T. II SI
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tevère, te véritable <îraoehiis du quart d'heure, se chargea de se mettre à la tête de œs oratious ; et ti faut dire qu'il remplit sa tâcbe avec cet entrain qui passionne les masses.
On sait ce que fit Pie iX. La presse fat aussitôt placée sous une espèce de liberté qu'on ne connaissait pas à Rome. Et, dans un temps de révolution, le journal devient le grand propagateur des idées. Le Pape annonça des réformes administratives; il danna des audiences publiques où il se montra très-populaire ; il envoya des prélats parcouiîr les Ëtats de TËglise pour s'iaformer des griefs des populations, il promit une consulte d'Ëtat, espèce de conseil dont il s'<entouperait.
Pendant ces premiers mois, qu'on appdlerait presque la lune de miel de la papauté «hérale, ie peuple romain, si expansîf, si aisément ouvert aux sentiments généreux, était dans le délire de Teiathousiasme et de la joie.
. L'Europe s'émut de cette bouffée de liberté, isoufilant du Vatican et agitant Tltatie jusque dans ses profondeurs. C'était à peine vingt mois avant la révolution de Février. Pressentant ce que eet ébranlement des opinions., venant d'une telle source, pouvait avoir de dangereux pour son trône, Louis -Philippe s'écria, en apprenant l'entèou^ sîasnte générai de l'Italie aux preoii^^ «ctes de Pie IX : a C^ Pape me perdra ! » il est rertaja qu'il
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y efliit coniiexîoD eaire les deux faits révolution* oaûresde l'agilatioii romaine, qui aboiUBtit à une" répdiblMipie^, ^et 4e la révolutiKBQ éa â4 février, qui ^q^sa les «d'Orléans.
Pendant qu'on s'avançaiiit ainsi à Rome vers l'inconnu , que les uns le faisaient radieux, «n se présageant l'âge d'or, et que d'autres le voyaient somère «et couvant des tempêtes, lûon bi^i cher Père G... et moi noofts (n'étions pas inaetifs dans le GemAl fallait poursuivre notre propagande d'idées réformatrices avec des préeaaatiôiJis infinies. Rooihaan était un argus teriibte. Et le système d'espionoiLage au grand jour, en pkisie activité iparmt nous, rendait toute parole fénilleuse* Ce que ïious dépensâmes de finesse, de diplainâlbie, je puis dive de^ésuitisme, peoiMiant les prBmâefrs mois qui suivirent l'élection de Pie iX, est iukcroy abàe. U faut être îeune, avoir le feiu sacré d'une idée, s'en croire l'instammenl puissant, le prophète, pour se lancer aisnsii m\ milieu des écueilss sur le plus petit desquels aoLts pouvioifts OQfôus perdre sans retour. Haareusemeoit cpae notre argus se défiant de t4Mit, trompé d'sA)ord par notre réserye habituelle, puis ahscrbé par dson travail de r^dtkm dans Ronne, en coiaBp4)e.à demi arec le cardinal Lâembrusohiri et les aaitres eardinaaiix hostiles aux réformes, était à (Cent lieaies die l'idée qu^il se fit, dans le sein du Gesù^ UQ travail de transfbmaation sérieuse. Le
Père G... et moi nous avions calculé qu'il jetterait -sur le compte du mouvement général qui se passait à Rome les quelques mots de libéralisme, sortis de nos bouches, qui pouvaient lui être rapportés.
Nous comptâmes sur notre étoile pour n'être pas trahis.
Il faut le dire, tout nous souriait. Quelques-uns de nos Pères, hommes doux, pieux et inoflFensifs, étaient charmés par cette résurrection de Rome, où régnait tant d'enthousiasme, où l'on dépensait tant d'amour pour le souverain !
Voyez comme le Pape est adoré ! ! ! » disaientils. On ne jugeait que la surface; on ne savait pas que ces caresses, cet amour, étaient une sollicitation, un calcul. Il s'établissait donc dans les esprits les plus retardataires comme un courant d'idées qui les portait à croire qu'une ère nouvelle s'était levée en effet, et qu'il fallait mener le monde par des procédés nouveaux. Ce courant nous aida puissamment. Il ne nous fut pas difficile de convaincre un grand nombre de nos Pères que, la papauté se décidant aux réformes, en raison des nouveaux besoins de la vie sociale , il était tout simple qu'un ordre comme le nôtre, œuvre du seizième siècle, par conséquent le produit des idées, des théories, des aspirations sociales du seizième siècle, 3e transformât à son tour, pour n'être plus en désaccord avec le mouvement im-
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primé maintenant avec tant de succès par la papauté elle-même.
Nous triomphions sur toute la ligne, à la barbe du Général Roothaan. Pendant ce temps-là, lui, Lambruschini, et tous les vaincus du système compressif, organisaient une terrible résistance et cherchaient à déconsidérer Pie IX, au point que Lambruschini, en pleine place du Quirinal, voyant le Pape à son balcon donnant la bénédiction, pendant l'une de ces ovations dont on l'accablait, ne craignit pas de dire tout haut : « Ecco la Ceritol » Mieux que cela, ils conçurent l'infernal projet de provoquer une abdication de Pie IX. Une abdication, rien que cela ! N'y en avait-il pas des exemples dans l'histoire des Papes? M. de Metternich, le cardinal Lambruschini et Roothaan avaient inventé cette bedle chose.
