FIN DU TOME DEUXIEME
Imprimerie de B. Baist à Francfort a. M.
En Tente à la m^me librairie:
LEMAUDIT
par
l'Abbé ***
7 volume» 2 Thlr. 10 Sgr. ou 8 fr. 75 c
LA RELIGIEUSE
par
l'Abbé ***
5 volumeB. 1 Thlr. 20 Sgr. ou 6 fr. 26 c.
RIEN NE VA PLUS
A-propos en 4 actes
par
Don Fulano.
La scène se passe
Hontebonrg.
4 livraisons. 27'/» Sgr. ou 3 fr. 45 c.
Imprimerie de R. Baist k Francfort s. M.
PAB
L'ABBÉ
AUTEUR DU lUron BT DE LA BSUOIXirUt.
nUNCFOHT iflL, CHEZ B. BiiST, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
Qeorginifc L.-
nam
Diptrt pour ritalio.
Ma seconde année d'éiudes philosophiqueg et scientifiques était près d'être terminée.^ Je regret* tai l)eaucoup de ne pas faire ma troisième année sousJa direction de mon cher professeur. Tout en se renfermant dans les règles de l'enseignement imposées par les Congrégations de l'Ordre, il trou** vait le moyen d'élever notre âme, d'élargir l'horir zon de nos idées, de nous apprendre à nous servir de nos- facultés intellectuelles. Et quand tout dans l'institut était combiné pour foire de nom des machines, quelques paroles du Père de Montgazin^iioas rappelaitîfit que nous étions des hommes.
Hais ie regrettai encore bien |dius l'ami qm le profesaeiu*. Dans nos maisons, jamais le cœur ne peut s'épancher librement A qui se confier? Aux supérieiurs? On les redoute. A ses condiseîr pies? Us sont, comme vous Têtes vous-méipe, pleias m 1
de zèle et d'enthousiasme pour l'Ordre; et s'ils n'ont pas pour la délation une répugnance instinctive, invincible, — et le cas est rare, — vos confidences les plus innocentes peuvent, en raison d'une fausse interprétation, être dénoncées. Que faire? Se renfermer en soi-même; mais cette concentration absolue est contraire à l'instinct de relation qui est dans l'âme humaine; et tout ce qui contrarie, tout ce qui dérange l'équilibre des facultés et des besoins que Dieu a placées en nous, comme un don de sa toute-puissante sagesse, est un mal pour 4'âme. Dans le Père de Montgazin je ne redoutais ni le supérieur ni le confident. Et puis je pouvais lui parler de ma mère, de ma mère que j'avais abandonnée , au moment de ses plus grands chagrins ; de ma mère que j'avais presque oubliée pendant les ardeurs de l'initiation du noviciat. Je ne l'avais pas revue depuis trois ans; et nos lettres, par cela même qu'elles devaient être lues par le Supérieur, étaient froides et contraintes. Celles de ma pauvre mère étaient sou<vent tristes, désolées même. Et le Supérieur en me les remettant me disait:
— Vous n'avez donc pas su donner à votre mère „cette conviction que cherche sa tendresse pour vous, que son fils est là où Dieu l'appelle^ dans l'ordre de sa volonté, dans une famille de frères qu'unit étroitement la charité de Notre^Seigneur, et qui n'ont qu'à travailler pour la gloire de Dieu?**
PAB. l'aMÉ t^ 8
Alors, dans moa réponses, je présentais à ma mère ces pieuses considérations, tout en sentant Uen que ce n'était pas aYec^de froides pardes, arec des théories de perfection religieuse, qu'on peut cicatriser les blessures faites à un cœur ma* temel. Aussi quelquefois, laissant toutes ces belles théories de détachement absolu, je retrouvais, pour consoler ma mère, les tendresses filiales que je loi prodiguais autrefois. Alors mes lettres étaient incriminées par mon Supérieur. — Était-ce là le l»igage grave et réservé d'un religieux? Toute affection humaine, si légitime qu'elle fât, ne devait-elle pas s'exprimer au point de vue des devoirs imposés par ma sainte vocation? Une mère est sans doute pour nous la première des créatures de Dieu, mais enfin ce n'est qu'une créature; notre amour ne peut lui appartenir que dans une mesure restreinte; nous sommes voués au Christ, et celui qui aime plus son père ou sa mère que lui n'est pas digne de lui.
