LA RÉVOLUTION AU GESU
égoïste comme les vieillards près de la tombe; mais ils seront acces^les à la peur.
Donnons pour unique mot d'ordre cette parole : Un Pape libéral.
£t qu'on ajoute ceci : Mdrt au conclave, s'il nonune un Pape absolutiste !
Il me répugne que, pour avoir un peu de liberté, nous ayons besoin de recourir à l'intimidation; mais il faut prendre les honmies comme on les trouve, et d'ailleurs, conune disent nos bons Pères les Jésuites, et il se tourna avec un sourire vers le Père G. .. et moi, la fin justifie les moyens.
Après le Père Ventura, un menibre distingué du barreau romain prit la parole. C'était une des notabilités du parti avancé. Son discours fut trèshabile. Il approuva les paroles de conciliation du prince Tommaseo; il félicita le Père Ventura de s'être mis sur le terrain pratique.
— Nous serons un jour des hommes de tribune ; mais laissons là cette gloire. Nous avons pour le moment une tâche plus périlleuse et plus honorable, celle d'être saintement des conspirateurs pour sauver notre patrie.
Le succès est évidemment dans notre énergie. Les révolutions à l'aide des procédés insinuants ;i'aboutissent pas. Plus nous pèserons, par le sentiment de la crainte, sur la décision de ces vieillards, plus nous hâterons le moment de là déli-
Si4 LE JÉSUITE
vraiM». fe propose donc ^adopter te j^n plein de sagesse du révéreod Père Ventura. Mais, ne nous le dissimulons pas, notre œuvre ne sera que commencée. Il nous faudra ensuite une persévérance de tous les instants pour obtenir la moindre réforme. Le nouveau Pape voudra jouira il voudra ménager le parti éternellement conservateur, auqud, par instinct, il appartiendra plus qu'an parti de la liberté.
La proposition du Père Ventura fut longtemps débattue dans une espèce de œnversation libre, où beaucoup de» membres du comité prenaient la parole, et où je remarquai le grand sens de ces Romains. Elle fut adoptée ensuite à Timmense majonte.
Elle contenait toute la révolution romaine; eHe en était le puissant moteur. .
Vf
LE GOliXTE GAUONABO
Nous desoeoKttmes lentement et sans bruit l'esealier qui, de la salle où nous étions réunis, conduisait à rintérieur de la basilique. La foule allait et Tenait^ compacte et bruyante. La piété est pour peu de diose dans ces promenades aux lieux de prière; mais Ton voit et Ton se distrait. Je voulus rester quelque temps dans l'église, pour étudier ce mouvement populaire. Le Père G..- Jïie dit qu'il reotraii au Gesù^ et il me laissa.
La basilique de Latran a perdu les immenses proportions qu'elle avait aufrelbîs. Brûlées par un iooendie, ses trois nefs ont été réédifiées, et ses colonnes antiques ont été remplacées par d'énormes pilastres. La façade, avec ses colonnes colossales de travertin, est assez imposante. Je s<Hlais sur la grande place et j'étais auprès de l'obélisque de
Constantin, lorsque tout à coup un étranger, aux formes les plus douces et les plus polies, m'aborda.
— Vous êtes le révérend Père de Sainte-Maure? me dit-il avec un accent très-pur qui m'annonçait un Parisien.
. — Oui, monsieur, lui dis-je.
Et en même temps je reconnus M. ***, agent du comité démocratique, chez lequel je m'étais présenté à Paris.
-^' Voudriez-vous m'accorder un moment d'entretien ? me dit-il.
— Mais très-volontiers.
— J'ai une voiture de place ; nous irons vers la porte San-Lorenzo faire une petite promenade solitaire. Nous causerons librement.
Il fit un signe à un cocher romain, et une lourde calèche s'approcha ; je montai, et l'entretien commença.
— Père, me dit-il, donnez -moi la main ; nous sommes frères.
Je tendis la main à cet homme pour lequel j'étais déjà si favorablement prévenu.
— Je ne vous aurais pas soupçonné d'être des nôtres, me dit-il. Vous venez du comité, vous avez pris part à sa grave résolution sur la motion du Père Ventura et de Tavocat S..,
J'étais étourdi de cette révélation. Je me disais à part moi : Il y a donc eu des traîtres^ pour que
déjà mon nom ait été divulgué avec ceux de» membres de ce comité. Je suis perdu.
