NON SINT
S'il VOUS arrivait par hasard, l'hiver, quand tout le Paris mondain est encore plongé dans le sommeil, de vous perdre dans le noble faubourg, vers les huit heures du matin, et de suivre la rue de Grenelle-Saint-Germaîn, vers sa jonction avec la rue de la Chaise, vous pourriez apercevoir un petit vieillard, délicat et maigre, enveloppé d'une longue douillette noire. Yous le verriez tourner vers la rue de *** et sonner à la porte des Sueurs de ***, où il dit la messe chaque matin.
Si, dans la saison de la villégiature, vous passiez auprès du château de ***, à deux lieues de T***, et qu'un vieillard se montrât à vous vers le soir, se promenant sous les larges tilleuls dont est ombragé le vieux manoir où il trouve une hospitalité généreuse, la ruine vivante qui tous apparaîtrait,
le prêtre qui cherche à se préparer devant Dieu à rendre compte, bientôt, d'une vie malheureusement inutile à ceux qu'il a voulu sauver, ce solitaire qui brave les froides matinées de Paris pour aller se recueillir au pied de l'autel, cet amant passionné de la nature qui change en temple, où il prie et adore mieux, la voûte deyerdure des beaux tilleuls de ***, ce vaincu du temps, ce proscrit d'une Société folle et enthousiaste qui rêve la domination du monde, cet homme, c'est moi.
J'ai attendu quinze ans avant de publier ces mémoires. Les convenances le demandaient; le respect pour le saint vieillard qui m'avait sauvé et que je ne devais pas exposer à la vindicte du Gesû me l'imposait rigoureusement. A cette heure, je suis le dernier de ceux de lOrdre qui furent présents à un drame que l'on croirait emprunté aux annales des époques les plus barbares. Roothaan a un successeur; le Père Mazzonelli n'est .plus. S'il restait un seul des autres vieillards qui furent mes juges, il ne lirait point ces pages. Je puis donc, sur la terre de la liberté, tout dire maintenant.
Quant à l'immense majorité des Pères de la Compagnie de Jésus, il est tout simple qu'ils regardent comme l'invention d'un romancier ce qui est raconté dans ce livre. Ils argueront de faux les documents que je produis ; ils affirmeront que
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rien de ce haut grade n'existe dans la Société. Ils le diront avec bonne foi.
Je Iqs laisse à leur illusion. Beaucoup d'entre eux sont des hommfes très-honorables ; quelquesuns sont de saints prêtres. Us continueront à chercher le bien, en suivant leur conscience. Seulement ils auront été, sans l'avoir jamais su^ les instruments de l'association la plus envahissante, par là même la plus dangereuse à l'humanité, qui se soit trouvée dans les annales du monde. Us auront offert cet étrange phénomène sans lequel ne s'expKqueraient pas les sympathies et les haines passionnées qu'on leur porte, d'hommes, individuellement honnêtes et voulant le bien, coopérant, en raison du plan caché qu'ils réalisent sans le connaître, à l'asservissement définitif de toute liberté sur la terre.
Que Dieu pardonne à ces hommes pour leur bonne foi !
Que le monde nouveau sache bien qu'il a à soutenir, contre ces agents fanatisés d'une puissance occulte et intraitable, sa lutte suprême pour le triomphe de la liberté!