I. Du Cange. V* Coterelli
s. Chroniqae citée par Dn Cange, tbid.
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sur le pays pour 7 vivre en compagnies franches, mettait en coupe réglée la région comprise entre Loire et Seine, depuis la marche de Bourgogne jusqu'à celle de Normandie. Le capitaine de ces Gallois, auxquels s'étaient mêlés des aventuriers de toutes les nations, s'appelait Riewan ou Rufîn ; il tenait son quartier général tantôt près d'Orléans, tantôt près de Chartres; il rançonnait les villes et les châteaux, et il avait su inspirer tant de terreur que ses gens s'éparpillaient par escouades de vingt à quarante hommes, sans qu'on osât les attaquer.
L'ordonnance du 25 mai 141 3, rendue en conséquence de l'assemblée des États généraux du mois de janvier précédent, relate que depuis longtemps les sujets du roi sont pillés et volés par les gens d'armes, € subjects d'autres seigneurs subjects du roi >, et avec eux par des étrangers de diverses nations, des arbalétriers génois et autres, « larrons, robbeurs, bannis, gens vacabonds et autres qui ont volonté de mal &ire > et commettent « murdres, elTorcement de femmes et autres, mesmement durant les trieves >.
Bientôt la guerre étrangère et l'invasion achevèrent la subversion totale du royaume. Les bourgeois se renfermaient dans les villes closes ; les paysans restèrent seuls sur le plat pays, en butte aux violences et aux pillages. L'agriculture disparut, l'herbe poussa sur les chemins.
On n'était pas au bout; la paix d'Arras, conclue en 1435 entre le roi Charles VII et le duc de Bourgogne, et qui excitait à juste titre une joie universelle, fut le signal d'un nouveau déchaînement de calamités. Les écorcheurs apparurent. Tel fut le nom populaire donné aux compagnies franches qui se formèrent des garnisons de la Champagne, licenciées par suite du traité d'Arras, et qui, dit Jean Chartier, < endommagèrent grandement le pais : et n'y avoit hommes, femmes et enfans qu'ils ne dépouillassent jusques à la chemise, mais qu'ils les pussent rencontrer à leur advantage ; et quant ils avoient tout pillié, ils raençonnoient les villaiges, et estoient
leurs cappitaines ung nommé Chabannes et deux bastards de Bourbon >. L'histoire a conservé le nom des principaux chefs d'écorcheurs ; ils n'étaient autres que les meilleurs capitaines de l'armée française : Antoine de Chabannes comte de Dammartin ; les deux bâtards de Bourbon ; Henri Bourges, Bouson de Failles, Bouays Glavy, Brusac, Greofirin de Saint- Belin, Lestrac, le bâtard d'Armagnac, Rodrigues de Vxllandras, Pierre Régnant, Alain Giron, Pierre d'Augi, Geoffroy Morillon, La Hire et Potron de Xaintrailles, les compagnons d'armes de la Pucelle. £n 1438, un chevalier du royaume d'Aragon, nommé messire François de Surienne, s'empara de la ville de Montargis, et la revendit au roi, moyennant dix mille saluts d'or pour lui et quatre ou cinq mille pour les gages de ses compagnons.
Lorsque le désordre est an*i vé à ces proportions démesurées, on ne le guérit pas en quelques semaines. Les ordonnances de 1448, qui achevèrent l'organisation de l'armée permanente, rendirent le calme au pays et lui assurèrent une sécurité relative; mais longtemps encore les routes furent menacées par des troupes de brigands armés, qui se cachaient dans les bois. C'étaient les gaudins ou godins (voyez ce mot au vocabulaire du Jargon), dont il est déjà fait mention dans diverses lettres de rémission de 1337, 1358, I38i,etc. , et qui sont nommés dans les ballades de notre Jargon ; ou bien les feuillards, autrement dits galants de la feuillée, composés de gens d'armes pillards auxquels se joignaient des laboureurs réduits à la misère (voyez sous le mot feuille au vocabulaire du Jargon). Le caractère particulier qui semble avoir distingué les feuillards de leurs congénères en brigandage, c'est qu'ils feignaient d'être des gens d'armes d'ordonnance, quoiqu'ils se réservassent de combattre pour ou contre le roi selon leurs convenances du moment. Il est parlé d'eux dans des lettres de rémission comprises entre 1471 et 1479, et beaucoup plus tard jusque dans le courant du xvi' siècle ; Marot les nomme
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dans ses vers, et nous les voyons traduits à la scène dans V Apocalypse de saint Jean comme dans la Vie de saint Crisù^.
Ce dernier ouvrage (par maistre Chevalet, Grenoble, 38 janvier 1530) peint au naturel la vie des aventuriers, tantôt brigands, tantôt soldats, parmi lesquels on recrutait les bandes en cas de guerre. Le Picard Barraquin et le Gascon Brandimas s'attaquent au coin d'un bois et se demandent réciproquement la bourse ou la vie ; bientôt ils se reconnaissent, et se racontent leurs mésaventures avec la justice humaine ; l'un et l'autre se sont échappés du cachot où ils attendaient le gibet ; Arquin, leur ami commun^ a été moins heureux : il fait la moue à la lune, scilicet il a été pendu. Survient un troisième fyrant, Freminaud, qui parle le langage de la Suisse allemande; puis un quatrième, nommé Alibraquin, Italien celui-là. Nos quatre coquins se gourment, puis se reconnaissent encore, et résolvent de dévaliser des marchands qui vont passer par là. Mais la guerre est déclarée, et voilà que nos détrousseurs de grands chemins reprennent le glaive des batailles :
Hé ! gueux, gueux, bonnes novelles !
Laissez la feullade grant erre, Et vous en venez à la guerre Que l'empereur a fait crier A son de trompe et publier, Dont mon cueur de joie tressaulte.
LB CONNECTABLE.
Or sus, gallans, devant ! devant !
Allons nous rendre à l'empereur.
Il n'y faut point de procureur.
Allons y en propre personne.
l'admiral.
Venez vous en donc avec moy ; £t vous aurez, sçavez vous quoy ?
Force d'aubert en la follouse.
C'est ainsi que, par un anachronisme fort goûté de son public, maistre Chevalet donnait à la légende de saint Christophe un ragoût d'actualité, en retraçant, d'après nature, les scènes les plus habituelles de la vie militaire au moyen âge.