M. *** s'aperçut de mon trouble.
— Ne craignez rien, me dit-il, le seul traître, c'est moi. J'étais avec vous au comité. Vous ne m'avez pas aperçu, mais^ je vous ai très-bien remarqué; seulement j'ai voulu, pour vous aborder, attendre que vous fussiez sorti de l'église.
Je me sentis rassuré.
— Mais comment êtes-vous à Rome? lui dis-je.
— A peine avons-nous reçu à Paris la nouvelle que Grégoire XVI était gravement malade, que le comité démocratique m'a délégué pour m'entendre avec les comités romains. C'est l'avocat S. . . qui m'a introduit aujourd'hui dans le comité dont vous faites partie. Je vois avec bonheur que, malgré les nuances qui vous séparent de l'autre comité, vous avez un but identique.
— Je vous. avoue naïvement, lui dis-je, que j'ignorais l'existence d'un autre comité. J'ai compris l'importance de la motion proposée devant moi, et les raisons données par leurs auteurs m'ont convaincu. Je travaillerai dans ce sens parce que l'intérêt de l'Église et de mon ordre s'y rattachent; mais quel est l'autre comité?
— Il diffère bien peu du vôtre, sinon qu'on y crie un peu plus. On y maudit les cardinaux, les prélats, les Jésuites ; mais, quant au fond, c^est la
même chose. J'admire la nietteté d'esprit de cefr Italiens; ils vont ad rem. Vous avez vu comment, en qpaelques mots, ila ont débrouiJlé une situation où nous, Français, avec tes* grande mot^ d'égalité et de fraternité, nous eussions pataugé pendant six semaines.
— J'en conviens avec vous.
— Mais c'est très-pratique ce (pt'ib ont résote là. Certainement ils réussiront.
Je lui fis part (te ma position difficile aii milieu de la Société de Jésus ; je luî pariai (te naes idées de réforme.
. — Ohî Père, m.e dit-il» un ordre Qomme te votre sincèrement dévoué aux idôe^. de liberté, avec le puissant stimulant que donne la religion, la force du principe d'association et votre oi^nisation intérieure si habile» changerait, avaat un demi-siècle,la face du mondôt.
Hélas 1 nous le sentons bien, c'est ce tevier de la r.eligioi3i qui nous manque. Vou5 l'avei^ vouô* ce levier. Père, réussissez ; soyez le réformateur de la Clompagnie de Jésus, et vous donnerez les meiJr leurs soldats du progrès et de la liberté. Kous sor rions bien forts sur les masses si nous pouvions, à nos grandes idées humanitaires,, unir un enseignement religieux qui allât à leur^ traditions et à leurs instinct».,
. Je fus enchanté, pendant cet entretien, dont je
n'ai retenu que les idées générales et qui dura plus d'une heure, de la modération, de la franchise de cet homme.
Nous élions reotrés dans la partie centrale de Rome. Nous débouchions du Campo-Vaccino, et il était conrenu qu'il me laisserait auprès de Tare de triomphe, aux pieds du CafHlole, quand il me dit:
— Père, vous avex confiance en moi?.
— Oui^ lui dis^e.
— Je vais vous faire une proposition. En Faceeptant vous aurez à y gagner pour votre ordre.
— J'accepte donc,
— Vous sortez do comilé de l'aristocratie romaine ; venez à celui de la démocratie ; présenté par moi, vous serez reçu.
J'héâitai.
Il s'en aperçut.
— Ne craignez rien, me dit-8, dans la démocratie romaine les formes sont rudes, voilà tout. H y a la même haute raison, la même prudence,, le même bon sens qu'ailleurs.
H fauf , quand on veuf entreprendre une grande dMse, savoir un peu comment se passent les affaires humaines. Je suis sûr de votre discrétion, et moi-même je ne me compromettrai pas. Nous ne sommes, pas des traîtres; venez donc, vous verrez tout de plus près.
Je bravai tous les instincts intérieurs qui me disaient qu'après une première imprudence à Sainte Jean-de-Latran, il était sage de ne pas en faire une seconde, peut-être plus grande encore, en allant à la séance du comité populaire. Cependant M- *?* m'avait dit que c'était dans l'intérêt de mon ordre; ceci me détermina.
Mon compagnon se pencha à la portière ; il dit quelques mots en italien au cocher, et la voiture partit vivement. Nous atteignîmes le pont du château Saint-Ange, puis tournant à la gauche de la colonnade circulaire de la grande place de Saint- Pierre, nous nous enfonçâmes dans plusieurs rues tortueuses et s'enchevêtrant les unes dans les autres, lesquelles m'étaient complètement inconnues. Nous descendîmes. La voiture reçut ordre de nous attendre sur le quai du Tibre, avant le pont.