En même temps la Société ferdinandéenne reçut de M. de Metternich l'ordre de soulever contre le nouveau Pontife les provinces où elle avait le plus d'affidés, surtout d'exciter de tels troubles dans celles qui étaient voisines de la Lombardie, que les forces autrichiennes trouvassent un prétexte d'intervenir et d'aller au besoin jusqu'à Rome, pour donner une leçon à l'imprudent Pie IX.
Voici un document historique qui parlera seul. C'est le manifeste par lequel la Société ferdinan-
3SfS^ L£ jÉHfru
démne amiem^ eette terée d«f bomcMeirs' dans les provinces pontificales :
c< Très-chers Frères,
ce La religioa du Christ est en péril.. L'intms Mastaï l'opprime, et comme chef de la jeune Italie il veut sa destruction totale. Les fedts le prouvent du reste..
a Frères, et vous tous, adorateurs du vrai Dieu> ne souffrez point cette honte,. N^us sommes forts, nous sommes nombreux; nous avons à notre droite. Ferdinand I®% à notre gauche Ferdinand II. La germe libéral doit être détruit. Prenez, tous^ le& armes pour la vengeance.
c< Vous serez prévenus du jour, et ce jour mairquera dans la postérité une grande gloire et une effrayante justice. »
Ce manifeste, élaboré dans V officine ferdinandéenne, où il m'avait été donn^ de pénétrer une f<iis, fut répianétt à profusion dans les Romagnes et dans les légatixDcis^y et aussitôt les assassinats politiques commencèrent sur lane grande éehelle-* Les bandits des Remagnjes-, tes sanfédisties de Faënza se moalrèrenrk en armes et soutinrent é^ luttes contre l)e» aiiitorités; pontificales., le, maréchal Radetzki se tenait prêt à envahir les provincesv s<Mis prétexte tf y arrêter les trOTblesï.
De son côlé, k dirplomaAie fmsaîL passer de mau-
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Taises heures à Pie iX. Le comte Rossi, ambassadeur de France, s'efforçait de modérer ce qu'il appelait, dans l'intimité, « l'ardeur juyénile du Pape, » sachant, par les dépêches de scm gouveri^ement, avec quelle terreur Louis^Pbilippe voyait se développer le. mouvement libéral en Italie. Le comte de Lutzow, ambassadeur d'Autriche, accumulait notes sur notes, et joignait les m«!>aees aux représentations. Les choses allèrent si loin que le cardinal Gizzi, ministre secrétaire d'Ëtat, qui secondait loyalement Pie IX dans sa ligne libérale, donna sa démission, fatigué de ces obsessions et de ces menaces. ,
11 fut remplacé parle cardinal Ferreti.
Quoique cette Éminence portât le m^e nom que le Pape, ils n'étaient pas parents. Les Ferreti sont d'Ancône. C'était un homme d'action plutôt que de cabinet, peu familiarisé avec la réserve méticuleuse de la (fiplomatie. J'étais connu du cardinal Ferreti, qui avait vu ma mère dans un voyance fait à Paris. Je conçus le projet, à son avénenemrait au pouvoir, de me servir de lui pour ma grande oeuvre de la réforme de la Compagnie de Jésus. J'allai à son audience ; il me reçut avec une affec^ tien toute pateraetle.
— Ohl mon révérend Père, me dit^l, que de dioses depuis que nous ne nous étions pas vus!
J'entrai tout de suite en matière, et je m'ouvris à
l'Éminence dans une confidence complète sur mes idées, sur mes plans par rapport à la Compagnie.
— Certes, le projet est beau, me dit-il, et il me va. Si nous avions les Jésuites pour nous, nous serions forts. Sa Sainteté n'ignore pas que vous êtes, — et il me dit ceci avec un sourire qui indiquait sa pensée, — nos plus cruels ennemis, quoique, extérieurement, votre Général rende à Sa Sainteté les respects d'usage.
— La Compagnie est bien travaillée en ce moment, lui répondis-je. Nous avons des natures honnêtes et droites qui reviennent doucement aux principes de liberté, et qui sont en définitive pour le Pape. Si mes plans réussissaient, il y aurait dans l'Ordre un changement radical; et nous serions, pour les idées de réforme, de puissants auxiliaires.
— Mais c'est la Providence qui vous inspire, mon digne Père ! C'est bien pensé; je parlerai de cela à Sa Sainteté. Nous ne devons pas négliger cette précieuse ouverture. On nous traque de toutes parts. L'Éminentissime Gizzi n'a pas pu y tenir. J'ai fait la folie de prendre son héritage. Je ne manque pas de cœur; mais serai-je assez habile? Oh ! mon Père, quelle triste chose que les affaires humaines confiées à des prêtres! Nous devrions prier et prêcher, nos orationi et ministerio verbi instantes erimus. Nous devrions être des
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pêcheurs d'hommes, fadam vos fieri piscatores hominum, et nous voilà transformés en diplomates. Aussi Dieu bénît bien peu tout cela. Et je regarde déjà la fin avec tristesse.