Les soldats débandés ou maraudeurs formaient une classe de la monarchie du grand Coesre sous le nom de drilles ou narquois,
« Les Drilles ou Narquois, dit le Livre du Jargon^ sont les soldats qui mendient Tépée sous le bras et dévalisent les églises et les villes. Ils logent dans les auberges, mangent et boivent si bien que tout en tremble. Ils ont fait banqueroute au grand Coesre et ne veulent plus être ses sujets ni le reconnoître, ce qui est une grande perte et a beaucoup ébranlé l'état et la monarchie argotique. »
3® Voleurs, — L'antique monarchie du grand Coesre ne reconnaissait pour loyaux sujets que les vrais mendiants dont les subtilités, déguisements et finesses ne devaient servir qu'à exciter et surprendre la charité des bonnes âmes. La mendicité ainsi pratiquée comporte une infinité d'escroqueries ; mais l'escroquerie est une sorte de contrat frauduleux entre un trompeur et une dupe; celle-ci, séduite par une imposture grossière ou subtile, remet volontairement la somme à laquelle elle se laisse taxer par sa propre sensibilité. Cette remise volontaire est proprement le caractère de l'escroquerie, par différence du vol ou larcin, dans lequel le butin est appréhendé directement par le mamudeur, sans la volonté de la victime et à son insu.
Les sujets du grand Coesre connaissaient cette distinction et se vantaient de la respecter. Nous avons de bonnes raisons de ne pas nous fier à leurs protestations. La plupart d'entre eux mêlaient évidemment tous les genres et bravaient là-dessus les défenses aristotéliques de leurs législateurs. Il paraît certain toutefois que la corporation résista longtemps à s'affilier les voleurs authentiques, les voleurs de grand
chemin par exemple, qui l'auraient trop vite et trop universellement compromise ; mais enfin les anciennes coutumes fléchirent ; on sait, par le Uvre de f Argot y qu'au commencement du zvii* siècle, il avait fallu admettre les voleurs : « Une autre chose, dît-il, qui a fort gasté et presque ruiné la monarchie, c'est que tous ceux du doublage, les sabrieux et autres doubleurs du serment de la petite flambei ne pouvant vivre de leur estât, et, d'autre part, mouchaillant que lesargotiers avoient toujours de quoi mortier, voulurent lier le doublage avec l'argot; mais les archisupposts et les cagous s'y opposèrent, ne voulant pas permettre un si estrange malheur ; mais enfin, ils ont été contraints d'y admettre les susdits doubleux en la monarchie, excepté les sabrieux, qu'on n'a pas voulu recevoir. Si bien que, pour être parfait argotier, il îaxX savoir le jargon des blesches ou merciers, la tniche des gueux et la finesse des coupeurs de bourse. »
On appelait sabrieux les voleurs des bois, c'est-à-dire des brigands de grand chemin, tandis que ceux du doublage ne sont guère que de petits filous.
Les voleurs ne paraissent pas avoir connu d'organisation particulière avant leur entrée dans le royaume de l'Argot.
La bande de brigands dont les chefs furent exécutés à Paris en 1450 avait un roi et une reine, mais je pense qu'elle était composée de Bohémiens ou Égyptiens.
4* Les Égyptiens. — On désignait ainsi, au xv* siècle, et les Anglais appellent encore Gypsies, les bandes errantes, venues de l'Orient, que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Bohémiens et de Zingari. Une de ces bandes est venue camper, en 1870, à Paris même, sur l'avenue de la Grande- Année, près de la porte Maillot.
Les travaux de M. Paul Bataillard, en France, et du docteur Frank Miklosich, en Allemagne, ont éclairci l'histoire singulière de ce peuple mystérieux. Je la résume en quelques mots, dégagée de toute controverse.
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La raoe indienne des Jâts, dont les groupes principaux sont les Karachis ou noirs^ les Kaoulis et les Lûrys, habitait, dès une haute antiquité, le nord -ouest de Tlnde ; elle forme encore aujourd'hui le gros de la population sikhe du Pendjab. Elle est renommée par sa grossièreté et ses mauvais instincts, non moins que par son adresse, par son goût pour le chant, la danse et les tours de jonglerie. Le nom de Jât est, sur les bords de Tlndus, synonyme de voleur et de canaille.
La première émigration des Jâts est expliquée de la manière suivante par Firdousi dans le Shah-Nameh ou Livre des Rois : < Vers Tan 420 de notre ère, Behrâm-Goûr, prince sage et bienfaisant, de la dynastie sassanienne, s'aperçut que ses sujets pauvres dépérissaient faute d'amusements. Il chercha un moyen de récréer leurs esprits et de les distraire des soucis d'une vie laborieuse. Dans ce but, il envoya une ambassade à Shankal, roi du Cambodge et maharadja de l'Inde ; il le priait de choisir parmi ses sujets et de lui expédier en Perse des personnes capables par leurs talents d'alléger le fardeau de l'existence et de répandre un charme sur la monotonie du travail. Behrâm-Goûr. reçut bientôt douze mille jongleurs ou ménestrels, hommes et femmes, leur assigna des terres, les approvisionna de blé et de bestiaux, pour qu'ils eussent de quoi vivre dans certaines terres qu'il leur assigna, et pussent amuser son peuple gratis. Au bout de la première année, ces gens avaient négligé l'agriculture, consommé le blé des semailles et se trouvaient sans ressources. Behrâm, irrité, leur commanda de prendre leurs ânes et leurs instruments de musique, de courir le pays et de gagner leur vie en chantant. £n conséquence, les Lûrys courent maintenant le monde pour trouver qui les emploie, traînent avec eux des chiens et des loups, volant nuit et jour sur leur route. »
Telle est l'origine des tribus nomades de la Perse actuelle, où le nom de Lury est devenu synonyme de chanteur
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des rues. Cette tradition est rapportée, après Firdousi, par cinq auteurs persans ou arabes dont le plus ancien, et par conséquent le plus autorisé, est Hamza, historien arabe né à Ispahsm, qui écrivait en 940 : elle a été confirmée de nos jours par un illustre voyageur, sir Henri Pottinger : « Les Loories, dit-il, sont une classe de • vagabonds qui n'ont point d'habitations fixes et qui, sous ce rapport et bien d'autres, offrent une affinité finppante avec les gypsies d'Europe. Ils parlent un dialecte qui leur est propre, ont un roi pour chaque bande, une réputation de voleurs et de pillards. Leurs passe-temps favoris sont la boisson, la danse^ la musique. Outre leurs instruments, ils traînent dans chaque troupe une demi-douzaine d'ours et de singes dressés à mille tours grotesques. Il y a dans chaque bande deux ou trois individus qui font profession de deviner l'avenir par divers moyens, entre autres par la science abstraite de Ruml et de Qoorua^ . »
Il ne paraît pas que les Lûrys, transplantés du Scinde en Beloutchistan au v* siècle, se soient alors répandus hors de l'Asie. Mais, cinq cents ans plus tard, les Jâts du Pendjab ayant eu l'imprudence d'attaquer et de piller les convois de Tannée du sultan Mahmoud, l'un des successeurs d'Aarounal-Raschid, en furent cruellement châtiés parce prince victorieux, en 1025. C'est à cette date qu'on s'accorde à fixer l'émigration d'une partie de cette peuplade. Le flot des émigrants poussa sans doute devant lui les Lûrys du Beloutchistan, qui, des côtes de l'Asie Mineure, passèrent en Grèce par le Péloponèse. Ils avaient séjourné quelque temps parmi les Grecs de Phrygie et de Lycaonie, sans se mêler à eux autrement que pour leur emprunter un nom nou-
I. Travels in Belœhistan and Sinde, p. 153. Voir pour les détails de cette curieuse histoire l'article de VEdinburgh Rwiew traduit dans la Revue britannique de septembre 1878.
