‹ Le jésuiteChapitre 15 sur 32 · PAR L · texte numérisé non relu

PAR L

je m'attachai & octte pensée; eHe me rendait ma-^ dame de Flaviae moins odieuse.

Je remarquai que, dans ses rêves sur l*avenir de son ei^ant, elle sappesait toujours qu'elle au* rait un garçon.

— Mais H TOUS avez une fille? lui dis^je un jour.

' — Une fille? me répondit*elle, comme si je lui eusse parlé de la chose du monde le plus en ddiors du possible; une fille!' avoir une fille 1 AUons donc! Quelle singulière idée avez- vous làl Je serais au désespoir d'avoir une fille.

— Oh! ma chère enfant! Que dites- vous? s'écria ma mère ; vous n'y pensez pas.

— Dites que je n'y avais jamais pensé, et vous aurez dit vrai. C'est votre fils qui vient de me présenter cette affreuse idée. Que dirait mon beau-père, que dirait mon mari, si je ne leur donnais pas un héritier des Flaviac? Mais j'éprou* verais la plus cruelle des déceptions, si j'avais une fille ! C'est un fils que j'ai demandé à la sainte Viei^e, c'est un fils qu'elle m'accordera.

La veille de notre départ, ma mère, qui aimait |i faire, le matin, de longues courses à pied , me proposa de parcourir les environs de cette délicieuse villa que nous allions quitter, non sans regret. Jamais ma mère n'avait été plus tendre pour moi.

— Tu as voulu séparer nos destinées, me dit^eUe. Il m'eût été bien doux de voir perpétuer

en tôt h raee des SaiBle-Maur& Dkm fisipjMihii à lui, je devais me soumettre^ Mais^ si ta étaÎB entré dans h clergé séeulkr, je n'aurais pas eraiiit d'être à jamaia séparée de âne» fik. Tu ne sais pas ce que j'ai souffert durant ces troia annifes de pvobalion penidanl lesquelles je n'ai pu te voir.

■*-^ Je raufi^ écrivais^ ma mère.

•«•^ Ah! mon eker enfant, tes lettres^ étaient à I9 fois un bonheur et one douleur. (7étaît ton souvenir qui m'arrivaît; c'^ait n» témoignage de ce respect qi/un fils bien né deil k sa mère; é'était TaccompUssement du quatrième comman* dément: „Tn honoreras.^ Une mère veut plus qu'être honorée et respectée, elle veut être aimée; et je ne trouvais pas le cœur de mon fils dana aes lettres. Que de larmes amères j'ai versées en les lisant! Je t'avais toujours vu si bon, si affectueux, si caressant! Je ne te reconnaissais plus. Quelquefois un mot me rappelait l'amour que tu avais eu jadis pour moi, et je baisais ce mot béni en disant: Merci^ mon Dieu! mon fils m'aime encore.

— Je vous l'ai déjà dit, chère maman, mes lettres, les vôtres étaient lues, commentées.

— * Oui, oui, je le sais, et je ne t'accuse pins. On te faisait un crime de donner trop d'expansion à ta sensibilité, même envers ta mère. II vaudrait peut-être mie«x développer les seules affections que le prêtre, le religieux pussent

PAA VAêA 4M 15

èpTffWfW Mgitiiiienient que de cherchfer à les éCoofiIsr. fit, -d^aiMewB, on ne détraic pas ce b^ Min d'aimep que Dieu a mia dans f iMamne, qH^ â dâ y mettre, puîaqigra est ▼enn sur la terre pour nous dire : „ Aimez^yous.^ Si f on réussissait, on aurait détroit l'œuvre de Dieu, et ce serait un crime.

— Soyez bien assurée, chère mère, que la ▼ie du religieux n'a pas affaibli l'amour que j'ai pour vous. Si dans un moment d'exaltation j'ai perdu le sentiment de mes devoirs de fils, je n'ai pas attendu de sentir mon cœur réchauffé au contact du vôtre pour m'en repentir.

— Je le sais, mon fils; H y a déjà longtemps que je t'ai pardonné. Tu le vois, bien que je sache que tes vœux ne sont pas encore irrévocables, je ne te demande pas de renoncer à ia carrière que tu as embrassée. Je serais heureuse, bien heureuse, de ton retour; mais enfin j'ac-* cepte le fait accompli, et mes bénédictions mater-^ nelles te suivront partout.

Nous marchions depuis longtemps;- ma mère commençait à être fatiguée: nous entrâmes dans ane petite maisonnette de pécheurs, et nous nous y reposâmes quelques instants. Il y avait là deux femmes; l'une déjà âgée et Tautre dans tout l'éclat et la force et de la jeunesse. Celle-ci nourrissait on petit enfant de trois ou quatre mois. Ma mère aimait beaucoup les enfants: elle se mit à ca-*. reSBW celui-*là, qui était fort beau, tout en caiH

$imt aT«ç ]e9 deiu ff^mmea^i La plus ègèc^ a^ ptoigott i^ 8oa e^cce^ive pauvireté; .^06 gendre IpgnaU à peine de quoi las feife vivre.. L'intérieiur de cette babiUlion ann<Kiçait ep efiel la wisèrei. Il y régnait pourtant un prdre ^ une propreté qià*on rencontre rarement, en Italie, dans les habitations du peuple. Cela seul donna à ma mère une opinion favorable de ces deux femmes. Elle remarqua aussi l'union qui semblait régner entre elles. La bonne vieille était fière de la beauté de sa fille, et quant au marmot, elle en était folle.

— Voyez comme il est fort, disait-elle à ma mère. Oh! la Francesca! elle en nourrirait deux sans se gêner. On le lui a proposé plusieurs fois; mais il aurait fallu quitter son mari, sa mère; cela n'était pas possible: mieux vaut vivre misérables ensemble que riches et séparés. Et après tout la Madone, saint Janvier et saint Pierre, le patron de la barque de Giuseppe, ne nous ont pas encore laissés manquer de pain.

Ma mère, bien reposée, quitta la cabane; mais, en s'en allant, elle glissa une pièce d'or dans les vêtements du beau bambino.

Le soir, en nous mettant à table, nous dîmes avec un sentiment de tristesse: — Voilà le dernier repas que nous ferons dans cette chère villa.

— Ma mère avait, depuis deux jours, congédié tous ses domestiques italiens. Nous n'avions ce jour-là, à Pouzzoles, qu'un cuisinier napolitain el sa fille, qui travaillait habituellement à la lingerie^

PAR t'âmà ♦♦♦ 21

PMre cocher frMiçais tfr«ît demandé è ma mère la permisMon d'allei; à Napies, ayec sa fnMie^ pour assister à je ne «a» ^iis quelie fête; il ne devait revenir que le lendemain matin. Nom étioni»- donc à peu près seuls.

A peine notre repas était-il commencé,' que madame de Flaviac devint excessivement pâle.

— 0" mon Dieu ! s'écria-t-elle, je souffre horriblement !

Ma mère s'élança vers elle pour la secourir» La douleur se calma; mais bientôt elle revint avec une telle intensité, qu'il fallut conduire la comtesse dans sa chambre.

Quelques instants après, ma mère rentra dans le salon. Elle me dit que la comtesse se trouvait mieux. Elle dina à la hâte, pour aller la retrouver. Je montai dans ma chambre, qui était située au-dessus de celle de madame de Flaviac, et je me mis au travail J'entendais marcher dans la chambre de la comtesse, et je distii.guais même de douloureuses plaintes. Trois heures se pit^sèrent ainsi. Il était dix heures du soir; je n'entendais plus rien au-dessous de moL

Tout à coup on frappa à ma porte. J'ouvre; c'était ma mère, mais émue, tremblante, le visage bouleveraé. Connaissant son attachement pour madame de Flaviac je crus celle-ci dangereuse* ment malade.

— w Descends, me dit ma mère^ je ne puis pas

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4|«nlt^r oette orattMUrfiuM AtphoMÎn^; ^e^o^ttlr: À.iM q\m i« l« pari^ qu« je ta cootHdkw

Je sm\& iM mèra dâa» m d^amb^e; ^ àuil jÉtonantç à oell« d«i madame <k Flaniae.

