean Bodel a mis dans la bouche de deux larrons et que nous n'avons pu parvenir à comprendre. »

Voici ces quatre vers :

CLIKÈS,

Santissiés pour le marc dou cois Et pour sen geugon qui la semé.

PINCEDÉS.

Voire, et qui maint bignon li terne Quant il trait le bai sans le marc.

Th. fr. du moyen âge, p. 182.

Pas plus que M. Francisque Michel, je ne vois de Jargon

là dedans. J'estime seulement qu'il faut restituer les quatre vers ainsi :

Santissiez pour le marc dou cois

Et pour son gougon 1 qui le sume.

Voire, et que maint bignon lui tume

Quant il trait le brai sans le marc.

Ce qui se traduirait : « Célébrez le vin de la maison et de son garçon qui le conserve ou qui le sème», car la forme sumer pour semer est normale dans les dialectes du nord et de l'est. « Et qu'il se fasse une bosse en tombant quand il tire la lie sans le vin. »

On ne comprendrait pas, d'ailleurs, que le Jargon, s'il eût été parlé en 1250, n'eût laissé aucune trace écrite jusqu'en

La date certaine de 1426, donnée par la lettre de rémission que je viens de citer^ étant acquise, il n'en faut pas conclure que le Jargon ait été créé cette année même, mais, au contraire, qu'il était parlé depuis quelque temps déjà. C'est ce que corroborent les précieux vestiges de cette langue que nous devons à Raoul Tainguy, copiste, poète et bohème, à qui M. Siméon Luce a consacré une curieuse notice au tome II des œuvres complètes d'Eustache Deschamps, publiées par M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire, dans la collection de la Société des anciens textes français.

On connaît de cet artiste six manuscrits (et non pas quatre seulement, comme l'a cru M. Luce) ; cinq de ces manuscrits appartiennent à la Bibliothèque nationale; le sixième se trouve dans la Bibliothèque de l'Université de Leyde.

En voici la liste d'après un ordre chronologique hypothétique, mais vraisemblable :

1" Le Livre des Eschecs moralises, à.Q'S-à.Qo^Q^ de Cessoles, tra-

I. Variante: et 'par saint Gengon ; ce saint Gigon, Gengon ou Gengoult est invoqué par le drapier Guillaume dans Pathelin.

duit par Jean de Vignay pour le roi Jean, père de Charles V, (ms. fr. 2148, ancien Colbert, 4502) ^.

2° VaVerc Maxime, traduction de Simon de Hesdin, 2 volumes mss du xve siècle^ aux armes de Colbert (fr. 45 et 46, ancien 6726 ^'^ Colbert) ; ce manuscrit a été exécuté pour Jean duc de Berry.

3" Histoire rommaine de Titus Livius, traduction de frère Pierre Berceure, prieur de Saint-Eloy à Paris, xv'' siècle (fr. 264-6, ancien Colbert 6901, ^•^•).

4° Chroniques de Froissart, provenant de la bibliothèque Rohan-Soubise; le catalogue des manuscrits lui assigne la date du XIV® siècle; mais M. Siméon Luce pense qu'il n'est pas antérieur à l'année 1413 (fr. 6474-5, ancien supp. fr. 2366).

5° Premier livre des Chroniques de Froissart (bibliothèque de l'Université de Leyde, fonds Vossius, n" 9).

6^ Poésies d' Eustnche Deschamps ; vec\iQ\\ copié entre 141 o et 1425, d'après MM. Siméon Luce et le marquis de Queux de Saint-Hilaire (fr. 840, ancien 7219).

Le premier manuscrit est signé en rouge, à la fin, Rtainguy, avec un paraphe dont le dernier trait ressemble à un m.

Le deuxième manuscrit est signé en rouge, après la table du premier volume, Rtainguy, avec le même paraphe.

Le troisième manuscrit se termine par la singulière poésie que je transcris ici d'après l'original :

Ci finent les trois décades

De Titus qui sont moult sades

Escriptes par Raoul Taingui,

Qui n'est pas forment amaigri,

A Champlot ou il a esté

Et a pacé tout cest esté

Aux despens de mon seigneur.

I. C'est ainsi qu'il faut rétablir la cote : fr. 1999, ancien 21^8 Colbcrtj donnée par M. Siméon Luce.

Toudis piant du meilleur, Sanz faire noise ne riot, Dont me rapport à Petiot, Fors aux pians et aux crtipatix, Comme frères et catervaiix.

Si prie Dieu, le roi Jhesus, Qui a fait Thetis et Bacchus, Et qui est creator omnium rerum.

Qu'il doint à mon seigneur regniim cœlorum.

Amen.

Catervaument, Non tuffaument.

A.-K. Tainguv.

Ces dix-neuf lignes renferment six mots d'apparence jargonnesque : piant (part, pr.), pians (subst.), critpaux, catervaiix, catervaument, tîiffaïunent. Elles sont bien faciles à traduire : Raoul Tainguy, copiste emplo3'é par un riche seigneur, constate qu'il n'a pas du tout maigri pendant l'été qu'il vient de passer à Champlot, aux frais de « monseigneur », buvant tous les jours du meilleur, sans quereller qui que ce soit, excepté les gobelets et les pots, en leur qualité de frères et amis.

Quel était ce seigneur? Considérant que Champlot, c'est-àdire Champlost, est un village situé à trois lieues d'Avallon, M. Paulin Paris a pensé qu'il pourrait s'agir du duc de Bourgogne Jean le Bon ; mais on ne connaît aucun prince de ce nom; les ducs de Bourgogne capétiens commencent à Philippe II le Hardi, duc en 1383, qui eut pour descendance directe Jean sans Peur, Philippe III le Bon, et Charles le Téméraire, en qui s'arrêta la postérité masculine. Il n'y a pas lieu, au surplus, de discuter l'hypothèse, qui repose sur une erreur; Champlost, village que dominait autrefois un château fort, sur la voie romaine d'Alise-Sainte-Reine à Sens, arrondissement de Joigny, canton de Brienon, département de l'Yonne, n'a jamais été situé en Bourgogne, non plus qu'un ; autre Champlost, commune du canton deToucy, même dépar-

70 LEJ A RGONDUXV «SIECLE.

tement ; il dépendait, aux xiv" et xv* siècles, de la vicomte et châtellenie de Saint-Florentin en Champagne (Arch. Nat. P. 12, f°^ 102 et suiv.) En 1789, par suite de certains remaniements dans les circonscriptions provinciales, Champlost appartenait à la province de l'Ile-de-France. Je n'ai pu découvrir la qualité des anciens seigneurs de Champlost relevant du vicomte de Saint-Florentin ; au xviii* siècle, le fief avait passé à la famille Quentin, issue de Jean Quentin, valet de garde-robe du roi Louis XIV, et de sa femme Claude- Angélique Le Tessier de Montarsy, fille du célèbre orfèvre, joaillier ordinaire du roi en 1684.