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veaui celui d'Ltifftnu ; ainsi s'appelait une secte qui prétendait descendre de Simon le Mage, et qui évitait, de crainte de souillure^ tout contact avec les profanes. Cette dénomination se trouva bientôt transformée en Athingani et Acingani, aujourd'hui Tsiganes et Zingari ou Zincali.
On les trouve établis dès 1322 dans l'île de Candie, au témoignage de Simeon Simeonis; entre 1346 et 1370 à Corfou, où ils obtinrent la concession d'un territoire ou fief nommé /âudum Acingannorum ; de 1369 à 1387 en Valacfaie; en 1398 à Nauplie. On ignore la suite de leur dispersion pen* dant une trentaine d'années. Mais, dans les derniers mois de l'année 141 7, ils apparaissent tout à coup sur la Baltique et aux embouchures de l'Elbe, et se montrent aux bourgeois de Lunebourg, de Hambourg, de LQbeck, de Wismar, de Rostock et de Stralsund, munis d'un sauf-conduit à eux délivré par l'empereur Sigismond, et daté de Lindau, janvier 1427. Le rescrit impérial constatait que les ducs Michel et André, de la Petite Egypte, étaient engagés avec leurs sujets dans un pèlerinage de sept années que leurs évéques leur avaient infligé en expiation du crime de leurs pères, coupables d'avoir renié la foi chrétienne.
En tête d'une horde déguenillée sous ses manteaux bariolés de couleurs voyantes, cavalcadaient fièrement les ducs Michel et André, et les comtes Jon et Panuel, accompagnés de chiens tenus en laisse, privilège de la noblesse féodale. îls se donnaient le nom de Sicanés (Acingani), que la prononciation allemande transforma en Zigeuner. Le sauf-conduit de l'empereur Sigismond ne protégea pas longtemps ces maraudeurs et ces pillards contre le mécontentement des populations. Ils se rabattirent vers l'Allemagne du centre, et se trouvaient à Zurich le i*' août 1418.
A ce moment ils se séparèrent. Un détachement, traversant le Botzberg, parvînt jusqu'en Provence et jeta l'effroi parmi les habitants de Sisteron, qui les prenaient pour des « Sar-
rasins ». Le gros de la bande visita Strasbourg, puis la Bavière, et de Nuremberg se dirigea vers l'Italie, sous la conduite du duc André, qui parvint jusqu'à Rome, où on le perd de vue.
Enfin^ un détachement isolé, dont l'itinéraire n'a pas encore été retrouvé, se montra, dans l'été de 1427, sous les murs de Fans, où régnait un roi d'Angleterre. Le récit de cet événement est consigné dans le journal d'un bourgeois de Paris sous Charles VII (coll. Michaud et Poujoulat, t. III, p. 248-9) :
€ Le dimanche d'après la my aoust, qui lut le dix-septiesme jour d'aoustou dit an 1427, vindrent à Paris douze penanciers comme ils disoient; c'est assavoir ung duc et ung comte, et dix hommes tous à cheval, et lesquels se disoîent très bons chrestiens, et estoient de la Basse Egypte, et encore disoient qu'ils avoient esté chrestiens autrefois, et n'avoit pas grand temps que les chrestiens les avoient subjuguez et tout leur pays, et tous faiz christianer ou mourir ceulx qui ne vôuloient estre; ceux qui furent battisez lurent seigneurs du pays comme devant, et promisrent d'estre bons et loyaux, et de garder la foy de Jésus Christ jusques à la mort, et avoient roy et royne en leur pays, qui demouroient en leur signorie, parce qu'ils furent christiennez.
« Item, YT2LJ est, comme ils disoient que après aucuns temps que ils avoient prins la foy chrestienne, les Sarrasins les vinrent assaillir; quant ils se virent comme pou fermes en nostre foy, a très peu d'achoison, sans endurer gueres la guerre, et sans faire leur devoir de leur pays deffendre» qui très pou se rendirent à leurs ennemys, et devindrent
Sarrasins comme devant, et renièrent Nostre Signeur
Puis se départirent et furent avant cinq ans par le monde qu'ils venissent à Paris, et vindrent le dix-septiesme jour d'aoust l'an 1427, les doze devant diz, et le jour Saint Jehan Decolace vint le commun, lequel on ne laissa point entrer
dedans Paris; mais par justice furent logez à la Chapelle Saint-Denis ; et n'estoient point plus en tout d*homnies, de femmes et d'enffens de cent ou six vingt ou environ... lUm, les hommes estoient très noirs, les cheveux crespez, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires... Brief, c*estoient plus pouvres créatures que on vit oncques venir en France de aage d'homme ; et, ' neamoins leur pouvreté en la compaignie avoit sorcières qui regardoient es mains des gens, et disoient ce que advenu leur estoit ou advenir... tant que la nouvelle en vint à Tevesque de Paris, lequel y alla et mena avecques lui ung frère mineur nommé Le Petit Jacobin, lequel, par le commandement de l'evesque, fist là une belle prédication en excommuniant tous ceulx et celles qui ce faisoient, et avoient cru et monstre leurs mains, et convinssent qu'ils s'en allassent, et se partirent le jour Nostre Dame en septembre, et s'en allèrent vers Pontoise. »
Les ducs de la Petite Egypte ne se gênaient pas pour mentir et ne se mettaient guère en peine d'accorder entre elles les fables qu'ils débitaient, tantôt aux bourgeois de Hambourg, tantôt aux bourgeois de Paris. Il paraît certain, toutefois, que le sauf-conduit impérial était parfaitement authentique. Après la mort de l'empereur Sigismond en i437> diverses causes, parmi lesquelles on cite les conquêtes des Mahométans sur le bas Danube, où les prétendus Égyptiens s'étaient établis en grand nombre, déterminèrent une nouvelle émigration vers l'Occident. Cette fois, ce n'était plus par groupes d'une centaine d'individus qu'ils se présentèrent en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne, mais par milliers. Ils obéissaient alors à un roi appelé Zindl, nom qui rappelait leur berceau indien.