Et mes lettres, sous ce niveau inexorable qui passe sur toutes les aspirations, sur tous les désirs, sur tous les sentiments de l'âme, redeve-^ naient sèches et glacées, et désolaient ma pauvre mère.
Dieu prit pitié de ses angoisses maternelles^ et une circonstance imprévue nous rendit quelques mois d'intimité, pendant lesquels il pie fut donné de faire oublier à ma mère les chagrins que je lui avais causés.
4 tE
La nahriie qui s'^taU décforée k .}MBr. où, malpré moi, je surpris les. «ecrels au Père 4t Monlgazis, nVait pas d'abord pana grare; mais, «ppte le départ de mon cher professeur, ma santé, tpl'-oD croyait à pen près rétaèlie, s'akéra proléii* dément li y avait en moi uo tel cèranlement éa système ner?eux, qu'il m'était impossible de suivre les exercices de la maison sans fatîgoe, et les médecins prescrivirent le repos le plus absc^ Ma mère apprit que j'étais malade, non par moi, ear, mon mal ne paraissant pas encore dangereuXi je ne lui en parlai pas dans mes lettres. ËHe vint à F... pour me voir, et, secondée par les médecins, elte obtint la permission de m'emmener en Italie. On fit d'abord de grandes difficnllés. Si l'air du midi de^ l'Italie m'était indispensable, ti y avait, dans le royaume de Naples, des maisons de notre Ordre où l'on pouvait m'enveyer. En présence de cette opposition, ma mk*e fit valoir un argument irrésistible. Efle possédait une Jigrande fortune personnelle; elle fit entendre aux Pères que de leur condeseendanee à ses légitimes tlésirs dépendrait la disposition de biens dont elle fottvait facilement m'enlever, ou plutôt enlever à rOrdre, la plus grande partie. L'effet de celte menace ne pouvait être douteux. Il fut décidé que je partirais avec ma mère, et que nous passerions l'hiver dans les environs de Naj^s.
Ma mère retourna à Paris, dans les derniers jours d'octobre, pour régler des affaires d'intérêt
usez imjpovtantéfli A 1» fin de fai.pnemièf^quiiirT zaîne de novembre, nous devions noua.réttoiir à Lyon, et de là paflâr pour l'Iladie..
J'avone que ce voyage, si peu prévu, me cau^ sait une joie d'enfant; mais, dans une Société ofi tout se commente et s'interprète, Je cachais soi^ gneusement cette impression.
Ma mère, pendant son séjour en Suisse, me parla beaucoup de -madame de Flaviac. Pour elle, la comtesse était un ange, un idéal réunissant toutes Les perfections. Avec un esprit supérieur, une instruction sérieuse, une imagination d'artiste» des talents remarquables, elle avait une simplicité, une naïveté qui la rendaient adorable; et puis elle était si pieuse I elle avait une foi si ardente! etG«, etc.
Ob le comprend,, d'après les révélations du Père de Alontgazin, je n'avais pas besoin de connaître la disposition naturelle de ma mère à l'en* thousiasme, pour rabattre beaucoup des éloges qu'elle prodiguait à la „fille de son cœur/* c'est ainsi qu'elle l'appelait; et j'avais quelque peine il m'eœpêcber de sourire, en entendant vanter la candeur et la naïveté d'Alpbonsine. La délicatesse me faisait un devoir de me taire, et je me taisais.
La seule perfection que ma mère n'accordât pas à sa favorite, c'était ^a beauté. Elle avait, disait-elle, les plus beaux yeux du monde, mais
Il LE jmmrB
mié petite'^ figure ehiflbimée trèÉ*- piquante, et ▼oHà lout
Pendant son séjour k F*^, ma mère reçqt plusieurs lettres de la comtesse. Dans la derpière, datée du 2 octobre, madame de Flaviac annonçait que son mari revenait en France; ^et, pour le voir quelques jours plus tôt, elle partait pour Bruxelles; le comte devait y rester près d'un mois.
