TROISIÈME PARTIE
L'ÉGUEIL
Saint Ignace ne s'était pas trompé lorsqu'il avait pense que le jeune Jésuite gagnerait immensément à recommencer, en quelque sorte, ses études classiques par le professorat. Dans la vie libre du collège , avec des exercices spirituels moins . comprimants , moins chargés de mysticisme , avec les douces distractions de l'étude et des devoirs du maître, ces cinq ou six années sont un temps de halte précieux, où l'homme intelligent et physique arrive à la plénitude de sa force. On s'est élevé, dans le monde, contre la prédominance des hommes qui ont occupé des chaires ou passé par le barreau. La société, dit-on, est menée par des professeurs et par des avocats. Cela
S explique. L'habitude de l'enseignement ou de la parole au barreau fait les hommes de puissance sur les autres hommes. Il n'y a pas de meilleure école. C'est une excitation au développement des facultés humaines , disons-le aussi, à l'ambition. Ce sont des avocats, des professeurs qui deviennent administrateurs, députés, ministres. Presque tous les membres de i'épiscopat, en France, ont passé par le professorat, soit dans les séminaires, soit dans réducàlion privée. Le professorat enseigne le commandement. De plus, il est la première étude du cœur humain. On est en contact avec des natures droites, vives, spontanées; ce petit monde est^ l'abrégé du grand monde où plus tard se déploiera votre activité intellectuelle. Vous y^ êtes dans toutes les conditions d'une observation sériease, d'autant plus facile qu'elle se fait, en quelque sorte malgré vous, par le frottement journalier avec tant d'esprits divers, aux caractères, aux aptitudes, aux goûts opposés. Vous aurez ainsi longue-* ment manié l'âme humaine,. assez indépendante pour qu'elle puisse quelquefois vous résister par ses emportements et son obstination, assez soumise, par sa condition même, pour qu'elle doive vous obéir.
Mais ce petit monde, au milieu duquel je passai les plus heureuses années de ma vie, me rappelait à toute heure le monde lui-même que j'avais quitté
pour être novice, et dans lequel je rentrerais bientôt, comme profès, aux ordres de la Compagnie, pour y remplir les conditions diverses de notre vaste apostolat.
Nous étions sur la frontière de la France; et, soit puissance du sang qui était en moi, soit attraction vers ce pays où rien ne s'agite sans que l'Europe en reçoive le contre-coup, je suivais, avec une curiosité inquiète, le mouvement politique et social qui emportait la société, et qui préparait lentement, mais sûrement, une crise nouvelle au sein de la grande nation.
De toutes mes études chez les Jésuites, à part la littérature , pour laquelle j'avais un goût inné, • celles dont je tirai le plus de profit furent la dialectique et l'algèbre. Après avoir ri du Barbara celarint et du Baralipton, je finis par trouver je ne sais quel charme au procédé syllogistique. Sa précision rigoureuse allait à mon ardent amour du vrai. L'algèbre était un procédé analogue, plus précis, plus rigoureux encore. Je me jetai, je dirai presque avec fureur, sur la méthode algébrique, et si un attrait intérieur ne m'eût porté vers l'éloquence et la littérature, j'aurais pu devenir, dans l'Ordre, un professeur de mathématiques d'une certaine valeur.
Mais il m'arriva ce que je n'avais pas prévu. Je , gardai de ces exercices purement classiques une
6 LE JÉSCTTE
habitude, dangereuse dans une Compagnie où toute la vie est tracée par le commandement et où rien n'est laissé à l'initiative de l'individu, celle de soumettre toutes choses à une sévère analyse. J'avais alors trente ans, par contre plus de maturité dans la raison. La vie nouvelle que je menais au collège comme professeur, mes lectures de toutes sortes, quoique faites dans les livres choisis de nos bibliothèques, où rien ne pénètre de la littérature .contemporaine, sinon les écrits favorables à nos idées et à notre Ordre, avaient dû aussi développer en moi cet esprit de critique qui nous porte à vouloir atteindre le fond des choses.
Mon Dieu! pourquoi ne restai-je pas dans les régions moyennes où l'esprit raisonne peu, accepte, surtout dans une congrégation rehgieuse, les idées qui y sont généralement reçues, trouve tout parfait, magnifique, et ne croit pas, dans sa naïveté, qu'il y ait ailleurs des hommes plus savants que ses confrères, comme il est convaincu qu'il n'y en a pas de plus saints, et que son Ordre est l'unique échelle par où il soit possible, dans le monde, de monter au Ciel?
Si j'avais vécu dans cette quiétude, que de douleurs je me serais épargnées! Je serais probablement, aujourd'hui, dans ce sénat pacifique qui en^ toure notre révérendissime Préfet général au Gesù, je serais vénéré comme une des illustrations et une
PREMIERES UJEURS I
des lumières de TOrdre, pendant qu'on ne parle qu'avec pitié de ce pauvre Père de Sainte-Maure» qui a trompé les espérances de la Compagnie par sa triste chute.
Tout cela a tenu à un rien, peut-être à une disposition d'esprit qui a réveillé, dans ma na« ture spontanée et droite, le besoin de voir partout le vrai. Les révélations du Père de Montgazin n'ont pas été sans exercer sur moi quelque influence ; elles provoquèrent mes premières désillusions. Ce que la délicatesse du religieux l'empêcha de me dire, je le pressentis. £t quand se développa en moi cet irrésistible penchant à tout laminer à la loupe, comme j'étais entré dans la Compagnie avec une foi aveugle en sa prééminence absolue, et qu'elle avait été jusque-là l'idéal pour moi, il devait arriver ceci, que, le jour où l'objet de mon culte serait soumis à ma sévère logique, je verrais les défauts de cette institution jusque-là grandiose à mes yeux ; mon attachement pour elle subsisterait encore, sans doute , mais mon admiration tomberait.
C'était là un terrible écueil.
Elevé pieusement par ma mère, formé enfant à Saint-Âcheul, on pense bien qu'aucun livre contre les Jésuites n'était venu jusqu'à moi. Ce qu'on appelait c< la mauvaise presse, » — et je crois que depuis elle n'a pas perdu ce nom, — nous atta-
quait journellement. Mais ces journaux ne pénétraient pas* dans nos maisons, ou du moins n'étaient pas à Tusage de ceux de nous qui n'avaient pas fait encore leur profession. Ces bruits d'attaques et de haines nous arrivaient pourtant de toutes parts. Cela nous donnait la gloire de nous sentir calomniés, persécutés ; et notre amour ardent pour l'Ordre ne faisait que s'en accroître.
Il m'arriva, quelques mois avant ma dernière année de régence, qu'ayant vu un de mes élèves tenir, d'un air de mystère, un tout petit livre qui me paraissait être autre chose qu'un livre classique, je me précipitai sur le pauvre enfant; — la règle de nos collèges est très-sévère sur Tintroduclion des mauvais livres : — je lui arrrachai le volume. Il pleura, s'excusa beaucoup. Il m'affirma que, voyant le titre : Des Jésuites^ il avait cru de bonne foi qu'il pouvait emporter ce livre. Du reste, il était fort jeune. Il me supplia d'avoir pitié de lui, et de tenir sa faute sous le plus grand secret. Soit que l'enfant m'eût attendri, soit vive curiosité de ma part, je lui promis le silence, et j'emportai le fatal volume .
C'était le livre de MM. Michelet et Quinet contre notre Ordre.
Quelle lutte terrible se passa en moi, à la lecture de ces pages passionnées qui me montraient tout le dix-neuvième siècle ardent et implacable contre
nous ! Ce n'était pas seulement l'œuvre isolée de quelques écrivains de talent, nous avions eu déjà de pareils adversaires; c'était un enseignement fait à la jeunesse, du haut de la chaire des écoles supérieures, qui venait se dresser contre nous et nous dire: Il y a guerre, et guerre à mort, entre l'esprit de la Société de Jésus et l'esprit du monde moderne. Voyons qui sera le maître !
Il y eut là, pour moi, une révélation effrayante. Comme le lion toifibé au fond de la fosse qu'on a creusée dans le voisinage de son repaire, qui s'irrite, rugit, se bat les flancs de sa queue, déchire de ses ongles les parois terreuses qui l'enserrent, et fait, pour sortir du piège, des bonds terribles mais impuissants, de même je m'irritai des coups portés à ma chèreCompagnie, à ma famille adoptive.
C'était la première fois que je me sentais saisi, • enlacé de ces étreintes de la dialectique sur laquelle je me savais fort. Je pouvais bien discuter sur les faits accessoires, contester des déductions trop rigoureusement tirées par mes antagonistes, les surprendre €;n flagrant délit d'ignorance sur certains détails. J'accusais l'un d'être heurté, obscur, s'égarant dans la divagation, l'autre d'être prétentieux, déclamateur. Mais tout cela c'était la formi*. Et je n'en étais pas à absoudre un accusé, en raison de quelqiies faiblesses littéraires du terrible réquisitoire prononcé contre lui.
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Or Taccnsé, c'était moi. Que dis-je? c était ce que j'aimais plus que moi-même, un ordre saint, illustre entre tous, et que je voyais toujours représenté par une légion de huit cents martyrs, de douze mille missionnaires qui sont morts parmi les sauvages et les infidèles, et par une armée d'hommes d'élite dans l'éloquence, la science et la littérature.
J'avais lu et relu le terrible livre; et, après avoir défalqué , au profit de mon oiflre, tout ce que je trouvais de contestable, de faible dans l'argumentation de mes vigoureux adversaires, restait toujours une accusation colossale dont je ne pouvais nier la valeur, sans désavouer la précision et la justesse du procédé avec lequel, maintenant, je me rendais compte de toutes choses- ' Dieu seul sait tout ce que je souffris. Quelquefois, dans ma colère, je prenais le livre et j'en froissais les pages. Je voulais le brûler. Mais, enfant ! me disais-je, tu t'irrites contre la voix qui te jette au visage ces terribles raisons. Déchire ce papier, mets ce livre en cendres ; ces raisons serontelles moins fortes? Et ta colère prouvera-t-elle autre chose que ton impuissance?
