PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
38 bii^ RUK DE RICHELIEU, l8 blS
Il y a toujours eu des gueux et des mendiants, des voleurs et des meurtriers de profession. Cependant on doit reconnaître que la multitude de ces déclassés était moindre dans les sociétés anciennes que dans les États modernes, et que, dans ceux-ci, elle s'est accrue ou restreinte en raison directe des malheurs publics ou de la prospérité du pays. Tant que l'esclavage ou le servage subsistèrent, le prolétariat et la mendicité se maintinrent dans d'étroites limites; l'homme pauvre payait de sa liberté la certitude du pain quotidien. L'obligation pour chaque maître dans l'antiquité, pour chaque seigneur au moyen âge, d'assurer la subsistance de l'esclave ou du serf ne dérivait pas seulement des conditions implicites, du pacte social : elle était écrite dans la loi. Nous avons un capitulaire de Charlemagne qui, pour supprimer la mendicité et le vagabondage, ordonne que chacun des fidèles de l'empereur nourrisse son pauvre soit des fruits de son bénéfice, soit de son patrimoine, et ne lui permette pas d'aller mendier
I. Le présent travail devait remplir, dans la pensée de l'auteur, le troisième tome d'une édition complète des œuvres de François Villon. Des considérations particulières, qu'il expliquera plus tard, le déterminent à publier, dès à présent, le livre du Jargon, texte et vocabulwre, qui forme un tout complet, une unité tranchée.
a LE JARGON DU XV« SIECLE.
ailleurs; tout homme trouvé en état de mendicité doit être forcé de travailler pour vivre, et il est défendu de lui rien donner*.
Les affranchissements en masse qui eurent lieu à partir de l'an looo et que l'on dut principalement à la politique bienfaisante et libérale de l'Église, loin de créer le paupérisme, comme l'ont cru quelques écrivains systématiques, contribua au développement de la richesse générale, en livrant à la culture d'immenses étendues de territoires. Du xi* au xiv® siècle, on défricha les bois qui couvraient toutes les parties de l'ancienne Gaule, et l'on bâtit d'innombrables quantités de villages, où se fixa, toujours croissante en nombre et en aisance, la population rurale. Au xiv* siècle, la Franco, au dire des écrivains les mieux instruits, était au moins aussi peuplée que de nos jours *.
Cette prospérité disparut pendant les cent seize années de guerre exterminatrice que se firent les Français et les Anglais depuis 1336 jusqu'à 1452; la culture fut interrompue, les villages pillés et incendiés par les mercenaires en armes ; alors
z. De menJicis discurrentibus. — CXV^III. De mendicit qui per patrias discurrant, volumas et unasquisque fideliam nostrorum suum pauperein de benefîcio aut de propria familia nutriat, et non permittat aliubi ire mendicando. Et ubi taies inventi faerint, sibi manibus laborent et nuUus eis quicquam tribuere présumât. Cap. CaroU Ma^ni a. 789. ap. Baluz. t. I*', p. y^d'
a. Dureau de la Malle (Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XIV, p. 2) établit, d'après un manuscrit de ij $8, que les seules terres dépendantes de la couronne et sujettes à l'impôt des aides, lesquelles représentaient environ letiersde la France actuelle, comprenaient 3,56^,8)7 feux; ce serait donc 7,69^,511 feux, qui, à quatre personnes et demie par feu et par famille, produiraient 34,(Sa$,}oo individus, et à cinq personnes par feu, 38,47a)SS$ individus; en ce non compris les ecclésiastiques, les nobles et les vilains possédant moins de dix livrés parisis. M. Léopold Delisle, dans ses Études sur la condition de la classe agricole en Normandie au moyen âge, accepte comme vraisemblables les évaluations de Dureau de la Malle.
les populations rurales, ruinées par ces brigands, se jetèrent à leur tour dans le brigandage faute de ressources et de protection*.
