‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 2 sur 47 · SCHOLA AFFECTUS · texte numérisé non relu

SCHOLA AFFECTUS

membre de plus à la milice brillante des Jésuites.

Tant de travail pour si peu ! Nascitur ridiculus mus.

Si je me fusse trouvé dans la disposition d'esprit où j'avais été bien des fois, quand des doutes terribles sur l'Ordre venaient m'assaiUir, je ne me fusse pas laissé abattre par ceux-ci. Mais la mort de ma mère avait fait en moi une réaction subite. Tout était changé. Longtemps comprimée, la sensibilité s'était réveillée : elle avait fait dans tout ^mon être de terribles ravages. Si je n'eusse pas beaucoup pleuré, je fusse devenu fou. Ces larmes abondahtes me sauvèrent ; mais il m'en resta une humeur sombre, une exaltation de cerveau dont je ne me suis rendu compte que plusieurs mois après, quand cette crise, comme toutes les situations violentes, vint à se calmer.

Hélas ! je la fis cette école du cœur : scJiola affectûs. Pendant que nos Pères me croyaient absorbé dans les plus hautes contemplations, ayant pris mon vol dans les régions mystiques où l'âme va se donner les ébats du divin amour avec le bien-aimé, j'imposais à mon cœur les tortures de la lutte désespérée contre moi-même.

D'affreux scrupules, les souffrances les plus cruelles qui se puissent concevoir ici-bas dans l'être moral, et qui sont des souffrances de réprouvés, vinrent m'assombrir. Au lieu de ces déduc-

tions sereines, de ces sages et placides appréciations sur moi-même et sur l'Ordre, qui ne me troublaient pas, qui me donnaient au contraire cette joie pure de l'intelligence à saisir en toutes choses le vrai, je trouvai le chaos des contradictions, le déchirement de la conscience, l'enfer, tout l'enfer du remords.

Il y eut sans doute de l'égarement dans ma pauvre raison.

Je tombai un moment dans cette conviction horrible que Dieu me châtiait, que j'avais cédé aux obsessions de l'esprit du mal, que l'orgueil m'avait perdu, qu'à l'exemple d'Eve j'avais écouté les suggestions du serpent infernal. Je me crus déjà jugé sur la terre, abandonné de la grâce, parce que j'avais abusé d'elle.

Toutes les phrases retentissantes des prédicateurs, dans nos retraites, vinrent avec Téclat du tonnerre frapper mon oreille, comme si, pécheur révolté, je me fusse tenu, dressé orgueilleusement devant leur chaire, et que, tout à coup terrassé, j'eusse été forcé de dire : Oui, je suis un misérable, un abandonné de Dieu !

Et comme il y a, dans ces affreux moments de désespoir, une logique terrible, telle que celle qui porte les fous, avec une lucidité effrayante, au suicide, je cherchai la cause de mon égarement fatal.

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Je la trouvai!...

C'était cet affreux petit livre de MM. Michelet et <}uinet, que j'avais lu par une curiosité indigne d'un religieux. Plus de doute ! Dès ce jour Tesprit du mal s'était emparé de moi. J'avais jugé!... € crime! j'avais jugé mon ordre! mon ordre approuvé par la plus haute autorité qui soit dans le monde, celle des Souverains Pontifes! J'avais jugé des règles trouvées admirables par tant de saints Jésuites, les lumières de l'Ordre. Je m'étais fait plus sage que ces sages, j'avais condamné ces saints, ces papes, l'Église, Dieu lui-même parlant par ses Pontifes ! ! !

Inde prima mali lobes. C'était ainsi que le mal était entré dans mon âme.

Au moment où ces agitjations indicibles de mon cerveau m'assaillaient avec le plus de fureur, j'étais déjà vers la moitié de ma dernière année de Probation. La douleur morale avait atteint ses limites; je n'y tenais plus-

Les hommes du monde qui liront ces pages auront de la peine à comprendre cet état violent de l'âme que je viens de décrire. Ils ne sauraient avoir la moindre idée des aberrations de tout genre, que peuvent développer quelques mois de solitude al>* solue, quand on se livre tout entier à la vie ascétique.

J'allai trouver mon Père spirituel. Je lui dis que

je craignais d'avoir profané toutes les grâces, d'avoir menti à TEsprït-Saint, en cachant un péché grave. Je lui demandai de faire une confession générale qui me permît de réparer, en moi, l'innocence perdue par tant d'années coupables» par tant de sacrements indignement reçus.