Le quatrième manuscrit^ provenant du vicomte de Rohan maréchal de Gié, et « échappé (sans doute à l'incendie) du château du Verger », dit une note inscrite au revers de la couverture en velours violet, « fut envoyé par M. Marchand, de la part de M. le prince de Rohan pour la bibliothèque de M. le duc de Soubise, le 2 avril 1779 ». Raoul Tainguy l'a encore illustré de sa verve bachique :

Raoul Tainguy, qui point n'est yvre,

A Jaingny accomplit ce livre

Le mardy iiij jour de juillet,

Puis alla boire chiez Tabouret,

Avec Pylon et autres catervaux,

Qui ayment ongnons, trippes et les aulx,

Catervaument.

R. Tainguy.

M. Siméon Luce, identifiant Jaingny avec Jagny, village de Seine-et-Oise, près Luzarche, arrondissement de Pontoise, dont la seigneurie appartenait au chancelier Arnaud de Corbie, pense que ce magistrat, après sa disgrâce, survenue le 31 août 141 2, et retiré dans sa terre, y aurait fait venir R. Tainguy, copiste renommé, et dévoué comme lui-même au parti d'Armagnac, pour y copier sous ses yeux les chroniques deFroissart; la date du mardi 4 juillet indiquée sur le manuscrit correspondrait au mardi 4 juillet 1413.

Sans repousser la suggestion du savant académicien, je ne puis cependant m'empêcher de faire quelques réserves. Les dates du 31 août 141 2 et du 24 mars 141 3, données par le P. Anselme pour la démission et la mort du chancelier Arnaud de Corbie, sont inexactes. Il ne prit sa retraite plus ou moins volontaire, motivée publiquement sur son grand âge (il avait quatre-vingt-huit ans), qu'après l'assassinat de La Rivière et de Petitmeni, perpétré le 10 juin 141 3. Le Journal du bourgeois de Paris est d'accord sur ce point avec Juvénal des Ursins ; celui-ci prend même la peine d'expliquer qu'au commencement de 141 3, c'est-à-dire après le 23 avril «on voulut desappointer le chancelier; mais le roy le soustint tellement, que pour lors il demeura, combien que depuis il fut desmis ».

De même, la date de sa mort, fixée par le P. Anselme au samedi 24 mars 141 3, doit se lire samedi 24 mars 1414, nouveau style (Pâques 1414 tombant le 7 avril), par cette raison péremptoire que le 24 mars 141 3 était un vendredi, et que le 24 mars ne fut un samedi que l'année suivante 1414.

Par conséquent, Arnaud de Corbie, n'ayant quitté l'office de chancelier qu'après le 10 juin 141 3, l'hypothèse de sa retraite à Jagny en 1412 et de l'achèvement du manuscrit de Froissart par Raoul Tainguy à la date du 4 juillet 1413 s'évanouit. Du reste, l'ancien chancelier, accablé de vieillesse, ne quitta pas Paris ; il y mourut le 24 mars 1414 et fut enterré à Saint- Jean-en-Grève, ainsi que l'explique Blanchard^.

Mais ce qui paraît peu probable avec le vieux chancelier deviendrait très possible avec son fils naturel légitimé Philippes de Corbie, maître des requêtes, qui, dès le 12 août 1414, héritait, avec l'hôtel du chanceher à Paris,

I. « Gist enl'eglise Sainl-Jean-en-Greve joignant la closture du chœur, où se voyoit naguère sa sépulture. » Hist. des présidents au mortier, p. ICI, in-P, 164.7.

de ses terres de Mareuil et de Jaigny ^ Peut-être faudrait-il alors reporter l'achèvement du manuscrit de Froissart par Tainguy au mardi 4 juillet 14 19, ou même au mardi 4 juillet 1425, Philippe de Corbie ayant été massacré par les Bourguignons le 18 août 1418.

Le cinquième manuscrit n'est pas signé; mais l'examen qu'en a fait M. Siméon Luce ne lui a pas permis de douter qu'il ne fût de la main de Raoul Tainguy.

Le sixième manuscrit auquel ait travaillé Raoul Tainguy (avec la collaboration d'un autre copiste qui signe Gohier) est le plus important de tous ; c'est l'exemplaire unique des œuvres complètes d'Eustache Morel dit Des Champs. Ce manuscrit, dont la publication a été courageusement entreprise par M. le marquis de Queux de Saint-Hilaire, ne contient pas moins de trois cents feuillets de vélin, formant six cents pages, près de douze cents colonnes, et comprenant environ quatrevingt-deux mille vers. M. Siméon Luce nous a révélé que Raoul Tainguy ne se bornait pas au rôle de copiste; il se mêlait de compléter ses auteurs par des interpolations audacieuses, se considérant en quelque sorte comme l'éditeur et le commentateur des œuvres qu'on le chargeait de reproduire.

Il a signé cette fois R. Tainguy sans aucune glose; mais, au verso du folio 314, il a écrit, à l'encre rouge, sur la marge inférieure : catervaument, et, au bas du feuillet 570, de la même encre : tiij^aument, adverbe que M. Crapelet prit autrefois pour le nom même du copiste ^.