Aujourd'hui que j'ai contre l'Ordre, dont j'ai tant voulu la gloire, des griefs autrement forts que ceux des professeurs du Collège de France, je ne puis me rappeler cette première grande crise de
PREMIÈRES LUEURS il
ma vie religieuse, sans un sentiment d'effroi. Je me vois encore bondissant dans ma cellule, me promenant à grands pas^ demandant aux livres de ma bibliothèque de me répondre contre ces raisons qui m'écrasaient. Pour me faire illusion, hélas ! je me disais que nos Pères avaient dû victorieusement réfuter le dangereux petit livre, que plus de clartés se feraient un jour, à mes yeux, sur l'esprit jésuitique si vivement attaqué; et il me semblait que moi-même, à force de dévouement et d'amour pour mon ordre, je trouverais des accents à entraîner le monde entier vers nous, et à atténuer les coups qui nous étaient portés.
Je fus, à partir de ce jour, dans une singulière disposition par rapport à ma chère Compagnie de Jésus. Qu'on se figure un mari passionnément épris de sa femme, et, sur quelques paroles d un ami imprudent, devenant tout à coup jaloux d'elle. Plus il aimerait cette femme, plus sa jalousie inquiète s'accroîtrait sur les moindres indices. Il reprendrait par la pensée les actes de toute cette vie féminine, les scruterait avec^minutie, se demanderait ce que signifiait telle visite, telle démarche, ce que pouvait être telle correspondance en apparence entretenue avec des amies ! Inquiet de l'avenir, ses regards seraient ceux du lynx sur les moindres mouvements de son épouse; et, habile à devancer son malheur, il ne négligerait rien pour
arriver à une certitude qui, pourtant, ferait son profond désespoir.
Tel j'étais maintenant par rapport à la Compagnie,
Fallait-il reconnaître que je m'étais trompé? quç mon idéal n'était qu'un jeu d'imagination? que 1 Ordre était ce que sont toutes les institutions de ce monde, une combinaison de moyens humains, plus ou moins habiles, pour atteindre un but de prospérité humaine? que les Jésuites étaient des rehgieux, comme le Catholicisme en a de toutes couleurs et de toutes formes, regardant toujours leur ordre comme la perfection ici-bas, et cherchant à faire primer cet ordre sur la catholicité tout entière?
Avec une nature telle que la mienne, d'abord si naïvement confiante, puis devenue défiante méthodiquement, par le fait même de mes escrimes de dialectique, la position devenait pénible.
Quoi ! j aurais été un innocent que sa mère, pour lui éviter les dangers du monde, aurait séquestré dans un collège de Jésuites! Là j'aurais admiré l'amabilité, le dévouement des bons Pères! Entraîné par cette admiration juvénile, je serais tombé dans le piège de ces hommes habiles ! J aurais fait ensuite un noviciat où rien du dehors ne serait venu jusqu'à moi, où les relations des profès, des vieux Jéçuites, ne pouvaient rien me dévoiler de
l'Ordre, ou je ne le connaîtrais, cet Ordre mystérieux, objet de terreur pour tous mes contemporaius, que devenu profès moi-même ! J'aurais fait des éludes où tous les livres qui pouvaient me mettre loyalement à ijiême de discuter le pour et le contre, sur la valeur de son action au sein de la société moderne, m'auraient été sévèrement enlevés, réservés pour le jour où il serait trop tard, et où un engagement solennel, de grands vœux m'enchaîneraient à lui !
Tout cela était possible !
0 pauvre logitien Sainte-Maure! quelle torture venait te saisir !
Dès ce jour, par instinct, malgré moi, comme pressé par une voix intérieure qui me disait sans cesse: Examine bien! Sache tout! je me mis à ma tâche douloureuse, l'examen défiant de ce que j'aimais plus que tout au monde, de ce que j'avais aimé plus qu'une mète.
Je le pris, ce Uvre fatal Des Jésuites; je le cachai pour le lire, le relire dix fois, tantôt pour me raffermir dans mes défiances, tantôt pour essayer si, luttant contre lui, je n'arriverais pas à lui dire : Calomniateur et sophiste, tu m'as ébranlé un moment, mais je t'ai vaincu!
Mon cours de régence était terminé. On m'envoya à Paris, pour y commencer mes études théologiques.
Je partis avec ma mère et Marguerite. J'avais alors trente ans.
Pendant le temps de ma régence, je ne reçus que rarement des nouvelles du Père de Montgazin. On ne me permettait pas toujours de lui écrire; et puis, quand une correspondance passe sous les yeux d'un tiers, elle perd tout son charme; il fallait nous renfermer dans des banalités. D'un autre côté, en raison de mes habitudes d'obéissance passive, je me conformai strictement à l'ordre, qu'il m'avait donné lui-même, de ne jamais prononcer dans mes lettres le nom de madame de Flaviac. Il
LE PÈRB EUFFIN A PARIS 15
m'en coûta extrêmement de ne pas lui parler de Siarguerite; mais ma soumission aux volontés du Père de Montgazin fut telle que, lorsque je partis pour Paris, je ne savais pas encore s'il connaissait l'existence de cette chère enfant.
Quand je quittai Brugelette, la crise dont je viens de faire le récit, avait atteint son paroxysme. J'espérais que le changement de lieu, mes études nouvelles seraient une puissante diversion et que le calme arriverait enfin dans mon âme.
Ma mère m'avait fait un véritable sacrifice, lorsqu'elle était allée s'établir en Belgique, pendant mon cours de régence. Elle reprit possession de son hôtel de Sainte-Maure, dans la rue de Yaren- • nés, avec un vrai plaisir. Elle était là dans le milieu où elle avait toujours vécu; elle retrouvait ses connaissances, ses amis intimes. C'était son véritable élément.
A Paris, je ne pouvais plus, comme à Brugelette, donner des leçons à Marguerite. Une seule fois dans la semaine, j'avais quelques heures à ma disposition, et je les consacrais à ma mère et à ma chère petite élève. Ma mère lui donna une institutrice. Madame de Flaviac, sachant que nous revenions à Paris, avait écrit à un de nos Pères, dont les idées toutes portées vers le mysticisme lui inspiraient une grande confiance, pour le prier de diriger ma mère dans le choix de cette institu-
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trice. En eflfet» le révérend Père en présenta une en disant qu'il croyait que nulle autre ne pouvait mieux répondre aux vues de la digne comtesse de Flaviac, qui désirait avant tout que Marguerite fût une fervente catholique et une fille dévouée de la sainte Vierge.
Ma mère n'avait pas oublié le vœu de madame de Flaviac ; elle vit dans l'intervention du Jésuite une conjuralion contre la liberté de Marguerite, et la femme qu'on voulait mettre auprès d'elle avait sans doute ses instructions. Cette pensée détermina ma mère à refuser la personne qui lui était offerte ; elle répondit au Père que son choix était fait, et qu'elle était sûre qu'il aurait l'approbation de la comtesse de Flaviac.
Le Jésuite n'insista pas. On ne discute pas les arrêts d'une grande dame comme ceux d'une femme de la classe moyenne ; et il fallut bien dire qu'on s'en rapportait à la prudence de la pieuse marquise de Sainte- Maure.
Ma mère avait fait un excellent choix, et les progrès de Marguerite, que je ne pouvais plus constater qu'une seule fois par semaine, étaient rapides.
Une année s'écoula calme et paisible, troublée seulement par les peines d'esprit dont j'ai parlé dans les pages précédentes. Ma mère croyait, ainsi que moi, que je finirais mes éludes théologiques à Paris, et que j'y serais ordonné prêtre. Le Provin-
cjal, qui la flattait beaucoup, surtout, je crois, parce que, veuve et riche, elle pouvait disposer librement de ses revenus, lui avait assuré que la volonté de mes supérieurs était que je restasse à Paris jusqu'après moiv ordination, et qu'il était plus que probable que j'y reviendrais aussitôt ma dernière probation terminée.
Une de mes plus grandes contrariétés, pour ne rien dire de plus, fut de voir arriver à Paris, trèspeu de temps après moi, le Père Ruffin. 11 venait d'être promu, de son titre de profès des trois vœux, à celui de profès des quatre vœux ; et, bien que ses talents fussent médiocres , il était devenu, dans rOrdre, un personnage important. On l'avait envoyé à Paris, avec la mission d'espionner ce qui se passait dans nos maisons. On se défie toujours un peu, à Rome, des Jésuites français; ils sont plus d.lfîciles que les autres à dépouiller de leur nationalité ; et les grands principes de 89 déteignent toujours quelque peu sur eux. Le Père Ruffin devait surtout constater le degré d'ardeur que chacun de nos Pères apportait dans la lutte qui s'était engagée au sujet de la liberté de l'enseignement.
Quelques-uns ne pouvaient s'empêcher de blâmer l'exagération et la mauvaise foi avec lesquelles on défendait une cause juste dans son principe,
celle de la liberté. Le Père de Rav était un de
ceux-là. Le Père Ruffin avait organisé une petite
T. II t
manifestation contre MM. Michelet et Quinet. De jeunes catholiques, tout fraîchement sortis des collèges de Brugelette ou du Passage, avaient promis de faire du bruit pendant les cours des professeurs
anti-jésuites. Le Père de Rav fit échouer cette*
petite conjuration ; mais il fut dénoncé à Rome» et pour cet acte de prudence, et pour avoir qualifié sévèrement un ignoble pamphlet qu'un de nos Pères, sous le voile de Tanonyme, avait publié avec ce titre : Le Monopole universitaire destructeur de la religion et des lois (1). Le Père Général
tança vertement le Père de Rav pour avoir osé
dire que la position créée par ce livre était un malheur immense, et pour en avoir blâmé les formes injurieuses.
