LE CX)UP DÉTAT 44T
yelle dont je fis part à mes amis. Le Général, vers les cinq heni^ s'était rendu en toute hâte auprès des trois cardibsux composant la commission qui gouv#nait en Fabsence du Pape, et quelques pa» poles échappées à des Pères du parti conservateur» que les nôtres avaient recueillies, nous fireot craindre qudque mesure d'une extrême gravité, de la part de ce vieillard hardi et intraitable.
Nous profitàmfô de l'absence de Roothaan pour réunir les nôtres dans une grande salle de récréa* tion où s'étaient formés différents groupes. 11 était juste qu'étant Fauteur du fameux Mémorandum^ je ne laissasse pas peser sur mon illustre ami tous les dangers de cette œuvre colossale.
Je pris la parole devant nos amis, et la, je Favoue, avec une hardiesse qui dépassa tout ee que le Père de Montgazin avait pu formuler la veille, emporté par cette fiwigue française qui est dans notre sang, je fis un appel chaleureux à la conscience de tous. Je me sentis un moment Fénergie de ces fiers tribuns qui proclamaient les droits des masses oubliées, sur le Forum, mieux que cela, le courage désespéré de Spartacus appelant ses frères en servitude aux joies de la liberté.
Nous attendions tous avec impatience la réunion de la Congrégation. C'était le coup décisif, à moins que le rusé Général, qui avait plus d'un stratagème, ne parvînt encore à traîner la solu-
tion en longueur, afin de nous lasser, de faire oublie^* rimpression du discours du I^re de Mont« gazîn , et , par les menaces et par les caresses, ressaisir, dans les votes de rassemblée, une^fiajorité qui évidemment ce jour-là lui échappait. Nous redoutions cette tactique, et nous nous étions con-» certes à ce sujet. Au moment même où je terminais une harangue, un peu révolutionnaire, dans la grande salle de récréation changée en club, je n'avais pas craint d'appeler mes frères à une espèce de serment du Jeu de Paume, et, levant moimême la main, de m'engager devant Dieu à dévouer ma vie à la grande œuvre de la régénération de rOrdre.
Tous avaient levé la main comme moi : FafFaire prenait les proportions sérieuses d'une conjuration.
Enfin la cloche appela les Pères Procureurs à rassemblée. Je vis Roothaan s'avancer à sa place avec cet air humble et contrit qui annonçait à tous les regards le sentiment de sa défaite. 11 récita lentement, et d'une voix dont il s'efforçait vainenement de dominer l'émotion, l'invocation à l'Es^ prit-Saint.
Il s'assit. L'assemblée garda un profond silence. Nos cœurs battaient vivement, quand le vieillard, s'étant levé avec une lenteur solennelle , nousb dit ces simples paroles :
LE COUP d'état 4M
— Mes Pères, il vient de se produire un incident dont j'ai à vous rendre compte.
La motion présentée hier, dans notre première séance, grâce à Tindiscrétion de quelqu'un de nos {fères, a transpiré dans Rome. Les Ëminentissimes Cardinaux qui gouvernent en l'absence du Très- Saint-Père se sont émus. On leur a jfegrésenté le Gesù comme un foyer révolutionnaire. Au moment où la restauration pontificale' a lieu, en présence de la révolution vaincue et frénaissante, la pensée que des4)uestions qui touchent à la politique étaient traitées dans notre Congrégation les a effrayés. J'ai été mandé auprès d'eux^ et voici le décret qu'ils ont porté : ils m'ont chargé de le signifier à l'assemblée de nos Pères. '
V* Tirant alors, d'un large portefeuille placé devant lui, un papier scellé du grand sceau pontifical, il nous lut le décret des trois cardinaux, que je traduis ici fidèlement :
c< Nous, (Cardinaux de la sainte Eglise romaine,, vicaires de Sa Sainteté Pie IX, heureusement régnant, ayant appris qu'une assemblée s'était tenue hier dans la maison de la Société de Jésus, dans laquelle se sont produits des discours pernicieux ^ traitant de liberté et de réforme, voulant au plus; tôt résister à ce mal et abattre cette audace, nous mandons au très-révérend Père Jean Roolhaan,
430 LB jK^mTË .)
Préfet général de cett^ mônife Socâété de Jés^fe, par ce présent décret, de dédaivér fiutie ^ ; tps» /aeto;» cette adseixiiilée, et de la remettre | à une i autre année* t : : » ■ '
« Donné à Rome, etc. »^ -'i
Suivaient les signatures. '
C'était le coup de foudre qui tombait sur noa têtes.
Le vieillard, dissimulant le mieux qu'il put un malicieux sourire, n'ajouta que cette parole :
— Devant ces ordres suprêmes», nous n'avons qu*à obéir. Vous savez, mes P^s, que notre qua-*trième voeu nous enchaîne aux volontés du Saint- Siège. Le Saint-Siège a parlé. Nous* remettrons donc à une autre année ces belles théories. D'ici à un an, nos imaginations seront plu« ealmea.
Et il ajouta:
— Au nom de la sainte obéissance, je déclare dissoute l'assemblée des Procureurs pour la présente année.
