PAS
L'ABBÉ
AUTEUR DU XAVBIT ET DE LA BSUeUITIX.
PAAIS, 1865.
FRANCFORT f/M^ CHEZ R. RAIST, LIRRAIRE-ÉDITEUR.
July 1, 1914.
Beque^t of
Oeorgina lioweL Putnaiti
Mea jacta est.
(Suite.)
Il fallut me mettre à ce diapason qui ne m'allait pas, et auquel je n'avais, pu me faire, depuis le tenaps que j'étais dans la Compagnie, écoutant beaucoup, opinant d'un signe de tète plutôt que me mêlant aux longues conversations. Ma position avait changé: mes idées s'étaient beaucoup modi liées. J'avais déjà un plan. On l'a vu, la lettre du Général était bien de nature à me décourager; mais je ne vis là que la conviction obstinée d'un vieillard.
Qu'auraient pu faire, en définitive, ce vieillard et quelques esprits retardataires avec lui, si un beau jour une majorité imposante dans l'Ordre leur eût dit: Pères, nous faisons fausse route. Réconcilions-nous avec notre siècle?
Cette idée me raffermit dans la résolution de ne pas abandonner mon plan. J'avais reçu de V 1
Dieu un caractère énergique. Mes preuves étaient faites, hélas! au prix des plus vives affections du cœur. Les liens les plus puissants, je les avais impitoyablement brisés. Rien ne m'avait arrêté pour arriver à être Jésuite. Maintenant ma raison, ma conscience, mon amour pour l'Ordre me disaient de tout faire pour sauver ceux que j'aimais. Je ne pouvais pas reculer davantage devant cette conviction que je ne l'avais fait pour atteindre le grand jour où j'étais devenu profès. J'ignorais ce qui avait fait entrer dans l'Ordre beaucoup de mes frères; mais je me rendais compte que je n'y étajs venu que dans la plénitude de ma volonté, pour réaliser du bien sur la terre et dépenser ma vie en étendant le règne du vrai. Vitam impendere vero.
Chose singulière, je m'exaltais de cette pensée, comme je l'avais fait de ma détermination d'être Jésuite. Y a*t-U des natures que les obstacles irritent, et qui ont besoin de ce coup de fouet de la contradiction pour se dire: Marchons?
Je relus la lettre du Père Roothaan. Je la trouvai peu gracieuse pour moi, qu'il avait comblé, avant mon départ de Rome, de bienveillances de toutes sortes. Je voyais plus, dans cett« fermeté apparente, l'entêtement d'un homme irrité contre les implacables exigences du temps, que la prévoyance d'un esprit élevé et pesant tout avec sagesse. Je me rappelai Ricci perdant notre ordre par sa forfanterie, qui n'effiray» per-
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sonne : Sint stcut sunt, aut non sint. Et je me dis: Nous touchons à Tabinie aujourd'hui comtne alors. Sauvons cette chère Compagnie des erreurs mêmes de «eux qui la gouvernent.
Dieu m-est témoin que je ne vis alors que la Société. Tout inexpérimenté que j'étais encore, je n'étais plus si ignorant des choses de la vie que je ne susse très-bien que je levais un drapeau dans son sein, que je serais en butte à des haines terribles, que je rencontrerais des obstacles de toutes sortes, que peut-être j'allais me' trouver en face de ce vieillard si majestueux et si inflexible, dont les idées, les principes, les espérances se trouvaient fatalement la négation des principes, des idées que je croyais seules capables de maintenir l'Ordre et de lui assurer au milieu de la société moderAe, une place honorable. Je franchis le Rubicon; je dis le mot dernier que disent les faibles et les forts : Aléa jacta est.
Toutefois je n'avais pas vécu aussi longtemps avec mes confrères les Jésuites sans savoir que je ne gagnerais rien, dans une œuvre de cette importance, à me mettre en lutte violente avec les chefs de l'Ordre, tous dévoués aux idées de résistance et d'absolutisme. Je me rappelai un vieux mot qui pouvait me servir: A Jésuite Jésuite et demij et je résolus de travailler au profit de l'Ordre en me servant des maximes et des procédés de l'Ordre.
n fallait d'abord endormir re Père Roothaan
par des assurances qu'il n'avait rien à redouter pour moi des dangers de la yille que, dans le style mystique, on appelle la moderne Babyloue. Comme j'avais gardé un bon souvenir de toute raffection qu'il m'avait montrée, je m'étendis longuement sur ma reconnaissance pour lui , qui était sincère. Là je ne mentais pas, je n'équivoquais même pas. Et je commençais pour le reste à m'aguerrir et à être réellement Jésuite. Le danger rend habile.
Que mes lecteurs ne se hâtent pas de me condamner! Je voulais sauver ma chère Société, et je n'avais pas le choix des moyens. Il me fallait faire de la diplomatie , et la diplomatie c'est du Jésuitisme.
Je me mis à étudier mes confrères, et, tout en leur témoignant une confiance extrême, j'eus soin de ne jamais aller au delà des limites que je m'étais tracées. Je restai dans le domaine des Peut-être y des On pourrait^ des On ne sait paSy des Si nos Pères voulaient y toutes bonnes et prudentes restrictions qui déguisaient une propagande pourtant complètement hostile aux vieilles idées dominantes dans l'Ordre.
Pendant les trois premiers mois de 1846 que je passai à Paris, je vis avancer l'œuvre. La lassitude générale qui pesait sur tous les esprits me servait puissamment. Nous avions un vieux Général dont on sentait la main de plomb sur toute idée un peu nouvelle autour de lui. Nous
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avions un vieux Pape dont les encycliques s'étaient acharnées à flétrir les libertés conquises par plus d'un demi-siècle de luttes ; et la France avait un gouvernement à Tagonie, dont les jours étaient comptés par une démocratie jeune et pleine d'audace. Ces grandes torpeurs des âmes servent puissamment les idées nouvelles. Celles-ci se présentent comme l'air pur qu'on attend de tout, même de la tempête, pour échapper à l'asphyxie morale.
J'espérais donc avoir sapé, parmi les Jésuites français, les vieilles idées, seul obstacle à la rénovation de notre ordre au sein du monde luimême renouvelé.
Pour compléter mon œuvre, je sentais qu'il me fallait encore quelque temps. On se doute bien que l'arrivée du Père Ruffin à Paris m'avait été fort désagréable^ d'autant plus que, bien qu'il eût été envoyé dans notre maison de la rue des Postes, je le voyais souvent rue de Sèvres, et encore plus chez madame de Flaviac. J'avais reçu du Père Général l'ordre de garder un silence absolu sur ce que je pouvais savoir au sujet du testament du vieux marquis de Flaviac. Je me conformai à cette défense. Je dois dire que l'arrivée du Père Ruffin et ses relations fréquentes avec madame de Flaviac ne changèrent rien à mon intimité avec Marguerite. Je continuai à lui donner des leçons, et je sus gré à mon ennemi de n'avoir pas usé de son influence pour me
séparer de cette enfant que j'aimais si tendrement. Au moment où je craignais le plus de quitter Paris, il fut décidé que j'y prêcherais le carême de 1846; ce ministère me convenait mieux que celui d'ambassadeur, et j'étais certain de passer encore quelques semaines auprès de Marguerite.
Je me <ibrti£iai par des études sérieuses sur les ordres religieux en général, et sur celui des Jésuites en particulier, dans mes idées de réforme. J'en voyais la nécessité, non-seulement pour Tordre auquel j'appartenais, mais encore pour l'Église, qui m'était bien plus cbère encore.
Je m'enivrais du bonheur de voir ma chère élève faire des progrès de plqs en plus rapides. Sa détermination de se faire religieuse restait toujours la mêm0. — Je l'ai promis à ma mère, me disait-elle, je tiendrai ma parole. — Cette résolution, je me disais qu'il n'était pas encore temps de la discuter ou de la combattre. J'attendais, non sans anxiété, le 9)oment où ma conscience me commanderait d'éclairer Marguerite sur la valeur de sa détermination. Cette promesse, faite à une mère par une enfant, ne me paraissait pas obligatoire, si l'attrait vers le cloître ne venait pas lui donner de la force. Cet attrait, je ne le voyais pas se développer. Si Marguerite reprenait sa liberté, si elle se décidait à vivre dans le monde? Si moi-même je me croyais un jour obligé de le lui conseiller? Pour-
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quoi ne diraiVje pas ici que cette pensée me remplissait de tristesse?
Tout à coup je reçus l'ordre de partir pour Rome. Je courus chez madame de Flaviac; je fis mes adieux à Marguerite. Elle pleura, la pau^ vre enfant, et j'eus bien de la peine à ne pas, moi aussi, laisser couler mes larmes. Savais-^je s'il me serait donné de la revoir?
ni
La j^évolntion an Oesh,
J'entrai dans la ville sainte le 1®' juin 1846, le jour mémo où rendait son âme à Dieu le terrible Pontife qui avait eu nom Grégœre XYI. Bome était toute dans la confusion. Je trouvai le Général en proie aux plus vives inquiétudes. Des rapports venus de toutes parts lui présentaient la situation comme très- critique. Le parti libéral romain, sous le gouvernement de sévérité implacable de Maur Capellari, avait grandi démesurément. Il y avait dans ce parti toutes les nuances, depuis le républicanisme de Mazzini jusqu'au modeste gouvernement représentatif où le roi règne et ne gouverne pas. Même dans les masses, bon nombre
de ces libéraux bornaient leurs exigences à vouloir des atténuations au système compressif sous lequel étouffait le pays ; mais tous s'entendaient sur un mot: Réforme. Grégoire XVI laissait quarantecinq millions de dettes, somme considérable pour un si petit Etat dont les revenus étaient presque insignifiants. L'administration était en désarroi, l'organisation politique du pays était mauvaise, l'agriculture et l'industrie sans mouvement. Les esprits étaient dans une agitation extrême, et le cri des populations demandait impérieusement une réforme.
Le conclave devait s'ouvrir au palais du Quirinal le 14 juin. Les quelques jours qui s'écoulèrent entre la- mort du Pape et le conclave furent employés, par les deux partis du mouvement et de la résistance, à préparer les candidatures.
Lambruschini était porté par le vieux parti. C'était Tàme damnée des Jésuites, et ils avaient tout à attendre de lui.
Notre Général et nos Pères se remuèrent immensément pendant ces quinze jours, travaillant tout ce qui pouvait approcber des cardinaux, pour que les voix se portassent sur Lambruschini. C'était une question de vie ou de mort pour l'Ordre.
La fin du règne de Grégoire XVI ouvrait devant moi une ère nouvelle. Le choix de son successeur m'importait trop, dans l'intérêt du vaste plan que j'avais conçu, pour que je ne cherchasse pas tous les moyens d'influencer ce choix dans le
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sens de mes aspirations. Une idée quelconque de réforme, d'amélioration, de progrès n'entre pas dans une intelligence humaine, sans qu'elle la transforme à son insu. Je n'avais guère songé à la politique avant le moment où j'avais été initié aux secrets de l'Ordre. Mes idées sur ce point avaient été jusque-là celles que |'avais reçues de ma mère et des maîtres auxquels elle m'avait confié; et cependant, en raison des projets que je mûrissais depuis quelque temps, je me trouvais entraîné dans le courant libéral.
Dès les premiers jours, je vis les esprits flottants au Oesïi. Quelques-uns des nôtres étaient Romains; ils avaient de nombreuses accointances dans la ville. L'un d'eux même avait son frère renfermé au château Saint-^Ange avec les autres détenus politiques.
Le Père Roothaan, dont nous connaissons l'inflexibilité, comme le lion blessé mais rugissant, se mit avec ardeur à son œuvre souterraine; ne croyant pas avoir à se défier d'un seul de nous, il se multipliait au dehors. A mesure que chaque cardinal arrivait à Rome de toute l'Italie, l'habile négociateur était là, jetant ses premières inspirations et cherchant à influencer les élections du futur conclave dans le sens d'une politique énergique qui continuât le système de Grégoire XVL Il avait avec le cardinal Lambruscbini de fréquentes conférences.
Pendant ce temps, où le Père dépensait une
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incroyable activité, la révolution, sans qu'il s'oi doutât, était au Oesîi.
Par quelques-uns de nos Pères romains, surtout par le Père G . . . , dont le frère était au châ^ teau Saint-Ange, nous connaissions tous les projets du parti avancé, ainsi que les rumeurs qui couraient dans Rome. Naturellement le Gfesh se trouvait le point de mire de toutes les haines. Les hommes du mouvement avaient organisé une po* lice plus habile que celle du Cardinal- Vicaire et de notre Général. On savait toutes les démarches de ce dernier. Le flot de la haine politique montait vers nous.
Les conversations au Oesh se sentaient d'un malaise général. Le vieux Père Mazzonelli, avec son franc parler de vieillard à demi en enfance, réunissait quelquefois des groupes des plus jeunes Pères et nous disait des choses étranges.
— On nous fera rôtir au Oeskï Les peuples en révolution deviennent terribles. Tout chauffe; Rome pourrait bien avoir ses septembriseurs.
— Vous croyez. Père? lui disait-on.