Cette vue générale sur la naissance des classes dangereuses en France est vérifiée authentiquement par les documents, malheureusement peu étendus et fort incomplets, qui nous permettent de les étudier dans leur formation. On ne les voit apparaître distinctement que dans le premier tiers duxv* siècle. Ce n'est pas à dire qu'elles ne préexistassent pas à l'état confus, accidentel et local ; mais c'est au xv* siècle seulement qu'elles prennent de la consistance, qu'elles ont conscience d'elles-mêmes et qu'elles se donnent une organisation conforme à leurs besoins, calquée, par un parallélisme étrange, sur les institutions régulières du pays. En même temps qu'elles constituent un ordre particulier dans l'ordre général, avec sa hiérarchie, son gouvernement et ses lois, elles créent une langue à leur usage, vérifiant ainsi ce remarquable théorème de Littré qu'à toute évolution historique correspond une évolution du langage, et que les faits d'histoire se traduisent par des faits de langue. Le xv* siècle voit apparaître en même temps les corporations ou royaumes des Gueux, et le Jargon, qui est leur idiome propre.
Procédant selon l'ordre même de ces créations naturelles, et non moins surprenantes, nous allons rechercher d'abord les éléments selon lesquels se formèrent les divers groupes de cette société extraordinaire. Ainsi préparés, nous arriverons à discerner les sources de leur langage, qui est l'objet spécial de nos investigations.
I. a Qaifaict de ce temps, repliqaa quelqu'un, que la France est toute pleine de larrons et brigands ? Ne seroit-ce point à cause de nos guerres civiles ? Érasme dit qu'en Allemagne y a force larrons et vollenrs, à cause qu'il n'y a nation qui s*addonne plus à la guerre que les Aile* maos... Et comme la guerre fait les larrons, ce dit Machiavelli, la paix les mené au gibet ». Bouchet, XV* serée. III, ti6.
Les bandes organisées en vue de la mendicité, du pillage, du vol et du meurtre, se recrutaient de divers éléments que nous pouvons classer méthodiquement : i° les criminels de tout ordre échappés à la justice des villes; 2" les laboureurs ruinés et expropriés; 3® les ouvriers paresseux ou sans ouvrage; 4° les soldats maraudeurs ou déserteurs; 5® les marchands ruinés ou fripons; 6° les gens de métiers aventureux, tels que charlatans, diseurs de bonne aventure, crieurs d'indulgences, ménétriers,'baladins, histrions, jongleurs et faiseurs de tours ; 7* les déclassés, c'est-à-dire les fils de famille prodigues ou déshérités, les écoliers et les clercs rejetés de l'Université et de l'Église *, etc.
Cette nomenclature s'applique à l'origine sociale de cette tourbe qu'on appelait communément « les Gueux ». Mais à leur fonction et à leur mode d'existence hors de la société régulière correspond une autre nomenclature qui les divise en tribus de la manière suivante :
1° Les soldats (beroards, gandins, feuillards, narquins ou narquois, francs taupins, etc.); 2° les merciers, mercerots, mercelots, comporteurs ou marchands ambulants ; 3* les mendiants (gens du grand Coesre, du royaume de Thunes, gueux de l'hostière, argotiers, etc.); 4® les Bohémiens ou Égyptiens; 5® les voleurs proprement dits.
I. Rabelais dédie à Mercure, dans sa Pantagraeline Prognostication, «pipeurs, trompeurs, affineurs, ihriacleurs, larrons, meusniers, bateursde pavé, maistres es arSj decretistes, crocheteurs, harpaillears, rimasseurs, bastelears, jouears de passe paue, enchanteurs, vielleurs, oblieurs,potf/e5, escorchears de latin, faiseurs de rébus, papetiers, cartiers, baguatins, escumeurs de mer s.