Cette lettre était un chef-d'œuvre de passion conjugale. Ma mère, en me la lisant, était tout attendrie. Madame de Flaviac exprimait à „sas» chère mère adoptive" tous ses regrets de ne pas se trouver à Paris au moment de son arrivée. ,,Dieu seul, ajoutait-elle, sait quand je vous reverrai. Si M. de Flaviac n'obtient pas la posi* tion qu'il désire, et qui le fixerait en France, s'il est encore envoyé en mission, certainement rien ne m'empêchera de le suivre n'importe où il ira. Il m'est impossible de supporter davantage les douleurs de ces longues séparations.^'
Certes ma pauvre mère ne pouvait pas soup* çonner la sincérité de cette Pénélope moderne, mais j'avoue que son enthousiasme pour elle me causait parfois une véritable irritation.
Une surprise.
J'arrivai à Lyon le 12 novembre, ainsi qu'A en avait été convenu avec ma mère. J'allai nécessaireoient desc^dre dans une de nos maisons, celle où le Père de Montgazin était Père ministre. Le lendemain, je reçus une lettre de ma mère. Un événement Imprévu, me disait-elle, la forçait, de différer son départ de huit jours. EUe était extrêmement contrariée ; mais il s'agissait de rendre un service à la personne qu'elle aimait le plus au monde après moi, à la comtesse de Flaviac; elle n'avait pu s'y refuser.
Ce retard, loin de me déplaire, me fut très* agi^éable : il me donnait toute une semaine à passer avec mon cher Père de Montgazin. Je le trouvai toujours mélancolique, mais très^calme. Nous ne prononçâmes pas le nom d'Alphonsine* Je cofù^ pris qu'il voulait éloigner, autant que possible, un souvenir dangereux, et je me gardai bien de lui dire.qiie la prolongation de mon séjour à Lyon tenait ià des .causes dans lesquelles madame d^. Flaviac.se trouvait intéressée. '^
C^s huit Jours passèrent rapidement. Je rer: çus une lettre qui m'^innonçait l'arrivée de ma
8 £E jéNJITB
mère pour te 20, à dix heures du soir. Le lendemain , à huit heures , nous partirions pour Marseille.
L'heure était trop avancée pour que je me trouvasse à l'hôtel au moment où ma mère y arriverait; il aurait fallu une permission, et, devant partir le lendemain, je ne voulus pas la demander.
Le matin , quand je me rendis à f hôtd , le Père de Montgazin, qui devrait voir ma mète^ m'y accompagna. La voiture de voyage était déjà dans la cour tout attelée, et le cocher nous dit que madame la marquise de Sainte-Maure premil une tasse de café dans . la salie des veyagettrs» Nous entrâmes dans cette salle, et le nous trou^ lames ma mère déjeunant avec<.. la comtesee de Flaviac.
Sa petite taille, son teint bistré, la flamne qui s'échappait de ses grands yeui noirs, me la firent reconnaître. D'ailleurs, la pâleur, le troublv èe mon ami me le disaient assez : c'était biéii' eMe \ Ma mère, en nous présentant l'un à l'autre^ m'apprit que la comtesse faisait avec nous lé voyage d'Italie.
Ma mère ainiMt beaucoup le Pare de Montgashi: elle fat charmée de le revoir< Celui'^eiy après avoir salué respectueusement, mëis fr«ide*ment, madame de Flarriac et causé quelques ina^ tamts avec ma mère, prétexta une afliûre près* wate et nous quitta^
PAR l'a«IÉ ♦♦♦ 9
■ ' N<jfa» memàaMB «n ^vtiture, et \k j^pjfmé que itiedMtoe"4e Ftafriac était restée quiiize^ jours' à ft'&xelléB, aupl^ès de soA mari. Odcn-d, »u liea de l'ordre de se* rendre h Paris^ av«k reçu une lettre du miniitre de$ âfiaires éUangèree^ qui lui dennait une midsioil spéciale* pour SaînC^Péter»^ bMTg, mission toute confidentiefle, derant néces^ sMrenient le conduire au poste, si désiré, d'ambassadeur auprès d'une grande puissance. La cohh teme voulait suivre son mari ; mais depuis qn'elle était à Bruxelles^ elle avait été constamment SQufr frante, et le médecin consulté déclara que le cIh mat glacial de la Russie serait mortel pour madame de Flaviac, que ses poumons étaient déjà dans un état d'irritation très-inquiétant, et que l'air chaud des contrées méridionales pouvait seul arrêter les progrès du mal. Cette prescription du médecin mit la comtesse au désespoir; elle voulait tout braver, disait-elle, pour suivre son mari. Celui-<S alors déclara qu'il donnerait plutôt sa déniission que de permettre qn'elle exposât sa vie pour le suivre en Russie. La comtesse né voulut pas accepter ce sacrifice, elle céda. M. de Flaviac,. sachant ,que ma mère partait avec moi pour Naples, lui demanda d'emmener Alphonsine avec elle en Italie. Ma mère aimait trop „sa fille adoplive" pour refuser, et, aussitôt après le dé-^ part du comte pour Saint-Pétersbourg, madame de Fkviac vfati rejoindre ma mère à Paris v et ellei partkeiàt ensemble.