— Si je crois! Aussi quelle idée de tourner le dos à tout son pays, de vouloir noir quand il veut blanc, de lui donner des Papes Guelfes quand il veut des Gibelins!
— Guelfes ! Gibelins ! Ah ! Père, quelles TÎeilles choses nous rappelez-vous là?
— Ces vieilles choses, mes jeunes, sont d*au-
PAR l'abbé *♦* 11
jourd'hui comme d'il y a cinq siècles. Allons! al Ions! je sais ce que je dis.
— Le Père Mazzonelli pourrait bien avoir raison. On dit de toutes parts dans Rome qu'il fauf drait un Pape libéral.
— Ce serait bien dangereux, dit une voix.
— Ob ! le plus libéral du Sacré Collège ne le sera guère: on ne risque rien.
— Est-ce qu'il y a des libéraux dans le Sacré Collège?
— On en compte quelques-uns.
— Je ne le croyais pas.
— On m'a nommé le cardinal Mastaï Ferreti. J'avais assisté à l'entretien sans m'y mêler;
mais j'avais beaucoup examiné le groupe assez nombreux de nos Pères. Soit frayeur, soit instincts, qui se réveillSt toujours chaque fois qu'il y a agglomération d'hommes, j'avais vu, à ma grande surprise, que l'opinion dominante là n'était pas trop hostile aux idées de mouvement qui se personnifiaient pour le quart d'heure dans ce mot: Un Pape libéral.
Plus excité par ses souffrances de famille, ou plus hardi que les autres, le Père G . . . dit assez haut:
-•- Oui^, un Pape libéral sauverait Rome, sauverait l'Église et surtout le Oesh. J'en sais long sur ce qui nous attend, si nous nous obstinons à soutenir le vieux système.
J'étudiais dstiis ce moment la physionomie de
nos Pères; les uns baissèrent tristement la tête et se retirèrent; d'autres eurent un éclair de joie, comme s'ils eussent entreyu l'aurore après une longue nuit. J'eus la prudence de m'imposer un silence absolu; mais, dès ce moment, le Oesii m'appartenait; j'ayais une intelligence «dans la place.
Le même Jour, les entretiens continuèrent sur les questions brûlantes du moment. Je pris le Père G..., et lui ayant témoigné une confiance entière, je m'ouvris à lui sur l'abîme où je voyais l'Ordre aller se perdre et sur les moyens que je croyais propres à le sauver.
Il me serra fortement la main.
— Ah ! vous avez raison, me dit-il ; sauvons l'Ordre s'il en est temps encore! baissons notre vieux Général à la vieille théorie d'absolutisme; nous, soyons de notre temps ! C'est là le salut
Nous nous entretînmes du plan de réforme, qu'il approuva complètement. Il me nomma ceux de nos Pères auxquels ces idées devaient convenir. Il me fit connaître les plus sûrs auxquels nous pouvions nous confier, les traîtres qui nous perdraient et dont il faudrait éviter l'espionnage. Nous convînmes des heures où nous nous verriojiis, de l'influence que nous exercerions au dehors, des hommes du parti qu'il fallait voir sans trop nous compromettre.
Le lendemain le Père G... me dit ceci:
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— Aujourd'hui il y a triduo de prières à l'église patriarcale de Saint-Jean-de-Latran pour obtenir un bon Pape. Nous irons y faire nos dévotions. Vous me suivrez. Un chanoine de la basilique est des nôtres. Pendant tout le mouvement de la fouie qui se porte à ces assemblées populaires, une salle placée au-dessus de la sacristie, salle dont il a seul la clef et qui sert quelquefois à des réunions pieuses, est mise à la disposition d'un comité secret qui doit se réunir pour aviser aux affaires présentes. Le Père Ventura, le prince Tommaseo Corsini, le Père dominicain S..., le Franciscain D... s'y trouveront; tous hommes sûrs.
On a pris ce moyen pour que les réunions n'excitent aucun ombrage et que des hommes comme nous, et les autres Pères, auxquels on sait des idées avancées, puissent facilement s'y rendre.
Le bon chanoine a fondé une œuvre de dévotion, et nous serons censés là nous occuper de cette oeuvre pieuse. En apparence, réunion de fondateurs.
Nous nous rendîmes en effet, vers le milieu du jour, à l'insigne basilique. Malgré la chaleur, le peuple romain s'y portait en foule. Nous passâmes inconnus au milieu de ces flots pieux, et l'assemblée se compléta en quelques instants dans la salle où nous étions convoqués.
Lorsque les portes furent fermées, que nous
eûmes la certitude de ne pouvoir être ni troublés ni entendus, la séance fut ouverte.
Déjà le comité, à la réunion duiffiel j'assistais, s'était assemblé deux ou trois fois. Je vis tout de suite que le Père Ventura en était Tâme. Quelques membres des grandes familles romaines étaient là. Il y avait de plus des hommes du barreau, des médecins, des artistes appelés professeurs dans les habitudes du langage italien.
Le prince Tonimaseo Corsini exposa la situation dans un rapport simple et précis. Il ne dissimula rien de l'effervescence générale. Il énuméra avec impartialité les chances des deux partis qui se divisaient Rome. Il annonça que le comité, ayant des ramifications nombreuses dans toutes les classes de la société, espérait être maître du mouvement et le diriger à son gré.
Il termina par une invitation chaleureuse à ne pas diviser les forces intelligentes du parti favorable à la liberté.
*— Nous avons, chacun de nous, nos théories. Placés sur le chemin du progrès, les uus sont les coureurs intrépides, les autres les marcheurs plus lents; mais tous veulent arriver. Gardons nos plans et nos systèmes pour le lendemain du triomphe; mais d'abord cherchons à vaincre l'absolutisme. Rangeons-nous sous le drapeau qui a pour devise unique : Rêforrné I
Je n'ai pas besoin, ajouta-t-fl, de vods recommander une d«5crétk>n absolue sur nos séances.
PAR l'abbé ♦♦* 15
Mous comprometuûoiis des hommes respectables qui ont foi dans notre loyauté. C'est ici affaire d'honneur, et malheur. aux traîtres!
Ce discours fut suivi d'un murmure approbateur. Quelques voix répétèrent avec un sentiment d'énergie qui me donna à réfléchir:
— Oui, malheur aux traîtres!
En réalité, par ma présence à cette réunion, je me trouvais faire partie d'une société secrète, ce que le gouvernement papal poursuivait avec acharnement. Et nous étions là deux Jésuites!
Quelles singulières choses amènent les révolutions!
Le Père Ventura, dont la présence me rassu^ rait un peu, prit la parole. Son discours m'intéressa vivement. Il s'éleva quelquefois jusqu'à l'éloquence. Son thème fut la théorie si brillamment inaugurée par Lamennais dans son journal V Avenir, l'alliance de la religion et de la liberté.
Après les développements théoriques, il arriva à la partie pratique de la question, un change-^ ment de direction dans le gouvernement de la papauté.
^ — Un Pape absolutiste, dit-il, continuera Grégoire XVL Mais où trouver un Pape qui veuille briser avec la routine séculaire? Là est la difficulté, la grande difficulté.
Le cardinal Lambrusehini est le candidat du vieux parti. En raison de son âge ayaoeé, il réunissait les suffrages des jeunes cardinaux, désireux
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de voir s'écouler un pontificat, pour être euxmêmes candidats un jour, les hommes d'âge, pour s'assurer un reste de paix, votepiient pour le régime de la compression. Le vieux parti avait donc toutes les chances.
Le Père Ventura expliqua ceci avec une grande clarté. Il ajouta:
— Je connais le Sacré Collège. Il y a là deui ou trois jeunes cardinaux qui ne sont pas systématiquement hostiles à l'idée libérale. Si nous pouvons obtenir l'un d'entre eux pour Pontiferoi, en le flattant, en lui montrant la perspective d'un règne long et glorieux sous le nom de Pape réformateur, nous arriverions à satisfaire la première des conditions de l'ordre nouveau, le besoin d'un peu de liberté.
Pour forcer les cardinaux à élire un jeune cardinal, les voies de douceur sont inutiles. Rien n'est égoïste comme les vieillards près de la tombe ; mais ils seront accessibles à la peur.
Donnons pour unique mot d'ordre cette parole: Un Pape libéral.
Et qu'on ajoute ceci: Mort au conclave, s'il nomme un Pape absolutiste !
> Il me répugne que, pour avoir un peu de liberté, nous ayons besoin de recourir à l'intimidation; mais il faut prendre les hommes comme on les trouve, et d'ailleurs, comme disent nos bons Pères les Jésuites, et il se tourna avec un sou-
PAR t*àMBé ***' IT
rire vers le Père G... et moi, la fin justifie les moyens.
Après le Père Ventura, un membre distingué du barreau romain prit la parole. C'était une des notabilités du parti avancé. Son discours fut très-babile. Il approuva les paroles de conciliation du prince Tommaseo ; il félicita le Père Ventura de s'élre mis sur le terrain pratique.
—^ Nous serons un jour des hommes de tribune; mais laissons là cette gloire. Nous avons pour le moment une tâche plus périlleuse et plus honorable, celle d'être saintement des conspirateurs pour sauver notre patrie.
Le succès est évidemment dans notre énergie. Les révolutions à Taide des procédés insinuants n'aboutissent pas. Plus nous pèserons, par le sentiment de la crainte, sur la décision de ces vieillards, plus nous hâterons le moment de la délivrance. Je propose donc d'adopter le plan plein de sagesse du révérend Père Ventura. Mais, ne nous le dissimulons pas, notre œuvre ne sera que commencée. Il nous faudra ensuite une persévérance de tous les instants pour obtenir la moindre réforme. Le nopveau Pape voudra jouir; il voudra ménager le parti éternellement conservateur, auquel, par instinct, il appartiendra plus qu'au parti de la liberté.
La proposition du Père Ventura fut longtemps débattue dans une espèce de conversation libre, où beaucoup des membres du comité prenaient V s
l^ LE .IBKUTS
la paMle^ et où. je pcmarquai le grattd sens «h ces Romains. Elle fut adoptée ensuite k Vimtmenae JDaj«fil4
Elle contenait t04ite la révoluttoa ronaine; cUe an était le paissant molesn.
' Le comité oarbonavvw
Nous descehdfines lentement et sans brait l'escalier qui, de la salle où nous étions réaais, caaduisait à l'intérieur de la basilique. La foi^ allait et venait, compacte et bruyaBle. La piété est pour peu de chos« dans ces promenades aux Hmt de prière; mais l'on ?oit et l'on se distrait Je voulus rester quelque temps dans l'église, pour étudier ce mouvement populaire. Le Père G... me dk qu'il rentrait au Ôesîif et il me laissa.
La basilique de Latran a perdu les immenses proportions qu'elle avait autrefois. Brûlées par un incendie, ses trois nefs ont été réédifiées, et ses colonnes antiques ont été remplacées par d'énormes pilastres, La façade, avec ses colonnes colossales de travertin, est assez imposante. Je sortais sur la grande place et J^'états auprès de
]^lMli»l)tle de OoMtaMin, lori^foê M«l à tMip ttb étranger mix fermes le» plas douces et le« pliM polies, m'abordu.
-"- Votts êtes le révéreïid Père de Sainte- Màiffret me 4it-il avec u& accefit très'^or tpâ m^Màtmçik ué Parisien.
*-**- Oni, monsieur, M dis-je.
Et en mèmt temps je reconnus M. ''^^ à» gent du comité démocratique, chee lequel je m'élâfis présenté è Paris.
— Voudriez-vous m'accorder un moment d'entretien t me ditrîL
— Mais Irès^Tolontiers.
— J'ai tme v^ture de phice; no»s irons vera la porte San-Lorenso faire une petite promenade solitaire. Nous causerons librement
fl fit un signe à un cocher romain, et tine lourde calèche . s'approcha ; je montai, et l'entretien commença.
— Père, me dit-îl, donnez-moi la main; nous sommes frères.
Je tendis la main à cet homme pour lequel j'étais déjà si favorablement prévenu.
— Je ne vous aurais pas soupçonné d'être des nôtres, me dit-i). Vous venez du comité, vous avez .pris part à sa grave résolution sur la motion du Père Ventura et de l'avocat S...
J'étais étourdi de cette révélation. Je me (Msais à part miei: Il y a donc eu des traîtres, pour
SO LE ^JBjSU|Tp
que déjà mon nom ait été divulgué avec oem des membres de ce comité. Je suis perdu. M. *** s'aperçut de mon trouble.
— Ne craignez rien, me dit-il, le seul traître, c'est moi. J'étais avec vous au comité. Vous ne m'avez pas aperçu, mais je vous ai très-bien remarqué ; seulement j'ai voulu, pour vous aborder, attendre que vous fussiez sorti de l'église.
Je me sentis rassuré.
— Mais comment êtes -vous à Rome? lui dis-je.
— A peine avons-nous reçu à Paris la nouvelle que Grégoire XVI était gravement malade, que le comité démocratique m'a délégué pour m'entendre avec les comités romains. C'est l'avocat S . . . qui m'a introduit aujourd'hui dans le comité dont vous faites partie. Je vois avec bonheur que, malgré les nuances qui vous séparent de l'autre comité, vous avez un but identique.