Le lecteur remarquera que cette date de 1438 coïncide d'une manière surprenante avec l'époque approximative de l'organisation des Gueux. On ne saurait douter, d'ailleurs, qu'il n'ait existé entre ceux-ci et les Acinganni, devenus déci-
dément les Bohémiens à la suite de leur nouvel exode^ sinon une affiliation en règle, du moins des rapports habituels, nés de ridentité des situations et des intérêts.
La Vie généreuse des mercelots consacre plusieurs chapitres aux mœurs et aux ruses des Bohémiens du xvi* siècle, qui ne diffèrent point de celles d'aujourdliui. Ils marchaient par bandes isolées, commandées chacune par un capitaine. Les merciers et les Gueux s'accostaient volontiers de Bohémiens pour faire campagne avec eux, lorsque s'offrait une occasion de butin. L'aventure contée par Pechon de Ruby, sous le titre : Un trait du capitaine Charles à Moulins en Bourbonnais, débute par un petit tableau tout à £ïit semblable à celui que renferme la onzième Ballade (inédite) de notre Jargon. Cest pourquoi nous le reproduisons ici :
« Un jour de feste, à un petit village près de Moulins, y avoit des nopces d'un paysan fort riche. Aucuns se mettent à jouer avec de noz compagnons, et perdent quelque argent. Comme les uns jouent, leurs femmes desrobent; et, de vray, j avoit butin de cinq cens escus, tant aux conviez qu'à plusieurs autres. Nous fusmes descouverts pour quatre francs qu'un jeune marchand perdit qui dançoit aux nopces, lequel avoit fermé sa maison et ses coffres. Cela empescha que feit ouverture. Les paysans se jettent sur noz malles, et nous sur leurs vallizes et sur leurs testes, et eux sur nostre dos, à coups d'espée et de poictrinal, et noz dames àcoupsdecousteau : de façon que nous les estrillasmes bien. »
La langue des Bohémiens, le romany, présentait et présente encore avec le sanscrit des analogies telles, que M. J.-C. Beames {A comparative grammar of Indian languages, London, 1872) lui assigne le huitième rang parmi les dialectes aryens parlés au sud de l'Himalaya. Il serait invraisemblable qu'elle n'eût laissé nulle empreinte dans le Jargon des Gueux français ; il en subsiste, en effet, de très légères, mais suffisantes pour maintenir, devant la science philologique, la trace de l'ancien contact.
Les Bohémiens ne tardèrent pas à se signaler en France comme les plus redoutables et les plus cruels des malfoiteurs. On lit dans le Journal d'un bourgeois de Paris, sous la date de 1448 (1449, nouveau style) :
« Item en ce temps furent prins caymans, larrons et meurdriers, lesquels par jehaine ou autrement confessèrent avoir emblez enffens, à Tung avoir crevé les yeux, et à autres avoir coppé les jambes, aux autres les pies et aux autres maulx assez et trop ; et estoient femmes avec les meurdriers pour mieulx décevoir les pères et les mères et les enffens, et demouroient comme logez es hostels trois ou quatre jours, et quant ils veoient leur point en plaine marche, pays ou ailleurs, ils embloient ainsi les enffans et les mart3rroient comme devant est dit. En ce temps en la fin de mars 1448 (9) furent aucuns prins qui encuserent tous les autres, et de ces caymans furent pendus ung homme et une femme le mercredy vîng troisiesme jour d'avril empres le Moulin au Vent, ou chemin de Saint Denis en France 1449. Aucuns desdits caymans qui estoient de la compaignie d'iceulx devant diz furent mis en prinson ; car on disoit qu'ils avoient fait ung roy et une royne par leur dérision, et prouvé contre eux qu ils avoient à petiz enffens qu'ils avoient emblez es villaiges ou ailleurs, coppé les jambes, crevez les yeux et assez et trop de tels meurdres fais où ils repoiroient et estoient très grans compaignies de telz larrons à Paris et ailleurs. » Loc. cit., p. 299.
Le Bourgeois de Paris ne distingue plus entre les Bohémiens et les brigands aborigènes; mais un autre récit plus circonstancié, et fort intéressant pour le sujet que je traite, me permet d'établir la nationalité des scélérats qui furent suppliciés à la porte Saint- Jacques en 1449, c'est-à-dire dans l'année même où François Villon conquérait son premier grade universitaire. C'est l'historiographe Jean Chartîer, qui parle ( apud Godefroid, Histar, de Charles VII, p. 137 et 138) :
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€ L'an mille quatre œnt neuf, le samedi dix huictiesme jour d'avril, furent jugez et condamnez par la cour de Parlement deux coquins ou mendians, et une coquine, a estre pendus et estranglez, et pour ce furent levées des potences de bois, pour plus manifester leur cas, qui estoit mauvais et
damnable, comme aussi d'estre larrons, et attaints de
plusieurs autres maléfices par eux avérez et recognus; Tune desquelles potences fut dressée hors de la Porte Saint Jaques, en laquelle fut pendu l'un de ces deux hommes; et l'autre potence fut mise hors de la Porte Sainct-Denys, entre la Chapelle et le Moulin à Vent, à laquelle fut pendu l'autre homme, qui estoit jotieur de vielle, et avec luy ladite femme, dont il abusoit, quoy qu'ils fussent d'ailleurs tous deux mariez. Tous ces trois furent livrez au bourreau es prisons de ta Conciergerie du Palais; là estoient à cheval pour les conduire la plus grande partie des huissiers de Parlement, pour ce que la sentence avoit esté donnée contre ces malfaicteurs par ladite Cour ; grande quantité de peuple s'y estoit rendue de toutes parts, spécialement des femmes et filles, pour la grande nouveauté que c'estoit de voir pendre dans la France une femme ; car oncques cela ne lut veu dedans ce royaume; ladite femme fut pendue toute deschevelée, revestué d'une longue robe ceinte d'une corde sur les deux jambes jointes par ensemble au dessous des genoux ; aucuns disoient qu'elle avoit requis d'estre ainsi exécutée, la coustume de son pays estant telle en semblable cas; les autres disoient que la sentence le portoit ainsi, afin qu'il en restast plus longue* ment mémoire aux autres femmes... Il y en avoit desjà eu divers de pendus; et il en restoit encor plusieurs autres qui depuis furent aussi pendus, tous coquins qui estoient encor en prison dans le Chastelet, lesquels on gardoit pour certaines causes, et par especial jusques à ce qu'on eust peu prendre certains autres coquins qui estoient de leur bande et ligue : qui suivoient les Pardons en plusieurs et divers lieux de ce
rojraume, comme à la Dédicace de Sainct Denys, à la Sainct Maur, à la Sainct Fiacre, à la Sainct Mathurin, et ailleurs ; et si guettoient les grands chemins dans les bois, où ils fàîsoient plusieurs maux et meurtres, soubs ombre de demander Taumosne pour l'honneur de Dieu ; aucuns desquels furent pris par les gens et officiers du roy peu d'espace de temps après. »
Jean Cbartier ne parle ni du roi ni de la reine des voleurs, mais il nous apprend que ces bandits fréquentaient les pardons et demandaient Taumône au nom de Dieu sur les grands chemins. Ceci donne la preuve, à quelques égards superflue, de la communauté de procédés qui a toujours uni les voleurs et les mendiants, quelles que fussent à cet égard les protestations plus ou moins hypocritement formulées par les officiers et les sujets du grand Coesre.