MM. de Saint-Hilaire et Siméon Luce fixent à l'année 1410 au plus tôt, et à l'année 1425 au plus tard, l'achèvement de ce manuscrit. Ces dates paraissent judicieusement

1. Il fut condamné, en cette qualité, le 13 mai 14.1$, à continuer une rente foncière due par son père. La seigneurie de Jaigny resta dans la famille de Corbie jusqu'à son extinction en \6}6.

2. Crapelet, Poésies morales ei historiques d'Eustache Deschamps^ PariSj 1832, p. ixiii.

choisies. Je saisis l'occasion de fournir, au sujet d'Eustache Deschamps, dont la vie est si peu connue, deux dates authentiques, qui ne seront pas inutiles pour sa biographie; je les ai rencontrées par hasard; elles n'en sont pas moins intéressantes. Eustache Morel, dit Deschamps, fut nommé bailli de Senlis le 5 février 1388 et prêta serment le 9 du même mois; il y remplaçait probablement Pierre de Précy, écuyer; car celuici fut «rétabli» dans l'office de bailli de Senlis le 29 aoûti4i2 par la faction de Bourgogne ^. On croit qu'Eustache Deschamps mourut vers 1422. L'unique manuscrit de ses œuvres, dû à Raoul Tainguy, les présente dans un ordre de matières résultant d'un classement méthodique, auquel il n'a pu être procédé qu'après sa mort et par un éditeur qui les possédât toutes. D'où cette vraisemblance que le manuscrit aurait été établi entre 1422 et 1425, date extrême fixée par ses éditeurs. Somme toute, le recensement des manuscrits copiés, interpolés et augmentés par Raoul Tainguy, ne nous fournit que six mots d'apparence jargonnesque :

Catervaument.

Piant.

Catervaux.

Pians.

Crupaux.

Tuffaument,

Deux de ces vocables, piant et crupaux, ont été accueillis ou conservés dans le Jargon des ballades villonesques ; on les trouvera définis dans mon vocabulaire. C'en est assez pour classer Raoul Tainguy parmi les ancêtres du Jargon, dans la mesure que je vais m'efforcer d'indiquer.

Tout d'abord, une remarque. Le dictionnaire de La Curne enregistre, comme appartenant à Eustache Deschamps, deux mots de la même famille : catcrvale et hifales^ auxquels il

I. « Eustachius Morelli institutus baillivus Silvanectensis. $ f^" vrier 1388. — Petrus de Preciaco armiger restitutus ad officium bailiivi Silvanectensis. » 29 aoiit 1^12. Bibl. nat. ms fr. 20684..

faut joindre caterve, que j'ai relevé moi-même sur le manuscrit. Est-ce bien à Deschamps qu'ils appartiennent ? La raison de douter, c'est qu'ils se trouvent contenus uniquement dans les rubriques; savoir : AiUre lettre sur le fait de boire et de la caterve (P 421.) — Lettres envoyées à Paris par Eustaces avecques plusieurs voirres et lampes catervales et non tufFales (P 430). Mais si les rubriques ont été rédigées par R. Tainguy, ce qui paraît certain, c'est au copiste seul que nous devrions ce supplément de trois mots d'apparence jargonnesque : total neuf.

Expliquons-nous sur les sept qui n'ont pas été conservés dans le Jargon de Villon et de ses successeurs.

Caterve, subst. fém., qui donne l'adjectif singulier féminin catervale, l'adjectif pluriel catervaux et l'adverbe catervamnent^ est un mot emprunté directement au latin caterva, qui signifie troupe, bande, parti, confrérie. Il appartient au langage ordinaire. G. Crétin {Œuvres, p. 36 et 215] parle de la caterve céleste, et on lit dans Rabelais (I, 135) : « Raconta Testât ouquel il avoit trouvé les ennemys et du stratagème qu'il avoit fait, luy seul contre toute leur caterve. » Le mot est recueilli sous sa forme normale dans les dictionnaires d'Oudin,, de Nicot, etc., et par N. Duez, ital. caterva.

La caterve est une association de buveurs ; les catervaux sont les confrères, latin catervarius; l'adverbe catervalement contracté en catervaument, reproduit également le latin catervatim. Cette famille de mots, purement latine, ne saurait se classer dans le Jargon. Les voirres et les lampes catervales, remarque très bien l'éditeur de La Curne, sont des verres et des bouteilles.

Pians, substantif pluriel, employé pour gobelet ou verre à boire, et piant, participe présent du verbe pier, boire, bien que tombés en désuétude, se rattachent à la famille gréco-slave de ineîv, boire, piwo, boisson, etc., décrite dans mon vocabulaire. Il faut remarquer toutefois que la langue ordinaire les a presque tous retenus.

Reste tufale, adjectif féminin^ qui donne l'adverbe iufaleinent ou hiffalement, contracté en luffatmient.

Ceux-ci sont vraiment singuliers et méritent qu'on les examine. Nous savons, grâce à M. Siméon Luce, que Tainguy, dans le manuscrit de Leyde, qualifie Jacques d'Arteveld de tuffe et de guielier. Guielier va de soi ; nous avons en vieux français guilleor et guillier pour trompeur. Et encore : « lesdits tuffes de Louvain furent tous honteux ». Dans ce passage Tainguy a substitué tuffes à bourgeois qui était dans le texte. Ailleurs, toujours dans le même sens^, « plusieurs villains, tîcffes et guieliers des villes champestres ». Mais comme il s'agit ici, et dans un autre passage absolument identique, des Jacques insurgés, cela ne peut plus se prendre pour l'équivalent de bourgeois que dans l'acception de stupide, qui en est comme une variante.

Au fond, c'est bien l'épi thète de « bourgeois » que Raoul Tainguy oppose à celle de bon compagnon et d'artiste, comme les rapins d'Henry Monnier : « catervaument, non tiffaimient ».

D'oii vient le mot ? Je ne crois pas qu'il faille chercher bien loin. Tuffe, forme primitive de touffe (voyez Du Cange sous tufa]j le panache, l'orgueil un peu sot, se retrouvent dans cette locution populaire encore subsistante « faire sa tiffe », pour se donner de grands airs, faire de l'embarras. Destouches connaissait cette étymologie lorsqu'il baptisa son Glorieux le comte de Tuffières.

