B*U. IV
Eschec, eschec pour ces coffres massis.
Bail. VU.
Qui est en plant en ces coffres joyeulx.
Bail. X.
... Le roastre et ses snbjectz Me mirent aux coffres massis.
Vie de saint Christophe,
Les mots coffre pour prison et coffrer pour emprisonner sont encore de la langue courante. Cocgrave traduit coffré par imprisoned, Molière, Regnard, Voltaire et cent autres Tonc employé en ce sens.
Le Jargon qualifie les cachots de massis, c'est-à-dire massifs y^zx opposition aux coffres portatifs, qu'il distingue sous la forme ancienne d! arches ou arques. (Voyez ce mot.)
Le coffre massif est idendquement le coffre de l'ancienne fortification, à savoir un logement blindé et garni d'embra-
sures, conscruic dans un fossé sec ; autrement dit, une caponniére. La Curne.
^orthographe massi est la bonne comme étant la plus ancienne ; l'adjectif massif tiré de masse, donnait massie au féminin :
Sar eU ont decochié mainte pierre massie,
CkmuoH d'Jnl, XII- $47.
Comment vendrez vous si massisè
EusT. Dbscb.» f^ $}$« c. X.
COING, subst. masc; prononcez cain. Le chignon du col, et aussi la chaîne qu'on y attache :
Farciz d'un lourd plumbis a coing.
Bail. n.
Le print ans cheveux et au coing.
Lane. dm Lac, t. II, f» $; ro, c. i, dans La Curne.
. • . Qne tons ceulx d'enfer
Te rompent Veschaignon du coL
Mîracltt. Paris et Robebt, U, p. 377.
La prononciation est fixée dans l'exemple du Jargon par la rime de coing avec gaing ; et c'est ici la prononciation qui donne le sens.
Cette forme, corroborée par le passage ci-dessus de Lancelot du Lac, peut être la prononciation picarde de cham; elle a été notée par La Curne de Sainte-Palaye et omise par Littré. Elle est d^ailleurs identique aux formés connues caon, chaon, devenues chaaignon, chaignon, eschaignon (prononcez chaînon, eschainon), puis chignon (prononcez chinon).
Il n'est pas douteux que les uns et les autres ne dérivent de catena et ne soient identiques à chaînon» On voit qu'à
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. 2aj
rori^ne catena s'est dédoublé en un substantif féminin, caemej caine et chaîne^ et en un substantif masculin, cainj caimm, chaînon.
Coin semble la forme la plus simple et la plus ancienne.
n est possible, comme le pensait Littré, qu'on ait dit le chainon du col par comparaison des anneaux d'une chaîne avec les nodosités des vertèbres. Remarquons, toutefois, que le plus ancien exemple du mot en ce sens ne remonte qu'au xiu« siècle. — f Les ventouses qu'on met sur le caon du col. i Alebrant, f* 13.
Antérieurement, le mot signifiait un chaînon avec lequel oa attache le col et avec lequel on pend :
Et si Ini metent el col un caeignun.
Roi., ¥. 1836.
Cela se disait encore au temps d' Alebrant précité : ( Et fu pendus à un gibet tout nuef, et à un caignon tout ouef, que la corde ne rompis t. 1 Chr. de Rains, 173.
Ce dernier exemple est doublement précieux, premièrement parce qu'il fixe le sens du caignon^ chaînon ou caing servant k pendre, et qu'il explique pourquoi Ton pendait en certains cas avec une chaîne de fer au lieu de corde.
^ COINSSER, verbe actif. Parer coquettement, bichonner; au figuré, s'applaudir, se congratuler.
Et le macqniiii qui se poljt et coinsse.
fiaU. K.
Coinij coînte, très usité en vieux français, signifient propre, élégant, galant, bien ajusté.
Si s^et ii cùinte robe faire.
Ron, Y. 66.
éf
On connaissait déjà le verbe coincter^ coinctier ou cointir. Le Jargon fait apparaître la forme inusitée coinsser. On a fabriqué deux verbes sur coint, adjectif pris substantivement : cointoyer (dans le Songe du Verger] et cointiser,
Borel dérive coint de culiusj écymologie inadmissible ; cultusy subst.y a donné culte ; cultum, supin de colère j donnerait couton ou couié. Ne faut-il pas plutôt le tirer de cum et unguere? Le participe unctum a donné oint; le composé donnerait coint sans la moindre difficulté. Le verbe entier devrait écre à l'infinitif coindre et non pas coinsser. Mais nous avons affaire à un mot unique dont il n'existe aucun autre exemplaire que celui fourni ci-dessus par le Jargon.
On peut penser encore à niteoj qui aurait pu donner conniteoj connitens. — Cf. Festus, v* Conùum, libation ; Boudot sur ce mot renvoie à ornatus»
f Coincter o\x coinctier (%ç) tvi ses pensées; s^ applaudir, se glorifier en soy mesme. « La Curne. t Si se coinctoient en leurs pensées quand elles avoient leurs cueurs si haultement mis et assis. • Perceforest^ v. 2, 134 v« c. i.
Cointir et racointir, f Et lui dist (lehannette) ou qu'elle feroit noise : à quoy il lui dist qu'il sembloit qu'elle fîist à racointier^ et que se ce feust son prestre , elle ne lui deist pas ainsi. • Lettre de rémission, 14^08. JJ. Reg., 162, ch. 371.
Li mnsan se cointie Sonyent de sa sotie.
LaC. Pois, mit, ftTaiit 1300.
On peut admettre que le t se prononçât doux, ce qui donnerait coinsier, coinsoienij racoinsir^ racoinSj racoùtsier^
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. sas
et jusdfieraic eoînsse à la rime du vers de Jargoa cité cidessos.
CONTRE, subsc* masc. Compagnon, associé.
Pour leur contre que lors faisons.
Bail. m.
Prince des gayeulz, en les harpes Vos contres ne soient greifis.
Bail. IV.
Contres de la gaadisserie.
Bail. VI.
Co^ave traduit contre^ pris substantivement comme faire le contre j f to second, assist, help forvard i. Un contre est au jeu un second, comme dans un duel ; en musique ancienne, c'est celui qui déchante pendant que l'autre chante. Exactement, cVst le partenaire français et le part* ner anglais. D'où Tidée d'associé, de confrère, employée par le Jargon. Le mot subsiste dans haute contre et basse contre. Littré, qui n'a pas accueilli contre en qualité de substantif, cite cependant : le contre, celui qui a fait contre, appuyé de cet exemple décisif : i Le contre paye double. 1
COQUARS, subst. pi. Sot, imbécile, niais, galant et coquet.
Poar mienlz blanchir et desbonser coquart^
Bail. XI.
Et ne sois qu'on jeune coquart.
ViLLov. Gr, Ttst,
Le coquart est un jeune coq (et non pas un vieux, comme
du le dicc. de Littré), ou plutôt un jeune animal à peine sorti de sa coquille, ce que prouve son synonyme coquil" lart (V. ci-après ce mot).
Mais s'un homme a trois cens livres de rente Tant soit cocart, chacun sera parez...
De li faire grant inclination.
EuST. Descb., mss. f" 21).
Je m'en allé droit au quoquart Et Iny dis : que quiers tu, Jouen ?
G. Paris, XXXV« chanioa.
Et vous, quoquart et pnans marjolet.
li. XCVIII" chanson.
Et puis après quelque coquart Me viendra oster ma prébende.
Chaste et d*p, d'amours, p. lO}.
Et seroit l'homme bien cokart Qui voudroit appeler un kart.
Marot, cité par Lacombe.
Bien me tiens pour quoquart...
Gir. de Rots. v. 3177.
Et s'il le dit c'est un coquari.
La FoKTAiiiB, Dict. de Dochez.
c Ceux qui cuydent que femmes soient si leales sont
parfais coquars, • Cent nouv» XXVI. — • Mieux vaut
l'ombre d^un sage vieillard que les armes d'un jeune coquard, 1 Cotgrave.
COQUEURS ou CROQUEURS, subst. m. Je ne suis pas sûr de la lecture du mot dans le manuscrit Stockholm. L*un et Taucre vont au même sens dans l'exemple tiré de la ballade VIII :
Coquturs de pain et plommeurs atfbctex.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. aaj
Coqueur vient de coquer^ pour choquer (Oudin ec Cocgrave), qui, dans le dialecte populaire du Lyonnais, signifie baiser, embrasser comme le coq fait des poules. Les co^ queurs de pain seraient ceux qui baisent le pain^ c'està-dire rhostie. Les croqueurs de pain seraient ceux qui ravalent. La signification du vers reste la même avec Tun et l'autre mot.
£n argot moderne, l'idée de baiser renfermée dans coquer et coqueur se traduit par dénoncer et dénonciateur, par allusion au baiser de Judas. — f En province, il avait rogic^quelqu'un de leur bande, i (Eugène Sue cité par L. Larchey.) — t Cocadorj esp, mocqueur, qui fait des gestes et lignes des mains ou autrement i . Oudin. — t On appelle mangeurs de crucifix des dévots outrés et des bigots hypocrites. • Leroux, Dict, comique, — f Le coqueur vient dénoncer les projets de vol à la police de sûreté. Ce métier s'appelle coquage, i Canler.
COQUILLARD et COQUILLART, subst. m. Littéralement animal à coquille, spécialement jeune coq, c'està-dire niais, imbécile. Les modernes disent au même sens € une huître i. (Y. plus haut Coquars.) Les poètes du Jargon appliquent dans un sens spécial Cette épithète peu fiacceuse aux gueux et aux voleurs, qui généralement finissent mal :
Coquilîars arvans à Rael.
BaILU.
Et pour ce benardz, Coquilîars, Rebecqaez vous de la montjoye.
Bdum.
Maint eoqutllart, pour les dessasdis vealz. Avant ses jours piteusement trespasse.
Bail. VU.
Maint coquillart escomé de sa sauve.
Bail. X.
Il fkult attendre, coquillari !
— Et quoy? — que noDS ajons nos gaiges.
Fit it saimt ChrisL
Quoquillarst
Que chacun soit en ordonnance Pour faire monstres à plaisance.
Mist. du r. Ttsi.
Coquillart est donné par Cotgrave comme synonyme de cocardeau, Gavami connaissaic-il cette originel Ntl navam jub sole.^- Ajoutons que coquillars avait aussi, au propre, la signification de pèlerins; ceux-ci portaient, comme on le sait, des coquilles sur leur robe et leur chapeau par vénération envers ssdnt Jacques de Compostelle. Or les pèlerins, vrais ou &ux, figuraient en nombre parmi les gueux dont le Jargon célèbre les exploits. — c Coquillards sont les pèlerins de saint Jacques; la plus grand parc sont véritables et en viennent; mais il yen a aussi qui tnichenc sur le coquillardj et qui n'y furent jamais, ec qu'il y a plus de dix ans qu^ils n^ont fait le pain bénit en leur paroisse... • Jargon de P Argot, En plus, eoquUlard est authentiquement synonyme de cocu :
On m'appellera coquillart, Puisque ma dame m'abandonne.
Rondeau anc.
Ajoutons que, au temps de Rabelais, les écoliers de r Université d'Orléans, où Ton prenait, sans beaucoup de
pdne, les grades de Técude es lois, écaienc surnommés
coqtàllotts :
Un estenf en la braguette,
En la main une raquette.
Une I07 en la cornette, Une basse dance au talon, Voas V07 là passé coquillon.
Rab, I, 040.
COQUILLE, subst. fém. C'est l'enveloppe corporelle, la personne même du coquûlard :
Eschec! eschec! coquille se s'en broue...
Bail. X.
Coquille pourrait écre ici le diminutif de coque^ au sens de petit bateau : f Les Anglois deffendant le rivage de la mer contre les François vaillamment allèrent à eux, les uns à batteaux et les autres à petits coques, 1 Juv. des Ursins. Hist, de Charles FI. — La coquille ou nacelle qui s'embroue, c^est-à-dire qui s'envase, qui échoue à terre. Voyez Brouer et Brouetj au même sens :
Qa'ostac n'embroae vostre arerie...
Bail. V.
On dit communément d'une embarcation très légère que c^est une coquille de noix. Cet exemple usuel manque dans le Dictionnaire de l'Académie et dans celui de Littré.
CORNETTE, subst. fém. Ornement des chapeaux au moyen âge, de soie ou de toile.
Cornette court nul planteur ne se joue.
BflU. X.
»|o LE JARGON DU XV« SIECLE.
Le mot n*a rien de jargonnesque; mais je renregiscre pour expliquer mon interprétation, qui est : f Que nul ne se joue à la cornette courte i , c'est-à-dire aux sergents. Il me paraît certain que la cenue des sergents les obligeait à ne porter que des cornettes courtes. Villon, en son Grant Testament j fait le legs suivant aux sergents à pied:
Item aux unze vingtz sergens
Donne, car leur faict est honneste,
Et sont bonnes et doalces gens
Denis Richier et Jehan Vallette,
A chascnn une grand cornette,
Pour pendre à leurs chappeaulx de feautre.
Le legs n'aurait aucun sens si les sergents avaient porté des cornettes longues ; Villon leur en lègue à chacun une, parce qu'il sait qu'ils ne peuvent pas les porter.
En tête du convoi funèbre de Charles VII marchaient vingt-quatre hommes
Portant vingt-quatre sonnettes, Vestuz de noir selon les fourmes, Chapperons d courtes cornettes,
Vig. du Roi Ch. VU, P» «cix.
La ballade X écrit cornette court ^ comme le Grand Tes^ /am«/i/ écrivait ^ra/id cornette. L'invariabilité n'était accordée, selon Génin, qu'aux adjectifs de la seconde déclinaison latine {grandis j viridis^ etc.) ; court vient de curtus. et la ballade X le traite comme s'il venait de curtis. Génin a prétendu que l'invariabilité cessait de droit lorsque l'adjectif ne précédait pas immédiatement le substantif; il allègue à cet égard nombre d'exemples qui paraissent spécieux; mais, en supposant que l'accord des adjectifs de la deuxième déclinaison lorsqu'ils ne précèdent pas immédiatement le
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. aji
substantif (ut une règle, elle était généralement méconnue. Villon ne s'y astreignait pas, car il écrit cage vert dans le huitain du Grant Testament consacré à frère Baude; et, de fait, c'est ainsi qu'on disait, comme Tattescent plusieurs enseignes parisiennes du moyen âge. On lit dans le Roman de la Rose (v« i4o87«-8) :
Que devra moiller en la sausse, Soit verd ou camelline...
Eust. Deschamps écrit : f Ces montagnes cruels > (ms. f> 273); Coquillard : f une verde hucque 1 (Gend. cassé^ I, 155), et • une cotte vert » (f-6.^ 152), .précisément à Tinverse de la prétendue règle. Enfin on trouve dans les Cris de Paris ^ au xvi« siècle :
Vous faut il point de sauce vert.
Tandis que mon pot est ouvert.
Lorsque la cornette était longue, on lui faisait faire un ou plusieurs tours autour du col; c'écait matière toute trouvée pour la plaisanterie patibulaire que voici :
Puisque tu as tant attendu, U ne te faut qu'une cornette De beau chanvre, ronde et estroite Pour te couvrir un peu le col.
Pass^ de J.-Chr,^ notes sur Villon, p. 54, éd. G>ustelier.
COULOIRS, subst. fém. A traduire, je crois, par braguette, sinon par le contenu môme de cette pièce du vêtement masculin :
Pour mieux hjer, desriver la coulotre.
Bail. IX.
ft|» LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
c Etfineront, pour la sale, de deux ou crois couloueres pour geccer le gros relief comme souppes, pain crenché • , etc. Laborde. Èmaux^ p. 230. — f Restant le tiers assés espès, lequel par après Ton passera par une couloire de cuivre persée 4 petits trous* • O. de Serres, 236.
Couloyrej rom.-castr., passoire.
La couloire^ dans ces deux exemples, est une passoire ; mais, au sens rigoureux du mot, c'est un conduit, un objet qui laisse couler les parties liquides. De là le sens obscène. Peut-être aussi, par confusion volontaire avec coullmre, de coglie. Enfin la coulioire est peut-être ici la partie du vêtement que le gueux de la ballade IX desrivey c'està-dire détache pour mieux hyer, ou bien la coulisse qui maintient la braguette fermée.
f Pantagruel voiiloit redoubler au coulouoir (de la ves* sie) 1, c'est-à-dire frapper de nouveau en cet endroit. Rabelais, I, 359.