• Nous entrâmes par un corridor obscur; nous traversâmes plusieurs petites cours, d'autres corridors plus obscurs encore. Nous montâmes à un premier étage; de là, suivant une petite galerie à jour, qui donnait sur un jardin fermé de très-hautes murailles, nous frappâmes à une porte dissimulée derrière une tapisserie,- et qu'un œil exercé pouvait seul reconnaître.
Un homme parut.
M. *** lui fit un signe cabalistique que je ne compris pas. La porte s'ouvrit devant nous. L'homime
nous précéda, et, après avoir marché quelques instants, nous descendîmes un escalier éclairé par ces petites lampes de cuivre dont on se sert, en Italie, dans les pauvres ménages. Notre guide prit une de ces petites lampes, et nous nous engagea-* mes dans un conduit souterrain étroit, et qui me parut très-long à parcourir. Nous montâmes ensuite un escalier, et nous arrivâmes à une autre galerie à jour, semblable à la première et donnant comme elle sur un jardin. Tout était d'un silence morne autour de nous, et depuis que nous avions franchi le seuil de ces habitations mystérieuses, cet homme aux lèvres muettes était le seul être humain que nous eussions vu.
Bien qu'en revoyant le jour je me fusse senti respirer plus librement, je n'étais pas sans inquiétudes.
— Ces précautions sont nécessaires à Rome, me dit notre étrange conducteur, qiii probablement devina, à ma pâleur, les impresions que je ressentais.
11 frappa.
Un autre personnage parut. Même silence, mêmes signes bizarres de M. ***. Nous fûmes introduits. Encore un escalier mal éclairé par une petite lampe de cuivre qu'il fallut descendre. Mais cette fois nos tours et détours étaient terminés.
263 i£ JÉSUITE
Comme Énée, j'étais dans le palais infernal de k Sibylle.
Une salle était devant nous. Un de ceux qui pa* raissaieni les commissaires de la réunion s'approcha» M* *** fit encore des signes, sans doute pour lui et pour moi, et, se penchant à son oreille, il lui dit une parole.
— Frères, entrez ! dit avec assez de solennité le commissaire.
Quelques sièges vers le fond de la salle étaient inoccupés. Le commissaire, nous prenant par la main, nous y conduisit poliment.
La séance, que notre arrivée avait interrompue, reprit.
La salle mal éclairée de quelques petites lampes était une véritable charbonnerie. On distinguait à peine les visages. J'étais placé de manière à voir mal ; mais je jugeais mes hommes à leurs vêtements et à leur langage.
L'animation reprit bientôt.
— Orateur, continuez, dirent plusieurs voix.
— Je dis donc, frères, que les nobles Romains comprennent l'importance de s'unir à nous. Notre mot d^ordre : — Pression mr le conclave par la peur, pour obtenir un pape libéral, — a été adopté avec enthousiasme par les membres du comité aristocratique. Il y avait là des hommes du clergé, des prélats, des moines. Le même sentiment anime
LE COMITÉ CAKBONABO SÎS^
tous les cœuts : la patrie à affranchir ! les réformes à rédamer! Vous le dirai-je même, le patriotisme a remué le vieux régime absolutiste et monacal jusque dans ses profondeurs. Des Pères Jésuites, dont les idées libérales nous sont garanties, étaient là.
— Pas de Jésuites! «
— A bas les Jésuites !
— Les Jésuites nous trahiront !
— Non ! non ! Ceux-ci sont d'honnêtes gens ! Us isont pour nous.
— Oui, des sbires déguisés sous l'habit de Jésuites !
— Non ! non ! Ce sont d,es hommes d'honneur.
— Je ne crois pas aux Ignaciens !
— Nous n'aurons la liberté que lorsque le Gesù sera en cendres.
— Défîons-nous des Jésuites !
— Frères, vous vous trompez, dit une voix plus iente.
Et eHe sortait d'une bouche que l'assemblée ^vait coutume d'écouter, car il se fit un profond silence.