On voit que le vocabulaire jargonnesque de Raoul Tainguy se réduit à peu de chose ; il semble destiné plutôt à une petite compagnie de poètes et de buveurs qu'aux classes dangereuses de la société; il s'y prête cependant, puisque celles-ci en ont usé.

On comprend maintenant qu'il était utile d'étudier la chronologie des travaux exécutés par Raoul Tainguy dans les premières années du xv" siècle antérieures à 1425, et qui par conséquent rejoignent très exactement la date certaine

de 1426, sous laquelle l'existence du Jargon est officiellement constatée pour la première fois. Cette discussion et cette comparaison permettent d'affirmer, en toute vraisemblance, que le premier quart du xv"' siècle vit naître et se développer le Jargon, ce qui confirme mes prémisses.

Après la charte de 1426 et les vers quelque peu antérieurs signés par Raoul Tainguy, nous rencontrons enfin des textes d'une certaine étendue, savoir :

i" Le Jargon et Jobelin de maistre François Villon, imprimé avec ses œuvres, dont l'édition la plus ancienne avec date est celle de 1489; mais la composition des six ballades de ce Jargon est beaucoup plus ancienne; elles sont antérieures à 1460 et peuvent être comprises entre cette dernière année et les années 1455-1456, où commença la vie errante du poète;

2" Cinq ballades inédites du même, que j'ai découvertes dans le manuscrit de la Bibliothèque royale de Stockholm ;

3° Plusieurs passages de deux mystères du xv^ siècle, à savoir : ï" le Misiere de la Passion de N. S. Jésus Christ; 2" le Mistere du Viel Testament par personnages, imprimé par Pierre Le Dru pour Geoffi-oy de Marnef, in P, s. d. ;

4" Autres passages de deux mystères du xvi^ siècle, à savoir : 1° la Vie de saint Christophle, par Chevalet, Grenoble, 28 janvier 1530; 2^ les Actes des apôtres, 1541.

Somme toute, l'ancien Jargon ne comprend que les six ballades déjà connues de François Villon, plus les cinq ballades inédites que me fournit le manuscrit de la Bibliothèque royale de Stockholm, et quelques scènes des quatre mystères dont j'ai transcrit plus haut les titres. Le langage des malandrins, mis à la scène dans les deux derniers venus de ces quatre mystères, s'appelait encore le Jargon au xvi® siècle :

Brayhault brouera sur son endosse, Entendez vous bien, mon gougeon ?

— Qu'est ce cy ? Vous ^zxX&z jargon?

nie livre des Acia des Apôtres.

DISCOURS PRÉLIMINAIRE. yy

Aucune explication raisonnée de ces textes, que leur peu d'étendue rend d'autant plus obscurs, n'a été tentée jusqu'ici.,

« Touchant le jargon, je le laisse à corriger et exposer aux successeurs de Villon en l'art de la pinse et du croq. » Ainsi s'exprime Clément Marot en sa préface de l'édition de 1533.

Cette dédaigneuse remarque de Clément Marot ne signifie pas qu'il n'entendît point le Jargon, mais seulement qu'il jugeait au-dessous de sa dignité de poète de cour et de valet de chambre du roi d'expliquer le langage des Gueux et des voleurs. Il est à regretter que Marot ait abrité sa paresse sous le manteau de son orgueil. Il lui eût été si aisé de traduire ce langage devenu si difficile pour nous ! Le Jargon du xv" siècle se parlait encore au temps de Marot, non pas absolument tel qu'on le trouve dans les ballades de Villon, mais si peu altéré que j'ai puisé de grands secours dans les fragments du Jargon du xvi*' siècle parvenus jusqu'à nous.

En parlant de ces fragments, M. Francisque Michel dit ( p. VIII ) que « avec un peu d'étude on peut venir à bout de rendre en français cet argot ; on n'en saurait dire autant, ajoute-t-il, des ballades argotiques de Villon ».

Clément Marot n'a daigné ; M. Francisque Michel n'a pas essayé. Nul autre effort ne paraît avoir été tenté pour deviner l'énigme. J'aborde donc un champ que nul n'a défriché avant moi. Si j'y laisse quelque chose à faire ou à rep/endre, on m'accordera, je l'espère, l'indulgence due au premier pionnier. Je ne m'en suis pas tenu à l'interprétation plus ou moins satisfaisante, plus au moins définitive, de textes dont le sens général transparaît sous l'obscurité des mots et se laisse saisir par quiconque lit couramment les poètes du xV siècle. Mon plan est plus vaste et d'un intérêt plus général que la traduction de quelques chansons de bandits. J'ai pris chaque mot du Jargon un à un ; j'en ai recherché les origines, rapproché les analogies, discuté les titres, établi l'identité ; et je me flatte

que cette laborieuse étude, si incomplète qu'on la juge, ne sera pas infructueuse pour la science philologique.

Le mot Jargon est très ancien dans la langue française; le xiii^ siècle nous en fournit un premier exemple :

Lors tuit diseient en lor jargim Que cil oisax qui si cantoit...

Marie de France, fable XXII.

Comme il n'a jamais varié dans la forme ni dans le sens jusqu'à l'heure présente , je me dispense d'en alléguer ici des exemples multipliés, qu'on trouvera d'ailleurs réunis, en quantité suffisante, sous l'article Jargonner du vocabulaire.

La signification propre et originaire de Jargon est tout simplement « langage inintelligible » ; les sons plus ou moins articulés que l'oreille perçoit sans les comprendre constituent un Jargon; un oiseau qui gazouille semble murmurer des paroles mystérieuses; ainsi de tous les autres animaux :

Il n'y a ne beste n'oyseau

Qu'en son jargon ne chante et crie...

Ch. d'Orléans, rondeau.

