‹ Le jargon et JobelinChapitre 5 sur 40 · A LA LOUANGE DE L'ARGOT · texte numérisé non relu

A LA LOUANGE DE L'ARGOT

0 Argot incomparable,

L 'appuy de tous les souffreteux, L e confort des misérables,

1 ndigens et nécessiteux !

V ive l'Argot et tous les Gueux.

I e veux que le travail soit bon ; E ncore est-il un peu fascheux.

R enfermé dans une inaison,

C ela n'est-il pas ennuyeux ?

H al vive l'Aii^ot et les Gueux.

£ stre soldat est honorable, R élevé jusques dans les deux, £ t TArgotier est délectable :

A ussi la cuisine vaut mieux.

V ive PAi|[ot et tous les Gueux.

Cet argot, qui est un appui et un confort, apparaît comme un métier, et non comme une langue ; ce que démontreront avec toute évidence les passages suivants :

< La nécessité, qui est l'inventrice des arts et sciences, a &it inventer un moyen et invention à ces bons pauvres, propre pour avoir de quoi frire, lequel métier s'appelle irucher ou argoter, le phis franc, le plus aizé à apprandre, et qui mieux nourrist son maistre que l'on ne sçauroit désirer, qui ne paye ni taille ny tribut au roy, qui vivent dès le premier jour de Testât, et ont encore de l'argent de reste, qui ne font point de pain bénit en leur paroisse, et ne logent point de gens d'armes chez eux; en un mot, X Argot rend ses escoliers si admirables, si sçavans et si vertueux, que c'est comme un compendion ou abbrégé de toutes les autres sciences et vertus >.

< O Argot admirable ! puisque tu es l'azille et refuge de tous ceux qui ne sçavent plus de quel bois faire flesche, les emulateurs et envieux de l'Argot disent qu'il y a un arrest par lequel les Argotiers sont obligés d'endurer beaucoup de froid durant l'Hyver; mais ils en ont appelé aux grands jours ».

Ne serait-ce pas assez ? Voici une nouvelle démonstration de la valeur propre du mot argot, comme désignant le royaume, domaine ou profession des argotiers : « Les archi-suppots sont... les plus savants, les plus habiles de toutime \* argot... >, c'est-à-dire de toute la confrérie, car la phrase ne s'entendrait pas, si Yargot était simplement un langage.

Enfin, et pour dissiper toute obscurité, voici la définition explicite de T^r^^par OlHvier Chereau, l'historien de la monarchie argotique : « Apres que les Estats sont finis, chacun se départ, et les Cagoux bient en la province qui leur a esté ordonnée, et emmènent avec sezailles (avec soi) leurs apprentifs pour les apprendre et exercer en Vargot,

« Premièrement... » Nous allons donc savoir en quoi consiste Vargot,

< Premièrement, ils leur enseignent à aquiger (fidre) de Tamadou de plusieurs sortes. Tune avec de Therbe qu'on nomme esclaire, pour servir aux Francs-Mitoux, l'autre avec 4u culan (savon), du sang et un peu de grenue (avoine), pour servir aux Malingi^ux et aux Piètres.

« Après, leur enseignent à aquiger de certaine graisse pour empêcher que les butins (les chiens) ne leur grondent et ne mènent du bruit quand ils passent par les villages....

« £t après, leur apprennent à faire dix mille tours, comme le rapporte le docteur Fourette », etc.

Tel est, dans son intégralité, ce programme de l'enseignement de Vargot, qui se trouve réduit à un codex de recettes pour l'usage des Gueux, et à des tours de filouterie ou <l'escroquerie. Vargot, en soi, est donc une industrie, un mé* tier, et non pas une langue; et Vergy voyait juste lorsqu'il affirmait que Vargot était la langue des gens de Vargot, comme l'espagnol est la langue des gens d'Espagne : assimilation fort exacte, Vargot étant une monarchie ou, si l'on veut, une nation ayant son gouvernement et ses lois.

Du reste, les philologues du xvii* siècle ne s'y trompaient pas : Oudin traduit : i^ argot par la < Gueuserie », en italien /a calca, littéralement la foule au sens de la canaille; et 2** argotier par compagnon de Vargot, Gueux, compagno di calca.