Mon directeur était un saint honune, mais il se renfermait dans un cercle d'idées assez étroit ; il ne vit pas qu'il avait devant lui un cerveau exalté, un demi-fou. Il prit tout cela naïvement à la lettre. 11 chercha à me consoler; il me dit qu'il allait remercier Dieu, avec' moi, de m'avoir éclairé, de m'avoir montré les turpitudes de mon âme, d'avoir déchiré le voile qui me cachait Tabîme où j'allais me jeter. Sans aucun doute ce péché grave, caché dans mes confessions , était à ses yeux quelque faute honteuse, une sortie secrète du Gesù^ pour satisfeire la passion des sens. Je ne sais ce que s'imagina le bon Père , mais il me reçut comme l'enfant prodigue, et, dans son erreur, il me le . donna pour exemple. 11 me dit que le père de famille n'avait pas repoussé le jeune coupable, quoiqu'il eût mangé toute sa fortune avec des femmes débauchées, cum mm^elricihus. Je savais à peine •ce que c'était qu'une femme débauchée; je l'écour tais ébahi.

J'étais évidemment, à ses yeux, quelque grand coupable.

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Nous mîmes notre temps, selon l'usage, à ce nettoiement général des pensées, des paroles, des actions de la vie d'un pauvre reclus qui, dès l'âge de dix ans, avait été sous la discipline la plus vigilante.

Quand j'y réfléchis à cette heure, la seule faute peut-être sérieuse de cette vie d'innocent, était quelque surprise des sens, quand ils se révoltent avec trop d'impétuosité contre la loi de la continence. Je n'avais pas commis de péchés graves, parce que j'étais dans l'impossibilité d'en commettre.

J'accusai ma faute d'avoir lu MM. Michelet, Quinet et Gioberti. A mes yeux, c'était mon plus grand crime. Le digne hoBMne, qui après tout avait du sens, comprit enfin que ce péché n'en était pas un bien grave, que je m'étais monté la tète et qu'il se l'était montée à mon endroit; et tout fier, après m'avoir beaucoup calmé, il me dit qu'il prenait tout sur lui ; et me donnant l'absolution, il alla probablement dire un Te Deum, pour remercier Dieu d'avoir sauvé au Gesù quelque horrible souillure qu'il avait pu soupçonner chez ce jeune Père de Sainte-Maure.

Un autre adoucissement me fut donné dans mes inquiétudes de conscience.

Ma cellule n'était pas très-éloignée de celle du Père Mazzonelli, un des patriarches de l'Ordre,

qui en avait suivi toutes les dignités jusqu'à celle d'assistant du révérend Père Général de la Compagnie. C'était l'un des plus âgés de tous les Jésuites : il était septuagénaire. On le vénérait dans le Gesù, comme un saint. 11 m'arrivait souvent de l'aider à descendre l'escalier du premier étage, qui conduisait de sa chambre au réfectoire. Le digne homme, voulant faire le jeune, comme tous les vieillards, tenait à suivre, jusqu'au bout, les exercices de la maison. Il m'avait pris en grande tendresse, et il se plaisait à converser avec moi.

Un jour qu'il me vit passer auprès de lui, il me trouva les traits encore si bouleversés qu'il devina qu'il y avait en moi de la douleur; et ayant, avec l'expérience de l'homme qui a vécu et qui a connu beaucoup de plaies de l'âme, amené doucement la conversation sur l'Ordre, sur les épreuves qui viennent souvent d'une claustration trop longue, avant la profession dernière, il m'entraîna peu à peu à lui avouer que j'avais beaucoup souffert depuis quelque temps,

— Oh! mon bon petit Père (c'est ainsi qu'il m'appelait), vous ne m'apprenez rien. J'ai passé par là, et nous y avons passé tous. Voyez-vous, quand on a fait nos Constitutions et nos règles, il y a bientôt trois cents ans, les hommes n'étaient pas d'esprit sensible et de chair comme nous, ils

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étaient de marbre et d'acier. Il fallait dompter ces hommes comme on enchaîne les bêtes féroces, comme on les prive d'aliments, comme on les fait trembler sous la verge, pour les soumettre à notre volonté.

Ce régime n'est plus supportable pour nous^ natures toutes domptées, peut-être même trop privées des ressorts énergiques qui portent aux grandes vertus- Il faudrait prendre la méthode opposée, et, au lieu de combattre en nous une exubérance de forces que nous n'avons pas, nous soumettre à un régime d'air libre, d'alimentation morale, qui nous rendît plus forts.