— Je vous avoue naïvement, lui dis-je, que j'ignorais l'existence d'un autre comité. J'ai compris l'importance de la motion proposée devant moi, et les raisons données par leurs auteurs m'ont convaincu. Je travaillerai dans ce sens parce que l'intérêt de l'Église et de mon ordre s'y rattachent; mais quel est l'autre comité?
— Il diffère bien peu du vôtre, sinon qu'on y crie un peu plus. On y maudit les cardinaux, les prélats, les Jésuites; mais, quant au fond, c'est la même chose. J'admire la netteté d'esprit
PAR l'abbé ♦♦♦ 2t
de ces Italiens; ils vont ad rem. Vous avez vu comment, en quelques mots, ils ont débrouillé une situation où nous. Français, avec les grands mots d'égalité et de fraternité, nous eussions pataugé pendant six semaines.
— J'en- conviens avec vous.
— Mais c'est très-pratique ce qu'ils ont résolu là. Certainement ils réussiront.
Je lui fis part de ma position difficile au milieu de la Société de Jésus; je lui parlai de mes idées de réforme.
— Oh! Père, me dit-il, un ordre comme le vôtre sincèrement dévoué aux idées de liberté, avec le puissant stimulant que donne la religion, la force du principe d'association et votre organisation intérieure si habile, changerait, avant un demi-siècle, la face du monde.
Hélas! nous le sentons bien, c'est ce levier de la religion qui nous manque. Vous l'avez, vous, ce levier. Père, réussissez; soyez le réformateur de la Compagnie de Jésus, et vous donnerez les meilleurs soldats du progrès et de la liberté. Nous serions bien forts sur les masses si nous pouvions, à nos grandes idées humanitaires, unir un enseignement religieux qui allât à leurs traditions et à leurs instincts.
Je fus enchanté, pendant cet entretien, dont je n'ai retenu que les idées générales et qui dura plus d'une heure, de la modération, de la franchise de cet homme.
28 EE. mt7IT|l
^km étions reniré» da»9 la p^rlîe cottrate (le K0OIQ, Noua iéboiiebk<i9 (bi CamporVaccHia, el il était convenu qu'il xm la«s»effait auprès do tVo d« (rû»apbe, aux pioda an Capitole, qu8«4 il me dit:
— Père, vous avez €oftfiance eo mois?
— Oui, lui dis-je.
— Je vais voua faire une propositionu Sn IVceptaul v^s auirez à y gagner pour votre ordre.
— J'accepte donc.
-^ Vous sortez du comité de raristociatîe roinaine; ve«e£ ^ celui de la déoMMwatie; ^ése»^ par moi, voua serea reçu.
Ji'hésitai*
Oi s*en a$)tarçiii
— Ne craignez rie«, me dit-il, dane ia dé« B»ocratie romsyne les formes sont rude&» voilà tout, Il y a b m^e haute raisuu» h même pru^ dence, le même bon sefia qu'ailleurs.
I) faut, q(i)ia»Kl on vegt entreprendre ujse grande cbose« savoir un peu commeul se passent les affaires huo^ij»ea. Je suis sûr de votre discrétion» et moi-mime je ne me compreimeUrat pas. Noua ne sommes pas des traîtres; ve«ea donc, voue verrez tout de plus près.
jle bravai tous les instincts intérieurs qui me disaient qu'après une première imprudeuee à Saint'Jean-de-iatrau, il était sage de ne pas en faire une seconde, peut-être plus grande t^ooore»
PAR L*âBBÉ ♦** tS
en aitem à la siance da' comité papjodairew CepMK dant Itt. ^** m'avait dit que c'était dans rintérèt de aaon ordre; ceci me détermina.
Mon oempogpQA se pencha à la portière; il dit quelques mots en italien an cocher, et b voiture partit vÎTement Nous atteignîmes le pont du château Saint*Ange, pois tournant à la gauche de la colonnade circulaire de la grande place de Saint-Pierre, nous nous enfonçâmes dans plusieurs rues tortueuses et s'enchevêtrent les unes dans les autres, lesquelles m'étaient complètement ineoDOucs. Nous descendtntes. La voiture reçut ordre de nous attendre sur le quai du Tibre^ avant le pont.
Nous entrâmes par un corridor obscur; nous traversâmes plusieurs petites cours, d'autres cor* ridors plus obscurs encore. Nous montâmes à un premier étage ; de là, suivant une petite galerie à jour qui donnait sur un jardin fermé de trèsliantes murailles, nous frappâmes à une porte dissimulée derrière une tapisserie, et qu'un œil exercé pouvait seul reconnaître.
Un homme parut.
M. ^** lui fit un signe cabalistique que je ne compris pas. La porte ^'ouvrit devant nous. L'homme nous précéda, et, après avoir marché quelques instants, nous descendîmes un escalier éclairé par ces petites lampes de cuivre dont on se sert, en Italie, dans les pauvres ménages. Notre guide prit une de ces petites lampes, et nous
24 LE Afum
nous engageâmes dans un conduit soolerrain étroit, et qui me parut très-long à parcourir. Nous montâmes ensuite un escalier, et nous arri- Tàmes à une autre galerie à jour, semblable à la première et donnant comme elle sur un jardin. Tout était d'un silence morne autour de nous, et depuis que nous anons franchi le seuil de ces habitations mystérieuses, cet homme aux lèvres muettes était le seul être humain que nous eussions vu.
Bien qu'en revoyant le jour je me fosse senti respirer plus librement, je n'étais pas sans inquiétudes.
— Ces précautions sont nécessaires à Rome, me dit notre étrange conducteur, qui probablement devina, à ma pâleur, les impressions que je ressentais.
Il frappa.
Un autre personnage parut Même silence mêmes signes bizarres de H***. Nous fûmes in-* troduits. Encore un escalier mal éclairé par une petite lampe de cuivre qu'il fallut descendre. Mais cette fois nos tours et détours étaient terminés. Comme Énée, j'étais dans le palais infernal de la Sibylle.
Une salle était devant nous. Un de ceux qui paraissaient les commissaires de la réunion s'approcha. M*** fît encore des signes, sans doute pour lui et pour moi, et, se penchant à son oreille, il lui dit une parole.
PAR l'abbb ♦♦♦ 95
— Frères, entrez ! dit avec assez de solennité le commissaire.
Quelques sièges vers le fond de la salle étaient inoccupés. Le commissaire, nous prenant par la main, nous y conduisit poliment.
La séance, que notre arrivée avait interrompue, reprit.
La salle mal éclairée de quelques petites lampes était une véritable charbonnerie. On distinguait à peine les visages. J'étais placé de manière à voir mal ; mais je jugeais mes hommes à leurs vêtements et à leur langage.
L'animation reprit bientôt
— Orateur, continuez, dirent plusieurs voix.
— Je dis donc, frères, que les nobles Romains comprennent l'importance de s'unir à nous. Notre root d'ordre: — Pression sur le conclave par la peur, pour obtenir un pape libéral, — a été adopté avec enthousiasme par les membres du comité aristocratique. Il y avait là des hommes du clergé, des prélats, des moines. Le même sentiment anime tous les cœurs: la patrie à affranchir I les réformes à réclamer! Vous le dirai- je même, le patriotisme a remué le vieux régime absolutiste et monacal jusque dans ses profondeurs. Des Pères Jésuites, dont les idées libérales nous sont garan* ties, étaient là.
— Pas de Jésuites!
— A bas lek Jésuites!
— Les Jésuites nous trahiront!
86 t.K WUITB
-^ No»! nao! Crax-oî sont d^bonnètts gensl Ils sont pour nous.
-^ Chii, des sbires déguisés aoes l'habit de Jésvîtes!
— Non! non! Ce saut des honines d'honaew. '^ fe ne crois pas aux Ignacien&l
— Nous n'aurons la liberté qita lorsque le Cfêdt sera en octtdres.
-^ Défions^nous des Jésuites I
«^ Fr^es, vous tous trompée, dit une voix fkm lente.
Et elle sortait d'une bouche que rassemblée avait coutume d'écouter, car il se fit ua profond sMence.
^^ Tous vous trompez, coiitinua*t-il ; ce ne sent pas les hommes qui sont mauvais, ce atal les instilutionsw Soyons des révolutionnaires ia* teliigents. Appelons à nous tous les hommes dévoués, n'importe de quelle classe, de quel ordre, de qiteUe eapacité, pourvo que la grande idée marche l Uo Jésuite qui devient notre finère, je l'aime doublement: il a foulé aux pieds ses préjugés; il s'est élevé jusqu'à la sainte démocratie; c'est le bon carbonaro, et je l'aime!
Cette parole, comme la rude semonce d'Éole a«x venta déchaînés, amena un peu de calme dans la bouillante assemblée. Je ne m'y trouvais pas fort à mon aise. Où étais-je descendu ? Gomment avais-je pu risquer cette grosse aventure ?
— Vous voyez, me dit M.***; que cela crie,
PAi l'amb ♦** 9Ï
iB»i» ^w kl fo«i4 n'est pas mauvais. Le p^tifriei^t partout te môme, tour à tour violent et doux comudo r«nfa<it
— Vous ave* rmBoeu
Jq répondais âq bMiC des lèvres. Ces grands en£auts m*effîrayaient un peu:
L'hommei ^ui a'était^ fût l'avocat des Jésuites libéraux pérora quelques instants encore. On voyait que c'était un esprit inculte, comme la plupart de ceux qui formitient l'assemblée. Mais il se faisait éeouter par un grand fond de simpèi^ cité et de bonhoitue. Le peuple se rend toujours aui liA^a^e qui \m parait le moins, étudié. S<h» instinct Uû dit que l'éloqueiice parée cache des pièges.
— Cet homme qui vient d'être écouté) si at*« tenlÀYement,. me dit M.***, est un Transtevérin, Angelo Brunetti, a qui l'on a donné le nom de Cicirruacebio. ('est une de ces natures fortes et b^uyante8^ comme il s'en trouve ea temps de ré-* vqIuUoq, et dan» lesquelles s'incarne la pensée de tout un* peupla Cet homme jouera son raie» Les obefs du comité le ménageât beaucoup. On le style déjà; il guidera le peuple et le modérerai au besoin.
L'orateur qui parlait «piand nous sonumes en^> tréa est l'avocat S..., que nous avons déjà en-^ tendu à la saKe Saint-Jean^-ds'^Lailran.
Je crus que l'orage était passé punir moi, et une immense curiosité venant à i'emporlerv je me
S8 LE «cm
mis à écouter les curieuses motions de ces orateurs populaires qui n'ayaient pas la moindre connaissance de l'art, et dont quelques-uns m*étonnaient par leur raison vigoureuse.
Vint un moment où une petite voix, timbrée et vibrante, mais adoucie, de loin en loin, par des intonations plus douces, domina le bruit. Têcoutai avec attention.
— Frères, je ne viens point contester ce que vous venez d'entendre. Qui plus que moi aimerait l'accord universel dans la grande patrie romaine? Mais j'ai beaucoup vécu, j'ai voyagé; j'ai assisté à des révolutions, et c'est une profitable école. Eh bien! je viens vous dire un mot cruel, un mot qui me brûle les lèvres et que je ne puis pourtant retenir.
La curiosité était excitée au plus haut point
— Parlez! parlez!
— Ce mot fatal, le mot dernier de l'expérience est celui-ci: que la conciliation ne sert à rien dans les révolutions, et que la force seule, cette dernière maîtresse du monde, peut dominer les situations complexes où tant d'intérêts sont en présence. Il n'y a que deux dictatures qui aient jamais fait quelque œuvre sérieuse au temps des crises sociales: l'une plus douce, parce que c'est celle d'un homme, et que l'on adoucit un homme; l'autre, ceUe d'un comité, plus terrible, plus implacable, parce qu'on ne fléchit pas plusieurs hommes qui n'ont qu'une part de la .dictature.
PAR. l'abbé ♦♦* 29
Les Romaios du vieux temps, si jaloux de la liberté, avaient compris qu'ils devaient, de temps en temps, recourir à la dictature. C'était un homme qu'ils prenaient, et cet homme déposait le pouvoir quand la chose publique avait repris son cours ordinaire et qu'une grande difficulté était vaincue.
Croyez bien que nous jouerons un jeu d'enfiant tant que nous resterons, avec nos aspirations généreuses, devant la politique rouée de nos éternels dominateurs.
Pauvres Romains, vous croyez attendrir ces cardinaux, ces prélats, ces Jésuites, ces moines de toute robe, ce Pape lui-même à qui vous crie** rez: JEvviva il santissimo Padrel Pauvres Romains, je vous reconnais bien là, comme on reconnaît l'innocence aux agneaux qui bêlent, aux colombes qui roucoulent. Est-ce que le bêlement des agneaux apaise les loups des bois? Est-ce que le chant des colombes arrête les vautours?