— Oh ! Éminence ! ne perdez pas courage : le Saint-Père a besoin d'hommes comme vous.
— Nous serons dépassés ; il faudra que le Pape marche ou qu'il tombe ! Peut-être les deux choses à la fois.
Écoutez, ajouta-t-il, je demanderai une audience particulière pour vous à Sa Sainteté. Vous serez admirablement reçu. Vous lui exposerez vos idées.
— J'ai peur, Éminence, d'être embarrassé.
— Non, non, ne craignez rien. Le Pape vous mettra parfaitement à l'aise. Puis il saura de moi ce que vous êtes, et de quelle gravité pour l'avenir de l'Église sont vos projets.
J'aceptai, et trois jours après j'accompagnai le cardinal-ministre au Quirinah et je me rendis dans le cabinet particulier de Sa Sainteté.
VISITE A PDE IX
J'étais, on le devine, grandement impressionné d'avance de ma visite au Ssdnt-Père.
Le cabine! de travail du Pape, où je fus reçu, était une petite chambre earrée, tout à fait mcH deste,. comme tout rappartemcnt des Papes aa Quirinàl, où rien n'annonce le liïxe. C'était k soir, rers les huit heures et demie.
Un camérier en service ordinaire m'annonça* Pie IX était assis,, kvrsque j'entrai, devant ubc table de travail où se voyaient beaucoup de papiers et quelques livres : une lampe, posée sur la table, éclairait doucement la pièce.
Je m'agenouillai. Le Pape se leva. Je fus tout d'un coup sous l'impression de cette majesté gracieuse; il était alors réellement beau.
— C'est vous, mon fils ? me dit-il.
Et il me tendit la main, eomme pour lue rappFûcbefi <k lui:.
Je baisai' cette maÛQ avee transport.
— Nen pas cela, me dit-il ; je veux vous cmbrassei* m©i-rttême.
Et tout IrenablaHit de cette faveur inouïe, je me laisâfai âiiiieF, eomuEioie un filis respectueux, dans les bra&de eeprètrevrcÂdont il m'étaiit impossible* de ne pas^ sentir la double gram^deur.
— Voyons, me dit-il,, caïuâoas.
Et il me fit asseoir.
— Je sais,, me dit-il, que^ vous avea de grands projets. Ferreti en est tout aise,, vous l'avez séduit* Mon cœur est bien aussi pour vous ; mais ma raison, mon fils, ma raison!...
11 s'arrêta un moment.
— C'est beaucoup pour moi, lui dis-je, d'avoir le coe«r de Votre Sainteté.
— Mon fils,, vous êtes un homme de courage : vvr desideriorwm; voilà pouifquoi je sui* à vous de tout cœur. Mai« j»' aimerais mieiax, avec saint Pie V, d'illustre mémoire, m'engager à détrônerle Grand-Turc que de changer le plus petit point au Gem, Si vous pomne? faire quelque chose, tant mieiss, vems serex plus fort que le Pape. Mai» je ne veux; pas vous décourager : ditesHnm vcfô pesH sées; nous avons notre temps.
le lui développai ina thèse fondamentale: Fim-
puissance pour l'ordre des Jésuites de rien faire au sein de la société nouvelle, tant qu'il serait suspect d'en être le violent antagoniste, et en même temps de quelle immense force cet ordre serait pour la restauration des idées religieuses si, en arrivant au milieu des peuples, il était précédé de la conviction générale que tous ses membres sont chaudement attachés aux grandes idées de civilisation et de progrès qui font la gloire de la génération contemporaine.
— C'est bien, me dit-il, la pensée de notre cher Père Ventura : l'alliance de la religion et de la Uberté. Le programme est beau. Il me prêche cela tous les jours; mais je ne suis pas encore assuré que ce soit praticable.
Ah! mon fils! C'est là le point. Théorie, oui, mais réalisation !
— Très-Saint Père, c'est une question de vie ou de mort pour ma Société. Je n'ose pas dire qu'il en est ainsi du pontificat suprême, dont Votre Sainteté a si bien compris le rôle, au moyen de ses heureuses idées de réforme.
Il s'interrompit.
— Oui, mais n'est-ce pas une utopie chez moi comme chez vous? Je suis entre d'obstinés retardataires et des révolutionnaires insatiables» Quelle sera l'isue?
Je revins à mon projet et j'exposai mes pensées
avec aussi peu de trouble que je l'eusse fait devant un ami. J'ai oublié beaucoup de choses cpii furent dites dans cet entretien; mais ce qui m'est demeuré présent comme d'hier, c'est l'ineffable bonté du Pontife, ses sérieuses aspirations vers le bien, ses doutes cruels, et, ce qui me frappa alors conune un pressentiment de l'avenir, ces hésitations de- ' vaut une ligne de conduite énergique dont il semblait comprendre la nécessité, mais qu'il se sentait lui-même impuissant à suivre.
Quand je lui eus raconté combien le Père G... et moi nous avions eu déjà de succès dans notre propagande libérale au sein du Gesù^ il parut charmé.