Ma mère entra obee la co«ètesae ea nufe difl«nt:

— Atteada-moi là*

Uncf portière seule séparait les deujL. pièces; nia mère et son amie parlaient avec vivacité; il y avait évidemment une discussion entre elles, et jientendis ma mère dire:

— Alphonsine, ayez confiance en mot. I! m'est impossible d'agir autrement. L'isolement dans lequel nous nous trouvons nous fiavorise. Â présent, il vous faut du repos; je vais envoyer le cuisinier chercher le docteur C...

— Neo, non, s'écria madame de Flaviae.

•-^ Il le faut absolument, ma pauvre enfant!

— Alors donnez-moi «ne plume, de l'encre et dn pajpier; je veux écrire deux mots au Provinm\: il m'enverra son médecin.

~ Mais je puis écrire pour vous.

*— Non, chère marquise, n'écrivez paa JLe Provincial sait déjà... No», je veux; écrire idok même,

— Allons! cahaez-vous; éerivea deuiL lignes «eulement. Je vais raconter tout à n^on fils; j« V4H1S le répèle, il le faut abftolumoot

Et, revenant à moi, ma mère m'eatralna à l'Mitre exlréniité de k cbaonbffe al me dit :

-^ 0è fafoue> ffioA cher fils, ^qoê fèpmifli ^n ^gr^tid enrbtim» pour le dire ce ^i Tient éê I9è pâmer.

-^ Qa« ifi'esl-ii àmtt pMséf

•«^ Otte inailie«reu8e Al^faonfline est perdM, «i ndos >ne troayons pâs ie niojpen 4» caoher ceine «fiste at^flttire.

"^ Kitplîqiie2-yoiis, chère mère, je ne tous comprends pas; quelle ayenture faut-il caobert

-^ t> mm &ie«! qui se serait imaginé une chose semblable? dit ma ttière, qui, dsnis wn trcrtible, tie s'apercerait pas quVlle népMidait à sa propre pensée, et qa'ell^ tne luissMt «dans rinoer^* littitle.

-^ VoymM, ma bonne mère, lui dis^je en lui •prenant les vnaitts, revenee à Te«iB. Madame «de fHa^ac 'est^tfHe donc idans rm dMiger inmiinenc^ pvris<{He tons parti» d'enToyer ^cberober un mé*

— AlplKmsftie «st ausnî bien qu'elle peut ]^êCre à prévient Tom 6'est Men passé. Et «n ^i pet) 4ef temps I Retfreuaemmit je n^î pas pefdn H tète, n vraiment on la perdrait à »oms..^ Itïiis farooe. . . qii'â présent il se ftât «n 'moi une réaetioir hpâ me nend înieapaMe <ie m'^npiifker comme je le voudrais ...

'" ^Et w»a pamvre mère tigieée d'un tuftwbleinent tterrmilty se Ittissa tofmber »«r mi feuteiiil^n ftwn dant en larmes. - .

^" 'ft ^ aiittit «ur la theminée 'tf n flaco» <dViau de

ifuro d'oranger ^ fen m», quelques gouttes dans un verre a>vec< de Feau et du suere. . Dans ce moment j'entendis deux ou trois faibles. cris venir de l'appartement de mfidaBfie dt Flaviac. Ce n'élaie 'pas elle' qui ^naissait ainsi... Je compris tout; mais ma slupéfaclion fut si grande, que je laissai tomber le verre que je tenais^ à 1^ main. , — îMon Dieul ma mère! dts-je, cBla est-il

— Malheureusement ce n'est que trop possible, Alphonsine vient d'accoucher d'une fille.

. ^ — > liais elle n'était grosse que de six mois. Comment l'enfant peut-il vivre?

— Ne te hâte pas de condamner la comtesse ; je' te^ jure qu'elle n'est pas coupable. Elle m'a tout confié : soa enfant est né au septième mois. Si' eette grossesse avait suivi le cours ordinan^o de neuf mois , la pauvre femme n'eût pas été compromise. Mais, bien que la petite créature qu'elle a mise au jo\ir soit très->délicate , il est à croire qu'elle vivra; et pour le comte deFlaviac, pour le monde, pour moi-même, hier Alphonsine n'était grosse que de six mois*, et vraiment elle était encore si mince, qu'il était impossible de supposer qu'elle fût plus avancé dans' sa gros-

J'afoue que je ne saisissais pas enoM^e trèsbien les calculs de ma mère; seulemeitf je voyais que la position était des plus critiques.

Madame de Flaviao avait eu le talent» ou plutôt

PAB L ABBE

di:

Paudace ^fabriquer toM un radân danalè gettfe héréîque, pour elpKqucir à ma mère la naisi^atice de l'enfant. Ma mère avak promis le secret^ mais par quelques mots qui lui échappèrent sur „raventur6 étrange*^ et isur „la malheureuse et innocente victime,*' je compris que ce roman de-* ▼ait êti;e aussi intéressant que compliqué, et que l'honneur de madame de Flaviac sortait sain et sauf de son récit. .

Ma mère avait infiniment d'esprit; mais la vivacité de son imagination nuisait quelquefois à la solidité de son jugement. Les personnes qu'elle aimait exerçaient sur elle un tel empire, qu'il ne lui était pas possible de les juger, et sa crédulité pour tout ce qu'elles avaient intérêt à lui persuader était quelque chose d'inimaginable.

La comtesse, avec raison, comptait sur cette disposition bienveillante de ma mère. Quant à moi, quelques minutes de réflexion firent jaillir la lumière dans mon esprit. Mais je n'eus pas la tentation de dévoiler un secret où l'honneur de mon ami le plus cher était intéressé. Je laissai ma mère dans toutes ses illusions.

— Il est évident, me dit-elle, que nous ne pouvons partir demain, et que cette pauvre petite fille ne peut rester ici : car il faut sauver l'honneur d'AIphonsine. Comment y arriverons-nous ? Je n'en sais rien encore. Il faut commencer par cacher k présent l'événement à toutes les personnes de la maison, et nous prendrons une détermina-

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tioD ensuite» Heiu^useneiit moD oocker et sa femme ne reviendroiit ici ^que demain matin. Noos 9Tons le temps d'agir.

— Agir! El que pouvons-nous faire?

— Écoute-moi bien: b chaumière où nous sommes entrés ce matin est très*îsolée. Pars à Fjnstant, porte cette petite fiUe à -ces pauives femmes.

— Mais, ma mère, vous n'y pensez pas! Moi, Qie charger d'un semblable message?

— S^nge donc que dans cette maison on ne te connaît |sas, et je ne puis me confier qu'à toi. Cette femme ne doit garder l'en&nt que pendwt quelques Jours. Tu lui donneras tout de suite une dssez forte somme, et tu liri promettras le double, tout ce qu'elle voudra, pour obtenir le secret

J'avoue que la situation me jaeinUait bisaroe; et, indépendamment des idées que j'avais reçues dans mon éducation cléricale, je devais trouver étrange de jouer uo rôle dans cette aventure jnopaanesque. Je ne pouvais refuser à ma mèra le service qu'elle me demandait Je lui objectai cependant que je n'hais ,pas d'autre costume que jQD^Qfli habit religieux, et que je cr^^gnaÎB de f»a* raitre ainsi devant ces femmes. et devant te>mari» qni «erait là sûrement Cela .pourrait fcûre aaftn^t dans l'esprit de c^s braves ,gei^, des idées peu avantageuses. Pont nioi personnellement, cela m;ji«y|>ortyfcr .peu; .s^OAs dc^ute; j^ ee ,)es re^errai»

jaio^î»; B^ je tenais à ne "pu» j^er IV^probi^è sur .l'habit que je fMirtais.

