L'ÉCUEIL
Piemi^ms lueurs.
Saint Ignace m s'était pas trompé lorsqu'il avait pensé q«e le jeune Jésuite gagnerait immen*séuientii recomineBeer, en quelque aorte, ses études classiques par le professorat. Dans la rie libre du collège, avec des exerdoes spirituels moins •comprimants, moins chargés de mysticisme, aivec les douces dislractioiis de l'étude et des devoirs du maître, ces cinq ou six années sont un temps de halte précieux, où l'homme inteltigent et physique arrive à la plénitude de sa force. On s'est élevé, «dans le monde, contre la prédomiftaaoe des faoïmines qui ont oceupé des ohaîres sOu ipa^sé par le barceau* La^ sooiélé^ dîMn« .est toNoè^
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par des professeurs et par des avocats. Cela s'explique. L'habitude de l'enseignement ou de la parole au barreau fait les hommes de puissance sur les autres hommes. Il n'y a pas de meilleure école. C'est une excitation au développement des facultés humaines, disons-le aussi, à l'ambition. Ce sont des avocats, des professeurs qui deviennent administrateurs, députés, ministres. Presque tous les membres de Tépiscopat, en France, ont passé par le professorat, soit dans les séminaires, soit dans l'éducation privée. Le professorat enseigne le commandement. De plus, il est la première étude du cœur humain. On est en contact avec des natures droites, vives, spontanées; ce petit monde est l'abrégé du monde où plus lard se déploiera votre activité intellectuelle. Vous y êtes dans toutes les conditions d'une observation sérieuse d'autant plus facile qu'elle se fait, en quelque sorte malgré par le frottement journalier avec tant d'esprits divers, aux caractères, aux aptitudes, aux goûts opposés. Vous aurei ainsi longuement manié l'âme humaine, assez indépendante pour qu'elle puisse quelquefois tous résister par ses emportements et son obstination, assez soumise, par sa condition même, pour qu'elle doive vous obéir.
Mais ce petit monde, au milieu duquel je passai les plus heureuses années de ma vie, me rappelait à toute heure le monde lui-ménAe que j'avais quitté pour être novice^ et dans lequel je
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rentrerais bieDtôt, comme profès, anx ordres de la Compagnie, pour y remplir les conditioDs dir verses de notre vaste apostolat.
Nous étions sur ^a frontière de la France ; et, soit puissance du sang qui était en moi, soît at^ traction vers ce pays où rien ne s'agite sans que r£urope en reçoive le contre -coup, je suivais, avec une curiosité inquiète, le mouvement politique et social qui emportait la société, et qui préparait lentement, mais sûrement, une crise nouvelle au sein de la grande nation.
De toutes mes études chez les Jésuites, à part la littérature, pour laquelle j'avais un goût inné, celles dont je tirai le plus de profit furent la dia^ lectique et l'algèbre. Après avoir ri du Barbara celarint et du Baralipton^ je finis par trouver je ne sais quel charme au procédé syllogistique. Sa précision rigoureuse allait à mon ardent amour du vrai. L'algèbre était un procédé analogue, plus précis, plus rigoureux encore. Je me jetai, je dirai presque avec fureur, sur la méthode algébrique, et si un attrait intérieur ne m'eût porté vers l'éloquence et littérature, j'aurais pu devenir, dans l'Ordre, un professeur de mathématiques d'une certaine valeur.
Mais il m'arriva ce que je n'avais pas prévu. Je gardai de ces exercices purement classiques une habitude, dangereuse dans une Compagnie où toute la vie est tracée par le commandement et où rien n'est laissé à l'initiative de l'individu, çeUe de
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«lantttTO testes dMset à une fiétère analyse. fknm «hrs trente ans, par cimtre phn éè maturité dans la raison. La ?ie nsuveUe que je nxr- Mis WÊ cDUége ooname professeur, mes le€tures de teetes soitles, quoique faites dans les iifres ebsisis de nos bibliothèques, «ù rien ne pénèfte de ie littérature contemporaine, sinon les •écrits ihwraUes à mm idées et à notre Ordre, ay»eot dà aussi développer en moi cet esprit de «ritique qui no«s porte à ybukir atteindre le fond des choses.
Mon Dieu ! pourquoi ne restaî^je pas dans les j^ons iBO]«nfies où l'esprit raisonne peu, accepte, surtowt dans uase congrégation religieuse, les idées iqui 7 sont généralement reçues, trouve to«t parfait, magnifique, et ne croit pas, dans sa naïveté, qu*il 7 ait aittevrs des hoàimes plus savants que ses oonlpères, comme il est osmvainctt qu'ë n'y en a fas de 'plns saints, et que son Ordre est Tunique édhelle far oè il soit pessûble, dans le monde^ de monter au Giei?
Si j'avais vécu dans cette quiétnde, que de douievrs je ne serais épargnées! Je serais proèablement, «ijoaird'hui , dans ce sénat pacififae qui entoure notre révérendissioie- Préfet général ahi Gest» je serais vénéré comme une des illustrations 4A une des lumières de l'Ordre, pendant t}o^e«i <ne parle cpi'ainec qpitié de oe pauvre Père (de ^inte-Ji«ure, qui •<à trompé les •espérances de in Osopagnie par ea triste «liifte.