— Père, lui répondis-je, c'est vous, l'un de nos anciens, qui me parlez ainsi ! Et nos règles si admirables, et toute la sainteté de nos fondateurs !

— Bah ! bah l ils étaient de leur temps, ils construisaient pour leur temps. Pouvaient-ils deviner le nôtre ? Voulez-vous mettre dans la cage de fer le doux agneau comme le lion féroce ?

Le bonhomme ne sortait pas de sa comparaison. Je hasardai ceci :

— Vous ne feriez donc pas un crime à l'un de nos Pères de trouver que le régime artificiel dans lequel on nous forme pendant dix-sept ans n'arrive pas au but que l'on se propose, et que l'on

dépense beaucoup pour n'obtenir que de maigres résultais ?

— Non, certes, mon bon petit Père, je ne lui en ferais pas un crime ; je l'ai dit bien des fois à notre Général. Il prend tout cela en riant : — Père Mazzonelli , me dit-il , vous êtes uni novateur. Je vais vous dénoncer à la très-sainte Inquisition. C'est-à-dire que, n'ayant rien à me répondre, sachant très-bien que tout ce vieux régime artificiel et barbare n'aboutit qu'à torturer les âmes et à affaiblir les caractères, il se sent trop vieux pour remettre les choses sur un pied plus raisonnable. Mais croyez bien qu'il pense comme moi.

— Vous m'étonnez. Père!

— Mon Dieu ! je vous dis cela, parce que je crois vous avoir deviné, bon petit Père; vous sentez que vos dix-sept ans de captivité ne vous ont pas appris à vous servir de vos ailes. On vous a enunaillotté si longtemps que vous ne savez plus comment il faudra vous y prendre pour marcher dans la vie, d'ici à quelques jours, où, devenu profès, vous aurez à marcher tout seul.

— C'est précisément cela. Père. Vous lisez donc dans les cœurs; vous êtes donc prophète?

— Prophète à bon compte ! Croyez bien que ce fatras de prescriptions compliquées pour faire de vous, mes pauvres enfants, des hommes de Dieu

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capables de procurer sa gloire et celle de TOrdre dans le inonde, est une ancienne mécanique usée. Elle ne vous va plus. C'est à peu près conune si, pour faire un bon et honnête carabinier de Tarmée pontificale, vous vouliez le barder de fer et lui donner la cotte de maille, les brassards et les cuissards des chevaliers du temps de la croisade. Hein ! le pauvre homme ! quelle figure il ferait, dites donc!

Et le Père riait naïvement.

— J'ai vu beaucoup de choses, continua-t-il. On a beau dire ! tout est changé autour de nous. A des hommes nouveaux de nouvelles méthodes! Un peu de réflexion m'a appris cela. Je ne suis maintenant qu'un pauvre vieillard. Notre trèsrévérend fait bien de se moquer de moi ; mais je sais ce que je sais. 11 faudra bien en venir là, voyez-vous ! Il faudra bien changer; et le sint sicut sunt^aut non sinty est plutôt d un entêté que d'un sage.

Pour vous, bon petit Père, rassurez - vous ! Plus d'air abattu, contrit et humilié. Vous n'avez pas volé le trésor de la très-sainte madone de Lorette?

— Oh ! non. Père.

— Vous n'avez pas joué du couteau, cx)mme on le fait si gaiement au Transtevere?

— Pas le moins du monde.

— Vous n'avez pas la prétention d'emporter dans votre poche le dôme de Michel- Ange?

— Encore moins !

— Eh bien ! vous avez été édifiant, doux et sage* Ne vous tourmentez de rien. Vous nous quitterez, dans deux ou trois mois, pour aller en France, vous livrer à la prédication; c'est du moins ce que j'entends dire que l'on veut faire de vous. Secouez donc bien la poussière de nos classes ; débarrassezvous des langes du Gesii. Oubliez! oubliez! Vous prendrez l'air des champs ; comme l'enfant que Ton sort du maillot, vos membres retrouveront de l'élasticité; au Keu du bâton desséché, vous serez l'arbre jeune et vigoureux qui poussera feuilles et donnera fleurs et fruits ; au lieu du cadavre, voua serez l'âme vivante et libre qui fera le bien.