Ma mère souril et me dit:

— Si tu avais vécu ici moins en moi»e et plus en.homme du monde^ tu. saurais que, dam cette Italie, si religieuse, ou plutôt si superstitieuse, il y a un tel dérèglement des moeurs du clergé qu'en te supposant le héros d'une aven* ture scandaleuse, le pécheur et sa famille n'en seraient pas le UKÂns du monde surpris. J'ajou* terai qu'ils n'en seraient même pas mal édifiés. En France,, pour respecter le> prêtre, le religieux^ nous avon» besoin de croire à sa vertu. N«Mié voulons du moins savoir que, s'il tombe, il se relève, et surtout nous ne voulons pas qu'il af* fiche sa dépravation. En Italie, on vénère le prêtre parce qu'il est prêtre; mais comme le célibat ne saurait être la vocation du grand nombre d'indi* vidus qui endossent la robe du prêtre ou le froc du moine, on trouve tout naturel qu'il soit mal observé, et personne ne fait attention à eela.* Le prèlire dont la vie est pure est ici regardé comme un saint, on le vénère; mais on ne iiiéprise pais les autres. La sainteté est chose si rarel c'est une exception. Je t'assure, mon cher fils, que pour moi je n'avais jamais tant estimé notre clergé finançais que depuis que j'ai été édifiée, par les hommes les plus honorables et les plus religieux» sur les mœurs du clergé italien. Je n'en pense pas^ npinsi, comme toi^ que, même au milieu d6

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k licence la plus gi^nérale, on doit toujours fiiiro respecter le caractère dont on est revêtu; oiais en prenant le manteau que Paul (le cocher) a laissé ici, tu pourras facilement ne pas être reconnu comme un religieux.

Il fallut bien me prêter à cette espèce de déguisement Paul était beaucoup plus grand que moi, et le manteau cachait en effet ma soutane. Je mis sur ma tête un bonnet grec, qui me donnait une tout autre physionomie que ceUe que j'avais sous mon grand chapeau à la Basile. Je devais être ainsi méconnaissable pour ces deux femmes qui ne m'avaient vu qu'un instant

Ma mère plaça dans mes bras la pauvre petite fille, en m'indiquant la manière dont je devais la tenir.

On comprendra sans peine que j'étais assez gauche dans mon nouvel emploi. Je voyais pour la première fois un enfant nouvellement né. J'avais toujours entendu dire qu'en entrant dans la vie nous étions très*beaux pour des yeux maternels, mais qu'en réalité nous étions quelque chose d'assez laid. Je regardais avec curiosité la petite créature; je la trouvais charmante; mais elle me paraissait bien faible. La pensée me vint qu'il serait peut-être prudent de la baptiser. Ma mère, tout en m'assurant que la petite fille était trèsbien constituée et très-viable, se rangea de mon opinion. Elle reprit l'enfant, et, pour la première fois, je remplis une fonction sacerdotale, en ver-

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saut r«att du hàptèmt sur ce petit frcMit. Je IV daptai au nom de l'Église, et il me sembla qu^ je l'adoptais aussi, Qt qu'il y avait, dès ce mo«> meut, entre elle et moi, un lien sacré que rien né pourrait rompre. Ma mère lui donna un de ses noms à eUe, Marguerite. Je repris l'enfant dans mes bras, et, en songeant de qui elle était la fille. Je sentis mes pleurs près de couler. Je penchai ma tête vers elle, et dans mon cœur je jurai d'aimer et de protéger toujours cette enfant, si Dieu ne lui retirait pas ce souffle de vie qui me paraissait, hélas! si léger, et que je tremblais de voir s'éteindre. Pour cacher mon émotion à naa mère, je me hâtai de m'éloigner. Je couvris noon précieux fardeau de manière à le préserva de la fraîcheur de la nuit, et je pris le chemin de la maison du pécheur.

J'avais à peu près deux kilomètres à parcourir, en suivant presque toujours le bord de la mer. Je dois confesser que la peur de rencontrer quelques-utis de ces brigands dont les étrangers croient toutes les routes de Tltalie infestées vint quelque*fois troubler mon esprit. La refile* xion me disait que, dans le sentier que je suivais, il passait peu de voyageurs, et que les brigands n'avaient nul intérêt à se promener de ce cèté^là.

Un peu rassuré, je songeai à la complication d'événements qui me jetaient, moi jeune religieux, dans la position étrange où je me trouvais, seul,

8ft LE JÉBIJirB

au miKeu de h niHit, mardiant dans, ce» sentisFs déserte et portant dans mes bras imW' pauvre pe*^ tîte créature qui, je n'en pouvais douter, était lii. ille du Père de Montgazin, d'un Jésuite i £t }e me rappelais les confidences de mon ami, ses Ion-* gués douleurs, ses chutes, ses combats, ses dé^ ceptions, toute cette vie si tourmentée; et je me sentais au cœur une immense pitié* pour lui, pour cette enfant qui ne recevrait jamais ses careaaes paternelles, dont il ignorerait peut-être toujours Inexistence. €ar savais-je, moirméme, quelle dé^ termioation on allait prendre au sujet de Mar^ guérite?

Je ma promettais bien d'employer tous ks^ moyens possibles pour ne pas rester étranger à sa destinée. Je me sentais le cœur .inondé de sentiments doux et tendres dont je n'avais jamais eu l'idée. J'aurais ViOulu être l'unique. fMxitecteur de ce petit être, dont un faible souffle manifestait seul l'existence. Rien ne peut donner l'idée d'un clair de lune dans les contrées. ménidioBales: c'est quelque chose de splendide. De temps, en terapsu j'écartais mon manteau, pour voir ce petit ange qui dormait. Comme > sa peau d'un blanc rosé était fine et transparente! Mangu^rite- ne serait pas brune comme sa. mère; et déjà, dans oe petit visage, il me semblait trouver une ressemblance qui faisait battre mon cœur. Oui, lui disais*je, oui, tu es bieQ. sa fille; tu auras ses traite, tu auras surtout son âme. J'embrassais ses petites

PAi l'abbé *♦* ÔT

avilis, qni se crispaient à noA contact, comme lafèùëb délicâilQ de la séDMtivè. J'aimsds cette enâmt qui était «entrée dans ia Tie il y avait, ft peine deux heures. Je l'aimais avec passion. Je îcii prodiguas tes n^fiis les ^us doux, les plus «aressakits, comme si elle atait pu m'entendre. Tû seras âsa fille, lui disais-je. Et me repr eoant: Non, Je ne yeux pas usuiper ce titre de père, je Veux le laisser à celui auquel il appartient. Il est aussi iDon père; car la virilité de mon intelli*gence, c'est lui qui Ta créée: elle est fille de la «ienne. Si j'ai entrevu, dans mes études philo^ sopbiques, des horizons que mes autres maîtres semblaient au contraire voiler à mes regards, c'est à lui que je le dois. Tu seras donc ma sœur, ma chàre Marguerite, ma sœur adorée; et quels que soient les obstacles^ je saurai bien empêcher que ta vie soit séparée de la mienne. Je te protégerai, ma sœur; et s'il fallait un jour me sacrifier pour toi, je n'hésiterais pas un instant

J'embrassai encore ses petites mains, son joli front, mais cette fois avec tant de vivacité, que Marguerite se réveilla et jeta quelques faibles vagissements; il n'en fallut pas davantage pour m'effrayer outre mesure. Comment la calmer?

En me rappelant cette nuit si douce et si terrible à la fois, je ne puis m'empépber de sou* rire de toutes les folles terreurs que mon ignorance des saints mystères; de la vie me suggérait Marî|uerite pleurait toujours; désolé^ je mlaspis

88 LE jisOITB

sur un tertre. Je me sourins que favais vu des mères balancer doucement leurs enfants dans leurs bras, quand ils criaient Mais ces enfants étaient bien plus forts que Marguerite. Elle était si petite! j'avais peur de la briser. Et puis ses cris avaient quelque chose de si plaintif! Je n'en avais jamais entendu de semblables. Si elle allait mourir dans mes bras! Et mes pleurs coulèrent à cette pensée. Je crois que Dieu, dans cette nuit-là, me fit un cœur maternel. J'éprouvai toutes les angoisses, toutes les joies, toutes les appréhensions, toutes les espérances de la jeune mère qui voit, pour la première fois, l'enfant qu'elle vient de mettre au jour. Hais la jeune mère est entourée de sa famille, de ses amis; ils la rassurent, son inexpérience les attendrit et les fait sourire; et elle sourit avec eux de ses craintes. Mais moi j'étais seiil avec ce doux mystère que je ne comprenais pas. Heureusement les yeux de mon enfant se fermèrent; elle s'endormît, je me levai pour reprendre ma marche. J'arrivai bientôt à la maisonnette du pécheur, et je frappai.