Le Père de Rav , nature impressionnable, s'il
en fut, souffrait beaucoup de cette guerre sourde et continuelle que lui faisait le Père Ruffin. J*ai su par lui-même qu'il en connaissait parfaitement l'auteur. Quant à moi, je m'apercevais bien que le Père Ruffin haïssait autant le Frère de Sainte- Maure, que si son influence avait pu contrebalancer la sienne. Je crois que mon plus grand grief à ses yeux était celui d'être l'ami du Père de Montgazin, et j'eus tout lieu de m'apercevoir
(1) Ua chanoine de Lyon assuma plus tard la responsabilité du Monopole universitaire , et il mit son nom à ce livre sorti de Toffieine des Jésuites»
LE PÈRE RUFfm A PARIS 19
que, s*il avait mission, ou s'il se la donnait à lui-même, d'espionner les sommités de l'Ordre, il ne dédaignait pas d'étendre ses investigations jusqu'aux derniers dans la Compagnie.
Quelques mois après l'arrivée du Père Ruffîn, j'éprouvai une nouvelle contrariété : une lettre de madame de Flaviac annonçait son arrivée à Paris.
Chose singulière ! Marguerite s'était passionnée pour cette mère qu'elle n'avait jamais vue. Elle en parlait sans cesse, et ma mère, tout naturellement, cherchait à fortifier, dans le cœur de l'enfant, cette disposition d'amour filial- La comtesse arriva avec son mari; ils ne devaient rester que deux mois à Paris, et ils descendirent à l'hôtel de Sainte-Maure. J'avoue que j'étais assez curieux d'assister à la première entrevue de madame de Flaviac et de sa fille. Le hasard me servit; je me trouvai chez ma mère au moment où le comte et la comtesse arrivèrent.
Ma mère avait paré Marguerite avec beaucoup de soin. Elle la présenta tout émue, toute tremblante à sa mère. Celle-ci, avant même de lui donner un baiser maternel, jeta sur elle un regard profond. Je la vis tressaillir. Il est certain que jamais la ressemblance de Marguerite avec mon ami ne m'avait paru plus frappante que ce jour-là. Madame de Flaviac se remit instantanément de son
trouble, et seul j'avais pu le remarquer. Elle embrassa sa fille avec beaucoup de tendresse apparente. Celle de M. de Flaviac me parut bien plus réelle ; il couvrit l'enfant de baisers; il serrait les miains de sa femme, il remerciait ma mère, il était fou de joie. Et je ne pouvais m'empêcher de penser que ce qui se passait là, sous mes yeux, donnait un éclatant démenti à ceux qui croient aux manifestations infaillibles de la voix du sang, surtout quand j'entendais le comte de Flaviac répéter, de l'air du monde le plus satisfait :
— Marguerite me ressemblé beaucoup plus qu'elle ne ressemble à sa mère; elle est blonde comme moi.
Je surpris un sourire de madame de Flaviac; ce sourire était ironique. Je crois qu'au fond du cœur, la comtesse méprisait cet homme pour la foi sans limites qu'il avait en elle; elle le trouvait trop facile à tromper. L'étrange femme aimait la lutte, les obstacles, et dédaignait la vie facile et heureuse que la Providence lui avait faite.
Pendant les deux mois de séjour à Paris, l'attachement du comte pour Marguerite ne fit que s'accroître; mais comme si, en effet, la voix du sang se fût fait entendre au cœur de l'enfant, Marguerite recevait avec reconnaisance et une grâce charmante les caresses du comte , mais toutes ses effusions de tendresse étaient pour sa mère. Et pour-
tant madame de Flaviac n'aimait pas sa fille, mais elle jouait la comédie de l'amour maternel, assez pour donner le change à ceux qui n'avaient pas un intérêt pressant à l'observer. Les légers défauts de l'epfant étaient exagérés par la comtesse d'une, manière odieuse, et ses qualités les plus charmantes étaient transformées en défauts, le tout en invoquant les idées de religion et surtout de dévotion dont il avait plu à la comtesse de s'affubler. ÎEt vraiment je ne pouvais quelquefois contenir un mouvement d'impatience en l'entendant établir des théories de perfection chrétienne au sujet d'une enfant de sept ans. C'étaient tous les jours de nouveaux griefs. — L'intelligence si développée de Marguerite était un malheur; elle commençait déjà à en avoir de l'orgueil. Sa sensibilité était un danger, et son institutrice ne cherchait pas â lui faire comprendre que D!eu seul doit être aimé d'un amour exclusif.^ — Et, quand madame de Flaviac avait gardé Marguerite dans èa chambre ou à l'église pendant des heures entières, en lui imposant des lectures pieuses et d'interminables rosaires, s'il arrivait à la pauvre petite de bâiller un peu, sa mère s'indignait, et lui imposait, comme expiation de cet'e faute si grave, de nouvelles prières à réciter. Et, sur mon observation qu'elle prenait un mauvais moyen pour donner à sa fille des sentiments religieux, madame de Flaviac me répondait
avec beaucoup de sécheresse, que ma mère et moi nous répétions sans cesse, et même très-imprudemment, devant Marguerite, que son intelligence était plus développée à sept ans que celle de bien des jeunes filles de douze et de quatorze ans, et qu'il jie fallait pas s'étonner qu'elle exigeât plus de sa fille que d'un enfant ordinaire. Elle ajoutait à cela quelques phrases de sensiblerie maternelle; elles abusaient parfois ma mère. Elle accusait alors la méthode d'éducation de la comtesse, et elle justifiait son cœur. Quant à Marguerite, la sévérité de sa mère n'altérait en rien l'amour passionné qu'elle avait pour elle ; il semblait même qu'elle l'en aimait davantage, et j'étais presque jaloux de cette affection.
Le Père Ruffin, depuis l'arrivée de madame de Flaviac, s'était introduit chez ma mère; il avait avec la comtesse de longues conférences. Il m'arriva aussi de rencontrer Félicité Morbini à l'hôtel de Sainte-Maure; elle venait pour voir la comtesse, qui ne tarissait pas en éloges sur la sainteté de cette femme. Elle avait des révélations, elle prophétisait, et le Père Ruffin, disait la comtesse, si pieux, si éclairé, si prudent, assurait que Félicité était arrivée à un degré éminent de perfection.
Une fois je rencontrai dans un corridor de l'hôtel le Père Ruffin et la béate ; ils sortaient de l'appartement de la comtesse de Flaviac, et ils
causaient ensemble avec beaucoup d'animation. Le bruit de mes pas, assourdis par les tapis, ne les avait pas avertis de mon arrivée, et je m'aperçus bien que le Père Ruffin tenait une des mains de Félicité. La manière dont il considérait cette femme, dont la beauté, bien qu'ayant dépassé quelque peu la maturité, avait encore de l'éclat, ne me parut pas très-séraphique. Je rejetai bien vite toute mauvaise pensée de mon esprit. Je fis quelques pas en arrière, je toussai fortement, et, en arrivant auprès des deux mystiques, je les saluai; les deux mains s'étaient séparées; mais Félicité me parut avoir le teint plus coloré qu'à l'ordinaire.
Monsieur et madame de Flaviac, après deux mois et demi de séjour à Paris , retournèrent à leur résidence. Nous eûmes beaucoup de peine, ma mère et moi, à con3oler Marguerite.
Après le départ de la comtesse, le Père Ruffin continua de venir à l'hôtel; ma mère, qu'il savait adroitement flatter, le voyait avec plaisir.
Deux mois avant la fin de ma première année de théologie, les supérieurs, qui jusque-là avaient été d'une extrême bienveillance pour moi, devinrent tout à coup d'une sévérité extrême. De concert avec son institutrice, je composais toutes les semaines un petit cours d'études pour Marguerite, et je le lui remettais, le jour destiné à ma visite
hebdomadaire à Thôlel de Sainte-Maure. Selon nos usages monastiques, la porte de ma cellule ne devait jamais fermer à clef. Pendant mon absence, on la visita, et on trouva dans mon bureau un travail commencé pour ma chère enfant. Je fus rudement repris : — C'était, disait-on. une perte de temps, cela m'empêchait de me livrer à mes études théologiques. — Bref, on m'ordonna de rester un mois sans aller voir ma mère ; et quelque temps après, je reçus l'ordre de partir pour Rome: c'était là que je devais achever ma théologie. Ma mère fut au désespoir de cette décision. Elle était au début d'une cruelle maladie qui exigeait des soins assidus dirigés par les hommes de l'art. 11 lui était impossible de me suivre à Rome. Elle parla au Provincial ; et celui-ci, pour la jrassurer, lui promit que mon exil ne serait pas long. Moi, je savais bien le contraire; mais il fallait obéir.
La veille de mon départ, j'étais dans le salon de ma mère, seul avec Marguerite, quand tout à coup la porte s'ouvrit et je vis paraître le Père de Montgazin.
— Vous, cher Père, lui dis-je, vous ici !
— Oui, mon cher enfant, moi-même. Et je serais bien heureux d'être revenu à Paris, si vous eussiez dû y rester; mais je sais déjà que vous partez demain. On m'a dit, à la rue des Postes, que vous
étiez chez votre mère aujourd'hui, et désirant vous voir sans contrainte et sans témoins, je suis venu
Pendant que le Père me parlait, Marguerite le considérait avec une extrême attention qui n'échappait point à mon cher maître. Il me prit la main et me dit :
— Mon cher Sainte-Maure, quelle est cette enfant?
— La fille de madame de Flaviac.
— Quel âge a-t-elle ?
— Bientôt huit ans.
— Elle est née en Italie, n'est-ce pas ?
— Oui.
— C'est bien cela, on me l'avait dit... Pourquoi ne m'en a vez-vous jamais parlé ?
— Vous savez qu'il est un nom que vous m'aviez défendu de tracer dans mes lettres.
— Oui, vous avez raison ! El pourtant ! Mais non... Je ne dois pas vous questionner davantage... Croiriez-vous que c'est le Père Ruftîn qui m'a appris que votre mère avait avec elle la fille de madame de Flaviac ?