Il est infiniment probable que le Jargon se rattache originairement au radical gréco-latin garg, qui donne gargata, gargaridio, gargarizo, etc., exprimant diverses fonctions de la gorge comme instrument de phonation. Mais le sens s'en est spécialisé par une ressemblance accidentelle entre deux radicaux différents. J

Parmi les oiseaux domestiques, il en est un dont le ramage guttural, et fortement articulé dans les tons graves de la voix humaine, donne positivement l'idée de quelque langue bruyante

et gutturale, comme celle de l'Arabe du désert : c'est le langage de l'oie mâle ou jars, et c'est là proprement le Jargon. « Ils j'argonneni comme les jars, dit Ambroise Paré, ils roucoulent comme colombes. » A7ihnaux. 25. — « Quand les oyes, dit-il encore, canes et canars s'espluchent et ensemble jargonnent, c'est signe de pluye. » Ihid., 2.

Le jars (en allemand, gans et ganser, qui est le même mot que le latin anser, en poitevin gerc etjarc ) a fourni également : jaser, pour 'b?h\\\er',jaspi7ier, bavarder; jargauder, parler à tort et à travers, gargouiller, qui a le même sens, vient d'ailleurs.

C'est par une assimilation aisée que le langage impénétrable employé pour certains affiliés a été qualifié de Jargon. Et comme pour lever le dernier doute sur l'identité du Jargon avec le langage du jars ^, il se trouve que la langue a gardé ce proverbe « Il entend le jars, il a mené les oies » (Oudin, Curiosités françaises, v" Jars), qui donne cette équation : entendre le langage des oies, c'est comprendre le Jargon. L'argot moderne dit : dévider le jars, pour « parler argot ».

Nous venons de voir o^e jars se dit également ^^;'<;/ on ne s'étonnera donc pas de rencontrer dans l'ancien français les formes gergon et gergonner "çowx jargon et jargonner. Le picard moderne conserve gergon; l'italien dit gergo, zergo, gergone, gergare, gergonare, se. parlar furbesco, que Duez traduit par jargonner, parler jargon ou narquois ; l'espagnol a girigonza ou gerigojiza, et xerigonça. Ces divers vocables traduisent purement et simplement le mot français Jargon, qui ne saurait avoir ses origines en italien ni en espagnol, ni l'une ni l'autre de ces langues ne possédant de mot propre pour désigner le /.«/'s^ qu'elles appellent le mâle de l'oie ou la grosse oie ( il maschio deU'oca, ansaron et el mergansar^ où se trouvent réunis le gans allemand et l'anser latin).

I. Psaumes des Courtisans, dédiés aux braves esprits qui entendent le Jars de la cour. Petit in-xa, 1628.

530 LEJARGONDUXV «SIÈCLE.

Cependant Charles Nodier, remarquant une certaine ressemblance entre le gergo ou zergo italien et le nom du peuple zingaro, regarde le premier comme une contraction du second ^Examen critique du dictiojinaire de la langue frariçaise, 1829, p. 47). Je suis dispensé de discuter cette hypothèse, philologiquement inadmissible, en rapprochant ce double fait, que les Zingari ou Bohémiens n'ont été connus de l'Europe occidentale qu'au commencement du xV' siècle, alors que depuis trois cents ans la langue française possédait déjà le mot Jargon.

Cette objection demeure également valable contre l'opinion de Génin. Tout habitué qu'il fût à critiquer amèrement les travaux linguistiques de Charles Nodier, Génin s'appropria, involontairement sans doute, l'étymologie par gergo. Je dis involontairement, car le meilleur moyen de faire renoncer Génin à son hypothèse, c'eût été de lui montrer qu'elle avait été proposée par Charles Nodier. Donc Génin veut que Jargoit vienne de l'italien gergo, dont il allègue un exemple emprunté à Varchi, qui écrivait au xvi® siècle, c'est-à-dire quatre cents ans après Marie de P>ance, qui nous a fourni le plus ancien exemple du mot français Jargon. Génin, d'ailleurs, était trop expert en philologie, pour accepter la contraction de zingaro en zergo. Aussi cherche-t-il autre chose; et, cette autre chose, il l'emprunte à un second Italien, Salvini, commentateur du Mahnantile , qui dérive gergo et son féminin crga du grec tepd;, Upa, sacré, sacrée. Lingua hiera,lingua gerga; le Jargon serait la langue sacrée et secrète, comprise des seuls initiés.

C'est fort ingénieux; mais ni Salvini ni Génin n'apportent l'ombre d'une preuve à l'appui de leur proposition; ni un texte, ni un exemple. A la rigueur, hiera se changerait bien en géra, non en gerga; mais il manque à l'italien hiera quelque chose d'essentiel, c'est d'avoir existé, soit sous cette forme, soit sous celle de géra qu'indiquent les analogies. Les Italiens ne connaissent et n'ont connu d'autres mots que santo ou que

DISCOURS PRELIMINAIRE. 8i

sacro pour rendre les deux sens de tspo'ç ; et, s'ils possèdent gerarchia comme nous avons eu gèrarchie, aujourd'hui hiérarchie, c'est, chez eux comme chez nous, par une translation directe du grec, sans que le radical se soit implanté ni développé dans la formation romane. Je vais plus loin, et j'ose dire o^^gerga, lingua gerga n'ont pas plus d'existence que hier a et lingua hier a, le mot gerga ne se trouvant dans aucun dictionnaire italien depuis le moyen âge jusqu'à nos jours.

Le dictionnaire de la Crusca (i'"'' éd., 1606) donne sous gergo une curieuse et exacte définition, qui se termine ainsi : « E parlar furbesco, è una spezie di gergo, usata et intesa de' furbi, che sono vagabondi, e barattiere, e vanno pel mondo. » De gerga, ni de lingtia gerga ou hiera, il n'en est pas question.

Enfin, et cette dernière preuve est, je crois, décisive, N. Duez, dans son Dictionnaire italien-français (éd. de 1660), enregistre, à côté de gergo, et avec la même signification, la ïovTcve gerso, qui est bien \e Jars français.

Au surplus, la lingua gerga fût-elle la langue sacrée ailleurs que dans une rêverie de Salvini et de Génin, elle ne nous eût servi de rien, à nous autres Français, qui usions du mot Jargon de toute ancienneté, alors que l'existence de la langue italienne était à peine soupçonnée ; et il resterait à prouver que nos poètes, depuis le xiii" siècle, qualifiaient de sacrés le cri des animaux, le chant des oiseaux et la langue des oies ^.

