‹ Le jésuiteChapitre 32 sur 32 · LE #B8U1TE · texte numérisé non relu

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nouvelle, pour y prendre une influence puissante et y faire le bien que Fantagonisme des vieilles idées devait logiquement arrêter, en continuant des résistances séculaires et d'implacables haines.

Je pris une à une toutes les parties de notre institution qui n'allaient plus au monde nouveau: — notre espionnage intérieur, si peu digne de ridée que l'on se fait d'hommes honorables vivant en commun; — notre espionnage de la vie intime des familles, espionnage par lequel, à l'aide du confessionnal, nous savons tout ce qui se passe dans ces familles, les relations des époux et des épouses, leurs affaires temporelles, jusqu'aux journaux qu'elles reçoivent; — notre système de mensonge dans l'enseignement historique, système qui nous rend odieux dans le monde intelligent et qui nous prépare, dans l'esprit de nos adolescents devenus hommes, un sentiment de répulsion légitime, l'homme ne pouvant aimer ceux qui le trompent; — notre haine mal déguisée des institutions libérales, qui sont pourtant la tendance des nations civilisées dé ce siècle; — notre accaparement odieux des fortunes, qui porte fréquemment le nom de notre Société devant les tribunaux des contrées où la justice surveille la libre disposition des héritages, et protège les ayants droit contre la captation organisée en grand par tous les ordres religieux.

Je présentai le contraste d'une congrégation intelligente et dégagée de toutes ces misères du

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vieux régime, sympathique à un monde loyal et ardent qui veut le bien, mais qui redoute les fi^ lets de la théocratie. Je montrai une congréga^ tien réformée dans son esprit, dans ses moyens, dans ses tendances, occupant un rang nouveau dans rÉglise, et Faidant puissamment à reconquérir ce que lui ont fait perdre les théories surannées dans lesquelles se traînent les ordres religieux depuis plusieurs siècles.

Je cherchai à faire comprendre que l'heure était favorable; que la France, ce peuple sans lequel rien ne se fait dans le mouvement générai de la civilisation, était toute disposée à acclamer un pareil changement dans la Compagnie de Jé> sus ; que nous serions accueillis avec des sympathies ardentes de ce monde nouveau, qui a besoin de direction intelligente dans sa vie de relation avec le monde surnaturel.

J'expliquai enfin que, dans l'une de ses Congrégations générales, l'Ordre, après avoir pesé mûrement ces idées, pouvait les mettre en délibération, et arriver enfin à un esprit nouveau, dont il tirerait des avantages incalculables, et pour son influence comme société religieuse, et pour l'avancement de la foi chrétienne dans le monde.

Pour que le Général ne soupçonnât pas de quelle source venait l'écrit qui allait bouleverser étrangement toutes ses idées, je le fis imprimer en Angleterre, à l'aide de quelques amis de la discrétion desquels j'étais sûr.

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L'écrk foi exacteme»! distribué k tous les membres de la Compagnie, jusque dans nos oilfi- «ons étrangères. J*appris bientôt qu'il avait fait une grande sensation. On ne parle pas en vain raison à des homnies dont l'esprit a été longuement cultivé, malgré les préjugés, les intérêts de corporation, les obstinations personnelles. Beaucoup de lettres secrètes me disaient ce mot, qui redoublait mon courage: „Nous marchons!'*

Il me serait bien difficile de dire ici en détail è mon lecteur ce que je dépensai, pendant plus de deux années, d'activité, de prudence, de ruses même, pour mener à bien cette grande œuvre de la réforme du Oesk.

Je me savais entouré d'ennemis et d'espions. Par là même qu'on voyait clairement de quelle confiance je jouissais auprès du Général, j'avais des jaloux. Ceci est dans la nature humaine, mais surtout dans la nature du Jésuite français, le plus ambitieux de tous. Nous avons, dans d'autres pays, des Pères qui s'occupent paisiblement de leur ministère. Le Jésuite français n'a pas assez, pour son activité dévorante, de son emploi, de ses études; il faut qu'il intrigue, qu'il se remue, jusqu'à se mettre en loterie. Aussi hait^il par instinct tous ceux qui avancent autour de lui.

U me fallut donc lutter beaucoup, user de mille moyens, pour mes correspondances. Un mot, un rien, l'adresse d'une lettre, un brooillon jeté au panier, car chez nous tout est examiné, pouvaient

PAR L\VBi ♦♦♦ 141

mt perdre» Roothaaiiv ie plus kiAexiUe des hom-^ Bues, m'eût brisé sans pitié.

Il élail pourlâiiC jeté au sein de cette terrible Compagnie, lis cri de réforme, il s'était trouvé un esprit assez énergique pour mettre sous les yeux de chacun de ses membres le bilai> de la direction tortueuse, des fautes, de Tinintelligence des besoins modernes et de toutes les tendances dangereuses qui faisaient de rOrdrp une im>tilii^ tien vieilrlie et impuissante. De plus, le Mémo-' randum était rédigé de manière à bien faire com^ prendre, par le moyen de certaines petites révélations, que celoi qui avait conçu la pensée de renouveler FOrdre n'était pas Tun de ces esprits aventureux, comme toute corporation, en compte aux ra«Kg8 inférieurs^ où rien à peu près de ce qui se passe dans la région gouvernemenlale n'est conmi^ mais bien l'un des dignitaires, mêlé depuis longtemps à l'administration- et en possédant tous les secrets.

Je sus par le Père 6 . . . que le Général avait été furieux; qu'il s'était livré à d'incroyables in** vestigatfMis ; qu'il avait soupçonné beaucoup d'in** nocents; et qu'enfin, vaincu^ après la mise en quête de ses espions les plus habiles, il avait dit: — Je n'y comprends plus rien. C'est Satan qui s'en mêle et qui veut perdre notre saint institut.