Le mot est douteux dans le ms. Stockholm où Ton peut lire touloire (v. ce mot). Le / et le c se confondent facilement sous la plume des copistes du xv« siècle, même dans Tintérieur des mots, à plus forte raison comme lettres initiales.
COUPLANS, part. pr. pluriel de coupler (V. ci-après ce mot).
Prince, benardz en esterie Qaeres, couplans pour l'emboareux.
Bail. V.
C'est-à-dire : t Prince, plaignez les benards qui passent en jugement, et qu'on attache par couples pour les livrer au bourreau. •
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. a)|
COUPLER, V. a. de la langue ordinaire.
Couple^ Yoas trois à ces beaulx sires dieax.
Bail. X.
L'iing se lye à Tantre et le couple»
R0si, ▼. x6)47.
Coupler^ V. a., joindre, accoupler des animaux. Lacombe, f Coupiej'Yous à ce chesne et le joignez comme vous feriez votre femme. » Bouchet, III, 125.
Or, escontez que noas ferons Quant devant les larrons serons:
Chascnn au sien se couplera Et les caisses Ij brisera.
La Pass. Je N.-S. Jubtn«l, II, a$s.
Couple, subst. masc, esc au propre le lien dont sont attachés ensemble deux choses pareilles :
Cueillez ces couples pour ces chiens retenir.
Garim, Du C,
COYS, subsc. masc. (prononcez cays)^ cabane, maison, cellier, cabaret.
Levez les sons et si tastez les coys,
B«u. vm.
Ung gier ceys de la vergne cyganlt.
BâU. IX.
Ce devers coys, par an temps da vernas.
PftU. XI.
Santissiez pour le marc don cois.
Li Jus smint NuhoUA. .
a)4 LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
Gaultier, si faut*il regarder S'il n'y a point quelque gourt coy's Là où nous puissions aborder Pour avoir du pain et des poys.
Mir* (les Emfans iugrtUt,
Le même mot que chai ou chaix^ encore usité dans le midi pbur cellier et magasin, f Chaii^ petite maison, cabane, loge ; caya^ cellier, cave. — Tabernasy vulgo vocatas chay, • Lettres de 14.04. des archives de l'archevêché d'Auch. Du Cange. — t Ports de mer, coys et pertuis, et ce que la mer cuevre et descuevre. > Charte bretonne de 1422 ap. La Curne. — Du latin casa^ maison.
CoueSj maison. Vie gêner, des mercelots. Cette diction coue est à rapprocher de l'ancien français cotj maisonnette, cote et cotage^ tenement en roture, angl. cote et cottage.
CREMIR, verbe actif. Ancienne forme de craindre :
Pourtant se font adoubter et cremir Angles bossus, rouastres et staricles.
Bail. vm.
Franc, dit Rollant, bone gent honorée, Sur toutes autres cremue et redoutée.
ROttC.y p. 4S.
Creim que occis soit ainz que soions là.
/Ki., p. 9s.
Forment se fist la serve et douter et cremir»
Btrity LXm.
t Un moult hault prince, cremu et renommé. • Froissart, II, II, 53.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. s}S
Le peaple doit chaciin jour labonrer Poar les estas des nobles soustenir, Et si les doit hononrer et cremir,
Gouv. des RoiSf dans La Curne.
Les tours et les dochiers, que bien a conneii, Qne c'est li lieus Bator, son mestre, le cremu,
Brmm d» la Montagne^ v. asi-a.
Que jamais ne girai en ceste tour cremue»
Ihld. V. aSSi.
Cremourj subst. Crainte. Tremor :
Autrement servir en cremour Que je n'eiisse son mal gré.
Mit. W.-D., ▼. 20.
Craindre j en prov. cremer^ vienc du latin tremercj avec Taccenc sur la première syllabe. Cremir répond à t réméré j avec Taccent sur la seconde. Les deux formes sont également légitimes en formation romane, puisque le latin tTtmerlè^ ne contenant que des brèves, laisse l'accent conique indécis encre les deux premières syllabes. Quanc au changement du / initial en c^ il n'en faut peut-être pas chercher la raison ailleurs que dans la confusion habituelle chez les scribes du moyen âge entre le t et le c, surtout au commencement des mots.
CRUPAULT, subst. masc.Pot. (Voyez Gruppelins,) Âdraguerent de guoble maint crupault.
Bail. XI.
Fors aux pians et aux crupaux Comme frères et catervaux.
R. 01 Taiugui, mt. des Dieadet,
a|tf LE JARGON DU XV« SIECLE.
Cesc à Bouchée que nous devons la craduccton positive de ce mot, qu^il donne sous la forme corpauhy et qui avait disparu de la langue du Jargon dés les premières années du xvir siècle : c Corpault^ un pot : Il a pié un corpault de pivois, c*esc-à-dire il a beu un pot de vin • , dit Bouchet (II I, 129) dans sa XV* serée inticulée : Des larrons^ des voleurs^ des picoureurs et matois ^ qui contient un petit vocabulaire du Jargon des matois vers la fin du XVI* siècle, après le siège de Paris par Henri IV.
Croupe (de cheval), namur., crupe; esp., grupa; portug., garuppa; it., cropa^ croppa^ g^^PP^^ g'^pp^* Groupe est un cerme spécial de peinture, de groppoj nœud, peloton, paquet. Le radical de ces mots, signifiant quelque chose de ramassé, se trouve dans le germanique; scandin., krippa; ail., kropf, protubérance, et dans le celtique gaël crap^ ramasser, conglomérer. Le crupault ou corpault aura vraisemblablement été créé d'après la même idée pour rappeler la forme arrondie ou ventrue des pots.
CUIRS, subst. pi. C'est le mot de la langue usuelle, pris pour la peau humaine.
Blanchir vos cuirs et essurger.
Si' n deit ham perdre et del' quir et del' peil.
Roland, ▼. 101 a.
Car ces ouvriers ont trop courbes les dos^ Je voj qu'ils n'ont que le cuir et les os.
EosT. DiscH., m«. f> a}8.
Le beau corps ! le beau cuir l
Lk FoMTAliti, R«i Cmtdamîe,
Une grosse Aricie au cuir ronge, aux crins blonds.
M** Dis Houuéu», 5«M«i /«r Thiirt,
... Ah ! consin, qu'elle a le nés joli, Le minois égrillard, le cuir fin et poli !
Rbcxakd. L* Bàl, se. tu.
CYGAULT. A défauc d'explication certaine, je traduis hypothéciquemenc ce mot par bohémien, zingaro : •
Ung gier cojs de la vergne cygaulu
Bail. IX.
Veix abroaer à la vergne çygauli.
Bail. XL
Cette vergne cygouh^ où se réunissait l'étrange société décrite dans les deux ballades précitées, est évidemment le champ de foire, le centre d'activité des gueux ou bohémiens, qui l'appelaient ainsi la c ville des Zingari •, comme les gueux américains appellent aujourd'hui New-York Rommeville, avec la même signification, de romany^ qui est le nom du dialecte zingaro.
Ziguej en argot moderne, signifie camarade ; il a passé dans la langue populaire et jusque dans la littérature. On le trouve dans le dictionnaire de Vidocq et dans quelques ouvrages qui reproduisent le style des ateliers : c Entrez, entrez, nous sommes tous ici de bons ligues, • Charles Monselet. Or pgue est généralement considéré comme l'abrégé de liguener^ nom allemand des zingari. t Théodore Lascaris approvisionna ses forteresses et prit à son service, moyennant salaire, des Turcs, des Cumans, des Lains, des Zigues et des Bulgares. • Buchon, Chron. de Romanie^ p. 92 et 93, citée par Génin, Récr, philoLj t. II, p. 75.
Le nom de gypsies ou gitanos s'écrit jincalà dans la langue des bohémiens d'Espagne (vocabulaire de Borrov).
La cigogne de l'argot moderne, qui désigne la préfecture de police, ne se traduirait-elle pas naturellement : le
lieu où Ton conduit les figues? Cetœ cigogne se rapproche écrangemenc de la vergne cygault.
Je cice, pour complémenc d'instruction, la signification c jour • , donnée au mot bohémien dgo par MM. Baudrimont et Francisque Michel, et l'ancien argot cigue^ qui voulait dire pièce d'or. La première acception donnerait, pour la vergue cygault, la ville du jour, la réunion brillante, avec ses feux et ses lumières; la seconde, la ville riche, vers laquelle convergent les écus. Le petit violon ou pochette, h.-all. gige^ it. giga,' esp. guiga^ et la danse du même nom, fr. gigue ^ fournissent une autre induction; la f vergne cygault^ gigauli ou jigauli Bj serait la ville de musique et de danse.
Les trois acceptions conviendraient à caractériser un champ de foire.
DANCE, subst. f. Figurativement pour les postures de celui qui reçoit le fouet, ou les convulsions du pendu.
Nopces ce sont; c'est belle mélodie*..
Dance plaisante et mets délicieux.
6«U. vn.
c Si aucuns de leurs compagnons a été angué, ils disent : il a été marié, et un tel a dansé à ses nopces, c'est-à-dire qu'il y a esté fouetté. > Bouchet, III, 130. Dans le slang : dance al his death, danser à sa mort, être pendu. — • Fut le souper bel et gent, bien dancé et continué toute la nuit. • Froissart, liv. IV, p. 93. Je cite ce dernier exemple à cause du c souper dancé • qui semble avoir été traduit par le second vers du Jargon.
DAVID, DAVYOT, nom propre. Le roi David, qui
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. tjp
jouait de la harpe, patron des musiciens ambulants, et par conséquent des gueux. Cecte explication nous esc fournie par Oudin : • Parent de David, qui joue de la harpe, larron. • Curios, fr, (Voyez ci-après Harpe,)
Voas qui tenez vos terres et vos fiefz Da gentil roy Davyot appelé.
Bail. Vni.
Vive David, saint archquant la babone.
Bail. X.
DELOUER, V. a. Blâmer. C'est le contraire de louer. La fin en est telle qu'elle deloue.
Bail. X.
Delouerj plus correctement deslouerj bas latin dislau" dore (Du Cange), c'est-à-dire blâmer et déconseiller, selon les deux sens du verbe louer qui a signifié conseiller et approuver, t Je vous loue de prendre tel parti •, c'est-àdire je vous le conseille, doit être interprété ainsi : je vous loue au cas où vous prendrez tel parti; je vous déloue d'en prendre un autre.
I Sa femme... laquelle ne feut jamais consentant ne contente qu'il acceptas! ledict office, mais luy avoit tousjours desloué et defiendu à son pouvoir, i Jeand'Auton. Annales de Louis XII j 1Ç06-7. — t Assez l'en desloua le roy Claudas. 1 Lancelot du Lac, t. III, f» 31 r<», c. 2.
Mais cil ne les voellent loer Qui tons biens seullent desloer.
Chat, de Cotuy, v. 39.
On trouve dans les contes d'Eutrapel : c Mon marcher de travers à marche deslouée », c'est-à-dire disloquée. Mais
ce participe vient du y ttht desloyer ^ de desligare (Du C.) et se conjuguerait desloye dans l'exemple ci-dessus du Jargon. Grammaire à part, disloquer vaudrait ici tout autant que dissuadé ou blâmée puisqu'il s*agit de la fin réservée à ceux qui s'exposent au dernier supplice.
DESBOURER, v. a. Équivalent de deshouser. (V. ce mot.) Voler, dépouiller.
Et babignez tonsjoars aux ys Des siresy poar les deshourer.
BaU. I.
C'est le contraire d^embourrerj qui signifie remplir.
Femme pour embaurrer son bas Perdra plainement la grant messe.
CoauitiAftT, I, zsr.
Et mesmement tant de pisseuses Qui se font rembourrer leurs bas.
JoDiLLI. Emgém*.
DESBOUSER, v. a. Prononciation ancienne de desbourserj enlever la bourse, dépouiller, voler.
Et babignex toosjonrs aux js Des sires, pour les desbouser.
Bail. I.
Et sur la tarde Desbouse^ les pouvres nyois.
BâU. m.
Saupicqnets frouans des gonrs arques Pour desbouser beaussires dieux.
Bail. IV.
Bendez vous contre la faerie Quanques vous aurez desbousés.
Bdl. V.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. a^i
Et deshousé de son cuer on sa poue.
Bail. X.
Ponr mieux polir et dishouser musars... Pour mieux blanchir et desbouser coquars.
Bail. XI.
Que nous fault il? force pendus Pour bien fournir notre fouUouse ; Par Jnppin ! trop on les deshousé Qu'il n'a que du vent trop souvent.
Vit de S. Christophe.
Le mot bouser existe dans la langue ; il signifie techniquement former Taire d'une grange avec u'u mélange de terre et de bouse de vache (Littré); bousiller^ c'est travailler en bousUlage, faire une besogne de peu de valeur, mal faire, mais c'est toujours faire ou construire; desbouser pourrait être défaire et, par extension, démolir ou dépouiller. Mais je m'en tiens à débourser ^ qui, étant le vrai sens, doit être le vrai mot.
L'éditeur de La Curne propose de lire débouté. C'est qu il ne connaissait pas les textes du Jargon.
*DESCARIEUX, adj. pi. Qui n'a pas de caire, c'est-àdire pas d'argent; le contraire de carieux. V. ci-dessus Caire et Carieux,
Se gruppez estes descarieux,
BaII. I.
Ce vers paraît reproduit, avec une variante qui n'en doit pas altérer le sens, au deuxième hultain de la ballade IV:
Se gruppez estes desgrappez.
a^a LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
L'espagnol donne descarriadoj fourvoyé. Oudin.
En plusieurs passages, les ballades du Jargon insistent sur le danger de se laisser prendre lorsqu'on a le butin sur soi. La même idée se retrouve dans la scène de Jargon de la Comédie des Proverbes^ p. 59 : • Le Coesre. C'est lorsque l'on est nanty qu'il faut craindre la harpe, f
DESGAUDIR, v. a. Le contraire de gaudirj attrister. V. Gaudir,
De la hanter ma fueille est desgaudie.
Bail. IX.
Le mot est d'exemple unique sous cette forme et avec cette acception; mais on trouve dégaudir^ au sens de réciter, dans la phrase suivante : f Et avec ce (les Génoises) sçavent si bien degaudir leur leçon que rien ne leur en fault apprendre. 1 J. d'Authon, Ann, de Louis XII pour 1502.
Entre gaudir et desgaudir^ de signification contraire, mais de source commune, il faut noter es gaudir (s*)^ verbe réfléchi, venant non pas de gaudium^ joie, mais de gaultj forêt : f S'esgaudir^ Picardis nostris, venatione in silvis indulgere, vel in silvis sesc deambulatione reficerc. > Du C. sous Gau.
*DESGRAPPEZ, part. pi. Littéralement décrochés, décramponnés, c'est-à-dire démunis d'armes ou de ruses, autrement dit « pris sans vert 1 :
Se grnppez estes desgrappe{,
BjII. IV.
Le contraire de grapper^ prendre; italien, grappare. Grappe y crampon, grappin. La Curne.
A ses deux mains formant la grappe,
Lts trois Mantt.
DESMAQUILLIE, p. pas. fém. du verbe desmaqmVir^ Pune des formes alternatives de desmaquillier^ dont Tautre est desmaquilier, [Rabelais conjugue ârr^c^iV de arrachier. c \Jarrachit facillemcnt. 1 I, 135O Défaire; le contraire de maquiller (Y. ce mot).
Lnei la grois s'elle est dtsmaquillie.
BâU. IX.
Subsiste dans Targot moderne : c Démaquiller ^ défaire I. Vidocq.
DESRIVER, V. n. Au propre quitter la rive; v. a. au figuré, en technologie, limer la rivure d'un clou pour le faire sortir de son trou. Littré.
Pour miealx hjer desriver la coaioire •
BaU. IX.