Et le Père de Montgazin, qui avait attiré vers lui la petite fille, la regardait avec un trouble extrême; ses yeux se remplissaient de larmes.
Et, se levant tout à coup brusquement, il me dit:
— Sainte-Maure, ne médites rien,,. Sans doute vous ne savez pas... Elle ne sait peut-être pas elle-même... Mais cette enfant! Mon Dieu! qu'elle est belle et comme l'intelligence rayonne déjà sur ce jeune front!... De grâce, mon ami, contiituez dans vos lettres à ne tracer jamais un nom que je maudirais si je n'étais chrétien et prêtre... Oui, je le maudirais, car je ne suis pas sûr de ne pas aimer encore celle qui le porte. Mais, cher Sainte- Maure, parlez-moi, parlez-moi souvent de cet ange qui est là... Je sais déjà qu'un des reproches qu'on vous a faits est d'avoir donné trop de temps à l'éducation de cette pauvre enfant !... Sans doute je me trompe... Cela n'est pas... Et pourtant comme mon cœur s'est ému en la vovant !
Et le Père de Montgazin sortit, pour se remettre un peu de l'émotion qu'il avait éprouvée. En rentrant, il trouva dans le salon ma mère et Marguerite; il caressa beaucoup l'enfant. Le Père Ruffin entra, et, pour nous soustraire à son regard inquisiteur, nous allâmes nous promener ensemble dans le jardin. Là le Père de Montgazin m'apprit qu'il ne resterait que deux ans à Paris, et qu'après ce temps-là, il serait reçu comme profès des quatre vœux.
Je quittai Paris dans un véritable état d'angoisse. Je laissais ma mère malade, et bien que le médecin m'assurât qu'il n'y avait rien de grave dans son état, je n'en avais pas moins le pressentiment, qui ne fut, hélas! que trop justifié, que je ne la reverrais plus. Je souffrais aussi beaucoup de laisser. Marguerite. Ses larmes et celles de ma mère, au moment de la séparation, me brisèrent le cœur.
Malgré les reproches dont on m'avait accablé pendant les derniers mois de mon séjour à Paris, des rapports extrêmement favorables du Provincial et du Père Recteur m'avaient précédé à Rome. Ces rapports, qui plus tard me passèrent sous les yeux, faisaient concevoir au très-révérend Général
la plus haute opinion de moi. J'étais classé là parmi les sujets les plus brillants de l'Ordre, ceux surtout qui, par un dévouement aveugle et un amour sans bornes, étaient prêts à tout faire pour en procurer l'avancement et la gloire. Je fus accueilli avec une bienveillance marqtiée. C'était sous les dernières années du pontificat de Grégoire XVL Il baissait beaucoup, et c'était le Gaetanino, autrefois son barbier et devenu plus tard son favori, qui gouvernait l'homme et l'Église, si nous pouvons dire qu'en dehors de laction permanente de notre Société sur les personnages dirigeants de la cour de Rome, il y ait un gouvernement de TÉglise,
Nos Pères, quand j'arrivai, étaient inquiets, très-inquiets même, de cette fin du règne pontifical. — Ils ne trouveraient jamais un homme comme Grégoire X\l, qui leur fût plus dévoué et qui parût mieux taillé pour réaliser l'idéal d'un pape, dans un malheureux siècle où tout était difficultés et luttes, afin d'étabhr le gouvernement de théocratie absolue rêvé par eux.
Tous ces bruits vinrent à mon oreille, dès les premiers jours de mon installation au Gesù.
Je fus frappé de la magnificence de ce palais de notre Compagnie. 11 avait été élevé aux frais de Grégoire XIII, qui fut l'un de nos grands protecteurs. L'architecture se sent encore des bonnes traditions
du seizième siècle; il n'y a pas ces surcharges absurdes que j'ai trouvées plus tard dans les édifices construits par des architectes de notre Compagnie, tels, par exemple, que l'église de Saint-Charles à Anvers, construite en 4614 sur les plans donnés par le révérend Père François d'Aiguillon, et restaurée après l'incendie de 171 8 sous la direction d'un autre Jésuite, le Père Pierre Hugnens. C'est ce style maniéré, semi-religieux, semi- mondain, qu'on appelle l'architecture jésuitique. Elle ne nous fait pas honneur.
Le Gesù forme un carré long irrégulier, où le génie de Tarchitecte s'est donné beaucoup de peine pour donner de la régularité aux pièces principales.
La façade , d'environ quarante-cinq mètres de développement, est en biais sur tout le corps de l'édifice. Elle est ornée de deux portes principales, dont celle de gauche conduit dans un long vestibule, après lequel s'ouvre à vos yeux un magnifique cloître couvert présentant vingt arcades cintrées. Deux vastes escaliers terminent à droite et à gauche la première rangée des arcades, et c'est par ce cloître que quinze salles destinées aux cours ont leurs ouvertures. C'est la partie la plus belle du somptueux édifice. J'éprouvai un sentiment d'orgueil, en gravissant, pour la première fois, les marches du perron de la porte principale. La mi-
30 LE JÉsom
nime Société, nosfra mininM Sacietas (1), comme disaient nos premiers -Pères du seizième siècle, rivalise avec la papauté, et le Gesù est son Quirinal.
Une seconde cour allongée et irrégulière sépare les salles et le cloître, d'un grand corps de logis contenant une vingtaine de cellules divisées par un long corridor. Ceci est la partie méridionale du Gesù. L'église, qui occupe en surface le quart de Tédifice, n'est pas orientée. La façade est au nord, s'élevant sur un perron contourné où Ton arrive par plusieurs marches. Cette façade est riche d'architecture, ornée de colonnes et de pilaslres d'une bonne exécution. L'église a une nef centrale formant trois travées séparées par des arcs doubleaux. Les deux bas-côtés sont recouverts de six petites coupoles. Au centre du transsept s'élève la grande coupole, que termine un large sanctuaire en abside. La nef centrale et le chœur sont décorés de pilastres; mais les bas-côtés et leurs chapelles correspondantes sont décorés de colonnes. L'édifice est orné avec magnificence. Deux belles sacristies sont à gauche de la grande abside ; par elles on communique au cloître. La bibliothèque occupe l'étage au-dessus des sacristies.
Le ja/din est contigu à l'église et décoré, de trois
(1) Regulœ communes Soc. Jesu, Coltmiœ Agrippinm^ 1617.
côtés, d'arcades formant un cloître. Le réfectoire occupe le quatrième côté ; et les étages supérieurs, sur toute l'étendue des bâtiments^ sont composés de cellules.
J'ai souvent admiré l'habileté de l'architecte qui, sur un espace restreint, fermé par une place etpar trois rues, n'allant pas au delà de deux mille cinq cents mètres de superficie, a pu élever une vaste église et satisfaire à toutes les conditions d'une immense communauté, comme la maison principale de notre Compagnie.
On a raison de dire que l'architecture est l'une des plus vives images de nos institutions. Ce qui domine au Gesù^ c'est l'ordre au miUeu de l'embarras d'un terrain irrégulier. Il y a eu là une lutte contre une difficullé matérielle, où toute la puissance du pape fondateur est venue se briser.
Dans le Gesù^ tout est donné à l'apparence et à l'éclat. Le cloître et l'église occupent les deux tiers du sol : deux tètes énormes sur un corps grêle. L'art n'a rien ici d'original. Vous trouverez ces pilastres, ces colonnes, ces chapiteaux, ces baies, à tous les édifices de la Rome du seizième siècle, dont le Gesù est une copie.
Au lieu de sacrifier quelques mètres de terrain
sur la place et sur la rue du levant, nop Pères ont
imposé à l'architecte la rude tâche de faire des
. salles carrées dans un terrain à angle aigu. Ils se
' - :i -jb'Ti'iii'aal d«> la rue do
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: .milie de quatre ouvertures j<e. lesquelles nous offraient . ,;ue* et inégales embrasures.
■ ■-'v>s distractions qui me ve- ■«uirv.i'iiiii' -L-i.'iHT .iiis&i aride
piiUMii? l'.i.T meaj ■ çi-mbiil qil'- 1'' p» I
ARinnés AU GEsu 33
chitecte du temps de Grégoire XllU Je ré^larisais par la penfiée la grande faoade et celle du ieyant; j'orientais l'église, que j^ dirigeais dans Je sens transversal du Gesùy et je me ménageais un large espace pour les bfttknents destinés à la iàmille religieuse;
Je n'en aimais pas moins ma cellule, dont Fouverture donnait, au levant, sur un massif de maisons beaucoup plus^ basses que le corps de logis, toute petite qu'elle était et tout occupée par l'emtoasure de la fenêtre. Il est vrai que cette fenêtre m'offrait le be«u panorama des montagnes de la Sabine à ITiorîzon, voilées le malin sous de va- ^gues brumes, mais, le soir, éclairées d'un pourpre intense, qui alkit lerytement s'adoucissant, de teinte m teinte, jusqu-au bleu pur du cieï des nuits de la campagne romainer. '
Que j'étais fier d'être a Rome, de me dire : Dans quatre ans, je serai profès, Pfehe delà grande Comftognie de Jésus 1 Dans quatre ans, je sortirai de cette illustre retraite, avec les fonctions de l'apostat à exercer sur toute la surface du monde ! Un évéque a devant M un diocèse ; j'aurai pour dio- •cèse le globe- entier î il appartient à la Compagnie de Jésus, tpii le sillonne de ses missionnaires, et qui porte la parole de la foi devant le public d'élite des grandes cités comme aux pauvres sauvages océaniens!
â4 LE lÉSOITB
CepeiKlant mon terrible génie d'expérimentatioii «t de critique m'ratralnait toujours.
J'eus une Térîtable déception pendant les quatre ans que dura mon cours de tbéologie» Quatre ans de déo^tion jour par jour» c'était dur à porter pour un enfant de la Gaule, à Tesprit indaîf ccname le coin d'acier enfoncé dans un fragment de tronc «d'arbre.