Puis, se couvrant de son bonnet carré, il (fit :
— Mes Pères, la séance est levée.
Nous sortîmes. 11 régna dans le Gesùr un silence de mort. Chacun regagna sa cellule, où il trouva sur sa table une lettre du Général, préparée d'avance, qui lui indiquait une nouvelle destination.
' Je fus excepté seul do cette mesure.
LE COUP DÉTAT 451
Pourquoi Roothaân gardait-il à Rome celui des Pères qui s'était le plus compromis? Tous les autres, le Père de Montgazin en tête, étaiknt envoyés à mille et à deux mille lieues de Rome. La razzia était complète. J'étais seul épargné. Roothaân me redoutait-il parce que j'avais les secrets de l'Ordre ? Comptait-il avec moi ? Voulait-il me gagner par cette indulgence ?
Ceci était probable, et ce fut l'idée à laquelle je m'arrêtai. Je devais adorer la Providence dans cette issue singulière d'une affaire d'une telle gravité.
CO.SSOMMATiM EST
' Nous pûmes, le lendemain, nous faire librement nos adieux. Le Général pa/ ut, toute la journée, ne pas s'occuper de nous. Les Pères partirenl, en vertu de l'obéissance, pour tous les postes nouveaux qui leur étaient assignés. Le Père do Montgazin, que je ne devais plus revoir, était envoyé dans les missions du Levant, il vint me direune dernière parole.
— Avez- vous compris comme ce traître Roothaan s'est couvert habilement de l'autorité du Saint-Siège pour arrêter toute velléité de réforme dans le Gesû? C'est bien joué, mais c'est infâme ! Voilà le jésuitisme, mon ami. Vous l'avez vu en action. Vous pouvez le juger maintenant.
Eh bien ! c'est fini. Notre tentative sera très-certainement In dernière. Il fallait Teffervescence
CONSOMMATUM EST 483
d'une époque de révolution, où l'Europe entière a été remuée par les secousses des idées nouvelles, pour que notre initiative hardie ait pA se produire. Nul n'y pensera après nous !
Mais la logique inflexible, qui gouverne les choses humaines, aura son dernier mot. Maintenant, soit Roothaan lui-même, soit son successeur, nos Généraux resserreront plus étroitement encore les entraves des intefligences, autour d'eux. Toute jparole de liberté sera un arrêt de proscription. Au fond, Roothaan a été bon homme. Nous en sommes quittes pour être dispersés aux quatre vents ; et -comme la Providence est meilleure que les homines, en m'arracbant à cette Europe, où j'ai tant souffert, elle m'envoie dans les missions pour les- ^juelles je me suis toujours senti de l'attrait.
Vous m'avez dit que votre sort n'était pas encore fixé. Il n'est pas probable qu'on se venge plus sévèrement de vous que de nous tous ; mais vous avez encore de l'avenir; vous êtes jeune, vous reverrez certain^nent la France, et moi je ne revcrrai jamais Marguerite, ma fille bien-aimée !.
Adieu !
Et des larmes coulèrent sur son beau visage pâli et crispé par la douleur.
— Embrassons-nous! Nous retrouverons-nous junjour?
J'eus le cœur serré par ces péûihles adieux.
Vers le soir, j'étais seul, au Gesû, de tous ceux qui avaient été envoyés en députatîon à celte assemblée. Le Général ne parut pas s'occuper de moi. Je suivis les exercices religieux de la soirée.
J'étais toujours inquiet.
Il ne me fut rien dit jusqu'au moment où sonna l'heure du coucher.
Êlais-je réellement oublié sur la liste des proscrits ?
Étais-je réservé à une vengeance plus terrible, conmie le plus grand coupable ?
Je m'endormis sous une impression de vague terreur, recommandant mon âme à Dieu, comme si j'eusse dû, au réveil, être couché vivant dans mon sépulcre.
Mes premières heures de sommeil furent agitées. J'eus des rêves fatigants, ce qui ne m'arrivait jamais. Il me vint comme des frissons de fièvre, vers le mQieu de la nuit. Je me tournai et me retournai sur ma triste couche ; et je sentais revenir la chaleur et le sommeil) lorsqu'une lampe allumée se montra tout à coup près de mon lit, et qu'une voix, que je reconnus pour celle d'un des Frères, me dit :
— Que Votre Révérence se lève ! Le très-révérend Père Général Tattend.
Cet homme ferma ma porte avec une certaine précaution que je remarquai.
CONSOMMàTVM EST 45K
Dans, ce ihometot la grosse horloge de Téglise du Gesû sonna deux heures. Je crps m'être trompé. Le Père Général ne pouvait pas me de^ mander à cette heure; Mais les autres horloges des églises voisines frappèrent, après un léger intervalle, deux heures. Le doute n'était plus possible.
Ce fut là ma terrible angoisse ! Il y a d'étranges vues sur l'avenir dans l'âme humaine. Dieu seul et ses anges savent ce que je souffris dans ces moments rapides où je pris mes vêtements.
Bientôt je dis au Frère :
— Me voilà !
Il ouvrit la porte de ma cellule. Je passai : il me suivit ; mais près de la porte, dans le grand corridor, se trouvait un autre Frère. Celui-ci était un Transtevérin d^une force herculéenne, que nous avions surnommé, je ne sais pourquoi. Cerbère.