Lorsque ces diverses catégories de coquins et de misérables se furent accrues au point de constituer une force redoutable dans notre malheureux pays, elles songèrent à se donner un gouTemement, c'est-à-dire un chef, une hiérarchie, des lois et une organisation financière. Ce gouvernement, elles rempruntèrent aux formes qu'elles avaient sous les yeux. Parmi les corporations jurées et privilégiées qui couvraient toutes les provinces et tout le royaume de France, il en était une dont le fonctionnement particulier avait donné naissance à un organisme particulier aussi, c'était celle des merciers ou comporteurs. Parcourant le pays de foire en foire pour y détailler les produits fabriqués des industries productrices, les merciers étaient régis par un ensemble d'institutions qui les suivaient partout où ils portaient leurs pas errants, et qui leur assuraient en tout lieu aide et protection, sous la tutelle d'un chef suprême, aidé d'assistants provinciaux. Il semble que le^ royaume de mercerie eût été construit pour s'adapter aux besoins de la Gueuserie cosmopolite. Cette initiation parait s'être accomplie vers le premier tiers du xv siècle.
Le peu qu'on en sait est contenu dans un petit livre fort connu et fort souvent réimprimé qui s'intitule le Jargon ou le langage de l'argot réformé comme il est à présent en usage parmi les bons pauvres, et dont les informations s'accordent avec celles d'un autre petit livre un peu plus ancien, la Vie généreuse des Mercelots,
Voici le passage du Jargon auquel se sont réduites, jusqu'à présent, les données historiques sur les origines et l'organisation de la Gueuserie au moyen âge :
< L'antiquité nous apprend et les docteurs de l'Argot nous enseignent que un roy de France ayant établi les foires à Niort, Fontenay et autres villes de Poitou, plusieurs personnes se voulurent mêler de la mercerie, pour à quoy remédier, les vieux merciers s'assemblèrent et ordonnèrent que ceux qui voudroient à l'avenir être merciers se feroient reoe-
voir par les anciens, nommants et appelants les petits merce\ots péchons, et les zvXve&bUches, Puis ordonnèrent un certain langage entre eux... Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs baies, néanmoins ne laissèrent pas d'aller aux susdites foires où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent, et leur aprinrent leur langage et cérémonie. Les gueux réciproquement leur enseignèrent charitablement à mendier. »
Il m'a semblé que ces indications, si vagues qu'elles fussent, se prêtaient à certaines vérifications propres à en déterminer le caractère historique. Ces vérifications m'ont conduit à des résultats d'une intéressante nouveauté que je vais exposer ici. Résumons d'abord, en les éclaircissant, les allégations contenues dans le texte qui précède. Les vieux merciers, pour défendre leur industrie contre l'intrusion de gens sans aveu dans les transactions foraines, ont établi des garanties de ré~ ception et un certain langage qui ne s'entendait qu'entre confrères. Plus tard, des merciers ruinés se sont associés avec les mendiants et leur ont enseigné simultanément la hiérarchie et le jargon de la mercerie.
C'est ainsi que la grande corporation des merciers, dont nous définirons tout à l'heure le caractère et les privilèges, engendra, dans ses pérégrinations incessantes, une masse flottante de traînards, de maraudeurs et de filous, qui constituèrent, à côté d'elle et en dehors d'elle, une confrérie picaresque dite des mercelots.
Celle-ci est entrée en relation, puis en communauté avec les mendiants, et leur a communiqué les traits principaux de l'organisation ainsi que du langage de la grande mercerie. Les mercelots et les mendiants formèrent donc au xv« siècle deux royaumes jumeaux, mais distincts, dans lesquels s'encadrèrent plus ou moins solidement les autres catégories de malfaiteurs civils ou militaires. Cette organisation subsista presque intacte jusqu'au règne de Louis XIV.
La marche de cette étude s'indique donc assez clairement. Nous allons examiner d'abord l'organisation de la grande mercerie, qui engendra les mercelots, puis celle de la Gueuserie, en y adjoignant, comme appendices complémentaires, quelques détails particuliers sur les Égyptiens, sur les voleurs et sur la canaille soldatesque qui se montra toujours aussi rebelle aux lois de la Gueuserie qu'à la discipline de l'armée.
£n acceptant pour exactes les traditions recueillies par le pseudonyme Pechon de Ruby et par son continuateur Olli- TÎer Chereau, la critique s'impose la tâche de les accorder, si faire se peut, avec des événements historiques et des dates précises.