Le sens du Jargon se rattache à la signification spéciale indiquée par Litcré. Voyez ci-dessus c river le bis > dans le Jargon des mercelots sous Biiouard^
.... chevaucher sans selle, River et habiter de hait.
CoQjnLLAlT, I| 148.
DESTIRER, v. a. Tirer en tous sens, rompre, torturer.
Destirer fait la hirenalle Quand le gosier est issegis.
B*ll. IV.
Mais je laisse aux pervers tyrans.
Qui, par mauvaise intention, Vont les laboureurs detirans, Et leur font tribnlacion...
MOLIKET, p. 289.
J'otroie qu'on me voist à chevaux délirant Se le chastel n'avons ains le soleil couchant.
Gvesclm, 896.
t Ils leur donnoient la géhenne, ils les destiroiem sus le chevalet. • Amyot, Lucullus, 35.
DESVOYE, 3* p. du présent de l'indicatif du verbe actif despoyerj égarer, détourner.
Rebecquez vous de la montjoie Qui desvoye Vostre proye.
Ball. III.
Au propre desvoyer avait anciennement un sens qui m'est fourni par Helynand et qui conviendrait au passage ci-dessus, celui de • perdre • :
Mar fu nés quant a cou Savoie, Ki pour tout avoir le desvoie.
Hbltnaxd, U Mort.
Mais si le mot proye doit être entendu au sens jargonnesque (V. Proye) ^ dévoyer se traduirait comme dans l'exemple suivant : t L'odeur seule d'icelle [médecinej lui dévoya tellement le ventre qu'il fut contraint d'aller sept fois à ses affaires à l'instant. 1 Paré. Introd, XXII.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. %^s
DOLLEQUIN, subsc. m. Poignard. Mot ancien de la langue vulgaire.
L'antre pollist martins et dolUquins.
BaU. IX.
DolUquins agas que picques.
MOLIMET, p. 130.
Le glossaire français de Du Cange sous Dollequin^ poignard, dague, renvoie à Doîlequinus ec Dolequinusj gall. dolequin et dollequin; pugionis species. — f Jehan Bernarc cira un dollequin qu'il avoit, et dUcellui cuida codrir sus au suppliant ec Ten ferir. • Lettres de rémission de 1422. Très, ài^s ch. reg. 172, ch. 55. — 1 Icelluy Simonnec fery icelle jeune femme crois ou quacre cops d'un dollequin qu'il avoic. 1 Ancres de 1455, reg. 183, ch. 70. — • Jacoc Cuerqueville cenanc soubz son mancel ung dollequin hors de sa gueine. « Ancres de 1457, reg. 180, ch. 230.
• Dolo esc vagina pugionis. 1 Gloss. lac.-gall. ann. 1352, ex Codice reg. 4120. — t Qui esc crouvé porcanc bascon défendu, si corne lance de fer, ou de plomb, de hache, couceau à poince ou dollequin^ chec en amende de soixance sols. 1 Bouc. Somme rurale ^ p. 859.
Le moc esc puremenc allemand : dolchj poignard. D'après le syscème des diminucifs germaniques, le français dolle^ quin représence l'allemand dolchen^ c'esc-à-dire pecic poignard. Dolch ec dolchen (qui se prononcenc dur ec guccural : dolq ec dolquen) me paraissenc représencer une des formes de Técymologie possible de dague^ laquelle esc inconnue. La prononciation allemande sonne cancôc dolq et tanc6c dolgy selon Taccenc local.
DORER, V. a. Au propre. Dorer son langage.
Songears ne soiez pour dorer.
Bail. I.
Par motz dore^, par joncheries.
CoaxJiLLAJiT. I, as.
Mots dorés font tout en amour.
La ForrAiMB, Pâli d'anguittu.
f Les mots et sentences dorées, » Pasq. Rech.^ p. 513. — f Motz de gueule, motz de sinople, motz de azur, motz de sable, motz dorei, » Rabelais, II, p. 466. — fl Doreur de la nuit, a gold finder, a Jackes former. • Cotgrave. — t Dorer ^ t. de mar. Espalmer, donner le suif à un vaisseau. 1 Trévoux. — Dorar, esp., pallier, dans le sens de dorer la pilule. — i Comment, seigneurs, refiisez-vous à ouïr un personnage qui a le langage si bien doré? • Amyot, Démosth.j 36.
^anglais (foor^ porte, paraît ici hors de cause; cependant je le note, à cause de la suite de l'exemple :
Songears ne sciez pour dorer.
Et babignez toujours aux y s Des sires pour les desbouser.
BalLL
DORLOTZ, subst. pi. En vieux français les dorlots ou dorelots sont des rubans de soie, des franges et autres menus ornements se rapprochant des travaux délicats de la passementerie moderne. Par extension de Tornement à la personne, un dorlot est un petit-maître, un joli cœur. Le mot est employé sous ses deux acceptions normales dans notre Jargon :
VOCABULAIRE ANALYTIQUE, a^/
I* BrocqaanSy dorlot^, grand guain, aabe florye.
Bail. XL
C*est-à-dire, bijoux, rubans, etc.
Nous n'avons qu'an vestnn Qui est à dorelot{ fort laids.
VU de 5. Christophe»
9? Mareuz, arves^ pimpres, dorlot{ et fars.
BaU. XI.
Cest-à-dire pimpans, bichonnés et facétieux.
Le substantif doriot ou dorelot a donné le verbe dorloter , caresser.
Sur la foi d'Oudin, qui traduit le mot dorelors (prononcez dorelos) par : ornamenti d'oro dei donner dorade^ Lictré, ordinairement mieux informé, considère le doriot comme tme sorte de joyau. C'est une erreur complète, ainsi que le prouvent divers textes que je vais citer et qui ont échappé, je ne sais comment, à l'attention de l'illustre philologue.
Le Livre des mestiers nous apprend que les dorelotiers faisaient partie du métier des laceurs de fils et de soie ; parmi les maîtres jurés de ce métier pour l'année 13 19 figure Jehan le dorlotier, et parmi ceux de 1324 Nicholas le dorelotier et Hue le dorelotier {Liv, des mestiers^ p. 80). Du Cange nous fournit à son tour les renseignements suivants : f Doreloteria^ e veteris gallici doreloterie. Ars vittas et tznias texendi, quarum artifex dorelotier et dore^ loteur nuncupabatur, a voce dorelot j ornatus futilis nimiumque exquisitus. «
Dans des lettres de rémission de 1369 : t Lors estant audit jeu Lyenardin Hama, qui avoit appendu aux boutons
a^ LE JARGON DU XV* SIÈCLE.
OU femilliere de son jupon, ou autre garnement, une boursette à sonnettes d'argent, ledit Pignié par manière d'esbatement et de jeu... lui eust dit : Guides eu escre mieux amé des dames pour telz doreioi. • — i Nichilominus dicta /Elipdis... de alio ministerio, se. doreloteriœ se intromittebat^ rubanos... ligneas faciebat. » Arr. Pari. 1421. — • Quiconques voudra doresnavant tenir en la ville de Paris le mestier de franges et rubans, tant de soie comme de fil et des appartenances, anciennement appelé le mestier de doreloteur^ faire le pourra. 1 Règl. de 1403. — f Item les eschevins mettront les gardes sur Tœuvre des rubans de fil et sur Tœuvre àes doreloteurs. t RègL de la ville de Tours ^ I335«
Enfin Sauvai nous a conservé deux extraits des comptes de la prévôté de Paris pour 1455, qui achèvent de nous fixer sur la nature des dorlots ou dorelots et sur le métier de dorloterie ou doreloterie : f De Robinette Doysemont, Isabeau femme Jehan Clément, et Jehanne femme Jehan Ferrebouc, pour leur entrée d'avoir été passées et reçues maistresses farfaresses de franges et rubans de fil et de soie appelés doreloterie,,. De Gillette, veuve d'Estienne Moireau, pour son entrée d'avoir été passée et reçue maistresse ouvrière du mestier de doreloterie^ c'est à sçavoir de faire franges et rubans... » Sauvai, t. III, p. 354.
Nous voilà bien certains que les dorlots étaient des rubans et des franges et non pas des bijoux; et, ceci acquis, nous possédons, pour en rechercher Tétymologie, un point de repère qui manquait à nos prédécesseurs.
Oudin avait imaginé, au hasard, que des dorelots devaient avoir de la dorure, et il en avait fait des joyaux; Scheler, qui Ten croit sur parole, n'hésite pas à dériver
dorelot de or et de dorer, Littré combat cette opinion et accepte les suggestions de Diez qui nous apporte non pas une, mais deux étymologies, Tune saxonne, deorlingj en anglais dearling, qui veut dire favori; l'autre kymrique, dorland ayant la même signification, en bas breton dorlôj caresser. Nous savons, en effet, que le dorlot a cette signification courante dans l'ancienne langue :
O dorlotin diva Robin.
Poés. mss. XIII* siècle. La Cuua.
A Fauvel sont fils ou neveaz, Aq dorenlot font leurs cheveus.
Ils sont de l'église fillastre, Car ils font trop le gentillastre.
Rom. de Fauvel, P. P. L 309.
C'est ce qui me faict estre en grâce Ung fin mignon, un dorelot.
CoQiiiLLà&Ty 1, 190.
Car je congnoissois la mignote Estre bien frisque et dorelote,
R. DB COLURTl.
Ennement, je me tiens bien fiére D'estre aymée d'ung tel dorlot.
nu.
I Laquelle me traictoit et entretenoist mignonAement, comme un petit dorelot, • Rabelais, II, 72. ^*^
Mais il faudrait savoir si cette signification est primitive ou bien secondaire, et se convaincre, par des textes datés, que le dorlawd kymrique ou le dorlô bas-breton, au lieu d'être les ancêtres du dorelot français, n'en seraient pas les petits-enfants.
Je me bornerai à une conjecture qui aurait le mérite.
ajo LE JARGON DU XV» SIÈCLE.
si elle se vérifiait, de faire rentrer la question dans Tordre normal des étymologies françaises.
Scheler admettait que dorelot vînt de or^ ce qui ne rendait pas compte de VI / mais si à or on substitue orl^ on a les éléments d'une formation satisfaisante. Cet orl existe; il ^^t un des aspects, en vieux français, de orula, diminutif de ora^ qui signifie bord en latin, et qui nous a donné en français or^ ur, our^ orl, orle^ urle; nous le possédons sous trois formes : la forme intégrale orle^ en blason ; le diminutif ourlet j et le verbe ourler. Les rubans, franges et galons sont essentiellement destinés à ourler ou border Vourlet des vêtements d'hommes ou de femmes. Etant donné, comme patron du verbe ourler ^ le bas latin orulare, celui-ci donne deorulare^ français deorler^ dourler ou dor" 1er, absolument comme de aurare produit dorer ^ de exprimant ici Faction d'étendre.
L'objet ou la série d'objets en question pourrait donc être représenté substantivement par la forme générale dorUj qui aurait donné dorlot, comme grêle a donné gre^ lotj comme bimbe a donné bimbelotj etc.
Le Livre des mestiers (281) appelle peaux dorle des peaux de peu de valeur destinées à faire des bordures.
DROGUERIE, subst. f. Tromperie, subtilité.
Rasurez vous en droguerie
Et faierie.
Bail. in.
Endroguerj chercher la fortune, OUivier Chereau et Vidocq. — Droguistaj esp, menteur, fourbe. — Dragueur ^ t. d'argot. Espèce de filous qui quêtent pour des infortunes imaginaires. Littré, Dict. (sans exemple à l'appui).
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. asi
Au moyen âge droguerie désignait toute espèce de menue denrée, depuis les épices jusqu'aux joyaux et menus ornements des femmes. Littré explique très bien comment la plupart àts drogues médicinales ayant mauvais goût, drogue a pu se dire de toute chose mauvaise, ce qui suffit à expliquer le sens du Jargon, le mot venant très probablement de l'allemand trccken ou du hollandais trookj qui veulent dire sécher et sec. Cependant, pour le cas particulier du Jargon, je suggère une étymologie, qui parait plausible puisqu'elle fournit un double sens : l'allemand trug (prononcez trou g) est précisément notre drogue du Jargon, car il signifie au propre : tromperie, dol, imposture ; et, avec une autre nuance, illusion ; nous en avons fait truc pour désigner les machines de théâtre et toute espèce d'artifice ou de combinaison qui trompe avec ou sans intention frauduleuse. Le verbe trugen^ avec le même sens, donne trog à l'imparfait et getrogen au participe passé.
I Cet anneau congnois-je bien : car je donnay l'anneau à Lancelot et toutes mes drogueries, i Lanc. du Lac, I, i* i6o.
Droguerie parole et demande, droguer parler. Argot moderne. V. ci-après Entroingnie,
DROUE, s. f. Grain de qualité inférieure, et, par extension, drogue empoisonnée pour tuer les bestiaux.
Vos ens soient assez hardis Que de leur avancer la droe.
Bail. VI.
Le mot se trouve dans le roman de Cortois d'Artois :
Mais mon pain resamble becuit ; Il est fait on d'orge ou de droe; A enviz menjasse si floe Par i'ostel monseigneur mon père !
F» 84 vo.
Le Dicc. de La Curne traduit droe par orge cuite; c'est une erreur démontrée par le texte même de Cortois d'Arras, qui dit d'orge ou de droe; la droe est donc un grain différent de l'orge, quoique donnant du pain également grossier. C'est probablement la doura des Arabes. • La dhorra est peu nourrissante et resserre le ventre •. Ms. arabe de Razi. f Les champs dans ces montagnes (du Yémen) étaient semés uniquement de durra^ espèce de gros millet dont le petit peuple fait son pain. » Niebuhr. Voyage en Arabie, éd. Smith, p. 302. J'emprunte ces deux exemples à M. Marcel Devic, v*> Doura, Ce • gros millet • , de Niebuhr, paraît fort analogue à Pépeautre, sorte de blé fort grossier aussi. L'épeautre diffère peu de l'ivraie, nommée en basbreton dréaucq, Littré enregistre, sans alléguer de textes : • Drocj s. m. un des noms de l'ivraie. Peut-être le basbreton droukj chose mauvaise. 1 Mais ces deux mots, comme dréaucq lui-même, se réfèrent au sens drogue que je viens d'examiner ci-dessus.
Chose certaine, c'est que la droe de Cortois d'Artois est un mauvais grain, comme l'ivraie ; d'où la transition esc facile au sens spécial de f poison pour les bestiaux *, que me fournit la langue des Zincali sous la forme drdo (Borrov).
L. Larchey cite, en argot moderne, le mot drouillassej au sens de diarrhée, qui pourrait bien remonter à la droue du Jargon, comme l'effet à la cause.
DUC, subst. masc. Uoiseau de nuit, se, le pendu qui dort au haut des branches. (Voyez Choue,)
Farciz d'ong lourd plnmbis à coing Qai serre et griffe au gart le duc.
Bail. n.
Et pour la nuyct faire escharguer, Nous mettrons ce beau duc en perche.
Fie de S. Christoph*.
Il y a jeu de mots dans ce second exemple, car il s'agit réellement du duc d'Albanie :
Afin que prestement on aille A ce bel oyseau bailler cure Et pour benistre la verdure Le mettrez la sus hault et court.
lUd.
Far il duca al buioj loc. prov. it., faire le duc dans la nuit, me paraît se rapporter encore aux pendus, quoique N. Duez en donne une autre explication.
Ke fust luno, qUe, dessoubz l'arc céleste Avec son duc tendoit à la pipée...
Rabelais, I, 14.
Voici comment Molinet (p. 171) raconte la mort d'Olivier le Daim :
J'ay veu oyseau ramaige, Nommé maistre Olivier, Voilant par son plumaige, Hault comme ung esprevier; Fort bien sçavoir complaire An Roy ; mais je veiz qu'on Le feist, pour son salaire, Percher au Mont-faulcon.
25i LE JARGON DU XV* SIÈCLE.
DUPPE, S. m. La personne qui se laisse abuser ou tromper. Le Jargon lui donne une seconde acception en renversant les rôles, c'est-à-dire en désignant les malfaiteurs qui se sont, à leur tour, laissé duper ^ c'est-à-dire prendre et pendre.