— Qurva làT

— Un voyageur qui vient vous demander un service.

— Bien, dit Francesco en ouvrant la porte» si cela est possible, on le fera de boii cœur.

J'entrai. Dans le lit que Francesco venait de quitter était sa jeune femme; leur petit enfant reposait à côté d'elle, dans un berceau, chef-

PAR l'aMÉ *♦♦ de

d'œoTFe de Franceseo, qui faisait, avec des jonea marins, de charmants ouvrages de vannerie. Quand la pèche ne donnait pas, ce travail aidait à faire TÎvre la pauvre famille. La vieille mère filait encore au rouet, malgré l'heure avancée. La lampe fui brûlait devant la madone jetait dans la pièce me faible lueur.

Francesco alluma une autre lampe, et il me fit asseoir.

— A présent, signor, me dit-il, que voulezvous de moi?

J'étais très*embarrassé. Je ne savais comment aborder la question avec ces braves gens. Pendant la route je n'avais pensé qu'à Marguerite. J'avais ouvert mon cœur à des impressions nouvelles ; j'avais donné ma vie à ce petit être. Tout entier à ce doux sentiment, j'avais oublié de me demander quelle histoire j'allais faire à Francesco et à sa femme. Je n'avais pas les ressources d'imagination de madame de Flaviac; et bien que, plus tard, j'aie été appelé à remplir des négociations beaucoup plus* difficiles que celle-ci, j'ai toujours dû m'avouer que je ne serais jamais qu'un intrigant médiocre. Je ne sais pas louvoyer, et si je ne me décide pas à aller droit au but, je suis sûr de ne faire que des maladresses. Voilà pourquoi, sans doute, je n'ai pas réussi dans la grande entreprise à laquelle je me suis dévoué avec tant d'ardeur.

Après avoir hésité quelques instants, m'aper-

e«fft|it (fàe FiaaoMéoi tm Kcgardwt déjà d^vn œii àoiJ4)Ç0Qneux, bien que Feiigulté de ma personne fùA de. nature à le rassurer beauoiMip, car i\ avait près ide six pâeds, et il était admirablement piHi^ ponlionné, je me décidai à aborder, la questioa; et, éicartaat moa uianteau de manière à dissimuler autant que possible mon habit religieux, je portai ma cbèpe .eq&mt sur le lit de la femme de Francesco, en lui disant:

r-^ Yoilà. une enfant. On to<is prie de la nourrir pendant quelques semaines; on vous ré** compensera généreusement.

Ifarguerite s'était réveillée; elle criait. La jeune femme la considérait avec de grands yeux attendris et surpris. Elle lui présenta son sein* L'enfant le saisit avec avidité, e^ je tressaillis dans tout mon être en voyant s'accomplir une des plus sublimes fonctions de la nature.

La vieille mère avait quitté son rouet, et elle considérait la petite créature attachée au sein de Francesca.

— Est-<ce une fille ou un garçon? me dit<* elle.

— C'est une fille.

-- C'est bien délicat, bien chétif : pourtant elle pourrait vivre; et ma foi, ajouta*-t-elle en riant, si on ne nous la réclame pas, nous la ma* ri«pons avec notre Beppo; C'est lui qui est fort et bien portant!

— • Ah! dit GÂuseppe^ on aurai le teafs. de*

PAR l'aMC *** àl

jeter Bonvènt sa» fiieto à la mer awmoi de faire cette Qooe-là.

— Maïs, signer,' dit tottt à coup k vieiile fceime, c'est biei> tous! Voua êtes Tenu ce metitt avec «ne daine. Cemme mai, elle n'est plus jeune^ mais elle est encore bien belle. Mais vous, vous n'mes pas la coiffure que tous portez mainte-» nant, ni ce manteau. Cela vous change un peu, HHÛs je vous reconnais tout de même; vous êtes si beau! on dirait un ange. Ah! dame! dans la ▼îe on est quelquefois obligé de se déguiser, nous le savons bien.

— Ouî,jî'est moi, dis-je impatienté; et comme vous avez dit que votre fiUe aurait bien la force de nourrir un autre enfant avec le sien, je vous ai apporté cette petite fille ; sa mère ne peut pa# la nourrir... Et... j'ai pensé à vous.

— Oh ! mon fratieello, reprit la vieille, il ne faut pas chercher à nous tromper. Nous vojrons bien qu'il s'agit d'une histoire d'amour. Vous êtes pourtant bien jeune; vous avez au plus dix-sept ans, -^ le fait est que je ne paraissais pas en avoir davantage; — il est bien possible que vous ne soyez pas le père de cet enfant

Je mei sentais rougir jusqu'aux yeux en écoo^ tant les suppositions de la vieille femme. GiuH seppe riait d'un gros rire, et sa femme regardait Marguerite et moi alternativement^ comme si elle eût cherché une ressemblance entre nous deux.

^-^ Vous êtes peut^^tre , conliiuia ta mève^

doDl la lofiiaeité «lait întaristable, le fipfare de la malheureuse jeune fille qui a été séduite, ou du moins un de ses parents? Ce n'est pas par curiosité que je vous demande cela. Vous naus cUrez tout ce que vous voudrea, nous le crdroos, s'il le faut Je vois que ma fille est décidée; et si Giuseppe y consent, nous garderons celte petite.

— Moi, dit Giuseppe, certainement j'y consens. Si j'avais trouvé cette mignonne créature sur le rivage, je ne l'aurais pas jetée à la mer; je l'aurais mise dans un de mes filets et je l'aurais apportée ici, en remerciant pour elle la Providence de ce qu'elle la faisait tomber entre les mains de braves gens comme nous. Elle aurait partagé avec mon fils, d'abord le lait de Fraucesca, puis notre pain. Vous nous dites qu'on sera généreux envers nous. £h bien! nous remercierons Dieu qui nous envoie ce petit ange, pour mettre un peu d'aisance dans notre pauvre demeure. A ceux qui n'ont que leur travail il faut si peu de chose pour arriver au bien>étrel Nous ne serons pas exigeants, allez!

Je tirai de ma poche une bourse qui contenait une centaine de pièces d'or, et je la mis dans la main de Giuseppe.

— Ohl signer, me dit-il tout ébahi, vous ne nous donnez pas tout cela?

— Si, Giuseppe, et je vous en donnerai encore davantage si vous gardez le secret, et si vous

PAB L*Atté ^** 48

ne racontez à penome comment oetit enfant eat Tenue ici.

— Obi ceci est trèft-facile; nous n'ayons pas de toisins. Si qudqn'un. vient, nous saurons Ûen Mre passer la petite pour une nièce ou pour une cousine de ma femme, qui est Romaine. Nous supposerons que la mère est morte en couches; et d'ailleurs, pour tout cela, je laisserai parler ma belle -mère et Francesca. Quand il s'agit de mentir, les femmes ne sont jamais embarrassées.

— La petite est-elle baptisée? me demanda la jeune femme.

— Oui. Là-dessus vous pouvez être tranquille.

— Comment s'appelle-t-elle ?

— Marguerite.

— C'est un joli nom. Et vous dites qu'on reprendra l'enfant dans quelques semaines. Pourquoi ne pas la laisser? J'ai bien assez de lait pour elle et pour mon fils.

— D est très-possible qu'on laisse ici Marguerite. Mais soyez sûre que vous serez tous bien récompensés de vos soins pour elle et de votre discrétion.

Et m'approchant du berceau où l'on avait déposé mon cber trésor, j'embrassai Marguerite.

— Vous l'aimerez bien, dift-je à la jeune femme.