10 LE JKSDITK
Tout éeci me fut iteonié pas ma< mire; J'avoue que j'éprouvais une cectiedae: duriosité au eojet de . la confesse de Fiaviac. Je u'aurais pa» été fàobé de me rencontrer xvfic elle pour 4|udqiies heures; mais me trouver eu relations intimes avec elle, la 'voir en tiers entre ma mère et moi, cela m'était excessivement désagréable; et certes, si j'avais pu prévoir un incident semblable, j'aurais refusé de faire le voyage.
Arrivés à Marseille, où nous nous arrêtâmes deux jours, je trouvai à la poste une lettre du Père de Montgazin.
„Prenez bien garde, m'écrivait-il, de laisser soupçonner à cette femme que vous connaissez son secret; et, pour éviter cela, croyez-le, il ne suffira pas de vous taire. Son regard peut atteindre les dernières profondeurs de l'âme et y lire ce qu'elle a intérêt de connaître. Ne m'en parlez jamais dans vos lettres. Je ne veux plus me ressouvenir d'elle qu'à l'autel; partout ailleurs, je yeux, je dois l'oublier. Ne craignez rien pour notre correspondance, comme Père ministre, j'ai le stgiUum, et nôtre Provincial est incapable de décacheter sournoisement mes lettres. Dans toutes nos maisons, soit en France, soit à l'étranger, je ne connais pas quatre supérieurs desquels je puisse en dire autant"
Ld santé de madame .de Fiaviac m'inquiétait peu. Sa pâleur n'était nullement m^ladilre^ et la
PAR L'aMÉ ♦♦* tl
pbtilë toQx séfehe qu'elle frisait entendre ré|[iî^ Kèremenf , deux ou trois fois par heure, ne me paraissait pas naturelle; et, bien qu'elle crachât, disait^elle, le sang tous les matins, je persistai à crMre que ma poitrine était beaucoup plus malaëe que la sienne.
Nous ne restâmes que huit jours à Rome. Je ▼is le souverain Pontife, et je passai ces huit jours à ce Qesh où devaient s'accomplir plus tard les événements de ma vie de religieux. J'appris par hasard que madame de Flaviac avait fait une visite à notre Général. Elle cacha à ma mère cette circonstance, et je n'en parlai pas non plus. Je ne voulais pas porter dans ce monde, où je rentrais pour quelques jours, les habitudes de délation et d'inquisition du Jésuite.
— Madame de Flaviac va à Naples avec madame la marquise de Sainte-Maure? me dit un jour l'Assistant pour la France, le Père Rozaven.
— Oui, mon révérend Père.
— C'est une personne très- pieuse. .
-^ ËUe parait du moins telle , mon Père.
— On <k)it croire qu'elle est ce qu'elle paraît être, me dit le Père Rozaven.
Je m'inclinai sans répondre.
— Vous savez, me dit-il, que sa famille nous edt toute dévouée. Hélas ! il en est de cette noble famille des Flaviac comme de tant d'autres qui s'éCe^ent tous les jours en France. La com^ tesse, mariée depms plusieurs années, n'a (MS
dTenfenla» «I rimiMase foHnne \im narfah 69 Fbviac 3ppartiendra à ton ne^eu, le baron dé Flanac €eiui**ci n'u lu^méitte qu'an héritier, ud enfant 4e neuf aas; le baron esâ voltairie». Soa fib sera élevé dan* les collèges de i'Unîverfiilé^ ce sera un impie comme son père. li ne ostt-* servera certes pas les traditions politiques et religieuses de ses ancêtres, et nous aurons ett hii un ennemi plutét qu'un ami.