Voilà près de six siècles que le gouvernement des prêtres pèse sur nous, pauvres Romains! Quelquefois ce joug a été doux. On amusait nos pères dans le temps des empereurs avec les jeux du Cotisée, et le blé venait d'Afrique pour qu'ils eussent du pain. La Rome papale nous a donné des jubilés, des triduo, des fêtes de canonisation, des illuminations à la grande coupole. Qu'y a-t-il eu de plus ou de moins ? La forme de l'esclavage a changé: voilà tout.
8Q Le «èUiiTB
Aujourd'hui, «bÉcnir ée» pPétrM, Ho» gMiTer- B«oâ«i quelques ptiuvres réf#rinefl ^'ite tioQS re^ tiperont au prciuier jour, .au sewffle d'titte réae^ tioB qui reodra plus sévère leur doiminaflioû, tftiBi me poliliqae d'enftints à laquelle <>n ne i^'arrêle que 4puMid on prend les < révolutimis ooomm un jeu.
le ie crains bîea, frères, nous aHoi^ jouer à la révelttlioa. Nos ennemis éternels se courlienMil quelque temps devant IWage^ et, quand la fougus populaire sera passée, ils reooiMaeiiceroât ievf tjrrannie.
— Frère orateur , concluez 1 dit une voiK que je reconnus pour œile de Cieirruacchio.
— Ma conclusion est trés-sifiople :
Portons notre bât! Courbons^-nous encore sous la servitude du prélat, du Jésuite et 4u fnoHie, si m»m ne nous sentons pas la force, à l'aide d'une dictature implacable, de détraire à jamais la puis^ sance séculaire qui nous éoraee!
QmA était rhomoie qui avait tenu <e langage dune logique révolutionnaire inflexible? ie ne l'ai jamais su. Mais son discours excita une véritable tempête dans l'assemblée! les cris, les imprécations, les paroles de rage, se mêlaient aux mots de: Silence! Parlez! Faites une motion!
Le Deus ex mackmâ prit la parole. C'était notre Cicirruaoohio.
— Frère, je ne dis pas que vous vous trompez, et je reconnais que le peuple, par tous pays,
<eft 4e nros movÉUMÛère. Mais <fii'on y pretiqe ^nrdei qaeiquerois il devient lion. (Rires et krû^ vos.) Je ne voudrais pas «que Rome se souiilli d^ne révobitîtMl sangaûiaire. (TréB-bieai très^bîen!) 3bmt pis pbar nos enDemis s'ils amoncellent kss tempêtes, ils recevront les cou^ de la foudre 1 "^*^ Bravo! èravo! Oui! oui! Alort aux Jésuites! mort à nos ennemis!
— Non pas, reprit CiôrruacciMO, «wtt à personne! (Très-bien 1 tnès*^bien!) Faisons un pont d'or à nos ennemis ! Le peuptie a d^ jours devant lui. Les pouvoirs usurpés sur la faiblesse aux siècles de Tignorance s'usent, ceux du peuple ne font que croître au grand soleil de la civilisation.
'^ U parle bien^ ce €icirruaccbio.» disait-on autour de moi.
— Je demande que, pour cette fois, <in laisse là les iprqjets de dictature. Noos avons nos prêtres, nous allons avoir notre Pape : gardons-les!
— OuÂ! oui! — - Non! Â bas les Jésuites! Ils veulent nous donner Lambruschini. A bas le ty^ ran Lambruschini!
^^ Mes frères, continua Torateur, si cette fois nous sommes déçus dans nos espérances, si Ton se rit de notre longanimité, elle Tiendra alors l'heure de la vengeance! Et elle sera terrible. Je ne dis f^s que cela.
De nouveaux cris, des applaudissements, des trépignements accueillirent ce discours, qui réunit le pfais {^rand nombre de suffrages. Il ait convenu
82 LB flbuiTL
qu'on s'en tiendrait à la motkm oiotÎTée préoédemment, et qui était la même que celle du comité de Saint-Jean-de-Latran.
Tout à coup je vis un groupe placé à ma gauche qui s'agita vivement. J'entendis un bruit confus de paroles.
— C'est un Jésuite, je vous dis; il a gardé le silence tout le temps.
— Non, non, vous ne savez ce que vous dites. Jésuite ou non, que nous importe? il n'y a que des frères qui entrent ici.
— C'est un espion! c'est un traître!
— Non! non!
£t tous les regards se tournaient vers moi. Quelle effrayante position! Bientôt je vis briller dans l'ombre des couteaux aux lames effilées.
Je me crus perdu.
— Il y a un traître ici, il faut qu'il meure! s'écria le plus furieux de ce groupe.
Toute la salle se retourna ; il y eut une confusion extrême. '
— Quoi? quel traître?
— Oui, il nous vendrait aux sbires! Mort au traître !
Les poignards se dirigèrent sur ma poitrine. Je recommandai mon âme à Dieu.
M. ***, effrayé du danger de ma position, voulut me sauver. U se plaça entre moi et ces furieux.
— Frères! s'écria-t-il, vous me connaissez. Je
PAR L^AMB ♦♦♦ B8
suis k délégué français, l'envoyé du comité dé* mocratiq«e de^ Paris qui fayM*isera de tout son pouvoir 4a révolution romaine. Je ne vous snM donc pas suspect.
— Sans aucun doute! Eh bien! Après?
— C'est moi qui ai introduit ce Français, et ccia avec l'assentiment du vénérable frère présî*dent. C'est en effet un Jésuite, mais il a dans le cœur on noble patriotisme. Plût«à Dieu que tous les prêtres fussent animés d'un amour aussi sin*' eère de la liberté ! Je vous réponds de lui comase de moi-méffie. Aimez* le! car il vous aim«; et quoique d'un sang illustre en France, il est peuple par le cœur.
Cette singulière barangue fit un effet électrique. Je vis les couteaux rentrer dans les manches de mes terribles frères; les yeux cessèrent d'être farouches. £t ces hommes, dans leur mobilité, passant d'un extrême à un autre, me tendaient leurs mains. J'eus presque une ovation, et la séance fut levée par le vénérable président aux cris de:
— Ewiva il Francesel
Ceci s'adressait à Tagent du comité démocratique de Paris.
— Ewiva il buono Padre^l Ceci était pour moi.
Tout à coup, à un signal donné, quati!» pei>-
34 LE mtn^
tes basses, donnant sur autant de corridors obs* ours, s^ouvrirent. La voix du président domina ie bruit;
— Silence, frères!
Ces hommes disciplinés obéirent. Us s'écoulèrent lentement. Nous suivîmes le groupe placé près de nous. On marchait en évitant le moindre bruit. Ces corridors s'entre-croisèrent comme le dédale de Crète; nous fîmes plusieurs tours et détours. EnGn nous sortîmes par une petite porte extérieure donnant dans une ruelle obscure du Transtevère. Chacun tournait silencieusement à droite ou à gauche, sans un mot, sans un signe qui fît supposer qu'on se connût.
Quand nous fûmes à l'extrémité de la ruelle, nous joignîmes une rue plus passagère qui nous conduisit bientôt au quai du Tibre.
— Quels terribles hommes! dis-je à M. ***
— Oui, mais cela revient bien vite.
— Grand merci! mais sans vous mon heure dernière aurait sonné.
— Peut-être! Il faut pourtant convenir que les Romains, à quelque opinion qu'ils appartiennent et pour le plus léger intérêt, jouent du couteau avec une déplorable facilité. Ce sont pourtant les prêtres qui ont élevé ce peuple-là.
— Je dirai volontiers que cette éducation ne fait pas honneur au clergé.
PAR l'abbé *** SÔ-
--^ Maintenant, ckitl Souvent ]e& cochers de Rome sont des mouchards.
Nous montâmes en voiture, M. *** me déposa en face du Capitole. Je gagnai le Oesk en quelques instants.
J'étais plus mort que vif.
Cependant le Père G..., plus impétueux que moi, ayant dans ses veines ce sang italien qui bouillonne toujours, pendant que le nôtre a ses longs calmes après ses heures de ïi^yre^ continuait parmi nos Pères sa propagande réformiste.
Il prenait habilement le prétexte de la réforme politique, de la situation malheureuse de l'Etat romain, sous le régime compressif, pour aborder la question spéciale de la Compagnie de Jésus et insinuer doucement que Tesprit du seizième siècle, avec ses idées théocra tiques, régnant encore en souverain, ne pouvait convenir à un temps où tout était profondément modifié par les révolutions sociales et par les progrès de la civilisation. Il s'y prit si bien, il dépensa tant de zèle et tant d'intelligence, il fut si bien secondé par le Père P.... dont on ne se défiait pas encore parce qu'on le croyait tout absorbé dans ses études théologiques, qu'au moment où notre Général croyait avoir presque assuré l'élection de l'absolutiste Lambruschini , un fort parti libéral s'inaugurait dans ce terrible Oe^y jusque-là Tim*
M LE «MVITB
preMble oîU^eUe des idée» de vieux régime et de théocratie.
Je 1^ félicitai de sa campagoe hardie. Qoréniivant nous n'eftines pas deia cœurs , nug» m% seul.
Lajnbvmsclûni ohea YeiitiiiflL
^a grsnde notabilité ecclésiastique de Ronie, aift moq^nt de l'électioa du nouveau Pape, était sans contredit le Père Ventura, généra) des Thiéatins. C'était ua orateur qui, en chaire, avait de la verve, qui secouait ub peu h poussière classique au mîUeu de sies seiipons. eè Si'élait posé carrément en partisan de^ idées de Kberté^ Cela avail suffi po^r le {aire r»inarquer. De là était venue une idùAuenee réelle e( sur le patriciat ro^ laain, fier pour sa part de ce tribun du catholicisme, et sur ki classe moyenne d'une viièle lettrée et artistique tottiei|V8 prêté ^ saluer sc& ilr lustrations.
Le Père Yeatiora ne caohait pas dans Renie qu'il voulait un Pape libénal, un Pape un. ptu libéral, «ooime il disait malicieusement. Très-
PAR L'jkMlC ♦** 87
répâtadtt danfe le grand inonda ft^mrin^ il ne Mettait le pied dàM aneun sal^n dé patribieiyneft^ •ans leur demander de travailler^ avec lui, pour faire élire ce sauveur, quel qu'il fût, qui vînt doti^ .Ber un peu d'air à cette pa«vre Rorm, où l'on étouffait sous tous les ëbM^titiMiesi Or, onlft 8«it« les femmes ont fait quelquefois des Papes, eomme elles font des évéques^ des généraux, de6 miiHsIres. Le Pèfe avait reoours à toutes les îih fioen<^eSi
On déntië qûè le cârrdii^àl Latnbï'uschînl , lé représentant avoué des idées dé èompreësioti qUi avaient st trrstenlént Oiârqué lé règifie de Grégoire XVI, était uU étinemi implacable du Théatin. Mais à Rouie on n'avoue pas un ennemi, et les deui antagonistes, — car ils étaient les déuj^ représentants des principes dont la lutte allait commencer dans le conclave, -^ se faisaient ces politesses extérieures et ofScielléê qui sont lé masque des haines politiques.
Mais Lambruschini touchait à la tiare. Ce vieillard ambitieux ne rougit pas de s'abaisser de^ vaut le moine; et comptant, avec son expérience machiavélique, sur les passions les plus tenaces du cœur humain, il ne craignit pas d'aller pro-' poser un marché à l'enthousiaste partisan die Ist liberté.
Cependant il fit cela, s'il est possible d« le dire, avec nôblesseï
88 LB JfiSCiTB
Il 86 fit aonoBcer un jour chez le Père Yentura. Celui-ci tomba de son haut.
— Père Ventura, Je viens vous voir; cela vous étonne?
— Éminence, non. Mais c'est un honneur auquel rien ne me donnait droit
— Père Ventura, les circonstances sont graves. Vous et moi nous tenons un peu entre nos mains les destinées de Rome. Je viens vous parler ouvertement Unissons-nous. Nous différons totalement de système, je le sais. Vous jcroyez à la liberté; je n'y crois pas. Mais si je deviens Pape, je vous fais cardinal et ministre d'État. Vos idées libérales adouciront mon absolutisme peut-être trop rude. Mes idées absolues modifieront, peut-être en bien, votre libéralisme trop ardent.
Vous le voyez, c'est bien franc de ma part Vous êtes un homme hors ligne: je suis vieux, mon pontificat ne durera guère plus que celui de Léon XII. Décoré de la pourpre. Ta venir est à vous. £n me faisant Pape, vous vous donnez la tiare. Cela en vaut la peine à vôtre âge. C'est une folie pour le mien. Mais mes amis s'obstinent à me porter. J'ai eu la faiblesse de ne pas leur dire non. Dernière misère de ma vieillesse! Pardonnez-la-moi et marchons ensemble.
Si jamais l'ambition d'un homme a été mise à une rude épreuve, ce fut celle du Théatin.
Il m'a raconté depuis, loi*sque tout ce long
PAR Vavbé *** 89
drame de déceptions fut terminé, pour l'un comme pour Tautre de nous, qu'il eut comme une illumination soudaine et qu'une voix intérieure lui dit: . Cet homme n'est pas sincère; il veut te jouer. Lambruschini devina cette impression du Père. Il le prit alors par une autre considération.