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Tont cela a tenu à un rki»^ peut^étr» à uno disposition d'esprit qui a réveillé, dans ma war ture spontanée et droite, le besoin de voir par* toQt le vrai. Les révciationf du Père de BlontgazÎD n'ont pas été sans exercer sur moi quelque influence ; elle provoquèrent mes premières désil<* lusions. Ce que la délicatesse du religieux l'em-* pécha de me dire, je le pressentis. Et quand se développa en moi cet irrésistible penchant à tout examiner à la loupe, comme j'étais entré dans la Compagnie avec une foi aveugle eu sa préémi* neMce absolue, et qu'elle avait été jusque-là l'idéal pour moi , il devait arriver ceci, que, le jour on î'obiet de mon culte serait soumis à ma sévère logique, je verrais les défauts de cette institution jusque-là grandiose à mes yeux ; mon attaehemeiut pour elle subsisterait encore, sans doute, mais mon admiration tomberait.
C'était là un terrible écueil.
Élevé pieusement par ma mère, formé enfÎMit à Saint -Acheul, on pense bien qu'aucun livre contre les Jésuites n'était venu jusqu'à moi. Ce qu'on appelait „la mauvaise presse,'' ^- et je crois que depuis elle n'a pas perdu ce nom, -^ nous attaquait journelleinent Mais ces journaux ne pénétraient pas dans nos maisons, ou du mains n'étaient pas à l'usage de ceux de nous qui n'avaient pas fait encore leur profession. Ces broits d'attaques et de haines nous arrivaient pourtant de toutes parts. Cela nous donnait la
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gloire de nous sentir calomniés, persécatés; et notre amour ardent pour l'Ordre ne faisait que s'en accroître.
n m'arrlTa, quelques mois avant ma dernière année de régence, qu'ayant vu un de mes élèves tenir, d'un air de mystère, un tout petit livre qui me paraissait être autre chose qu'un livre classique, je me précipitai sur le pauvre enfant ; — la règle de nos collèges est très-sèvère sur l'introduction des mauvais livres: — je lui arrachai le volume. Il pleura, s'excusa beaucoup. Il m'affirma que, voyant le titre: Des JésmteSy il avait cru de bonne foi qu'il pouvait emporter ce livre. Du reste, il était fort jeune. Il me supplia d'avoir pitié de lui, et de tenir sa faute sous le plus grand secreL Soit que l'enfant m'eût attendri, soit vive curiosité de ma part, je lui promis le silence, et j'emportai le fatal volume.
C'était le livre de MM. Michelet et Quinet contre notre Ordre.
Quelle lutte terrible se passa en moi, à la lecture de ces pages passionnées qui me montraient tQut le dix-neuvième siècle ardent et implacable contre nous! Ce n'était pas seulement l'œuvre isolée de quelques écrivains de talent, nous avions eu déjà de pareils adversaires; c'était un enseignement fait à la jeunesse, du haut de la chaire des écoles supérieures, qui venait se dresser contre nous et nous dire: Il y a guerre, et guerre à mort, entre l'esprit de la Socl^é de Jésus et
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l'esprit du monde moderne. Voyons qui sera temaître !
Il y eut là, pour moi, une révélation effrayante. Comme le lion tombé au fond de la fosse qu'on a creusée dans le voisinage de son repaire, qui s'irrite, rugit, $e bat les flancs de sa queue, déchire de ses ongles les parois terreuses qui Tenserrent, et fait, pour sortir du piégé, des bonds terribles mais impuissants, de même je m'irritai des coups portés à ma chère Compagnie, à ma famille adoptive.
C'était la première fois que je me sentais saisi, enlacé de ces étreintes de la dialectique sur laquelle je me savais fort. Je pouvais bien discuter sur les faits accessoires, contester des déductions trop rigoureusement tirées par mes antagonistes, les surprendre en flagrant délit d'ignorance sur certains détails. J'accusais l'un d'être heurté, obscur, s'égarant dans la divagation, l'autre d'être prétentieux,, déclamateur. Mais tout cela c'était la forme. Et je n'en étais pas à absoudre un accusé, en raison de quelques faiblesses littéraires, du terrible réquisitoire prononcé contre lui.
Or l'accusé, c'était moi. Que dis-je? c'était ce que j'aimais plus que moi-même, un ordre saint, illustre entre tous, et que je voyais toujoiu^s représenté par une légion de huit cents martyrs, de douze mille missionnaires qui sont morts parfidi les sauvages et les infidèles, et par
ne année dlioiBnes d'éMte éuiâ réfequence, la
science et la littérature.
J'avais lu et relu le lerriMe livre; et, après arvoir défalqué, au profit de moB ordre, tool ce que je trouvais de contestable, de f»ble dans Targamentation de mes vigoureux adversaires, res^ tait toujours une accusation colossale dont je ne pouvais nier la valeur, sans désavouer la précision -et la justesse du procédé avec leipieir maintenant, je me rendais compte de toutes choses.
Dieu seul sait tout ce que je souffris. Quelqnefots, dans ma colère, je prenais le livre et j'en froissais les pages. Je voulais le brûler. Mais, enfant! me disais-je, ta t'irrites contre hi yfoit qui te jette au visage ces terribles raisons. Dediire ce papier, mets ce livre en cendres; ee» raisons seront-elles moins fortes? Et ta colère prouvera-t-eile autre chose que ton impuissanoe?
Aujourd'hui que j'ai contre l'Ordre, dont j'ai tant voulu la gloire, des griefs autrement forts que ce«x des professeurs du Collège de France, je ne puis me rappeler cette première grande crise de ma vie religieuse, sans un sentiment d'effroi. Je me vois encore bondissant dans ma ^hile, me promenant à grands pas, demandant Bxtx livres de ma bibliothèque de me répondre contre ces raisons qui n'écrasaient Pour me £iire illusion, hélasl je me disais que nos Pères avaient dâ victorieusemenl réfuter le dangercu petit Uvre, que plus de dartés se feraîcvt un jovr.