A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & C, ÉDITEURS
q4 Bruxelles, à Leipjig S à Uvoume
rroils de tradnulion et de reproduction réservé*.
Les deux livres que j'ai publiés, le Maudit et la Religieuse, sortent du cadre ordinaire des romans. S'ils ont adopté la forme de ce genre de littérature qui plaît le plus de notre temps, et dans laquelle, je dois humblement le reconnaître, je suis assez novice, c'est pour servir d'organe populaire à des*
idées sérieuses qui touchent aux plus grands iiji/
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térêts de notre civilisation. Ces idées, on le devine sans peine quand on a lu quelques-unes de mes pages, me sont familières et ont fait, depuis de longues années, l'objet de mes recherches et de mes études. Je me crois plus un penseur qu'un c^ romancier. Ce n'est pas ma faute si l'écrivain, chez
moi, est obligé de quitter la fornae sévère du publiciste et de revêtir celle que les masses recherchent pour y trouver délassement et instruction. J'eusse
ci - ■ T. I
préféré, comme Montaigne et Montesquieu, élever <le graves monuments auxquels j'eusse mis mon nom avec orgueil, plutôt que de cacher sous le •double voile de la fiction et de l'anonyme, et mon nom et mes pensées. Certes cela m'eût donné plus •de gloire, mais eût imposé à ma plume une réserve •qui eût rendu mes livres à peu près stériles, puisqu'ils ne fussent pas descendus au sein des masses. Avec le roman , je me condamne à l'éternelle •obscurité; mais, comme le levier qui soulève des blocs immenses, comme le levain qui gonfle la pâte destinée à devenir le pain substantiel, j'obtiens un résultat précis, immédiat. J'arrive à la foule intelligente dans les deux mondes; je me mêle à tout ce qui a de chaudes sympathies pour le progrès, de fortes aspirations vers les destinées nouvelles de l'humanité. Je suis moins écrivain, •dans le vieux sens du mot; je suis plus homme; je m'incarne, je suis peuple!
Aujourd'hui je continue ma laborieuse tâche.
Dix éditions, en quelques mois, de la Ueligieusey après le succès colossal du M audit y m'ont prouvé que les masses m'avaient compris, mieux que cela, que j'étais devenu l'expression vivante de ce •qu'elles pensent, de ce qu'elles espèrent, devant cette incommensurable question religieuse, à laquelle tout tient dans Thumanité, comme au sang .tient la vie, comme à la sève tient la végétation.
J 'ai compris, avec les masses , que l'âme humaine ne vit pas sans religion ; et elles ont trouvé, avec moi, l'explication de l'énigme qui les tourmentait, en face d'une Église dépositaire officielle du christianisme, qui semblait ne vouloir les guider dans leurs destinées spirituelles, qu'à la condition de les asservir sous le joug d'une théocratie avec laquelle ne s'allie pas la liberté. Chrétiens sans la liberté qui fait l'homme, hommes sans la religion qui contient tout le christianisme, il y avait là une antinomie effrayante. Elles avaient raison les masses, qui vivent de leurs puissants instincts, de s'attrister du problème douloureux que leur posait le XIX® siècle : l'affaissement social avec les croyances traditionnelles; les grandeurs sociales, le progrès avec une sorte d'a^théisme !
Ma grande mission, mon apostolat pacifique au sein des masses est d'expliquer l'énigme religieuse. Humble guide, qui connaît le sentier pour atteindre au pic élevé, je viens dire au monde : « Ne restez pas là immobile au pied de ces rochers gigantesques auxquels l'aigle seul se suspend ; mais suivezmoi : je sais par où ces sommets, qui touchent au ciel, sont abordables. » Telle est ma tâche au sein du. XIX® siècle. Devant les désolantes pensées du doute j'apporte une affirmation; après trois longs siècles de guerres religieuses entre la foi et la philosophie, j'apporte une parole de paix. — Quç
croire? a dit la raison. Et les masses s'en sont allées tristement avec cettç parole de négation, en répétant : — Que croire? — Faites taire la raison, a dit le prêtre, même devant l'absurde : Credo quia absurdum. Et quelques intelligences effrayées, s'imposant le suicide, ont répété : — Faisons taire la raison.
Ni le doute cruel de la raison, ni la parole désespérante du prêtre.