— Il me semble, mon Père, que le comte de Flaviac, en acceptant le gouvernement de JuiUet, en se mettant à son service, n'a pas tenu beaucoup aux traditions de sa famille.
k savais que le Père Rozaven, enfant de cette Bretagne qui a fait tant de sacrifices à la cause de la légitimité, avait vu avec une profonde douleur la chute de la branche aînée des Bourbons, et je n'étais pas fâché de le mettre en denaeure de me dire sa pensée sur la défectîûti des Flaviac.
— Il y a des circonstances, me dit le Père assistant, où l'on doit abandonner quelque chose au floC qui nous entraine, afin de conserver ce qu'on a de plus précieux. Il fallait, dans l'intéfét de notre Société en France, avoir au sein du corps diplomatique un homme qui fût compléte- BMDt à nous; cet homme, c'était le comte d» Ffaviac Beaucoup de ses confrères dans la di** pkMnatie faisaient partie de nos Congrégatioiis; aaais seul le oemte était attaché à noire Ordre
poff'.les Ikw de raCSiiailioii. Il y a une «auM pkM sainte, que celle d'une dynaatie: c'est oeHé da kl religipa et de ia Sodété à laquelle noot aurons ie bonheur d'appartenir. Le Père Rozaven^ le frôre de Sainte- Maure peuvent conserver leurs «y mpathies, croire que la prospérité de la Frasée «et attachée à telle ou telle forme fouvememeH* aale; mais tout doit s'arrêter là. Leurs opinions ne sauraient leur créer des devoirs, car la ligue politique qu'ils voudraient suivre pourrait ne pas être celle de la Compagnie. Souvenes-vous, mon cher enfant, qu'une fois le seuil du Oesîi franchi, 4M1 n'est phis Italien, Français, Allemand, Russe: on est Msuite, rien que Jésuite. Nos affiliés sont soumis à cette loi. Je blâmerais le comte de Fia* TÎac, s'il o'eût pas renoncé, en se donnant à nouft, à l'exercice de sa volonté; je le loue, au contraire, d'avoir sacrifié ses affections personnelles^ pour rester fidèle, avant tout, au glorieux étendard de saint Ignace.
En me rappelant ces paroles, que je trouvais alors admirables, je me suis dit, plus tard, que ee n'est pas en vain que l'on reproche aux Je* suites de n'avoir pas de patriotisme et d'être des étrangers dans leur pays; amis du gouvernement, si ce gouvernement consent à se laisser guider par eux; ennemis implacables, s'il veut au contraire marcher en dehors de leur programme politique et reUgieux. Comment pourrions^nous in»* pmr à nos tièves l'amour de leur pairie, le ^lé*
li LK «SgQITB
iîr de la voir libre el florissante, piittque, po«r nous, le mot patrie ne peut plus avoir aucoa sens? Noua ne rêvons que les spiendears de la patrie idéale, les nationalités courbées sou» le joug de la théocratie, la monarchie univer* selle voulue par Grégoire YU. Les Jésuites se croient encore assez forts pour réaliser cette utopie dans un avenir plus ou moins prochain» Moins ils seront citoyens dans le monde actuel, plus ils accéléreront le moment du règne futur où le Pape sera roi absolu de toute la terre, avec le Général des Jésuites comme maire du palais. Toutes les institutions qui se trouvent, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie, en Amérique, etc., en opposition avec ce plan doivent être combattues par les fils de Loyola. Devant le drapeau rouge de saint Ignace, tous les drapeaux doivent s'incliner.
Le Père Rozaven me recommanda d'avoir les plus grands égards pour la comtesse de Flaviac» Je me rappelai que les mêmes prescriptions avaient été faites au Père de Montgazin, au sujet de cette femme. Je me promis bien de m'en tenir avec elle aux exigences de la plus stricte politesse* Madame de Flaviac m'inspirait une répulsion invincible, et je suis sûr que, ne sachant rien de son passé, cette répulsion eût été la même.
Nous arrivâmes à Naples et nous nous établîmes à Pouzzoles, dans une villa située au mi- U^u d'un, bois d'orangers, entourée de trois cdtéft
PAft L'ittftB *^ IS
par de hautes murtâtea. Des rochers, sur lesf quels la mer tenait se briser, eoinplétaient la clôture de noire habitatioB. Je n'aurais jamais pu rêver une plus délicieuse solitude.