A Parouart, la grant mathe gaudie Où accolez sont duppes et noirciz.
Bail. I.
Et pour soustenir voz pois
Les duppes sont privez de caire.
Bail. III.
Pour les duppes faire brouer au mynsse.
Bail. IX.
Nous allons donner sur la corne A quelque duppe'...,.
hUsi. di la Passion,
AuK povres duppes? — La havée.
Dial, de MaUpayt et BailUvent,
Dans les deux premiers exemples tirés du Jargon, dupe est masculin; de même La Fontaine écrivait deux cents ans plus tard :
Un des dupes un jour alla trouver un sage.
Fables, IX, 8.
Ce mot est d'origine purement jargonnesque et, à ce titre, mérite d'être longuement considéré. C'est, en eflFet, le Jargon qui nous en fournit le plus ancien et le plus authentique exemple dans un texte que j'ai déjà cité (Disc, prél,^ p. 65) : t Lequel Nobis dist au suppliant qu'il alast avec lui en Tostel où pend l'enseigne des petits soliers, et que il avoit trouvé son homme ou la duppe, qui est leur
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. ass
manière de parler et que ilz nomment jargon, quant ilz trouvoient aucun fol ou innocent qu'ils veullent décevoir par jeu ou jeux et avoir son argent. • Lettre de rémission, 1426. Du Cange sous Dupîicitas,
D'où vient ce vénérable primate des mots jargonnesqucs? Ménage ne hasarda sur ce point qu'une conjecture timide : I En quelques lieux de France, écrit-il, on dit dupe pour hupej ce qui a fait croire à quelques-uns que ce mot de dupe avait été pris en la signification de niais et de sot, à cause que Toiseau appelé hupe esc niais et so:. 1 Les successeurs de Ménage nUmitèrenc pas sa prudente réserve ec donnèrent comme positif que la dupe n'est autre que la hupe^ Toiseau le plus niais de tous, et qu'on applique ce nom aux victimes de leur propre crédulité. Cependant le texte même que je viens de citer oppose à Técymologie indiquée dubitativement par Ménage, et reprise affirmativement par Chevalet, une sorte de fin de non-reccvoir. Si Toiseau se fut appelé dupe en 1426, le mot eût été connu au moins sous une acception, tandis que la lettre de rémission semble l'indiquer comme nouveau et spécial au Jargon. Ceci nous amène à poser cette question nécessaire : comment s'appelait Toiseau ?
Dès le XIII* siècle, Brunetto Latini écrivait (Trésor^
p. 216) : f Hupe est un oisiaus qui a sur son chief une
creste, • Et, aux abords du xv« siècle, c'est-à-dtre con-
temporainement à la constatation officielle de la dupe du
Jargon par la Chancellerie royale, Eustache Deschamps
écrivait :
Exemple en ayons la figure
D'un oisel de douce nature
Qui hupe a nom en no langaige.
Ma. fo s 5 S**.
a5<; LE JARGON DU XV* SIECLE.
Puisque Toiseau s^ appelait encore la hupe aux abords du xv^ siècle, il n'a pu communiquer aux dupes des pedcs filous de Rouen le nom qu^il ne portait pas. En grec on l'appelait Inoi]/; en latin upupa^ de même en italien; upa en provençal ; poppa en romagnol ; poupa en portugais ; en milanais buba; enfin, en berrichon, ube et dube. Mais, à supposer que le berrichon dube, évidemment inconnu des écrivains littéraires du xiii® au xv* siècle, dût jamais prévaloir, à quelle époque le berrichon, qui avait ube^ y aurait-il substitué dube ? Voilà ce qu^on ne dit pas.
La vérité est que dupe pour hupe y oiseau, n'apparaît pour la première fois qu'au xvi® siècle, dans Gargantua : • Cependent venoyt son diseur d'^heures en place, empaletocquc comme une duppe, » Rab., I, 79. Notre auteur y revient dans son irrévérencieuse peinture du Pape : t Panurge... s'escria... en mal an soit la beste, il semble une duppe. — Parlez bas, dit iEditue, il a aureilles. — S! a bien une duppe^ dit Panurge. • Rabelais, III, 35 et 36. Ces deux exemples semblent indiquer que Rabelais a volontairement comparé la hupe à la dupe^ ce qui est Pinverse de Tétymologie acceptée jusqu'ici.
Il faut donc chercher ailleurs,
Littré avait indiqué, sans y insister, duppel^ qui voudrait dire imbécile dans l'allemand de la Souabe. Mais ce duppel est- il ancien et ne traduirait-il pas seulement le mot dupe f Il rencontrerait, en tout cas, un rival sérieux, au moins en considération de son radical deube^d^nsYadjcctiCdeu' berichy stupidus, que contient la phrase suivante : « Nit vein zu vil daz du daub und blind und zu einem deube^ rich verdest » au f<» io6 de t das Buch Arbore humana von den menschlichen Baum^ de Geiler von Kaysenberg,
iii-P», Strasbourg, 1521. Plus prés encore delà dtq>e française se trouve le doup ail. du moyen âge, au même sens de stupidus que deuben'ch : t ist er ein zage er heisset blœde, ister frech er heisset doup t^ cité par Scherz diaprés la Collection des poètes allemands du moyen âge, dans la bibliothèque de Saint-Jean-de-Jérusalem de Strasbourg.
Cependant l'objection subsiste; quoique antérieurs à Rabelais, doup et deuberich sont postérieurs à Fintroducdon du mot dupe dans le Jargon français et le reproduisent peut-être.
C'est pourquoi je me risque à proposer une étymologie nouvelle, qui me parait répondre à presque toutes les données du problème. Les plus vieux monuments législatifs et diplomatiques de FAllemagne emploient fréquemment un mot ou plutôt une famille de mots, dont voici les diverses formes : dub^ deube^ dieb, dube^ duve et dupertj qu*; n'offrent qu'une seule et même signification : le vol, furtum; il s'y joint un adjectif dubig^ qui signifie furtim ablatum. Ces différents vocables répondent à la condition d'ancienneté ; on les rencontre, par exemple, dans VÀlsatia diphmatica de SchOepflin, qui ne renferme que des actes se référant aux dynasties mérovingienne et carlovingienne. Le dub ou dube simple est le vol clandestin; lorsqu'il est uni au mot f recel ^ il signifie vol commis publiquement, avec audace, et devient un crime capital. Toutes ces acceptions sont appuyées d'exemples recueillis par Scherz, sous les mots précédemment cités ; entre autres : • umb dub und fraeuel, und vas biss ans bluot gât. 1 J'ai choisi celui-ci, d'abord parce qu'il est court, et surtout parce qu'il est daté de 136 1, date très voisine de la période immédiatement antérieure à la formation du Jargon.
as8 LE JARGON DU XV SIÈCLE.
Le sens fondamental est clair et positif : dub, dube ec dupen expriment le vol simple, clandestin, la filouterie. Que le sens ait passé de l'action au sujet, c'est une transi* tion très admissible, et que rend vraisemblable le passage ultérieur, déjà signalé plus haut, de la qualification de dupe du volé au voleur.
Quant à Tintroducdon d'un mot d'origine germanique dans les premières couches du Jargon, j'en signalerai d'autres exemples non moins caractéristiques aux mots GUr et Gierement, ci-après. On remarquera que la lettre de rémission de 1426 se rapporte aux exploits des filous de Rouen; et il y a longtemps que MM. Duméril signalèrent, avec sagacité, le constant afflux des idiomes du nord en Normandie longtemps après la conquête de ce pays par les Danois (Introduction au dict. du patois normand^ p. XLY et suivantes).
Signalons encore la présence dans le Dictionnaire teuiO'
nico-latin de Kilian (1588-98) du verbe dobbelen^ jouer
aux dés, qui pourrait bien se rapporter aux mots doubler^
doubleur et doublage (voler, voleur et vol) du langage
blesquien.
J'enterve trucher et doubler,
Ol. Curbad.
Dupa a la même signification que le français dupe dans le Jargon espagnol, recueilli par Oudin.
D'ailleurs, la huppe est-elle si bête que Tout dit Ménage et zt^ amplificateurs } Ce n'était pas Pavis de Richard de Fornival (mort en 1260), qui présente la huppe comme le modèle de la piété filiale : f £t aussi li faon de la huple^ quant ele est enpanée, jamès ne mueroit ele par li, aussi come autre oisel ; ains vienent li huplot^ si lor erracent à
lor biés les vies pennes. Et puis si la keuvenc et norrissent tant que elle esc toute rempanée; et bien metent aucretant de tans à li cover et à li norrir comme ele mist à aus, quant ele les couva. Dont me samble il que je vous pourroie bien estre aussi bon fiuz come le hon à la chuigne et à la hupie sont à lor mères. • Le Bestiaire d'amour. L'éditeur de ce curieux ouvrage, M. C, Hippeau, rapporte les anciennes traditions arabes, qui accordent à la huppe non seulement d'admirables vertus, mais encore une science magique : c Un jour, disent les écrivains juifs {ap. Bochart, Hieioroicorij t. II, p. 347), Salomon, à l'instigation d'Asmodée, roi des démons, envoya ses esclaves à la recherche d'un nid de huppe, caché dans les rochers d'une haute montagne. On lui rapporta des petits qui furent soigneusement enfermés dans une cage de verre. La mère, ne pouvant plus pénétrer jusqu'à ceux-ci, alla chercher un ver appelé samir^ dont le contact suffit pour briser non seulement le verre, mais les pierres les plus dures. • Ibn-Abbas attribue à la huppe le pouvoir de distinguer les sources qui peuvent se trouver à la plus grande profondeur, comme si la terre avait pour elle la transparence du verre. Elien avait déjà raconté que le propriétaire d^iui mur, dans lequel une huppe avait fait son nid, ayant fait boucher avec des pierres le trou par lequel elle pouvait entrer, Toiseau alla chercher une herbe devant laquelle l'obstacle tomba sur-le-champ.
Voilà qui suffit à faire rejeter l'étymologie des dupes du Jargon par l'assimilation à la huppe ^ oiseau, comme type de crédulité sotte et niaise. Bien au contraire, la huppe gardait encore au xvi® siècle son renom d'intelligence et de sagacité.
a6o LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
Guillaume Guéroult, Fauteur du Naturel des oyseaalx (Lyon, 1550), loue en ces termes bien sentis la prudente défiance de la huppe :
Douce est sa voix, et son chant délectable, Et dans le creux d'un lieu inhabitable Toujours el vient son toit édifier ; Jamais ne veut en Thomme se fier.
Bien congnoissant qu'il machine contre elle En tous endroits quelque fraude ou cautelle, Pour Tattrapper par sa subtile ruse.
Par tel moyen l'homme discret et sage Doit dechasser (pour éviter dommage) L'homme pervers qui de trahison use.
Qté par Méon, BÎAsontt p. 324.
La longue persistance des traditions qui attribuent à la huppe des qualités inconciliables avec le rôle de dupe ne permet pas de maintenir Thypothèse suggérée par Ménage d'après une équivoque de Rabelais.
DURE, subst. f. La terre; encore un mot ou plutôt une expression figurée qui du Jargon est entrée dans la langue courante : F Académie française a consacré : coucher ou dormir sur la dure.
Et de la dure si très loing.
Bail. II.
La dure bientost nen verrez.
Bail. V.
Tu es deschiré. — Tout à plain De dormir vestu sur la dure.
Vie d* S. ChrisUphe.
La dure signifie également la terre dans le Jargon des mercelots et de Bouchet, III, 129. — c A deux ou trois
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. atfi
charges que leur firent les Français, plus de cent cinquante furent estendus sur la dure. • Jean d'Authon. Ann. de Louis XII j f> 21 r^', dans La Curne.
ECLIPSES ou ECLISSES, subst. pi.
Pour remboareoz feront iclisses.
Bail. IV.
Le p ai éclipses étant muet, le mot se prononce eclisses. S'agîc-il d^ éclipses ou à^ eclisses? On aurait pu comprendre le premier de cette manière : vous ferez éclipse pour le bourreau, c*est-à-dire vous vous soustrairez à sa juridiction, car le "sens courant du mot éclipse ^ dans la langue du moyen âge, ailleurs qu'en astronomie, était absence, suppression, démembrement de juridiction, etc. Beaumanoir, Coutumier général ^ etc. Mais ici il s'agit, au contraire, non pas de se sauver, mais d'être pendu.
Il faut donc comprendre : t vous ferez eclisses pour le bourreau, qui vous déchiquetera, vous et vos vêtements • .
O lai ert le roi de Galice
Qai fait de mainte lance esclice.
Paxtonov. ms. Î9 151. La Cuimi.
. . . D'or sera et d'argent grant esclipces . . . Et pour ce que de tous biens est esclipce,
EusT. Descb.
EMBABILLEZ, adject. pi. Fourni en babil, subtil en paroles, hâbleur.
Ronges goQJons, fargez, embabiUe^.
Bail. Vin.
f Embabillé, Un courtisan bien embabilli. Wellspoken; that hach tongue at vill, or chat vancs no babil. • Cocgrave. -— • Embabillé^ gran dicitore, ciarlone. i Oudin. Rech, fr, et it.
Enbabioler^ auvergn., enjôler. — t Imbabolare^ it. Esberluer, éblouir. • N. Duez.
Enbabinaj v. a., enjôler; enbabynayré^ enjôleur. Enbabioula; enbabioulur, mêmes significations en rom.-castr.
EMBOURËUX, subst. m. Celui qui embourre, le bourreau.
Dont Vemboureux lui rompt le suc.
Bail. IL
Pour Vemboureux feront eclisses.
Bail. IV.
Prince, benardz en esterie Qaerezi couplans pour Vemboureux.
Bail. V.
Et Vemboureur pour tout potage Me mit dehors par sanlcondnyt  torches de fer.
VU de S, Christophe»
Vemboureux ou Vemboureur ^ comme l'écrit très bien la Vie de saint Christophe^ est celui qui embourre^ qui met les gens en bourre ou filasse, en un mot, qui leur pose la cravate de chanvre; et c'est là probablement Tétymologie, si controversée, du mot bourrel ou bourreau, celui qui pend, celui qui èoa/re. tTon père a été étouffé dans la filasse; il est mort en Tair avec un bonnet de nuit de cheval au col, en faisant une grimace devant le Pont-Rouge. • Le Déjeàné delà Râpée, p. i8.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. a6]
Et à brief parler je m'y fourre Ni plus ni moins qu'en une boum.
Le Franc Archer de BagnoUî,
i £cà l'endroit de ladite oreille, sera emhourré de coton ou de drap pour cacher le vice. • Paré, VIII, 29. — • Et seront lesdits corceletz si bien appropriés et embourrei qu'ils ne blesseront aucunement. • Ibid. XVII, 8. — Nous |
disons, en ce dernier sens, rembourré^ et c'est aussi la forme donc se sert la ballade V du Jargon, ramboureux^ dans l^éd. de 1489.
Cela dit, il faut remarquer la curieuse imitation du Roman de la Rose que Villon, toujours préoccupé d'intentions littéraires, a introduite dans la ballade II, ce lugubre miserere des voleurs. Pour exprimer que Colin de Cayeux avait pleuré devant la roue de torture, Villon dit ironiquement :
Pas ne scavoit oingnons peller,
Dont Vemboureux lui rompt le suc.
C'est un souvenir, singulièrement appliqué, du Roman
de la Rose :
Larmes ne sont pas desdaigneuses,
Mais esmenvent les gens piteuses.
Et se vous ne sçavez plourer,
Couvertement, sans demourer,
De vostre salive prenez,
Et jus d'oignons, et l'espreignez,
Ou d'aulx, ou d'autres choses maintes
Dont voz paupières soient oingtes.
S*ainsi le faictes, plourerez
Toutes les foys que vous vouidrez.
Ainsi l'ont fait mainz laboureux.
Villon fait un jeu de mots sur le laboureux d'amour.
qui se frotte les yeux de jus d oignon ou d'ail pour se faire pleurer, et Vemhoureux qui rompt le suc des oignons de gibet, c^est-à-dire qui fait pleurer les condamnés à mort. Cette métaphore paraît avoir été goûtée; on la retrouve, cum commenta ^ dans le Mùtere de la Passion :
Qae fais-tu là? — Je plame ongnons Pour faire saulce de gibet A quelque beau gentil varlet Que j'ay céans en pension.