La vérité est dans l'âme humaine ; -elle ne périra pas. La religion est là, tout aussi bien que les lois du monde matériel et les axiomes inattaquables des mathématiques : la religion ne saurait donc périr.
Mais garde-t-elle impérieusement toujours les mêmes formes? Se manifestera-t-elle constamment avec le même culte? L'histoire seule du christianisme me répondra. Dieu recevait l'adoration des croyants, manifestée par un sacrifice de taureaux, de béliers ou de colombes, dans le temple pompeux que lui éleva Salomon, comme il reçoit l'adoration de la plus pauvre femme, qui assiste au service divin dans une misérable église de campagne. On le voit, le culte est variable,, l'adoration ne l'est pas.
— Vous voulez donc abolir le culte catholique?
— Pas le moins du monde! Je ne viens rien abohr ; mais je viens vous enseigner que les cultes
se transforment, rien de plus, rien au delà. Je ne louche pas même à notre eau bénite, symbole de purification, qui a appartenu au paganisme comme à l'Église, et que je comprends, tant que Tâme humaine tient au symbole. Mais s'il vient un jour où l'âme humaine soit complètement indifTérente au symbole, par là même à Teau bénite, je vous dis que l'adoration ne cessera pas pour cela , et que plus elle sera dépouillée du symbole, plus elle se fera en esprit; et que plus elle se fera en esprit, plus elle sera vraie et divine, par conséquent chrétienne. Comprenez-vous cela?
Voici donc l'horizon que je suis venu ouvrir, le petit fragment de vrai que je suis venu déposer dans le monde. Il s'opère une révolution religieuse lente au sein des âmes, comme le soulèvement, inappréciable presque à chaque siècle, des continents sur les mers ; cette révolution transforme le christianisme, — la plus parfaite expression de la vérité religieuse que l'humanité ait comprise, — pour l'assimiler à un nouvel ordre d'existence des races humaines sur ce globe, existence qu'on ne soupçonnait pas dans le passé, et que préparent, aux yeux de tous, les étonnants progrès de la civilisation dont nous ne faisons qu'entrevoir l'aurore. Comprenez-vous encore cela?
Cette transformation religieuse amènera forcément une Église nouvelle, non pas nouvelle en ce
sens qu'elle enseignera des dogmes négateurs de ceux qu'elle a enseignés déjà, les mathématiques religieuses ne se contredisent pas plus que celles de la science, mais nouvelle parce qu'elle aura une application différente, en rapport avec les besoins nouveaux, de la vérité impérissable et non changeante. Est-ce clair?
Cette révolution si lente, mais irrésistible dans ses effets, repoussera logiquement le sacerdoce officiel qui s'obstinera à regarder comme vérité absolue la forme sous laquelle il a vu et compris le christianisme, mais elle ne détruira pas, pour cela, le sacerdoce, qui viendra prendre sa belle place, comme fonction, au sein de l'Église nouvelle.
Donc solution du problème terrible qui se dresse en ce moment devant les masses. Plus d'antagonisme qui ne puisse être arrêté! Plus de mur d'airain entre la raison qui est la foi naturelle et la foi qui est la raison révélée, c'est-à-dire manifestée de Dieu. Évolution de Vâme humaine vers un christianisme moins enveloppé de formes et de symboles, moins matérialisé, par conséquent rendant avec plus de vérité la formule divine : « Un moment viendra où l'on adorera le Père en esprit et en vérité. »
La raison garantie!
L'orthodoxie sauvée !
C'est là ce que renferme ce mot si juste dont mes livres n'ont été que le large commentaire : Transformation religieuse.
Que des hommes, conservateurs officiels du dépôt sacré confié par la foi, ne se hâtent pas d'accepter ce programme ; qu'ils cherchent, avec une légitime prudence, si cette parole de l'écrivain, s'adressant aux masses , ne cache pag quelque piège, je n'ai pas à me plaindre de cette réserve, je n'ai pas à blâmer leur silence.