— Je le comprends, vous désirez la gloire de faire triompher votre devise: La religion et la liberté! Cela est beau, Père Ventura. Mais vous pourrez échouer. Vous aurez contre vous d'immenses obstacles, jusqu'à la faiblesse de celui que vous aurez couronné de la tiare! Que de retours terribles vous pouvez craindre! A combien d'épreuves vous vous soumettez!
Ici, nous réglons tout entre nous deux. Le lendemain de l'adoration des cardinaux, vous régnez avec moi au Vatican. J'accorderai beaucoup à vos idées libérales. Mon court pontificat sera une transition, et il en faut une, entre mon système et le vôtre. Et, après moi, vous complétez votre œuvre, si sa réalisation vous semble encore possible.
Que me dites- vous? •
— - Éminence, reprit le Père Ventura, vou» avez été franc avec moi, je le serai avec vous. Il y a un abime entre nos doctrines. Je ne puis pas me déshonorer, aux yeux de l'Europe, par l'abdication des principes de toute ma vie.
Que Votre Êwoence comprenne kîen que c'esl le natif qui me sépare d'elle.
•^ Oui, je ?ous compreudi.
La conversation changea. On parla du pro* cbain conclave, des cardinaux étrangers qui étaient altendus, et de toute» les banalités qui masquent une négociation manquée.
Lambruschini se retira furieux : il était vaincu.
Quant à l'intervention du Saint-Esprit dans le choix du futur Pape, ni l'un ni l'autre ne s'en était préoccupé. Tout le monde sait que, dans une élection, le Veni creaior Spirùus n'est qu'une formule obligée.
J'entrai chez le Père Ventura au moment où le cardinal Lambruschini sortait. Le grand vieillard, aux traits énergiques et prononcés, me sembla abattu comme une victime qui vient de recevoir le dernier coup avant le sacrifice.
Le Père Ventura m'avait fait dire le matin, à Téglise du Oeshj par un de ses affidés, qu'il me verrait avec plaisir dans la journée. Je me rendis chez les Théatins. Le Père Général était dans sa cellule, entouré d'un petit cercle d'intimes; il venait de finir son dîner. C'était une belle tète romaine, pleine de vie, toute rayonnante. Il avait un des plus larges fronts que j'aie vus jamais.- L'expression très- prononcée d'une grande con* fiance en soi, jointe à un sentiment de cordialité ei de bonhomie, prévenait tout de suite en sa tdr veur. Le Théatin avait la voix sonore et la grande
PAR l'abbé ♦** 41
bouche de tous les tribuns qui ont «stralaé k foule. C'était bien l'homme du, moment, tout prêt à dire aux masses: Suivez-moi! Gardez la religion, je vous apporte la liberté!
U me fit raccuetl le plus chaleureux, et quand nous fûmes seuls:
— Ah ! Père de Sainte-Maure, que vous m'avez fait de plaisir! Je vous ai vu au comités Vous êtes des nôtres. Que Dieu en soit donc béni! Ah! si vos Jésuites comprenaient, ils seraient les bienfaiteurs de l'humanité! Pendant qu'en se faisant les patrons aveugles de cette vieille femme de Lambruschini (queaéa vecchia) ils s'attirent l'exécration générale et se préparent de grands malheurs.
— Père, lui dis-je, je le sais; mais vous connaissez notre Général.
— Ah ! d'abord, je dois ici m'excuser auprès de vous d'avoir pris la liberté de vous mander chez moi. Mais je suis mal noté au Qe^.^ et i'aurais peur de vous compromettre. Sans cela je serais allé le premier vous serrer la main et vous féliciter de vous unir aux libérateurs de Rome. Racontez-moi comment ces sages idées vous sont venues. Un ancien proverbe, chez les Juifs, disait que rien de bon n'était jamais sorti de Nazareth. Et cependant le bon Jésus en est sorti. Je ne croyais pas que jamais un libérd pût être cowé au Oeàk.
Et il se mit à rire avec cette grosse bonho^
mie du moine populaire, qui est un grand moyen de persuasion sur les esprits.
— J'ai cependant été couvé pendant dix-sept années au Oesh, lui dis-je, et je suis arrivé à ces idées libérales, que je crois comme vous le salut du catholicisme.
— Miracle! cher Père, grand miracle! Je crois maintenant tout possible.
— Et j'ajouterai que nous travaillons le Oesh, et que déjà quelques-uns des nôtres sont ébranlés.
— Nunc ddmittùl mon Dieu! Nunc dimùttsl
Je lui fis brièvement Tbistorique des transformations qui s'étaient opérées dans mon esprit^ depuis que je m'étais mis à réfléchir et que j'avais atteint ma virilité.
— Vous êtes arrivé au port là où les autres font naufrage. Vous devez, ajouta-t-il en riant, un beau cierge à la madone! £h bien! Père, causons maintenant.
Nous sommes en pleine révolution. Vous avei vu de quelle manière elles commencent C'est quand le vase déborde, que la lassitude d'un peuple est à bout et que le besoin d'en finir gagne jusqu'au! |>atriciens, comme Tommaseo Corsini, jusqu'aux moines, comme ce gros Père Ventura, jusqu'aux fins Jésuites, comme ce gracieux Père de Sainte-Maure.
£t je reçus une seconde bordée du gros rire de mon brave Théatin.
PAR l'abbé ♦*♦ 43
— Or, ooatimia-t-il , les résolutions ne peuvent se faire que de deux manières, ou par en haut ou par en bas. Par en haut, quand les grands, les chefs, les rois, les papes, quel que soit leur titre, se mettent franchement à ]fi tête des idées nouvelles, qui sont dans les convictions de tous et les réalisent magistralement, légalement. Cest bon alors. C'est la révolution intelligente, la transformation pacifique. Le peuple reçoit le bienfait. S'il ne peut pas soupçonner d'arrièrepensée dans le pouvoir, il prend patience pour en obtenir d'autres.
Père de Sainte-Maure, c'est de cette façon que le démagogue Ventura, comme on le nomme chez vous, est révolutionnaire. Ce n'est pas trop dangereux, n'est-ce pas?
Les révolutions se font du bas, quand ceux qui devraient les accomplir, comme une fonction intelligente, les abandonnent aux instincts fougueux des masses, qu'ils réagissent contre l'entraînement généra], qu'ils créent un antagonisme implacable et qu'ils se font traiter en ennemis. Les révolutions alors ou échouent contre le mauvais vouloir des grands, ou triomphent par ces furieux désespoirs qui écrasent tout sous la terreur, et traînent la réaction, dressée un moment contre elles, dans le sang.
Je n'ai pas envie, pour notre chère Rome, de révolutions de ce genre.
Tout dépendra donc de la sagesse d'en haut,
44 LE JflBlJlTB
et ?oiM penses Gomme moi que notre «Venir est dans l'élection de notre futur Pape.
Le Père Ventura achevait ces mats, lot^qU'ott fint lui annoncer la visite du cardinal Masta!.
— * Restez, me dit le Théatin; vous allez voir un beau cardinal.
Il était beau, en effet; c'était un homme de haute taille, admirablement bien pris, encore svelie pour son âge de cinquante-quatre ans, de manié* res distinguées, parlant sa langue avec charme et sachant allier la douceur et la grâce à une certaine majesté.
En entrant il tendit amicalement la main au Père Général, m'adressa un salut avec un sourire^ mais de ces sourires qui ne s'aubfa'^t pas, tant Î1& indiquent de bonté»
Je fus séduit par ce sourire. Le Père ûié présenta à FÉminence.
Hélas! elle venait elle-même, comme le firent du reste tous ceux du Sacré Collège qui avaient quelque espérance d'être portés dans les suffra-* ges, se rendre, favorable le moine dont le nom avait retenti dans l'Italie entière, depuis les grau* des affaires de Lamennais et de Gioberti, et qui maintenant se trouvait à la tête de l'école religieuse libérale.
Le cardinal conserva une aimable gravité de** vam la jovialité respéctueuae du Théatin. Ce
PAH L ABBE '^^ 40
dernier rappela d'une manière tout à fôit heureuse l'aventure de Fossombrone, petite yiHe o4, pendant qu'on changeait les chevaux du cardinal Maetaf, qui se rendait à Rome, une coKombe s'é* tait arrêtée sur sa voifure, aux applaudissements du pevple, qui avait vu là un présage.
— Je suis, dit-il à Mastaî, pour les papes de ta colombe. Nous avons assez des papes qui rempHssent le château Saint-Ange, comme les aigles et les vautours remplissent leur aire. Leur règne est désormais fini; ils sont impossibles. Rome a soif de pardon, de bonté, de mansuétude; nous espérons que TEsprit-Saint y pourvoira.
Mastaî fut modeste, réservé, mais infiniment
fracieux. 11 y avait en lui de Thomme du monde, on langage était vrai, simple et quelquefois légèrement malicieux.
Je vis avec quelle adresse le Théatin, qui cachait toutes ses ruses sous sa bonhomie apparente, insinua au cardinal que son influence était assurée au candidat qui aurait le courage de se dire prêt à marcher avec son temps.
— Je pense qu'il se trouvera au Sacré Collège, dit le cardinal.
— Oh! certainement, Éminence. La colombe de Fossombrone ne se sera pas trompée.
Hastal comprit l'apologue, et je sus le lendemain que le Père Ventura, ayant rendu sa visite à rÉminence dès le jour même, elle avait
tenu devant lui le langage le plus favorable aux idées de réforme; et sans prendre explicitement des engagements avec le Père, lui avait parlé comme prêt à changer radicalement le systèoie de Grégoire XVI, si elle arrivait à la papauté.
Ce fut la première fois que je vis l'homme providentiel qui devait être Pie IX.
La négociation se fit ensuite, en termes trèsclairs, avec le conclaviste que le cardinal Mastaî avait amené d'Imola. Ce personnage s'engagea formellement, de la part du nouveau Pape, à accorder une amnistie aux détenus politiques, à rappeler les exilés et à inaugurer un système de gouvernement libéral. Le Père Ventura promit de tout faire pour influencer, à l'aide des hommes du parti du mouvement, les membres du Sacré Collège; et il fut convenu que, pour le désigner déjà aux suffrages, on le nommerait scrutateur du conclave. Dès ce jour, Mastaî fut le candidat libéral qu'on opposa hautement à l'absolutiste Lambruschini.
PAR l'abbé *♦* 47
La Société Ferdinandéenne.
Si le monde libéral s'agitait dans Rome pour obtenir un nouveau régime politique, les partisans des idées absolues faisaient tout pour contrebalancer Tinfluence des hommes à idées avan* cées.
On croira certainement que j'exagère, et cependant il n'y aura pas un fait de ceux que je vais relater ici qui ne soit historique. On peut les trouver dans un mémoire de l'ancien dictateur de Parme et de Modène, Farini, qui, étant sur les lieux, a pu les vérifier lui-même.
Il s'était formé dans les Etats romains, sous le règne de Grégoire XVI, une secte ténébreuse qui avait pour but apparent la chasse aux libéraux. Elle devait être bien vue d'un Pontife ultra-absolutiste; et, en effet, elle fut favorisée sous son gouvernement. Elle avait pour principaux chefs un monsignor du nom de Morini, un célèbre bandit Virginio Alpi, et le centurion Biscini. Yoici l'histoire de ces illustrations: Morini était un ambitieux à qui tous les métiers étaient bons, et que le prince de Metternich avait gagné
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à prix d'or, afin qu'au moyen des désordres, des assassinats, des rapines exercées dans les Légations, il y eût un prétexte honnête aux troupes autrichiennes d'y pénétrer, pour protéger le Pape et combattre les révolutionnaires.
Virginio Âipi était un Romagnol originaire de Faênza, qui avait longtemps fait trembler^ par ses féroces exploits, les honnêtes gens des Légations, il était fils de Jean Alpi, administrateur du oiontde-piété de Forli, auquel il fut intenté rni procès, pour vol et concussions montant à la somme de i:^,972 écus. Comme Virginie était afOMé à la police pontificale, il eut assez de crédit à Rome pour faire arrêter le procès; mieux que cela, il ol|)tint pour son père une pension de Grégoire XVL Tout cela se passait au mois d'août 1836. Plus tard, ce Jean Alpi ayant fait une immense succession, son fils Virginio, toujours par ses accointances avec la policé, le fit interdire par Grégoire XVI, et s'empara ainsi de cette grande fortune.
Tel était Virginio Alpi.
Bîscini était un de ces fameux cenhtrùms qu'on avait armés et choisis pour la défense do trône et de Tautel, et qui, sous le règne de Grégoire XV!, pendant des années, bétonnèrent, blessèrent et tuèrent impunément. En 1B35, plus 4e mille individus, dans la seule ville de Faênza, avaient élé les victimes de ces centurions. Un prélat die la vUte et plusieurs curés excrtaîent ces
PAR l'abbé ♦♦♦ 49
scélérats (^). Nous l'avons dit, c'était la chasse aux libéraux organisée.
Je viens de nommer les principaux chefs de la Société ferdtnandéenne ; quant aux membres, c'étaient les sanfédistes les plus violents, des bandits souillés de méfaits de toute sorte, des pensionnés autrichiens, des prêtres qui faisaient la cour au gouvernement papal afin de parvenir.