J'avais prévenu ma mère que je voulais mener à la villa, autant que cela me serait possible, la vie d'un religieux. Ma mère était trop pieuse pour contrarier là-*dessus mes idées. Il fut convenu que je lui donnerais une grande partie de la nia«^ tînée; c'était le moment où elle était seule. Ma-^ dame de Flaviac, toujours souffrante, disait-elle, déjeunait dans son appartement et ne paraissait dans le salon qu'à midi. Le reste de la journée, je travaillais dans ma chambre. Je dtnais avec ma mère et madame de Flaviac, quand elles étaient seules. De nombreuses visites affluaient, le soir, à la villa: on y voyait des voyageurs de distinc tioUj des hommes de l'aristocratie napolitaine, des prêtres, des évêques, des supérieurs d'or* dres monastiques, ce qui donnait à ces réunions un caractère semi- mondain , semi-religieux, que j'aurais aimé à observer, si lés ordres précis de mes supérieurs n'avaient pas été un obstacle à ce désir. Je ne m'y trouvai que quatre ou ànq fois, et cela par ordre du Provincial de N»* ptos, qui, ces jours-là, était un des convives de ma mère.
J*aimais ma solitude, et il m'en coûtait peu de suivre scrupuleusement la Ugne de conduite qu'on ib'-avait tracée. Les confidences du Père 4e Mont-»
18 U jégCOTK
ifmsk avaient ielé 4« tcooMa dun» aum eepijl» je ragardais aomaia des tentalians Jtos peoaéea qu'elles m'araieûi suggérées » et oea tealatieiia il fallait les vaiocre. Goavaincu que ma voçattou étak d'ÛMiNratiQii divise , je voulais plus que janais y persévérer. J'avais pris le Proviœial da Nafiks pour oson direeteur. Cet homme était le mysticisme inearné; il me remit aui eoMTcices de saint Ignace, et, sous son influence, reprenant ma première ferveur, je me trouvai plus attaché que jamais à la Compagnie de Jésos^
Six semaines après notre arrivée, madame da Fkviac annonça à ma mère, avec des transports de joie, la cessation de cette longue stérilité qui avait tant désolé son beau-père et son mari. EJle avait la certitude d'être enceinte, et die était per* évadée qu'elle devait ce bienfait de k Providence à riniercessioii de la sainte Vierge. £lle avait &it une neuvaiae à je ne sais plus quelle Vierga Boûre miraculeuse, et ses prières avaient âé exaucées.
Ma mère avait beaucoup de piété, mais elle ft'était pas superstitieuse; elle plaisantait souvent sa dière Alphonsine^ sur sa prédilection pour les Vierges noires, et lui demandait queUe au-* périorité elles ^ pouvaient avoir sur les Vierges blanches.
Madame de Flaviac défendait avec bea«M>up d'esprit sa Viei|^ noire, qu'elle prétendait avoùp été sculpté par saint Laie. Du restOi^Ue
à soutenir Jm êSÊei^iwm hm fi^ ipmê^mtim\ plus «M cboM étiÂt abfloirde^ pins AlpiMiiMipt m^iUk é» chaleur^ à la soutenir, tout en «éliu^ ém» la discussion iquelques traite fîqmnte «t railleurs; si bien qu'on Se idoniandaît (pMlqiWi» fois Si «Ue parlait sénetisoBienl, ou si elle se imocpiaitla pcemièffe des absurdités auxquelles rite prétendait croira.
Ma mère parlait souvent du Père de Montgann^ fii'ieile aimait .beattooif). La pnemière foi» que ce nsitt fut fnponoocé daFant la OMnÉesae, je ne -tro»» irai très-emhaiïraasé; j'osais à peiaeloiierJesTeuflu Je oe voulais pas avoir l'air de m'apercevoir du troiiUe ot de l'embsirras que je loi supposais* Jo m'aperçus bientôt que «des déticateeseft étaient tm* parflues; «le «om dû Pêne >de JHonlgaflin ne seoi^ toit lui rappeler aucun souvenir .pMUoiOu hvt* mUiant BèpuiSy-eile |Mrla souvent ^la tpremiéve idu kfmu ^éguit0, de ses sucoès à MarseÛe, de l!e»t tkousiastto des Proiionçaies pour lai, .et tout eete d'ttoe voix oalme et assurée. Il eût étéiMfMsiUev à telut auti\& qu'à ^moi, <àe s'iœagîaNrr ^que.oette femeie «vait troublé l'existeiicB de ce prêtre dont elk. paiiaiit aviac tant do «déàinnoltiire; ei^nMi pétais tenté de croire qu'elle etrait pevdti touteovK 9fmt du passé. La ccaoBtesse .de iFiaviac, qn ^afl* chait une dévotion exaltée, qui se mettait ile toshtaaJiefl icovifnéiies, qui poitbait., idisaft^ieNe^ .deux scoputaires et jeneisaisfeombiende «édailles, .ut M(, (Paraissait pas avoir le moindre rnpcntir deesi in s
18 LV JÉBDltB
fautes, poartaBt 8Î réeentes;' elle éffeotait même un rigeriaoïe outré à rendroit des femmes confiables, que ma mère, elle si- parfaitement honorable, eth seyait de modérer, en lui disant que Tindulgence sied bien k la vertu.