Mais que de telles théories, si respectueuses pour ce qui est, pour l'Église catholique, telle que les siècles nous la montrent à notre âge de renouvellement, si respectueuses pour son chef exerçant une primauté que lui ont garantie les grands conciles où était réuni le monde civilisé d'alors de l'Orient et de l'Occident, comme pour ces évêques successeurs, dans l'apostolat, des grandes figures historiques qui s'appelèrent saint Jean , saint Marc, saint Pothin ; que des théories qui, en s'attaquant * à l'Eglise pour amener son évolution rationnelle, par conséquent son progrès et sa gloire dans l'avenir, au même titre que lés forces intrinsèques de la nature pour maintenir et perfectionner l'œuvre merveilleuse du monde créé, soient de la part d'une école religieuse, combattue par moi, je le reconnais, avec quelque véhémence, l'objet d'ana- Ihèmes terribles, comme si je venais renouveler
les erreurs d'Arius, et, second Luther, bouleverser l'Europe chrétienne, cela ne se conçoit pas. C'est plus que de la colère, c'est de la déraison.
J'aurais voulu que l'école ultramontaine, théocratique et formaliste, que je combats avec loyauté dans mes livres, m'eût répondu avec un peu de cette même loyauté.
J'ai cherché vainement, dans les journaux et dans les revues de cette école, une page de discussion sérieuse et calmé avec moi. Elle a commencé, quand parut le Maudit^ par lancer dans le public religieux un petit livre, répandu à profusion, pour apprendre au monde que j'étais un prêtre interdit, nourri par les aumônes des presbytères parisiens, et de plus un maladroit à qui un célèbre banquier de Paris, en lutte naguère avec les tribunaux, et dont la fortune était compromise, avait acheté, pour une misérable somme, son manuscrit, afin d'en faire une spéculation et de relever ainsi ses finances. L'invention n'était pas riche, et peu de crédules même l'ont adoptée.
Elle a changé de tactique à l'apparition de la Religieuse. Je ne suis pliis un prêtre mendiant, un prêtre interdit. Le Monde, ce grand organe de ce que j'ai appelé la Secte, a mieux trouvé que cela. Par la plume de son chroniqueur dje la littérature et des théâtres, M. Venet, le Monde déclarait que la Religieuse était l'œuvre d'un des principaux
feuilletonistes de la presse parisienne, Phares, l'élégant chroniqueur de V Indépendance belge. Voilà le compère du célèbre banquier qui n'est plus qu'un abbé imaginaire , et M. Venet s'irrite qu'on laisse planer des soupçons sur des prêtres respectables. « Nous allions innocemment, dit-il, où l'on nous conduisait. » L'innocent, en effet, fatigué de faire enquête sur une douzaine d'abbés pseudonymes , s'est décidé à nommer M. Louis Ulbach. Oui, telle est l'opinion que M. Venet feuilletoniste a de M. Louis Ulbach feuilletoniste. M. Louis Ulbach, sous le nom de Phares, aurait fait un éloge chaleureux de son propre roman, se serait couronné lui-même dans les colonnes de r Indépendance belge et du Temps; il aurait parlé du livre comme d'une œuvre capitale ; l'écrivain eût paru à ses yeux un penseur, une intelligence d'élite, et lui, M. Louis Ulbach, eût été l'auteur de ce beau livre, l'écrivain de valeur qui en avait conçu l'idée! C'est un peu fort! Et quelle notion, bon Dieu! a M. Venet, et peuvent avoir ses confrères dans le Monde, du respect que se doit un écrivain, de trouver possible qu'il aille ainsi, sans vergogne, se vanter lui-même! Est-ce M. Venet, quand il écrit des Uvres, qui chante la gloire de M. Venet? Voilà donc le chroniqueur sommé par M. Venet, s'il n'est pas l'auteur de la ReligieusCy « de livrer ' le nom du coupable dans les quarante-huit heures.
SOUS peine d'encourir le reproche de n'avoir aucune espèce de loyalisme. » Et comment messieurs de la littérature, qui sont tous solidaires, ignoreraient-ils ce nom? « Ils savent tous les secrets de la diplo- « matie et de la politique, et ils ne pourraient c< découvrir le nom d'un individu qui écrit, presc( que sous leurs yeux, un gros livre! qui lit « chaque jour les épreuves pendant six semaines! « qui partage son secret avec un atelier typogra- (( phique, des commis, des garçons de bureau, « sans compter les relations camaradières dont ne « saurait se passer l'homme qui va à Tencre? »
Devant cette sommation en règle de l'huissier littéraire de la Secte, M. Louis Ulbach n'avait plus, sauf le délai de quarante-huit heures, qu'à se nommer ou qu'à nommer l'abbé aux trois étoiles.