— Suivez-nous ! me dit le Frère qui était entré seul dans ma cellule.
Le Transtevérin, impassible, me regarda, ne prononça pas une parole, mais tournant sur lui^ même, me plaça entre l'autre frère et lui. Je ne pus me faire illusion : j'étais gardé à vue ; j'étais prisonnier du terrible Roothaan.
D'une organisation délicate , petit de corps, il ne me vint pas la pensée de me défendre du colosse
486 LE JÉSOITE
qui allait me mener je ne sai^ où. Cepeu4|int l'instinct parla avec force dans tout mon être, et sous sa loi impérieuse, j'en fais l'aveu, la frayepr me fit dire : Si je pouvais me sauver ! ., ,
De grands criminels se sont sauvés de leurs prisons, malgré toutes les précautions des geôliers. On n'échappe pas dans le Gesû.
Ils me firent descendre au premier étage» Nous atteignîmes bientôt la porte de la chambre du <îénéral.
Je m'arrêtai.
— Plus loin, me dit le Frère. — Cerbère se tut encore. — Le très-révérend vous attend ailleurs.
Nous descendîmes au rez-de-chaussée.
Ils me firent traverser la première cour entourée de cloîtres. Nous arrivâmes ensuite dans la cour attenante à l'église. Une porte basse, communiquant à un escalier qui me parut descendre sous la partie du Gesû où est la bibliothèque, était ouverte. Ciette porte, d'une épaisseur énorme, se referma sur nous. Nulle autre lumière n'éclairait cet escalier sombre que la petite lampe de cuivre tenue par le Frère.
Malgré l'impression terrible sous laquelle je me trouvai alors, j'ai gardé ce souvenir que je descendis environ trente marches. J'étais donc arrivé à quinze pieds sous la terre. La lampe me laissa voir un petit vestibule octogone, pavé seulement
CONSOMMATUM EST
fde cinq à six larges dalles. Une large porte cin'tfée donnait au fond de ce vestibule.
Cette porte s'ouvrit au bruit de nos pas. Le Frère, cette fois» me prenant la main :
— Laissez-vous conduire , me dit-il.
Nous étions dans une ^aUe voûtée de médiocre étendue. Une estrade peu élevée en occupait le fond. Sur Festrade étaient des escabeaux au nombre de sept. Celui du milieu était occupé par le Père Roothaan. Trois vieillards étaient à sa droite; trois autres vieillards étaient à sa gauche. f^ Une table basse, recouverte d'une draperie, était . devant lui. Une lampe éclairait cette table, et quelques papiers, qui me paraissaient noircis par le temps, étaient placés auprès dç la lampe.
Un Père seul sur le côté, en avant de l'estrade, occupait un escabeau. 11 avait aussi devant lui une petite table. Une seconde lampe éclairait cette table.
Je fus placé moi«même sur un escabeau en iace de ce Père.
Les deux Frères fermèrent, avec de gros verrous, la porte de la salle et se tinrent debout, à droite et à gauche, spectateurs muets ée cet étrange spectacle.
Il . < «
LA SAUJË DE U W£IIM£
Je fus quelques moments à me dire :
— Maid e*est un img^i mais je sois en pro|e à que}<)ue hallucination. Trè8-proi)Àblemenl jt dors paisiblement dans une cellule, et je rèvè à cette terrible salle de la Wehme dont j'ai trouvé la mention dans les papiers secrerts de TOrdre^ que me communiqua dans le temps le Général: Demain matin, quand je me réveill^ai, je n'aiirai qu'à rire de ce hideux cauchemar. . ^ '
€'éfait iHen la salle de la Webine ; et je ' ne rêvai» pas! ^ t
J'étais devant ee tribunal sans appel, qui juge les grands coupables de l'Ordre. Peu à- peu mes yeux se firent à ces effrayantes ténèbres. 11 régnait là un silence de terreur, ce silence précurseur de la sentence horrible qui condamne à un emprison-
nemeot perpétuel et quelquefois à la mort. Ce silence me faisait plus de mal que des paroles de malédiction, que des cris de haine. On répond à des paroles atTUsatnces, on ne répond pas an silence.
J'avais pu enfin reomnaitre quels étaient les hommes qui allaient me juger. Je voyais, autour du Père Général, six des plus âgés delà CcKnpagnie, qui, depuis de longues années, haUtaient le Gesù, comme dans une espèce de retraite.
Le Père qui allait être raceusateur» et qui était iseul à sa table, m'était très-connu également. Ce n^était pas autre que le Père Ruffin.
Une porte basse, étrcHte, ouverte à ma gauche, était le sombre et affreux cachot où devait être renfermée la victime.
La scène conunença, comme tout ce qui se fait -au Gesû^ par une prière. Le présidait du tribunal criminel, les juges, raccusateur, les deux Frères * s'agenouillèrent.
Je restai assis, immobile. Je ne voulus pas me mêler à cette profanation.