Et dans le même sens : c Les petites anguillades à la saulse de ners bovins ne seront espargnées sur vozespaules. i Rabelais, III, 233.
J'ajoute que labourer est, comme le mot arer (voyez Arerie)^ souvent employé par les écrivains du moyen âge dans le sens de c travailler en terre vivante et animée • , et lahoureux pour industrieux, ingénieux, travailleur. C^est ce qui donnait sans doute quelque sel au jeu de mots de Villon sur lahoureux et Vemhoureux.
Qu'il soit prins, qu'on l'envoyé querre ; On le labourra comme terre.
CoQ.OItLAXT, 1,7.
Sur peler toignon^ voir aussi Ducatiana^ II, 522, et la grant Nef des Fous. Encore en usage au xviii* siècle : • Adieu, figure d'oignon pelé^ qu'on ne sçauroit voir sans pleurer. • Le Déjeuné de la Râpée^ p. 7.
*EMBRAYEURS. Agiles à la fuite.
Mes frères, soies embrajreux, Et gardez les coffres massis.
Bail. IV.
J'observe que la forme suivie par le texte de la ballade IV : c Gardez les coffres massis i pour c gardez-vous des ... I esc régulière : • (Gardez les grifs du^faulx liéparc I dans le Blason desfaulces amours).
Ce passage peut s'entendre sous deux formes différences, qui concourent au même sens :
i» Le verbe embroier ou embraier^ qui signifie percer,
enfiler :
Quant voit Feipiel vers lui torner, Si se fiert dedens et emhroie.
GUILL. Dl PaUUIB.
c Soyez embrayeurs i voudrait dire i enfilez le chemin i ; c'est une tournure assez commune dans la langue : enfiler un sentier, enfiler la venelle.
Vous enfilii^ tout droit, sans mon instruction. Le grand chemin d'enfer et de perdition.
Mout&E. École dis femmes, act. UI, K. i.
a® Embrayer^ mettre des brayes, passer ses culottes (pour s'enfuir). Embraia en languedocien. Imbragare^ it, même sens. N. Duez.
Conf. avec le verbe emblayer, empêcher, donné par Borel, embléer en anc. pic, emblayer en pic. moderne. Ce dernier dialecte possède aussi embleyeux^ qui signifie faiseur d'embarras, empêcheur, fâcheux.
^EMPAVE, part, passé de empaverj au f ropre pavoiser.
Qu'ange n'j ait des claves empavé
En ceste vergne où votre an veult loirrir.
Bail. Vm.
Le mot esc d'exemple unique. A supposer quHl le faille maintenir (voir ci-aprés, sous Empoué, une variante que j^ai adoptée comme étant indiquée et même commandée par la rime avec broué)^ on devrait traduire le vers ci-dessus par • qu'il n'y ait dans le lieu où vous voulez vous exercer à la maraude, nul sergent ou archer pavoisé^ c^est-à-dire bardé, muni, de clefs ou de poucettes * .
Empaver a pu exister à côté de paver qui est son com— posant.
Le grec iraUiv, battre, frapper^ a donné le latin pavire^ qui signifie primitivement battre pour aplanir, puis, par extensions successives, couvrir le sol d'un revôtemenc quelconque, soit de pierre, soit de bois. Voici quelques exemples décisifs : t Ibi de testa aridâ pavimentum struito : ubi structum erit^ pavito, fricatoque, uti pavimentum bonum fiet. • Cato, cap. xviii. — t Sed utrumque more piscinarum devexum Uni clivo^ et exstructum. pavitum que solum habeatj ne humorem transmutât, • Columella, 1. I, c. vi. — • Comminuito terram^ et cylindro^ aut paviculâ ccwrquato. • Cato. cap. cxxix. Dans ces trois exemples, paver la terre, la travailler avec la pavicule^ c'est la rendre unie, dure et imperméable. Le revêtement vient plus tard, et finalement le revêtement en grès, qui n'est qu'un cas particulier de pavimentum f pavement ou pavé,
La chose pavée ^ c'est-à-dire couverte, protégée par un revêtement, est devenue en français pavaie^ pavais, pavois [^roïiovictz paves]. Le sens s'est en même temps dédoublé. D'une part, il a donné le pavé^ c'est-à-dire le revêtement de bois ou de pierre posé sur la terre nue préalablement pavée, c'est-à-dire aplanie; de l'autre, le pavois (prononcez paves), it. pavese^ esp. paves, bas latin pavensis, c'est-à-dire
le rempart au moyen duquel Thomme se garantit des coups et des projectiles.
Le bouclier ou rempart portatif et individuel n'est, à son tour, qu'un cas particulier du pavois. L'ancienne marine nommait pavois des boucliers dont on garnissait le bord supérieur des navires et la tour de hune pour faire un rempart à F abri duquel on combattait. L'expression s'éten* dit aussi à la guerre terrestre : i Si sachez qu'il ne faisoit mie bon approcher, si on n'estoit fort armé et bien paçoisé, > Froissart, I, i, io2. — • Avezedo fit ouvrir le milieu de son retranchement, qui estoit fait de pavois de navire. • D'Aubigné, Hist., III, 197, On appelle encore aujourd'hui parois les bordages cloués sur les jambettes ou plus haut que le plat-bora. Certains bordages s'appellent pavois de poulaine. Jal et Litt(é.
Cest ce qu'Oudin explique très bien dans son Diction^ naire espagnol^ qui nous conduit à empaver par empavesar^ c'est-à-dire pavoiser^ bastinguer pour le combat naval. Empavesar est lui-même complété par empavesada^ c rempart qui se fait aux bords des galères avec des mantelets de toile, pavesade, bastingue 1 .
Il est certain que l'emploi des toiles constituait un progrés dans Part de la défense, car elles ont la propriété, que les Russes mirent ingénieusement à profit au siège de Sébastopol, d'arrêter les projectiles au passage ou du moins de les amortir pourvu qu^ elles soient laissées jusqu^à certain degré mobiles et flottantes. On apefçoit maintenant la transition du pavois, pièce de résistance en bois ou en métal, au pavois morceau d'étofie, qui, teint de diverses couleurs, s^emploie de nos jours au service des signaux et à Tomement du navire.
Cette digression n^en est pas une, car elle nous ramène au Jargon et à Fargoc, qui, se saisissant du français pavois et de Tespagnol empaçesar, en extraient le substantif empaves avec la signification de linceul ou drap de lit (Jargon d'OUivier Chereau), devenu empaffedzn^ Targotde Vidocq. f Ils font porter à leurs marquises des empaves qu'ils étendent sur la frétille de quelque garnaffle, et là peaussent et roupillent gourdement. t Vie généreuse.
EMPLE, adject. m. Ancienne forme A*ample,
Et eschecquez tost, en bronant, Qu'en la jarte ne soiez empU,
Bail. U.
Ains vet et fet ses pas pins emples»
Im CbarreUe, citée par Lirrit, y Am^U.
Salomon qui fut si emple, Si très riche, si poteys.
Ms. ap. La Cuimb,
Autre mot tout pareil, que je cite pour ne rien omettre, t Selon ce que Yemple déclama especialement en court, i Britt. Loix d'Angl.^ f^ 151. Emple vient ici de l'anglais io emplead et signifie le poursuivant en justice.
^EMPOUE, part, passé de Empouer^ tenir dans la pacte. (Voyez Poue)
Qu'ange n'y ait des claves empoué En ceste vergne où vostre an veult loirrir.
Bail. VIII.
J'ai restitué empouer au lieu à^empaçei qui se lit dans le ms. Stockholm, en me guidant à la fois sur le sens et sur
la. rime broué qui précède. Toutefois, j'ai indiqué au mot mmpapé la signification possible de ce dernier mot.
EMPS, subst. pi. pour ANS. Voyez ce mot.
ENASTEZ, part. p. pi. Littéralement mis en bois, c'est-à-dire branchés, élevés au haut de la potence comme le fer au bout d^une pique :
QuViuur/^ ne seje en sûrie Blanchir vos cuirs et essnrger.
Bail. V.
Enhaster^ enhanster^ empaler, embrocher. Du Cange, sous Hast a,
Ennasidy embroché. Dialecte romano-castrais.
Du latin hasta, lance, qui donne en français haste et tute, en prov., esp. et it. asta^ en portug. aste^ en angl. haste (fagot stycke, Cotgr.),
Broches de fer, hastes de fxist.
EutT. Dbscb., f* 491.
La différence de la broche à la haste ^ c'est que celle-ci est en bois. Le français moderne conserve hateUt, petite broche pour enfiler des oiseaux, des rognons, etc., et pour assujettir la pièce de viande à la broche principale. Un hâteur de rôt est celui qui met en broche, et non celui qui accélère la cuisson, comme Font cru quelques écrivains.
Lacombe donne enhatir^ percer d'une lance, et N. Duez nastare^ avec le sens d'arborer (au bout d'une lance). Le pendu est arboré au sommet de la potence.
c Enastar lania. Mettre le fer à une lance, mettre le
fÎLSc OU la hampe, faire un bascon ferré. — Enastada eosa. Chose de fer mise à un fv^t^enastée. — Enastadura, Action de mettre un fust à du fer. t Oudin.
Notons encore les mots astar et astado du Jargon espagnol, qui signifient élargir, croître, et par extension grandir. On grandit les pendus en les plaçant au haut d'un arbre.
Un autre verbe, formé comme inhaster ou enhaster, subsiste dans la langue judiciaire, c'est subhaster^ vendre publiquement, de sub et hasia, « Je ne veux pas oublier les somptueux meubles d'or et d'argent, tapisseries et autres richesses que nous fismes prendre, vendre et subhaster. » LaRochef,, Mém,j 68.
L'aatre vielle en sa main tenoit Un g lave qui tous plains estoit D'orelles d'ommes treffbrées Qui y estoient enhanstées.
GuiONiviLLi, ap. Du C. 633''.
Adan ne Noé ne chaussa Ne nos pères d'antiquité Tels solers comme on trouvera, Qui une aulne ont de bec anté Dedans, de baleine enhanté.,^,,
EusT. Dbscb., f> i}8.
f Trouvèrent les François des pourveances de chairs enhastées, pains et pastés au four, i Froissart, I, 148. — « Fist prendre la meschine, et tourmenter de divers tourmens, puis la fist enhastir en ung pal et ficher en terre. 1 Chr, S, Denis ^ I, f» 50^. — i Les supplians prindrent en Thostel d'icellui Mosnier... trois pièces de chair qu^ilz enhasterent en un baston. > JJ. 195, p. 608, an 1471.
ENEROUER, v. a. Se mettre dans le brouillard, s'en aller, se diriger, s'enfuir, etc. Voyez Brouer,
Car vendengeurs des ances circuncis S^enhrouent du tout à néant.
Bail. L
Qu'ostac n'embrouê vostre are rie Où accoliez sont vos ainsnez.
Eschec ! eschec ! coquille se s^inbroue.
Bail. X.
Je m*enbrouai au gourd piard.
VU dt 5. Christopht,
c Plusieurs villains du pais vindrent despouiller les mors, et quand les gens d'armes s'en retournèrent, iceulx villains s* enbrouerent bientost pour doubte de mourir, et iceulx qui peurent être attainz eurent mauvais payement. 9 Menard. Hist. de Bertrand du Guesclirij p. 118.
ENCLAVEZ, part, passé d'enclaver,
Q}x*enclave{ ne soiez deux et deux.
Bail. I.
Enclaver vient de in et clavus^ clou; il est donc, au propre, synonyme à^enclouer, — t Hélène en fit enclaver (un clou de la croix) au heaume de son fils, t Calvin, 147. — Mais les deux verbes enclouer et enclore sont si voisins dans la langue du moyen âge qu'on les distingue difficilement. (V. ci-après Encloue,) La mesure du vers invite à le rectifier ainsi, sans changement de sens :
QuVfic/<7{ ne soiez deux et deux.
On pourrait lire aussi bien l'exemple précité sous troisième forme :
Qa'en claves ne soiez deux et deux.
Il s'agirait alors de clefs (voyez v^ Claves] ; la signification resterait la même; mais le vers serait toujours long d'une syllabe.
ENCLOUE. Forme ancienne de la troisième personxie singulier du présent du subjonctif à! enclore.
QaViiclo{ ne soies deux et deux.
Bail. L
Laez aa bec que l'on ne vous encloue.
Bail. X.
On pourrait, dans l'exemple ci-dessus, comprendre que les Gueux devront prendre garde qu'on ne les cloue ou qu'on ne les mette sous clef; ce serait tout un. Voyez £«claves ci-dessus. Mais encloue appartient ici au verbe enclore; ce qui se justifie par les exemples suivants : c P r ço dist à cez de Juda : Edifiums cez citez, si's enclaums de murs e de bones turs. t Roisj p. 300.
Car pour ce que j'ai froit, en mon mantel m'/nclo.
Btrit, ▼, S)4.
.... Une alée Qui se tournoit sus la rivière Qui bien Venclooit par derrière.
Froissa RT, EspinetU amoureuse ^ y. 3439-41.
c Quant il pleut le soir et fait mal tens de nuit, il s^encloent en leurs pelices. t Joinville, 230. — c Quant il cstoit parti de ses chevaliers, il s*enclooit en sa chapelle. ■
Ib,j 270. — «Si laissèrent avaler le granc rascel, et en^ clcireni le chevalier dehors, t Froissarc, I, i, 149. — c Ce n'est pas sans cause que nous encloons toutes promesses en Christ. • Calvin, Inst, 448.
On voit que les formes anciennes à'enclore se confondraient facilement avec celles (ïenclouer,
ENCLOZ. Enfermé ou attaché. J'ai substitué ce mot à celui d*enciapei donné par le texte gothique et qui allonrgeait le vers. Y. ci-dessus les mots Enclavei et Encloue,
QaVnc/0{ ne soiez deux et denx.
Bail. I.
Tu ciiidoies Jhesa tner,
Mais 7 l'a mis en prison claude.
La Pass, Ht N.^S. Jomnal II, 195.
♦ENGAUDRER, v. a. Tromper.
c'est tout son fait d'enf^audrer les gaudins.
Bail. IX.
Toujours trompeur anltruj engaultre Et rend vecjes pour lanternes.
ViLiow. Gr. Tfsi.
Voici un mot bien curieux ; il prouve avec évidence que la traduction des mots du Jargon n'est que l'intérêt secon^ daire de la présente étude. Engaudrer ou engaultrer^ c'est tromper ; les deux exemples fournis par Villon et demeurés uniques ne laissent rien à désirer comme clarté.
Mais d^où viennent-ils? Voilà la question. S'en tenant à une analogie de sons, soutenue par une analogie de sens, Formey {Œuvres de Villon, éd. Ad. Moetjens, 1742,
p. 79) donne cecte glose éconaance : c Engeole, Hingabiolaiurare{sic) comme peinture de picturare, ou à^engohiolatar^j comme, selon Ménage, vautrer de volutare. • M. Paul Lacroix (éd. Janec, 1854, p. 92) traduit plus simplement : • Enjôle, englue. ■ Ce sont là des synonymes, non des étymologies.
Examinons.
Enjôler esc la forme moderne d'engaiolerj mettre en cage :
Des l'emprisonne et engaiole Plas qae ne soit gais en gaiole,
Mir, dt CotMtL
On a dit plus tard engauler (Oudtn), anglais, engaolj emprisonner. En supposant que Villon eût voulu écrire enjôler ou plutôt engauler^ on peut admettre, à la rigueur, qu^il eût dénaturé le mot en engaultre pour le faire rimer avec aultre^ feautre^ et peaultre dans son Grant Testa^ ment; mais rien ne lui était moins utile dans la IX* ballade du Jargon, où le mot est placé à l'intérieur du vers; il pouvait écrire, sans rien changer à la mesure ni au sens :
c'est toat son fiit à'engauUr les gandins.