Voici quelle a été sa réponse dans le feuilleton du Temps :
« J'invite les confrères qui me dénonçaient aux « fureurs de l'Église, et j'invite les sacristains « qui me dénonçaient au parquet, à choisir désor- « mais une autre victime : la vérité me contraint « à refuser la gloire facile du joli petit martyre que « Ton m'offrait.
c< Je. ne suis point l'abbé ***; je n'ai pas écrit c< un mot du Maudit, je n'ai pas même achevé la c< lecture de la Religieuse, dont j'ignorais la pre- « mière ligne avant la publication ; et, s'il faut tout
« dire enfin, je suis aussi désappointé que tout le « public à l'endroit de la personnalité de l'auteur. « Je crois cependant avec fermeté qu'il est prêtre, « et je l'estime pour son courage et sa sincérité. « Quant à son nom, je ne le cherche même pas. : « il s'appelle la Conscience et la Justice. »
Cette dernière parole, qui semble s'échapper, comme une inspiration, du cœur loyal de M. Louis Ulbach, pourrait à elle seule compenser les attaques haineuses de la Secte. Nous garderons, pour cet écrivain distingué et pour les autres organes de la critique littéraire qui ont accueilli notre œuvre avec bienveillance, le souvenir d'une douce et vive gratitude.
Ne pouvant pas écrire à chacun d'eux pour leur dire mon merci bien sincère, je les prie de prendre ces lignes, qui leur seront personnellement envoyées de ma part, comme parole cordiale de reconnaissance.
Ils ne se sont pas livrés à la honteuse inquisition des hommes de la Secte, pour connaître le nom d'un prêtre obligé de cacher ses hardiesses sous le voile de l'anonyme ; ils l'ont salué comme un homme de conviction et de cœur; et, à la place des étoiles qui cachaient son nom, par une délicate attention qui les honore, ils ont inscrit un double nom qui fait maintenant sa gloire :
Conscience et Justice !
Merci à eux tous. Ils ont bien vu que Timpérieuse conviction où je suis que de tristes sectaires jettent l'Eglise dans un abîme m'a seule
forcé à entreprendre ces livres hardis, destinés à flétrir le système dangereux de ces hommes plus malheureux que coupables dans leur fanatisme. Et M. Louis Ulbach était l'interprète intelligent de l'opinion générale, quand il disait des hommes de la Secte : « Un prêtre les embarrasse, cela se conçoit, un prêtre révélant avec douceur et avec douleur les misères de l'Eglisç ! »
Mes lecteurs devraient croire qu'après la dénégation ci franche et si loyale de M. Louis Ulbach sur la paternité de la Religieuse, le Monde a courtoisement déclaré qu'il se tenait pour satisfait. Nullement ! M. Venet est venu ergoter d'une manière misérable, dire que cette dénégation ne lui suffisait pas, et qu'il était plus facile de nier que de donner des preuves.
Digne fin de ce petit débat littéraire, où la Secte, comme toujours, a étalé de la haine, de grossières injures et son mauvais style, je devrais ajouter une mauvaise foi complète. Qu'on en juge.
11 m'avait fallu une raison prépondérante, capitale, pour m'imposer Tanonyme. Quoique, depuis trois siècles, les Jésuites, tant prônés par la Secte, eussent fréquemment publié leurs livres de discussion avec ce nom seul : « Par un Père de la Com-
pagnie de Jésus, » et qu'on ne se soit jamais avisé pour cela de les taxer de lâcheté et d'hypocrisie, cette raison, que tout cœur honnête comprendra, était le désir ardent de ne pas voir briser ma carrière sacerdotale. Le prêtre qui monte à l'autel, qui' dirige les âmes, qui porte dans la chaire la grande parole évangélique, éprouverait une profonde douleur de se retirer du sanctuaire et d'interrompre son modeste mais fructueux apostolat dans le monde, au milieu des faibles et des pauvres.