La prière fut murmurée lentement, dévotement, par tous ces hommes, qui se répondaient comme ils Teussent fait dans la plus belle solennité religieuse. Ils demandèrent l'assistance de l'Esprit- Saint : Veni, Sancle Spiritus. Ils invoquèrent celle qui avait souffert la plus grande torture des mères au pied de la croix : Ave, Maria.
Une seconde Ibis je me crus dans un rêve* Une parole m'en tira tout à fait. Le président me dit :
— Vous «êtes bien Henri de Sainte-^MauiNS^ ' profès des quatre vœux de la Compagnie de Jésus et initié du haut grade ?
— Oui, je le suis.
— Ecrivez son nom, son âge.
Et le Père Ruffin^ accusateur, témoin en même temps, se mit à dresser son procès^verbal.
— Mes Pères, dit Roothaan, il m'est prescrit de vous lire l'article de nos Constitutions secrètes, d'après lequel six des plus anciens dans TOrdr^i sont tirés au sort pour constituer une cour de justice dans les cas graves.
Et, prenant un vieux papier sur la table, il lut le texte manuscrit de ces Constitutions, que j'entends retentir encore, en le transcrivant, comine un glas funèbre.
c< Du gouvernement secret do la Compagnie de
Jésus.
TITRE r\
« Art. 1*^'. — Si quelque Père du haut grade devient un traître et est découvert être un rebelle
LE JÉSllTK 461
et un fauteur de discorde dans la Société, qu'il soit retranché de son sein.
« Art. 2. — Il sera jugé par le tribunal secret, qù "^liégeront, sous la présidence du Général, six Pères du haut grade désignés par le sort.
« Art. 3. — La sentence ne sera prononcée qu'à Tunanimité des suffrages des six Pères juges et du révérend Père Général.
« Art. 4. — Le condamné sera renfermé par la main des appariteurs dans son cachot (1). »
J'avais écouté avec une anxiété fiévreuse la lecture de ce Code draconien, El cependant Je dois le dire, malgré ma conviction que j'avais dans Roothaan un ennemi implacable, trop habile pour mal choisir ses acolytes dans cet acte de hideuse vengeance, tel est Tinslinct qui porte l'homme à espérer, que je cherchai dans ces articles s'il n'y avait pas, pour moi, quelque chance de sailuL
Dans un instant rapide qui ne se mesurerait pas, il me vînt cette pensée que, le vote de condamna-
(I) l'Si qais superioris gradûs Pater fuerit Iradilor, inquc sinu Socielalis rebellis ac fautor discordise re[»erialur, pereat.
2" Secretior tribunal judicetillum, ubî sex sedeant Patres superioris gradûs» a sorte desigtiati, prsesidente Prœfecto.
$• Senlenlia nisi sex Palrum judicum, Palrisque Prafecti Generalis unanimi suffi-agio, non pronunlietur.
4*» Rfeus in ergastulo apparitorum manu reclûdalur.
i:. {De regim. secret. Soc. Jesv. tit. IV.)
>i63 LE JÉSUITE
tion devanl se Cadre à runanimité des voix^ et le. choix des six juges ayant été fait par le sort, peut-; être un seul de ces vieillards, en présence dû cachot béant qui allait dévoiler dans de longues tortures, une existence jusque-là honorable, auraiti un mouvement de compassion et demanderait, au lieu de ma prison perpétuelle, mon expulsion de la Compagnie. .
Je pensai aussitôt à l'un de ces Pères, le dernier placé à la gauche du Général : c'était le^ Père Mazzonelli , avec qui j'avais eu l'entretien plein d'intérêt que j'ai rapporté déjà, et qui m'avait toujoi^rs témoigné tant d'amitié. Il y eut un moment où une lueur d'espérance se fit en moi :
— Celui-là sera ton sauveur ! Son cœur ne sera pas fermé à la pitié 1
Après la lecture du titre de la loi criminelle, k. Générai avait averti les six juges qu'ils devraient . tout haut exprimer leur vote; que la condamnation . au cachot serait oelle^i : Pereat! que l'expulsion de l'Ordre serait le mol : Expellatur l que l'acquit^ tement se prononcerait : Insons !