C'était là, me disais-je, celte reîne de la sdaoce^ la scimice de Dieu, la théologie! Une pareille seience devaitrdle se borner, sur chaque point de doctrine, à une mesquîne proposUion qui se prou<vait primât secyndo^ terlià par TÉcriture sainte, par les Pères, par les théologiens^ et quelquefiôs igiuirtà par la raison, cette panne raiscm à laquelle il était fait cette grâce dètre reçue, en valeur de preuve , après les inventions bizarres des théokn giens? Cela n'était pas possible, et cependant la triste réalité était devant moi Honune de trente ans, religieux de la Gc^npagnie de Jésus, à Rome, dans le Gem même, au centre du catholicisme, ehe2 des hommes qui tiennent à cœur d'avoir une réputation de savants, d'orateurs et d'écrivains^ la théologie pi*ofeasée ne dépassait pas les limites de ces leçons ^mentaires où &d forment les plus humbles curés de village , dans les plus obscurs séminaires de la catholicité.
Je n'en revenais pas î
ARtfVÉB AU GBSV W
Et j'eus, p^idanl q^tge ans, à sàïAr cette Uff^ tmt, à poser les plus terribles probl&ues, amquds mon professeur, imperturbaUe comme les parois de cbfene de son estrade, me rendait par les banalités écrites mr ses cahkrs ^ que nous re* produiskms sur les nôtlres. Et ce professeur était naturellement un des premiers de la Compagnie, une de ses lumières ! Il avait un nom en Europe comme grand thédogien !
Il ne s'était donc pas trouvé, dans tout le di3>neuvième siècle, depuis la restauration de TOrdre, un homme qui eût la première notion de ce qui s'appelle science, pour dire à ces honunes, se pk^ cant eux*mêmes à la tète du caiholidsme : — Maà votre théologie n'est qu'un misérable reste de l'empirisme barbare du moyen âge. Ce sont des éléments informes ; ce n'est pas la science de la théologie.
0 mes Pères, parce que vous avez derrière vous cette phalange de scolastiques , dont le nom a rempli le seizième et le dix-septième siècle, vos Sanchez, vos Yasquez, vos Bellarmin,vos de Lugo, parmi lesquels B^oît XIV n'a pas craint de dire qu'il reconnaissait les deux flambeaux de la théo« iogie, duo Iwminaria l/i^logfiéF, vous. pensez que vous avez atteint les limites de la science! Que diriez-vous des chimistes, des physiciens, des astronomes qui enseignent dans les grandes écoles
S6 LE JÉSCITB
du monde civilisé, s'ils vous affirmaient qu'ils s'euv tiennent à la science que formulèrent Nicolas Fla* liiel, Galilée et Copernic ? Ceux-ci ont épelé la science, et chaque année maintenant elle se crée, s'élabore par un travail sévère d'assimilation qui entasse les certitudes acquises et repousse les erreurs un moment accréditées ; pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la science qui s'appellerait légitimement la reine des sciences, puisqu'elle aurait les choses de Dieu pour objet? .
Pour peu qu'on ait ouvert quelques-uns des livres des théologiens si vantés autrefois, il est impossible de ne pas remarquer leur extrême faiblesse, le manque absolu de profondeur dans la solution des questions les plus graves, lorsque ce n'est pas un entassement de propositions oiseuses, puériles, contradictoires, honteuses même, à ce point que, dans la Somme de TÂnge de l'école, saint 'Thomas, il est arrivé à des théologiens de bonne foi de prendre pour vraie la proposition contradictoire à celle que soutient l'auteur.
Souillerai-je ces pages des questions d'incroyable impudeur soulevées par ces étranges théologiens, qui disséquaient l'âme humaine comme des anatomistes posent sur leur marbre les organes les plus secrets des corps, pour^en découvrir la physiologie? Rappellerai-je Sanchez se demandant, sur le mystère de la fécondation divine de la Vierge
par le Saint-Esprit : An virgo Maria semen &nmt in œpulatione Sancti Spiritus ? ce que nulle langue un peu pudique n'oserait traduire aujourd'hui. Les Jésuites ont traité la morale comme les cara*bins manient les cadavres.
Yoilà où en est la théologie du catholicisme barbare ; quand s'inaugurera la théologie du catholicisme civilisé?
Je m'attendais, je l'avoue, à trouver cette salutaire réforme dans les cahiers de mes maîtres au Gesù. Je fus bien trompée Je n'avais pas besoin, comme un écolier, de m'asseoir sûr des bancs pendant quatre années ; quelques mois d'études m'auraient enseigné ce qu'il y avait de passable dans cette scolastique surannée. Je perdis un temps précieux à œs jeux d'enfant, et je me dis aujdur^ d'hui avec tristesse que la théologie sérieuse, rationjielle, qui seule puisse recevoir le nom de science, au sein de l'Église moderne, est encore a inaugurer.
Les Jésuites ne sont pas plus avancés sur cela, dans le Gesù, que le plus médiocre séminaire de France, en Languedoc ou en Bretagne.
Mon saint et vénérable Père de Ravignan a écrit, dans son Apologie de l'Ordre, que saint Ignace avait voulu des hommes qui, en tout, en histoire, en physique, en philosophie, en Kttérature, comme en théologie, ne restassent pas en arrière de leur
38 LE JÉams
siède, mais pussent en suivre ou même en aider k» progrès, ie sois ftché de donner un démenti i cette origiieilleuse prétention de la Soeîété, émise par la bouche de cet ifinsta^e PAre ; mais, en théo^ logie comme en philosophie, je n*ai entendu sortir de la bouche de mes maîtres, que les fidbles éléments de la vieille scolastique.
Si c^est ainsi que les Jésuites «itendent suivre on aider le progrès, leur programme est feuâle à rem{dir; mais le Père de Ravignan, dans son en^ thouffiiasme sincère, je le croîs, pour TOrdre, s'est rendu complice d'un mensonge; il a trompé son siède, qui a pu croire sur parde on homme émi« nent» Je Tafiirme, la philosophie et la théologie, au Gerà, tournent le dos au progrès. Les douze mille écrivains jésuites» invoqués en fiiveur de la Gom* pagnie, ne prauvent rien sur la Mtuation présente de la science dans son sein, pas plus que les mil^ fiers de martyrs des premiers siècles ne prouvent la sainteté de la prélature à Rome. L'Ordre a eu, an dixrseptième siècle et jusqu'à sa suppression, qudques savants sérieux. Ce serait beaucoup d'en nommer huit ou dkj(l). Les livres des douze mille
(I) Udande cite un nombre considérable de Jésuites astronomes. Qo»h étaient les sarants parmi ces astromunes? Lalande n'a-t-fl pas été un pea ladite de Tari des Jésakes à lûre la répatalioft des leurs? Je reconnais cependant que c'est dans la physique e^t dans l'astronomie que FOrdre a eu le plus d*hommes remarquidiles.
arrivëe au gesu
autres, outre ceux-ci, moisissent légitimement dans nos bibliothèques. Pour ces hommes qui survivent à leur temps et qui s'appellent des penseurs, rOrdre n'en a pas un seul. Et ce n'est qu'à ceux-ci que va la gloire.
l'emmaillottemï:nt
Le commencement de la seconde année que je passai à mes études théologiques fut marqué, pour moi, par un événement tout à fait inattendu. Dieu m'envoya une grande joie ; mais elle ne fut pas sans mélange : M. de Flaviac eut une mission à Rome. Il y arriva au mois de février 1843, avec sa femme et ma chère petite Marguerite. Je la trouvai grandie, embellie et toujours bonne et aimante. Quant à son intelligence, cela tenait réellement du prodige, et tout le monde s'en étonnait, excepté sa mère qui, tout en parlant toujours de sa tendresse passionnée pour sa fille, était pour elle sévère jusqu'à l'injustice. Là douce enfant ne se plaignait jamais : elle adorait sa mère. Quant au comte de Flaviac, il était très-fier de la beauté et de l'esprit de sa fille, — je dois la nommer
L^EBUfAIliLOTTEMENT 41
ainsi. — S*apwcevant très^-bien que sa femme ne partageait pas son enthousiasme, il avait voulu laisser Marguerite auprès de ma mère* Mais madame de Flaviac déclara qu*elle ne voulait plu» vivre séparée de son enfant; et il fallut céder. Combien jeregrettaivpourmamère, de n'avoir plus ce petit ange auprès d'elle! Mais aussi quel bonheur, pour moi que celui de revoir Ms^guerite!
Le vieux marquis de Flaviac avait voulu suivre ses enfants à Aome. Lui aussi s'était passionné pour Marguerite, pendant le peu de jours que les Flaviac restèrent à Marseille, avant de s'embarquer pour Rome. :I1 déclara que ce n'était pas à quatre-vingts ans passfe qu'il pouvait se priver du bonheur de vivre auprès des êtres qui lui étaient ebers. Le dimat de Rome lui convenait; et il irait, disait-il, s'il le fallait, jusque sous les pôles, plutôt que de se priver un seul jour de la vue de sa chère petite-'fiUe.