Eh bien ! voici ce que la Secte a vu dans cette parole « briser ma carrière sacerdotale » :
« pères de la libre pensée, à quel degré d'ab- « jection vos successeurs et vos fils sont-ils des- « cendus ! Ils n'éprouvent d'autre crainte que celle c< de voir leur marmite renversée. — Quand les « prêtres Julio et Loubaire courent au martyre, c< dans le Maudit et la Religieuse, l'auteur, qui se « dit pourtant le héros de ces livres, court. . . à la « caisse. »
Cela peut se lire dans la. Revue du Monde Catholique , où le Monde puise fréquemment. C'est ainsi que ces hommes comprennent le prêtre ; son sacerdoce qu'il aime, c'est sa marmite qu'il regrette, et sa caisse où ne tomberaient pas les quelques sous du budget des cultes. J'ai honte pour ces hommes !
i 4 PRÉFACE
La Secte fanatique se trouve donc maintenant en face de deux affirmations contradictoires. J'étais d'abord un prêtre, un pauvre diable, vendant sa plume, pour quelques centaines de francs, à un banquier juif à demi ruiné. Je suis maintenant l'un des principaux feuilletonistes de la presse parisienne.
La Secte est aussi sûre de l'une que de l'autre de ces deux assertions. Franchement, elle n'a pas été habile dans ses recherches. Voyez ce qu'elle écrit par la plume d'un M. Chauvelot dans la Bévue du Monde Catholique :
a Le loup libre penseur, aveuglé pat son prec< mier succès, s'est trahi de la première à la der- « nière page de son livre. Pour ma part, je n'avais c( pas lu trente lignes de la Religieuse que je me « suis écrié : Non ! non! l'auteur qui a vidé ici sou c( âme tout entière n'est point un prêtre défroqué, ce mais bien un libre penseur enfroqué. »
Certes voilà qui est de bon goût, et M. Chauvelot, pour la pénétration, ne le cède en rien à M. Venet. Il est peut-être plus amusant ; et nos lecteurs, heureusement peu habitués au style de la Secte, ne m'en voudront pas trop si j'ajoute encore cette citation :
c( On dit qu'avec un os fossile, l'illustre Cuvier « devinait la nature et les proportions de la bête « à laquelle cet os avait appartenu. Ici dans ces
<< volumes (c'est baquets que je devrais dire), que , <( j'ai sous les yeux, je trouve non-seulement un <c signe isolé, mais tous les caractères réunis et <c tranchés d'un philosophe humanitaire, doublé « d'un romancier de bas étage, et m'est avis « qu'avec un peu de bonne volonté, jointe à la « connaissance parfaite que je possède de la carte <c philosophico - dramatico - progressivo -humani- « taire, je pourrai? aisément lever le masque gros- <( sier sous lequel le véritable auteur essaye de se c< cacher, et, si je ne le nomme pas, il s'en faut de <c bien peu. »
Quel habile homme que ce M. Chauvelot ! Ce Cuvier littéraire, en me tâtant les os, me prouvera que je np suis pas prêtre, mais bien un libre penseur maçonnique. — « L'auteur de la Reli- « gieuse ouvre avec bonheur toutes les cataractes de « la libre pensée. — Dans ses livres, Jésus-Christ, « malgré quelques équivoques qui ne trompent perce sonne, y est ostensiblement et bruyamment nié, c< nié tout entier, sa divinité, son œuvre, ses dogmes c( etsonEglise.» — Enfin, toujours d'après M. Chauvelot, qui possède si bien sa carte philosophicodramatico-progressivo-humanitaire, « on y trouve « le circulus de M. Pierre Leroux, la métempsycose c< du père Enfantin, le naturalisme de MM. Taine « et Michelet , et partout un rationalisme sans rai- <( son. »
Tout cela, évidemment, selon Cuvier-Chauvelot, ii'est pas d'un prêtre, mais d'un maçon.
Il n'y a pas à répondre à ces excentricités calomnieuses dont le seul énoncé est la réfutation. Seulement je tiens à faire comprendre qu'elles ont un but : détourner sérieusement l'opinion du monde catholique de l'idée que le Maudit et la Religieuse soient l'œuvre d'un prêtre. C'est la tactique du moment et le mot d'ordre du parti.
Il est évident pour moi que j'ai frappé la Secte au cœur ; que, dans sa rage, elle ne sait qui trouver pour lui jeter toutes ses colères ; qu'elle fait de la stratégie pour tromper les siens sur la valeur morale et la portée de mes écrits. Mais rien de tout cela ne réussit. C'est surtout dans Içs presbytères qu'à son grand désespoir ces écrits sont arrivés. Et les rapports de la Secte, parvenus de tous les diocèses, confirment l'action puissante des deux ouvrages publiés, non-seulement sur le clergé des campagnes, accusé de lire peu, mais encore sur celui des villes et sur l'entourage même des palais épiscopaux.