Puis, s'étant recueilli :
— Pères, dit-il, nous avons à remplir aujourd'hui un bien douloureux devoir. Devant rinsinr- , rection organisée au milieu du Gesû^ par les obligations de ma charge j'ai dû songer à sauver ' l'Ordre. J*ai été énergique. Je dois l'être jusqu'au
LA SALC£l*DE:aA;^VEHMË |$l^
bout. Vo«tg sévei; que nos* Constitution^ s0ciî^$, nïe'<kmni8]it (kcfit demé/el-^'m^i $mi toi|s \q^ sujets' de iFGpdre. JN'apparfenanl plus à; la société civile*, il était juBle quéteë f^ànéBeoùpâhlB$r quand il y ëU' aurais datis les ordire^ rèK^iem, fussent justiciables d'un tribunal qui séparât du corps lest membres gangrené»» et frappai les ^prévaricateurd* Noaas Hë faisons en cela que pratiquer le droit des immunités eccléHastiques;, toujourBmaiatenu dans rÉglise et revendiqué par ses chefs dans oes der-* niérs iemps fl). Notre ordre, durant trois» siè^ clés (2), a eu roccasion plusieurs fois d'exerc^er ce
. (i) PIrts tard, oclle théorie <fut reproduite daas les États romains. Les évêques, réunis en concile à Lorelo, en 1856f, décidèrent qu'on donnerait à l'inquisition ronâinete droitâe pimii le bJasfAème, rinnbservaoeç ies léles, la violatioa fies imsf mâ\gF^^, etc., etc. L'édit rappelle que, suivant les circonstances et le^ terapp, V excommunication, la prison, l'amende, le fouet, fesril,^ lafhoft, oatété les peines d«i)t od .frappait les Qoi;^«ii)ies;.et il ajoute qwx < Ton ne dérogera» poiat à ce qui est toujours en vigueur à, ce sujet. »
(2) « Les Supérieurs peuvent commetlfe de grandes lÏMites sein» qu'im touche seulement è leur fobe* Un Pi'ovlnçial ou on Reetem* fera 'des choses. défendues, persécutera ses subordonnés, bâtira, démolira sans raison ni prudence, dissipera les biens; on ne lui' infligera ë'autre ehfttimetit que de^ui ôier sa efaavgB au bout de! quelles années. Pourrait*oa fiter un seul Supérieur qui ait été châtié pour de tels actes? Pour moi, je n'en connais pas.
« C*est une chose déplorable de voir que, pour des choses légères, les bons soient persécutés et même mis à mort, tandis que les méchants sont pardonnes; c*est que ces derniers se font craindre, tandis qu'on est eertàin que les autres n'oppoteroat aucune résis* tance et ne diront rien. On pawrrait apparier de eu ckéSine»!» «fa i
464 LE JÉMITE
droit de haute justice, *et ce coupable ira reposer avec les Dathan et les Abiron, qui sont tombés sous le coup légitime de nos sages lois de préservation et de défense* Un otdre ccHiime le notre, désarmé devant l'esprit de révolte, ne subsisterait pas six mois. Il faut que Tautorité porte le glaive pour que les méchants tremblent.
11 va vous être lu l'acte d'accusation rédigé par l'un de nous, qui a suivi jour par jour le coupaUe^ depuis que, par une aveugle confiance, je Félevai à la dignité de Père du haut grade. Vous aurez à juger si les faits qu'il relatera, et dont il a été le témoin, constituent ce crime de haute trahison dont j'accuse devant vous Henri de Sainte-Maure.
11 se tut et s'assit.
Le Père Ruffin prit la parole, et d'un ton grave, mais où ne se trahissait aucune émotion, il lut un papier où étaient racontés, avec une exactitude de détails dont je fus atterré, tout ce que j'avais fait depuis que m'était venu à la pensée le grand projet de réforme. Cet homme m'avait suivi p^tout, il m'avait aussi fait espionner, par la comtesse de Fiaviac, par des domestiques subornés dans la maison de ma cousine, à Paris, où mon Memchrandum avait été composé, il avait tout su. Il
fiicrités dês exemples lame»iable», » (Marianna, De» défauts du gmvememeni de la Compagnie de Jésus^ ctiap, xiii, De la Juslice. — Imprimé à Bordeaax ea 1635.)
s'était procuré là un^ lambeau de mon manuscrit, petit fragment écrit aii crayon , que j'avais ensuite placé dans le manuscrit, sans autre changement que deux ou trois mots insignifiants.
C'était là la pièce de conviction contre moi. Le Père Ruffin la fit passer sous les yeux des six juges. Roothaan la prit, et appelant l'un des Frères, il la lui remit pour qu'elle me fût présentée.
Je la regardai attentivement.
— Reconnaissez-vous là votre écriture ?
— Oui, je la reconnais.
— Habemus confitentemreum. Nous n'aurions pas besoin de continuer le débat. Continuez cependant.
Le Père Ruffin, après avoir ainsi constaté, par cette pièce probante et par mon aveu, que j'étais l'auteur du libelle qui avait mis en feu le Gesû, incrimina l'acte de révolte par lequel, profitant de l'absence du très-révérend Général, j'avais diangé l'une des salles de cette sainte maison en un club révolutionnaire et provoqué les sujets de l'Ordre à la révolte, cas prévu par l'article 1" du titre IV, qui venait d'être lu.
Il se tut.
Le président se leva.
— Henri de Sainte-Maure, qu'avez-vous à dire pour votre défense?
406 us JÉSUITE
J'avais compris, pendant la lecture de Tacte d'accusation, que mon sort était fixé irrévocablement. Un discours, et j*avaîs eu assez de force d'âme pour me maintenir, sans tomber dans un abattement indigne d'un chrétien et d'un homme de cœur, un discours que je pouvais faire n'eût été qu'un prolongement à cette scène honteuse et n'eût rien changé aux dispositions de mes juges. Une seule parole peut-être pouvait me sauver. Je dis cette parole d'une voix légèrement tremblante, malgré un effort suprême pour me dominer.
— Mes Pères, je suis coupable, devant vous, par les faits. Je ne le suis pas, devant Dieu, et devant ma conscience. Je prends la suprême Justice à témoin que, par ces actes en apparence très-répréhensibles, j'avais l'intention de travailler au salut de l'Ordre. Ne voyez en ce moment que mes intentions.