4t LE MSilITI

^^ CoiMient ne f«8 aÎHRr te, petite epéatarê à laquelle on donne son lait?

Cette réponse : «le sùlfiiait El je sortis en Mnissant Dieu, qui a mi» taàt d'amour dans le cœur des mères, qu'elles peuvent en donner m^M fiox enfants do l'adoption.

XÏÏI Félicit Morbmi

Je reirins à la villa. Ma mère commençait à trouver mon absence beaucoup trop, prolongée. Les histoires de brigands qu'elle avait entenda raconter, depuis qu'elle était à Pouzzoleà, — et toutes n'étaient pas des fictions de l'imagination napolitaine, — lui revenaient à l'esprit et la remplissaient de terreurs. Je lui appris tout ce qui s'était passé, et elle me dit que la comtesse, de* puis mon départ, avait reposé paisiblement.

Le Provincial de notre maison de Naples ar-^ riva le lendemain, en toute hâte, à la villa, accompagné â*an médecin, qui était celui de la Compagnie. Après une longue conféi'ence eitfre nndame de Flavîac et le > Provincial, • entre ces deux personnages et le médecin, et puiâ-eoftl

PAR Hàrné *** 0

vf^ ma inère, ^ fiil appe)ée poBr contantir à tout ce qu^on a?ait décidé ^airanef , il fut eorH. r^ïM qu'on durait, dans la maison, que madame de Flaviac, far suite d'une chute foitQ dans son appaftemeot, était mmaoée d'uDe ftnase coudhe, et que le médecin ne quittait pas la ?illa pen-* dent qn'^e serait dans un état aussi inquiétant* Le Provincial envoya de Naples une femme qui ne devait pas la laisser un instant Cette femme ètsk Française; elle avait épousé un Italien qui Ifavait emmenée à Naples. Elle avait tout au plus trente ans, et paraissait tonte confite en dévotion;, ses traits étaient assez beaux, sa mise, très^-soignée, et je remarquai qu'elle ne manquait, pas de coquetterie» Je la surpris, deux on trois fois» dans la chambre de ma mère, essayant des poses devant une arnooire à glace , arrangeant ses ehe^ veux et se souriant avec cemplaisuice; mais aus^ siti&t qu'elle entendait le plus léger bruit, elle prenait bien vite son aur mj^stique, roulait entre see doigts les grains d'un rosaire toujours sus-* pend» à son. côté. Jamais elle ne vous re^cdait en. face; elle- parlait lentement, d'une petite voix, dkiîpe et donce , qui n'était pas du, tout sa voix» nitonelle. Bref^ Félicité Morbini avait toutes les allures d'ime hypocrite.

J'en fis l'observation à ma mère.. Elle me ré* peadit. qu'elle avait éprouvé toutes mes impres- SMBS. au sujet de FéUeité-; mais' que le révérend Pèce iPmvindal lui. avait donné œlte femme pour

4$ LE jAmjitb'

unemote, pour me de ces âmes pirrilégites d^ arrifées aux régioas les plus élevées de la vie spiritHeMe. Ma mère avait toute coi^noe dai|s le révérend Père; moi, j'étais trop jettue pour sa* voir qu'il n'est pas rare de voir des prêtres, ne manquant pas d'intelligence, mais dominés par les idées mystiques, donner tète baissée dans des pièges tendus par d'adroites créatures qui font métier de sainteté, et trouvent le moyen de faire de leur tempérament hystérique une spéculation des plus fructueuses. Il n'y a pas de ville en Italie, de bourgade qui n'ait son extatique, sa stigmatisée ou sa propbétesse. En France le métier est moins lucratif. Le clergé séculier ne croit guère aux miraculées et aux visionnaires. Si, de temps en temps^ il en surgit quelques-unes, nous les devons aux moines, qui commencent à pulluler. C'est un produit spécial du monachisme. Seulement, chez nous, on ne l'expose à Fadmiration du public béat qu'avec de grandes précautions. Les thaumaturges doivent être discrètes, pour ne pas se compromettre, ainsi que leurs révérends directeurs. Là police, en France, a de singulières prévientions : elle ne croit guère au surnaturel; et si les miracles sont productifs, elle supprime impitoyablement la liberté du miracle. C'est une spéculation interdite comme celle des jeux de hasard.

Aussi Félicité Morbini, que nous retrouverons plus tard, nature' paresseuse et sensuelle, aimant le far mente^ la bonne chère, rendait-elle grâce

PAR l'aMIB ♦♦♦ 4Î

ab tesard qui J'aTait conduite en Halie. Son mari éliôt mort, la laissanl dans la pius profonde misère: quelques personnes pieuses s'intéressèrent à eUe. La rusée créature connaissait déjà le terrain où elle se trouvait : elle avait vu réussir des sor^ percberies grossières; elle avait surpris les secrets d'une extatique ; elle savait que la sainte personne qui, depuis vingt ans, ne prenait pour se soutenir, à la igrande admiration et à la grande édification des âmes pieuses, qu'ffne cuillerée d'eau le matin et une autre le soir, dans lesquelles elle mettait quelques miettes de pain, se dédomma* geait la nuit des repas ornitbologiques de la jour* née. D'après cet exemple et quelques autres du même genre, elle comprit qu'en Italie, pour une femme du peuple, le labeur le moins fatigant et le plus productif est la dévotion. Elle avait uiie maladie nerveuse, elle la perfectionna. Il y avait à Naples un Jésuite français qui devint son directeur. Le saint homme crut tout ce que Félicité voulut lui faire croire; il parla de sa Philothée au Provincial. Celui-ci fut moins crédule que son subordonné; mais il comprit que, dans certaines cÎK^nstances, la Morbini pouvait devenir utile, et^ il se fit son protecteur.

Je sus, à peu près, par ma mère, ce qui s'était passé dans la conférence à laquelle elle fut appelée à prendre part Le Père Provincial dit à ma mère que la fille de la comtesse, étant née plus de cent quatre-vingts jours après l'époque où ma-

48 lE

âame de Flamc »nik ré^mai son mari à BrtiKd-les, avait use existence légale; que,, quelles que jfusse&t les circonstances qui pouvaî^it faire croire à la comtesse que sa fille n'appartenait pae à son mari, personne n'avait le droit d'enlever à l'enfaat sa possession d'état. Dans ces cas^là, suivre les prescriptions de la 1<h était le parti le plus sur. Mais il y avait, dans ce uMilheureux évteement, une autre considératîott : celle de sauvegarder l'honneur de mad^e deFlaviac ; et, pour ceia, il, fiit décidé que la .naissance de Marguerite ne serait déclarée que dans dix semaines. Ma mère co»* sentit sans peine à rester à Pouzzoles tout ]e temps que la comtesse y resterait elle-même. Quant à moi, Je dus retourner à F***, pour y pepreadre mes études interrompues. Le Provincial m'ordonoa, au nom de la sainte obéissance, de me taire sur les événements dont j'avais été malheureusement^ disait*il, le témoin* Je. pris l'engagement qu'il dé-> sirait. Je. n'aurais jamais pu être tenté de parler de la. naissance de Marguerite qu'avec le Père de Montgazin, et lui-même ne m'avait-il. pas défendu de lui rsippeler le souvenir de madame deFlaviac? ^Toutefois le Provincial me. défendit de passer par Lyon. Peut-être craignait-il qu'en prometHani. le silence le plus absolu,* je n'eusse usé d'une < restriction mentale. Il se trompait: je ne connaissais pas encore là-dessus la doctrine de la Compagnie, et je puis le dire, après avoirv en théologie, étudié notre Père Eseobar et qudqsies autres dft-nos

PAR h'éBBé "^"^ éB

éodMire, je afai jamak e« yoar eUe une gvanii aduiratioii.

Je reris deux foi» Marguerite avMit mon d»* part Elle était bien déiicate. Je crm qoe kr comtesse s'était beaucoup serrée dans les cou* mencements de sa grossesse. La pauvre petite créature souffrait des cruelles et homicides pré* cautions de sa mère. Cependant Franeesca assu* rait qu'elle arait vu vivre des enfants bien plus foibles. le crois bien que mes anxiétés confir* maient ces braves gens dans la pensée que je tenais de très-près à Marguerite. £n Tembrassaut la dernière fois, je ne pus retenir mes larmes, et la bonne Franeesca, tout émue de ma douleur, me dit:

— Soyez tranquille, fra, non, monsieur, j^aurai bie» soin de votre petite fille.