Le renseignement le plus curieux contenu dans ce récit, c'est que jamais on n'avait pendu une femme en France. Rien de plus vrai. La coutume pénale du moyen âge voulait que, pour tous les crimes qui entraînaient la potence pour les hommes, les femmes fussent enterrées vives ; c'était, paraît-il, une considération de décence qui leur valait cette aggravation de peine. L'enfouissement continua d'être appliqué aux femmes bien au delà de la date de 1449; témoin la sentence prononcée par le prévôt de Paris et confirmée par arrêt du Parlement du 22 novembre 1460 (Arch. nat., X, 2", 31) contre Guillemette Mauger, larronnesse et receleuse {Chron. scand, an 1460). D'après Jean Chartier, la femme qui fut pendue en avril 1449 avait elle-même requis ce genre de supplice, « la coutume de son pays estant telle en semblable cas ». Ce pays ne pouvait être la France, où la coutume était précisément contraire; cette femme était donc étrangère, et comme la bande à laquelle elle appartenait obéissait à un roi et à une reine, on doit conclure de ces faits géminés que ses compagnons étaient des Bohémiens. L'auteur de Noire-Dame de Paris n'a
doac pas péché contre l'exactitude historique en faisant périr son Esméralda de la même manière que la Bohémienne ou tout au moins l'étrangère de 1449.
J'aurais voulu vériâer la nationalité des condamnés de 1449 de manière à rendre inutile cette digression; mais l'arrêt du 18 avril cité par Jean Chartier n'existe pas dans la collection des arrêts criminels du Parlement (Arch. nat.> X, 2\ 25 et 26).
Les BohémienSi de plus en plus redoutés des populations, s'attirèrent au xvi* siècle des mesures de plus en plus rigoureuses. Le Parlement de Paris rendit contre eux un arrêt d'expulsion le 4 août 1539 ; les États généraux réunis à Orléans en 1560 enjoignirent « à tous imposteurs, connus sous le nom de Bohémiens ou Égyptiens, de vuider le royaume à peine des galères »; enfin^ un autre arrêt du Parlement, en date du 28 février 1612, prononça leur expulsion de la France en deux mois et de Paris en deux heures.
Cependant, dès 1447, Charles VII avait édicté des mesures spéciales pour réprimer le brigandage auquel le nombre et la diversité des juridictions féodales assuraient trop souvent l'impunité. Par lettres datées de Bourges le 6 octobre 1447, le roi institua le prévôt de Paris, Robert) d'Estouteville, comme juge et commissaire spécial et général réformateur en tout le royaume « pour saisir les malfaiteurs en quelque lieu et juridiction que ce puisse être, et pour les traduire au Châtelet ou ailleurs, selon qu'il sera expédient » ; attendu que « en plusieurs bailliages et autres juridictions estans hors des fins et mettes desdictes prevosté et vicomte de Paris, soient, re-
pairenti voisent^ viengnent et amassent plusieurs de nos ennemis et adversaires qui contre nous ont commis crime de lèze-majesté, plusieurs larrons, mendians, espieux de chemins, ravisseurs de femmes, violeurs d'églises, tireurs à Toye, joueux de faulx dez, trompeurs, faulx monnoyeurs, malfaicteurs et autres associez, récepteurs et complices.... lesquels se transportent malicieusement de jour en jour, de lieu en autre, en plusieurs et diverses juridictions. »
Ces lettres, qui faisaient de Robert d'Estouteville un grandprévôt armé du droit de justice criminelle sur tout le territoire, signées par Charles VII et contresignées Delalœre, furent publiées au Châtelet de Paris le jeudi 23 novembre 1447, ainsi que l'atteste la^ signature du greffier Doulxsire (Ord. des rois de France, t. XIII, Charles VII, p. 509). Robert d'Estouteville était un vaillant homme de guerre et un preux chevalier, en l'honneur duquel François Villon a écrit la ballade :
Au poinct du jour que Vesprevier se bat...
Parallèlement ou contrairement à la justice du roi, que l'ordonnance de 1447 substituait aux justices impuissantes des grands vassaux et des seigneurs, les voleurs avaient aussi leur cour prévôtale. La réunion authentique des larrons et des mendiants exerçant en la ville de Paris n'était pas encore complète au temps même où le Lwre de V Argot la signale comme accomplie. Tandis que le grand Coesre siégeait avec une majesté paisible à la Cour des Miracles, les voleurs tenaient leurs assises en une place du Port-au-Foin, où se rendait leur justice particulière. Ils élisaient à cet effet des officiers, qui prononçaient contre les délinquants de la confrérie l'amende, le fouet et même la mort; dans ce dernier cas, on poignardait le condamné et on le jetait ensuite à la rivière, qui coulait devant le prétoire. Le jeudi 3 septembre 1609, dernière année du règne de Henri IV, l'un de ces officiers, ayant été
découvert et arrêté par le prévôt Defiinctis^ fut pendu et étranglé en cette même place du Port-au-Foin où il avait coutume de rendre sesarrêts. Le Port-au-Foin confinait à la Grève et se confond aujourd'hui avec le sol du quai de THôtel-de- Ville ^.