Grégoire XVI n'avait jamais su le but secret de cette secte soudoyée par Metternich et menée par les agents du duc de Modène. Ce but était de préparer les esprits dans les Légations et dans les Romagnes, pour qu'elles se donnassent à l'empereur d'Autriche. La secte manqua de réussir; il y eut un moment où l'exaspération fut telle dans ces malheureuses provinces, que de paisibles habitants en vinrent à dire: „Eh bien! finissonsen! Mieux vaudrait encore appartenir aux Autrichiens!"
La secte était en pleine activité de service, quand mourut Grégoire XVL Le parti Lambruschini, à la tète duquel était mon révérend Général Roothaan, sachant que lès libéraux se remuaient dans leurs conciliabules, n'imagina rien de mieux que de se servir de ces hommes pour jeter partout la terreur.
(') Après l'élection de Pie IX, il eut réaction contre
ces centurions papalins, qui, à leur tour, devinrent ToIh jet de vengeances implacables.
Le procédé fut très-fiioiple ; ils reçurent i'ardre de prendre ie masque libéral, de se montrer partout, et, pour rendre odieuses lt)s idées de liberté, de répandre le bruit qu'ils allaient, au preoaier jour, faire un pillage général. Leurs cris forcenés, leurs menaces, jetaient partout l'épouvante, au grand désespoir des hommes du parti du dqouvement qui s'étaient imposé la loi d'une extrême réserve pendant l'interrègne. On espérait que, de ta sorte, les honnêtes gens indignés réclameraient hautement un Pape énergique qui continuerait le système de compression de Grégoire XVL
Presque tous les sbires du gouvernement faisaient partie de la SociéU ferdinandéenne. Boa nombre de prêtres en dirigeaient les exploits.
Lancé dans le mouvement politique, je tenais à voir les choses de près.
J'avais su que notre Général s'était depuis longtemps afiilié à cette société secrète. Il entrait dans la politique de l'Autriche d'avoir toujours pour elle les Jésuites. On est maître d'une pjace quand on a de nombreuses intelligences avec ceux qui soQt chargés de la défendre. Dû heureux hasard ht que je me trouvai avec le Père Roothaan, un soir qu^il se préparait à se rendre à l'une des séances de la société. Nous avions parlé de la situation critique de Rome, de l'exaltation des esprits, du mouvement que se donnaient les sociétés secrètes.
PAR L*ASSé *** 51
— Mais g'il y en a pour le mal, m'avait-il dit, il y eu a pour le bien. •
— Votre Révérence m'étonne. £st*ee qu'on ne fait pas le bien au grand jour?
— Oui, l'enseignement de la vérité doit être fait par-dessus les toits; il se fait avec la simplicité de la colombe. La conduite des hommes exige le secret des ténèbieis; elle se fait avec la prudence du serpent.
On sait que je m'étais imposé pour règle, dans mes relations avec l'Ordre, de rester dans l'esprit de la Compagnie, la dissinmlation,. de faire le Jésuite.
— Je comprends^ mon Père, lui répondis-je. Il faut de l'habileté dans la direction des choses huDoaines. C'est pour cela qu'à côté des traités ostensibles et publics, il y a les clauses secrètes» et que la diplomatie écrit „our' ofûcÂellement, et confidentiellement „non.'^
— C'est cela: la science de guider le monde demande le mystère, et les chrétiens n'ont tant attiré à eux les intelligences, dans la société païenne, que par leur précaution de tenir leurs dogmes cachés et de ne les révéler pas même aux catéchumènes. 11 fallait d'abord l'initiaiion préaiaUe» le baptême. Mais ensuite quels hommies, et quelle force]
^Ua sourire de joie intime erra sur les lèYres du vieillard. Il était là dans les idées qui 4»ot fait ai loogtfunps la puiasaoce du Oesh.
OIS LE JESDITE
— Oui, ajouta-t-il, on règne mieux par le mystère. Frapper Timagination des hommes de ridée d'une puissance occulte, qui ne se voit pas, mais qui se sent partout, c'est les tenir par des rênes invisibles: on est leur mattre.
— Je n'avais jamais assez réfléchi à ces choses, mon Père; je vois bien maintenant la puissance d'énergie des institutions basées sur le secret. C'est le calorique latent dans les corps, c'est l'électricité qui les pénètre.
Ma comparaison sembla lui plaire.
— Père, me dit-il, je vais à une société destinée à combattre, dans Rome, l'influence néfaste des éternels ennemis de la papauté et de l'Église. Venez voir quels hommes énergiques compte la cause du bien, et vous comprendrez si nous sommes forts.
— Révérence, j'accepte avec bonheur.
Nous sortîmes du Oesh par la petite place. De là nous débouchâmes bientôt sur la rue qui conduit au Capitole. Nous tournâmes à gauche et nous passâmes sous la roche Tarpéienne.
— Elle a bien moins de hauteur qu'autrefois, me dit en causant Sa Révérence.
— Je ne crois pas qu'elle ait perdu un pouce de sa hauteur, lui dis-je; mais les siècles oûX passé et ont entassé autour d'elle des débris. Le nivellement se fait toujours par en bas.
— Ohl Père, voilà une maxime révolution-
yGoOglç
^AR l'abbé *♦* 68
naire, me dit en riant le Général. N'étes-vous pas un peu libéral, Père de Sainte- Maure? On vous soupçonne à cet endroit.
— Moi, Révérence! je suis un observateur, voilà tout.
— Soyez quelque chose; mais ne soyez pas sceptique. Qui n'est pas pour nous est contre nous.
Je jugeai prudent de ne pas continuer l'entretien sur ce sujet difûcile.
Nous marchions depuis plus de trois quarts d'heure, et nous avions pris la direction de la voie solitaire qui conduit à la porte Saint-Paul. Rome était là encore, mais sans édifices, «sans population. De vastes vergers entourés de murailles solides et bien entretenues nous entouraient à droite et à gauche. C'était une solitude profonde. De loin en loin quelques hommes nous dépassaient silencieux ou s'entretenaient à voix basse. Je savais ce côté de Rome mal famé, comme toutes les parties qui s'éloignent du centre seul habité. Je n'étais pas très-tranquille. Mais le Père Roothaan était impassible, et il semblait qu'il se promenât dans notre petite cour du Oesh. Des groupes plus nombreux parurent ensuite et nous atteignirent. Je vis alors que ces hommes allaient, comme nous, à un rendez-vous mystérieux. Tout à coup, à gauche de la voie antique dont nous suivions la direction et dont quelques dalles de
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banlte, poli par les siècles, se voyaient encore, nous aperçûmes un homme do peuple debout, immobile, près d'une porte basse à demi entr'ouverte. Le Père Rootbaan s'arrêta; il prononça quelques mots en langue inconnue, qui me rappelèivnt Tabracadabra ou le turc du Bourgeois genutUhomme,
— Vous n'oublierez pas, m'avait dit le Père avant d'arriver à cette porte, de porter votre main gaucbe à votre front tout le temps que nous mettrons à pénétrer dans l'intérieur de l'endos où nous allons être reçus. Ceci est grave, je vous en préviens. Un coup de poignard serait ni plus ni moins la peine de votre imprudence. Malgré votre U&bit, vous seriez pris pour un profane ou pour un espion déguisé.
Je me gardai bien d*oublier la recommandation de Sa Révérence.
Quand nous eûmes franchi cette porte, nom nous trouvâmes dans un vaste enclos planté d'arbres et de magnifiques vignobles. Ça et là s'élevaient des ruines qui , à la lueur naissante de la lune, étaient imposantes, mais parmi lesquelles je ne vis pas de traces d'une habitation homaineL Des hommes, drapés dans leurs manteaux et immobiles, se trouvaient comme autant de sentinelles dans les divers angles que formaient les petits chemins sinueux que nous parcourions. Je tenais ma main gauche sur mon front avec l'impassibilité d'un styliie sur sa colonne; je ae voulais
PAR t'ABBÉ ♦♦♦ 60
pas laisser mes os à Rome; d'ailleurs tout ce que je voyais piquait outre mesure ma curiosité. Énfln le sol s'abaissa tout à coup. Nous passâmes sous une arcade antique qui m'indiqua rentrée d'un palais de l'époque du haut empire.
Neus nous glissâmes sous d'énormes débris qui me parurent des assises renversées d'un temple antique; enOn s'ouvrit un long et étroit cx>rrtdor, que je crus d'abord être un conduit souterrain menant If l'arène d'un amphithéâtre. Je me trompais; c'était un ancien aqueduc qu'on avait utilisé pour conduire à la crypte d'une ancienne basilique du sixième siècle, de nos jours complètement abandonnée.
Nous fûmes regardés au front par les sentineUes espacées, tous les dix pas, dans ce long corridor. Ënfîn nous entrâmes dans la vaste crypte formée par une seule voûte en berceau et éclairée par de petites lampes romaines placées de loin en loin dans les parois verticales comme on le faisait dans les sépulcres.
L'assemblée commençait à être nombreuse, et je vis que nous étions suivis de groupes qui avaient pénétré après nous dans le solitaire enclos.
Le père Roothnan s'avança jusqu'au fond de la salle. Il eut comme une place d'honneur auprès de ceux qui me parurent être le président et les membres du bureau, car tout se faisait là en imitation des autres sociétés. Je fus placé
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près de lui. Les ferdinandéens arrivèrent successivement, affectant un air grave de conspirateurs: c'était plaisant, puisque les trois quarts étaient ou des hommes de Tadministration dans les rangs inférieurs, ou, moins que cela, bon nombre de ces hommes de la police qu'on appelle sbires en Italie. El ils n'avaient rien à redouter du gouvernement.
Du reste, on s'appelait frères. Les trois chefs principaux , monsignor Morini , le bandit Virginîo Alpi, le centurion Briscini étaient là. J'eus honte pour notre Général quand JQ le vis serrer la main de ces hommes, dont je lui demandai le nom.
J'allais donc assister à une société secrète tra* vestie.
Il faut plaindre les peuples de recourir aux sociétés secrètes pour arracher quelques lambeaux de liberté, au lieu de faire librement la conspiration au grand jour, celle qui demande et qui se plaint au pouvoir lui-même. Ajoutons que cette conspiration finit toujours par arriver. Elle se nomme Topinion publique, et les gouvernements sages n'ignorent pas qu'il est de leur intérêt de ne pas' lutter contre elle.
Mais, sous les gouvernements absolus, les sosiétés secrètes deviennent la seule ressource des peuples écrasés sous le joug, et si j'avais été effrayé des violences des carbonart, j'en avais compris la raison. Mais la conspiration au sein du
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pouvoir lui-même, c'est ignoble. Opposer société Qecrète à société secrète, des ferdinandéens, des centurions, des sanfédistes aux carbonari, ce n'est rien moins qu'organiser en grand la guerre civile. Il faut être descendu au dernier degré de l'ignorance, en matière gouvernementale, pour recourir à ces vils procédés.
L'un des triumvirs prit la parole' et exposa dans un discours très-long, très-emphatique, ia situation nouvelle qui était faite à Rome „par la perte irréparable de la Santita di nastro Stgnorey l'immortel Grégoire XVI.
C'était la première fois que j'entendais décerner aipsi à un Pape cette af)othéose d'immortalité qu'on a prodiguée depuis, à tort et à tra* vers, au digne Pie IX. Cette fois, au moins, c'était accordé à un homme mort.
L'orateur arriva ensuite à l'illustre cardinal Lambruschini, l'homme à la tnain de fer qui avait été si longtemps le ministre de Sa Sainteté et qui avait assuré la paix des bons Romains, „en expurgeant vigoureusement l'Etat des herbes mauvaises dont il était infecté.*'
Le château Saint- Ange en savait quelque chose.
Je m'attendais à l'éloge des Jésuites, cela ne roanqua pas. Le Père Roothaan eut son compliment le plus chaleureux, et Ton prodigua à l'Ordre ces qualifications banales qui se trouvent dans toutes les apologies des Jésuites, et que les Cré-
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tilineau-Joly, les Veulllot, pour ne citer que qad* ques^uns de ceux qui ne sont pas tombés dans le grotesque, ont vainement essayé de rajeunir. Je dus donc être plus convaincu que jamais que nous étions l'avant-garde jdu catholicisme, le marteau de l'hérésie, malleus kttaretioorum y les colonnes de bronze de la papauté, et autres gentillesses de ce style que j'ai eu le bonheur d'oublier.
On arriva enfin au but, celui de patronner la candidature de cet illustre Lambruschini, qui devait continuer, „pour la plus grande paix des bons Romains'* et pour la plus grande gloire de notre ordre, les sages errements de cet immortel Grégoire XVI.
Si le discours n'eût pas eu ces effrayants développements de la rhétorique italienne, il m'eût amusé par ses éti^anges saillies, ses hyperboles incroyables. Quand la péroraison arriva, elle fut accueillie par les acclamations de l'honorable assistance.