— Continuez avec lui, me dit-il; je vous bénis ' en ce moment l'un et l'autre. Ma pensée vous
suivra au sein de cette citadelle où il fallait un miracle de Dieu pour qu'il entrât quelques idées nouvelles.
Il se plaignit beaucoup, mais avec une admirable douceur et une sainte indulgence évangélique, de la conduite de notre Père Général depuis l'élection.
— Auparavant, dit-il, il soutenait l'Éminentissime Lambruschini, c'était son droit : ils hurlent les mêmes idées, ajouta-t-il en riant. Mais, depuis, venir me rendre tous les hommages extérieurs, et en même temps travailler avec mon implacable
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ad^wsaire à une lutte «qui n'irait à rien moius qu' à am'iiaapiôâer vtne abdicatioBt, ^c'est bien fort et ^c'est par trop Jésuite.
— i'ai feien :souffert de oela. Sainteté ; mais Dieu lie bénira pas ces tesntaitives si peu chréliennes.
— Non, sans daule; mais le diable pourrait bien les faire péassir. Je ne me pladindrai pas, je Bfe changerai pas envers le Père Gaaéral, enooire moins envers votre Société. Peut-être serei;-vdus rinstrumeait d'en haut destiné à la réformer.
Déjà, je ne dois pas vous le cacher, mes amis dans le libéralisme mte demandent 'rexpuâsion de l'Ordre des Etals romains, par mesure polatique. lis disent qu'il m'y a pas de réforme possiMe tant que le Père Général et Lambruschim tiendront tons les fJs des complots d'une réaction violente €i seront les rois de fait, «lorsque nous nous épiaiserons dans de vains essais d'amélioration. Ils peuïreint avoir raisom.
— Très-Saint-I^ère, faisoatts mieux que d'cgcpulser l'Ordre, amenoTïs-le à vous aimer, à tohs seconder.
Je ixà proposai alors eeci -z
— Votre Sainteté cons^atirait-eUeii léu^iriOEtie assemblée «générale de la -Compagnie et à pcwser nettement, devant elle, la grande question de la réiMmie? Vienant de tobs^ la réforme, pwir le plus
grand nombre de nos Pères,habrluésàrobéissance, paraîtrait un ordre d'en haut. Ce. serait un coup d'Etat, mais le succès serait au bout.
— Nous réfléchirons, me dit le Pape. Ce que vous proposez est grave ; mais les conséquences en seraient capitales. Nous nous reverrons.
Il me congétiia. Je baisai de nouveau cette main destinée à bénir Rome et le monde, et je sortis.
CATARINEIXA
Rome est toujours le pays des prophétesses. Avec rimagination dont sont douées les populations italiennes, on peut compter que le goût du merveilleux ne s'y perdra pas de sitôt. Les vieilles sibylles ont pris un autre nom, voilà tout. Elles n*écrivent plus sur des feuilles volantes des vers à double sens ; mais, changeant d'allure, elles prophétisent de la part de Dieu et de la Madone : elles ont des extases ; elles montrent des stigmates. C'est toujours au nom de cette grande influence, que subit par instinct l'humanité, la religion, quelles agissent sur les masses. Aujourd'hui, comme il y a deux mille ans, un Dieu les touche : Deus, ecce Deiis!
On se rappelle le rôle que les ennemis de Clément XIV, après l'extinction des Jésuites, firent
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jouer à une paysanne de Valentano, appelée Bernardina Beruzzi. Cette illuminée faisait des prédictions qui mettaient le trouble dans le pays, et avaient tourné la tête des religieuses de plusieurs couvents. Il fallut que Tautorité s'en mêlât, et la malheureuse, appréhendée par des sbires, fut renfermée dans un couvent de Montefiascone.
Les journaux français ont retenti, dans le temps, de la condamnation, faite par le Saint-Ofîice, '4'iA&e. illuminée du nom de Catarinella, C'était une jeune paysanne qui tombait fréquemment dans l'extase, et avait, comme toutes les extatiques pieuses, des entretiens avec Jésus, la Vierge et les anges. Son nom commençait alors à faire quelque bruit. On venait à son village de toutes les parties de la campagne romaine pour la consulter; et, de Rome, quelques esprits portés au merveilleux étaient allés assister aux exhibitions de la béate.
Un jour un personnage mystérieux, parti de grand matin de Rome, arriva à la maison de la Catarinella et demanda à parler à l'extatique. C'était un religieux, et on ne fit aucune difficulté pour l'admettre.
Au moment où il entra dans sa chambre, elle s'était soulevée de son lit; son regard, quoique doux, était levé et fixe. Ses bras et ses jambes avai^t une rigidité particulière. C'était une statue vivante.
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Elle tenait à sa couche, sur le devant, par l'extrémité d'un seul pied. Son corps tout entier, immobile, se dressait entre la ferre et le cid, auquel il semblait qu'elle était prête à monter. La pose était ravissante et digne d'un artiste.
Le Père contemplait cela avec un sentiment indéfinissable. Peu fort en physiologie, ne supposant pas qu'il entre, dans les phénomènes naturels, des faits qui semblent être la négation des lois physiques, cette fille était pour lui un être placé sous^ rimpréssîon d'une visite de Dieu.