Pour le sens ai engluer, l'hypothèse ne mériterait considération qu'à la condition de lire engodrer et d'admectre une assertion purement gratuite de Génin, qui prétend que godron a signifié autrefois en anglais amidon ou colle. Quant au mot goudron^ dont la plus ancienne forme esc dkatranq, de l'arabe qatran, il esc moderne en français et ne remonte pas au delà du xvr siècle.
Une troisième source, à laquelle n*onc pensé ni Fonney
ni M. Paul Lacroix mérite d'écre indiquée ex aquo avec \e% deux précédentes, c'est engan^ tromperie, enganer, tromper, italien inganno (lat. ingenium)^ même famille que le traître Ganelon de la Chanson de Roland :
Qa'avoit desireté par son engan,
Aiol. 3416.
Que pins i iriez mis, plas seriez engane^,
Dodrinëi, cité par Da C.
Malt par se tient à enganni.
Li Lutidmrts, Ibtd.
Quatrième et dernière formation hypothétique. Du larin calda, eau chaude (Sénëque) sont sortis caldaria^ chaudron (Vulgace) , caldarium, cddanus (Vitr. et Plin.) , d'où le français chaudron (esp., calderon]^ qui a fait chaudréty quantité de matière contenue dans un chaudron, conservée, au dire de Littré, dans la technologie contemporaine. On en pourrait tirer enchaudrer, dont je ne connais d'ailleurs aucun exemple.
Je crois que la solution existe, mais qu'il la faut chercher ailleurs. C'est le vers même du Jargon qui m'a mis sur la voie :
c'est toat son fait â^engauirer les gandins.
Qu'est-ce que les gaudinsf Ce sont les voleurs réfugiés dans les bois, gauj gaw, gaudj gault^ gaudine; rien de mieux établi, t Bagaudœ dicti quasi s/lvicolae, gau enim lii^ua gallica sylvam sonat. t Altaserra. Rer. AquUan.^ p. 134. (Voyez les autres textes sous Gaudins.)
Engaudrer ou engauitrer ne signifierait-il pas mettre en gaud ou en gault^ c'est-à-dire mettre en bois, emboîser ?
Or emboiser signifie couramment séduire, tromper (Ord. desR. de Fr.^ I, p. 8i]; Boursault écrivait encore en 1694.:
Est-ce ma faute à moi si madame Vembotse?
Les Mots à la mode, se. xv.
Engaudrer ou engaultrer ne serait donc que la traduction pure et simple ai emboiser par substitution d^un synonyme à un autre. Pour moi, ce rapprochement fut un trait de lumière; il avait d'ailleurs le mérite d'expliquer l'allitération à' engaudrer à gaudins. Quant à Tépenthèse de IV (engaudrer au lieu A^engauder)^ elle ne saurait faire difficulté; on en connaît de plus surprenantes, telles que celle d'adraguer (v. plus haut) pour adaguer^ laquelle est cependant acquise et hors de discussion.
Emboiser se rattache à toute une famille de mots : bodie^ boidiej boisdie^ boisette^ boisie^ bousie^ boysie^ se. tromperie ; et boisdeuxj boiseor^ boiseour^ boisieusj boisis, boisseor^ boisseur^ trompeur, à laquelle on a cherché des généalogies extraordinaires : f II paraît plus naturel de faire venir ces mots de celui de boisj où la trahison et les autres crimes se commettent plus communément ; les mots embusquer^ emboiser et autres semblables paraissent s'en être pareillement formés. 1 Telle esc Topinion de M. L. Favre, le savant éditeur de La Curne (v BoLsdie)^ et je m'y rallie complètement.
ENMALER, y. a. Enmaller, mettre en malle, emballer.
EnmaUs en coffre en gros murs.
BaU. I.
Le vieux texte imprime en mahés; mais la correction
s'impose d'elle-même, puisque enmahr eti coffre est l'expression vraie et même pléonasmacique.
Ses chiens avoirs fist enmaler,
Gutrre de Troie,
< Il avinc un matin qu'ils dévoient heirer, que cîz qui dévoient trousser et enmaler les licts... • Vita Sanctœ Isabel. Du C, p. 171. Voyez Du C, Gloss,^ sous Mala et sous Immallatus.
Et se les testins est démise, Il convient faire en la chemise De celle qui li sangs avale, Deux sacs par manière de maie Où Ton fait les peaulz enmaler Et les tetins à mont aler.
EusT. Dbscb., ms. f» 497, c. ^.
I Je vois que de jour en jour nostre nombre diminue, et que le plus souvent les nouveaux receus, pour ne sçavoir Fart de la voUerie, sont troussez en malle et sont conduits à Montfaulcon, pour là faire la sentinelle et faire des cabriolles en Fair. • La Caballe des filous j p. 149. Variétés^
ENTERVER, v. a. Interroger, comprendre, spécialement entendre le Jargon, être initié au langage et aux coutumes des gueux :
Par joncher et enterver,
BaU. m.
Entfrv€{ à la floterie.
Bail. Vs
Enterpe^ tonsjonrs blanc pour bis.
Bail VI.
Que fais-tu, Morgalant? — yenterve Un tas de propos en ma teste.
Vit dt S. Christopht.
Emrever^ c'est entendre, Bouchée, III, 130. — De même dans les livres jargonnesques et argotiques de Pechon de Ruby et d'OUivier Chereau.
yenterve trucher et doabier,
Ol. Cbbuav, éd. de Troyes.
« Enterçerj to understand. • Cotgrave. — Eniravar^ Jargon allemand, entrucher, parler argot. — 1 Entraver, entender; palabra de gerigonza. t Oudin. — 1 Emerver ou entraver le gourd •, parler Jargon ou argot. — c Morgaine, je sçay entraver sur le gourd, t Corn, des Proverbes,
Electre le parlott, dit-on, divinement, Iphigénie aussi Ventravoit gourdement.
Gkanval. Cartomeh*, ch« z, 74. •
La continuité du sens argotique est bien établie depuis le xv« jusqu'au nnif siècle; nous n'en avons pas moins affaire à Tun des mots les plus anciens de la langue romane^ tant en langue d'oc qu'en langue d'oil.
En provençal, nous avons entervar, entrevar, interroger, demander; interva, interrogation, donnés par Raynouard, t. y, 104, sous RûgaiOj dans les exemples suivants :
Qui lo nom vol entervar De sel que la vole romansar...
Entervan li on s'es trobat.
yU dt 5. Honorai,
c Los entreveron si era aquela via ed anar al profeta. « Hist. de la BibL, f« 35.
Motas intirvas li faiia ; Santz Caprasis li respondia.
VU de S. Honorât,
Le mot apparaît presque en même temps dans la langue d'oil :
En Toas ne se marie M'âme qui vous enterve.
Rut. MiraeJ* tU Theopb.
Uns maas leciéres, que Dex pnist maléir... Ot et enterve que qe BLalles a dit.
Og. U Dan.y v. 998*1000.
Fojr y a mal qui bien Venterve Qui d'aucune chose se serve.
G. Cvtàxr, ^ 76*.
Et me pris à la vraie histoire
Jouste laquele ce mesis
En Tan M et CGC et VI
VIII jours ainz may^ qui voit enterve,
Ai recommendé ma verve.
Enterver a été employé, avec un sens équivoque sur lequel il esc inu tile d'insister, dans les deux exemples suivants :
Est on prest, la bouche laver:
De mesme le trou, la cheville Tenir ferme pour enterver^
CoaVlLUAT, I, ISO.
Une antre jeune cervelle Fut découvert sans chandelle Comme il alloit enterver Une njmphe à son lever.
Cah, dês maiUns.
Le verbe entervar ou enterver avait donc environ crois
a8o LE JARGON DU XV« SIECLE.
siècles de service dans la langue lîctéraire lorsqu'il fut adopté par le Jargon du xv' siècle. Nous connaissons le chemin qu'il a parcouru; mais d'où vienc-il? C'est ce que je me résigne à ignorer. Je ne saurais cependant m'interdire de proposer des conjectures, sur lesquelles le monde savant prononcera.
Entener ou entervier semble reproduire un verbe baslatin inteniarej dont je ne connais aucun exemple, mais qui aurait pu se former de la préposition inter et du verbe neutre viare; ce verbe, employé par des auteurs de la décadence latine, était condamné par Quintilien, qui le rangeait parmi les verba infelicùer ficta. Il n'en a pas moins existé, même en français (viant la baronnie. Cuvelier). Il signifierait, dans sa composition supposée, entrevoyer, explorer, d'où Ton passerait assez aisément à l'acception d'interroger, qui est la primitive en provençal. On a dit veier pour témoigner : c Si ele ne met fé à veUr par escrit ou par tesmoynes, que furent al establissemenc et à les esposailles. » Bricton, Lois <f Angleterre^ (• 256.
En s'attachant au sens primordial d'interrogation, on aperçoit la possibilité d'une contraction d^inierrogare en entregier^ d'où entervier^ par permutation du g en v. La permutation contraire, celle du v en g, est assez fréquente ; abbreviare^ abrégier; cambiare^ ckangier; carricare, chargier; gubia, gouge, etc.
Il faut noter aussi la forme bourguignonne emrevir avec la forme picarde et rouchie, entervir^ signifiant Tune et l'autre entrevoir; mais elles ne rendent pas raison de Yen-tervar provençal, qui d'ailleurs est beaucoup plus ancien.
Un autre verbe latin doit trouver place ici pour que rien ne soit omis; c'est intervirerê, entre verdir; dont For-
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. a8l
cellini allègue deux exemples. Scace a die en parlant du serpent sous l'herbe : c Tortisque minax mterviret herbis ■ ; et Ton doit à Claudien ce joli vers sur l'iris : < Semita dîscretis interviret humida nimbis. •
* ENTERVEUX ou ENTREVEUX. Ceux qui comprennent sans être de la bande; importuns, fâcheux, espions. Voyez Enterver,
Se grappez estes descarieoz, Rebignez tost ces enterveux,,
BaII. I.
Ne sont-<e pas là les f marpaux qui entervoient • dont parle le livre du Jargon, et qui rendirent nécessaire pour les truands la réforme de Pancien idiome jargonnesque^
ENTRONGNIE, part. fém. sing. de entroingnir, Tune des formes alternatives à^entroingnier ou aniroingnier^ dont l'autre est entroingner^ railler, moquer, tromper. — Subst. antroingne^ antrogne^ antroigne^ entroingne^ entrongnêj tromperie^ fiction, sottise.
Mais toajonrs est goardement entrongnie :^ ■ 1 Pour les dnppes faire broaer au mynsse.
BaU. IX.
Le mot est de la langue ancienne, nullement jargonnesque. En voici un premier exemple qui remonte assez haut dans le xu® siècle :
Cascans de ti moke et antroigne.
HittHAUD. La Mort,
Autre exemple du xu* au xni« siècle :
la ne m'aient patenostres Ne prières ne misereles.
Miex aim sornes et pastoreles Que je ne face telz antroignes.
Gautier ds Coma. Smpp. de RoonrotT.
. . . On ne doit riens trespasser En nttle estoire véritable, Si com paet faire en une fable^ Ou en antroignes ou en songes.
Ou en trufes, ou en mençonges.
CUomadéi, mu Gaignat, f> »6 r*. col. 3.
Céans qui la foi Dieu tiennent à antroigm.
Enf. OgUr U Dauou, ms. Gaignat, f^ 104 r«, col. i.
Or me dy, est-il nul qui voje Ne qui perçoive leur entrongne?
EusT. Dbsch., ms f^ III, c. i.
Ainsi pers-je par mon entroingne Jtfon sens, mes los et ma besoigne.
Ibid.^ f> 976, c. 3.
Ce sont tntrongnes D'y comparer autres besongnes.
Al. Chautxsk, p. 674.
Eustache Deschamps feint i]fj!Ântroigne était une bonne ville en Sologne, c'est-à-dire la ville de tromperies, d'où le nom propre Antroingnart ou Antroingniart,
• . . Barat et hasart Et faintise avec Antroingnart Ont maistre Trubert trumelé.
Ms f9 376, c. 5.
Et Entroingnart a entroingnié Tant qu'il en a mal besoingnié.
JkU,, c, 3«
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. i8j
Les deux vers du Jargon s'expliquent ainsi sans di£Bcidté : « Mais toujours esc richement pourvue de ruse — pour extorquer l'argent des dupes. ■
Rien de plus clair que le sens. Mais d'où vient le mot } Là commencent les difficultés, qui sont multiples.
On est tenté tout d'abord de rapporter entroigne et entroigner à trogne, visage, figure, trougni en patois des Fourgs, trougno en languedocien. Etymologie contestée. On allègue trein, trwyn, celtiques; triona, vieux Scandinave; trugnaj danois; signifiant museau, nez, groin de porc, mais on ne cite ni textes ni dates.
Le bas-latin nous ofire un terrain plus solide. Festus nous a conservé truoj truonisj comme synonyme d'onocrotale, c'est-à-dire de pélican blanc, avec cet exemple à l'appui : f Joculariter Cxcilius irridens magnitudinem nasi : Pro Dii immortales! unde prorepsit Truo? • Sur quoi Forcellini ajoute cette glose : f Dicitur enim truo supra rostrum nares habere valde prominentes. ■ La trogne dépeindrait une figure à grand nez et à narines saillantes. La transition du cas oblique truonis à trogne se peut déduire du bas-latin dans Fexemple suivant, qui remonte au TL^ siècle : « Trunnum, id est nasus grossus; eo quod nasum fictitium haberet. i Marca Hispan. Gest. Comit, Barcinon, col. 544. Ihid. Index»
On pourrait admettre par hypothèse qa^entrogne signifiât ce qu'on a dans la trogne , conception bonne ou mauvaise, illusion, déception, tromperie. Mais une considération m'arrête. Antroigne est fort «ancien, puisqu'on le trouve dans le poème de la Mort, ce chef-d'œuvre d'Hélynand, qui remonte au xn® siècle; trogne, au contraire, est moderne. Les lexicographes n'en citent aucun exemple
b84 le jargon du XV« SIÈCLE.
antérieur à Moncaigae; en quoi ils se trompent quelque peu, car le mot est déjà dans Rabelais : • En son eage virile espousa Gargamelle, fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne »^ I, i6; et^ avant Rabelais, je le trouve employé dans la Vie et passion de monseigneur saini Didier (p. 26]^ qui date de 1482 ; c'est Belphégor qui parle à Lucifer :
Ma forte force est esprouvée
Des long temps en mainte besoingne ;
Si ne doit estre réprouvée
Par devant vostre fiere troingne.
Au delà de 1482, je n'en découvre aucune trace. Il n'existe pas dans l'œuvre de Villon. Comment admettre qv^entrogne et entrogner^ généralement employés dès le milieu du xir siècle, dérivassent d'un mot qui n'apparut que trois siècles plus tard? Posant la question sans la résoudre, j'en signale cependant un aspect nouveau.
Entrogner signifie principalement tromper ; l'analogie n'est-elle pas frappante entre ce verbe et Vendroguer du Jargon, qui a le même sens? (V. ci-dessus Droguerie,) Je serais disposé à leur attribuer une origine commune, qat est le irug allemand, ancien et moderne. Cette famille de mots nous offre irug, trugenheit, tromperie ; ^ trugnuss^ sophismus, figmentum (Focalful. de 1^2) 'y nugerspelj fabula fallax ; trogner, fallax ; trogUch, fraudulenter, etc. Scherz, Dict» ail, du moyen âge.
L'étymologie par trug rendrait mieux compte du sens que Pétymologie par trogne. Les exemples intermédiaires manquant des deux côtés, on peut choisir librement encre l'une et l'autre hypothèse.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. a8s
ESCARRIR ou ESCHARRIR, verbe neutre. Au propre, faiblir, diminuer, par extension se disperser, s'enfuir.
Escharice^, ne soiez durs.
Bail. I.
Broaez an large et voas esquarrisse^.
Bail. VIIL
Broaez aa large, escarrice^.
Mut. dm Vieux Test.
Que reste il? 'Prendre du meilleur Et escarrir
De paour qu'on le vint empoingner, Il fut sage à lui d'escarrir.
CoauiLiA&T, I, 49.
Sas ! tost ! escharrict^ la place.
Hist. du th. fr.^ t. Iw.