Le marquis eramena avec lui à Rome son petit* neveu âgé de dix -sept ans. Ce jeune homme, qu'on appelait le baron Gustave de Flaviac, avait perdu son père depuis un an. C'était un diarmant enfant ; mais son éducation lassait beaucoup à désirer. La faiblesse de sa santé avait été un obstacle à toute étude sérieuse ; et à dix-sept ans, Gustave savait lire, écrire, monter à cheval, faire des armes ; rien de plus. S'il avait retenu quelques mots de scien-
4tà t£ lÉsiKn
ces, de philosoj^ôe, d'histoire, il les avait appri», e^Hnme M. de Pourceaugnac avait appris les termes de droit» dans le» romans qu'il avait lus* Et IHeu sait tous ceux que Gustave avait dévorés! Mais €omii^ ii était un garçon d'esprit, il finit par com-*^ prendre ce qui loi manquailt et il résolut de réparer le temps perdu. A son âge, on ne pouvait pas le mettre dans un collège. H M déeidé^ en arrivant à Rome, qu'un de nos Pères se chargerait de don* ner au dender héritier du nem des Fkviac une teinture suffisante de toutes les connaissanoes qu'un honmié du monde doit posséda. Et, comme il semblait que j'étais d^tiné à rencratrer partrât le Père Ruffin^il arriva à Rome quinze jours après la famille de Flaviae, et ce fut lui qui fut chargé (k compléter l'éducation du baron Gustave» sur** tout au point de vue rehgîettx, dont son père ne s^était jamais occupé : car il était vdtairien et surtout il n'aimait pas les Jésuites. Il disait so»^ vent que» ù l'on pouvait ealcutor tout ce que la Compagnie de Jésus avait reçu des Flaviac depuis que saint Ignsu^e avait eu la malencontreuse idée de l'établir, on trouverait des sommes assez considérables pour combler le déficit du trésor royal le plus obéré de l'Europe. Je ne sais si c'était par la craint^ de voir passer un jour sa fortune personnelle <kns les eoffrefii des bons Pères qu'il s'était hâté de la di^iper; mais le lait est qu'il ne
L'EMMAIUjMTfillENT 4t
kidsa à son ffls (|u'un beau nom^ un titre et des dettes.
Le j^ine baron avait un charmant caradère. n était spontané» k)yal» mais légar, imprudent, plein de fougue. C'était une de ees natures dont on peut tout attendre et tout craindre* Son grand-oncle Faimait beaucoup; il avait déeklé qu'il le marierait avec Marguerite, et qu'ils perpétuerais ainsi l'â^ lustre race des Flaviac.
Ce projet somîait assez au comte de Flaviac. Quant à Alphonsine, elle ne voulait pas entrer en lutte avec un vidllard; mais, dans toutes les cîr-* constances, elle se montrait hostile à son cou* sin.
Le Père fiuffin^ malgré les préventions que le jeune homme pouvait avoir contre les Jésuites^ capta de suite la confiance de Gustave ; et la plus grande intimité s'étabtit entre le mattre et le dis^ dple.
J^arrivai au terme de mes études thédogiques. Certes elles n'avaient pas feit de moi un savant ; elles m'avaient seulement appris que la théologie pouvait être une magnifique dicse, si les Jésuites ou le dergé séculier avaient des b<»mnes qui eu deviendraient les créateurs.
Tous mes examens avaient été subis, et il ne m'a* vait pas été difficile d'acquérir le petit bagage scelastique avec lequel je pouvais briller à ces examens, h
m'étais occupé de langues orieotales, de droit canoaique, — lequel n'existe plus, dans la pratique chi. catholicisme moderne» que pour mémoire, — et d'histoire ecclésiastique. Bien que les livres qui servaient à ce dernier cours fussent écrits au point de vu« exclusif des doctrines ultramontaines, ils avaient pourtant jeté dans mon esprit quelques rayons de lumière. Les exagérations me faisaient tenir sur mes gardes, et, dans ce que ces livres me disaient, je devinais souvent ce qu'ils voulaient cacher. Lorsqu'il me fut permis de puiser mes connaissances historiques à des sources moins su^ pectes, j'aurais pu quelquefois éprouver un sentiment d'orgueil en reconnaissant que mes intuitions avaient presque toujours été justes. Mais mes plus douces heures avaient été consacrées à l'étude des livres saints ; bonne distraction aux niaiseries du reste, dont l'enseignement m'était fait d'une manière pitoyable.
J'allais être ordonné prêtre, et je commencerais ma trmsième probation en rentrant pendant une année entière au noviciat, afin que là, de nouveau étranger à toute étude et à toute relation du dehors, je me retrempasse, dans la retraite et le silence* aux sources les plus pures de la vie de la foi et de l'amour.
Telle a été la pensée du fondateur de l'Ordre, et je la trouvai pleine de sagesse.
l'emuâillottement 45
Mais, avant de m'ensevelir une dernière fois dans ces exercices de Tascétisme, je voulus me rendre un compte sévère de moi-même : savoir si je pouvais, en conscience, faire une profession qui succéderait immédiatement à tna dernière année d'épreuves.
On a vu déjà mes doutes, mes luttes intérieures. Peu à peu la savante combinaison de l'Ordre avait passé sous mes yeux, à peu près comme l'œuvre de l'architecte du Gesii^ que j]avais trouvée boiteuse et manquée. En serait-il de même de Fœuvre de saint Ignace, ou plutôt de ces honunes qui, après saint Ignace, ont été les fondateurs plus sérieux et plus pratiques de TOrdre ?
Je voulus consacrer un grand mois, tout en suivant le cours monotone des autres études, à la question capitale pour moi : ce que je devais penser intimement de T Ordre .
Je repris les Constitutions, VInstitutum Societatis Jesu, les Regulœ communes^ l'Examen, les jRatio etinstitutio studiorum. Je sortis de leur recoin mes cru'els antagonistes MM. Michelet et Quinet. Le neveu du marquis deFlaviac me prêta le Jésuite moderne de Gioberti , en médisant que j'aurais fort à faire si j'entreprenais d'y répondre. Je pris, dans notre bibliothèque, V Apologie de V Institut des Jésuites par Cérutti (1) , le livre plus récent du
(1) Trois vol. m-12, 1762.
46 LE Jésmn
Père de Ravignan, Be V Existence et de ï Institut des Jésuites (l)^ et quelques autres apologistes de rOrdre*
On comprend avec quelle ardeur je më mis à ce travail ; et je me reuds aujourd'hui cette justice que je le fis avec une aussi froide impartialité que si, le lendemain damon enquête, j'eusse dû comparaître devant le Juge suprême.
J'appréciai à leur juste valeur les accusatioûd des anciens parlementaires, qui ont rejeté sur nous seuls la oïlpabilité d'avonf enseigné les doctrines les plus subversives. Quand nos Pères du seizième siècle soutinrent la théorie du régidde^ ils n'étaient pas les seuls. Ils parlai^itconmie saint Tho^» mas, qui affirmait, dans une théorie spéciale, qu'il est permis de tuer un tyran ; les théologiens domh nicains et franciscains avaient tenu le même lan* gage. Pendant la Ligue, la Sorbonne, les curés de Paris, qui n'étaient pas Jésuites, ne s'étaient pas gênés sur cette belle théorie; et, chose inconcevable, en plein dix-neuvième siècle, le théologien Bouvier, qui depuis est devenu évêque du Mans, et qui est mort il y a bien peu d'années, a enseigné la même doctrine dans sa théologie classique, qu'ont adoptée beaucoup de séminaires.
On a donc été injuste en nous chargeant seub de ce grand grief de la doctrine du régicide. Cette
(1) Un vol. gr. iu-18, Paris. .
L'EMilAIUXyrTEMENT 4r7
doctrine» en opposition formelle avec le précepte du Décali^e : Non occides^ est une des aberrations de la scolastique barbare du moyen âge. Nos théo» logiens ont copié saint Thomas et les autres, et c^ enseignement n'est pas, comme nos ennemis se sont efforcés de le faire croire, personnel à la Compagnie de Jésus. £Ue a eu le tort de le ramasser, et de le laisser propager par plus de soixante cb nos écrivains.
Dans son livre, le Père deRavignan dit que notre Général Âquaviva défendit de discuter la thèse du régicide et qu'il supprima le fameux livre de notre Père Mariana De Rege. A la vérité, le Père de Ra* vi^an ne nous dit pas si la doctrine fui solennellement condamnée et par le général Aquaviva et par nos théologiens modernes. Non, on s'est borné à défendre de la discuter. J'aurais voulu quelque €hose de plus. Mais tous les ordres religieux, et
surtout le nôtre, se croient infaillibles ; et déclarer
franchement qu^ils ont erré est un acte de loyauté qui coûterait trop à Forgueil menace.
Quoi qu'il en soit, si les Jésuites avaient été de près ou de loin complices des attentats de Châtel et de Ravaillac; s'ils étaient accourus en armes pour repousser Henri IV qui, assiégeant Paris, en 1590, était parvenu à pénétrer dans le faubourg Saint-Jacques où était leur collège de Clermont, je voyais là les mœurs violentes, la politique passioni*
4B LE IÉS01TE
née du seizième siècle. Un ordre, après deux cents ans, ne répond pas des excès de ses premiers m^nbres. Des individus s'égarent ; il n'y a pas, il ne peut y avoir de société, — et c'est Voltaire qui parle, — c< qui ait un dessein formé de corrompre les mœurs des hommes ; » et si les Jésuites, comme le veut Tarrêt de suppression de la Compagnie en 1762, avaient enseigné en tout temps et persévé- . ramment, avec l'approbation de leurs Supérieurs et Généraux, la simonie, le blasphème, le sacrilège, la magie et le maléfice, etc., l'impudicité, le parjure, etc., le vol, le parricide, l'homicide, le suicide et le régicide, ce n'était pas assez d'une suppression, il eût fallu les détruire comme des bêtes féroces.
Ces attaques violentes tombaient devant ma froide raison, et cela, par leur violence même.
Toutefois je me posais autrement la question.
Lorsque l'Ordre avait été fondé, pouvant prendre telle direction, tel esprit qu'il lui plairait, étaitil vrai que, par calcul, pour flatter les papes alors tout-puissants, pour obtenir d'eux d'immenses privilèges qui sont allés jusqu'à soustraire l'Ordre à la juridiction de l'épiscopat, afin de le soumettre uniquement au souverain Pontife, les Jésuites ont adopté la théorie de l'absolutisme théocratique,né voyant de pouvoir^ dans la soxdété humaine , que
l'emmaillottement 49
celui du Pape destiné à régner sur les rois et sur les peuples?