Croyez-en un pauvre homme qui touche à sa fin, et qui fait peut-être en ce moment la dernière bonne action de sa vie; laissez, laissez lapurgative^ et rilluminative, et Vunitive dans les bouquins de notre vieux Père saint Ignace, et allez à Dieu avec la simplicité du cœur. J'ai eu les mêmes ennuis que vous, pendant ces longues années de probation et d'exercice. Une fois profès, je fus envoyé dans l'une de nos maisons où j'avais ma tâche de chaque jour. Je me mis à cette tâche comme aurait fait l'humble curé ayant charge d'âmes de quelques

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pauvres villageois. J*oiibliai tous les beaux procédés de perfection enseignés dans nos livres mystiques et dans nos retraites. Et j'eus la paix. Imitez moil

Adieu, mon bon petit Père, je vais faire ma sieste. Je garde pieusement ce dernier reste d'huile qui se trouve au fond de ma lampe, et j'attends avec calme de paraître devant Dieu, qui est si bon.

Le vieillard me quitta, et je dois dire que cette conformité singulière d'appréciations, sur lesquelles je m'étais fait de si grands tourments de conscience, servit immensément à me remettre dans le calme.

Ainsi finit la période la plus violente de la crise.

J'eus une convalescence spirituelle assez longue. On n'est pas soumis à' des secousses aussi terribles sans que toutes les forces morales ne subissent de vives atteintes. Dieu sans doute eut pitié de son. enfant; mes craintes les plus vives s'étaient calmées. Après tout, si j'avais été coupable, même bien coupable, j'en avais fait l'aveu sincère.

Cela me suffit pour le moment. Je trouvai le remède dans ces mêmes pensées religieuses que j'avais exagérées, et où j'avais trouvé mes tortures.

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Peu à peu l'intelligence» qui avait été absente de mon cerveau vide, se remit à sa place et redevint reine. Je pus suivre , pour compléter mon année de probation, les fameux exercices de saint Ignace, et croire que la purgative^ rUlumincUive et Vunitive de notre glorieux Père sentaient un peu trop les catégories d'Aristote et pas assez les larges données de TÉvangile, sans penser pour cela commettre une faute mortelle. La tempête se dissipa; d'autres sentiments vinrent faire une diversion aux obsessions fatigantes qui avaient manqué engloutir ma faible raison dans un dernier naufrage. Je fus appelé à prononcer mes grands vœux, à être profès.

PRATIQUE DU JESUITISME

Lorsque j'étais entré dans le sacerdoce, le titre de Père de Sainte-Maure avait remplacé celui de Frère, que les Jésuites- portent tant qu'ils ne sont pas dans les ordres sacrés. Mais je n'en étais pas moins dans une position inférieure. A partir du jour de ma profession, tout changea autour de moi. J'étais définitivement Père Jésuite. Je fus, dès ce moment, traité d'égal à égal, et je pus jouir d'une plus grande liberté.

On le devine sans peine, le premier usage que je fis de cette liberté fut d'aller voir Marguerite. Elle avait alors près de douze ans. Ce n'était plus une enfant, ce n'était pas encore une adolescente ; elle était dans son âge de transition. Elle avait beaucoup grandi, et cette croissance trop rapide l'avait fatiguée ; son teint était pâle, son sourire

était doux et triste, et, sur ses beaux traits, on voyait la trace d'une souffrance secrète. Marguerite n'était pas heureuse! Je m'aperçus de la contrainte qu'elle s'imposait pour ne pas manifester sa joie en me revoyant. Son premier mouvement avait été d'accourir vers moi et de se jeter, comme autrefois, dans mes bras. Un regard sévère de la comtesse la retint, et moi-même je compris qu'une année avait suffi pour changer ma tendre familiarité avec l'enfant, en la délicate réserve que je devais m'imposer avec la jeune fille. Cela me fit éprouver une tristesse que je qualifiai de puérilité. Mais je- ne pouvais m'empêcher de regretter le temps où Marguerite me tutoyait, et où, la tenant sur mes genoux, je jouais, comme un enfant que j'étais moi-même, ayec les boucles de sa belle chevelure blonde et je lui assurais, ce qui la faisait rire aux éclats, chose bien rare chez elle, que j'allais manger ses jolies petites mains à force de les baiser. Belles années de son enfance et de ma jeunesse, avec quelle rapidité vous étiez -vous écoulées! Un nouvel avenir s'ouvrait pour Marguerite et pour moi. Elle entrait dans la jeunesse, moi dans Tâge mûr. Quel serait cet avenir?

Le vieux marquis de Flaviac me parut trèsaffaissé. Toutefois ses facultés intellectuelles n'étaient pas altérées. Il était toujours idolâtre de Marguerite ; mais, un jour que nous étions seuls, il

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