« L'antiquité nous apprend et les docteurs de l'Argot nous enseignent, dit OUivîer Chereau, qu'un roy de France ayant établi les foires à Niort, Fontenay et autres villes du Poitou, plusieurs personnes se voulurent mêler de la mercerie.... pour à quoy remédier les vieux merciers s'assemblèrent et ordonnèrent que ceux qui voudroient à l'avenir estre merciers se feroient recevoir par les anciens.... puis ordonnèrent un certain langage entre eux. »
Le moyen d'assigner une date à l'organisation de la francmaçonnerie mercière et à son jargon, c'est donc de déterminer l'époque de la création des foires dans le Poitou.
Cette détermination ne présente pas de difficulté sérieuse pour la ville de Niort.
Niort est une ville relativement moderne, sortie pour ainsi dire des eaux, lorsque, avant le vi* siècle, la mer se retira, laissant à découvert les marais du bas Poitou, qui se transformèrent
en une rivière jusqu'alors inconnue, la Sèvre. Elle existait donc à peine lorsque le Poitou fut porté en dot aux Anglais par Éléonore de Guyenne, épouse répudiée de Louis le Jeune. On s'explique aisément qu'elle n'ait pas possédé de foires publiques dès les plus anciennes années du haut moyen âge. Ce fut seulement au mois de mars 1373 que la couronne de France recouvra définitivement la place de Niort; Charles V donna le Poitou en titre d'apanage à son frère Jean duc de Beriy. C'est à ce prince, ami des lettres, qu'on attribue l'établissement des halles de Niort, < les plus grandes et les plus commodes du royaume >, et qui furent démolies en 1793. Par la suite, on accorda des franchises aux marchands étrangers pour les engager à fréquenter les foires et marchés de Niort (Briquet, Hist, de Niort, 1. 1", p. 82 et suiv.) Le duc de Berry accorda en 141 3 aux maire et échevins de Niort le droit d'aide et de coutume sur tous les ports de la Sèvre et de la Vendée, y compris la portion de ces droits dont avait joui jusqu'à ce temps la ville de Fontenay-le-Comte, qui en fut dépouillée.
Enfin, en 1445, Charles VII dota Niort de trois foires royales, franches et exemptes de tout impôt pour les marchands étrangers, lesquelles furent fixées au 5 février, 6 mai et 30 novembre de chaque année. Les titres manquent; l'ordonnance de Charles VII ne figure pas dans le Recueil des ordonnances des rois ; mais le fait est attesté par les historiens de Niort ; Christophe Augier, qui publia en 1675 le Trésor des titres de la ville de Niort, appuie la franchise des marchands sur des sentences judiciaires rendues en 1456 et années suivantes^ qui elles-mêmes visaient sans doute le titre original de 1445.
Cette dernière date peut paraître relativement récente; cependant, loin d'être infirmée par ce que nous savons de l'histoire des merciers et surtout de l'histoire du Jargon, elle présente au contraire une concordance parËiite, puisque nous ne découvrons nulle trace évidente de Jargon antérieure
à la première moitié du xv* siècle. On peut même tenir pour certain que parler Jargon ou parler poitevin étaient deux locutions en quelque sorte synonymes :
Si je parle un peu poictevin, Ice deux dames m'ont appris,
dit François Villon, qui prenait le titre de mercier de la province de Rennes. On remarque, en effet, des fragments en langue poitevine dans les livres de Pecho^ de Ruby et d'OUivier Chereau, et j'en signale quelques formes dans mon vocabulaire du Jargon de Villon.
Je n'ai pas de données précises sur la fondation des foires du Poitou autres que celles de Niort; ce que je sais, c'est qu'il en existait d'assez anciennes. Louis XI, par une ordonnance des Montils-lès-Tours, décembre 1477 (Rec. des Ord. XVIII, 323), accorde à l'évéque de Maillezais (ce fut depuis l'évêché de la Rochelle) le droit d'établir des marchés et des foires au bourg de Lermenault en Poitou ; mais le texte de l'ordonnance implique que ces foires, interrompues par la ruine du bâtiment des halles, avaient précédemment existé. Une autre ordonnance du même roi, donnée à Amboise en février 1468/9 (Rec. des Ord. XVII, 190), et qui permet au comte du Maine d'établir des foires et marchés à Saint- Maixent, constate que < l'abbé dudit lieu en y a aucunes qu'il y fait tenir par octroi de nos prédécesseurs ».