Je n'espère pas moins de ce nouveau livre : le Jésuite. Inutile de dire que les personnages que je mets en scène sont fictifs, et que le fond du drame est de pure invention. Mais ce qui est vrai, ce sont les faits et les idées qui sont la substance même du livre.
Je déclare, devant Dieu, que je ne suis animé d'aucun sentiment de haine contre un seul membre de la Compagnie de Jésus. Ceux que j'ai connus m'ont paru individuellement honorables ; parmi eux se trouvent des hommes de quelque savoir, et certainement beaucoup d'entre eux ont des vertus. Je n'ai jamais eu à me plaindre ni d'un Jésuite en particulier ni de l'Ordre lui-même. Aussi me suisje trouvé beaucoup plus fort en écrivant ce livre. Ce n'était pas ma cause, c'était celle de l'Église, du clergé secondaire, de l'esprit moderne de liberté et de progrès, que j'avais à venger contre leur esprit de domination absolue et d'absorbante théocratie.
Seulement il est démontré pour moi que leur association, union hybride du clergé sécuUer et du moine, par sa constitution même d'ordre militant, par son ambitieuse prétention d'être le centre de l'Église, afin de distribuer le mouvement aux corps hiérarchiques, sans en excepter la papauté ellemême, et au grand corps de rEglîse enseignée, est l'association la plus dangereuse qui* ait pu être formée dans le monde moderne ; qu'elle fait, par son système, par son impétueuse ardeur, même par le talent et la vertu de ses membres, un mal profond à l'Église, dont elle divise les forces et qu'elle assimile à une exploitation humaine ; qu'il y â intérêt, nécessité, pour l'Église, de dissoudre un
corps qui, disséminé sur la surface du globe, comme une vaste agence d'affaires, la fait dçvier nécessairement de ses voies pacifiques, çt la change en une institution belliqueuse destinée, pour la plus grande gloire de Dieu, à troubler la paix de tous les peuples; qu'enfin il y a urgence, pour toutes les nations civilisées, de se protéger, par tous les moyens légaux, contre une corporation dont l'enseignement est, au fond, cette farouche théocratie, destructive de toute liberté humaine, devant, à une heure prochaine, faire régner visiblement un seul roi sur la terre, le Pape, ou plutôt, sous ce nom vénéré, la seule Compagnie de Jésus,
Le dernier roi de Naples, père de François II, ne pensait pas autrement. Au moment où les Jésuites commencèrent, il y a quelques années, leur publication théocratique la Civil ta Cattolica., il se hâta de signifier aux révérends Pères qu'ils eussent à cesser l'enseignement de pareilles théories, jugées par lui incompatibles avec la sûreté de sa couronne. Ilà durent transporter leurs bureaux à Rome ; et pkis tard un pauvre religieux fut- impitoyablement exilé, pour le seul crime d'avoir lu et conservé, quelques jours, dans sa cellule, un numéro du journal des Jésuites. Ce fait a été raconté par le journal VUnivers.
En France, nous n'avons pas à prendre les précautions excessives et odieusement arbitraires du
rctt napdilâiA. Nous sommes assez fbiis pour avoir peu à redouter U puMcation d'une revue eomme laVn^ilU^ Caitotiea; mais je n'ose pa& dire qtie m>& institutions libérales soient assez robustes pooar ne pas éprouver, à la longue, de perturbation p^ l'action délétère d'une société vouée à l'a^iseignementy douéed'une activité extrême, dont le but dernier est l'absorptionf de toutes )e& forces sociales dans l'omnipotence de la royauté spirituelle et temporelle des pontifes romains»
Je crois avoir fait toucher du doigt, dans ce livre, combien a été maladroite la Compagnie de léms lorsque, rétablk par les papes, elle n'a pas compris qu'un orâre nouveau s'inaugurait dans le monde, et que sa première condition de durée, comme la grandeur et la sainteté de la tâche qu'elle pouvait rempUr dans cette société, fondée sur de nouvelles bases, coœistait à s'assimiler les principes nouveaux, à marcher avec le siècle, à être de son temps et de son pays, au lieu de s'imposer la lutte colossale et, absdïde de faire reculer l'humanité vers les institutions que rêva Gré^ire VII, en plein moyen âge, et que le monde moderne repoussera avec une implacable horreur.
