‹ Le Jésuite (volume 3)Chapitre 26 sur 47 · LAMBRUSCHINI CHEZ VENTURA · texte numérisé non relu

LAMBRUSCHINI CHEZ VENTURA

La grande notabilité ecclésiastique de Rome, au moment de l'élection du nouveau Pape , était sans contredit le Père Ventura, général des Théatins. C'était un orateur qui, en chaire, avait de la verve, qui secouait un peu la poussière classique au milieu de ses sermons et s'était posé calmement en partisan des idées de liberté. Cela avait suffi pour le faire remarquer. De là était venue une influence réelle et sur le pratriciat romain, fier pour sa part de ce tribun du catholicisme, et sur la classe moyenne d'une ville lettrée et artistique toujours prête à saluer ses illustrations.

Le Père Ventura ne cachait pas dans Rome qu'il voulait un Pape Ubéral, un Pape un peu lihèraU comme il disait malicieusement. Très-répandu dans le grand monde romain, il ne mettait le pied

LAMBRUSGHINI CHEZ VENTURA ^75

dans aucun salon de patricienned, sans leur demander de travailler, avec lui, pour faire élire ee ^auveur^ quel qu'il fût, qui vînt donner un peu d'air a cette pauvre Rome» où Ton étoufSait sous tous les absolutismes. Or, on le sait* les femmes ont fait quelquefois des Papes, conune elles font des év6^ quesy des généraux, des ministres. Le Père avait recours à toutes les influences.

On devine que le cardinal Lambruschini, le représentant avoué des idées de compression qui avaient si tristement marqué le règne de Grégoire X YI, était un ennemi implacable du Théatin. Mais à Rome pn n'avoue pas un ennemi, et les deux antagonistes, — car ils étaient les deux re- * présentants des principes dont la lutte allait commencer dans le conclave, — se faisaient ces politesses extérieures et officielles qui sont le masque ides haines politiques- Mais Lambruschini touchait à la tiare. Ce vieillard ambitieux ne rougit pas de s'abaisser deira^t le moine; et comptant, avec son expérience machiavélique, sur les passions les plus tenaces du cœur honiain, il ne craignit pas d'aller proposer un marché à Tenthousiaste partisan de la liberté. Cependant il fit cela, s'il est possible de le dire, avec noblesse.

Il se fit annoncer un jour chez le Père Ventura . Celui-ci tomba de son haut.

— Père Ventura, je viens votis voir; cela vous étonne ?

— Éminence, non. Mais c'est un honneur auquel rien ne me donnait droit.

— Père Ventura, les circonstances sont graves. Vous et moi nous tenons un peu entre nos mains les destinées de Rome. Je viens vous parler ouvertement. Unissons-nous. Nous différons totalement de système, je le sais. Vous croyez à la liberté ; je n'y crois pas. Mais si je deviens Pape, je vous faiô cardinal et ministre d'État. Vos idées libérales adouciront mon absolutisme peut-être trop rude. Mes idées absolues modifieront, peut-être en bien, votre libéralisme trop ardent.

Vous le voyez, c'est bien franc de ma part. Vous êtes un homme hors Ugne : je suis vieux, mon pontificat ne durera guère plus que celui de Léon XII. Décoré de la pourpre, l'avenir est à vous. En me faisant Pape, vous vous donnez la tiare. Cela en vaut la peine à votre âge. C'est une folie pour le mien. Mais mes amis s'obstinent à toe porter ir J'ai eu la faiblesse de ne paîs leur dire non. Dernière misère dé ma vieillesse! Pardonnez-la-moi et marchons ensemble.

Si jamais l'ambition d'un homme a été mise à une rude épreuve, ce fut celle du Théatîn.

Il m'a raconté depuis, lorsque tout ce long drame de déceptions fut terminé, pour l'un comme

LAMBRDSCHINI CHEZ VENTURA 277

pour l'autre de nous, qu'il eut comme une illumination soudaine et qu'une voix intérieure lui dit : Cet homme n'est pas sincère; il veut te jouer. JLambruschini devina cette impression du Père. Il le prit alors par une autre considération.

— Je le comprends, vous désirez la gloire de faire triompher votre devise : La religion et la liberté! Cela est beau, Père Ventura. Mais vous pourrez échouer. Vous aurez contre vous d'immenses obstacles, jusqu'à la faiblesse de celui que vous aurez couronné de la tiare ! Que de retours terribles vous pouvez craindre ! A combien d'épreuves vous vous soumettez !

Ici, nous réglons tout entre nous deux. Le lendemain de l'adoration des cardinaux, vous régnez avec moi au Vatican. J'accorderai beaucoup à vos idées libérales. Mon court pontificat sera une transition, et il en faut une, entre» mon système et le vôtre. Et, après moi, vous complétez votre œuvre, si sa réalisation vous semble encore possible.

Que me dites-vous?

— Éminence, reprit le Père Ventura, vous avez été franc avec moi, je le serai avec vous. Il y a un abîme entre nos doctrines. Je ne puis pas me déshonorer, aux yeux de l'Europe, par l'abdication des principes de toute ma vie.

Que Votre Éminence comprenne bien que c'est le motif qui me sépare d'elle.

— Oui, je vous comprends.

La conversation chahgea. On parla du prochain conclave, des cardinaux étrangers qui étaient atten- , dus, et de toutes les banalités qui masquent une né* gociation manquée.

Lambruschini se retira furieux : il était vaincu.

Quant à Tintervention du Saint-Esprit dans lé choix du futur Pape, ni Tun ni l'autre ne s'en était préoccupé. Tout le monde sait que, dans une élec"»tion, le Veni creator Spiritus n'est qu'une formule obligée.

J'entrai chez le Père Ventura au moment où le cardinal Lambruschini sorts^it. Le grand vieillard, aux* traits énergiques et prononcés, me sembla abattu comme une victime qui vient de recevoir le dernier coup avant le sacrifice.

Le Père Ventura m'avait fait dire le matin, à l'égUse du Gesiij par un de ses affidés, qu'il me verrait avec plaisir dans la journée. Je me rendis chez les Théatins. Le Père Général était dans sa cellule, entouré d'un petit cercle d'intimes; il venait de finir son dîner. C'était une beUe tête romaine, pleine de vie, toute rayonnante. Il avait un des plus larges fronts que j'aie vus jamais. L'expression très-prononcée d'une grande confiance en soi, jointe à un sentiment de cordialité et de bonhomie, pré* venait tout de suite en sa faveur. Le Théatin avait la voix sonore et la grande bouche de tous les tri*

Page 1