Dans ce moment, l'extatique avait avec le doux Jésus, « l'amoureux de son cœur, » un de ces entretiens dont le charme, même pour ceux qui croient peu, est irrésistible. Ces entretiens des extatiques ne sont pas, comme on le croit dans le ' monde, une supercherie. Le phénomène est vrai, complet. C'est l'âme sous l'influence de certains sens, transportant dans la sphère des amours surnaturelles tout ce que le délire arracherait à des extases d'une autre sorte. Plus on est chaste et étranger aux extravagantes paroles des passions, moins on suspecte ces dialogues, à côté desquels les mots brûlants de l'Épouse, dans le Cantique des cantiques, paraissent pleins de pâleur.
Cela allait à l'attrait mystique du religieux; il croyait avoir trouvé sainte Thérèse. Mais ce n'était
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pas pour les délices de ce spectacle qu'il avait été envoTé de Home.
— Ma fille, dit-il quand l'entretien séraphique ent pris fin, j'aurais bien des choses à vous dire ; Dieu fiadt de vous comme à ses prophètes» il soulève le voile de l'avenir,
(^ de telles grâces ne sont pas d(Hmées en vain. Dieu a son but : vous devez coopérer au bien dans le monde, par votre parole influencer ceui qui chancdlent, consoler les bons, frapper les impies et les forcer de rentrer en eux-mêmes. Vous devez avoir une mission, une belle mission.
La jeune fille écoutait.
— Qui êtes-vous? dit-elle.
— Vous le saurez plus tard. Je viœs vous porter des encouragements. Nous sommes dans un siècle mauvais, et Dieu veut que vos paroles retentissent Jusqu'à Rorae, jusqu'aux pieds du Très-Saint Père. Prenez, ma fille, prenez la défense de la sainte cause, la défense des ordres religieux que l'oEi voudrait exterminer de la terre, des bons principes qu'on veut détruire dans notre cher pays, pour mettre à la place le crime , la violence, le libertinage.
Mon enfant, j'appartiens à la grande familie des révérends Pères Jésuites. Éclairée par nous, vous pouvez être trè»*utiJ[e à la religion et à notre Très-Saint Père le Pape, que des méchants, ceux
340 LE iÉSUlTE
qu'on appelle des carbonari, voudraient entraîner en dehors des bonnes traditions des saints Papes.
Nous vous protégerons; vous n'êtes pas riche : nous avons dans le monde des amis qui vous soutiendront; nous ferons le bien les uns avec les autres.
La mère de la Catarinella, plus fine que l'extatique, et qui peut-être ne croyait pas trop aux miracles de sa fille, — nul n'est prophète parmi les siens,. — vit du premier coup ce qui allait lui revenir de secours de toute espèce d'une source aussi opulente. La protection du Jésuite se changea dans son imagination en Pactole.
— Oh ! mon très-révéreiid Père , ma fille sera votre enfant soumise. Nous sommes trop honorées de vous recevoir.
C'était assez pour cette première scène.
Les visites du révérend Père furent fréquentes. Il mit Catarinella au courant de tout ce qui se passait àRome, et lui dépeignit le malheur pour l'Église que l'illustre et énergique Lambruschini n'eût pas été élu Pape, le deuil profond des gens* de bien de voir un Pape, « ami de nouveautés, » pactiser avec les révolutionnaires, être révolutionnaire lui-même, bouleverser toutes les institutions de la sainte Rome cathohque.
Bientôt quelques personnages des grandes familles romaines vinrent voir l'extatique : les
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femmes trouvaient Catarinella ravissante, aussi belle qu'une madone ; les cadeaux conunencèrent à pleuvoir.
De son côté, Catarinella, bien faite à son rôle, sans qu'elle pût soupçonner comment une parole habile l'y avait façonnée peu à peu, ne tarissait pas d'éloges sur les Jésuites , prédisait sur eux des choses merveilleuses,*'et comme c'était le moment où Pie IX lançait une encyclique à tous les patriarches, archevêques et évêques de l'Orient pour les engager à rentrer dans le giron de l'Église catholique, Catarinella prédisait que l'Orient tout entier allait se convertir ; et quand on lui demandait comment se ferait cette conversion merveilleuse, elle répondait que Dieu avait réservé cette gloire aux Jésuites.
Tant que Catarinella borna ses prédictions à l'exaltation des bons Pères, on se préoccupa peu à Rome de cette visionnaire. Elle n'était pas la seule prophétesse que l'on consultât sur le succès des affaires. Le public dévot mettait avec ardeur à l'épreuve cette science des cœurs que Dieu ne donne qu'à des saintetés exceptionnelles. Mais un beau jour la protégée des Jésuites commença à faire des prophéties politiques.
Voici une de ces prophéties, imprimée grossièrement sur un petit carré de papier annonçant le
produit de quelque mauvaise typographie de petite ville:
c< L'homme blanc est marqué dû sceau de la colère céleste. Il est arrivé comme le voleur dans le troupeau, par un pacte avec les hommes de sang. Il est un Antéchrist. Il sera renversé. Les fidèles enfants de l'Église doivent le maudire. Les rois catholiques demanderont qu'il soit déposé de son siège. Il y aura dans Rome beaucoup de sang, beaucoup de larmes , à cause de la prévarication de l'homme blanc. Mais le Sacré Collège triomphera. Les justes seront consolés. Un Pape ferme, puissant contre les méchants, sera élu à la place de l'homme blanc, qui sera dégradé et renfermé dans un monastère. »
Ceite prophétie et plusieurs autres furent colportées à plusieurs milliers d'exemplaires , au moyen des ferdinandéens et des sanfédistes. Des prêtres prirent à la lettre ces belles choses fabriquées par le parti de Lambruschini. Quelques-uns allèrent même Jusqu'à prêcher contre Pie IX.