— Vous vous trompez, conlinua-t-il ; ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais, ce sont les institutions. Soyons des révolutionnaires intelligents. Appelons è nous Ions les hommes dévoués, n'importe de quelle dasse, de quel ordre, de quelle
capacité, pourvu que la grande idée marche ! Un Jésuite qui devient notre frère, je l'aime doublement : il a foulé aux pieds ses préjugés; il s'est élevé jusqu'à la sainte démocratie; c'est le bon carbonaro, et je l'aime ! ,
Cette parole, comme la rude semonce d'Éole aux vents déchaînés, amena un peu de calme dans la bouillante assemblée. Je ne m'y trouvais pas fort à mon aise. Où étais-je descendu? Comment avais-je pu risquer cette grosse. aventure?
— Vous voyez, me ditM. ***, que cela crie, mais que le fond n'est pas mauvais. Le peuple est partout le mêçie, tour à tour violent et doux comme l'enfant.
— Vous avez raison.
Je répondais du bout des lèvres. Ces grands enfants m'effrayaient un peu.
L'homnie qui s'était fait l'avocat des Jésuites libéraux pérora quelques instants encore. On voyait que c'était un esprit inculte, comme la plupart de ceux qui formaient l'assemblée. Mais il se faisait écouter par un grand fond de simplicité et de bonhomie. Le peuple se rend toujours au langage qui lui paraît le moins étudié. Son instinct lui dit que l'éloquence parée cache des pièges.
— Cet homme qui vient d*être écouté si attentivement, me dit M. ***, est unTranstevérin, Angelo Brunetti, à qui l'on a donné le nom de Cicirruac-
chio. C'est une de ces natures fortes et bruyantes, comme il s'en trouve en temps de révolution , et dans lesquelles s'incarne la pensée de tout un peuple. Cet homme jouera son rôle. Les chefs du comité le ménagent beaucoup. On le style déjà; il guidera le peuple et le naodérera au besoin.
L'orateur qui parlait quand nous sommes entrés est l'avocat S..., que nous avons déjà entendu à la salle Saint-Jean-de-Latran.
Je crus que l'orage était passé pour moi, et une immense curiosité venant à l'emporter, je me mis à écouter les curieuses motions de (^s orateurs populaires qui n'avaient pas la moindre connaissance de l'art, et dont quelques-uns m'étonnaient par leur raison vigoureuse.
Vint un monàent où une petite voix, timbrée et vibrante, mais adoucie, de loin en loin, par des intonations plus douces, domina le bruit. J'écoutai avec attention.
— Frères , je ne viens point contester ce que vous venez d'entendre. Qui plus que moi aimerait l'accord universel dans la grande patrie romaine? Mais j'ai beaucoup vécu, j'ai voyagé; j'ai assisté à des révolutions, et c'est une profitable école. Eh bien ! je viens vous dire un mot cruel, un mot qui me brûle les lèvres et que je ne puis pourtant retenir.
266 LE jÉsïïrrE
La curiosité était excitée au plus haut point.
— Partec ! parlez 1
— Ce mot fatal, le mot <temier de Fexpérience est oelui-ci : que la conciliation ne sert à rien dans les révolutions, et que la force seule, cette dernière maîtresse du monde , peut dominer les situations complexes où tant d'intérêts sont en présence. Il n'y a que deux dictatures qui aient jamais jfait quelque œuvre sérieuse au temps des crises sociales : l'une plus douce, parce que c'est celle d'un homme, et que Ton adoucit un homme; l'autre, celle d'un comité, plus terrible, plus implacable, parce qu'oui ne fléchit pas plusieurs hommes qui n ont qu'une part de la dictature.
L«5 Romains du vieux temps, si jaloux de la liberté, avaient compris qu'ils devaient, de temps en temps, reooorirà la dictature. C'était un homme qu'ils prenaient, et cet homme déposait le pouvoir quand la chose publique avait repris son coots ordinaire et qu'une grande difficulté était vaincue.
Croyez bien que nous jouerons un jeu d'enfent tant <pîe nous resterons, avec nos aspirations généreuses, devant la politique rouée de nos éternels dominateurs.
Pauvres ftomains , vous croyez attendrir oes cardinaux^ ces prélats, ces lésuites, ces moines de toute robe, ce Pape Id-méme à ^i vous crierez : Evviva il santissimo Padre ! Pauvres Romains, je
LE COICITÉ CARBONARO ^7
TOUS reconnais bien là, comme on reconnaît Finsooence aux agneaux qui bêlent» aux colombes qui roucoulent* Esl-^e que le bêlement des agneaux apaise les loups <ies boîs ? Est-ce que le chant des colombes arrête les vautours ?
