SYMBOLE POLITIQUE
remplir la mission religieuse de tout homme voué au sacerdoce.
Il fallait que la papauté ne soupçonnât pas qu'elle n'était elle-même que le premier de nos rouages ; que le Sacré Collège, Tépiscopat, tout le clergé, coopérassent malgré eux à établir notre omnipotence , pour qu'ayant toujours besoin de corps d'élite, ils dussent choisir ceux qui les soutiennent ostensiblement avec le plus d'habileté et de succès. Nous tenons les peuples par le clergé inférieur, le clergé inférieur par l'épiscopat, l'épiscopat par la papauté, la papauté par ses intérêts ou par les intérêts de ceux qui la mènent.
Tout cela doit être clair pour vous, à cette heure.
— Parfaitement , très-révérend Père. Je vois très-bien ce qui fait la force et la grandeur de l'Ordre.
LA DERNIERE INTTUTION
— Comme nous parlons à d^ hommes, me dit le lendemain le très-révérend Père Général, nous n'avons pas recours aux fantasmagories des initiations. Frapper vos sens, éblouir votre regard, vous impressionner un moment par une cérémonie bizarre et mystérieuse, que serait tout cela? Et que resterait-il de plus, le lendemain, dans les convictions d'un homme sérieux?
Si je me suis trompé sur vous, sur votre valeur, sur votre dévouement éternel, sur votre impénétrabiUté obstinée, tant pis pour moi. Je ne vous fais pasi prêter de serment. Dévoué à l'Ordre, vous n'en avez nul besoin; infidèle un jour, il ne vous retiendrait pas. Tout sera simple entre nous, comme tout fut simple le jour où le Père Général Fortis me donna les enseignements que je vous ai com-
LA DERNlèaiE HilITIATlON 155
mnniqués moi-même* Entre les honmies, le hen qu'on a toujours regardé conome sacré est celui du serrement des mains, dextras deoctris jungentes.
Et me tendant les deux mains, il me demanda les miennes. Je répondis par une vive étreinte à celle du vieillard.
Puis ouvrant son bureau, il en lira un tout petit livre, richement relié, renfermé dans un étui de cuir de Russie, déjà vieux.
Il me le remit.
— C'est à l'aide de ce petit livre que se fera notre correspondance chiffrée. Nous avons de grandes raisons pour nous défier de la poste de notre Très-Saint-Père. Toutes les vieilles traditions de la police italienne subsistent ici. Pas une lettre n'est sûre, soit envoyée à l'étranger, soit reçue à la poste. On ne respecte même pas celles des femmes des ambassadeurs, si elles veulent écrire, en dehors du paquet officiel de leurs maris.
Vous allez voir la simplicité de ce chiffre : ouvrez votre livre.
C'était un petit vocabulaire, par lettrés alphabétiques, contenant les mots usuels de la langue latine. Chaque page était numérotée, chaque ligne était numérotée également , et tous les mots étaient rangés dans des colonnes verticales ayant un numéro dans le haut, de manière à présenter un mot
dans tous ses cas, si c'était un nom ou un adjectif, dans ses temps et dans ses principales personnes, si c'était un verbe.
De telle sorte que, pour écrire la phrase suivante : Videbo cras prindpem (je verrai le prince demain), il suffisait de chercher les mots video, cras^ princeps, dans leur ordre alphabétique. Si le mot video était à la page 160, à la 4* ligne, j'avais à écrire 16b.4, Si le temps videbo était à la 6* colonne verticale, j'ajoutais 6, et j'avais 160, 4. 6.
Cras étant un adverbe, je cherchais le mot au vocabulaire; je le trouvais, par exemple, à la page 12 et aligne 3, j'avais, pour ce mot, les deux chiffres 12. 3.
Si le moi princeps était à la page 76, à la ligne 17, et l'accusatif prindpem à la colonne 4, j'avais pour ce mot : 76. 17. 4. Ma phrase entière était celle-ci :
Pour déchiffrer cette phrase il fallait la diviser par groupes de trois ; mais le second mot n'avait que deux chiffres, il fallait remplacer le troisième par un zéro et écrire :
Videbo cras prindpem
Le premier numéro donnait la page du livre, le
LA DEBNlteB INITIATION 157
second le mot cherché, le troisième le cas ou la personne ; si le mot n'avait aacmie modification, ce troisième chiffire serait un zéro.