Roothaan reprit :
— Vous avez entendu, mes Pères?
Les six répondirent :
— Oui, Révérence.
Se levant alors, et tenant à la main son bonnet carré, il s'adressa au Père qui était à sa droite :
— Père, quelle est votre sentence?
Celui-ci se leva, et s'inclinant vers le Général, il dit d'une voix ferme :
— Pereat !
LA SALLB 0fi LA WEHME 467
Se retournant vers le Père placé à sa gauche^ Roothaanfitla mémedemande. Celui-ci, s'inclinant à soii tour, dit d*un ton de voix lugubre :
— Pereat!
Le troisième, le quatrième, le cinquième Père avaient successivement répondu par le terrible : Pertatl
Restait le bon Père Mazzonelli, ce doux et sage vieillard, de k bouche duquel j'avais reccueflli des paroles qui avaient eu sur mes opinions au sujet du Gesû une puissante influence^ Celui-là pouvait me sauver. Oh ! je Tacceptais avec une volupté supr^ne, cet arrêt d'expulsion qui m'^t arraché aux horribles tortures du cachot perpétuel.
Le doux vieillard se leva. Son visage, qui fut éclairé en ce moment par la lampe placée sur la table, me sembla s'illuminer, comme s'il eût dit : Cette loi cruelle me donne le droit de le sauver. Il jeta sur moi un regard qui me parut d'une suavité angélique, et, s'inclinant vers le Général, sa voix faible et tremblante prononça mon arrêt de mort.
— Pereat l
Lui aussi était sans pitié!
Je sentis mes jambes faiblir.
Roothaan s'en aperçut.
— Soutenez-le et exécutez la sentence.
J'éprouvai dans le moment un horrible serre-
ment à la poitrine. Je me sentis tout à coup comlne une insensibilité stupide, et je me serais fresque demandé : Est-ce bien moi qui vais être jeté dans cette bass^osse ?
Puis il se fit une réaction subite. Je pensai à la liberté. Oh ! la liberté, elle vient de Dieu ! et c'est le premier des biens! Le cachot, c'est la mort. Qui peut quitter la vie sans le regret amer de la voir finir avant l'âge, avant cette heure où l'âme, ayant besoin d'un repos meilleur, aspire aux jmes inconnues d'une autre patrie?
Je pensai à Marguerite , que je ne devais plus revoir. Mon Dieu! ce fut bien là ma véritable mort. Sicdne séparât amara mors ?
Déjà le Cerbère du Gesû, l.e vigoureux Transtevérin, se préparait à me renfermer dans l'affreux cachot.
Je vis le Père Mazzonelli se lever et s'incliner vers le Père Général.
— S'il voulait recevoir l'absolution dès à présent?
— Très-bien! Père; je ne m'y oppose pas. Vou* lez-vous le confesser?
— Volontiers.
Le Père Mazzonelli prit son escabeau, alla se placer dans un recoin de la salle de la Wehme, fit une courte prière et s'assit, formant seul le tribunal de la miséricorde, après celui de l'implacable vengeance. C'était singulier : il y avait là du
sublime et de rhorrible, une scène digne du temps des auto-da-fé et de l'âge glorieux des catacombes.
— Vous pouvez vous confesser, Henri de Sainte- Maure, dit d'une voix complètement calme le Père Roothaan. Vous n'êtes plus à nous, vous appar* tenez à la justice de Dieu.
Je me levai.
Je chancelais encore.
■^ Conduisez-le au Père Mazzonelli, dit-il à l'appariteur.
Cette parole me fit honte et me réveilla.
Je marchai droit à l'angle obscur de la salle où se tenait le confesseur silencieux.
Je tombai à genoux.
— Père, lui dis-je, je vous par.donne. C'est vous qui me tuez! Votre voix était pour moi un salut. Vous avez été barbare. Mais je suis chrétien et Dieu me fait la grâce de n'avoir pas dans le cœur un seul sentiment de haine.
— Mon enfant, vous n'avez rien à me pardonner : je vous sauve !
Le Père , dans son rôle de confesseur devant m'absoudre, faisait probablement allusion au salut de l'âme après les longues agonies de la prison perpétuelle. Le jeu de mol était cruel. C'était le dernier jésuitisme que j'aurais à subir.
— Paix! ajouta-t-il; inclinez-vous.
Je pensai qu'il allait me donner l'absolution.
Je mlnclinai. Le Père murmura des mots latins qui parurent à mes juges, en ce moment debout et knmobiles, Facie de nûséricorde qui pouvait inspirer au coupable le rqfientir et la résignation.
Je me levai.
Qu'allait-il se passer ?
Un des appariteurs, le Cerbère, me saisissant vigoureusement, et cependant avec une mesure de prudence et de respect dont je sus gré à •un tel homme, me traîna par cinq ou six escaliers abruptes au fond du cachot.
Et le silence dernier se fit.
Je pus compter les pas des Pères qui sortirent et gagnèrent le vestibule. J'entendis un ordre donné par le Général. ,
— ^Vous m'apporterez les clefs, quand vous viendrez me dire le Benedicamus Domino.
— ' Ouii révérence.