Quant à moi, je* trouvais dans les diatribes de madame de Flavtac contre les pécheresses, ce qu'il m'est impossible d'excuser, l'hypocrisie et Tef-* fronterie.
L'hiver s'était écoulé; il avait été pour nous HD délicieux printemps, et ma santé s'était oomplétement rétablie. Madame de Flaviac n'avait pas décidément, et de l'avis des meilleurs médecins de Naples, d'autre maladie que celle des incommodités inséparables de l'état où elle se trouvait Elle recevait de son beau-père lettres sur lettres; il lui demandait avec instances de venir faire ses GOuc&es à Marseille. Les médecins ne s'y opposant pas, madame de Flaviac parut disposée à se rendre aux désirs de ce vieillard^ qui avait pour eHe une tendresse aveugle, et il fut décidé que nous partirions dans les premiers jours d'avril. Madame de Flaviac serait dans le septième mois de sa grossesse. La mer la fatiguant extrêmement, nous devions revenir par terre, à petites journées» et arriver à Marseille dans les premiers jours de mai.
Les quatre mois qui s'étaient écoulés n'avaient pas fait disparaître l'antipathie que j'éprouvais pour la comtesse. Je crois que cette antipathie
PAR l'a0PÉ ♦♦* .1^
.était partagée. Il me semblait recoimaitre^ia» lof paroles qu'elle m'adressait quelque chose d'hosUla. Je crois qu'ella haïssait eu moi l'ami du. Père cl« Montgazin, et qu'elle avait deviné q«e soa seoFitt m'était connu. Ma mère ne- s'apercevait: pas de l'antagonisme, qui existait* entre sa fille .adoptive et moi; elle attribuait notre froideur mutuelle à la réserve que notre âge semblait exiger* C'était pour elle une question de convenance, et rien de plus* Le £ait est que je ne pouvais me défendre du vague pressentiment que cette femme serait aussi mon mauvais génie, que ma destinée serait inséparable de la sienne, et quelle serait la eauae première des plus grandes douleurs que j'étata destiné à éprouver.
Position embarrassante pour un jeune Jéanite.
Nous étions arrivés au 8 avril. Le printemps était dans toute sa splendeur, et l'air pur et vivifiant de notre villa avait achevé de rétablir ma poitrine fatiguée. Dans cette chère solitude, rien n'avait troublé ma vie. C'est là que j'ai goûté cem^ plétement le bonheur de. la paix de rame. Ces
^ Le «ÉèelTË
yatyiia ttioiti 9i^eM ndM^vé de fiim ir^baltM, «M-e ma inère «t iftèi, eettè t«ttdrè intimité ysie mon eruél abmdqti iivAit àltérétt.- Je téimMgnai li taM mère tant d'ârffeetion, je hii répétai isi doutent tfu'après Bleu «elle serait tout dans ma vie et ti'au^ Yftit jamate de riTàle dans tâon cteur, <}a'eMe at^ %epita^ sà grtftée piété aidant, le sacrifice que je lui avais imposé. Le Père de Hontgaîfti fâfvait ^jà vassuFée Mir te crainte de me voir m jour «ui^yé, par mes isupérîeufs, 4ans les ttiissions de l^«]éri({ue ou 4e l'Asie, et elle me disait: ^-^ SU ne t^est pas )»ett«iis de tenir me trouver, moi j/è mtri toujomiB librcTtde fixer mon séjour ili ■oùi'tM «^enventi, -^ Enfin ces q^lques mois resserrèrent encore les liens sacrés qui unissent mie mè^ è son fils, et, pour cela, je les bénis et je remercie Dieu de me les avoir accordés.