Voici le texte du journal de L'Ëstoile :
« Le jeudi 3 septembre 1609, un des principaux officiers de la justice de messieurs les voleurs et couppebourses de Paris, qu'ils avoient establie et exerçoient vers le Port-au- Foin, condamna les uns à l'amende, les autres au fouet, et les autres à la mort (qui estoit de les poignarder, puis jetter à la ririère), aiant esté descouvert et attrapé par le prévost Defiinctis (les uns disent que c'estoit leur président, autres leur procureur général), /eut pendu et estranglé en ladite place du Port-au-Foin, avec approbation et solennelle exclamation de tout le peuple, auquel ceste justice estoit nouvelle, mais qui eust bien désiré d'en voir une autre (bien que légitimement établie) tenir compagnie à celle-ci, au moins pour tant de mauvais juges et corrompus qui la leur rendoient si meschante tous les jours, qu'ils méritoient bien, à faute de cordes, d'estre estranglés de leurs propres cornettes. Ce que les femmes et crocheteurs crioient tous hauL »
I. Plmicart historiens modernes de la ville de Paris placent le Port-au- Foin au bas de la place des Trois-Maries, sur la portion de berge où aboutit aaioard'hui rextrémité nord da pont Neuf; mais Guillebert de Metz place le marché au foin en la rue Saint-Jean-de-Grève {Paris et ses kistorieaSy p. a 18), et c'est auprès de la place de la Grève que Hortant et Magny, en i779y placent encore le Port-au-Foin. Entre ces deux dates eairtoes, nous avons le plan de Trachet, qui place le Portan-Foin parallèlement à la rue de la Mortellerie, entre la rue de Longpont (plus tard me du Monceau-Saint-Gervais, aujourd'hui rue Jacques La Brosse) et la rue des Barrés. La rue Jacques La Brosse se nommait au XIII* siècle la c rue entre Saint-Gervais et Saint-Jean ». Il suit de là que, dn xxii* au zviii* siècle, le Port-au-Foin ne changea pas de lien. D'ailleurs, en i(S09, époque de Tanecdote rapportée par L' Estelle, le pont Neuf éuit bâti, et par conséquent l'emplacement attribué au Port-aa-Foin n'existait plus.
En 1630, le Port-au-Foin était encore le rendez-vous central de la corporation des voleurs parisiens ^.
Quant aux mendiants^ ils subsistèrent, avec leur organisation primitive, jusqu'au milieu du xvii* siècle. Il était réservé à Louis XIV 4e briser le sceptre du grand Coesre, comme il avait réduit à Vobéissance les princes et les grands seigneurs, et d'atteindre les souvenirs féodaux jusque dans le royaume des Gueux.
Il y avait longtemps (voyez notamment l'ordonnance de Henri II, Paris, 25 juillet 1547) qu'on étudiait les moyens de débarrasser la ville de Paris des innombrables mendiants qui l'affligeaient et l'infestaient. En 1632, le 16 juiUet, une assemblée générale de toutes les compagnies judiciaires, dans la salle Saint- Louis, avait décidé en principe la création d'un hôpital général en faveur des mendiants honnêtes, les autres devant être poursuivis et punis au criminel. Mais cette mesure indispensable ne se réalisa que vingt-quatre ans plus tard. Fondé par Louis XIV le 27 avril 1656, l'Hôpital général s'ouvrit le 7 mai 1657, dans les anciens bâtiments de la Salpêtrière, auxquels le roi adjoignit le château de Bicêtre, la maison de la Pitié, l'hôtel de Scipion Sardini et d'autres annexes du côté de la rue Copeau. Le premier président Pomponne de Bellièvre se mit à la tête de l'entreprise, à laquelle il contribua pour plus de vingt mille écus ; le cardinal Mazarin donna cent mille livres, plus un legs testamentaire de soixante mille livres ; les personnes les plus considérables et les plus riches du royaume imitèrent cet exemple. Le roi rendit un édit qui défendait à tous mendiants de demander l'aumône dans la ville, sous peine d'être renfermés. L'exécution suivit de près l'ordonnance : dès le 14 mai 1657, cinq mille mendiants furent conduits et renfermés au château de Bicêtre.
I. « Pour venir en cette fameuse vergne de Paris, au lieu qu'on appelle le Port-au-Foin. 11 Responce et eomplaincte du grand Coesrt sur le jargon de l'argot réformé, Paris, Jean Martin, itfjo {Recueil des joyeusetis, p. 18).
Ces sages mesures portèrent un coup terrible aux prérogatives du grand Coesre, qui avait, pour ainsi parler, son Louvre, ses Tuileries et son Palais-Royal dans les diverses Cours des miracles de la ville de Paris. La masse de ses sujets, sur laquelle il levait de lourdes impositions, peupla la Salpêtrière, Bicêtre, la Pitié, Sainte-Pélagie, etc., cessa de mendier, ou bien émigra vers les provinces. Cependant Sauvai, qui écrivait ses Antiquités de Paris entre 1650 et 1670, affirme que, de son temps, le grand Coesre tenait encore ses États généraux à la Sainte- Anne, à la Pentecôte et aux autres fêtes solennelles, dans un grand pré, nommé le pré des Gueux, près Sainte>Anne-d'Auray. Ce pré était couvert de cabanes, feites de branches et de terre, pour servir d'asile aux argotiers. « S'il est vrai, ajoute Sauvai, que ces moines (les Carmes réformés), tout informés qu'ils sont des déportements de ces fripons, les souffrent près d'un lieu sanctifié par tant de miracles, afin qu'ils remplissent tous les coins de la France, où ils vont voler et couper des bourses, à Tabry de la sainteté de la chapelle Sain te -Anne, j'ai eu raison d'avancer que le royaume argotique subsiste toujours, et je puis ajouter que de mauvais pauvres contribuent à l'entretien de plusieurs religieux ou bons pauvres ; et que voilà un des mauvais moyens dont on dit que Dieu se sert quelquefois pour opérer de bonnes œuvres. » Sauvai, Aniiq, de Paris,
On sait que la dévotion particulière à Sainte- Anne-d'Auray
ne remonte pas plus haut que Tannée 1625. Tous les lieux
consacrés attirent, en même temps que les fidèles pieux et
sincères, nombre de malandrins, de mendiants, de malingreux,
qui cherchent à surprendre la bonne foi des pèlerins et à
exploiter leur charité. Que les Gueux aient afflué vers Sainte-
Anne-d'Auray dès que la mendicité leur fut interdite dans
Paris, et aient tenu leurs assises sur les grands prés qui
s'étendent auprès de la chapelle, rien de plus vraisemblable.
En cherchant bien, on rencontrerait peut-être dans les traditions locales la trace de leur séjour.