I. Je cite, pour être complet, mais en le mettant hors de cause, le mot jargon signifiant pierre de couleur tirant sur le rouge, autrement dite •{ircon^ en Italie giargone, espagnol aiarcon, portugais a:^arcdo, arabe ^arqoûii. La gemme ainsi désignée est originaire de Ceylan, de l'Inde et du Pégu ; mais M. Marcel Devic, à qui j'emprunte cette filiation orientale, reconnaît que le mot était connu en Orient et en Occident avant que les Arabes pussent avoir aucune action sur les langues du monde civilisé. [Dict. étymologique des mots français d'origine orientale, iS/ô.) Je garde la même réserve sur le %cainàïm.YQ jagg, allégué par MM. Duménil sans aucun texte à l'appui.

!îa LE JARGON DU XV'' SIECLE.

Un point de critique littéraire, à vider tout d'abord.

François Villon est-il l'auteur des six ballades en Jargon qu'on lui attribue depuis l'édition de 1489, et que je réimprime aujourd'hui ?

François Villon est-il l'auteur des cinq ballades inédites que je publie d'après le manuscrit delà Bibliothèque royale de Stockholm, dont je dois la communication, à Paris même, à la noble libéralité du gouvernement suédois ?

Voici la réponse à cette double question :

Je rappelle d'abord que l'état civil du poète, tel que je l'ai reconstitué d'après les documents authentiques conservés aux Archives nationales*, lui donne pour véritables noms François de Montcorbier, autrement dit des Loges, autrement dit de Villon 2.

Les six premières ballades figurent, dans toutes les éditions des œuvres de Villon, sans exception, depuis la plus ancienne jusqu'aux temps actuels, sous le titre de jf argon et Johclin dudit Villon. Il y a donc possession d'état. La vie du poète, ses aventures patibulaires, sa familiarité manifeste avec les mauvais métiers exercés par ses « compaings de galle », sa connaissance avouée du Jargon des Gueux,

Je congnois quant pipeur jargonne,

1. Notice sur François Villon d'après des documents nouveaux et inédits tirés des dépôts publics, par AugiistQ Vitu. Paris, in-8", librairie des Bibliophiles, 8-24, mai 1873.

2. Lettres de rémission de janvier 14.55 (i^Sfî, nouveau style). Archives nationales. Trésor des Chartes, JJ. 183 et 187.

DISCOURS PRÉLIMINAIRE. 8j

tout se réunit pour maintenir à son avoir les six ballades que lui attribuent les anciens éditeurs.

Et cependant j'ai eu des doutes, fondés sur l'extrême médiocrité de ces petits poèmes.

Mes incertitudes n'ont disparu que lorsque, guidé par le catalogue Stephens, j'ai pu étudier le manuscrit de la Bibliothèque royale de Stockholm ^, et y recueillir les cinq ballades inédites que je donne à la suite des six premières. Ces cinq nouvelles ballades sont aussi spirituelles, aussi mouvementées, aussi imagées, que les six autres sont plates et incolores. Comment les attribuer au même auteur? Ce n'est pas un jugement littéraire que j'en porte, c'est un fait matériel que je constate, et dont on va juger.

D'abord, la première des ballades inédites est manifestement une leçon développée et améliorée de la première des ballades connues; on ne saurait donc éviter de rattacher l'un à l'autre ces deux groupes, à quelques égards, si différents. Ensuite, la dixième ballade (quatrième des inédites) est signée en acrostiche par les six vers de l'envoi VILLONI. De plus, chacun de ces six vers contient des anagrammes inattendus, parmi lesquels

François Villon, loing de eulx, despers.

D, François Villon des Loges, U. P. S-, en exil.

Escoute li ouvre du bon poète François.

Ces indices décisifs ne laissent pas de doute sur l'auteur des cinq ballades inédites, ni par conséquent sur celui des six ballades connues, attribuées séculairement à Villon.

I. Petit in-4" papier; fin du xv'' siècle ou premières années du xvi® ; étiqueté «( 41 ii. Ballades et poèmes diverses (sic). » Ancienne étiquette « 2(5-i3. Livre de plusieurs choses. » Il a appartenu au président Fauchet.

L'interprétation du Jargon de Villon présente une difficulté préjudicielle, qui m'a longtemps arrêté. C'était comme une barrière infranchissable, qui défendait l'accès de la voie où je voulais entrer. Le texte des onze ballades, aussi bien des imprimées que des manuscrites, est manifestement corrompu, ainsi que l'attestent i° : les vers trop longs ou trop courts; 2° les fausses rimes. Accepter tels quels des vers estropiés et des mots défigurés, en faire la base d'un examen philologique, c'est risquer de discuter sur une chimère.

Les corriger .f* Il le faut bien; mais comment? La première condition pour entreprendre la restitution d'un texte, c'est de savoir la langue dans laquelle il est écrit. Or, ici, j'avais affaire à une langue inconnue, réputée inintelligible depuis plus de trois siècles. Il était également délicat d'interpréter le texte sans le rectifier, et de le rectifier sans le comprendre. Comment sortir de ce cercle vicieux?

J'y suis parvenu, après de longs tâtonnements, que j'aurais mauvaise grâce à présenter aujourd'hui comme une méthode suivie, née d'un concept préalable et tout d'une pièce. Longtemps j'ai travaillé sur des mots isolés, dont j'espérais me rendre le maître. Quelques succès dans cette direction m'ont permis d'entrevoir la vérité, c'est-à-dire de m'assurer que la plupart des vocables considérés de prime abord sous un aspect jargonnesque appartiennent aux couches les plus anciennes de la langue. Rares par eux-mêmes et pris dans un sens métaphorique et détourné, ils se présentaient comme autant d'énigmes; il a suffi de leur arracher leur masque, pour faire disparaître leur mystérieux prestige.