Il était inutile de chercher à désabuser ces braves gens. Je sortis tout confus.

Philosophie et

En rentrant en France je devais, d'après les ordres du Provincial de Naples, m'arrèter deux îau»* à Maaseille et remettre moi-mésie au vieuia m 4

60 LB WUITK

DMrquis de Flaviac une leltre du médecin de sa belle-fille. Cette lettre contenait tous les détails de Faccident dont les suites pouvaient être si fatales pour la stgnora et pour Tenfant qu^elle partait dans son sein. Le médecin espérait cependant prévenir un événement fâcheux et Cttluatrùstme famille des Flaviac ne serait pas déçue de ses plus chères espérances. U se recommandait pour cela, comme devait le faire le pieux Esculape des Jésuites, à la sainte Vierge et à saint Janvier, pour mener à bien une si belle entreprise.

Je n'eus rien à ajouter aux mensonges contenus dans cette lettre. Le vieux marquis n'eut pas la pensée de demander des détails à ce petit Jésuite qu'il voyait pour la première fois, et qui lui paraissait être encore un enfant. Il fut pour moi très-alTectueux. Ma qualité de membre de la Compagnie de Jésus suffisait seule pour capter sa bienveillance. Jamais laïque n'a poussé aussi loin que lui le dévouement à TOrdre. Après nous, ce qu'il aimait le plus au monde, c'était sa bellefille. Aussi son inquiétude était extrême. Le vieillard rêvait depuis quelques mois de se voir revivre dans un petit-fils; si ce rêve ne se réalisait pas! Il me demanda de prier beaucoup pour sa chère AJphonsine, et pour cet enfant qui n'était pctô encore.

Six semaines après mon arrivée à F***, je reçus une lettre de ma mère. Elle m'anncmçait

effidélTement que la comtesse de Fhmac étah accouchée il'uiie fille, à laquelle on arait donné le nom de Marguerite. On l'avait mise en nourrice, ajoutait ma mère, aux environs de Pouzzo* les: la nourrice s'appelait Francesca. C'était la femme d'un pêcheur nommé Giuseppe.

Je sus gré à ma mère de me faire ainsi connaitre que ma chère petite Marguerite était toujours avec cette excellente Francesca. J'aurais vu avec peine qu'on l'eût confiée à une autre nourrice. £t puis je connaissais la maison du pêcheur. J'en avais fait de mémoire un petit dessin. Je m'y transportais par la pensée: je voyais le herceau où ma chère enfant dormait; et tous les . souvenirs qui se rattachaient à elle avaient pour moi un charme inexplicahle; car je ne pouvais me rendre compte à moi- même de ce que j'éprouvais; et je me demandais comment il se faisait que mon cœur, mon âme, ma vie tout entière fussent liés par des liens, que je sentais aussi forts qae ceux que la nature aurait pu former, à cette frêle créature que j'avais tenue à peine quelques heures dans mes hra^

Ma mère ajoutait qu'elle reviendrait en France avec la comtesse de Flaviac à la fin de septembre, et qu'un an après, FéHcité Morbini se chargerait de ramener à Paris la fille de la comtesse.

J'étais arrivé à F*** à la fin de la première quinzaine de mai. Je subis un examen sur les

étarfes qm j'avais fiâtea seul, à EMizaaka, d'afwèi la plan qui m'avait été indiqué, et ik M décidé que je reprendrais les cours de ma deactiènic aiBiée, au point où en étaient mes coadiociptes» et comme si je ne les eusse pas interrompus.

La philosophie de POrdre, c'est encore cette paUTre scolastique enseignée sur les bancs. Rien de pins. Je sais tout ce j^ue donne de souplesse à la langue du raisonnement, l'habitnde de l'argumentation syllogistique ; mais quand on a passé son temps à s'escrimer latine et tn forma, à part cette petite facilité à tourner un argument, l'esprit qui s'est amusé à ce jeu, que les ufiiversités de l'Europe ont proscrit comme puéril , demeure arec un vide effrayant

Si l'Ordre craint de former des penseurs, il fait bien de conserver, tant qu'il aura de vie, cette vieille méthode: c'est bien la mort de la raison ; la philosophie scolastique en est le suaire^ Je penche fort à croire que c'est par système que l'Ordre conserve cette forme surannée d'études. La ihéthode rationnelle mène si loinl Elle ouvre tant d'horizons! Elle place l'esprit sur le bord de tant d'abîmes, qu'un excèa de prudence a pu conseiller ce suicide philosophique au sein de l'illustre Société.

Les rares écrivains en matière de philosc^faîo qtt'eUe possède, oomme les Pères Ghastel et Ranîère^ ne ae aent »pa0. formés, que je pense^ mtt

PAft l'AnÉ 't^ 68.

ses bancs; «ft €%iletirs ils n'ost abordé auenat des grandes qMSliDiis que soulève cettei magnii-'^ que, science.

II en est à peu près de même des études physiques et mathématiques.

Nous avons eu, au dix-huitième siècle, des physiciens et des astronomes. Depuis sa résurrection, rOrdre s^est mis à la vie militante; et ce n'est que pour mémoire qu'il faut maintenant parler de sciences exactes chez les Jésuites. Les hommes qui ont pu s'y livrer sorfaient du monde. Un Arago entrerait aujourd'hui dans la Société, qu'il n'aurait pas été formé p^r elle.

Ajoutons que, dès qu'un Jésuite s'occupe un peu d'une branche quelconque des sciences bu« maines, ses confrères se hâtent de lui faire sa réputation. Celui qui a étudié un peu d'hébreu ou d*arabe est aussitôt un orientaliste. Mettre l'œil dans un télescope vous fait astronome; distinguer une ogive d'une arcade romane vous fait archéologue. A ce prix, la Compagnie foisonne de savants..

Tout cela m'est péntMe à dire. Je crains que mon leotenr ne m'accuse de partialité , en raison de ia brns^e frandiise avec laquelle je fais t«mr* ber, de t«us ces fronts, la fausse coaronne sden* (ifique. C'est k fente de l'Ordre, le plus vaniteux qui existe sur le globe. Avec la maxime: „Ua JéBiiit6 émi tout savoir,'' on -a dû arriver à MS

64 LE iésiJITK

inrétentiofis puériles, qui font prendra en pHié l'esprit de gloriole des congrégations.

Ma régence et le aigmim.

Les Jésuites se persuadent volontiers, et surtout ils voudraient le persuader aux peuples, qu'ils sont la clef de voûte de la société; qu'eux renversés. Tordre social ne saurait se maintenir; et si Ton en croit leurs organes les plus accrédités, tels que V Univers^ le Bien public y etc., etc^ Dieu lui-même se chargerait de venger leurs querelles ; et les souverains et les peuples, pour loucher aux enfants de saint Ignace, seraient rudement châtiés. Selon les pieux écrivains laïques de la rue de Grenelle-Saint-Germain, Louis XVI serait monté sur Féchafaud, parce que Louis XV avait banni les Jésuites; et, sans les ordonnances de 1828 et de 1845 contre les illustres Pères, Charles X et Louis* Philippe n'auraient pas pris le chemin de l'exil. Mais, d'après les mêmes écrivains, le diable est l'auteur de toutes les revenutiens. S'il en est ainsi, — et comitient douter de la parole de MM. Venillot, Chantrel, Maumigny et Coquille? — les Jésuites n'ont pas à se plaindre

PAK L'AftBÉ ♦** 56

ée memre Satànas et ie ses adhérents: ai un sbuverai» redoute les gouverneinents occultes et prie les Jésnites de se retirer, le diable fait une révoiolion, il chasse l'imprudent souverain et ouvre amL Jésuites la porte du pays dont on les avait bannis. Sans les révolutions de 1830 et de 1848, ils ne seraient peut-être jamais rentrés en France; ils ne tiendraient pas sous leur joug la plus grande partie des catholiques belges ; et ils ne traîneraient pas le clergé français à leur remorque et ne lui imposeraient pas Tultramontanisme comme article de foi. Ds ont grand tort de maudire Tesprit moderne . et le diable, qui, selon eux, en est l'auteur: ils leur doivent leurs plus beaux triomphes.