C'est tout ce que j'ai pu recueillir sur la création des foires en Poitou. Elles jouissaient, d'ailleurs, d'une immense célébrité. On peut juger, par celles qui subsistent dans nos provinces et surtout par celles des pays étrangers, par exemple Leipzig et Nijni-Novgorod, du caractère de ces innombrables réunions d'hommes qui consacraient le jour aux affaires et la nuit aux plaisirs. Marché commercial et kermesse, tel était le double aspect des foires, qui attiraient autant de maraudeurs que d'acheteurs. < Cependent au tour de luy abayent les
chiens, uUent les loups, etc., c'est à dire plus estoyt troublé que s'il feust à la foyre de Fontenay ou Niort », dit Rabelais au chapitre xiii du livre III de Pantagruel, < Il y avoit alors une gaillarde académie de larrons en Poictou, n'en déplaise à la Gascogne ni à la Bretagne », écrivait d'Aubigné un siècle plus tard [le Baron de Fœnesie, éd. P. Mérimée, p. 137).
Examinons maintenant une autre proposition énoncée par les petits livres déjà cités, à savoir que la corporation des Gueux et mercelots s'était modelée sur la grande corporation des merciers dont elle avait emprunté le langage. Ceci implique une comparaison dont le premier terme est Torganisation même de la confrérie des Gueux.
D'après le livre de Pechon de Ruby (1596), elle comportait une hiérarchie rigoureusement observée, dont voici les échelons successifs :
I® Pechon, ou apprenti ;
2® BUsche;de&t le premier degré de l'initiation, correspondant au petit mercier ou mercelot, qui ne pouvait vendre que des marchandises de détail sur un petit éventaire suspendu à son col;
3® Coesme, coesmelotier ou coesmeîotier hurè; c'est le mercier «n titre, jouissant de la plénitude de l'initiation, c'est-à-dire du droit de porter balle sur ses épaules et de vendre des marchandises à la grosse.
Ces trois degrés, apprenti, petit mercier, gros mercier, sont évidemment communs à l'ordre des Gueux et à la corporation <le la véritable mercerie.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. ii
Viennent ensuite trois ordres supérieurs dont les fonctions et le titre appartiennent en propre aux Gueux :
I® Les cagaus, chefs de province ou pasquelin, chargés de la police des Gueux en chaque province du royaume et de l'instruction des novices. Cette instruction consistait à mendier selon les règles de Tart,* à simuler des plaies et des maladies, à endormir la vigilance des chiens de garde au moyen de certaines drogues, enfin à exécuter mille tours industrieux pour s'approprier le bien d'autrui.Les cagous exerçaient leur autorité de chefs de province comme lieutenants du grand Cœsre, chef suprême de la confrérie des Gueux ;
2^ Les archi-suppôts, dénués de puissance executive, mais marchant à l'égal des cagous et ne relevant que du grand Coesre, composaient le collège des prêtres et des savants de la confrérie. C'étaient, pour la plupart, des écoliers débauchés et ét^ clercs dissolus ou interdits, chargés d'enseigner le Jargon, de le retrancher et réformer à leur guise. Us jouissaient, comme les cagous, du privilège de travailler où et comme ils voulaient, sans rien payer au grand Coesre ; 3* Le grand Coesre^ chef suprême investi de pouvoirs absolus, était élu chaque année parles États généraux de la cor- • poration et indéfiniment rééligible. « Le grand Coesre, dit Sauvai, prend quelquefois le nom de roi de Thunes, à cause d'un scélérat appelé de la sorte, qui fut roi trois ans de suite, et qui se faisait traîner par deux grands chiens dans une petite charrette, et mourut à Bordeaux sur une roue. » (AnHq. de Paris, I, p. 514.) Montaigne connaissait cette organisation des Gueux, qui de son temps avaient, dit-il, « leurs dignitez et ordres politiques >. (Essais, liv. XIII, ch. xiii.)