Muni de ce commencement d'information, qu'il ne s'agissait plus que de poursuivre le plus loin possible, j'ai pu, sans trop de présomption, aborder la restitution ou plutôt la restauration de ces vieux vers, absolument frustes et mutilés. J'étais guidé par cet axiome, fruit d'une longue expérience pratiquée sur l'œuvre générale de François Villon, que la plupart des fautes qui déparent les vers du moyen âge, manuscrits ou imprimés, proviennent non pas d'une erreur de copie, mais d'une erreur d'audition. Les copistes transcrivaient les vers tels qu'ils les avaient appris par cœur ou tels qu'on les leur dictait. De là, d'innombrables confusions dans la manière de saisir une même consonance, et de la traduire sur le vélin ou le papier par des signes orthographiques. La cause de l'erreur une fois connue, c'est à sa source même qu'il faut remonter pour la corriger. Tel vers, incompréhensible dans sa leçon manuscrite et imprimée, apparaît tout à coup dans sa clarté première, lorsqu'on le récite à haute voix. Je prends, par exemple, l'envoi de la ballade VI, ainsi donné par l'édition de Pierre Levet, 1489 :

Prince, ... qui n'a bauderie Pour ... eschever de la soe, Danger de grup en arderie Fait aux sires faire la moe.

On bouche sans difficulté les deux trous que j'indique par des points suspensifs, et les deux premiers vers prennent cette figure :

Prince, [cil] qui n'a bauderie

Pour [soi] eschever de la soe.

Mais oià trouver la suite de la phrase? Si l'on accepte /^ 5(9(? comme un substantif féminin précédé de l'article, ce qui ne serait pas inacceptable d'ailleurs (voir le vocabulaire, v** Soe), les deux distiques ne s'enchaînent pas, et rien ne peut suppléer

cette absence de liaison. C'est alors qu'il convient de se demander si le copiste, tout en copiant le soji, ne s'est pas mépris sur le 5^7^5/ en un mot, s'il n'a pas été dupe d'une homophonie. Et l'on ne tarde pas à découvrir qu'il suffit de détacher Ys initiale de soe et de la réunir au mot précédent, pour obtenir une phrase liée, intelligible et complète. Nous lisons alors :

Prince, [cil] qui n'a bauderie Pour [soi] eschever de las oe :

Danger de grup en arderie Fait aux sires faire la moe.

C'est-à-dire : « Prince, celui qui n'a pas la finesse, — pour échapper aux filets (ou à la corde), écoute ceci : danger d'être accroché à la hart — fait aux condamnés faire la moue. » Quant à la justification de las, substantif pluriel, et de oe, troisième personne singulière du subjonctif présent de ouïr, on la trouvera au vocabulaire.

Les mots placés entre crochets pour compléter deux vers trop courts ne font pas difficulté, car, en aucun cas de ce genre ils ne peuvent dénaturer le sens du vers. En d'autres endroits, le A^ers retrouve sa quantité sans aucune autre addition que celle d'une aspiration omise par le copiste. Par exemple :

Pour le / evaige et bien hault mis au vent.

Ballade I.

Puis ça, puis là, pour 1/urtis.

Ballade VL

Intercalant un h, qui nous donne hevaige et hiLrtis, on retrouve à la fois le nombre et le sens.

Les corrections par la rime, qu'on croirait plus aisées, deviendraient au contraire fort dangereuses si l'on n'y prenait garde; car ehes amèneraient à remplacer un mot inconnu par

un mot connu, procédé qui susciterait des objections légitimes. Or je tiens avant tout à m'éloigner aussi peu que possible du texte primitif, alors même qu'il me paraît suspect. Cependant il m'était impossible d'accepter un morceau positivement altéré et corrompu, tel que le deuxième couplet de la ballade IV (édition de 1489) :

Si gruppez estes désgruppez De ses angels si graveliffez Incontinant mantheaulx et chappes.

Pour lemboue ferez éclipses.

De vos farges serez besifles Tout de bout et non pas assis ; Pour ce, gardes... d'estes griffez En ... ces gros coffres massis.

Outre les incorrections de toute sorte qu'il est superflu de signaler ici, l'altération des rimes se décèle, moins par leur insuffisance, qu'on pourrait attribuer à la négligence de l'auteur, que par leur mauvaise disposition, contraire non seulement aux règles, mais aussi aux habitudes des versificateurs du moyen âge. La ballade est, d'ailleurs, irrégulière, puisque les trois couplets ne roulent pas sur les mêmes rimes. Mais le troisième se rapproche du deuxième par les deux rimes « attrappez » et « happez », placées au premier et au troisième vers. Or la troisième rime du couplet que je discute est doublement fausse, puisqu'elle n'a pas de consonance et qu'elle oppose une syllabe muette à une syllabe accentuée : chappes à desgriLppez. Ici la correction vient d'elle-même; en accentuant chappes, on a chappez. La rime avec désgruppez est revenue. Le septième vers demande une rectification en sens inverse : griffez ne rime pas, même par assonance, avec besifles; retirons l'accent, et nous avons griffes, qui pourrait, mais c'est ce qu'il faudra voir, marcher par assonance avec besifles et graveliffes.

Cela fait, le croisement régulier des huit vers est rétabli ; les vers 3 et 7 ont retrouvé leur rime. Seulement, ils ont perdu leur quantité. Le vers 3 est devenu trop long, et le vers 7 trop court. On y obvie en supprimant et dans le vers 3 et en suppléant vous dans le vers 7.

Pratiquons tout de suite quelques corrections indispensables, telles que le remplacement de si par se au premier vers, de SCS par ces au second, et de en par dedens pour avoir la mesure complète du huitième; substituez quelques z, indicateurs de l'impératif, à des s qui font équivoque, et le couplet aura pris la figure suivante :

Se gruppez estes desgruppez De ces angelz si graveliffes Incontinant mantheaulx chappez Pour lemboue ferez éclipses.

De vos farges serez besifles Tout de bout et non pas assis.

Pour ce gardez vous d'estre griffes Dedens ces gros coffres massis.

Voilà le couplet mis sur ses pieds, sans l'ombre d'un changement qu'on puisse taxer d'arbitraire, ni qui soit susceptible d'altérer le sens, encore inconnu, de ces huit vers.