Tels étaient les procédés honteux destinés à ravir au Pape l'amour des Romains. Plus tard, quand la réaction triomphante eut ressaisi son empire sur le faible Pie IX , la Catarinella fut sacrifiée comme un instrument inutile. Ses révélations pouvai^it devenir compromettantes On la dénonça à la sainte Inquisition, et elle fut condâuyiée à dix
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ans de réclusion. Les prophétesses ne manquent pas pour cela dans les Etats romains et dans tout le reste de l'Italie. Seulement, au lieu de prêcher la chute de Thomme blanc associé aux révolutionnaires, elles prédisent tous les jours son triomphe sur la société moderne et sur la révolution.
Une année s'était écoulée. Mon parti au Gesû était puissant. Là étaient les hommes influents de la Compagnie, Mais il fallait un coup d'État. J'avais trop étudié l'histoire de toutes les révolutions humaines, pour ignorer qu'on ne fait rien sans l'énergique secousse d'une grande. volonté. Volonté des masses, c'est alors une révolution terrible ; volonté du maître, c'est alors la révolution pacifique.
J'avais vii une seconde fois le Saint-Père. Il avait été bon comme la première fois, plus expansif même. Il comprenait l'immense portée de l'introduction d'un esprit nouveau dans le Gesii.
— Ah! mon fils, me dit-il en levant les mains au ciel. Si votre réforme s'accomplissait chez vos terribles Jésuites, je serais sauvé.
— Vous pouvez tout, Très-Saint-Père.
— Vous croyez cela?
— Sans aucun doute.
— Vous vous trompez. Votre Général est plus puissant que moi. Croiriez- vous qu'avec Lambruschini, TAutriche et Naples, il machine contre mqi une odieuse conspiration? Nous savons qu'elle existe; mais où la saisir? comment la prévenir même ?
— Et vous pouvez en toute conscience accuser le Général?
— En toute conscience, mon fils; ces hommeslà sont des fanatiques. Us croiraient, en me renversant, en me forçant à une abdication, sauver la cause de la religion, sauver leur ordre, quoique je puisse dire devant Dieu que je n'ai rien contre lui.
J'insistai pour obtenir du Saint-Père qu'il intervînt de son autorité suprême dans Toeuvre dont il voulait bien reconnaître l'importance.
— Nous sommes en état de crise , me dit-il ; continuez votre travail pacifique. Si je triomphe nous serons forts, et votre tour arrivera.
J'avoue ma naïveté. Même après la déclaration si explicite du vénéré Pontife, qui aurait eu horreur d'une calomnie, je doutais encore que notre Général fût entré dans une conspiration contre le gouvernement de Pie IX. Il pouvait se faire que ces bruits vinssent de ces hommes qui, pour faire
valoir leur zèle, créent autour des souverains des dangers imaginaires. Je fus bientôt convaincu.
Si j'avais réussi au Gesû auprès de mes confrères les plus rusés, tes plus intelligents, j'avais vu naturellement se grouper en face de moi la camarilla absolutiste, qui suivait d'un œil inquiet les événements et recevait, plus que moi, les confidences intimes du Général.
Un soir, un groupe très-animé, que je reconnus pour être en grande partie composé de zdanti, s'était formé sous une des arcades du cloître. Je vis là mon Père G..., plus habile que moi à feindre, en sa qualité d'Italien. Je m'approchai de lui presque sans être aperçu du reste du groupe. La conversation était très-animée.
On parlait d'une garde civique qui devait être inaugurée le 17 juillet 1847, anniversaire de l'amnistie. Je recueillis les dernières paroles.
— Il fera là une belle chose-. Le cardinal Gizzi n'a pas craint de lui dire : « Le jour où vous vous refuserez aux exigences du peuple, il vous chassera avec les fusils que vous lui aurez donnés pour vous défendre. » L'Éminence aura raison.
— Oh ! disait un autre, on ne lui en laissera pas le temps.
— Conunent ? quoi ? que dites-vous ?
— Oui, il se préj^ire un grand coup, une véritable délivrance de ce Pape des libéraux.
Je retenais mon haleine.
— Ce n*est pas possible ! Quel bonheur ! Ditesnous cela.
Et rinterlocuteur expliqua, avec une grande précision, comment on était parvenu à organiser, dans le gouvernement même du Pape, la contrerévolution qui allait sauver TÉglise. M. Grossellini, gouverneur de Rome, était entièr^uent dévoué au cardinal Lambruschini et ennemi juré, mais secret, du régime nouveau. Le colonel Freddi, créature de Lambruschini, venait d'être mis à la tête de la gendarmerie rcmiaine. On était donc sûr de la connivence de toutes les autwités de la ville. De plus, Nardoni, — celui-là était un ancien forçat du bagne de Naples, ancien dief de la police à Rome, que Pie IX avait destitué et renvoyé, — avait reconstitué, à l'aide du célèbre espion Minardi, la police telle qu'elle était sous Grégoire XVI ; et œtte police secrète, plus puissante et plus habile que celle du gouvernement, aiderait l'exécution du grand projet.