J'ai à raconteP à présent la singulière aventure qui a eu sur ma vie une si grande influence. Elle a été le principe de mes joies les plus intenses, les plus pures et Ae mes douleurs les plus amères. J'éprouve, je l'avoue, un certain embarras en ceimmeBçatit k réèlt ^uû événement très^'sé^ rieux, mais qui, il faut en convenir, avait bien son ^té buriesqâe.
- Le jour dé notre nié^rt <ftaft fikfé «lu Ib art^il. Nos amis ne«is ^^^iiient Mt leurs ^féknt, «t Ma mère, «Ae^B hait jours, >netettevaltp)tis persvmve. J^ai^i» «ni idevtsir l«ii donner eette dmiiière aemaine «swt eritiène. \ Je fis trote « *mes éiÊtÊ&m et ft
r^j^cls. ^hts iniMim avec ta c^iatewe qim j&w^ X^^m été pQQd^oaa le« quatre «ois ^u^ wm aTÎDBâ paas^ diOl^k royauoM d«Pi^s; «t^ t^ul eiA conservant centre elli^ des préy^lieoi^ tfop^ bien SokQdées , Je cempiris qWi moim de la ceoh «aitre comise je la cQQ^aûsiaiâ lu^o^akèiDe» il étai( presqi^e impâssjbLè de ^ 30tt9traire ^ ta fawoar tioe qu'elle ei^erçait &ur. ceux %iii rapprechaiept» Peur moi, je aavaie qm U>el était factice en elle; ec) n'était k meç yem: qu'une admirable aotricAV iQais quelle illusion dana son jeu! quel natuvell Quand elle jouait son r61e de vertu kréprochablet et même intolérante, d'épouse fidèle et pensionnées je n'étais paa sa dupe: je savaie qn'eUe jouail un réle, et volià tout Mais quand elle parlait religieat amour de Dieu, dévotion à la sainte Vierge; quand «He affirmait qu'elle croyait noQ'seulenient aui; m^ racles consignés dans les Uvm saints, mais en-> ^re à ceux qui ne reposent que sur la plus faiblci autorllé, le témoignage d'une bonne femme bient Ignorante, par exemple ; quand je la voyais passer quelquefois une heure en méditation dans nôtres oratoire et prendre la pose la plus séraphique< j'avais besoin de me rappeler sa Istlre au Pèrc^ d^ Montgazin, de savoir que cette haute dévntioQ ^fait un parti pri^ d'avance, pour ne pas la croirai ^ÀAcère. Et puis idées superstilieuees» exagéraUona ^ pratiques du catboUciwae^ etc^ tout cela étail
S2 LE fBfilJlTE
éitoncé avec'ufi e^tfit sî eharmant, si briHaat, ai original, avec un aceeni si profondément convaincu, que j'étais tenté de me demander si cette femme, après avoir pris la religion comme une position honorable, n'avait pas été frappée par ce qu'il y a de divin dans Tidée chrétienne, et si Dieu n'avait pas, par un miracle de sa grâce, changé un calcul de l'esprit en entraînement de cœur? Mai» je me disais: — Non, non, tout cela n'est paa vrai. Comédie 1 comédie! Rien de plus. Le n^n*teau de la religion lui était utile, elle s'en est revêtue; elle s'y drape avec grâce, et tout sévère qu'il est, elle peut se dire qu'il lui va bien : elle sait le porter, et je dirais presque qu'elle a inventé la coquetterie de la dévotion.
Mais les thèses que madame de Flaviac soutenait avec le plus de charme étaient celles d'un amour maternel exalté. Ayant perdu pendant longtemps l'espoir d'être mère, elle était ivre de bonheur, en pensant à cet enfant qu'elle pourrait bientôt presser dans ses bras. Elle chantait les airs avec lesquels elle le bercerait, elle avait des élans de sensibilité passionnée pour ce petit être, qui n'était encore qu'un doux espoir, qui attendrissaient ma mère et dont j*étais' moi-même ému, ou bien d'adorables enfantillages qui nous faisaient sourire. Cette femme, me disaishje, n'a su être ni épouse, ni amapte, mais elle sera purifiée par l'amour maternel. J'ai tellement besoin é'éprouver le sentiment, de la bienveillance, que