Je saisis à Tinstant ce procédé pour écrire, comme celui de déchiffrer la dépèche.
Le Général ajouta :
— Vous signerez vos dépèches du chiffre 74, que vous mettrez au rang de tdus les autres , mais le dernier.
D'après ces indications, la dépèche ci-dessus eût été celle-ci :
En détachant le dernier diiffre 74, qui est la signature, et séparant les autres par trois, on avait la phrase complète.
11 est positif que ce procédé de correspondance chiffrée est d'une simplicité admirable et peut braver toutes les investigations.
— Bien des fois, me dit le révérend Général, les Papes ont fait disparaître nos correspondances; bien des fois, dans les difierents États de TEurope, elles ont été saisies ; mais pendant qu'il y a peu de chif&es de la^ diplomatie qui n'aient été lus, les nôtres ont bravé, depuis deux siècles, la curiosité de la cour romaine et celle des cabinets de l'Europe. Un ambassadeur disait, il y a peu de temps : — Ces
158 LE JÉsmxE
Pères oat le chiffre du diahle ; toute TEurope s'y casse le nez.
— Quel a été, dîs-je au Général, Tinventeur de cette correspondance chiffrée ?
— Nous la devons au quatrième Général de rOrdre, Everardus Mercurianus, prédécesseur de notre illustre Claudîus Aquaviva, Mercurianus, se défiant des indiscrétions des imprimeries romaines^ fit imprimer ce vocabulaire à Amsterdam, vers 1S76. Le volume tie porte ni nom d'auteur ni nom d'imprimeur.
Ce petit livre ne p«at jamais totnber entre des mains profanes. Dans le cas où le Père initié serait malade grièvement, loin du Gesù, et qu'il lui serait impossible de le faire reniettre au Général par une voie sûre, il lui est enjoint de faire jeter le petit livre au feu , devant lui. Vous pourrez lire cette recommandation, au verso de la première page.
J'ouvris le livre, et je trouvai en effet l'avis suivant:
Acçwatè notandum. — Graviter wgrotan$ igni libellum injiciaif aut coram se jubeai injici.
Vous voyez cfoe toutes nos pféeantions sont prises. H est Irès^remarquable que, depuis deux siècles 9 nulle bibUothèque, nulle collection de
LA DERNlÊRfi INITIATION 159
livres rares n'ait ce petit livre, qui, éa reste, serait pris uniquement pour un mauvais -dictioimaîre latin, compilé dans les premiers temps du renouvellement des études classiques au seizième siècle, et qu'on ne soupçonnerait certes pas d'être notre grimoire diabolique. Nous avons fait à ce sujet des recherches minutieuses, et elles nous ont prouvé que rien ne nous avait encore trahis.
Ceci vous explique le numéro placé à côté des noms dont vous avez vu les listes. Vous pourrez maintenant prendre quelques-unes des correspondances chiffrées que renferme la liasse ; le dernier numéro vous donnera le nom du Père initié qui l'a écrite ; et comme nous savons à quel règne de nos généraux se rapporte chaque Uste, vous aurez ainsi l'époque apptoximative à laquelle répondent toutes les dépêches, si par hasard elles n'étaient pas datées.
Il était pour moi d'une extrême importance de connaître quelques-unes de ces dépêches, qui.pouyaient se rapporter aux époques de l'histoire sur lesquelles on n'a encore que des renseignements imparfaits. Je priai le Père Roothaan de me confier une seconde fois la précieuse liasse, pour que je fisse quelques recherches. Il me la remit de la meilleure grâce du monde. '
Rentré dans ma chambre, je me promis de passer
160 LE JÉSCITE
les longues heures du lendemain à déchiffrer quelques-unes de ces dépêches» au moyen de ce que le bon Général avait appelé notre grimoire diabolique.