Nul ne pouvait être élu grand Coesre qu'il n'eût été cagou ou archi-suppôt. Tout membre de la confrérie devait un tribut annuel au grand Coesre, outre certains droits et redevances en nature. Les hardes et l'argent des Gueux qui refusaient de reconnaître son autorité étaient confisqués à son
la LE JARGON DU XV» SIECLE.
profit, et les États généraux punissaient les récalcitrants de peines corporelles.
Ces États se tinrent longtemps près de Fontenay-le-Comte en Poitou, puis furent transportés en Languedoc pour profiter des libéralités du connétable Anne de Montmorency, qui avait donné une grande somme d'argent pour être employée tous les ans, la semaine sainte, à l'avantage des Gueux qui se confesseraient et communieraient le jeudi saint, et qui prieraient Dieu pour lui. Telle est du moins l'assertion d'Ollivier Chereau (Je Langage de l'argot réformé, etc.). Anne de Montmorency, mort le 12 novembre 1567, fut gouverneur du Languedoc pour la première fois en 1525, et quitta son gouvernement à la mort de Henri II, c'est-à-dire après le 15 juillet 1559. Le changement de lieu des États généraux de la gueuserie se serait donc accompli dans le courant du xvi* siècle.
Bien que les noms sous lesquels on désignait les six classes de Gueux ne se rencontrent pas dans les textes dont l'interprétation forme l'objet spécial du présent travail, ils me paraissent d'une égale ancienneté, car ils s'expliquent, comme le Jargon même, par des dérivations régulières de la vieille langue.
Le nom de pechoun ou peckon, l'apprenti, est le mot provençal pechoun, qui signifie petit enfant, et correspond à l'espagnol pequmo et à l'italien piccolo, qui dérivent de pico, dans le sens de pointe, objet délié et fin ; on sait que, d'après certains étymologistes,/^/i7 aurait lui-même une origine analogue, venant d'un radical pit, qui désigne une pointe ou tout objet aigu. Pic eXpit sont bien voisins et peuvent être considérés comme foncièrement identiques.
Qu'est-ce que le hleche ou hUschef Le mot vaut qu'on s'y arrête, car il a donné son nom au Jargon du xvi* siècle, que les contemporains appelaient le langage bUsquin. Oudin se se borne à traduire hlesche par furbo, furbesco; La Cume de Sainte-Palaye donne pour synonyme à blescherie < jargon,
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. ij
gueuserie, sophistication ». Ce mot s'employait encore à la fin du xvn* siècle : < Et puis, monsieur, je ne sais pas ce que c'est que de faire le hUche. > {la CoquttU, 169 1, dans le théâtre de Gherardi, t. II, 122.) Huet (Dict itymoL, I, 203, c 2) rechercha l'origine du mot, et crut l'avoir trouvée dans blas, hlac, hlacque et hlachois^ qui signifient les Valaques dans Vîllehardouin et Henri de Valenciennes. Le poème ^Arthur et Merlin parle de
The king of Hungri and of Blaske.
La Valachie fournissait-elle beaucoup de colporteurs ? C'est possible et je ne contredis pas absolument à l'opinion de Huet, acceptée par M. Francisque Michel. Mais je remarque que le mot subsiste sous la forme blèche, en normand blèque, qui vient incontestablement du grec ^sx, 6Xaxô;, par le bas latin blax, 5/»//tf5 c'est-à-dire mou, faible, sot^. Ménage préférait, et j'adopte son avis, cette étymologie à celle de Huet. La gradation des titres serait donc : l'enfant, le faible ou novice, etc. M. Grandgaignage propose l'allemand bleich, qui signifie blanc et pâle. C'est une nuance qui n'est pas à dédaigner. Le blanc ou le pâle, en Jargon comme en argot, c'est celui qui n'a pas d'argent. Si le blesche est le blanc, nous aurions, pour ce second grade d'initiation, la double signification de candidus et à&pauper, qui conviennent l'une et l'autre