Avant d'aborder l'interprétation, attachons-nous aux rimes. Les masculines, devenues exactes, n'ont plus besoin de nos soins. Les quatre féminines sont graveliffes (ou gravelisses, il y a du doute dans la vieille édition; on ne sait si l'on doit lire deux s longs ou deux / mal barrés) ; et, avec graveliffes, éclipses, hesifles et griffes. Une seule de ces quatre rimes assonantes peut être tenue pour incommutable. Griffes doit être réservée, puisqu'elle résulte d'une correction; graveliffes et hesifles, étant deux mots inconnus et par conséquent sujets à discussion, seront également laissés à l'écart. Reste éclipses, qui ne présente pas d'incertitude. Le p dl éclipses étant muet.

selon l'orthophonie du moyen âge, le mot sonne eclisses, ce qui nous fournit à la fois une donnée effective pour les rimes féminines du couplet et une conjecture sur l'individualité du mot. Dès à présent, nous avons le droit de préférer .rravelisses à graveliffes, sans trop insister pourtant, de peur d'exiger de ces rimes hasardeuses plus de perfection qu'on n'en trouve dans quelques autres ballades du Jargon.

Persistons cependant. La rime et le sens s'éclairent l'un l'autre dans la poursuite de ces problèmes linguistiques.

Qu'est-ce que besifles? Un inconnu. On ne le rencontre qu'une seule fois, et à cette seule place, dans le Jargon ; et, hors du Jargon, il n'en existe nul exemple. Je ne rapporte pas ici des investigations approximatives dont on trouvera le détail au mot besifles du vocabulaire. Il me suffit de dire qu'après avoir examiné et pesé des vocables qui présentaient avec besifles une certaine ressemblance externe, tels que besies, besfler (participe passé besflè ou besflè), besivre, basiferez, etc., j'ai dû m'arrêter à celui qui, précisément, s'en éloignait le plus, je veux dire le mot besistre, qui lui-même n'est connu que par un exemple unique.

J'explique le motif de mon choix.

Besistre est ainsi défini dans le Glossarium gallicum tiré du grand glossaire de Du Cange : « Faire besistre, fune, quas nantis issas vel drissa dicitur, uti, apud Guill. Guiart, ad annum 1 304 :

Cil des galies font besistre

Qui es haus mas pas ne messiéent. »

Ainsi, « faire besistre », c'est employer la corde nommée issas ou drissa, qui sert à élever ou hisser au mât un pavillon, une flamme, une vergue ou tout autre objet (Littré, v*^ Drisse). D'abord, puisque nous expliquons du Jargon et qu'il s'agit de corde, nous pouvons dire que nous en tenons. C'est la matière même de cette poésie patibulaire. Ensuite, l'étymologle du

ço LE JARGON DU XV " SIECLE.

mot, qui est usas, indique que hesisire peut légitimement se changer en besisser, participe passé besissé, d'où besisse, adjectif verbal formé comme délivre de délivre (voir tous les écrits du moyen âge, prose ou vers), et, dans la langue actuelle des méridionaux, Gascons ou Poitevins, gonfle pour gonflé, trempe pour trempé, etc. Je corrigerai donc hardiment le besifles du vieux texte en besisses, qui me donne la rime ôleclisses, et j'aurai retrouvé trois rimes exactes sur quatre. Ceci fait, la quatrième vient toute seule : il faut lire grisses, c'est-à-dire grilles, forme que j'explique au vocabulaire.

Deux autres corrections de détail porteront sur le moty^;'^^ dans le vers 4, et sur serez dans le vers 5, commandés l'une et l'autre par l'interprétation du texte.

Mais, pour expliquer ceci et ne pas allonger indéfiniment mon exposé, je place maintenant sous les yeux du lecteur les huit vers tels que j'en propose la restitution, ponctuation comprise :

Si gruppez estes desgruppez De ces angels si gravelisses, Incontinant mantheaulx chappez Pour l'emboue feront eclisses.

De vos farges ferez besisses Tout de bout et non pas assis.

Pour ce gardez vous d'estre grisses Dedens ces gros coffres massis.

Ce que je traduis : « Si vous êtes pris détachés (isolés), par ces archers si rudes [gravelisses me paraît un synonyme de graveleux, au propre chargé de sable, rude au toucher), incontinent vos manteaux à chapes deviendront la proie du bourreau; le poids de vos fers vous fera hisser au haut de la potence, tout debout et non pas assis. Pour ce, gardez-vous de vous laisser mettre sous grille, dans ces cachots aux murs épais. »

J'ai choisi l'exemple qui précède parmi les passages les plus maltraités par les anciens imprimeurs. Je me suis efforcé de réduire autant que possible la part de l'hypothèse, sans l'exclure absolument. De plus habiles me corrigeront peut-être à mon tour, mais qui sait si cette partie de mon travail, fût-elle jugée téméraire, n'aura pas été profitable à ceux qui feront mieux que moi ?

La valeur philologique de la présente étude n'est pas, je le répète, dans l'éclaircissement plus ou moins précis de la littérature des Gueux, mais dans la production d'un supplément, peut-être inattendu, aux glossaires de la vieille langue. Pour prouver à quel point celle-ci y est intéressée, il fallait de toute nécessité procéder à un dépouillement attentif des mots employés par le Jargon, en vue de constater leur provenance et leur nationalité.

En l'état actuel, mon vocabulaire comprend environ trois cent soixante mots dont l'explication m'a paru indispensable pour l'intelligence du texte de Villon. Il s'en faut que tous ces mots soient purement jargonnesques. La plupart appartiennent au vieux fond de la langue ; mais j'ai dû les admettre dans mon vocabulaire, soit parce qu'ils sont rares ailleurs que dans le Jargon, soit parce que l'auteur leur donne une signification particulière et détournée, soit enfin parce que, de naissance légitime, ils ont engendré des bâtards méconnus jusqu'ici.

La catégorie la plus curieuse et la plus digne d'étude se compose de quatre-vingt-quinze mots d'exemple unique, c'est-à-dire qu'on ne rencontre nulle part ailleurs que dans

les onze ballades de Jargon attribuées à François Villon ^ ; ce sont :

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