RÉVÉUTIONS HISTORIQUES
Ma curiosité se portait particulièrement sur l'époque si malheureuse où notre Ordre fut supprimé. Les historiens, amis ou ennemis des Jésuites, sont forcés de reconnaître que, malgré quelques révélations que la diplomatie a pu fournir à l'aide de ses archives, plusieurs des causes d'un si grand événement étaient demeurées un profond mystère. Le problème de cet étrange fait historique a toujours été celui-ci : Gonunent Charles III, prince vertueux, chaste, d'une piété aussi vive que sincère, certes l'homme le plus catholique de toute la catho- Uque Espagne; lui, sur lequel notre Ordre avait tant compté, qui avait pris notre parti en Portugal contre Pombal; qui, pendant l'année qui précéda notre exil , ne cessa de nous combler de respects et de louanges, arriva-t-il tout à coup avec une -T. n 11
incroyable hardiesse à nous renvoyer de toutes les possessions espagnoles dans les deux mondes ? Comment le même prince, débarrassé de ceux qu'il voulait appeler des ennemis , n'eut-il ni trêve ni repos que le Saint-Siège ne prononçât notre dissolution ? Comment se ligua-t-il pour cela avec les Pombal et les Choiseul, qu'il accusait de s'être laissé infecter de l'esprit de la philosophie moderne? Le dévot Charles lil, les déistes du dixhuitième siècle unis contre nous, quel mystère !
J'avoue que l'espérance de trouver la plus petite révélation sur ce problème me fit braver la fatigue <ie traduire toutes les eorrespondance&.
Dès que je fus libre, je me mis à ce travail ingrat, mais auquel je me livrai avec passion. Je pris les dépêches que je jugeai se rapporter aux événements de Portugal, de France et d'Espagne, entre les dates suivantes : 1786 et 1773.
J'ouvris un calepin ; j'en portais toujours un sur moi, sur lequel je jetais souvent des notes au hasard. Presque toutes les pages de celui-ci étaient blanches, et je fis là cette traduction, à laquelle je ne songeai plus, quand j'eus quitté Rome pour venir en France.
Plus tard ce précieux calepin s'est trouvé avec d'autres notes et d'autres papiers importants, et aujourd'hui, grâce à ces dépêches qui voient le grand jour de l'histoire pour la première fois, je
puis soulever, en quelques mots, le voile qui couvrait de graves événements.
Tout le monde sait que nos Pères furent chassés de Portugal avec une brutale violence par le marquis de Pombal, ministre du roi Joseph, à la suite d'un complot contre la vie de ce prince, complot dans lequel nos Pères furent impliqués.
Le roi Joseph, en allant voir sa maîtresse dona Teresa, femme du marquis de Tavora, fut atteint dans sa voiture de deux coups de pistolet. Le duc d'Aveiro, ennemi personnel de Pombal, le marquis de Tavora furent accusés d'être les auteurs du crime, les vieux Tavora d'être les complices et nos Pères d'avoir été les instigateurs. ,
Une lettre chiflFrée du Père Malagrida , en date du 6 mars 1758, donne d'importants renseignements sur le complot, déjà tramé à l'avance. Je fatiguerais mon lecteur par la citation du texte latin original: je donne la traduction française, qui accompagne le texte sur mon calepin,
« Le ministre comte d'Oeyras (marquis de Pombal), à l'élévation duquel nous avons puissamment contribué, se tourne contre nous. Depuis longtemps il dissimule. Nous l'avons deviné. Ses manœuvres nous sont jour par jour dévoilées; les familles nobles sont menacées par lui également. Plus de doute qu'il ne veuille détruire les grands
du royaume et la Société de Jésus (1), grand obstacle à ses projets oppressifs. Nous savons tout par son confident le plus intime ; c'est, heureusement pour nous, un de nos affiliés. Nous sommes prévenus d'une expulsion prochaine. Devant ce péril imminent , nous n'avons pas à délibérer. Les grands préparent les esprits à un coup. Forte d'eux et avec eux nous devons agir. Nous aurons à le faire avec toutes les précautions imaginables (2). Quoi qu'il arrive, rien ne paraîtra de notre côté. Cet Aman , implacable comme une bête féroce (3), qui veut trancher du Richelieu, doit être prévenu par une légitime conspiration. Sans cela notre Société est perdue ici. Et quel exemple pour les autres nations catholiques ! Nous sommes bien dans le droit de légitime défense (4). » Une seconde dépêche, datée du 4 mai, contient des détails sur la force et sur le nombre des conjurés, qui embrassent les premières familles du royaume , « et notamment le jeune marquis de Tavora, dont le misérable roi souille la couche, comme il est su de toute la cour (5). »
(1) « Nibil dubites quia. et proceres regai et Societatem Jesu fundîtùs eradicare decreverit... »
(2) « Quam prudentissimè et cautissimè agendum. »
(3) « Férus Âmaaveluti bellua... »
(4) « Légitima acie hoslem profigamus. »
(5) • Praesertim rjuniorem marchionem de Tavora, cujos torum polluitroiserrimos rex, ut in aulâ uodique fertur. »
Dans cette dépêche tout indique une vengeance prochaine, et il est dit que le protecteur du perfide ministre pourrait bien être enveloppé dans sa perte (!)•
Une dernière lettre plus ambiguë, plus brève du Père Malagrida indique au Général que Theure de l'explosion est venue, qu'on délivrera définitivement la terre portugaise de sa peste, et que là est le salut de la Société de Jésus (2).