Cette spécification de la valeur propre de Vargot ne nous découvre rien de décisif sur l'étymologie du mot, mais elle •change et restreint la direction des recherches. Par exemple.

Var^i, au sens primitifi n'étant pas une langue, Thypothèse de Génin sur la langue sacrée s'évanouit sans retour.

J'écarterai, sans nulle hésitation, les étymologies grecques, je ne parle pas seulement de fables ]:omanesques imaginées par Grandval à propos d'Ârgos ou des Argonautes, ou de rindicatîon jetée en passant par M. Francisque Michel sur Ai^s, le berger aux cent yeux ; je repousse même ippc, Êûnéanty par cette raison, dont les philologues apprécieront la portée, que, si ce mot grec s'était naturalisé chez nous avec son sens originaire, il aurait laissé sa trace dans la langue ancienne, avant d'apparaître brusquement avec une signification spéciale et jargon nesque. Or le mot argot, au sens qui nous occupe, a été imprimé pour la première fois entre 1617 et 1626, et l'on n'en connaît aucun exemple antérieur.

Je dis, au sens spécial; car il existait, au contraire, très anciennement dans la langue pour désigner un éperon. Au xi' et au zii' siècle, la forme argot, qui dérive sans doute du latin argutus, au sens de pointu ^, était en concurrence avec les vocables tirés du haut allemand sporo, en anglais spur, qui le détrôna, comme cela est arrivé pour un certain nombre de mots désignant les armes et les attributs de la guerre (heaume, ronsin, haubert, etc.). Vargot fut bientôt réduit à ne nommer que l'ongle ou éperon du coq. Ainsi, des exemples qui suivent, le premier seul s'applique aux éperons des chevaliers :

En fa (des morts) si junchée la place Qu'en sanc i sunt desqu'as argots.

BbnoIt, n, V. 9539.

Puis quand ils sont hachez sur leurs argot\.

GUILL. Crbtim.

« — Les coqs bataillent du bec et des argots. »

PARt, Animaux, xé.

i« Argatumqoe capot| brcvis alvns.

Vno , Gé&rg.f m.

6o LE JARGON DU XV* SIÈCLE.

Le moyen âge avait le verbe hargoter, signifiant se combattre avec les argots : « Icellui se leva de la table et print ledit Gilet par la poitrine; et ledit Gilet lui semblablement, et tenoient et hargptoUni Tun l'autre forment. » xiv* siècle. Du Cange, v° Argutio.

Oudin, au 3cvii« siècle, enregistre l'adjectif or^/^ et le traduit par speronato, éperonné.

La forme argot subsiste de nos jours en rouchi, en berrichon, en rémois, en genevois, et même en français, où elle désigne, pour les jardiniers, la partie du bois qui est au-dessus de Tœil; argoter, c'est couper \ argot ou la partie morte d'une branche.

Quel rapport pourrions-nous découvrir entre la profession des Gueux et X argot ou éperon du coq ? J'en aperçois un tout naturel, c'est que les Gueux vivent sur la richesse sociale comme le coq qui, sur son fumier, en extrait sa nourriture en grattant avec ses ergots; cette comparaison, par forme d'image, n'est pas dénuée de toute valeur positive; car Clément Marot appelait les Gueux de son temps < les successeurs de Villon en l'art de la pince et du croc > : du croc à Tergot la distance n'est pas grande.

Cependant je ne prends pas une hypothèse, très soutenable, pour une étymologie démontrée.

Sans abandonner \ argot du vieux français ni le latin "argûtUs, j'en tire une seconde donnée, non moins plausible, et d'une application immédiate. Ici encore j'ai été devancé, plutôt dans l'intention que dans la démonstration rigoureuse, par un esprit éminent, qu'on n'attendait guère à pareille rencontre. Victor Cousin (Madame de Saèlè) pensait qu'arc/ devait avoir le même sens i^ argutie; il est très vrai, c'est ce qui frappa sans doute l'illustre philosophe, que le x\ii* siècle écrivait argoter et argoteur pour ergoter et ergoteur; les deux formes, identiques quant aux sens, ne sauraient se confondre cependant, argoter pouvant reproduire le latin arguere ou argutor.