Il ajouta que ce projet serait exécuté le 17 juillet, au moment où le peuple romain fêterait l'anniversaire de Fanmistie. On enlèverait le Pape, on frapperait ses adhérents et tous les pr(Hnoteurs de Tordre nouveau. On avait fait la liste des proscriptions. Le Père Ventura était des premiers. Une fois enlevé, on devait par des menaces obt^oir
Tabdication du Pape, et le conclave nommerait d'acclamation Lambruschini,
— Notre Père Général est dans la joie, ajouta celui des nôtres qui avait parlé jusque-là. Il a eu bien de la peine à organiser tout cela avec Son Éminence Lambruschini; mais tout marche et Ton est sûr du succès.
Le groupe s'entretint longtemps de Tavénement d'un Pape selon le cœur de Dieu, et de l'éloignément de cet intrus. C'était ainsi que le manifeste sanfédiste avait nommé Pie IX.
Je m'écartai doucement an groupe, et je me dis : Sa Sainteté avait raison, ses ennemis implacables senties Jésuites.
Le Général me fit appeler le lendemain.
— Vous allez partir pour Paris, me dit-il. Les révolutionnaires s'agitent partout. Le Saint-Père, animé des intentions les plus généreuses, mais séduit par les utopies du Théatin Ventura, encourage en Italie le mouvement libéral. Il ne tardera pas, si on le laisse faire, à être débordé; mais, en attendant, sa conduite encourage partout les ennemis de l'ordre. Ah! mon cher Père de Sainte-Maure, nous enseignons que les Papes sont infaillibles dans Tordre religieux et dans l'ordre moral; il serait difficile de soutenir qu'ils sont infaillibles en politique. Je vois tout en noir. Je crains pour le Sunderbund une issue fatale. Voyez à Paris, M. de *** et tenez-moi
au courant du mouvement en France. Tâchez de connaître au juste ropinion des honmies politiques sur le Sunderbund. Je reçois de nos Pères de la Suisse et de nos Pères de Paris des avis contradictoires. Ecrivez-moi souvent, et ne me cachez pas votre opinion personnelle sur les événements présents et sur ceux qui se préparent, quand même vous croiriez que cette opinion pourrait heurter mes idées politiques.
Le Général avait-il réellement besoin de ma présence à Paris, ou, sur quelques doutes, sur quelque trahison, voulait-il arrêter dans le Gesù un courant d'idées qu'il réprouvait à l'égal de l'apostasie? En me disant de lui manifester librement mes opinions, ne me tendait-il pas un piège? Cela pouvait être , et je me promis de me tenir sur mes gardes.
Mon bien cher Père G. . . devint le chef du mouvement parmi nos Pères, et je partis en lui disant :
— Travaillons toujours : il faut sauver le Gesù.
xm
Ma première visite, en arrivant à Paris, fut, on le pense bien, pour l'hôtel de Flaviac; j*avais en avec Marguerite une correspondance très-suivie, et là j'avais continué à remplir mon rôle de professeur. Madame de Flaviac, ne trouvant ri^i dans cette correspondance qui pût contrarier ses projets d'avenir pour sa fille, l'encourageait, au lieu de chercher à la restreindre. Sans doute elle croyait que le courant d'idées sérieuses dans lequel j'entraînais sa fille, devait plutôt favoriser ses projets, que les détruire.
Ma seconde visite fut pour l'agent républicain que j'avais rencontré à Rome, et qui devait être de retour à Paris.
— Eh bien ! me dit -il, voilà Rome en pleine révolution . On demande de toutes parts la guerre
ENGÛBE A PARIS 351
contre i'Autridie. On veut Taffrandiissement du sol italien jusqu'aux montagnes du Tyrol. Pie IX hésite, Pie IX se p^dra» En secondant avec un véritable cœur de patriote le mouvement national, il placerait la papauté à la tète de l'Europe moderne ; mais il n'est pas de taille à réaliser cette grande œuvre.
— Vous croyez ? dis-je.
— Oui. Lors de mon dernier voyage à Rome» j'ai vu les dioses de sang-froid. On me demandait ici une enquête sérieuse sur ce qu'il fallait attendre du mouvement libéral inauguré par Pie IX. Ma paisée, c'est que tout finira par un avortement.
— Le Pape a pourtant de généreuses intentions : il consulte beaucoup le Père Ventura.
— Sans doute ; mais déjà mes correspondances m'apprennent qu'on est parvenu à le rendre suspect. Et puis, entre nous, l'ardent Théatin est un enfant en politique.
Quant à votre Ordre, ajouta-t*il, il suit une mauvaise voie. Votre Général est l'âme damnée de Lambruschini. Et celui-là, c'est l'absolutisme implacable.
— Hélas ! je ne le sais que trop.