L'histoire m'avait fait, sur ce problème, d'étranges révélations. Et ne devais-je pas croire que le véritable esprit du corps aujourd'hui, comme au temps où il se posait en adversaire d'Henri IV par cette raison seule qu'il était un roi hérétique, était de soutenir la théorie de l'absolutisme théocratique, destructeur des sociétés civiles ?
Ni Cérutti, ni mon digne Père de Ravignan, ni mes autres apologistes ne me répondaient clairement sur cela.
Cependant je ne voulus pas me prononcer sur cette question, pourtant capitale à mes yeux. Dans un an, je devais être profès ; je verrais mieux l'action générale exercée par notre Société ; j'en saisirais mieux Tesprit.
11 me répugnait de me prononcer alors : je réservai donc ce point grave.
Je continuai ma curieuse enquête.
M. Michelet me disait : « Les familles artificielles, « les ordres monastiques, n'ont été féconds qu'auc< tant qu'ils ont laissé quelque chose au libre dé- « veloppement de l'individu. L'ordre des Jésuites « a voulu aller plus loin ; il a prétendu saisir rince dividu tout entier, le former par Y éducation ^ le c< dominer par la prédication, le gouverner dans « ses moindres actes par la direction. »
M. Michelet avait-il raison?
Il me citait cette imprudente apologie de Cérutti : ce De même qu'on enamaillotte les membres (c de l'enfant dans le berceau pour leur donner une ce juste proportion, il faut, dès sa preînière jeuce nesse, emmaillotter, pour aiiîsi dire, sa volonté^ ce pour qu'elle conserve, dans tout le reste de sa ce vie, une heureuse et salutaire souplesse (1). »
Les progrès de la science hygiénique ont fait justice de l'emmaillottem^it de l'enfant, tel qu'il se pratiquait naguère. On a reconnu que, bien loin de donner une juste proportion aux membres du pauvre petit être, soumis à la torture d'une compression absolue, il ne pouvait que les déformer. 11 en est de même de la compression morale ; et de l'honune ainsi compris, emmaillotté dès l'enfance, soumis aux volontés du prêtre, comme le bâton dans la main^ comme le cadavre qu'on tourne et retourne, il ne devrait sortir qu'on être étiolé et misérable ; on y chercherait vainement l'homme libre et fort, l'homime même avant le perfectionnement de l'Évangile, l'homme capable de rempUr noblement sa destinée, facere et pati for lia.
Je me demandai alors :
La théorie jésuitique, en organisant avec tant d'habileté le corps religieux, en façonnant avec tant
(1) Apologie, p. 330. ^
L^EMMAILLOTTEMENT 51
d'art les rouages qui le composent, par lesquels il se meut, n*a-t-elle pas dépassé les limites du vrai? Et une compression si savante, mais si absorbante de la volonté humaine, n'est-elle pas un suicide volontaire, imposé à chacun des membres qu'elle reçoit dans son sein ; comme il y aurait un suicide, pour une société civile tout entière, dont chaque membre consentirait à accepter, sur tous ses actes, la domination exclusive d'un Père spirituel, maître de ses pensées, de ses mouvements , de sa vie?
Je me fis enfin cette question plus terrible encore :
Avec le succès supposé d'un tel système, la société humaine serait-elle possible? Et ne serait-il pas vrai que le seul roi, le seul dominateur du corps et de l'âme serait, non plus ce Pape régnant spirituellement mais nominalement à Rome, non plus les rois, les chefs de nations, les hauts magistrats du peuple, commandant extérieurement au monde, mais bien une corporation intelligente et habile, dirigeant ces peuples, dirigeant les rois, les chefs de nations, dirigeant ce Pape lui-même?
• Un tel projet serait d'une inconcevable hardiesse, son exécution d'un grandiose effrayant. Mais le résultat final aboutirait mathématiquement à la mort de l'individu libre, de la nation libre, de l'humanité libre. Ce serait le grand, l'étemel emmail-
lottement sur la terre. L'homme serait ramené au berceau et à ces stupides lisières qui le serrent, comme les bandelettes de la momie égyptienne, sous le plaisant prétexte de Cérutti, « de lui donner une juste proportion, et de lui conserver pour toute la vie une heureuse et salutaire souplesse. »
Malheur! malheur! mille fois malheur à l'humanité, si elle consentait à se soumettre à cette hygiène contre nature ! Il ne faudrait pas inscrire sur le fronton des monuments des grands peuples : Liberté, mais : Emmaillottement. e Cne serait ^pas un drapeau qui devrait flotter sur leurs cimes, comme symbole d'un multiple développement des forces humaines sous le souffle de la liberté, mais la lanière qui accouple les bœufs pour le travail de la servitude. .
A ces agitations pénibles de mon esprit, se joignait une douleur d'un autre genre. Les lettres que je recevais de Paris m'apprenaient que la santé de ma mère s'alîérait de plus en plus. Elle avait espéré qu'on me permettrait de revenir auprès d'elle avant mon ordination ; il n'en fut pas ainsi. Je fus ordonné prêtre, et il me fallut, selon les règlements, commencer ma troisième probation et rentrer pour cela au noviciat, et renoncer encore une fois à toute étude, à toute relation au dehors. On me donnait l'espoir qu'après que mes vœux de profès auraient été prononcés, il me serait permis
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de revoir ma mère. Hélas ! cet espoir ne devait pas se réaliser!
J'étais entré au noviciat depuis huit jours, lorsque le Père Rosaven, un des assistants du Père Général, me fit appeler pour une conmiunication importante : il était chargé de m'apprendre la mort de ma mère !
Ce fut pour moi un coup terrible. Mais le rêvérend Père, après quelques phrases banales sur la résignation avec laquelle un religieux doit recevoir, de la main de Dieu, les coups les plus terribles pour la nature, aborda la seule question importante aux yeux d'un véritable Jésuite , en me disant :
— Vous êtes religieux; vous avez fait vœu de pauvreté ; mais ce sont des vœux simples dont vos supérieurs pourraient vous délier. Vous êtes encore libre avant vos grands vœux. Quelle est votre pensée sur votre succession? Le Père Provincial de la province de Paris m'envoie, au cas où vous voudriez persévérer dans FOrdre, une procuration régulière à signer par vous, afin de vous éviter tous les embarras d'une succession, au moment où vous rentrez au noviciat pour votre troisième probation.
Voyez, réfléchissez devant Dieu.
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£t, mettant doucement le papier devant moi, il semblait me dire : Il serait mieux de signer.
Ce calme glacial en m'apprenant la funeste nouvelle, cette cupidité non pas de sa part, le digne homme, mais pour cet Ordre à qui allaient arriver quelques centaines de mille francs de plus, me firent mal.
Toutefois mon parti était pris.
— Mon Père, lui dis-je, je n'ai pas à réfléchir ; je signe. J'aurai plus de temps pour penser à ma mère.
Il n'y eut rien de plus, rien de moins pcmr cette succession, qui s'est élevée, je l'ai su plus tard» à seize cent quatre-vingt mille francs. On ne m^en parla plus, je n'en parlai jamais. L'hôtel de Sainte-Maure, au faubourg Saint-Germain, fut vendu ; les belles terres en Seine-et-Marne , en Beauce, en Poitou, furent vendues. J'étais venu au monde dans la plus haute condition de fortune ; je devais passer plus tard, silencieux, devant le berceau de mon enfance, acheté par un étranger. Et quand j'allai à ***, il n'y eut plus à moi que deux tombes, celle de mon père et celle de mon frère. Les Jésuites n'avaient pas pris la peine de faire transporter, selon son désir souvent exprimé devant moi, les restes encore tièdes de ma pauvre
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mère auprès de son époux et de son fils, sons prétexte que, dans le testament de ma mère, il n'était pas fait mention de cette volonté. Ils trouvèrent plus expéditif et moins coûteux de les déposer au cimetière du Mont-Parnasse, où pourtant ils lui firent donner, par charité chrétienne, deux mètres de terre en carré, acquis à perpétuité.
Moi, un jour, serai-je assez riche pour m'acheler une place à côté d'elle?
J'étouffai mes sanglots devant cet huissier impassible qui venait de me signifier, au nom de la Compagnie, un arrêt de détachement des choses de ce monde.
Je me sauvai en toute hâte dans ma cellule, pour pleurer cette pauvre mère dont j'avais brisé le cœur, et qui avait tant espéré me revoir après ma profession. J'étais cruellement puni, et je voyais s'évanouir pour jamais l'espérance des seules joies qui m'eussent été permises, après une si longue séparation.
Je ne les ai pas confiées à ces pages, toutes mes souffrances après mon départ de la maison paternelle. Mon ardeur d'enthousiasme et de sacrifice était tombée bientôt; et je n'avais pas six mois démon premier noviciat, que de profonds regrets me rappelaient cette vie douce et pure de la famille, échangée pour la vie monotone de la famdle artificielle.
Trois jours après avoir reçu la nouvelle de la mort de ma mère, je reçus la visite du Père Rufïin. Dans la circonstance, cette visite était toute naturelle : cet homme avait été bien accueilli par ma mère, pendant son séjour à Paris. Il me parla en termes assez convenables des regrets que la mort de cette pieuse lîiarquise de Sainte-Maure lui faisait éprouver ; mais il me dit que Marguerite était sérieusement malade. On lui avait appris brusquement la nouvelle de la mort de ma mère. Le désespoir de la pauvre enfant avait été extrême, et sa mère, me dit le Père Ruffin, effrayée du développement de la sensibilité de cette enfant, avait cru devoir lui rappeler, avec une sorte de sévérité, trop de sévérité peut-être, ajouta le Père, qu'une chrétienne ne devait pas oublier que Dieu seul a le droit d'être aimé avec excès ; et d'ailleurs, avait continué la comtesse, si vous avez donné tant de place à une étrangère dans votre cœur, querestet-il à votre mère?