Aujourd'hui encore, cette partie de la Bretagne ofire à l'observateur des types curieux en ce genre. En parcourant l'intéressant ouvrage de M. Henry Blackbum sur la Bretagne, merveilleusement illustré par le crayon de M. R. Caldecott, j'ai été vivement frappé par le passage suivant, que je traduis littéralement de l'anglais :
« Nous avons vu dans le Faouet quelques-uns des plus beaux types de Bretons, hommes et femmes. Il nous souvient d'une figure qui ne s'effacera jamais de notre mémoire. Passant ^u bas d'une rue qui conduit à la principale place, nous rencontrâmes, gravissant la colline, tête nue en plein soleil, dans la poussière et la chaleur, l'étrange et sauvage figure de notre esquisse; ses vêtements sont rapiécés, son poil est blanc, sa face rouge; avec deux béquilles et une seule jambe^ mais avec l'aide d'un chien et d'un ou deux enfants charitables, il traîne sa maison avec lui vers la ville. C'est un étrange véhicule, fait de bâtons et de fougères desséchées; mais c'est une maison. Les voyageurs voient d'étranges choses; mais sûrement ils n'ont jamais rien vu de plus grotesque que l'homme aux béquilles du Faouet, dont nous donnons ici le portrait d'après nature. > (Breton Folk, by Henry Blackburn, with one hundred and seventy illustrations by Randolph Caldecott, London. In-8«, i88o.)
Le portrait dessiné par M. Caldecott est saisissant; mais en un point il ne répond pas aux impressions de M. Henry Blackbum ; l'écrivain trouve cette figure grotesque, et le dessinateur nous la montre effrayante. Ce mendiant à la cuisse coupée, aux cheveux hérissés et menaçant le ciel, au masque tragique, traînant par une bricole une carriole de branchages à laquelle est attelé un chien minuscule, mais trapu, rappelle les sinistres figures de la confédération argotique; elle fait songer surtout à ce roi de Thunes qui périt sur la
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. ji
roue, et qui, pareil à Thomme du Faouet, se faisait traîner par des chiens dans une carriole. Le grand Coesre existeraitil encore, et ne serait-ce pas lui que MM. Blackbum et Caldecott rencontrèrent, il y a trois ans, au nord de Sainte- Annc-d*Auray,se dirigeant vers le pèlerinage de Sainte- Barbe ?
Le Livre du Jargon dit que le royaume avait été fort compromis par l'admission des voleurs ; mais Sauvai affirme positivement que, de son temps, ceux-ci s'en étaient retirés (I, p. 514), et que, à la différence des voleurs et des coupeurs de bourses, tous gens sans loi et sans discipline, < les Argotiers, au contraire, ont un roi, des lois et un royaume composé d'un nombre presque infini de sujets disciplinés, si on peut aq>peler de la sorte de mauvais pauvres >. {Ibid.y p. 513.} •
Avant de passer sous l'autorité exclusive du lieutenant de police, les sujets du grand Coesre eurent l'honneur, le 23 février 1653, de servir de passe- temps au roi Louis XIV, et d'entrée au Ballet royal de la Nuit, divisé en quatre parties, et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon ^. < Jamais, dit Sauvai, les subites métamorphoses de ces imposteurs n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des vers assés galans; les meilleurs danseurs du royaume figurèrent le concierge et les locataires de la Cour des miracles, par une sérénade, et par des postures si plaisantes, que tous les spectateurs avouèrent que dans le balet il n'y avoit point de plus facétieuse entrée. » {Ihid,, I, p. 512.]
I. \jk Coor def mirades forme la XIV* entrée de la première partie du « BalUi royal de la Nuicty divisé en quatre parties ou quatre veilles, et dansé par Sa Majesté le aj février id$} ». Robert Ballard. iD-4*. Le rôle du chef de la Coor des miracles était rempli par M. Hesselin, mdtie de 1« chambre «ox deniers, Ton des petits-fils de sire Denys Hesselin, élu de PariSy nommé dans le Grant Testament de Villon. (Voir ma notice sur la Chronique scandaleuse, Paris, Jouaust, 187}, in-8*.) Parmi les autres exécutants, je trouve les noms du musicien Mollier et de Baptiste (Lulli).
Les Argotiers purent dire ce jour-là : Ave, C<esar, morituri te salutantt Au moins ils disparurent gaiement, reconduits par les vers galants de Benserade et par les violons du roi.
Maintenant que nous connaissons, dans ses lignes essentielles, l'histoire des Gueux, mendiants, voleurs et Bohémiens, le moment est venu d'esquisser l'histoire de leur langage, qui fut d'abord le Jargon, du xv* au xvi* siècle ; puis le langage bUsquien et le langage narquois, du xvi* au xvii* siècle ; enfm le langage de V argot, dont l'apparition date de 1617 à 1626, et qui se continue jusqu'à nos jours.
I" Le Jargon proprement dit. C'est l'objet spécial de la présente étude ; j'y reviendrai plus loin, avec les développements nécessaires.
2' Le langage blesquien. C'est le langage des hUsches ou merciers (voy. plus haut, p. 12) ; le livre de Pechon de Ruby (1596) contient un répertoire assez étendu de cet idiome, qui n'est déjà plus le Jargon du xv* siècle. C'est le premier vocabulaire de ce genre qui ait paru en langue française.
Pechon de Ruby constate la parfaite identité du langage des merciers avec celui des Gueux, bien que les deux ordres subsistassent très distinctement ; car le grand Coesre dit en propres termes au jeune mercier qui se présente comme candidat parmi les Gueux : < Ne pensez que nostre vacation ne soit meilleure' que celle des merciers.... Vostre langue est semblable à la nostre. »
3<^ Le langage narquois. Dans la hiérarchie et classification des Gueux, on appelait narquois les soldats congédiés ou maraudeurs qui battaient les chemins et se faisaient nourrir aux
dépens des aubergistes. Mais il paraît qu'antérieurement à 1596, ils avaient rompu avec le grand Coesre et recouvré leur indépendance. Ils parlaient, selon toute vraisemblance, le langage ordinaire des Gueux. Marc de Paq>illon, seigneur de Lasphrise a composé un « sonnet en authentique langage soudardant » {Premières cmvres paêt,, p. 459, éd. de 1597), qui comprend un certain nombre de termes que ne donne pas le Diciùmnaire blesquien de Pechon de Ruby.