J'étais abasourdi de cette révélation. C'était donc bien ce malheureux Père Malagrida et ses confrères portugais qui, entraînés par une aristocratie mécontente, s'étaient jetés dans le triste complot qui éclata plus tard et que le ministre sut déjouer.
La dernière dépêche donne les détails de l'échec de la conjuration. Malagrida se fait encore illusion sur lui-même et sur les autres Pères. Il se dit inattaquable par la vengeance du ministre, mais il avoue que l'épouse adultère, à qui son salut a été promis par l'amant royal, a nommé tous les conjurés (3).
(i) « Tandem perûdi patronum ministri Bimul cum illo supre* mam posse pati perniciem. »
(2) a Nefandâ lue Lusitanicam terram purgandam ulteriùs aaivandamque Societatem Jesu. d
(3) « Nil pronostris timeDdum. Uxor adultéra, pro salute ab amatore regio promiçsà, omuia detexit. »
L'événement prouva les étranges illusions du Père Malagrida. Don a Teresa, pour éviter la question et sauver sa vie, découvrit tout ce qu'elle sa* vait de la part que les Jésuites avaient prise à la conjuration. Il ne fallait rien de plus, à cette époque, encore aux mœurs rudes et sanglantes, pour établir une culpabilité. Le farouche Pombal ne s'en gêna pas ; il mit l'Inquisition dans ses intérêts. Ce tribunal de moines dominicains ennemis des Jésuites, n'ayant pas à s'occuper du crime de lèsemajesté, qui d'ailleurs n'était pas facile à prouver, inventa le crime d'hérésie et livra Malagrida comme hérétique au bras séculier, et le malheureux Père mourut étranglé et brûlé dans un auto-da-fé solennel. Si cette mort fut une iniquité, les enfants de saint Dominique en furent les lâches complices •
Notre Général Ricci, d'un caractère fier et intraitable, qui n'avait pas prévu, dans son étroitesse d'idtes, jusqu'où peut aller la vengeance d'un ministre tout-puissant, eut à déplorer sa faiblesse de n'avoir pas arrêté le zèle stupide et mal éclairé de son aller ego en Portugal .
Ricci fut bien plus mal inspiré encore lorsqu'il permit aux Jésuites espagnols de se mêler d'une affaire, presque indigne de l'histoire, qui éclata à leur suggestion en 1760 à Madrid.
Les dépêches dénotent dans nos pauvres Pères un tel aveuglement, une ambition si misérable, que
BÉVÉUTIONS HISTORIQUES 16T
j'ai presque honte pour eux, et surtout pour Ricei^ un Général de l'Ordre, d'être descendu si bas.
Voici les faits recueillis de plusieurs dépêches que je résume rapidement. Elles sont écrites par un Père Martinez qui, comme Malagrida à Lisbonne, semble tenir à Madrid tous les fils de Tintrigue.