La chère enfant avait comprimé ses larmes; mais, le lendemain, une fièvre typhoïde s'était déclarée, et les jours de Marguerite étaient dans le plus grand danger. Je crois que le Père Rufïin éprouvait une certaine satisfaction à m'apprendre cette mauvaise nouvelle; il savait combien j'aimais Marguertte ; et, depuis qu'il était devenu profès des quatre vœux, il connaissait le secret de sa nais-
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sance. Il ne raimait pas ; je m'étais aperçu bien souvent qu'au lieu de tempérer Tinjuste sévérité de madame de Flaviac envers sa fille, il cherchait plur tôt à l'augmenter. Malgré cela, il était jaloux de l'attachement de Marguerite pour moi et de l'influence que j'avais sur elle. Madame de Flaviac l'avait imposé à sa tille comme directeur; mais Marguerite *avait trop de franchise pour ne pas laisser voir qu'elle ne s'adressait à lui que parce qu'elle y était Contrainte.
Je suppliai le Père Ruffin de m'obtenir la permission d'aller voir Marguerite; il me répondit que cela était impossible.
— Cette impossibilité , me dit-il , est d'autant plus regrettable que Marguerite vous demande sans cesse, et que le médecin assure qu'une contrariété, dans ce moment, peut aggraver le mal et le rendre mortel. Mais, ajouta hypocritement le Père Ruffin, un reUgieux doit remettre tous les intérêts terrestres entre les mains de Dieu, et ne jamais dévier, pour eux, de la voie qui lui est tracée. Pendant cette dernière année de probation, vous êtes séparé du monde; vous devez même ignorer ce qui se passe dans le monde. Cette visite que je vous fais, je ne la renouvellerai pas. Si Dieu veut laisser cette enfant sur la terre, il la sauvera bien sans vous ; et s'il veut la rappeler à lui, nous de-
S6 / t£ JÉstnie
vrons fious r^oair de la \<Àr preodre place parmi les angas du Ciel. Sa mère est arrivée à un tel degné de perfectimi que, sî Dieu lui enlève sa fîUe, — et feUe me le disait encore ce matin, — elle sera iieureose de lui voir quitter un monde où elle pourrait un jour p^dre son âme.
Et le traître me quitta, satis&tit d'avoir ajouié une douleur à une autre douleur. Je restai quinze jours sans nouvelles de ma chère en£ant ; j'appris par hasard qu'elle était hors de dang» • J'étais 'hien, en effet, séparé du monde!
Mes douloureuses émotions un peu calmées, le travail qui se faisait dans mon cerveau recommença, et il m'imposa de nouvelles tortures.
SCaOLA AFFECTVS
Dirigez la nature, ne la froissez pas ! Ne lui demandez rien de faux ; ne la placez pas dans rimpossibilité et dans la contradiction ! Car une heure vient où elle se venge.
Mes Jésuites, après seize années d'expérimentation, où ils ne m'avaient pas perdu du regard, où leur méthode s'était appliquée à l'un des caractères les plus ductiles et les phis souples qui se pussent trouver, malgré les éclairs de lumière qui se faisaient dans mon esprit, avaient réalisé en moi leur idéal. Ils m'avaient conduit par la main jusqu'au sacerdoce. Tout ce qui pouvait s'enseigner chez eux et par eux avait passé devant mon intelligence; et de brillants examens, subis pendant mes dernières études, les avaient con-
vaincus que leur œuvre était définitive, et qu'après l'année de dernière probation, ils n'auraient plus qu'à me faire prononcer mes vœux de profès et à me jeter dans la vie active de l'Ordre.
Un an me séparait de ce ministère extérieur. J'aurais consacré les dix-sept plus fraîches années de ma vie aux longues préparations de l'existence claustrale. Et le sublime de tous ces efforts, le but dernier était, selon le langage de mes Pères, d'unir à eux, comme profès dans la Compagnie, un homme dorénavant imniobile comme le bâton, inerte comme le cadavre, « indifférent à tous les lieux, à tous les emplois, à toutes les situations. » On aurait dépensé dix-sept ans d'énergie comprimée, de sève vitale alanguie par une saignée de chaque jour à la racine de l'être organisé; on serait arrivé aux limites mêmes de la vie entre le mouvement et la mort, pour que je ne fusse pas un homme, mais que je fusse un Jésuite.
C'était là l'idéal qui s'était lentement accompli en moi. Mes Pères ne pouvaient pas se tromper. Ce que je dis là devra paraître étrange, après ce que j'ai raconté de mes combats et de mes doutes : c'est qu'on ne sait pas tout ce qu'une tête ardente peut contenir de contradictions, tout ce que l'âme humaine renferme de force et de faiblesse, et de quel poids se trouve être , dans la balance, l'influence
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d'une direction qui ne dévie jamais de son chemin, et par cela même atteint toujours son but. Quand on a passé de quinze à dix-huit années chez les Jésuites, qu'on y est entré enfant, on est, à trente-quatre ans, quelle que soit l'inteUigence, un enfant et rien qu'un enfant. Encore une fois, mes Pères ne pouvaient pas se tromper. Depuis trop longtemps ils manipulaient de ces jeunes et naïves natures dont ils faisaient leurs séides; ils me voyaient de trop près. Eussent- ils connu tout ce monde d'idées, en apparence opposées aux leurs, ils ne s'en seraient pas étonnés. Si on leur eût dit : Montrez-nous un de vos jeunes Pères réalisant le mieux l'éducation jésuitique, ils n'eussent peut-être pas hésité à montrer le Père de Sainte- Maure.
Il ne me restait plus qu'une année, une pauvre année sur dix-sept , qui allaient former ce long cycle de l'apprentissage jésuitique. J'étais parqué pendant cette année, comme au temps de mon premier noviciat, loin de toute relation avec le de-, hors; j'allais me sevrer de toute étude, me priver du livre, le seul ami qui reste à celui qui n'a pas d'ami, et entrer dans « l'atelier du Silence» pour y subir un dernier travail, une dernière préparation, une dernière épreuve. Je serais à la plus haute classe, au couronnement de l'édifice intellectuel, ou « l'école du cœur, » schola
affèclûSf pour y acheyer le détaclwment , pour y sceller T indifférence.
Mais ce qui avait été impossible, irréalisable pendant seize ans, s'accomplirait-il dans quelques mois? En saurais-je plus sur cette chose, pourtant si simple : « Aime Dieu et aime Thonmie en lui faisant du bien, » après cette autre retraite, quoique plus rigoureuse, que durant les seize belles années où j'avais voulu Dieu dans la simplicité de mon cœur?
Je ne le pensais pas.
Ce que la Daéthode artificielle avait fait en moi, pendant seize ans, me paraissait insignifiant, nul, radicalement nul. A part queues connaissance littéraires, scientifiques et théologiques, que je ne pouvais avoir lorsque je me jetais, avec un enthousiasnae passionné, dans mon premier noviciat, avec un peu plus d'aptitude à me rendre compte de ma conscience, à me servir de ma raison, j'étais exactement le même.
Hélas ! au flambeau de cette froide et impartiale raison , j'étais moins grand et moins fort que le jour où je me sentais Fénergie de repousser les entraînem^its du monde, et où je rêvais les grandes choses de l'apostolat. Le ressort de l'âme, sa grande énergie native , sa puissance qui brise des résistances terribles , la volonté soumise à seize années d'obéissance passive, au procédé énervant
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du tmiquam ac cadaver, ne se sentait presque plus. Obéir, oui! Obéir toujours ! Obéèr, que ce fût sage 00 non, excepté ce qui eût été^ d'une manière trop évidente, contraire au dictamen le phis grossier de la conscience ; hypothèse qu'on ne doit pas faire et qui serait même rendue impossible par cette recommandation de la règle, de « ne jamais examiner le commandement. » Ainsi ce que Ton semble vous laisser de liberté d'examen au sujet des ordres que vous pouvez recevoir de vos supérieurs, vous est bientôt retiré : vous êtes un cadavre, rien qrfun cadavre ; vous ne devez être que cela. Obéir, je m'en sentais bien capable; mais cela suffirait-il ?
Et fâttait-il dix-sept ans d'escrime pour comiwrendre la raison de l'obéissance? Le jeune pâtre qu'on arrache aux versants des Cévennes ou du Cantal, une fràs mis en ligne dans un peloton, sait à merveille qu'il faut obéir; l'instinct de son métier, l'honneur de son corps, lui apprennent que la désobéissance devant l'ennemi compromettrait son salut, celui de toute l'armée; il ne faut lui dire cela qu'une seule fois, et il se le tient pour dit.
L'adolescent Jésuite aurait-il la tête plus dure que le pâtre apprenti soldait
Je me dbais toutes ces choses ; et ne trouvant que le vide au dedans de moi-4nème, je me deman-
dais si cet insuccès profond de la méthode artificielle expérimentée sur moi venait de ma faute ou de la méthode elle-même. J'avais conscience d'avoir dépensé, depuis seize ans, toute la docilité que Dieu avait mise dans mon âme. Nulle résistance donc du côté de la volonté. Ma vie avait été pure; et dans ces terribles retraites où nos Pères prêchaient la terreur des jugements de Dieu et nous ouvraient l'abîme éternel, je sentais cependant, quoiqu'il. n'y ait rien de pur devant Dieu, que cette vie séquestrée loin du monde, tout employée au travail et à la pratique de l'obéissance, avait été conforme à ces commandements qu'il a gravés dans notre cœur. Je n'avais pas fait le mal, il est vrai, parce que je n'avais pas été mis en face du mal ; ma vertu avait été une vertu négative; mais, telle qu'elle était, j'avais ma bonne volonté au fond du cœur, pour la rendre un peu méritoire.
Devant Dieu, ce n'était donc pas ma faute : c'était impuissance de la méthode artificielle à laquelle j'avais étéjsoumis. Elle était arrivée, après tant de combinaisons savantes, après trois périodes successives d'épreuves durant seize années, à former ce soldat passif, débonnaire, un peu initié aux connaissances humaines, sachant suivre jour par jour les exercices ascétiques, étranger au monde, ne l'ayant aperçu que par le monde microscopique d'un collège, et devant fournir dans un an un