Mais, dès les premières années du zvii* siècle , on désigna plus habituellement le Jargon sous le nom de langage narquois; pour comprendre ces mots, il faut remarquer que narquois n'avait pas, dans la langue courante, le sens restreint et spécial d'une catégorie de la Gueuserie; il désignait d'une manière générale les gens d'industrie, de cabale et de subtilité, que le zv* siècle qualifiait de pipeurs et joncheurs. Le seigneur des Accords écrivait en 1582 : s Ce bonhomme fut aperceu par un grand desgousté narquois. » (Escraignes difonnoises, p. 37-132 de Téd. 1662), et le narquois de cette historiette est un revendeur ambulant, portant de vieux souliers dans une besace. On lit dans une facétie intitulée : Lettre de la ville de Tours à celle de Paris, datée de 1620 (in-8*, p. 39) : « — Quoy, ma bonne dame, quand non seulement tous vos charlatans, coupe-bourses, narçuois, matois, brelandiers, etc., seroient pour telle cause réduits à l'aumosne... » Oudin ( Cur, françaises) traduit narquois par < fin gueux, mendiant frippon , rusé ». C'est également en ce sens que le titre de La picora JusHna a été traduit de l'italien en fi-ançais (Paris, 1636, in-8®) par La narquoise JusUne,
Le lainage narquois désigne donc le langage des Gueux en général. Monet, dans son Abrège du parallèle des langues française et latine (5"**'éd. in-4<*, Paris, 1655) explique ainsi le mot narquois : « 'Langage composé de mots communs, mais tous pris allégoriquement, énigmatiquement. Parler narquois, » C'est la définition la plus concise et la plus précise
Si LE JARGON DU XV* SIÈCLE.
qu'on puisse donner du yargon, tel que le parlait et récrivait Villon au xv* siècle ; mais elle s'applique moins exactement au narquois des siècles suivants , qui contient beaucoup de mots forgés et barbares. < — Un jour qu'on disoit à feu Armentiere que M. d'Angoulesme sçavoit je ne sçay combien de langues : « Ma foy» dit-il, je croyois qu'il ne sçavoit que le narquois» » (Tallemant, Histor,, l, p. 241). — « Dans un autre lieu... est un noble édifice qui sert de bibliothèque aux coquets ; elle est... fournie de plusieurs manuscrits, tant en la langue vulgaire que narcoise. » ( Nouvelle histoire du temps, par Tabbé d'Aubignac, Paris, 1655. In-12, p. 48.) — «En narquois de bigot, on appelle ce que je viens de vous, dire en vers... > ( Scarron, Œuvres, t. !•', p. 339.)
Je lui donnai deux arcs turquois, Un vocabulaire narquois.
ScAKROM, FirgUt tr*v0sti, livre VIL
Ces deux passages de Scarron établissent la synonymie de narquois avec Jargon et argot. C'est ce que La Monnoye confirme encore, à la date de 1700, dans la note suivante de son glossaire sur les Noéls bourguignons : « Narquois, On entend par ce mot un trompeur, un filou ; c'est aussi la signification jqu'on lui donne en françois ; et comme ces narquois se sont fait un langage particulier, ce langage a été dit le narquois. Plusieurs l'appellent l'argot, le jargon des gueux et simplement le jargon. »
Étant établi que le langage narquois est le langage des narquois, comme le langage blesquien était le langage des blesches, quelle est Tétymologie de narquois f M. Littré pense qu'elle est identique à l'étymologie de narguer / < Bas latin, naricus, qui fronce le nez ; ce qui fait supposer un verbe naricare; froncer le nez, se moquer; de naris^ narine;... bas latin, nario, moqueur; narire, se moquer. » Le fait est que le vieux fran-
çaîs nous fournit avant 1 300 le verbe nariner, voler^ prendre sous le nez (La Cume), nariUer, se moquer (Du Cange sous narire\ et nares pour moquerie, dérision. (Lettre de rém. de 1420, Du C.)
Le mot narquois apparaît pour la première fois en 1582, dans les Escraignes difonnaises de Taboureau , et Ton ne cite pas d'exemi^e de narpuay ant les Mémoires de SuUy ( 1. 1**', p. 128] ; encore y est-il écrit turgue. Jean Nicot, dans son Thrisor, qui date de 1606, ne donne ni nargue ni nergue,
4<* UargoU — II est peu de mots sur l'origine desquels Ton ait entassé plus d'hypothèses hasardées jusqu'à la témérité. Grandval hésite entre la ville d'Argos et le navire qui transporta les Argonautes allant ravir la Toison d'or. Roquefort le tire du nom de Ragot, £uneux belitre du xvi« siècle. Le Duchat propose deux étymologies, la première du verbe ragoter, la seconde du jargon des enfants de Metz, qui allongent les mots avec des r et des g, d'où aRGot. Vergy l'explique par le grec d^'c, fainéant , qui séduit également Charles Nodier, sans toutefois le convaincre ; car l'illustre écrivain arrive à penser o^ argot pourrait venir à,^ Jargon par zergp, qui serait lui-même la contraction de zingaro. Enfin, Génin, qui reprit zergo pour son compte, le tire de U^^c. Je m'expliquerai sur ces dernières étymologies, au paragraphe du Jargon ci-après, et j'en démontrerai l'inexactitude.
Mais enfin, il Ëiut conclure. Qu'est-ce que ï argot f Un rapprochement très simple, mais très logique, va nous ouvrir la voie. Nous savons que le langage blesquien est le langage de la tribu des blesches; que le langage narquois est le langage des narquois; ne tombe-t-il pas sous le sens que V argot soit le langage du métier des argoOers t
L'idée de ce premier éclaircissement ne m'appartient pas en propre : Vergy, soutenant l'étymologie d'if pc, otiosus, ne l'applique pas directement au langage des fainéants, mais à ceux qui le parlent : « Pour moi, dit-il, je suis convaincu
que le mot ar^^ot vient du grec, et qu'il a été fait d'âf^oç, qui signifie un fainéant, qui mène une vie oisive, qui n'a ni travail ni métier; que de ce mot grec, qui convient si bien à cette sorte de gens, on a appelé argot le jargon qu'ils parlent entre eux, de même que nous disons Tesclavon, l'espagnol, pour exprimer la langue que les Esclavons et les Espagnols parlent » {JDict, ètym, de la langue française de Ménage, t. I*', p. 83, c. i.) On ne saurait mieux dire, et, sauf l'étymologie, qui reste à discuter, je reprends pour mon compte le théorèmedeVergy; seulement je me propose de le justifier par des preuves, que ce savant s'était dispensé de rechercher ou de donner.
Ces preuves, je n'ai guère eu de peine à me les procurer ; car elles sont, depuis plus de deux siècles, à la disposition des lexicographes, qui ne les ont pas aperçues, bien qu'elles leur aient à tous passé par les mains.
Quel est, en effet, le titre du premier dictionnaire où le Jargon ait été qualifié ^ argot f Le voici textuel : Le Jargon ou langage de l'Argot reformé comme il est à présent en usage parmi les bons pauvres. Ainsi c'est toujours le Jargon, devenu le langage de V argot, au lieu qu'il était, avant sa réforme, le langage des blesches. Première preuve de la synonymie du métier des blesches avec le métier de l'argot.
Le livre commence par une pièce de vers à la louange de Vargot, donnant, en acrostiche, le nom de l'auteur, OUivier Chereau :