Il s'agit, qui s'en douterait aujourd'hui? de celte^ charge, tant convoitée alors, de confesseur du Roi^ Celait le Père Osma, dominicain, qui remplissait à la cour de Madrid ce poste de faveur. Le souvenir de^ l'influence que les Jésuites avaient eue en France^ pendant tout le long règne de Louis XIV, empêchait les Jésuites espagnols de dormir. Us se figuraient que, maîtres de la conscience du roi, tout irait en Espagne à leur guise. Et soit cette ambition que les dépêches avouent d'une manière plus que brutale (1), soit haine des Dominicains, complices de Pombal, haine qu'elles n'ont pas davantage, sinon la charité, du moins la prudence de voiler (2), soit cette vengeance d'en haut qui éclate, quand l'orgueil des corporations, comme celui desindividus^ s'élève trop haut, en les aveuglant pour les perdre, ils eurent recours à des moyens que mes
(1) « Fœduro, sicut et tamdiù in Galiià, unum ex nostris non esse à confessionibus Sacras Majeslalis. »
(2) a Nobis infensissimusOrdo Fratrum prxdicatorum PalrcmMalagridam igni mandavit. De inimicts \indictain sumamus. »
dépêches chiffrées me démontrent misérables et infâiries. Le Père Martinez était à la tête du mouvement, et c'était lui qui, dans une correspondance , habile, faisait croire au pauvre Général Ricci tout ce qu'il voulait. Il imagina une odieuse fable pour enchaîner à jamais le roi à la Compagnie : ce fut de lui insinuer qu'il tenait aux Jésuites par les liens les plus sacrés ; en d'autres termes, que la reine sa mère avait eu un Jésuite pour amant. On sait qu'en effet la légitimité de Charles III a été mise en doute, et il ne l'ignorait pas.
Martinez raconte qu'ayant obtenu une audience de Charles III, il lui avait représenté quel honneur ce serait pour la Compagnie qu'un Père fût son confesseur ; — que le très-révérend Général attachait à cela le plus grand prix ; — que de tous les souverains de l'Europe le plus pieux ne pouvait refuser cette confiance à un Ordre qui occupait le premier rang dans l'Éghse (1). Le roi, silencieux, n'ayant pas paru disposé à accéder à cette demande, le Père avait cru devoir lui insinuer « qu'il y avait des liens intimes qui l'unissaient à la sainte Compagnie, les plus intimes qui pussent être, puisqu'ils tenaient à sa naissance (2). » Cette révéla-
(i) « Quod Piissima Majestas illastri Societati Jesu, primatum in Ecclesia gerenti, hanc fiduciam dencgare non posset. (Dépêche chiffrée.)
(2) Altamen sanciœ Societati arclissimia jmctum esse Uegem m-
RÉVÉLATIONS HISTORIQUES i69
tion/deraveumème de la dépêche, n'avait pas convaincu le roi. 11 s'était écrié en colère : « Me prendriez-vous pour un bâtard? L'on vous a trompé. Père, par une stupide fable (1). », Et; tout pâle, il avait gardé un silence terrible, après lequel le Jésuite mal inspiré n'avait eu qu'à sortir du palais.
Vaincus sur ce terrain scabreux, et ne se doutant nullement des conséquences de leur indiscrète révélation, ils imaginèrent une autre intrigue, dans laquelle ils espéraient compromettre les Dominicains et arriver ainsi, une fois leurs rivaux en disgrâce, à cette bienheureuse charge de confesseur de Sa Majesté Espagnole.
Un frivole prétexte amena dans Madrid une insurrection formidable. Le Père Martinez raconte que, le Jeudi saint, pendant les stations d'usage dans les églises, les conjurés devaient attendre le roi, lui dicter des conditions sur les rigueurs de son gouvernement, et particulièrement sur la réforme que le roi avait ordonnée des grands manteaux appelés capds et des larges chapeaux appelés chambergos. 11 parait que les Dominicains
éuîi», arctissimis quippe quœ ad Régis natmiaiem aUincreiU. <Mème dépêche.) .
(i) a Iratum Regem exclamasse '. — Num me spurium putares? Delasus es; Pater, stoiidà fabulÂ. — Paliidumque oonticuisse. » (Même déptebe.)
170 (£ jËSurii
avaient pris la défense de ces fameux: ebapeaux^ et encore n'était-ce pas une calomnie de nos Pères? Toçig^piirs est-il qu'au moment de la découverte du cûmpjpt^ le^ Dominicains furent accusés ; sur la notion qu'on avait du caractère du roi, il n'y avait pas de doute qu'ils ne fussent pour jamais disgraciés.
Rien n'arriva comme l'exalté Martinez. l'avait prévu. L'émeute, préparée par les Jésuites, éclata, mais avant l'heure (4). Elle prit des proportions colossales et dura plusieurs jours. Un certain nombre de Jésuites furent saisis distribuant de l'argent dans les groupes. Plus tard, voyant qu'on allait plus loin qu'ils n'avaient voulu, que le coup était manqué, que les conjurés qui devaient accuser les Dominicains n!avaient même pas paru dans la foule, puisque la petite scène organisée par les Jésuites, d'accord avec les mécontents, ne devait avoir lieu que le Jeudi saint, ils eurent peur, et se jetant comme pacificateurs au milieu du peuple, ils le calmèrent comme par enchantement (2).