Je lui dis alors qu'un travail secret mais profond se faisait parmi nos Pères, et qu'aux vieux errer ments de la Compagnie du seizième siècle suc-
céderaient bientôt des tendances nouvelles moins hostiles aux aspirations généreuses du temps.
— Je le désire. Quant à nos engagements pour l'avenir, dites à votre Général qu'il peut compter sur une liberté complète en France. Nous espérons que l'Ordre ne sera pas ingrat.
Il ajouta ensuite :
— Nous organisons des banquets patriotiques : nous nous comptons. Nous touchons à une révolution sérieuse. Servez la liberté, la liberté vous protégera.
En sortant de chez M. de ***, je passai auprès d'un jeune homme qui s'arrêta tout à coup. Préoccupé dans ce moment, je le regardai sans le reconnaître. Mais lui me serra dans ses bras en médisant :
— Quoi ! c'est vous, cher Père de Sainte-Maure ! je vous croyais à Rome. Quel bonheur de vous rencontrer ici !
Ce jeune homme était Gustave de Flaviac.
— Mon cher baron ! ... lui dis-je.
— Ne m'appelez pas baron, s'il vous plaît, mais bien marquis. Diable ! ce titre est tout ce que mon grand-oncle n'a pu enlever au dernier des Flaviac, et j'y tiens à cause de cela.
— Eh bien ! monsieur le marquis.
— Eh non ! Entre nous, ni baron ni marquis ; appelez-moi Gustave. Et ce scélérat de Père Ruffin, qu'est-il devenu depuis qu'il a su si habile-
ment faire tester abonde en faveur des Jésuites?
— Le Père Rufftn est aussi à Paris.
— Tant pis pour lui ; car si je le rencontre, je ne puis rien faire de moins que de lui donner une volée de coups de canne, pour le châtier de ses trahisons.
— Vous êtes donc toujours un peu fou. mon cher Gustave?
— Moi ! tout au contraire, je suis le modèle des jeunes nobles ruinés. Je mérite le prix Montyon. Je ne joue plus, je ne fais plus de dettes, parce que je ne connais plus personne qui puisse les payer et que je ne veux pas faire de dupes. Enfin je travaille.
— Vous travaillez !
— Je travaille; je chiffre depuis le matin jusqu'au soir chez un banquier. Il a une fille unique dont il a juré de faire une marquise de Flaviac. Moi, j'ai juré que cela ne serait pas. La jeune personne est bien, très-bien ; elle a quelques millions en perspective ; mais, vous le savez, j*ai une inclination. Je me marierai avec Marguerite, ou je ne me marierai pas.
Ne riez pas : cela est très-sérieux. Mais savez-vous, continua le jeune marquis, à qui je dois la position que j'occupe chez mon banquier ? Vous ne le devineriez jamais. Je la dois à un Jésuite. J avais juré, en quittant Rome, haine à mort à tous
Sâ4 i.S JÉSUITE
les Jésuitea, vous seul excepté. J'allai à Lyon, où j'ai une vieille tante, vivant d*iine petite pension viagère. Elle m'avail dit viogt fois que sa maison était la mienne; j'ai reneentré cbez elle encore un Jésuite. La preniière fois qu'il est entré dans le salon, je me suis sauvé ; mais le lendemain il dînait chez ma tante, et il a bien fallu la regarder en face. Ma tante lui a présenté soci neveu le marquis de Flaviac. Le Jésuite était presque ému eik me tendant la main ; je le regardai ,. et je sentis toutes mes préventions se dissiper» Quand je vous aurai nommé le Père de Montgazin, votre ami le plus cher, vous ne serez pas surpris de l'attraction irrésistible qu'il a exercée sur moi* Si tous les Jésuites étaient dés Père de Sainte^Maure et des Père de Montgazin, on les adorerait» on se ferait soi-même Jésuite^
Le jeuifê marquis me raconta que les débris de son patrimoine étaient placés dans la mai» son du banquier. Celui*ci créait une maisoa à Paris, et Gustave devait être son prineipal agent. On lui assurait des avantages considérables* L'excellent homme, disait Gustave, a cru deviâr faire quelque cbose de plus pour un marquis que pour un simple mortel. Àb! si ma. cousine, la comtesse de Flaviae, savait que ses intri* gués et édiles du Père Ruf&n ont fait de moi un homme de ânanees, toutsoni ssyng aristocratique
lui monterait au cerveau, elle s*indignerait, et elle trouverait que je me conduis peu noblement, en ne me laissant pas mourir de faim. Chose singulière, ajouta Gustave dans cette conversation, quand je parlais de vous et de Marguerite, le Père de Montgazin m'écoutait avec un intérêt marqué ; il m'interrogeait même ; quand il s'agissait de ma cousine et du Père Ruffin, il changeait la conversation et semblait être sur des charbons ardents.
Je ne pouvais pas expliquer cette singularité à Gustave ; je le quittai en l'engageant à venir me voir. Mais, un jour que je prêchais à Saint-Sulpice,4e l'aperçus derrière un pilier; il ne m'écoutait pas, et je voyais son regard fixé constamment dans la même direction : il regardait Marguerite*^
Ce jour-là, je prêchai fort mal.