La Belgique ne fut pas plus tôt libre, que les Jésuites la couvrirent de leurs établissements. Le collège de Namur, celui d'Alost, un noviciat à Nivelles furent les premières prises de possession. En 1834, on comptait en Belgique cent dix-sept Jésuites; dix ans après il y en avait près de cinq cents, et la progression a continué.

On voulait surtout, en attendant des temps meilleurs, avoir un collège sur les frontières de la France. On en établit un à Brugelette près d*Ath. C'était en 1835; je finissais ma philoso-* (Aie, et il fut décidé que je ferais mon cours de régence à Brugelette. Ma mère bien décidée à se séparer de moi le moins pos^ble, loua une jolie petite maison de campagne, à très-peu de distance du collège, et il fut convenu que je lui

06 tJB ji»tlT«'

éHm$rm icjA h tampft, doal pt fmrmm àkhposer»

Selon la règle, on me mk -à une classa de grammaire, et je devais suivre meê élèv«B jasqH'à b fin de leurs humanités. La méthode oppoaée est adoptée partout. Oa a cru avec raison qu'titt bon professeur de grammaire serait peu apte à enseigner la littérature, et qu'un bon professeur d'humaniiés ne ferait qu'avec dégoût, et prestfue toujours sans fruit, des classes de grammaire. Jie soupçonne que c'est là une des raisons prin* cipales de Tinfériorité des études classiques chex les Jésuites, et je suis convaincu que, si l'Ordre durait et pouvait se transformer, comme oa verra que j'ai vainement essayé de lui eu inspirer la pensée, il en viendrait à la pratique universelle et formerait de bons professeurs spé* oialistes.

Mais ridée de cette institution bigarre e^ felle-ci: faire suivre au jeune religieux une se* conde fois, avant ses études théologiques, son sa* •erdoce et sa profession, un cours complet de grammaire et d'humanités. Le plan est beau; Pidée est heureuse. Plus de monotonie pendant six ou sept ans de régence; plus dégoût* dans la répétition annuelle des mêmes matières; plus d« nouveaux caractères à étudier, chaque année, à l'entrée des cours. Toujours avec les mêmes élèves, le maître les connaît autant peur leurs iftitudes que pour leur oaraetère; il remplit

PAB l'a»* ♦** S7

fèmÊ lacihnist sa. rude (ècbe. 0» ne peut nier que ce ne soit un avantage immense: nmsM est Mit pour le maître ; les élè?es sont sacrifiés. Us sont eondamiiés à subir le aaéme honnse pen^nt Isole la dorée de lemB études. AfauTais littéra<> teop, il it'auva fait q«e grammairiens; mauvais gramnairien, il aura fait des littérateurs superficiels auxquels manquera la conBaissance sérieuse du mécanisoie des langues.

Ce système est donc tout entier en faveur des reKgieux de l'Ordre; et il ne serait aeceptable que si, par exception dans rhumanhé, \m Jésuite était un homme universel. Mais n'est-ce pas là la prétention de FOrdre à l'endroit de ses membres?

Chose singulière t je n'ai bien compris la vie de Fenftint dans nos collèges, l'éducation qv'il y reçoit, ni pendant que J'étais élève, ni pendant Hn régence. Élève, je subissais complètement ^influence de mes maîtres, je trouvais tout par* fait ou à peu près. Je ne me rappelais plus le kademain ce qui m'avait blessé la veille. Et puis, avant que je me fusse dit à moi-même: — Tu seras un jour Jésuite, — nos Pères avaient' pressenti une vocation qu'ils ne cherchent jamais à inspirer directement, mais qui en réalité vient d'eox. D'apirès cela, on comprend que j'étais ehoyé, aimé; j'aimais nwi-méme ces bons Pères: osDiBwnt aurais^e pu me dénier que l'éducation

fi8 LE JVSbiTE '

que je recevaie chez eux )M»avftit laise^ fitelqae chose à désirer?

Après les compressions du noviciat et des études philosophiques, un jeune Jésuite, eoToyé dans un collège, n'est guère autre chose qu'on écolier lui*niéme. Il a une instruction phis on moins variée; mais, pour le jugement, il ne sait pas en faire usage. Cette faculté, s'il la possède, est encore endormie chez lui, ou plutèt elle est dans un demi-sommeil. Quand elle se réveille, on se souvient, on retrouve ses impressions d'adolescent, et on juge alors avec connaissance de cause.

Je vais donc ici évoquer le passé ^ laisser parler tantôt l'élève timide et craintif qui, sorti de la maison paternelle, s'étonn^e d'abord de tout ce qu'il voit autour de lui, et tantôt le jeune Jésuite, encore tout brûlant des ardeurs du néophyte et commençant son apostolat dans ce monde, dont il se croit déjà l'un des conquérants, par l'éducation de la jeunesse.

Je prendrai cette revue rétrospective au moment où, par suite du compromis passé entre ' mon père et ma mère , on envoyait mon frère dans un collège et moi au petit séminaire de Saint -AcheuL Petit séminaire, dis -je, et non collège; les Jésuites, rentrés en France malgré les lois qui les proscrivaient et qui n'avaient pas été rapportées (bien qu'elles fussent, il faut en convenir, abrogées de droit par le fait de la

PAR- l'avbs ♦♦♦ 69

CSuHrte oonslitutionneBe), s'abritaient sons la simarre violette des évéqnes; ils dirigaient des maisons que ceux-ci paraissaient leur confier; mais, en somme, ces maisons n'étaient même pas soumises à la juridiction épiscopale. Les évéques en cela étaient — je demande grâce pour cette expression vulgaire, — les hommes de paille des Jésuites. lis se compromettaient ainsi aux yeux des populations, qui n'étaient pas dupes de la su* percherie. Je ne dirai pas que, si les Jésuites se fussent alors franchement nommés, on les eût TUS, en France, avec plaisir; mais enfin le droit moderne, ce droit* qui consacre la liberté pour tous, -auquel il font aujourd'hui une guerre acharnée, tout en l'invoquant au besoin, ce droit eût été leur sauvegarde. Au lieu de s'affirmer, ils voulurent ruser avec la loi, ruser avec l'opinion publique. L'équivoque était là, comme toujours^ avec eux. Étaient*i]s Jésuites, ou ne l'étaient-îls pas? On disait aux ennemis: „Nous sommes des prêtres appelés par les évêques pour diriger leurs petits séminaires;** aux amis: „Nous sommes Jésuites; mais^ il n'est pas encore temps de le déclarer.** Le secret était mal gardé; on ne les baissait pas moins, on les méprisait davantage; on les craignait: de cette ombre dont ils s'enveloppaient on croyait voir sortir quelque chose de sinistre. En essayant de se confondre avec le clergé séculier, ils incriminaient celui-ci aux yeux des peuplear, et ils ne se faisaient pas absoudre.

60 £E maùmi'

Bt la grande faute da dtirgé flàBiiikr aer» «tou^jonrs ëe ne pas séfArer hauteâaent sa cause 4e ceUe du elergé régalier.

Parmi \t& jicmitioiis en «sage éan» nos mai* aatts celle du st^num a w caractère particniier; et inesprit d« l'Ordre s'y peint teut entier : kr délation et réspionoage reçoivent là une prine ; et quand j'aurai raconté ce qui m'arriva ^ seiiiaiiie6 après mon entrée comme élève à Sainl-Acfaeol, on pourra apprécier si cette étrange punition , que vous pouvez éviter en Tiuiposant à un de vos cbndiseipies, est faite pour dévelofyper le seos moral et l'élévation do caractère.