La fierté royale fut humiliée. Le petit-fils de Louis XIV, le roi de cette nation qui avait appar-
(1) « Dominicâ Palmarum, seditiosas turmas vidimus domum Squiilacii miniâtri invadeates urbemque tumaltuosè percurrentes» Dum diem indixeramus Feriie quintSB majoris hebdomadae, qaum Sacm Majestas in eoclesiis cracem veueraretur, tuucque viri pertinaees regem manu tenerent et mioaciter alloquerentur. »
(2) « Ipsemet turbam alloqui multoties sedareque subito curavi.»
tenu à Gharle^-Quint, jura une éclatante ven* geanee, non pas contre cette frivole jeunesse qui voulait garder le vieux costume si favorable aux aventures , mais contre les instigateurs de cette petite Fronde à laquelle il ne voulait pas laisser s'habituer les Espagnols, toujours si respectueux devant leurs rois- Une enquête sévère, minutieuse» d'un secret que pas un Jésuite, eux réputés si fins, ne pénétra, fut faite et dura une année, après laquelle, au moment où tout paraissait assoupi, où rien de la part du roi, toujours bienveillant pour les Jésuites, n'indiquait qu'il eût le moindre soupçon sur les véritables auteurs de Téchauffourée, parut une pragmatique qui supprimait la Société de Jésus dans toute la monarchie espagnole.
Tout cela pour une petite rivalité et pour une petite ambition ! Charles III, dans un entretien secret avec l'ambassadeur de France (1) au sujet de l'expulsion, assura que, s'il avait quelque reproche à se faire, c'était d'avoir trop épargné ce corps dangereux ; et poussant un soupir, il s'écria : ci J'en ai trop appris. »
La correspondance de Martinez lave Charles III du reproche d'avoir condamné desinnocents et de s'être laissé conduire par les haines philosophiques de son ministre d'Arunda. Nos malheureux Pères avaient
(i) Dépèche du marquis d'Ossun au duc de Ghoiseul.
1?2 LE JÉ$mTB
été les artisans de leur ruine. Ils furent ^[nbarqués sur des navires en destination sur les États du Pape. Ricci, qui avait perdu la tête et voulait, aux yeux de l'Europe, faire jouer à TOrdre le rôle de martyr, fit si bien auprès du Pape qu'on refusa de donner l'hospitalité aux malheureux Jésuites espagnols. Ce fut à la générosité du philosophe Choiseul qu'ils durent de ne pas mourir sur les vaisseaux qui les portaient, repoussés par leur Général et par le Pape. Ils furent reçus par pitié en Corse, où le fou Martinez mourut, laissant cette honte à l'Ordre, honte dont Ricci avait été l'in* croyable complice.
Quand je rapportai la fatale liasse au Père Général et que je lui exposai le résultat de mon travail» il me dit froidement :
— Cela ne m'étonne pas. Nos Pères étaient fous d'orgueil à cette époque, et Ricci plus que tous les autres.
Ces révélations m'impressionnèrent pénible*? ment. J'ai oublié de mentionner une foule de lettres venues de France au temps de la Ligue, et qui me présentaient les Jésuites comme de véritables forcenés.
Chose inconcevable! pendant qu'à la suite de misérables complots on expulsait légitimement nos Pères d'Espagne et de Portugal, c'était pour un motif de tout point honorable, leur refus d'ab^
aoudre Louis XY tant qu'il garderait la Pompadour, qu'ils étaient chassés de France. Mes dépêches chiffrées étaient formelles sur ce point. La favorite avait garanti Texistence de la Société en France, si de Rome on eût voulu donner Tordre au confesseur du Roi de tolérer un conunerce qu'elle déclarait innocent depuis quelques années. Probablement ces assertions ne s'accordaient pas avec les aveux du royal pénitent. Le Père initié se nommait Salis. Il écrivait à Rome que les Jésuites n'arvaient nul besoin de la protection de madame de Pompadour ; qu'ils étaient soutenus par le parti hostile à la favorite, à la tête duquel était le Dauphin ; que ce prince, de mœurs pures et profondément religieux, ne pardonnerait pas au confesseur du Roi de jouer auprès de celui-ci le rôle du Père la Chaise auprès de Louis XIY ; que l'appui de l'héritier du trône valait mieux pour la Compagnie et était plus honorable que celui d'une femme dont la puissance pouvait n'être qu'éphémère.