Que les Jésuites aient conçu cette folie idée, qu'ils la ïw^ursuivent avec des efforts inouïs e* une persistance digne d'une meilleure cause, on le verra dans ce livre. Qu'ils marchent ainsi à une
lutte dernière et inévitable, en achevant, par leurs imprudences, de réveiller les soupçons de ceux qui les supportent encore par respect pour la liberté, c'est ce qu'il n'est pas difficile de conclure aujour* d'hui, pensée que j'ai dû peu développer, parce que j'ai voulu la laisser à l'intelligence et à la logique de mes lecteurs. On ne peut pas faire un défi éternel à la vérité, à la raison, à la force expansive du progrès, sans que cette vérité nous dévoile, sans que cette raison nous arrête, sans que cette force nous écrase.
Pendant que les hommes de la Secte voyaient dans le Maudit et dans la Religieuse des livres sortis de l'enfer, d'autres critiques leur' reprochaient de se renfermer trop étroitement dans l'orthodoxie, et de ne pousser la hardiesse qu'aux limites du gallicanisme. c< Nous pouvons, dit l'un d'eux dans l'un a des grands organes de la presse parisienne, ras- « surer les fidèles que la réputation du Maudit « éloignerait de la Religieuse. Ce dernier travail « est orthodoxe, et l'on peut, sans crainte d'y ren- « contrer le poison de l'hérésie, en faire sa lecture « et son profit. » On comprend ma réponse. Je reste dans l'orthodoxie, surtout parce que mes convictions sont orthodoxes, et que j'ai dû me rèsr pecter, même au milieu des écarts que semblait tolérer le roman ; mais j'y reste encore, et c'est ce que mon illustre critique n'a pas entrevu, parce
'PRÉFACE 2i
que la sainte cau^e du progrès dans TEglise, que je ne sépare pas» comme U le suppose faussement, du progrès de l'humanité, eût été compromise par une profession de foi hétérodoxe.
On aurait demandé avec raison au prêtre, auteur du Maudit et de laReligietÂ$e, et se jetant hors des bamères du symbole, pourquoi, ennemi de l'Eglise, il viendrait se dire, dans son sein, un réformateur pacifique, un transformateur? Les Veuillot, les Venet et les Chauvelot eussent été forts contre moi. C'est précisément cette orthodoxie rigoureuse qui est leur désespoir. Ils peuvent rugir, me jeter leurs injures, et les plus grossières encore ; ils peuvent, pour tromper les niais de la Secte, qui ne manquent pas de les croire sur parole, avancer que j'attaque le Christ, sa loi, son Eglise ; ce qu'ils ne peuvent pas produire, c'est un passage enseignant, d'une manière formelle, et intentionnellenjent , uhe grave erreur dogmatique.
Qu*on y prenne garde t si le Christianisme est divin, il sera un jour définitivement la grande religion de riiumanité. Est-ce mieux servir la cause du progrès, de procéder par des négations du dogme, qui n'ont pas avec elles leur force de démonstration, que de préparer, pour la libre pensée comme pour la foi elle-même, le terrain de la conciliation dans l'avenir ? S'il restait quelque chose
de mes livres^ ce serait surtout mon courage à re^ pousser la négatîon^ljop rigoureuse, que fait notre siècle du symbole efaréiien, &^ même temps que d'affirmer, avec énergie, pour l'Eglise, le besoin de sortir du rigorisme de la lettre, afin d'attirer à idle les esprits élevés qui se font, des croyances néœssaires à Tbomme, une compréhension moins étrcHte et moins formaliste.
Ici je serai compris des hommes de bonne foi dans le camp de la libre pensée. Us seraient bien mconséquents d'imiter le refus de oonciliation qu'ails reprochent si jugement au sacerdoce offî* ciel. Et feraient-ils autre diose^ s'ils repoussaient les hommes de l'orthodoxie^ qui veulent leur tendre loyal^oient la aiain, sans renier, jusqu'à bonne preuve du contraire, ce qu'ils croient divin et impérissable dans leur symbole ?