Aux applaudissements réitérés succéda ce brouhaha élogieux que tous les clubs possibles croient, en conscience, devoir à leurs orateurs favoris. Seulement nous étions dans un club honnête, dans nu club d'hommes bien pensants, partisans chaleureux de l'ordre et da silence, et, pour cela, ayant, autant que le fameux comte de Maistre, le culte du carabinier pontifical et du bourreau, ce „premier ministre d'un bon prince.^ Les excbmatioDS
PAR L ABBE
étaient donc là un peu moins bruyantes qu'ailleurs. Les copistes manquaient de hardiesse, les chefs restaient calmes. Dans un club pieux le t^ €«rf de l'élément populaire n'a pas toute sa chaleur, il se sent de la commande, et l'on pourrait dire k chaque criard : Combien auras-tu pour -cê coup de gosier?
A part cette nuance, qui me frappa de prime jibord, c'était la même ritournelle que partout ailleurs. 11 y eut des: Ewtva la stui Eminenzal Svviva Eambruachini! Je crois bien que mon très-révérend Père s'attendait à un : Euviva Roothamil Son regard inquiet sembla se promener un instant sur ces fidèles adorateurs de la force et du Oesh, mais on craignit sans doute de blesser la modestie du chef des Jésuites.
Le second discours fut bref, incisif, populaire. Le Gracchus que j'entendais n'était point un^sprit eultifé. Au ton, aux allures, au faire général, au manque à peu près complet d'ordre et de méthode, je voyais bien que l'homme n'avait pour inspiration que le génie instinctif des Romains qui fait de chacun d'eux un véritable imprusarto. Celui-ci donc n'était ni un monsignor ni un aôiate^ ni un avocat, ni un professeur, mais bien un Transtevérin grand ami des Jésuites.. J'ai sa depuis qu'il était un de ieurs pensionnés secrets.
L'esprit de clientèle s'est conservé à Rome? Yens êtes là nourrissant les autres ou nourris par eux. Le mot 4e „ville vénale,'' prononcé par Jn-
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gurtha, est encore vrai dans ce sens. A Rame, on ne sait pas s'appartenir, et le même homme qui vous paye est payé par d'autres. C'est tout une hiérarchie d'influences que nous comprenons mal chez nous, mais qui n'en existe pas moins. La Compagnie de Jésus, depuis le seizième siècle, a été trop habile pour ne pas deviner ce qu'elle pouvait retirer d'un patriciat intelligent : elle s'est donc fait, à prix d'argent et de services, bien entendu, toute une chentèle dont elle dispose, dont elle fait au besoin sa garde prétoriAine. Naturellement, elle s'est adressée aux plus pauvres, aux plus ignorants, aux plus vigoureux. C'est donc dans le Transtevère, parmi les plus habiles manieurs de couteaux, qu'elle a recruté ses amis, et il faut dire à leur éloge qu'ils sont fidèles.
Notre Transtevérin s'escrima donc assez bien, et nous, Jésuites, nous eûmes les trois quarts de son speech. Il profita de la présence du Père Roothaan pour se féliciter de voir un personnage de cette importance dans la Société ferdinandéenne. Il exalta notre générosité, notre dévouement pour les pauvres, notre amour pour Sa Sainteté, notre fermeté dans les bons principes. Il savait le Stnt sicut aunt. ililais comme les compliments sont toujours un peu fades et mettent peu en verve, notre homme , que j'aurais pu prendre pour un Gascon des bords du Tibre, tomba sur les libéraux romains et sur les révolutionnaires de tous les temps et de tous les pays. Je ne croyais pas
PAR l'abbé ♦♦♦ 61
qa'on pût être fort spirituel en soutenant les théories qui sont en contre-sens avec la raison et la Justice. Cependant mon Transtevérin trouva des malices si piquantes, fit des allusions si risibles, copia Pasquin, Pantalon, Arlequin avec une verve si originale qu'il me mit pour le quart d'heure de son côté, et que j'aurais presque crié, avec l'honorable assistance : Mort aux carbonari ! si je ne m'étais souvenu que ces carbonari étaient des libérateurs et des martyrs, et les autres dès satellites de la force brutale et des ennemis de toute lumière< et de toute liberté.
Le Père Roothaan se dérida pendant toute l'allocution du Transtevérin. Ce n*était dans la salle qu'explosions de rires, que trépignements de joie. La haine a dans le cœur des hommes des fibres qu'il suffit de toucher, et pour peu qu'on débite ses attaques avec chaleur ou avec malice, on est sûr d'enlever les suffrages.
Hélas! tout se résumait dans ce mot cruel: „Mort!" Partout des passions, partout des antipathies coupables excitées et caressées! Partout le sombre génie du mal secouant sa torche!
Après ce coup de fouet donné à l'assemblée, devait venir la parole grave et pratique de quelque roué du sanfédisme; cela ne manqua pas. Ceiui-ci prêcha la résistance, et la résistance la plus implacable. Selon lui la Révolution, toujours la Révolution, cet effrayant croquemitaine des gouvernements traditionnels, menaçait de dévoref
os; LE «MOITB
les gens paisibles et honnêtes» C'était aux gens paisibles et honnêtes à bâtonner, sans pilié, quiconque s'aviserait de penser à un Pape libéraL
Telle était la morale de la fable: heureux que le digne homme ne demandât pas de bâtonner le nouvel élu, s'il s'avisait d'être libéral luimême.
L'assemblée nocturhe se trouva dans son paroxysme de bonheur après Tailocution violente du sanfédiste. L'explosion des vœux commença.
— Vivent à jamais les Papes-rois! A bas les libéraux! Mort aux libéraux!
— Mort aux ennemis du Oeaît l
— Sauvons la sainte Foi!
— Vivent à jamais les très-révérends Pères 1 Le Général, ici, s'inclina; je fis comme mon
chet
— Vive Roothaanl Vivent les Jésuites. Ce sont les plus fermes appuis de la sainte religion!
— Que Dieu confoxide tous les révolutionnaires!
— Bravo! bravo!
— Nous voulons toujours nos cardinaux, nos prélats, nos Jésuites, nos moines!
— Oui! oui!
— Pas de liberté! Pas de réformes!
— Vive l'Autriche!
— Non, pas de liberté!
— A bas à jamais la liberté 1 A ba» la réfornel
PAR l'amé *♦♦ ' 63
— La liberté, o*e»t Tenferl
— Vive la Urès^sainte Madone!
— Viveol les saintes Congrégations romaines?
— Vive rinquisition! Mort aux hérétiques!
— Vive le bourreau!
Les populations italiennes ont besoin de ces explosions, comme le Vésuve ou, TEtna, trop chargés de vapeurs dans le fond de leurs cratères, ont / besoin de vomir leur lave et de se décharger par de terribles détonations.
Le calme se rétablit. Après les vœux arrivèrent les résolutions. Les vœux sont laissés à l'élément haineux et populaire; les résolutions résument la pensée dirigeante des assemblées.
Tout faire pour assurer l'élection de TÉminentissime Cardinal Lambruschini ; agir secrètement »ur Tesprit de la population romaine, afin qu'elle se manifeétât pour le système du gouvernement absolu; gaguer autant que possible ceux qui ap« procbaient les cardinaux conclavistes : telles fureat les principales idées émises dans ces résolutions Car, à côté de cette exubérance de sentiments pas^ sôonnés, l'homme de race italieniiie ne parle pas, cûBime DouSy pour le seul plaisir de parler.
J'en avais assez ; le spectacle que m'avait donné là le Père Roothaan portait son en&eignemeat dans mon espriu On est allé bien loia en peu d'heures, quand on a abouti au dégoût.
Nous partîmes par un autre chemin que celui qui nûU3 a¥ait amenés à la crjyiie jutofonde oà
64 LE JB80ITE
nous étions entassés. Une porte basse de fenclos s'ouvrit devant nous, et la rue déserte que nous suivîmes nous fit déboucher au pied des ruines du palais des Césars. De là nous rejoignîmes Tancien Forum. Je me reconnus alors. Et bientôt, après avoir salué Ja prison Mamertine, nous nous trouvâmes à notre Gesîi,
VU La peur.
Le lendemain du pacte entre le conciaviste Mastaî et le Père Ventura, Rome tout entière sut que le cardinal Mastaî était le candidat libéral pour la papauté. Le cardinal Gizzi, sympathique aux idées de réforme, pouvait compter sur quelques voix ; mais le mauvais état de sa santé ne lui permettait pas d'accepter le fardeau du pontificat suprême. Les voix allaient donc se diviser entre Mastaî et Lambruschini.
Voici ce qui s'était passé.
Le jour même que je m'enfonçais dans la profonde crypte où les Ferdinandéens se donnaient des airs de conspirateurs, le Père Ventura s'était transporté au comité de Saint-Jean-de-Latran et
PAR l'abbé ♦♦* 65
il avait, aux applaudissements de tous, exposé le résultat de sa négociation. De là on avait envoyé un membre qui correspondait avec le comité carbonaro pour lui faire part du choix du cardinal Mastaî et savoir si ce comité consentait à patronner ce cardinal. La réponse avait été favorable.
Maintenant il s'agissait de trouver un moyen de peser sur les votes des cardinaux. Les comités s'entendirent pour cela et organisèrent la peur.
On eut des émissaires secrets qui pénétrèrent dans toutes les maisons cardinalices, dans tous les pallazzi, dans tous les couvents, pour répandre la nouvelle qu'il existait une effrayante conjuration ayant pour but de faire un mauvais parti aux cardinaux, s'il ne sortait pas du conclave un Pape ami des réformes.
La nouvelle fut répandue dans Rome avec la rapidité de l'éclair. Cela commença par les plus simples serviteurs, par conséquent par les plus crédules, de chaque grande famille princière ou cardinalice. On donnait cette nouvelle dans le plus grand secret; on afGrmait qu'on connaissait le nom de tous les conjurés ; que le coup était monté très-habilement; que des jeunes gens des familles princières étaient du complot; que des hommes embrigadés, cachés avec soin dans la campagne romaine, paraîtraient tout à coup; qu'il y aurait une horrible boucherie au Quirinal; qu'au contraire, si un nom favorable aux idées libérales,
€6 LE JtSUITB
tel par exemple que Toq jugeait eelui du cardinal Mastaî, tenait à s(N*tir du scrutin, les mêmes qni devaient manier le poignard tresseraient des guiriandes de fleurs, qu'on acclamerait Fauguste Sénat comme le sauveur de la patrie, et que le nouveau règne commencerait par l'union de toutes les âmes; qu'on avait à choi«r entre une scène de carnage, telle qu'on n'en avait jamais tu, ou les plus bruyantes ovations.
Le stratagème réussit admirablement Presque au même instant, un serviteur, stylé pour ce rôle, ou dupe lui-même du bruit déjà mis en circulation, entrait dans la chambre de son maître, le visage abattu, l'œil inquiet, les lèvres tremblantes:
— Mauvaise nouvelle, Éminence 1 (ou bien Excellence!) mauvaise nouvelle I
— Quoi donc?
— Ahi quelle horreur!
— Eh bien?
— Ah! ces infômes révolutionnaires! ces damnés de carbonari!
— Qu'y a-t-il donc enfin?
Et l'interlocuteur, sortant un peu de son étoinrdissement soit réel, soit calculé, apprenait ou à rÉminentissime, ou à l'Excellentissime ou à la Seigneurissime ou à la Révérence, que ces pauvres cardinaux seraient mis menus comme ciiair à pâté, s'ils s'avisaient de donner à feu Grégoire XYI un successeur qui continuât sa politique répressive; et Ton ajoutait:
PAR l'aB^É **♦ fi7
-^ La p(rQe]ain$ti<»n d'un nom tel (^ c^lm du cardinal Lambruscbini aérait le signal dtf c^i^ nage convenu eiUre les conjurés.
— Qm nomioer di^nc, Madona mia !
On parie du cardinal Mastaï, comme fiU<nt «celui qui pourrait être accepté. Mais la nomination de réminentissime Lambruschini serait Tarr^t de mort du Sacré CoUége!
C'était grossier, bien grossier; mais c'était pour cela que le plan devait réussir.
Un cardinal, comme le plus simple des mortels, craint pour sa précieuse personne; et les éminences répondaient, en apprenant ces sinistres nouvelles :
— Mais j'ai des engagements! J'ai donné ma parole au révérendissime Général des Jésuites pour mon éhiinentissime collègue Lambruscbini!... Puis j'ai borreur des libéraux, et j'aurais de la peine à parler à un Pape libéral!...
Il lui était répondu:
— Ah ! Éminence ! je vous en supplie ; au nom de la sanctisêima MaioTUij faites passer le salut de votre précieuse vie avant toutes cboses! Ces homme&*là sont capables de tout. Sauvez-vous d'abord I II en arrivera ce qui pourra, mais votre vie, votre précieuse vie, je vous la demande! Je me jetterai plutôt à genoux devant votre Émineotîflsime Se^;iieuriel N'allez pas irriter ces misérables, ^ui.ne demanderaient qi»'iioe oçcasioi» p«iqr
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faire une boucherie de tous les très-saints cardinaux de l'Église romaine.