Le Père racontait, dans une autre dépêche chiffrée, que le Père de Sacy, qui d'abord s'était montré assez partisan de madame de Pompadour, avait complètement abandonné ses intérêts.
Chose singulière, je trouvai là le nom de Flaviac.
Il s'agissait du père du marquis de Flaviac, affilié comme son fils l'a été plus tard à la Compa-
gnie. 11 voulut la débarrasser de la honte d'avoir à subir Tappui de la Pompadour ou du danger de l'avoir pour ennemie ; il ne trouva rien de mieux pour cela que d'intriguer pour donner au roi une nouvelle maîtresse : il crut avoir réussi ; mais la femme qu'il avait choisie pour cela, bien que belle et d'une noble maison de la province, ne sut pas fixer le monarque. L'intrigue du pieux affîlié des Jésuites échoua. Madame de Pompadour sut d'où venait le coup, et elle se posa résolument en ennemie de la Société.
Les Jésuites, fortement patronnés par le parti hostile à la Pompadour, comptèrent sur ce parti pour braver la favorite et le premier ministre Ghoiseul; ils se trompèrent. Leur résistance se trouva conforme aux lois de la morale ; mais elle avait été inspirée par une politique personndle qui lui ôte toute sa gloire.
Outre les impressions pénibles qui me restèrent de l'étude de ces documents sur l'abaissement moral dans lequel était tombée la Société de Jésus, je pris une triste idée de la prétendue habileté de ses membres. Je les avais vus donner dans les pièges les plus grossiers, soutenir d'ignobles intrigues et se servir de moyens pitoyables. Qu'eussent fait de plus des brouillons et' des maladroits?
De plus, j'acquis la certitude que, dans tous les événements politiques, nos Pères avaient exercé
RÉVÉLATIONS HrSTORlQUES 175
une influence presque toujours occulte, et que. Jésuites espagnols. Jésuites français. Jésuites allemands, etc., etc., ils s'étaient préoccupés d'une seule chose, non de l'intérêt de leur pays, mais de €elui de l'Ordre. Je me le disais toujours, les Jésuites n'ont pas de patrie.
Le moment de mon départ pour la France arriva. Le Père Général me dit un jour :
— Vous avez une audience de Sa Sainteté : elle aime à bénir nos Pères qui vont en mission. Le Pape, quoique vieux, est aimable; il vous recevra bien. Oh! que nous perdrons quand il mourra!
Je me rendis au Vatican à l'heure indiquée pour Taudience.
La salle d'attente était pleine de monde ; on y causait. 11 y avait là, outre les prélats de service auprès du Pape, d'autres prélats, des nobles romains, des membres du corps^ diplomatique. En attendant que je fusse reçu, j'engageai Tentretien avec un religieux dont la figure, pleine de distinction et d'intelligence, me frappa. J'avais peu vu d'aussi belles têtes romaines. C'était le Père Ven-
tura , général des Théatins. Je devais plus tard le rencontrer à Paris, où, exilés l'un comme l'autre, lui de sa patrie, moi du Gesù, nous pûmes nous raconter nos aventures et nous plaindre de nos disgrâces.
Il était alors à l'apogée de son talent comme orateur. Sa réputation était faite à Rome. 11 se sentait appelé à jouer un rôle.
Le Théatin, un peu loquace, qui n'avait rien de la réserve que Ton prend au Gesii, me parla avec un abandofi incroyable.
— La fin de ce règne, me dit-il après les préambules qui amènent toujours de pareilles confidences, nous prépare un triste avenir. Le Pape vieillit extrêmement. Ceux qui l'approchent de plus près disent qu'il en a pour bien peu de temps. Il tient encore à donner des audiences ; mais il n'est plus que l'ombre de lui-même, et j'ai voulu le voir une fois avant qu'on nous dise que les audiences ont cessé.