Voilà près de dix siècles que le gouvernement des prêtres pèse sur nous^ pauvres Romains! Quelquefois ce joug a été doux. On amusait nos pèKs dans lé temps des empereurs avec les jeux du Colisée, et le bié venait d'Afrique pour qu'ils eussent du pain, La Rome papale nous a donné des jubilés, des trkluo^, des fêtes de canonisation, des illuminations à la grande coupole, j^u'y a-t-il eu de plus ou de moins ? La forme de Tesdavage a changé : voilà tout.
Aujourd'hui, obtenir des prêtres, sios gouv^nants^ quelques pauvres réformes qu'ils nous retireront au premier jour, au souffle d'une réaetkHi qui rendra plus sévère leur «domination^ c'est une politique d'enfants à laquelle on ne s'arrête que quand on prend les révolutions comme un jeu.
Je le ciaifid bien, frères, nous alknis jouer à la révolution. Nos ennemis éternels se courberont quelque temps devant l'orage, et, quand la fougue poputeire sera passée, ils recommenceront leur tyrannie.
— Frère orateur, concluez! dit une voix que je reconnus pour celle de Cictiruacduo.
— Ma conclusion est très-simple :
Portons notre bât! Courbons-nous encore sous la servitude du prélat, du Jésuite et du moine, si nous ne nous sentons pas la force, à l'aide d'une dictature implacable, de détruire à jamais la puissance séculaire qui nous écrase !
Quel était l'homme qui avait tenu ce langage d'une logique révolutionnaire inflexible ? Je ne l'ai jamais su. Mais son discours excita une véritable tempête dans l'assemblée; les cris, les imprécations, les paroles de rage, se mêlaient aux mots de : Silence! Parlez! Faites une motion !
Le Deus ex machina prit la parole. C'était notre Cicirruacchio.
— Frère, je ne dis pas que vous vous trompez, et je reconnais que le peuple, par tous pays, est de race moutonnière. Mais qu'on y prenne garde ! quelquefois il devient lion, (Rires et bravos.) Jfe ne voudrais pas que Rome se souillât d'une révolution sanguinaire. (Très-bien I très-bien!) Tant pis pour nos ennemis s'ils amoncellent les tempêtes, ils recevront les coups de la foudre !
— Bravo ! bravo ! Oui ! oui ! Mort aux Jésuites ! mort à nos ennemis !
— Non pas, reprit Cicirruacchio, mort à personne! (Très-bien! très-bien!) Faisons un pont d'or à nos ennemis ! Le peuple a des jours devant lui. Les pouvoirs usurpés sur la faiblesse aux
LE COBIITÉ CARBONARO 269
siècles de Fignorance s'usent, ceux du peuple ne font que croître au grand soleil de la civilisation.
- n parle bien; ce Cicirruacchio, disait-on autour de moi.
— Je demande que, pour cette fois, on laisse là les projets de dictature. Nous avons nos prêtres, nous allons avoir notre Pape : gardons-les !
— Oui ! oui I — Non ! A bas les Jésuites ! Ils veulent nous donner Lambruschini. A bas le tvran Lambruschini !
— Mes frères, continua l'orateur, si cette fois nous sommes déçus dans nos espérances, si Ton se rit de notre longanimité, elle viendra alors Theure de la vengeance ! Et elle sera terrible. Je ne dis plus que cela.
De nouveaux cris, des applaudissements, des trépignements accueillirent ce discours, qui réunit le plus grand nombre de suffrages. Il fut convenu qu'on s'en tiendrait à la motion motivée précédemment, et qui était la même que celle du comité de Saint- Jean-de-Latran .
Tout à coup je vis un groupe placé à ma gauche qui s'agita vivement. J'entendis un bruit confus de paroles.
— C'est un Jésuite, je vous dis; il a gardé le silence tout le temps.
— Non, non, vous ne savez ce que vous dites.
!f70 LE JÉSUFTE
Jésuite ou non, que nous importe? iï n'y a que des frères, qui entrent ici.
— C'est un cspioû l c'est un traître î
— Non ! non !
Et touâ les regards se tournaient vers moi. Quelle effrayante position ! Bientôt je vis briller dans l'ombre des couteaux aux lames effilées.
Je me crus perdu.
— Il y a un traître ici, il faut qu'il meure ! s'écria le plus furieux de ce groupe.
Toute la salle se retourna; il y eut une confusion extrême.
— Quoi ? quel traître ?