Je l'entendis sortir seul.
il resta deux hommes dans la salle.
Le froid humide de cette basse-fosse m'avait saisi. J'avais passé par tant d'impressions émouvantes depuis une heure que je sentais la vie s'af^* laiblir en moi ; mes eartrémités se prenaient ; lé sang affluait avec ime telle force au cœur, qu'il me fallait y porter la main comme pour le retenir et empêcher qu'il ne se brisât. Puis le vertige me prenaft^ et quelque chose me disait que le cerveau
LA SALLE DE LA WEHME 47i
allait être, dans quelques instants, impuissaoït aux fonctions de la pensée. La mort approchait*
— Mais nous avons oublié, dit le petit Frère au grand et gros Transtevérin* Il faut lui descendre la cruche d'eau, son petit pain.
— Imbécile ! répondit cet honune.
£t il se tut.
Le ton avec lequel ce mot avait été dit me frappa. Je fis un effort suprême pour retenir la vie en moi*. Je ne sais pourquoi. Je me rappelai la parole du Père : — Je vous sauve ! Ce vieillard, probablement en ^ifance, m'avait tenu ce [langage pour adoucir, un instant du moins, par un mensonge charitable, mes angoisses terribles. Cela devait être.
Oui, j'étais perdu, bien perdu !
Marguerite ! 6 Marguerite ! mon enfant tant aimée. Si j'avais pu une dernière fois prendre ta petite main , y poser mes lèvres , je serais mort sans désespoir !
Je m'écriai myolontairement :
— Marguerite !
— Que dit-il? Madona nda! reprit le petit Frère.
— Il prie sainte Marguerite I
— Eh bien ! qu'attendons-nous ? Fermoiia lei verrous.
— Imbécile!
— Fra Marco I je vous trouve bien singulier. Ne voulez-vous pas que nous mettions tout en ordre?
— Parfaitement, Fra Vincenzo.
— Eh bien ! dépêchons-nous donc. Oh ! j'ai freid là, et j'ai peur.
— Ah ! vous avez froid et vous avez peur, mon ami Vincenzo? Je n'ai pas trop chaud, moi, mais je n'ai pas peur.
Voyons, dites-moi une chose : croyez-vous que le très-Révérend soit maintenant bien rendu dan& sa chambre ?
— Certainement, Fra Marco, certainement;mais à l'œuvre ! finissons-en ! sortons de ce vilaii> caveau.
— Tu as les clefs ? ,
— Oui, les voilà.
— Nous sommes seuls et bien seuls ?
— Oui, bien seuls, sauf ce pauvre Père, qui était certainement l'homme le mieux élevé et le plus affable de tout le Gesû.
— Et tu voudrais le laisser là-bas?
— Sans doute, Fra Marco! S'il n'en sort que lorsque je Ten tirerai, il y restera longtemps.
— Mais c'est un homme ! c'est ton frère.
— Mon frère, non! Ah! oui... mon frère en Jésus-Christ.
— Misérable! je te dis que c'est un homme^ ton frère, tout à fait ton frère.
— Oh ! va pour cela, Fra Marco. Oui , notre sainte religion nous l'enseigne; je ne veux pas vous contredire. Mais après? je n'y comprends rien. Voulez-vous passer la nuit ici? Voyons! qu'on en finisse, ou bien demain je serai obligé de raconter au Père Général votre négligence. C'est terrible ici notre règle ! mais il faut tout dire.
Ce dialogue étrange m'avait tellement intrigué que l'organisme, troublé tout à l'heure et menaçant de se briser par une crise dernière, reprit son équilibre. Je ne fus plus obligé de porter ma main à mon front et à mon cœur.
Puis j'entendis ceci :
— ;Vincenzo as-tu du cœur?
— Et oui, j'ai du cœur : je suis Romain comme toi.
— Ah! bien, nous allons sauver cet homme!
— Ah ! Mddona mia ! plutôt mourir moi-même ! Et la sainta obéissance ?
— Qu'à cela ne tienne. Écoute! mais écoute bien, Vincenzo ! Tout à l'heure tu étais pressé, et je ne l'étais pas. Maintenant je le suis beaucoup. Tu vois cette longue et fine lame? Tu la vois?... Prends ta lampe et regarde-la bien... Elle va te labourer les entrailles... et c'est ton cadavre qui ira dormir en paix là-bas. Cela te va-t-il?
Le pauvre Frère tremblant répondit :
— Pas le moins du monde.
— Si cela ne te va pas, tu vas m'aider à sauver ce digue homme. Tu entends! nous fermeroi^ la porte, tu prendras tes defe. Tu iras dormir, et je me char^ du reste.
«—Ah! malheur! Et quand il faudra me confesser?
Que dirai-je?
— Rien. Dieu , pour cette bonne action , te donnera son Paradis.
— Mais je suis perdu ! damné !
— Ecoute; la religion ne commaDde4-elle pas de garder un secret, de ne pas violer un serm^it?
— Certainement !
— Eh bien ! Vincento, je vais te mettre la.conscience à Taise*
A genoux, Vincenzo!... A genoux! te disTJe. Yois-tu ce couteau? A genoux!