J'étais, je puis le dire, un très^bon élève : doux, intelligent, soumis; on ne pouvait pw exiger dar vanlage; mais aussi j'avais dix ans; je n'étais pas impeccable; la vivacité et la gaieté de mon cane* tère m'intraliiaieîit quelquefois.

Ma première faute grave fut celle de dessiner, pendant l'étude, une série de figures grotesqotSi. Un de mes camarades, placé près de moi, suivait les évolutions de mon crayon,' et m'assurait que telle figure ressemblait au préifet des études, telle autre à notre ^professeur, etc.. etc. Tout cela nous amusait beaucoup; mais 1^ du Frère qui snrveiUait l'étude se dirigea de notre côté : et ce bon Frère, tirant de sa poche deux petites pièces d'argent, nous les donna, en nous prévenaal qu'au moment du dîner il faudrait les présenter au ré* fisctoûre, et que nous dkieiions deboirt, Vfec dtf

PAR A'AiBÉ *^ Sa

pain sec et de Teau. Ces -ètmx pièoei étaient appelées ^dee signum.

Mon camarade ne me pat ut pas lrè»*épotivanté de k menace!» et jl «e peiadt tranqmllement à l'étude. Quant à m^ oifant gàlé par ma mère et qui n'avais jamais été mis au pain sec, j'étaîs consterné. La punition me paraissait des plus baniiliantes. fe cachai ma 1^ dans mes deux mainsP, et je pleurai amèrement. — Bak! m«r* mirait mon camarade, nous avons deux heures jusqu'au moment du dîner : je ne mangerais p^nt de pain sec. — Comment espérait-il sortir de ce mauvais pas? C'était un mystère pour mot. Je ii^<QSiûs pas lui en demander If explication. Parler pendant l'étude était un autre délit, et j'^aris trop accablé par les suites du premier pour ne pas craindre d'en commettre un second.

La matinée se passa. An moment d'entrer au réfectoire, je présentai le fatal stgnwny et on me planta debout, au milieu de la salle, avec ma naître pitisce; mais au lieu d'avoir Jutes de Marsay, le eompbce de ma faute, pour compagnon, oe fut un autre âève, fort bon enfant II man^ geait son pain sec, sans faire la grimace, tandis que moi j'avais peine à «valer le mien , surtout à petenir nés larmes»

En entrant en récréation^ }e deinandai à M ar^ «ry owMmesit il aivait échappé à la punition.

— En donaamt It eigmm à Fmtoes, dm* vé» pMdit«*il.

— Et Ura prûT

— Il le fallait bien, il était en faate.

— Cominent, il était en faute?

-^ Oui. Pendant la classe,. Favières profitait du moment où- le professeur tournait la tète, pour lui faire des grimaces.

— Et le professeur Ta vu?

— Pas du tout C'est moi qui ai vu tout cela. Alors j'ai fait signe à Charles de Beaumont et au bon gros Gireau, et je suis allé, avec mas deux témoins, présenter le signism à Favières. Il a bien fallu qu'il l'acceptât

— Et après?

— Et après? Comme je ne l'avais plus, pas de dîner debout au milieu du réfectoire, pas de pain sec.

— Je ne comprends pas.

— Vous ne comprenez pas?

— Non.

— Eh bieni Favières ayant le aignwm devait manger du pain sec à ma place ; mais il Ta passé à Garneron, Garneron l'a donné à Durfort, Dur-> fort à Lambert, et celui-ci, pris en flagrant délit au moment du dîner, n'a pas eu le temps de le passer à un autre coupable, et voilà pourquoi il a eu le plaisir et l'honneur de diner à côté du vicomte de Sainte-Maure.

— Ainsi, lui dis-je, on évite utie punition en faisant puiiir un de ses camarades.

— Précisément Le sigmim est fait pour

PAR L'iJMÉ ^"^ fis

circoler. Au moment critique, ii doit être présenté; mais ce n'est presque jamais par celui qui Ta reçu le premier. Seulement souvenez^vous bien qu'un élève ne peut le donner à un autre qu'en présence de deux témoins.

Je trouvai d'abord cela très-étrange : il y avait en moi un instinct de délicatesse qui se révoltait contre ce procédé. Mais, à l'âge que j'avais alors on subit facilement les impressions du milieu où l'on se trouve, et j'appris assez vite à faire dr-* culer le stgnum.

Quand je fus régent, j'appréciai cette singu* lière métbode à sa juste valeur. Elle n'aboutissait, en réalité, qu'à former les élèves à l'espionnage. Outre que les punitions devenaient une espèce de jeu où les babiles gagnaient toujours, le stgnum créait, entre les élèves, des animosités quelquefois indélébiles. On n'était pas toujours délicat sur les moyens de se débarrasser du ^gnum; on ne se contentait pas d'exercer sur tous les actes de ses condisciples une vigilance inquisitoriale, dans l'espoir de les trouver en faute, mais encore on descendait au rôle d'agent provocateur. Vraiment je serais tenté de dire que, si l'on tenait à former des hommes capables de se distinguer dans la police secrète, nos méthodes seraient les meilleures que l'on pût employer.

La direction morale et religieuse qu'on donne aux élèves laisse aussi beaucoup à désirer.

Nous avions, avant tout, l'intention de faire des

64 LK JHHJCrft

etarétieBs. Certes €ela «tail beau. Un ehtitm ieloD rÉvangile est le type de la plus baute perfeclÎQR k laquelle nature humaine puisse s'élever. Mais si notre but était grattd, les moyens «lue nous employions pour y arriver étaient tnifMÙfrsants.

Pour rendre nos enfants de yéritables chrétiens, que faisions-nous? Nous les sûrcharg^ns ée pratiques religieuses. Les )oars de grande fête, les élèves ne passaient pas moins de luiit à neuf heures dans la chapelle. A la vérité, nos cérémonies étaient admirables. Dans nos mois de Marie, dans nos processions, il y avait lou*jours une mise en scène splendide ; c'est ue genre dans lequel les Jésuites ne seront jamais surpassés. Il n'en est pas moins vrai que tout cela devient un ennin pour les enfants, et que l'esprit religieux se perd par les moyens même employés pour rinspirer.

On faisait mieux encore, on cherchait à pas«sionner les jeunes esprits sur des questions libres dans rÉgUse. A Brugelette, nous n'étions pas gênés par les' quatre articles de 1682, et bous posions carrément l'infaillibilité papale comme un dogme. Notre collège était surtout composé d'élèves français appartenant presque tous à des familles légilsimistes; et nous l^mr répétions de toutes ks manières, et dans les classes, et dans les récréations^ et méflue en chaire, que le gsdlir eanisme et les< ordonnances de 1828 coalre les

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Jésuites étaient les seules causes de la cbute de la branche ainée.

Mais il est une question sur laquelle l'Église a toujours eu la sagesse de ne pas se prononcer, celle de l'Immaculée Conception de la Vierge» On commença à la discuter au douzième siècle; elle fut vivement attaquée par les plus graves esprits du temps, notamment par saint Bernard. C'était le temps des disputes théologiques. Cette question serait tombée avec beaucoup d'autres aussi oiseuses, si les Jésuites ne l'avaient pas ravivée plus tard. Ils la soutinrent d'autant plus vivement, que les Dominicains, leurs rivaux et leurs antagonistes, s'étaient prononcés contre. Le concile de Trente refusa de trancher la difficulté. U Immaculée Conception resta une question libre. Les Jésuites usèrent de cette liberté, c'était leur droit, pour soutenir VlmmacuUe Conception. Que leurs théologiens eussent écrit là-dessus des iTirfolioa, Y\ex\ de mieux. Mais pourquoi discuter cette croyance devant des bambins de dix à quinze ans? Le 8 décembre, il était d'usage que le prédicateur montât en chaire après les vêpres, et qu'il établit la doctrine de Vimmaculée Conception sur des preuves incontestables. Mais ce n'était pas tout. Après le sermon, on apportait aux pieds de la statue de la sainte Vierge un grand registre, et tous ceux sur lesquels la parole du prédicateur avait produit une conviction comflèïe allaient écrire sur ce livre:

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