Telles choses ne sont pas ris, Voilà mes amoars escarris.
Loyer des faulseï amours.
Le participe bas-latin excarpsusj de excarpere, excerpere^ resserré, réduit, a donné au vieux français Tadjectif escharsj avare; prov. escarsj escas ; esp. escaso ; ital. scarso; angl., scarce^ rare. Une monnaie echarse est une monnaie à titre réduit. Un vent echars est proprement un vent rare, un vent faible, qui change subitement d'un rhomb à l'autre. — t La halle est peu garnie, la denrée est rare; le poisson et les légumes sont écarts, Victor Hugo, PArchipel de la Manche ^ p. 56. Evidemment, écarts est écrit là pour eschars, prononcé dur à la picarde. Trévoux, Littré, Lacombe et Borel traduisent exactement escarrir par disperser, écarter.
a86 LE JARGON DU XV" SIÈCLE.
Qae dis tu de ce pinart là
Qui tant pour son fils est eschars?
Mir. dis Enf, ingratt.
En terme d'écolier, on appelle Escarre l'avance convenue d*un des adversaires sur l'autre au jeu de barres.
Voyez cependant Escoirre ci-après«
Escarra, synon. à*escala^ s'écaler, sortir de son écale, rom.-castr. S'égaûlery breton.
Escarperj échapper.
Mis veal hastirement morir Que longement cest mal sotfrir.
Si je peusse ce tsearper Jaiasce on fastes mis en mer.
Mt. 7989», f. $a«.
ESCHEC, subst, m. C'est le mot de la langue ordinaire, dans la nuance propre du jeu, où Ton annonce échecj pour dire gardez-vous.
EscheCy esehee poar le fardis.
Esekee qn'accolez ne soiez Par la poe da marieaz.
Bail. V.
Eschic, tsehec pour ces ootfres massis.
BaU. vn.
EschiCf tsehec^ coquille se s'enbroue.
BtU. X.
Eschecq à Thuys, c'est fait, c'est mon.
CoauiLUtTy I, 7.
ESCHEQUERy v. a. et n. Éviter, s'enfuir, se retirer.
Escheque^ moj tost ces coffres massis*
BâU. I.
Et escheque^ tost, en brouaiit^ Qu'en la jarte ne soiez emple.
B«ll. n.
?nis escheque^ sar gours passans tons nenik.
Bail. VL
Eschecquer fault quant la pje est jnchie.
Bail. IX.
Bronez, benards^ êschequ€{ à la sanlve.
Bail. X.
Je m'en bronay au gourd piard.
Yeschaquay
VU de 5. Chriitopht.
Or esehecquans : nous n'aurons rien.
Mir, dis Enfâms ktgnttu
t Nuyc et jour pensoic celuy capitaine Loys d^Ars commant il pourroic eschecquer ses ennemys. > J. d^Auchon, Ann, de Louis XII .
Le substantif eschec est employé deux fois dans la Chanson de Roland (v. 99 et 2478) au sens de butin, du haut allemand schach. Cette acception ne paraît applicable à aucun des exemples fournis par le Jargon.
ESCOIRRE ou ESQUERRE, subst. f. Ce sont les anciennes formes orthographiques d'équerre, mais la prononciation n'a pas varié.
Et tout à cop veis jouer de Vescoirre
Uttg macqnerean. • . . ,>
Et massement maquiller à Vesquerre.
BdUIX.
On écrivait également escarre ^ esquire ^ esqwerre. ecquerre.
Compas est le pas d'ensemble ; la position normale des jambes d'un homme qui marche régulièrement représente les deux branches du compas ^ et cette analogie visuelle a créé le nom de l'instrument; lorsque Phoinme veut accélérer sa marche et faire de longues enjambées, Tune des jambes se projette horizontalement en avant, et la position respective des deux membres ne représente plus le compas, mais Véquerre; de là jouer de Véquerre et maquiller à lUquerre^ c'est-à-dire faire à Véquerre^ pour s'enfuir à grandes enjambées ou c travailler les jambes écartées ••
Le premier sens joue sur escarrir (voyez ce mot) qui se rapporte à une autre étymologie.
L'ital. escara et escaroj du latin esca^ pour garde-manger, fourni par N. Duez, donnerait pour traduction du second exemple < travailler rudement le garde-manger •• Escoire et escoir^ cuir, chorium : t Stallus escoiro in sabbato, I obol. • Cart. Saint-Vaast d'Arras.
ESCORNER, V. a. Cest le mot de la langue ordinaire.
Car escornt^ vous estes a la roue...
Maint coqaillarr, escorni de sa sauve.
Bail. X.
Voici quelques exemples qui se rapprochent de ceux du Jargon :
Amors m'a si escorni mon aiTaire.
Thibavt, dans La Cciuri.
Trlboa!let fut ung fol, de la teste escorni^ Aussi saige à trente ans que le jour qu'il fut né.
J. Marot, t. 15$.
c Un jour, je trouvay Panurge quelque peu escorné et taciturne. • Rab. I, 301. — • Ce grand personnage, se voyant ainsi escorné par son client. • Pasquier, Rech.^ p. 749. — c Nous disons celuy là estre demeuré escorné ou avoir souffert une escorné^ qui ne se peut revanger, et esc demeuré sans défense, les cornes augmentant la hardiesse. • Bouchet, II, 103.
Escorné^ subst. f. 1 Je ne sçaurois mMmaginer qui nous a fait cette escorné, • Com, des prov.^ p. 26,
Corne^ subst. f. C^est le mot propre, pris par métonymie pour la tête.
Nous allons donner sar la corne A quelqne duppe...
Mût. dt h Passion,
Cette figure même appartient à la langue littéraire :
Et enrent les Anglois sur corne,.»
Pour tailler ans Angiois sur corne,
Maktul D*Auy. Fi g, de Char Us VIL
* ESCROUER (S), verbe réfl. S'échapper, s'enfuir.
Pour ces raisons, il a, ains qu'il s'escroue,
BaII. X.
Le mot est d^exemple unique dans la forme verbale. On le trouve, au contraire, employé comme substantif, dans des sens divers, dont un seul se rapporte à mon sujet :
Les reqnerans y doivent obeir^
Sans refuser tout boire, et sans escroe.
EosT. Desch., ^ 241, c. 2.
C'est-à-dire sans refus ni échappatoire.
On peut lire dans le Dictionnaire de Littré, y^ Ecrou^
apo LE JARGON DU XV« SIÈCLE.
les opinions fore divergentes émises sur l'origine et la valeur de ce mot, qui s'écrivit d^ abord escroue^ signifiant lisière d'étoffe, bande de parchemin, etc. Bouchet, dans sa quinzième sérée (III, 92), rapporte que 1 on disputa s^il falloit dire Vencrou ou l'escrou, après que quelqu'un eusc dist que c'estoit un mot grec, qui signifie iniruderej selon monsieur Cu)as • .
A mon avis, escroue^ verbe du Jargon, et escroue, substantif d'Eustache Deschamps, doivent être dégagés de ces controverses, et traités d'après des éléments plus sûrs. Je considère comme légitimement acquis que /ejrrocter et escroue veulent dire s'échapper, et fuite ou retraite, par cette raison que encrouer signifiait être pris, accroché, pendu. Les exemples abondent dès les premiers âges de la langue,
A Monttaucon le firent sus au vent tncroer»
BerU, XCVl.
Je te ferai la hart entor le col a ver
Et pendre as forches et au vent encroer,
Pirissê U iuebesst.
Ans creniaus de la tour^ viant la baronnie, Le ferai escroier comme beste enragie.
COVSLIKK.
.... Ce Dex, bon curé, Qui pend en haut fat encroué, Sa venue prophétisa, Et de sa naissance parla.
VU des SS. ms. de Sorbonne, ch. u, col. 22,
Demain en serons tout pendu et encroi,
Aiol, y. 9768.
Puis fut il pris et enroés, Et sonr une estace encruis.
Pu. MovtKcs, V. a$4S9^.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. api
c II estoit pris par les deux pieds, et il escoit encroé, t Mùdus, f» 165*. — c Ledit Besgue manda tous les chevaliers de l'ost et fist drecier fourches à encrouer tous les prisonniers. ■ Guesclin, par Ménard, p. 324. — 1 Nous boilà dedans, on nous prend et nous fusmes encrouei, t Aubigné, Faneste, I, 66.
Admettant que encrouer et escrouer sont deux verbes de signification contraire, on leur reconnaît sur-le-champ un radical commun, qui est le substantif croue; mettre en croue, sortir de croue. D'où vient-il?
Les deux exemples tirés, le premier de Périsse la duchesse, le second de Cuvelier, sont placés par Du Cange sous incrocare, mettre en croc ou en croix, les deux termes s^employant Ttui pour l'autre comme synonymes de potence. Il s'agit bien de la croix de N.-S. Jésus-Christ dans l'exemple ci-dessus tiré de la Vie des saints. De même dans les deux suivants, recueillis par La Curne dans les poésies manuscrites antérieures à 1300 :
SiggneoTy or, escoutés : que Dix vos soit amis! Vanrai de sainte Glore qui en de croc fou mis.
T. IV, p. i}6}.
Siggnenr, par amor Diu qui en croc fut pelé.
JhU, p. 13 64.
Le sens de potence prévaut dans les autres exemples enregistrés plus haut, spécialement dans les vers de Ph. Mouskes, qui explique que le patient fut encrués sur f une estace i , c'est-à-dire sur un pieu.
D'a'dleurs, le mot croue existe; il a été employé par Rabelais, au sens moderne d'^écrou dans cette phrase : • La viz du pressouër s'appelloit recepte; la mets dépense;
le croué estât ■, III^ 214. Vécrou ou croue serre la vis comme la corde le col du pendu. Pour arriver à une étymologie qui réponde aux divers aspects de la question, il faut, je crois, s^arréter à un mot plus ancien, crou, cité sous coffera par Du Cange, qui l'avait trouvé dans le Catholicon armoricum. Voici le passage : 1 Crou^ an devet, gallice : bergerie ou clais où couchent les brebis aux champs. Lat. : caula, ovile. Crou an gueSr... Caprile. Crou an morh... hara, crou an hoven, bostar. ■ La Curne ajoute : c Ce mot, comme on le voit, était un terme générique pour désigner un clos, un lieu où l'on renfermait, soit des moutons, soit des chèvres, des chevaux, etc. • Il subsiste dans le breton moderne : I Crûoiï-déved ; craou an déved, etc., bergerie. » Dict. bas-breion^iy^z. Il a pour variante crou/te (Du Cange sous croftum). En angl. moderne, croff est un petit enclos.
Le sens général de crou, craou, crouftt et croftt est un endroit resserré, une clôture qui serre, fort applicable à la crou€ ou icroUf et par conséquent à la constriction opérée par la corde de la potence.
A remarquer, en plus, que le verbe crotig signifie en breton cendre (Du Cange, sous Cruxalis pana). Mais croc ne rend compte ni de croue ni d'escroue ni d^écrou. D'ailleurs, croc et accrocher ont en français, depuis le xii* siècle, leur existence et leur histoire indépendantes qui ne permettent de les confondre ni avec croue ni avec encrouer,
*ESPELICANS, subst. pi.
Espelicans
Qni en tont temps
baU. m.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. apj
Le vieux texte porte speUcans ; mais le vers, comparé à ses similaires des couplets suivants, serait trop court d'une syllabe. Cette restitution ne saurait rien changer au sens ni à Tétymologie.
Ce mot est unique et peut s'expliquer en vertu de diverses hypothèses, parmi lesquelles j'en choisis une qui me paraît la plus correcte et la mieux appropriée aux conditions particulières de la ballade III.
Je rappelle que les spelicans ou espeîicans auxquels Villon s'adresse paraissent erre les sergents qui attendent la nuit, en buvant dans leurs tavernes ou dans leurs postes, que les voleurs aient accompli leurs exploits, pour les saisir et s*emparer de leur butin.
Le verbe italien spelucare^ qui est le même que spîlu" earty peîucare et piluccare^e^i traduit par N. Duez : Eplucher, ronger, tourmenter : « Il cane ama Tosso infino che vi é da piittccare, i Dante a dit, au chant XXIV de son Purgatoire :
La piaga della giastizia, che si li pilucca.
Ce verbe piîuccare^ nous le possédons sous la forme picarde eplukerj qui cache le très vulgaire éplucher. On le tire du latin pilare ou de quelque forme analogue, sans tenir compte de son radical français, qui est plue; or le Jargon s'est précisément approprié ce vieux mot, dont j'ai recueilli de nombreux exemples (v. ci-après Plue) au sens spécial de butin.
Et n'eussiez vous denier ne fluc.
Bail. II.
Le plue étant le butin, espluker signifierait enlever le
butin, ce qui convient au problème que j'examine; espeluker fournit sans difficulté le participe présent espelukani^ que j'identifie à Vespelican ou spelican du Jargon.
A côté de la forme picarde espeluker^ Tun des plus anciens monuments de la poésie française nous fournit espe^
lucher :
Un jor s'asit desor le sueil.
Ses grenones apareilla,
Et de ses piez ^ispilucha.
Maub, fable III.
Examinons maintenant une autre étymologie.
Espelicans ou spelicans pourrait se tirer du latin spe^
lunca, français spelonque^ caverne, et signifierait gens de
caverne, c^est-à-dire, d'après la suite de la ballade, gens
qui se cachent la nuit dans les pogoisj pour y guetter leur
proie.
Tigres, griffons, lyons, dragons horribles,
En leur manoir et spelonque terribles.
GbOIGBS CHASTILAIir.
Naudé, Saint-Simon s'en servaient, et M"** de Staal écrit en plein xviii» siècle : t Je me. renfermai dans une jpelonque et trouvai ma consolation dans la lecture. • Mém., t. I", p. an.
Enfin, rapprochons spelicans d*une famille de mots conservés dans Targot italien : sperlunga, gibet; sperlun^ garej pendre; sperlucato^ pendards ; recueillis par M. Francisque Michel, sans aucun texte à l'appui.
Cependant N. Duez enregistre sperîucato^ qu'il traduit par : i<» un esperlucat; z^ un pendard. Nous voilà sur une autre piste. Esperlucat est un mot de la langue française ; mais il a sa date, qui le met hors de cause : • Imaginons s'il y avoit pas grand plaisir à voir un homme ayant la
barbe rase, et au demeurant avec sa grande perruque, bien esperlucat; car c'est le mot duquel ils usoyent alors : voire se trouve mesmement en menot, au lieu, comme je croy, de ce que le latin dit calamistratus\ aussy en la ryme d'un bon compagnon, qui a esté longtemps devant luy, nous lisons :
plus fringant et esferlucat
Et cent fois plus gay que Perot,
Ou le valet d'an avocat. »
H. EsTiEXXE, ApoL pour HiroioU, p. 436.
U Apologie pour Hérodote parut en 1566; le mot était nouveau et ne peut nous servir de rien pour le Jargon du xv" siècle. Coquillarc, qui ne tarit pas en moqueries sur le sujet des perruques, appelle ceux qui en portent ou qui se parent d'une chevelure longue, frisée et teinte en blond avec une sauce à l'oignon, des perruquians :
Nos mignons fringans et brujans...
Nos fringans, nos perruquians,
Rabelais dit esperrucqueii : c Barboilleurs de papiers, prelinguans, esperrucquetj^ clercz de greffes. • III, 242.
On n'aperçoit pas d'abord la liaison entre esperlucaty au sens moderne de freluquet et pendard, donné par N. Duez. Elle existe cependant par les vocables italiens spellare et spelliciarej écorcher, spelliciata^ écorchure, qui nous ramènent à spelucare. De plus, spelliciare signifie également secouer et speUiciata secousse, ^ïnsï que spelliciatura. De la secousse à la pendaison, il y a le rapport de Teffet à la cause. On devine que le sperlucato de N. Duez n'est qu'une écriture francisée de speîlucato; conjecture très
tç6 LE JARGON DU XV' SIECLE.
plausible si Ton considère que N. Duez n'a admis, pour la perruque elle-même, que le mot parucca^ marqué de rétoile (♦) par laquelle il désigne • des termes de quelque dialecte qui n'est pas bon François ni bon italien •. {Préface, 7« col.)