— Oui^ il nous vendrait aux sbires ! Mort au traître!
Les poignards se dirigèrent sur ma poitrine. Je recommandai mon âme à Dieu.
M. ***, effrayé du danger de ma position, roirfut me sauver. Il se plaça entre moi et ces furieux.
— Frères! s'écria-t-il, vous me connaissez. Je SUIS le délégué français, l'envoyé du comité démocratique de Paris qui favorisera de tout son pouvoir la révolution romaine. Je ne vous surs donc pas suspec*.
— Sans aucun doute! Eh bien? Après?
— C'est moi qui ai introduit ce Français, et cela avec l'assentiment du vénérable frère préside»!. G'ael en eifet un Jésuite^ jtms û a dans le cceur un
LE COMITÉ GABBONâRO 271
Boble patriolisme. Plat à Dieu, que tous les prêtres fussent animés d'un amour aussi sineère de la liberté ! Je vous réponds de lui conune de moimême. Âknez-lel car il vous aime; et quoique d'un sang illustre en France, il est peuple par le cœur. Cette singulière harangue fit un effet électrique. Je vis les couteaux rentrer dans les manches de mes terribles frères ; les yeux cessèrent d'être farouches. Et ces hommes, dans leur mobiUté» passant d'un extrême à un autre, me tendi^ient leurs mains. J'eus presque une ovation, et la séance fut levée par le vénérable président aux cris de :
— Evviva il Frcufucese!
Ceci s'adressait à l'agent du camité démocrati*que de Paris.
— E^mva il buono Padrel Ceci était pour moi.
Tout à (X)up, à un sîgnai donnée quatre portes basses, donnant sur autant de corridors dbscurs, s'ouvrirent. La \(Àx du président dofmina le bruit :
— Silence, frères l
Ces hommes disciplinés obéirent. Ils s'écouf lèrent lentement. Nous suivîmes le groupe placé près de nous. On marchait en évitant le moindre bruit. Ces corridors s'entre-<îrois»ent comme le dédale de Crète ; nous fîmes j^ieurs tours et détours. Enfm nous sortîmes par tme petite porte extérieure donnaat dans une radie c^scure
du Transtevère. Chacun tournait silencieusement à droite ou à gauche, sans un mot,, sans un signe qui fît supposer qu'on se connût.
Quand nous fûmes à l'extrémité de la ruelle, nous joignîmes une rue plus passagère qui nous conduisit bientôt au quai du Tibre.
— Quels terribles hommes! dis-je àM. ***.
— Oui, mais cela revient bien vite.
— Grand merci ! mais sans vous mon heure dernière aurait sonné.
— Peut-être ! 11 faut pourtant convenir que les Romains, à quelque opinion qu'ils appartiennent et pour le plus léger intérêt, jouent du couteau avec une déplorable facilité. Ce sont pourtant les prêtres qui ont élevé ce peuple-là.
— 'je dirai volontiers que cette éducation ne fait pas honneur au clergé.
— Maintenant, chut! Souvent les cochers de Rome sont des mouchards.
Nous montâmes en voiture, M. *** me déposa en face du Capitole. Je gagnai le Gesù en quelques instants .
J'étais plus mort que vif.
Cependant le Père G.-., plus impétueux que moi, ayant dans ses veines ce sang italien qui bouillonne toujours, pendant que le nôtre a ses longs calmes après ses heures de fièvre, continuait parmi nos Pères sa propagande réformiste.
Il prenait habilement le prétexte de la réforme politique, de la situation malheureuse de l'État ro« main, sous le régime compressif, pour aborder la question spéciale de la Compagnie de Jésus et insinuer doucement que Tesprit du seizième siècle,.avec ses idées théocratiques, régnant encore en souve* rain, ne pouvait convenir à un temps où tout était profondément modifié par les révolutions sociales et par les progrès de la civilisation. Il s'y prit si bien, il dépensa tant de zèle et tant d'inteUigence, il fut si bien secondé par le Père P..., dont on ne se défiait pas encore parce qu'on le croyait tout absorbé dans ses études théologiques, qu'au mo* ment où notre Général croyait avoir presque assuré l'élection de l'absolutiste Lambruschini, un fort parti libéral s'inaugurait dans ce terrible Gesù, jusque-là l'imprenable citadelle des idées de vieux régime et de théocratie.
Je le félicitai de sa campagne hardie. Dorénavant nous n'eûmes pas deux cœurs, mais un seul.