Il mourra sans se douter des embarras quil. laisse à son successeur. Les prisons regorgent de patriotes, arrêtés pour unique crime d'aimer la liberté. Nous savons que les Romagnes s'agitent et supportent avec impatience le joug pontifical, que soutient seule Toccupalion autrichienne. Sans I l'armée étrangère, elles seraieçt en pleine insur-
178 t£ JÉSOITË
rectioa. Rome se tait; mais elle est touie prête elle-même à se Jever en masse et à réelamer deis^ garanties de liberté. £Ue attend le ncmveau gouvernement. Elle est polie et ne veut pas troubler les dernières heures d'un vieux Pontife. Mais le successeur de Grégoire XVI devra renoncer au système compressif qui domine aujourd'hui, ou se préparer à une explosion terrible.
Et le Père ajouta une foule de détails qui me prouvèrent qu'en effet il y avait à Rome un mécontentement qui atteignait a cette heure sa limite. Sa dernière parole me frappa :
— Il nous faut un Pape libéral !
Grégoire XVI fut pour moi, dans l'audience qu'il m'accorda, d'une affabilité toute paternelle.
11 me dit que mon nom lui était connu, que j'allais exercer mon ministère apostolique au milieu de ces anciennes familles françaises qui avaient conservé le culte de leurs pères.
— Dites-leur, du haut de la chaire, que le successeur de saint Pierre les bénit.
Il me donna à moi-même, d'une nianière touchante, sa bénédiction. 11 n'avait pas voulu que je baisasse ses pieds; mais il m'avait tendu la main, et j'avais baisé avec effusion son anneau, que retenait à peine cette main longue, décharnée et tremblante.
LE mS TEHTURA 1
Je ne devaû pins revoir ce Pontife, qui ré^a avec une inflexibilité systématique, et qui s'éteîgnit, en croyant avoir ^auvé la pa^uté par ses ri* gueurs contre les aspirations libérales se faisant jour alors dans toute Tltalie. 11 avait conoprimé rélément fougueux qui devaii produire une révolution.
Je rentrai triste au Gesù. Des presscntimeaU
vagues étaient en moi. Le langage du Père Ventura, quoique empreint de ces exagérations de la forme que ne savent pas éviter les natures ardentes, m'avait paru d'une grande justesse quant au fond. Je sentais que Rome était sur un volcan; et, une fois la révolution déchaînée au sein de ces populations ardentes de l'Italie, jusqtfoù n'iraîteliepas?
Qu'était-ce que la foi des Italiens? Une traditioD et une routine. Résisterait-elle au choc des opinions» aux manifestations lil»*es des doctrines antichrétienoes ? Je ne le pensais pas. La révolution politique serait donc £atalement une révolution reUgieuse. Et si le clergé romain, avec un gouverjBement de fer, avait déjà si peu de puissance sur les masses, que serait-ce qua^nd le peuple, enivré de iil^rté, regarderait comme son premier bien de hrîser le joug sacerdotal?
Je vins rendre compte au Pèir Roothaan de
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l'accueil que m'avait fait le Saint-Père; je lui rapportai l'entretien du Père Ventura.
— Un Pape libéral ! s'écria, avec une expression indignée, le très-révérend GénéraL Mais le Père Ventura n'y pense pas, il est fou ! Ils feraient de belles choses avec le libéralisme ! Je n'en donnerais pas pour six mois au nouveau Pape, et nous serions perdus.
J'écoutais.
— Oui, ajoula-t-il, ils sont là six ou sept dans le Sacré Collège et dans le haut clergé romain, gens ' d'un certain esprit, mais qui n'ont pas de bon sens, que je vois rêver un Pape roi constitutionnel, ayant une chambre des députés, des ministres responsables, et trônant, en roi nominal, au Vatican. S'ils venaient à réussir, à faire introniser un Pape dans leurs idées, nous verrions le dernier jour de la papauté.
Rien que cela, Père de Sainte-Maure ! N'oubliez pas que je vous l'ai dit. Je survivrai de bien peu à notre énergique Pontife, si tant est que je lui survive. Mais malheur si l'on faiblit ! Un Pape libéral ! Allons donc ! Un Pape qui donnerait un démenti formel à la magnifique encyclique Mirari vos y en accordant aux Romains la liberté civile et religieuse, et même la liberté de la presse ! Ces ^ hommes-là sont fous, vous dis-je !
Le vieillard était visiblement troublé.
Je voulus me retirer , il me dit :
— Vous partez dans quatre jours ; j'ai une mission de la plus haute importance à vous confier. Venez dans deux jours, à notre heure, vous savez. Nous aurons à causer de choses très-sérieuses.