ESPINCER (s'), V. réfl. Se retirer, s'esquiver.
Picquons aa veau ! Saint Jacques, je m'espince.
Bail. IX.
Espincer vient du substantif espinche, qui signifie pince, avec les acceptions modernes de celui-ci. En termes de vénerie, Yespince est la partie antérieure du pied du sanglier; et h pince se dit aujourd'hui de l'extrémité antérieure du pied de tous les animaux ongulés ; spécialement la partie inféro-antérieure du sabot du cheval, etc.
J'ai beaa lui faire voir toates les diiierences Des pinces de mon cerf. ....
MoLi&RE. Us Fdchtux,
• Grant sanglier doit avoir les traches longues, presque^^ autant comme un cerf bien marchant, et n'a mie si gr ^H talon... et derrière il a Vespmche du pié large et reonde. Modus et Racio, f» 43 *►.
S'espincer, c'est donc jouer des pattes, s'enfuir. Argot moderne s^esbigner (v. ci-dessus Bignei), Dans la langue normale, espincer signifiait ébranché, arraché avec des pinces.
ESSORER, V. a. Mot de la langue vulgaire, qui, dérivant de ex aurare, prendre le vent, a le double sens de sécher à l'air et de prendre Tessor. Voyez Halle ou Hàle,
Qae le grant Can ne vous fac6 essorer.
BaU. L
L'un et Taucre sens conviennent aux pendus, qui prennent leur essor au haut de Téchelle, et qui sèchent au vent. En terme de blason, Toiseau essorant est celui qui est peint étendant les ailes pour s'envoler. Trévoux.
Or pot cil son roucin ploreir Et mètre la pel essoreir.
RvT. I, 29a
Quant commenceray à voler Et sur ailes me senti raj, En si grant aise je seray Que j'ay doubte de m'essorer,
Chailes d*Oel. Rondraut
A la commère il dist une soyrée, An plus matin que serez essorée.
FaiftUt p. 91.
Mielz se soit essorer, Mttsart, que espronver.
Proverbe du villain.
Tantost s'en vont tuit troi a destrc, Tant qu'il vinrent à la fenestre.
O verte estoit pour essorer.
Renan, 9181.
Et après qu'elle ara esté Un jour et une nuit d'eité Trampée en celle yauve sus heure, On le doit traire, sans demeure.
Et mettre en tel lieu essorer Que l'yauve n'y puist demorer.
FoHi. GuertHf t. V, p. 57.
t Puis après le mettre essorer au feu ou au soleil. 1 Fouilloux, Faucon, f» 16.
*ESSURGER, V. a. Essuyer.
Qu'enastez ne seye en sûrie Blanchir vos cuirs et essurger.
Bail. V.
Le mot est d'exemple unique et veut être discuté. A première inspection, il semble formé du verbe latin «*•sur gère j surgir de. Ce n'est qu'une apparence ; il le reproduit en effet, mais par confusion avec exsugere^ sucer, tarir, dessécher : t Arenam injicere oportet, aut aliud quod exsugat humorem. i Varro. R, R,j 2. 4.
Le dernier sens d'exsugere se confond avec celui àiexsuccare et d'exsiccarej dessécher, essuyer. La Cume ne s'y trompait pas lorsqu'il traduisait essurger par le provençal issugar^ dans une note que l'édition imprimée n a pas reproduite.
Le sens A* essuyer est commandé, dans l'exemple cidessus du Jargon, par le verbe blanchir qui le précède. Ce dernier, comme on Ta vu ci-dessus (v« Blanchir)^ est un terme technique de tannerie; de même pour essuyer de la langue moderne : • Essui^ terme de tannerie ; lieu où l'on fait sécher les cuirs tannés. • Littré. Le passage du Jargon signifie : • Prenez garde qu'on ne vous fasse, au bout d'une potence, tanner votre peau et la ressuyer. 1 L'image est rude, mais elle se suit bien.
Cela étant, pourquoi n'ai-je pas restitué le passage en substituant à essurger la forme berrichonne et poitevine essugerj qui est régulière au sens d'essuyer, ayant pour similaires essugar et issugar en provençal, asciugare en italien } La raison de ma réserve à cet égard, c'est que j'ai reconnu que Fépenthèse de Vr, qui transforme essuger en
essurger, n'est ni une faute du copiste ni une erreur du poète jargonnesque; elle se retrouve en d'autres exemples, non du mot essurger^ qui est unique, mais de formes très voisines par Tétymologie et par le sens. On appelle laine surge la laine des moutons non lavée ni dégraissée. M. du Peyssonnel, dans son Traité sur le commerce de la mer Noire (t. I",p. 117), écrivait, au xviir siècle: f Ces laines (de Bulgarie) sont toutes surges; on ne lave point les moutons avant de les tondre. 1 Littré cite, sans s'expliquer autrement, un texte du xv« siècle, qui nomme ces mêmes laines lania surgia. Des laines surges^ c'est-à-dire non lavées ni dégraissées, deviendraient naturellement exsurges si on les lavait et desséchait.
Quant à expliquer l'introduction d'un r dans un mot qui provient sans doute de sucus ou succus^ que les étymolo* gistes latins s'accordent à dériver lui-même de sugo^ je pourrais m'en tenir à ce qu'a dit Littré au sujet du sureau : Comment les patois ont-ils de seu fait seur par l'addition d'un r J On ne le sait, mais le fait est là. 1 Je hasarde cependant une conjecture, qui n'a rien d'anormal. La plupart des consonnes placées au milieu des mots demeuraient muettes dans la prononciation du moyen âge, et c'est précisément à cause de cette mutité que les copistes ne se gênaient pas pour en introduire à tort et à travers. J'ai rencontré, par exemple, dans une édition gothique de Villon, le mot baptist pour bastitj soit bâtit en français moderne; comme Vs n'était pas moins muette que le p^ la faute d'orthographe ne changeait pas le son pour l'oreille. On a donc pu écrire essurger pour essuger sans croire qu'on modifiât le mot, non toutefois sans prêter à certaines confusions. Le rapprochement d^essurger
avec blanchir j c'est-à-dire entre deux termes techniques de tannerie, me suggère une explication du sens bizarre attribué par Palsgrave au mot Blanchir (v. ci-dessus). Le grammairien anglais traduit blanchir par se diriger, même de nuit, vers une côte, vers un port. Or il se trouve qu*essurger, ou plutôt son composant sorger^ forme primitive de surgir (latin, sur gère ; i talien , sorgere ; pro v. , sorger) , possède précisément et positivement la même signification : « Surgir ^ terme de marine, s'élever vers la terre, vers le port, mouiller, jeter Tancre, » Littré. — t La Royne, advertie... comment en ce port surgeoit le beau et pompeux convoy de vos vaisseaulx. i Rab. II, 397. — t Le bon marinier, avant de surgir du port, fait provision de ce qu'il faut pour résister à la tempeste. 1 Charron, Sagesse. p. 330, dans LaC. La synonymie d'essurger 2l\ te blanchir, dans un sens spécial, a pu tromper l'Anglais Palsgrave et lui faire dire : 1 Nous blanchissions vers la côte de Douvre • pour 1 nous essurgions 1 .
*ESTERIE, subst. f. Mot d'exemple unique, que je crois tiré de ester ^ v. n., comparaître en justice.
Prince, benirdz en esterie
Querez, couplans pour l'emboareux.
Bail. v.
Ester^ v. n. du latin stare^ se tenir debout, comparaître en justice. Existe aussi substantivement. 1 Et il lui dist qu il se rasseist; car il cuydoit que V ester lui seroit mauvais. » Lancelot du Lac^ t. II, p. 124 v«, c. 2. — • Laissiés moy ester, » XV Joyes du mariage^ passim.
Les uns chéir, les uns ester,
R. de Brut, f« 96 r», ci.
VOCABULAIRE ANALYTIQUE. ]oi
Dames de Paris, amez ; Laissiez ester vos maris.
Et si venez à moi joer.
MoNioT SB Paris.
Laissez ester Caillette le folastre.
Pierrt Ftiiftu, p. i.
Vesierie peut s'enteadre soie de la sicuacion de Thomme en jugement, soit du lieu où la justice le tient. Nous avons en ce sens estrie qui est une forme de estres ou aistres [atria].
Le zincalo joint les deux sens, ce qui est le propre du Jargon : estarica^ dans cet idiome spécial, signifie coffre (Borrov) et estaripelj prison (ib,). Voyez ci-après Staricles,
Enfin estére en français, estera en espagnol, esteira, port., stojdj ital., storea^ latin, signifient nattes de jonc; c'est une troisième face du même sens, car Vesterie serait alors le lieu où Ton est sur les joncs, et Ton verra plus loin, au moz joncjj qu'être sur les joncs veut dire en Jargon être en prison; on dirait aujourd'hui, en plaisantant, être sur la paille humide des cachots.
S C'est peut-être une simple licence pour estrif (qui se prononçait ex/nj, au sens de peine, embarras :
Venez y tost, sans nnl estrif.
Rep. fr„ f, j.
t En tel estrif et fascherie s'endormit. • Rab. IV, 160. — t En cestuy estrif et soigneux pensement. • Ib, III, 87. — f Le malade est en grand estrif, 1 Ibid, Ç2.
ESTREZ (d'), adv. Sur-le-champ.
Et leur monstrez d'estre^ le bric.
Bail. I.
joa LE JARGON DU XV* SIÈCLE.
Le texte ancien écrie des trois, qui se prononçait des trais; l'homophonie explique ici, comme dans vingt autres passages, Terreur du copiste ; mais eUe permet aussi de la discerner et de la corriger.
Lacombe cite les formes estrousj estrei, estrui; mais il ne donne un exemple que de cette dernière.
La Curne ne cite que les formes à estros, à estrous et à estrox.
Du Cange donne estrois pour escrois, fracas, bruit éclatant. Gl. Cruscire,
Or me le rapportez ennuit sans nnl detri.
Brun iê U Mont., 624.
Dame, je vois sans dttrier,
Mir, N. D., V. 394.
EVAIGE, subst. m. Voyez Havage.
Pour le evaige et bien hauit mis au vent.
Bail. L
Ewage, evaria, est un droit perçu sur les eaux et rivières. Ewe signifie aussi loi, règlement, euva. Mais la construction du vers ci-dessus indique qu'il faut lire pour le hevaige, sans quoi la mesure est incomplète.
FAEE, subst. f. Artifice, ruse combinée.
.... Que lors faisons La faée aux arques respons.
Bail. m.
f Mais, sire bernard, ces diables de ravisseurs n^avoientils pas un nez au visage, quand ils vous ont donné si bien lifée? • La Corn, des proverbes , p. i6.
Le mot sVmployaic aussi comme adjectif : Sachiei, ce n'est chose fait,
Rost, V. 1312a.
FAERIE, subsc. t. Enchancemenc, sortilège, subtilité.
Rasurei vous en droguerie Et faierii.
Bail. m.
Bendez vous contre la faerie.
Bail. V.
Comment Tune l'autre gnermente, C'est un droite faérit,
COQjDIUAKT, I, 49.
Prince, mon £ait est droite fairie; Je hay travail, et le repos m'ennuie.
Crarlbs d*Orl. BaU.
Il faut prononcery^rtV dans les deux premiers exemples.
FARCIZ, part, passé pL du y trht farcir (v. Fan), rempli, garni.
Farci{ d'ung lourd plumbis, à coing.
Bail. n.
SorniUez moy ces georgetz si farci{,
BâU. VU.
Si lujr doit feindre nouveaulx songes, Tous farcis de plaisans mensonges.
Rose, V. ioa$6-7,
< Et se batoient d'escorgies à neus durs de quir farcii de petites pointelettes de fier. 1 Froissari, t. V, p. 27^.
*FARDIS, subsc. m. Le fardeau, le chargement, qui résulte du poids des liens ou des chaînes. Par assimilation, le pendu comparé à un fardeau, tel qu'un sac de blé qu'on hisse au bout d'une corde.
EscheCy eschec poar le/ardis.
Bail. I.
Quant Saturne me fit mon fardelet, Ces maux y mit, je le crois...
ViLLox. Dthat dit cutr el du corps.
Le mot fardis est d'exemple unique.
Farda^ fardoj fardeiioj fardilloj esp, et it., ballot, paquet de linge ou de hardes; proY.^ fardel. — Farder, v. a., charger ; encore usité à Rouen et dans la marine. Farder a pu faire fardis, comme hurler, hurtis; rifier, rifiis; ribler, riblis, etc. Le Jargon a eu defarder pour décharger, c'est-à-dire voler; et deffardeur pour larron. 011. Chereau. — c Les defardeuses alloient visiter les marchés. > Av,du ch, de la Gaillardise, p. 289.
Anfardeler, langued. Lier, garrotter. Leroux, Dicl. corn, — Enfardeler, affardellare. Oudin.
Farde, bordage d'un navire; identique k farge (v. ce mot). — Farde, balle de café moka pesant 185 kilog. Arabe, /ar(£a.
Fardage, d'après Jal, est le nom des objets encombrants et pesants embarqués inutilement sur un navire, et aussi des fagots avec lesquels on couvre le fond de la cale.
Il était aussi français au sens de fardeau : t Icellui Monin et ledit Olivier prinrent une jument pour porter leur fardaige. • Du Cange. Fardellus, — c Un des cfae* vaulx qui portoient bouges et zutres fardages •. Ibid. — VoTtag. fardagene ; \t, fardaggio.
FARGES, subst. pi. Fers des prisonniers.
De Tot forges ferex besisses.
B»ll. IV.
Ferges^ dans la Légende du pape Grégoire le Grand, analysée par Lictré [Hist. de la lang. fr,, t. II, p. 188-9), signifie des fers qu'un pécheur avait mis aux pieds du saint pontife, et qui se fermaient par une serrure, donc il jeta la clef dans la mer. C'est ce qu on appelle aujourd'hui encore des enferges dans le centre de la France. Tous les maréchaux ferrants du Berry et du Poitou vendent des enferges pour les chevaux qu'on veut mettre au pré.
c II y a un honnête homme qui avoit mis sa cavale en^ forgée en ses fossés. On luy a pris les enfarges avec une serrure à bosse. • Moyen de parvenir^ ch. xxi.
Fargay forge; fargo^ forger; rom.-castr. Farge et fargety forge et forger en lyonnais. Le Laboureur, Orig. des armes j p. 128. Du Cange, v® Farga. Fragua, esp., forge.
Toutes ces formes sont régulières, venant du latin fàbricay avec Taccenc sur fd^ lequel donne fahrige, fob^g^} forge.
F argue ou Farde ^ s. f. Terme de mer; nom donné à des bordages qu'on élève pendant le combat pour tenir le pont à couvert. De l'espagnol falca^ dérivé de Tarabe falaq et folq^ clôture, mur d'enceinte. Dozy, Gloss.^ p, 26y
Ce qui donne de l'intérêt à cette forme, c'est que far ge^ dans le vers ci-dessus, est rapproché de besisses, autre terme de marine. (V. Besisses, ci-dessus.)
FARGEZ, parc. p. pi. de farger, ancienne forme de
ao
3o6 LE JARGON DU XV» SIECLE.
forger j c'est-à-dire façonnés, rompus à toutes habiletés et finesses.
Rouges goujons, fiirge{, embabillez.
BaU. VIII.
Robes de nouvelle forge.
EusT. DBSCHAMrs, ros. fo ^^^.
Bailler ses faiz ou lei escripre Sans forge
Ibid., £b 414.
Forge ton sens et ton savoir.
Gui de Cakskai, Barl. etjot., p. 86.
f Ec se trouva un cordelier forgé^ qui de luy mesme pris débat audit firere Hieronyme. > Commines, VIII, 19. — • Nostre bonne mère avoit, le jour de dGVznt^forgié le médecin, qui estoit bien adverty de la response qu'il devoit faire, > XX*' Cent nouv. nouv.
Sur l'identité de farger avec forger^ v. ci-dessus Farges. FTOV.^fargar.
*f ARS, adj. Gai, facétieux, ou farci d'argent et de bijoux. (Voy. Farcii,)
. . . Pimpres, dorlotz et fars,