DISCOURS PRELIMINAIRE. tfi

tandis que ergoter s'appliquerait aux discussions scolastiques où Von abuse de Verge, Ce n'est pas tout à fait d*arguiie qu'il s'agit dans le métier des Gueux ; toutefois, l'aperçu de Victor Cousin manque de précision plutôt que de fondement. Serrons les origines de plus près. Si le latin argutus a la signification d'aigu {aaUus)^ il possède aussi un autre sens, très voisin du premier, plus généralement employé, et qui va tout droit au but de notre recherche. IXaigu à délié, de délié à subtil, rusé, ingénieux, les transitions sont insensibles, et ces nuances sont employées par les meilleurs auteurs : argutum caput, dit Virgile, pour peindre une tête menue ; une fille rusée, c'est pour Horace une arguta meretrix; et le même poète applique la même épithète à la sagacité d'un jugement fin :

Judiciis argutum quae non formidat acumen.

L'idée de subtilité domine donc philologiquement dans la valeur générale du latin argutus, comme elle domine historiquement dans la définition du métier de l'argot donnée par OUivier Chereau. C'est pourquoi je serais tenté de me tenir à argutus, tout en avouant que le passage ^argutus, qui en français donne ar^/ et argueux^, à argot n'est pas appuyé par des exemples. Argu et argut ont cependant existé dans la vieille langue à l'état de substantif, signifiant argument, chose arguée,

1 . « Il est par Dieu sophiste, argut, ergot^ et naïf, n Rabelais, I, 474* -— « Auquel Boulet Pierre Dubos adressa paroles argueutet. » Lettres de rémusioD, 1477. — « On le tenoit pour un grand ar gueux et pour un bomme non pareil k subtilement interroger et cautement respondre. » Am^ot, Gracques, at.

n 7 atait aussi, aux mêmes sens, les verbes arguer, argouirer et argoter, — « Ledit Solennin faisoit mal de encores lea arguer et menacfer. » Lettres de rémission, 1404. — ilr^o/er se trouve dans une autre lettre de rémission de i}8o. — Argouiner, railler, se moquer. Gloss. fr. de Du Cange, qui renvoie à^r^vf^o du glossaire bas'latin. Enfin il avait

Cependant le rouchi, dialecte encore vivant, nous donne Tadjectif argotè, pour fin, rusé, malin, ce qui reproduit très bien argutus. Il est certain qu'un membre de la famille de Xargot est un gueux argotè et qui ne manque jamais à*arguz ^.

Si Ton me demande, pour conclure, de choisir entre or^A» pointu, et argtUus subtil, entre Tongle de la main du coupebourse ou la subtilité de son engin bien aiguisé, je répondrai que je les accepte tous deux ; loin de les séparer, je les réunis, conformant ainsi mon jugement à la nature même des langages jargonnesques, qui vivent de double sens, ainsi qu'on s'en convaincra en parcourant mon vocabulaire.

Le langage de Targot paraît être sorti d'une révolution préméditée dans le langage fourbesque. Cette révolution est expliquée de la manière suivante, par Ollivier Chereau, dans le langage de Vargot reformé, dont la première édition date de 1617 au plus tôt et de 1626 au plus tard :

< Il arriva que plusieurs merciers mangèrent leurs baies, néanmoins ne laissèrent pas d'aller aux susdites foires (du Poitou) où ils trouvèrent grande quantité de pauvres gueux, desquels ils s'accostèrent, et leur apprirent leur langage et cérémonie, les gueux, réciproquement, leur enseignèrent charitablement à mendier. » C'est l'histoire de Pechon de Ruby. Mais cette grande divulgation du langage blesquien fut jugée dangereuse. Les archisuppôts, c'est-à-dire les prêtres et les écoliers, qui étaient comme les pontifes et les philosophes de

existé au zit* siècle une compagnie commerciale dite des ArgoisiUiy que je ne sais comment traduire, peut-être par argousiers, mot très voisin d'argousin et à'algua\iL Voici ce qu'en dit Du Gange : « Argoisilli, Mercatorum societas,cujus meotio fit in aresto anni x^ip, 36 août, t. III. Parlam. Psris. : « Cum societas argoisillorum adjomari fecisset ad nottri cameram Parlamenti presentis psr baiUiviam Vitriaci Odoardam de Cemon. »

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