Hélas! Satan, c'est l'esprit de vertige qui saisit les corporations, comme les individus, pour les jeter dans les voies odieuses de la tyrannie sur

les âmes. Le Satan du Qeeh était l'esprit attaché à ce corps immense et qui le perdra, malgré les vertus de beaucoup de ses membres, malgré l'incontestable habileté de ses chefs et l'incroyable prestige que l'Ordre entier exerce sur le monde des croyants.

Une heure viendra où ces hommes seront dépouillés du manteau qui les cache, oiî l'illusion tombera sur le rôle qu'ils se disent appelés à jouer dans l'Église, et où il ne leur restera que ces vertus privées, auxquelles le premier je suis heureux de rendre justice, mais qui ne sont pas un droit à une domination exclusive sur la société humaine.

J'aurai puissamment aidé à se produire la lumière sur cet ordre que j'ai beaucoup aimé. Nul ne l'a mieux connu que moi. Nul, il est vrai, ne lui aura fait plus de mal, dans le sens de ses prétentions de domination temporelle et de joug religieux antichrétien imposé par lui à l'Église. Nul ne lui aura fait plus de bien, si, pleinement dévoilé par ces mémoires, où il serait bien difficile de trouver une velléité de haine contre lui, il comprend qu'il peut encore réaliser le vaste programme de 1849 dans ses parties les plus fécondes.

PAR l'abbé ♦** 143

Sonpçons.

L'exil du Père Roothaan ne fut pas long. Après une tournée en Europe, où il contribua puissamment à préparer dans l'Ordre des idées de réaction violente, bien convaincu que Pie IX ne tarderait pas, un jour ou l'autre, à se jeter dans les bras des Jésuites, il reprit le chemin de Rome, accompagné du Père de Villefort, qui avait été son Âchate fidèle pendant cette courte odyssée.

Je l'avais vu à Paris. C'était, depuis saint Ignace, le premier Général de la Compagnie qui fût venu en France.

Il était là, l'œil ardent, l'âme agitée, dévoré de soupçons. L'affaire du terrible Mémorandum ne lui sortait pas de l'esprit. La révolution dans le Oesh lui semblait quelque chose de si incroyable, l'idée de liberté pouvant pénétrer, comme un air vivifiant, dans la citadelle inaccessible jusque-là du despotisme, était, à ses yeux, une telle monstruosité, que le digne homme se croyait dans un songe.

Nous eûmes plusieurs entretiens secrets, où je lui rendis compte de tout ce que j'avais fait en France, depuis l'inauguration de la République.

144 LE JSBBOTB

— Je suis content, Père de Sainte-Maure, me dit-il. Je vois que tout ira bien ici pour nous.

Puis se rembrunissant tout à coup:

— Mais vous ne me parlez pas d'une chose qui me préoccupe, s'il est possible, plus encore que toutes nos difficultés extérieurs. Il y a eu une terrible brochure lancée au milieu de la Compa^ gnie, sous le nom de Memimmdwm.

Et dans le moment les yeux perçants du vieillard se fixèrent sur les miens avec une ardevr d'investigation qui m'effraya.

— Il sait tout, me dis-je d'abord, sous l'im* pression de ce regard fascinateun

On devine l'angoisse secrète qui me serra le cœur. Avais -je été trahi? Quelques vagues indices le mettaient-ils sur la trace de la conjuration qui menaçait le pouvoir desfïotique dont il était rincarnation visible? N'était-ce qu'un hasard , et avait-il ainsi scruté du regard tous- nos Pères?

Ces pens^ées me vinrent, rapides comme l'étincelle électrique à travers la nue. Une hésitation, le moindre trouble, la plu« faible rougeur au fronts une parole maladroite pouvaient me perdre.

Je me recueillis comme on le fait à une crise suprême.

C'était le moment d'être Jésuite, de l'être bien. A Jésuite, Jésuite et demi.

— Ah ! oui, mon très-^révérend Père^ lui disje, oe petit imprimé...

w» (L*Amé ,♦*♦ 146

île ne 'SaSs comment ces simples mois lombè*rent de mes lèvres avec une telle R]^r6npe de J>oahomie; je rae trouvai le visage d'une 'telle filacidité, que le soupçonneux vieillard, qui s'élîad; si longtemps exercé à deviner autour de lui les pensées secrètes, honteux presque d'avoir eu sur moi l'apparence d'un soupçon, prit un air calme et doux, et me dit, uniquement pour continuer la conversation :

— Cette provocation de l'esprit révolutionnaire n'ira pas loin chez nous, que je pense.

J'étais trop heureux d'en être quitte à si bon marché, pour retenir mon redoutable interlocuteur sur un terrain aussi difûcile. Je gardai un silence respectueux et humble.

Le Général mit l'entretien sur le compte de M.**, le célèbre rédacteur de F Univers, qui s'était empressé de lui faire visite. '

— Cet homme est d'une incroyable hardiesse, me dit-il. En vérité, il ne recule devant rien. D nous a sauvés par son pathos révolutionnaire.

Et il ajouta:

— Mais prenons garde! Nous aurioi^s bientôt en lui un maître.

— Votre Paternité a une connaissance profonde des hommes, lui répondis-je. Vous avez deviné celui-là.

Un sourire vint sur les lèvres du très-révérend, à ce compliment banal qui me paraissait assez piquant alars, en raison de l'habileté avec

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bquelle je croyais avoir échappé aux investigatioiis de 80D regard.

Il quitta Paris, semblant convaincu que je n'^ tais pour rien dans le plan insurrectioniiel que contenait le Mémorandum,

Fin DU TOME CINQUIEME.

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