Les vieillards prudents et craintifs se laissaient gagner par de si puissantes considérations. Que refuser à des gens qui tombent à deux genoux devant vous, afin de vous éviter quelque coup de poignard? Ce n'est pas d'un Mastaî, c'est du diable lui-même qu'on jetterait le nom dans l'urne, plutôt que d'être enveloppé dans un si horrible caruage. Les comités libéraux avaient prouvé qu'ils avaient une profonde connaissance du cœur humain.
— Eh bien ! oui ! oui, nous nommerons notre collègue Mastaï. Dites bien cela dans Rome!
La peur avait porté conseil.
vm
Le premier et le dernier conclaye.
0 vous qui affirmez que rien ne change dans cette grande religion de Jésus, dont vous avez fait le catholicisme romain, suivez- moi et entrons au conclave!
Vous connaissez le premier de tous par nn récit d'une simplicité ravissante. U eut lieu à Je*
PAR L'âBBJB **♦ 69^
rusalem, et ce fut le premier qui se tint dans le collège apostolique. Il s'agissait de donner un successeur à cdui qui fut le traitre. 11 y avait là onze apôtres et environ cent-vingt frères réunis. C'était Tembryon • de cette grande Église qui a epuvert de sa gloire l'ancien monde, et qui marche aujourd'hui, si rapidement, vers sa décadence. Pierre, le président de cette famille nouvellement née, des débris du vieux israélisme expirant, prit la parole et dit aux frères:
„I1 faut que vous choisissiez, parmi ceux qui ont vécu avec le Seigneur, un témoin de sa résurrection/*
Et deux furent présentés: Joseph Barsabas le juste, et Mathias.
Se mettant en prières, ils dirent à Dieu : «Montrez-nous qui des deux vous avez choisis. Oatende quem eltgertsl
Et ils tirèrent les deux noms au sort, et le sort tomba sur Mathias, qui fut apôtre.
C'est bien simple, bien naïf, mais bien grand : cac les grandes choses se font ainsi.
Cette première élection d'un apôtre de Jésus dura à peine un quart d'heure. Les candidats sont présentés: le sort décide entre ceux qui réunissent le plus grand nombre de suffrages.
Tant que l'Eglise chrétienne, que vous connaissez si peu dans l'austère grandeur de son premier âge, demeura fidèle aux institutions orientales et apostoliques, nul évéque à Rome et dans
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te moiicle renouvelé par rÉvangile n'arriva autre-* ment à la grande dignité de successear des apd-* très. Cocicoiirs do peuple, de k grande familie croyante, présentation des eemdidats, ballottage ; le tout dani^ la basilique, la maison coinmune, la maison des frères. L'élection était le fruit de l'existence sérieuse d'une communauté croyante. Le clergé et le peuple se donnaient un surveillant, un inspecteur, un évéqne. Toue cboisissaient celui à qui tous devaient obéïf.
Tels furent les premiers conclaves des élections pontificales à Rome.
Pourquoi cela a-t-il changé? Et qu'est-ce, dans les temps modernes, que cette formidable machine à élections appelée un conclave?
Prêtres, fidèles du Cathelidsme ^ voile:^»WBB la '^face ! Ces mille précautions, d'une étiquette qui nous parait si puérile aujourd'fatti, ont été prises par dès Papes honnêtes, dans des âges de ^riiaUe barbarie et de passions viotenOes, contre les tentatives éhontées de^ lu eorruption qui appelait toutes les intrigues à la nomination de celui que ftome a si longtemps appelé, avec une belle simplicité, ^l'Apostolique." L'Apostolique, changé en César, était élu par àes moyens odieux, qne^ qnefèis infâmes. Il fallut meltre un terme à ce déshonneur dans TÉgiise romaîn^i De là les en^ travée, le cérémonial, la cbustratieD, imposés par lee Papes que j'ai atppelés henn^Hes^ à ceux qui
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dcnraient élire l'évéque et le roi dans le mèiaa homme* ^
Viendra-t-il, ô Romains, le jour où, maîtres de vos destinées temporelles, laissant à des hommes du monde le gouvernement des choses du mondey il tous sera donné de vous réunir dans votre immense église de Saint-Pierre, pour y acclamer virilement et chrétiennement celui qui sera le père de la grande famille des croyants?
Cela dépend de vous, de votre sens droit, de votre intelligence des besoins nouveaux de l'humanité. Vous gémissez depuis si longtemps sous ce jeug de prescriptions cléricales qui ne vont plus avec votre temps! Remettez toutes choses dans le vrai.
Ce n'est pas dans des cellules, et derrière des portes fermées avec soin, qu'il faut claquemurer quelques pauvres vieillards, se disputant la lourde tiare au triple bandeau, et épuisant dans une dernière intrigue leur dernière heure d'activité et de machiavélisme. C'est sous l'immense coupole de Michel-Ange, en présence de tous, qu'il faut les appeler, pour voir si de ces hommes se traînant dans le régime de la courtisanerie romaine il s'en trouvera^ un qui soit d'étoffe à être le nouveau Pape de l'Église rendue à sa vie spirituelle, ou si vous ne devez pas appréhender au corps quelqu'un des fils des pâtres de la Sabine» mais pur des souillures de la vieille civilisation sacerdotale, pour lui dire: — C'est toi que nom
choisissons! Tu n'auras d'autre royauté que celle du Christ ! Et malheur à toi, si tu peux regretter un instant celle de Sixte-Quint ou de Pie IX. Si tu comprends que la couronne d'épines du Crucifié est autrement glorieuse sur ton front que le lourd bandeau des Papes-rois, tu es digne de relise; sinon, non!
Pour cela, je le sais, il faut une révolution; mais votre liberté de citoyen ne vous arrivera que par l'énergique péripétie d'une révolution. P3urquoi n'en feriez-vous pas une plus paciflque, pins douce, pour conquérir votre liberté d'enfanU de Dieu? Est-ce que l'une est, à vos yeux, moins précieuse que l'autre? Songez donc qu'en vous remettant dans le vrai, qu'en forçant le sacerdoce romain à reprendre les grandes traditions des âges glorieux de l'Église, vous sauvez le catholicisme, s'il peut être sauvé! Songez qu'en vous émancipant des vieilleries pharisaîques du moyen âge, vous nous émancipez nous-mêmes, les chrétiens du reste du monde! Un peu d'air, de raison, de liberté à Rome, c'est la lumière sur le chandelier, pour que le monde catholique tout entier s'en ressente; et que prolonger le vieux système, c'est remettre cette lumière sous le boisseau et renvoyer à un autre âge la crise après laquelle on doit voir se dissiper l'épais nuage de barbarie dont se recouvre encore le catholicisme!
Romains, en^ vous sauvant, vous nous sauvez! Ayez pillé de l'Église et du monde!
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€e ne fut pas soas Tinfluence de ces idées que se fit le conclave qui devait donner un suc* cesseur à Grégoire XVI. Mais il eut une qualité qui le distingua de ces conclaves où les intrigues se croisaient pendant des mois entiers. Il fut d'une rapidité merveilleuse. Entrés au Quirinal le 14 juin 1846, les éminentissimes électeurs en sortaient le 17, après avoir proclamé le cardinal Mastaî Pape. Depuis plusieurs jours, il n'y avait aux pieds de la statue de Pasquin que ces deux mots: Presto, presto, al Quirinalel Mots à double entente, qui voulaient aussi bien dire au peuple: — Porte-toi au Quîrinal! qu'aux cardinaux: — Hâtez-vous! Marphorio avait répondu: Prestissimbl
Les Ëminences avaient été fidèles au programme. Au premier scrutin, les partisans du cardinal Lambruschini s'aperçurent qu'ils avaient un concurrent redoutable dans le cardinal Mastaî. Aux deux autres scrutins qui succédèrent, quelques voix, perdues d'abord sur les cardinaux Gizzi et Falconieri, les seuls connus par leurs idées libérales, se portèrent sur Mastaî. Et lui-même, nommé scrutateur, proclama vingt-sept fois son nom, contre onze voix seulement données à Lambruschini.
Le second jour, le scrutin du soir, qui devait être le dernier, eut lieu à trois heures de l'aprèsmidi. Quand on passa au dépouillement des votes, Mastaî lut son nom dix-sept fois de suite. Un
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noâMDt ThMime, m présence de k graaileur
qui allait Fécraser^ st seotit faible; rémotion le domina; il fut sur le point de s'évanouir, et A demanda qu'un au4re cardinal coalinuàt le dépouillement des votes. Mais, d'après les règles du conclave, il eût faUu annuler ce scrutin înter-^ rompu* On s'efforça de calmer Mastaî, dont la crise nerveuse se termina par d'abondantes larmes^ Deux de ses collègues prirent sous les bras cet bomme Ixm, mais profondément impressionnable, qui, pour sauver la papauté au dix-neuvième siècle, aurait dû être de la trempe virile d^un Jules II. U acheva le dépouillement 'da scrutin: son nom sortit trente-six fois. Roaie et le monde avaient un Pape qui prit le nom de Pie IX.
La colombe de Fossombrone ne devait pas avoir de démenti. Pour que le merveilleux se continuât dans cette élection, singulièrement rapide, on vit, au moment du dernier scrutin « une colombe, qui avait pénétré dans la chapelle du Quirinal, voltiger sur la tête du cardinal Mastaî.
Malgré le secret du conclave, dans la soirée mêmù do 16 juin, le bruit se répandit dans Rome que la nomination était faite. Mais la nouvelle avait ceci d'inexact, qu'on désignait Je cardinal GizKÎ, fort populaire dans Rome pour ses idées libérales, comme ayant réuni la majorité des suf-* frages.
Le lendemain 17 juin, Rome entière se piurta
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sur la place du Qwrhial. Bès neuf heares da matin, ]» foule était îmHiense. Curieux comme un Français, j'aHai me fiiêler à la foule, et j'ai gardé bien profonde l'impression que j'éprouvai^ lorsque le cardinal Riario Sforza, comme premier cardinal do l'ordre des diacres^ annonça au peu« pie, do haut du balcon du Quirinal, l'élection dw nouveau Pape dans la langue de l'antique Rome:
AnnUNTIO VOBiS 6AIJDIGM HAGNUH : PaFAM HABBVIRSk
E^mBNTtdHnuM ac Rëvbrendissimum DomNni Joafy^ NfiH Mariâm Mastaî-Fbrreti, s. R. E. Presbyterum
CaRBINALEM, QVl SiBt NOVEN IMPOSUIT PlVS IX,
Il y eut ua silence profond.
Bfeis lùenlôt les acclamations commencèrent^ et les longues et sourdes détonations du canoo du château Saint-Ange vinrent se mêler aux formidables éclats des voix humaines* Je n'avais ja*^ mais assisté à rien de si imposant. Hélas 1 tout cela était un signal de tempête!
Quand le Pape parut sur le balcon du Quirinal, les acolamstioDs redoublèrent d'énergie, à ce point qu'il ne put, pendant quelque tettips, se faire entendre. La multitude admirait sa taille élevée, son grand et noble visage, alors tout inondé de larmes, sous la vive impression de cette grande ovation populaire. Enfin il parvint à surmonter son émotion, et il donna sa bénédiction à tout ce peuple qui, moins de deux ans plus tard, devait venir braquer des canons contre la porte de ce même Quirinal et demander
à ce même Pontife une constitution sérieuse, au lieu des vains simulacres de réforme qui avaient marqué ses premières tentatives de royauté libérale.
J'étais là au milieu de ce fracas de voix populaires, concevant aussi mes espérances, acclamant rhomme que nous avions choisi comme le moins perdu dans les vieilles idées de routine du gouvernement théocratique. Je devais voir ce Pontife, lu^ parler à cœur ouvert, entendre de sa bouche même le récit des conspirations du parti retardataire, et ne trouver, en définitive, qu'un homme de bien, une nature aimante, mais sans portée, là où il fallait les grandes hardiesses et rimpiacable persévérance du génie.
Quand je rentrai au Oeah je vis le Père Roothaan sombre comme un chef d'armée qui, après la défaite, médite une revanche éclatante.
— Nous avons un Pape révolutionnaire, me dit-il.
Ce mot me frappa, et il ajouta ensuite:
— Je sais tout.
PAR L ABBE
Agitazione amorosa.
Quand on n'a pas vécu longtemps ^vec les Italiens, il est impossible de se faire une idée de leur esprit de suite et de persévérance. C'est pourquoi Rome est le pays des luttes éternelles, parce que là où Tidée nouvelle arrive à force de ténacité et d*ardeur, Tidée que Ton a crue vaincue se redresse avec une nouvelle énergie et cherche, par une résistance incroyable, à reconquérir le domaine dont on l'a chassée. Ceci explique toutes les révolutions romaines.
Le mot du Père Roothaan : , „Nou8 avons un Pape révolutionnaire," porté le soir même dans le club réactionnaire des Ferdinandéens et des Sanfédistes, devint le mot d'ordre du parti absolutiste: il circula dans la prélature, dans les couvents, dans les sacristies de Rome; il passa dans toute l'Italie; et quelques jours après, quand tous les journaux de l'Europe applaudissaient au choix du conclave, quand on annonçait que l'avénement de Pie^ IX ouvrait une ère nouvelle à l'Église, le mot d'ordre, colporté par la correspondance active des maisons religieuses, circulait