J'entendis cet homme tomber à genoux sur le froid pavé, probablement plus mort que viL
— Jure-moi, par Dieu, par la Madone, par ton saint patrim, par ta bonne part du Paradis, par ta mère, Vincenzo ! par ta mère, que jamais tu ne trahiras ce secret.
Jure! jure! ou tu es mort.
— Eh bienl oui, Fra Marco, je le jure!
— Tu es Romain, j'ai foi dans ta parole.... Mais si tu me trahissais, regarde-la cette lame..^ regarde-la bien !
LA SALtf DE LA WEHME
. Frappe là ! Tu es un homme ! C'est bien. Tirons maintenant de là ge pauvre Père,
Et, se faisant éclairer par Vincenzo, il vint me prendre par la main et m'aider à gravir, encore tout tremblant, Tescalier de mon cachot.
J'étais dans la salle.
— Père, buvez à la cruche ; cela vous rendra la force !
J'en avais besoin, en eflet.
Il fallut me soutenir ; Marco me mena doucemept au siège du Père Boothaan; je sentais que j'allais m'évanouir de bonheur.
— Jetez-moi quelques gouttes d'eau au visage, mon brave Marco! Marco! mon sauveur!
Ces gouttes d'eau me ranimèrent, et je pus respirer sur le siège même d'où était partie tout à
l'heure ma condamnation .
— Maintenant pousse les verrous, dit Marco. Le pauvre Vincenzo se hâta. Il tremblait de tous
ses membres.
— Il ne faut jamais trembler en faisant une bonne action.
D'ailleurs écoute , si tu t'en repens , il en est temps encore. Je puis très^bien te mettre à la place du Père. Vois, mon ami, si cela te va? • Vincenzo ne répondit pas.
-r- C'est fait, ajouta*t-il, et sortons.
L'énorme porte fut fermée à double tour. Noui^
franchîmes le vestibule. Vincenzo, tout effrayé encore, marchait devant, tenant la lampe.
— Vincenzo, sauve-toi ! dit Marco. Mais allume d abord ma lanterne sourde. Je vais te rejoindre.
Marco me fit longer le côté de l!église qui attenait au jardin du Gesû. Une petite porte, dont il avait la clef, s'ouvrit.
Deux hommes robustes étaient en faction à cette porte.
' — Adieu, monsieur de Sainte-Maure, me dit Marco. Nous nous reverrons. Allez dormir en paix chez ces braves gens. Mais vous quitterez Rome demain.
On me fit relever ma robe de Jésuite. On m'enveloppa d'un ample manteau. On me mit un chapeau sur la tête.
— Courage! me dirent les amis de Marco.
JVous suivîmes quelques rues étroites et détournées. Nous arrivâmes devant une maison de modeste apparence. On ouvrit bientôt une porte basse qui se referma sur nous.
— Ah I enfin vous êtes libre !
Tout fins que sont les Jésuites, ils avaient trouvé plus fins qu'eux. Marco, le Cerbère fanatique du Père Roothaan, n'était dans le Gesû ni plus ni moins qu'un agent de la loge transtevérine. D avait eu Fhabileté de s'emparer si bien de l'esprit
de la Révérence, qu'il n'y avait rien de grave à exécuter par les mains d'un serviteur dévoué qui ne fût confié au Frère Marco.
Gelui-ci n'avait eu que deux choses à faire croire au soupçonneux vieillard : Tune, qu'il ne croyait pas possible de sauver sa pauvre âme s'il n'avait pas le boilheur de finir ses jours au Gesù ; l'autre, qu'en sa qualité de Transtevérin, appar- . tenant de père en fils au Gesûy sur un signe de sa Révérence, il tordrait le cou au diable, ne tremblerait pas devant un Pape et serait de force, si tels étaient les ordres, d'aller jouer du couteau dans le carrosse d'un cardinal
Un homme de ce dévouement était précieux, et le gaillard, depuis près de trois ans, jouissait de la confiance entière de Roothaan.
Cependant ce n'était pas par le Général qu'il avait su d'abord la tefrible affaire qui allait ^e passer dans la salle de la Wehme, mais par l'honnête Père Mazzonelli av^c lequel il avait combiné les moyens de me sauver, et qui seul avait pu lui procurer la clef pour sortir la nuit par la porte dérobée.
Le jour même je parlais pour la France, muni d'un passe-port que l'un des chefs de la loge qui appartenait à la police romaine, et qui avait mission du comité patriotique de pourvoir à ma su-
reté, était allé prendre sur un nom supposé à ram-^ bassade française.
Marco et le pauvre Vincenzo, qui troublait encore de frayeur, et qui aurait très-bien pu me remplacer dans le cachot du Gesû pour crime da haute trahison, étaient conduits, par un autre agent du comité, à la frontière des États de FÉgli^e,. près de Pérouse.
J'étais arrivé sans danger à Orbitello, au delà de la dogana pontificale, d'où je me rendis à Li- Yourne, et de là en France, par le bateau à vapeur.
Là je n'avais plus rien à craindre.
Quelque temps après le monde dévot apprenait que le Père de Sainte-Maure était devenu un révolutionnaire et qu'il était sorti de la compagnie de Jésus.
XXY